L’éthique protestante et l’esprit du CAPITALISME - Weber Max

I. Confession et stratification sociale.

[17] Si l’on consulte les statistiques professionnelles d’un pays où coexistent plusieurs confessions religieuses, on constate avec une fréquence digne de remarque  un fait qui a provoqué à plusieurs reprises de vives discussions dans la presse, la littérature  et les congrès catholiques en Allemagne [18] : que les chefs d’entreprise et les détenteurs de capitaux, aussi bien que les représentants des couches supérieures qualifiées de la main-d’œuvre et, plus encore, le personnel technique et commercial hautement éduqué des entreprises modernes, sont en grande majorité protestants . [19] Cela sans doute est vrai là où la différence de religion coïncide avec une nationalité différente, donc avec une différence de niveau culturel, comme c’est le cas dans l’est de l’Allemagne entre Allemands et Polonais; mais le même phénomène apparaît dans les chiffres des statistiques confessionnelles, presque partout où le capitalisme a eu, à l’époque de son épanouissement, les mains libres pour modifier suivant ses besoins la stratification de la population et en déterminer la structure professionnelle. Et le fait est d’autant plus net que le capitalisme a été plus libre. Il est vrai qu’on peut en partie expliquer par des circonstances historiques  cette participation relativement plus forte des protestants à la possession du capital , à la direction et aux emplois supérieurs dans les grandes entreprises industrielles et commerciales modernes . Ces circonstances remontent loin dans le passé et font apparaître l’appartenance confessionnelle non comme la cause première des conditions économiques, mais plutôt, dans une certaine mesure, comme leur conséquence. Participer à ces fonctions économiques présuppose d’une part la possession de capitaux, d’autre part une éducation coûteuse, en général les deux à la fois – ce qui est lié, de nos jours encore, à un certain bien-être matériel. Un grand nombre de régions du Reich, les plus riches et les plus développées économiquement, les plus favorisées par leur situation ou leurs ressources naturelles, en particulier la majorité des villes riches, étaient passées au protestantisme dès le XVIe siècle. Fait qui a des répercussions aujourd’hui encore et favorise les protestants dans la lutte pour l’existence économique. Se pose alors la question historique : pourquoi [20] les régions économiquement les plus avancées se montraient-elles en même temps particulièrement favorables à une révolution dans l’Église? La réponse est beaucoup moins simple qu’on pourrait le penser.

Sans conteste, l’émancipation à l’égard du traditionalisme économique apparaît comme l’un des facteurs qui devaient fortifier la tendance à douter aussi de la tradition religieuse et à se soulever contre les autorités traditionnelles. Mais il importe de souligner également un fait trop oublié : la Réforme ne signifiait certes pas l’élimination de la domination de l’Église dans la vie de tous les jours, elle constituait plutôt la substitution d’une nouvelle forme de domination à l’ancienne. Elle signifiait le remplacement d’une autorité extrêmement relâchée, pratiquement inexistante à l’époque, par une autre qui pénétrait tous les domaines de la vie publique ou privée, imposant une réglementation de la conduite infiniment pesante et sévère. L’autorité de l’Église catholique, « punissant l’hérétique mais indulgente au pécheur » – et cela était vrai autrefois plus encore qu’aujourd’hui – est tolérée de nos jours par des peuples ayant une physionomie économique profondément moderne. De même, elle était supportée à la fin du XVe siècle par les régions de la terre les plus riches, les plus développées économiquement parlant. L’autorité du calvinisme, telle qu’elle sévit au XVIe siècle à Genève et en Écosse, à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle dans la plus grande partie des Pays-Bas, au XVIIe siècle en Nouvelle-Angleterre et, pour un temps, en Angleterre, représenterait pour nous la forme la plus absolument insupportable de contrôle ecclésiastique sur l’individu. C’est d’ailleurs ce que ressentaient de larges couches de l’ancien patriciat, à Genève comme en Hollande et en Angleterre. Et ce dont les réformateurs se plaignaient dans ces pays économiquement les plus évolués, ce n’était pas que la domination religieuse sur l’individu fût trop forte, mais au contraire qu’elle fût trop faible. Or, comment se fait-il que les pays à l’économie la

34 LE PROBLÈME

plus développée et, dans ces pays, les classes moyennes en plein essor aient alors non seulement supporté avec patience la tyrannie, jusque-là inconnue, du puritanisme, mais l’aient même défendue avec héroïsme? Un héroïsme dont les classes bourgeoises en tant que [21] telles n’ont fait que rarement preuve auparavant, et jamais depuis. Ce fut the last of our heroisms, comme Carlyle l’a dit non sans raison.

En outre – et il faut le souligner – si dans la vie économique moderne les protestants détiennent une part plus grande du capital et sont plus nombreux aux postes de direction, il est possible, nous l’avons dit, que ce soit la conséquence, en partie du moins, d’une plus grande richesse transmise par héritage. Mais il existe certains autres phénomènes qui ne peuvent être expliqués de la même façon. Nous n’en retiendrons que quelquesuns. Tout d’abord, les parents catholiques diffèrent grandement des protestants dans le choix du genre d’enseignement secondaire qu’ils font donner à leurs enfants – différence qu’on décèle très généralement dans le pays de Bade, en Bavière ou en Hongrie. Il faut, sans aucun doute, mettre pour une très grande part au compte de différences dans l’importance de la fortune héritée le fait que le pourcentage des étudiants catholiques dans les établissements secondaires est considérablement inférieur à la proportion des catholiques par rapport à la population totale.

La population du pays de Bade comprenait en 1895 : 37 % de protestants, 61,3 % de catholiques et 1,5 % de juifs. Les élèves poursuivant des études après les années d’enseignement obligatoire se répartissaient comme suit pour la période 1885-1894 (OFFENBACHER, Op. cit. p. 16) :

Protestants
%

Catholiques
%

Juifs
%

Gymnasien

43

46

9,5

Realgymnasien

60

31

9

Oberrealschulen

52

41

7

Realschulen

49

40

11

Höhere Bürgerschulen

51

37

12

Moyenne

48

42

10

Le même phénomène se retrouve en Prusse, en Bavière, dans le Würtemberg, en Alsace-Lorraine et en Hongrie (voir les chiffres dans OFFENBACHER, P. 18).

[Le Gymnasium dispense l’enseignement classique. Au Realgymnasium, le grec est supprimé et le latin réduit, au profit des langues vivantes, des mathématiques, des sciences. Les Realschulen et Oberrealschulen sont semblables au Realgymnasinm, sauf que le latin y est remplacé par les langues vivantes.]

Mais on ne saurait expliquer de la même façon pourquoi les bacheliers catholiques qui sortent de Realgymnasien, de Realschulen, de höheren Bürgerschulen et autres établissements qui préparent aux études techniques et aux professions industrielles et commerciales ne représentent qu’un pourcentage nettement inférieur à celui des protestants , tandis que [22] les humanités ont toutes leurs préférences. En revanche, on peut de cette façon rendre compte de la faible participation des catholiques aux profits tirés du capital.

Autre observation, plus frappante encore, et qui permet de comprendre la part minime qui revient aux catholiques dans la main-d’œuvre qualifiée de la grande industrie moderne. Il est bien connu que l’usine prélève dans une large mesure sa main-d’œuvre qualifiée parmi les jeunes générations de l’artisanat, qu’elle soustrait à celui-ci après lui avoir laissé la charge de les former. Mais cela est beaucoup plus vrai des compagnons protestants que des compagnons catholiques. En d’autres termes, les compagnons catholiques manifestent une tendance prononcée à demeurer dans l’artisanat, pour y devenir assez souvent maîtres ouvriers, alors que, dans une mesure relativement plus large, les protestants sont attirés par les usines, où ils constitueront les cadres supérieurs de la main-d’œuvre qualifiée et assumeront les emplois administratifs . Indubitablement, le choix des occupations et, par là même, la carrière professionnelle, ont été déterminés par des particularités mentales que conditionne le milieu, c’est-à-dire, ici, par le type d’éducation qu’aura inculquée l’atmosphère religieuse de la communauté ou du milieu familial.

Or, dans l’Allemagne moderne, la participation assez minime des catholiques à la vie des affaires [Erwerbsleben] est d’autant plus frappante qu’elle contredit une tendance observée de tout temps , et aujourd’hui encore. Les minorités nationales ou religieuses qui se trouvent dans la situation de « dominés » par rapport à un groupe « dominant » sont, d’ordinaire, vivement attirées par l’activité économique du fait même de leur exclusion. volontaire ou involontaire, des positions politiques influentes. Leurs membres les plus doués cherchent ainsi à satisfaire une ambition qui ne trouve pas à s’employer au service de l’État. [23] C’est ce qui s’est passé avec les Polonais en Russie et en PrusseOrientale, où ils étaient en progrès économique rapide – au contraire de ce qu’on voyait en Galicie où ils étaient les maîtres. Il en allait de même un peu plus tôt dans la France de Louis XIV avec les huguenots, avec les non-conformistes et les quakers en Angleterre et enfin – last but not least – avec les juifs depuis deux mille ans. Mais en Allemagne nous ne constatons pas le même phénomène chez les catholiques; du moins rien n’est moins évident. Et même dans le passé, à une époque où ils étaient persécutés, ou seulement tolérés, en Hollande et en Angleterre, les catholiques – à l’inverse des protestants – n’offrent point le spectacle d’un développement économique notable. Bien plus, c’est un fait que les protestants (et parmi eux plus particulièrement certaines tendances, dont il sera parlé plus loin) ont montré une disposition toute spéciale pour le rationalisme économique, qu’ils constituent la couche dominante ou la couche dominée, la majorité ou la minorité; ce qui n’a jamais été observé au même point chez les catholiques, dans l’une ou l’autre de ces situations . En conséquence, le principe de ces attitudes différentes ne doit pas être recherché uniquement dans des circonstances extérieures temporaires, historico-politiques, mais dans le caractère intrinsèque et permanent des croyances religieuses  .

[24] Il importerait donc de savoir quels sont, ou quels ont été, les éléments particuliers de ces religions qui ont agi et agissent encore en partie dans le sens que nous avons décrit. En partant d’analyses superficielles et de certaines « impressions » contemporaines, on pourrait essayer d’exprimer cette opposition ainsi : le catholicisme est plus « détaché du monde » [Weltfremdheit], ses éléments ascétiques révèlent un idéal plus élevé, il a dû inculquer à ses fidèles une plus grande indifférence à l’égard des biens de ce monde. Une telle explication correspond en effet au schéma usuel du jugement populaire. Les protestants se réfèrent à cette façon de voir pour critiquer les idéaux ascétiques (réels ou supposés) de la conduite catholique; les catholiques répondent de leur côté en dénonçant le « matérialisme » comme une conséquence de la sécularisation de tous les domaines de la vie par le protestantisme. Un auteur moderne a cru pouvoir formuler en ces termes l’opposition qui apparaît entre les deux confessions dans leur relation avec la vie économique :

Le catholique est […]  plus tranquille, possédé d’une moindre soif de profit; il préfère une vie de sécurité, fût-ce avec un assez petit revenu, à une vie de risque et d’excitation, celle-ci dût-elle lui apporter richesses et honneurs. La sagesse populaire dit plaisamment : soit bien manger, soit bien dormir. Dans le cas présent le protestant préfère bien manger; tandis que le catholique veut dormir tranquille .

En fait, il est possible que ce désir de bien manger, dans l’Allemagne d’aujourd’hui, se rencontre au moins partiellement chez de nombreux protestants qui ne le sont que de nom. Mais les choses étaient très différentes dans le passé. Il est bien connu que c’est tout le contraire de la joie de vivre [Weltfreude] qui caractérisait les puritains anglais, hollandais, américains [25] et, nous le verrons plus loin, c’est là à nos yeux l’un de leurs traits les plus importants. Du reste, le protestantisme français a conservé très longtemps, et conserve de nos jours encore dans une certaine mesure, le caractère qui partout a marqué les Églises calvinistes en général, en particulier celles « sous la croix » [unter dem Kreuz] au temps des guerres de religion. Néanmoins – ou peut-être c’est pourquoi (nous poserons la question plus tard) – il est bien connu que le protestantisme a été l’un des agents les plus importants du développement du capitalisme et de l’industrie en France, et il l’est resté dans la mesure où la persécution le lui a permis. Si par « détachement du monde » on entend le sérieux et la prépondérance des intérêts religieux dans la conduite de la vie de tous les jours, alors les calvinistes français étaient, et demeurent, au moins aussi détachés du monde que les catholiques du nord de l’Allemagne par exemple, qui sont certainement plus profondément attachés au catholicisme qu’aucun autre peuple au monde. Les uns et les autres se distinguent de la même façon des partis religieux dominants dans leurs pays respectifs. Les catholiques français sont de très bons vivants dans leurs couches inférieures, alors que dans leurs couches supérieures ils sont tout simplement hostiles à la religion. Tout comme les protestants allemands d’aujourd’hui sont absorbés par la vie économique de ce bas monde et, dans les couches supérieures, en majorité indifférents à l’égard de la religion . Ces idées vagues -prétendu détachement du monde du catholicisme, prétendu joie de vivre matérialiste du protestantisme – ne mènent nulle part, rien ne le montre plus clairement. Sous cette forme générale, elles ne concordent que très partiellement avec les faits en ce qui concerne le présent et pas du tout quant au passé. Mais si nous voulions les utiliser malgré tout, nous devrions, en plus des constatations précédentes, tenir compte d’autres remarques qui s’imposent immédiatement et qui suggèrent que toute cette opposition entre le détachement du monde, l’ascèse, la piété religieuse, d’une part, et la participation capitaliste [26] à la vie des affaires, d’autre part, pourrait se ramener purement et simplement à une parenté profonde.

Pour commencer, quelques aspects extérieurs : il est certainement remarquable de constater que nombre de représentants des formes les plus intériorisées de la piété chrétienne, notamment parmi les adeptes du piétisme, sont issus de milieux commerçants. On pourrait donc penser à une sorte de réaction de natures très sensibles, inadaptées à la vie commerciale, contre le culte de Mammon. C’est dans ce sens que saint François d’Assise et de nombreux piétistes ont interprété subjectivement leur conversion. De même, ce phénomène si frappant – attesté même chez un Cecil Rhodes – que les entrepreneurs capitalistes de grande envergure sont nés dans des presbytères pourrait être expliqué par une réaction contre leur éducation ascétique. Cependant, cette interprétation est insuffisante pour expliquer le fait que l’on rencontre dans les mêmes groupes un sens extrêmement aigu des affaires combiné avec une piété qui pénètre et domine la vie entière. Ces cas ne sont pas isolés; au contraire, ce sont des traits caractéristiques des Églises et des sectes les plus importantes de l’histoire du protestantisme. Le calvinisme en particulier, partout où il est apparu, présente toujours cette combinaison . Il ne fut nullement lié, à l’époque de l’expansion de la Réforme, à une classe déterminée, ce qui rend d’autant plus caractéristique le fait qu’en France, dans les Églises huguenotes, les moines et les industriels (marchands et artisans) furent dès le début très nombreux et le sont restés, en dépit des persécutions . [27] Les Espagnols, eux aussi, savaient que l’ « hérésie » (c’est-à-dire le calvinisme des Pays-Bas) «stimulait l’esprit des affaires », ce qui correspond parfaitement à l’opinion exprimée par sir William Petty dans sa discussion des raisons de l’essor du capitalisme aux Pays-Bas. Gothein  définit avec raison la diaspora calviniste comme « la pépinière de l’économie capitaliste » . La supériorité de la situation économique de la France et de la Hollande, points de départ de cette diaspora, ou encore le rôle considérable exercé par l’exil et le fait d’être arraché à ses liens traditionnels  pourraient même, dans ce cas, être considérés comme décisifs. Mais la situation était la même en France [28] au XVIIe siècle, ainsi qu’en témoignent les efforts déployés par Colbert. L’Autriche elle-même – pour ne citer que cet exemple – accueillit occasionnellement des fabricants protestants.

Pourtant, toutes les sectes protestantes ne semblent pas avoir pesé dans cette direction avec une force égale. C’est le calvinisme qui parait avoir exercé une des actions les plus fortes, même en Allemagne : plus que d’autres, plus que le luthéranisme par exemple, la confession «réformée »  aurait favorisé le développement de l’esprit capitaliste, dans le Wuppertal et ailleurs. C’est ce que tendrait à prouver l’étude comparée de ces deux confessions dans leur ensemble et sur des points particuliers, spécialement dans le Wuppertal . En Écosse Buckle et, parmi les poètes anglais, Keats ont mis l’accent sur ces mêmes relations . Il y a plus frappant encore, il suffit de le rappeler: des sectes dont le détachement de ce monde est devenu aussi proverbial que la richesse, comme les quakers et les mennonites, unissent une vie réglée par la religion à un sens très aigu des affaires. Les premiers ont joué en Amérique le rôle qui fut celui des seconds en Allemagne et aux Pays-Bas. Qu’en Prusse-Orientale Frédéric-Guillaume 1er lui-même ait considéré les mennonites, en dépit de leur refus absolu du service militaire, comme indispensables à l’industrie, est un fait qui, étant donné le caractère de ce roi, illustre de façon péremptoire ces faits nombreux et bien établis. Enfin, il est connu que la combinaison d’une piété intense avec [29] un profond sens des affaires est un des caractères du piétisme .

Il suffit de se souvenir de la Rhénanie et de Calw. Inutile d’accumuler les exemples dans cet exposé préliminaire; ceux que nous venons de présenter, en bien petit nombre, soulignent déjà combien l’ « esprit de travail », de « progrès » (ou quelle que soit la façon de le désigner), dont on tend à attribuer l’éveil au protestantisme, ne doit pas être compris comme « joie de vivre », ou dans un sens en relation avec la philosophie des Lumières, comme on n’a que trop tendance à le faire de nos jours. Le vieux protestantisme des Luther, des Calvin, des Knox, des Voet n’avait franchement rien à voir avec ce qu’aujourd’hui l’on appelle « progrès ». Il était l’ennemi déclaré de toutes sortes d’aspects du mode de vie dont le sectaire le plus extrémiste ne pourrait aujourd’hui se passer. S’il fallait trouver une parenté entre certaines expressions du vieil esprit protestant et de la civilisation capitaliste moderne, force serait, bon gré, mal gré, de la chercher dans leurs traits purement religieux et non dans cette prétendue « joie de vivre », plus ou moins matérialiste ou hostile à l’ascétisme. Dans L’Esprit des lois (XX, VII), Montesquieu dit des Anglais : « C’est le peuple du monde qui a le mieux su se prévaloir à la fois de ces trois grandes choses : la religion, le commerce et la liberté. » Leur supériorité commerciale et – ce qui lui est lié sous un autre rapport -l’adoption d’institutions politiques libres ne dépendraient-elles pas de [cette prééminence dans la religion], de ce record de piété que Montesquieu leur attribue?

Une fois la question posée de cette façon, un grand nombre de rapports possibles, vaguement entrevus, nous viennent à l’esprit. Notre tâche consistera dès lors à formuler aussi clairement que possible ce que nous n’apercevons encore que confusément devant l’inépuisable diversité [30] des phénomènes historiques. Il sera alors nécessaire d’abandonner le domaine des représentations vagues et générales pour tenter de pénétrer les traits particuliers et les différences de ces univers religieux que constituent historiquement les diverses expressions du christianisme.

Auparavant quelques remarques s’avèrent indispensables : d’abord, sur le caractère propre du phénomène dont nous cherchons l’explication historique; ensuite, sur le sens dans lequel une telle explication est possible dans les limites de nos recherches.

Notes

6 Les exceptions s’expliquent – non pas toujours, mais fréquemment – en ceci que la religion pratiquée parmi la main-d’œuvre d’une industrie donnée dépend au premier chef des caractéristiques religieuses de la région où cette industrie est implantée, ou bien de celle où ladite main-d’œuvre est recrutée. À première vue, ce fait modifie souvent l’impression laissée par les statistiques des appartenances religieuses, par exemple en Rhénanie. En outre, les chiffres ne sont concluants que si les spécialisations individuelles sont soigneuse­ment distinguées. Sinon les ares artisans » risquent d’être rangés « mai avec les grands industriels dans la catégorie des « propriétaires d’entreprises ». Surtout, le capitalisme avancé s’est de nos jours affranchi de l’influence que la religion a pu avoir dans le passé, notamment parmi les couches inférieures, non spécialisées, de la main-d’œuvre. Cf, infra.

7 Cf. par exemple SCHELL, Der Katholizismus als Prinzip des Fortschrittes (Würzburg 1897), P- 31, et V. HERTLING, Das Prinzip des Katholizismus und die Wissenschaft (Freiburg 1899), p. 58.

8 Un de mes élèves a étudié à fond les données statistiques les plus détaillées que nous possédions aujourd’hui sur ce sujet : la statistique confessionnelle du pays de Bade. Cf. Martin OFFENBACHER, Konfession und soziale Schichtung. Eine Studie über wirtschaffliche Lage der Katholiken und Protestanten in Baden (Tübingen et Leipzig 1901), tome IV, fasc. 5 des Volkswirtschaftliche Abhandlungen der badischen Hochschulen. Les faits et les chiffres utilisés ci-dessous comme exemples sont tous extraits de cette étude.

9 Sur ce point, les deux premiers chapitres d’Offenbacher donnent un exposé détaillé.

10 Par exemple, à Bade, en 1895, pour 1 000 protestants le capital assujetti à l’impôt sur le revenu était de 954 060 marks; pour 1 000 catholiques, 589 000 marks. Il est vrai que les juifs venaient largement en tête avec 4 000 000 de marks pour 1 000 (détails dans OFFENBACHER, Op. cit. p. 21).

11 Voir sur ce point la discussion complète dans l’étude d’Offenbacher.

12 Les chiffres mentionnés dans la note précédente montrent que la fréquentation des écoles secondaires par les catholiques est inférieure d’un tiers à la proportion de ceux-ci dans la population. Ils ne dépassent leur moyenne, de très peu d’ailleurs, que dans le cas des lycées classiques (sans doute comme préparation à des études de théologie). Compte tenu des développements qui vont suivre, faisons encore remarquer le fait caractéristique qu’en Hongrie la fréquentation des écoles secondaires par les réformés présente une moyenne encore plus élevée (voir OFFENBACHER, op. cit. note p. 19).

13 Pour les preuves, voir OFFENBACHER, ibid. p. 54, et les tableaux à la fin de son étude.

14 Particulièrement bien illustrée dans les passages des oeuvres de Sir William Petty qui sont cités plus loin.

15 L’exemple de l’Irlande, donné par Petty, s’explique par la raison très simple que la couche protestante était dans ce pays constituée par des landlords absentéistes. Il serait erroné de solliciter davantage cet exemple comme le montre la situation des Scotch-Irish. En Irlande, les rapports typiques entre capitalisme et protestantisme sont les mêmes qu’ailleurs. Sur les ScotchIrish, voir C. A. HANNA, The ScotchIrish (New York, Putnam), 2 vol.

16 Cela n’exclut pas que ces circonstances n’aient eu des conséquences extrêmement importantes. Comme je le montrerai plus loin, le fait que nombre de sectes protestantes étaient de petites minorités, donc homogènes – comme par exemple les calvinistes de stricte observance en dehors de Genève et de la Nouvelle-Angleterre – même là où elles détenaient le pouvoir politique, fut d’une extrême importance pour le développement de leur style de vie, y compris leur façon de participer à la vie économique. Notre problème n’a rien à voir avec le phénomène universel que sont les migrations d’exilés de toutes les religions de la terre : Indiens, Arabes, Chinois, Syriens, Phéniciens, Grecs, Lombards, qui devenaient ainsi les agents de diffusion du savoir commercial de régions hautement développées. Brentano, dans l’essai auquel nous nous référons souvent : Die Anfänge des modernen [24] Kapitalismus, apporte en témoignage le cas de sa propre famille. Mais, dans tous les pays et à toutes les époques, des banquiers d’origine étrangère ont joué le rôle d’initiateurs dans le domaine commercial. Ils ne constituent nullement un phénomène propre au capitalisme moderne et ont été considérés par les protestants avec une méfiance d’ordre éthique (voir infra). Il en va tout autrement des familles protestantes comme les Muralt, les Pestalozzi, etc., qui émigrèrent de Locarno à Zürich où, très tôt, on les identifie avec le développement spécifiquement moderne (industriel) du capitalisme.

17 OFFENBACHER, Op. cit. p. 58.

18 On trouvera des remarques d’une rare finesse sur les caractères propres des différentes religions en Allemagne et en France, et la corrélation de ces différences avec les autres éléments culturels dans le conflit des nationalités en Alsace, dans l’excellente étude de W. WITTICH, Deutsche und französische Kultur im ElsaB, Illustrierte ElsäBische Rundschau, 1900 (existe également en tirage à part).

19 Naturellement, cette proposition n’est vraie que lorsqu’il existe une possibilité de développement capitaliste dans la région considérée.

20 Sur ce point, voir par exemple DUPIN DE SAINT-ANDRÉ, L’ancienne église réformée de Tours. Les membres de l’église, Bulletin de la société de l’histoire du protestantisme, tome IV, p. 10. Ici encore, on pourrait trouver comme motif prépondérant – en particulier du point de vue catholique – le désir de s’affranchir du contrôle monacal ou ecclésiastique. Non seulement le jugement d’adversaires contemporains (y compris Rabelais) s’y oppose, mais aussi, par exemple, les scrupules de conscience qui se firent jour [27] au premier synode national des huguenots (par ex. 1er synode, C. partie., qu. 10, in AYMON, Synodes nationaux de l’Église réformée de France, p. 10) : un banquier pouvait-il devenir l’ancien d’une église? Et, en dépit de la position sans équivoque de Calvin, les discussions toujours renaissantes dans les mêmes assemblées pour savoir si le prêt à intérêt est permis. Cela s’expliquait en partie par le grand nombre de personnes que cette question intéressait directement, mais le désir de pratiquer l’usuraria pravitas sans qu’il fût nécessaire de se confesser ne peut pas avoir été seul décisif. Ceci est également vrai pour la Hollande (voir ci-dessus). – Disons-le expressément : l’interdiction canonique du prêt à intérêt ne joue aucun rôle dans la présente étude.

21 GOTHEIN, Wirtschaftsgeschichte des Schwarzwaldes, 1, p. 67.

22 En relation avec tout ceci, voir les brèves remarques de SOMBART dans Der moderne Kapitalismus, lre éd., p. 380. Plus tard, dans les parties à mon avis les plus faibles de Der Bourgeois (München 1913), cet auteur a, sous l’influence d’une étude de Keller, défendu une thèse insoutenable, sur laquelle je reviendrai le moment venu. En dépit de nombreuses observations excellentes (mais qui ne sont pas nouvelles sous ce rapport), l’étude de F. KELLER (Unternehmung und Mehrwert, Publications de la Görres-Gesellschaft, XII) tombe au-dessous du niveau moyen des travaux récents de l’apologétique catholique.

23 Il a été établi sans conteste que le simple fait de changer de résidence est un moyen efficace d’intensifier le rendement du travail (voir note 13 ci-dessus). La même jeune fille polonaise qui, dans son pays, ne s’est jamais trouvée dans des circonstances qui lui permettent de gagner sa vie et la tirent de sa paresse traditionnelle, semble changer de nature et devient capable d’efforts sans limites lorsqu’elle travaille à l’étranger en qualité d’ouvrière saisonnière. Ceci vaut également pour les ouvriers migrants italiens. Il ne s’agit pas uniquement ici de l’influence éducative d’un milieu nouveau plus stimulant – qui joue un rôle évidemment, mais n’est pas décisif – car ce phénomène se produit aussi bien lorsque les tâches sont exactement les mêmes qu’au pays natal (dans l’agriculture, par exemple). De plus, l’hébergement dans des casernements pour travailleurs saisonniers, etc., entraîne souvent un abaissement temporaire du niveau de vie qui ne serait pas toléré dans le pays d’origine. Le simple fait de travailler dans un environnement différent de celui qui est habituel brise la tradition, et c’est là le fait « éducatif ». Le développement économique de l’Amérique est le résultat de tels facteurs, est-il nécessaire de le souligner? Dans l’Antiquité, l’exil des juifs à Babylone revêt une signification analogue; la même chose est également vraie pour les parsis. Mais, en ce qui concerne les protestants, l’influence des croyances religieuses constitue évidemment un facteur indépendant. On peut le constater par les différences indéniables qui opposent, dans leur comportement économique, les puritains des colonies de la Nouvelle-Angleterre aux catholiques du Maryland, aux épiscopaliens du Sud et au Rhode Island rnulticonfessionnel. Il en va à peu près de même dans l’Inde avec les jaïns.

24 On sait qu’elle est, dans la plupart de ses formes, un calvinisme ou un zwinglianisme plus ou moins tempéré.

25 A Hambourg, ville presque entièrement luthérienne, l’unique fortune qui remonte au XVIIe siècle est celle d’une famille réformée bien connue. (Cette information m’a été aimablement communiquée par le professeur A. Wahl.)

26 Affirmer ici cette relation ne constitue pas une nouveauté. Laveleye, Matthew Arnold et d’autres en ont déjà traité. Ce qui est nouveau au contraire, c’est sa mise en doute, laquelle est totalement injustifiée. Nous aurons à l’expliquer.

27 Cela n’exclut pas que le piétisme officiel – comme d’autres tendances religieuses -s’opposera plus tard, d’un point de vue patriarcal, à certaines formes progressives du capitalisme, par exemple le passage de l’industrie domestique au système de la manufacture [Fabriksystem]. Il faut distinguer exactement l’idéal religieux qu’une tendance religieuse s’efforce d’atteindre de l’influence réelle qu’elle exerce sur le comportement des fidèles; c’est ce que nous verrons souvent encore dans la suite de la discussion. J’ai donné quelques exemples, observés dans une usine de Westphalie, de l’adaptation spécifique des piétistes au travail industriel dans mon article « Zut Psychophysik der gewerblichen Arbeit », Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, p. 263, ainsi qu’ailleurs.




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