L’éthique protestante et l’esprit du CAPITALISME - Weber Max

3. La notion de Beruf chez Luther. Objectifs de la recherche.

[63] Il paraît désormais évident que le mot allemand Beruf, et peut-être plus clairement encore, le mot anglais calling, suggère déjà, à tout le moins, une connotation religieuse – celle d’une tâche imposée par Dieu. Connotation qui nous sera d’autant plus sensible que nous aurons mis l’accent sur Beruf dans un contexte concret. Si nous faisons l’historique de ce mot à travers les langues de civilisation, nous constatons d’abord que, chez les peuples où prédomine le catholicisme – il en va de même pour ceux de l’antiquité classique – aucun vocable de nuance analogue n’existe pour désigner ce que nous, Allemands, appelons Beruf (au sens d’une tâche de l’existence [Lebensstellung], d’un travail défini) 57, [64] alors qu’il en existe un chez tous les peuples où le protestantisme est prépondérant. On s’aperçoit en outre qu’il ne s’agit pas là d’une quelconque particularité ethnique [65] de la langue étudiée, que ce n’est nullement, par exemple, l’expression d’un « esprit germanique ». Dans son acception actuelle, ce mot provient des traductions de la Bible; plus précisément, il reflète l’esprit du traducteur et non celui de l’original 58. Il semble avoir été employé pour la première fois, avec le sens qu’il a de nos jours, dans la traduction de Luther, au livre de Jésus ben Sira, l’Ecclésiastique (XI, 20-21) 59. Dès lors, [66] cette signification est passée très vite dans le langage profane de tous les peuples protestants, alors qu’auparavant [671 on ne trouvait nulle part l’amorce d’un sens analogue, ni dans leur littérature profane, ni chez leurs prédicateurs [68] – à l’exception toutefois, autant que j’ai pu m’en assurer, d’un mystique allemand dont l’influence sur Luther est bien connue.

[69] Ce nouveau sens du mot correspond à une idée nouvelle, il est un produit de la Réforme. Ce fait est généralement admis. Sans doute voyons-nous apparaître dès le Moyen Age, et même à l’époque hellénistique tardive, les premiers éléments d’une telle évaluation positive de l’activité quotidienne. Nous en parlerons plus tard. Mais estimer que le devoir s’accomplit dans les affaires temporelles, qu’il constitue l’activité morale la plus haute que l’homme puisse s’assigner ici-bas – voilà sans conteste le fait absolument nouveau. Inélucta­blement, l’activité quotidienne revêtait ainsi une signification religieuse, d’où ce sens [de vocation] que prend la notion de Beruf. Celle-ci est l’expression du dogme, commun à toutes les sectes protestantes, qui rejette la discrimination catholique des commandements moraux en praecepta et consilia. L’unique moyen de vivre d’une manière agréable à Dieu n’est pas de dépasser la morale de la vie séculière par l’ascèse monastique, mais exclusivement d’accomplir dans le monde les devoirs correspondant à la place que l’existence assigne à l’individu dans la société [Lebensstellung], devoirs qui deviennent ainsi sa « vocation » [Beruf].

Cette idée se développe chez Luther 60 au cours de la première décennie de son activité de réformateur. Au début, (70] en complet accord avec la tradition médiévale prédominante, telle que saint Thomas par exemple peut la représenter 61, il pense que la tâche séculière, bien que voulue par Dieu, est de l’ordre de la créature. C’est le fondement indispensable, naturel, de la vie dans la foi, moralement neutre en soi comme le boire ou le manger 62. Mais [71] le métier [Beruf] prendra pour Luther de plus en plus d’importance à mesure qu’il approfondira l’idée de la sola fides et qu’il en tirera les conséquences logiques, soulignant avec toujours plus d’âpreté son opposition aux « conseils évangéliques » du monachisme, suivant lui « dictés par le démon». Non seulement la vie monastique est à ses yeux entièrement dépourvue de valeur en tant que moyen de se justifier devant Dieu, mais encore elle soustrait l’homme aux devoirs de ce monde et apparaît ainsi à Luther comme le produit de l’égoïsme et de la sécheresse du cœur. À l’opposé, l’accomplissement dans le monde de la besogne professionnelle est pour lui l’expression extérieure de l’amour du prochain, ce qu’il justifie par cette observation que la division du travail contraint chaque individu à travailler pour les autres. L’extrême naïveté de ce point de vue contraste d’une manière presque caricaturale avec les propositions bien connues d’Adam Smith 63 sur le même sujet. Mais cette justifica­tion, on le voit essentiellement scolastique, disparaîtra elle-même bientôt; elle fera place à l’affirmation, répétée avec une énergie croissante, qu’en toutes circonstances l’accomplisse­ment des devoirs temporels est la seule manière de vivre qui plaise à Dieu. L’accom­plis­sement de ces devoirs, et lui seul, est la volonté de Dieu, et par conséquent tous les métiers licites ont absolument même valeur devant Dieu 64.

[72] Que cette justification morale de l’activité temporelle ait été un des résultats les plus importants de la Réforme, de l’action de Luther en particulier, cela est absolument hors de doute et peut même être considéré comme un lieu commun 65. Combien cette conception est éloignée de l’état d’âme [Stimmung] contemplatif d’un Pascal, avec sa haine profonde pour toute activité mondaine, à laquelle il déniait la moindre valeur et qui, il en était intimement convaincu, n’est que ruse et vanité 66. Elle est encore plus éloignée de l’adaptation au monde, libérale et utilitaire, accomplie par le probabilisme des Jésuites. Mais comment se représenter en ses détails la signification pratique de cet aboutissement du protestantisme? D’ordinaire la chose est bien plus obscurément sentie que clairement perçue.

Tout d’abord – est-il besoin de le souligner ? – l’ «esprit du capitalisme » ne peut se réclamer de Luther, tant au sens que nous avons jusqu’à présent attaché à cette expression qu’à quelque autre sens que ce soit. Les cercles religieux qui célèbrent aujourd’hui avec le plus d’ardeur le grand « événement » [Tat] qu’a été la Réforme, ne sont en aucune façon des amis du capitalisme. Luther lui-même aurait brutalement repoussé tout rapport de parenté avec, disons, la façon de penser d’un Franklin. Ajoutons que ses récriminations contre les grands marchands de son temps, tels les Fugger 67 et leurs semblables, ne sauraient évidemment être prises pour un indice de quoi que ce soit : lutter, [73] aux XVIe et XVIIe siècles, contre les privilèges, en droit et en fait, des grandes compagnies commerciales serait en effet plutôt comparable aux campagnes menées de nos jours contre les trusts et, pas plus que ces dernières, ne peut être considéré comme l’expression d’un point de vue traditio­naliste. Contre ces gens-là, lombards, « trapézites », monopolistes, gros spéculateurs et banquiers favorisés par l’Église anglicane d’une part, rois et parlements d’Angleterre et de France de l’autre, puritains et huguenots menèrent une lutte acharnée 68. Après la bataille de Dunbar (sept. 1650), Cromwell écrivait au Long Parlement : « Daignez réformer les abus de toutes les professions; que s’il s’en trouve une qui fasse beaucoup de pauvres pour un petit nombre de riches, cela ne sert point la chose publique. » Ailleurs en revanche, on le trouvera animé d’un état d’esprit spécifiquement « capitaliste » 69. D’un autre côté, [74] dans nombre de déclarations contre l’usure et l’intérêt en général, Luther exprime sans équivoque, sur la nature de l’acquisition capitaliste, des vues qui, comparées à celles de la scolastique finissante, sont, d’un point de vue capitaliste, franchement « arriérées » 70. Parmi celles-ci, naturellement, l’argument sur la stérilité de l’argent, déjà réfuté par saint Antonin de Florence.

Cependant il n’est pas nécessaire d’entrer dans les détails. En ce sens surtout que les implications, pour la conduite en ce monde, de l’idée de vocation [Beruf] au sens religieux étaient de nature à recevoir des interprétations fort différentes. Le tout premier résultat de la Réforme fut – par contraste avec les conceptions catholiques – d’accroître considérablement les récompenses [Prämien] d’ordre religieux que procurait au fidèle son travail quotidien, accompli dans le cadre d’une profession, et d’en faire un objet de morale. L’évolution de l’idée de vocation [Beruf] où s’exprimait ce changement a désormais dépendu de l’évolution religieuse des diverses Églises réformées. L’autorité de la Bible, d’où Luther avait cru tirer cette idée de profession, favorisait dans l’ensemble une interprétation traditionaliste. Ignorant dans les prophéties proprement dites la tendance à dépasser la moralité de ce monde, n’en présentant en d’autres endroits que des rudiments, des amorces, l’Ancien Testament en particulier avait élaboré une idée religieuse similaire, mais strictement traditionaliste. Que chacun soit à son gagne-pain [Nahrung] et laisse les impies courir après le gain : tel est le sens de tous les passages qui traitent directement des occupations [Hantierung] de ce monde. Il faut attendre le Talmud pour rencontrer une position sinon fondamentalement, du moins partiellement différente. L’attitude personnelle de jésus se manifeste, dans sa pureté classique, par la prière caractéristique de l’Orient ancien : « Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien. » Et le refus radical du monde qui s’exprime dans le […] excluait [75] que l’idée moderne de besogne se réclame directement de lui 71. Au temps des apôtres, dans le Nouveau Testament et spécialement chez saint Paul, les premières générations chrétiennes sont toutes remplies de l’attente eschatologique, et considèrent l’activité professionnelle avec indifférence ou même d’une façon qui est au fond traditionaliste : puisque toutes choses attendent la venue du Seigneur, que chacun reste donc dans l’état et l’occupation mondaine où l’appel [Ruf] du Seigneur l’a trouvé, et qu’il travaille comme auparavant : ainsi il ne tombera pas à la charge de ses frères – du reste il n’y en a plus pour longtemps. Luther lisait la Bible avec les lunettes propres à son état d’esprit [Gesamtstimmung] et, de 1518 à 1530 environ, celui-ci évolua dans un sens de plus en plus traditionaliste 72.

Étant donné qu’il pensait que le métier est de l’ordre de la créature, une conception très proche de l’indifférence eschatologique de saint Paul prédominait chez Luther dans les premières années de son action de réformateur, en ce qui concerne les modes de l’activité en ce monde. Indifférence que saint Paul avait exprimée dans I Cor. VII 73 : [76] chacun peut faire son salut dans l’état où il se trouve placé; durant le si bref pèlerinage de la vie, il serait absurde d’attacher de l’importance au mode d’occupation. La poursuite d’un gain matériel qui dépasse les besoins propres n’est donc que le signe de l’absence de grâce divine, et comme ce gain ne semble possible qu’aux dépens d’autrui, il est à rejeter absolument 74. Mais plus Luther se trouva mêlé aux affaires du monde, plus il mit l’accent sur la signification du travail professionnel. Ce qui l’amena à considérer de plus en plus ce dernier comme un ordre spécial de Dieu à l’individu de remplir la charge concrète assignée par la Providence. A la suite de ses luttes contre les illuministes [Schwarmgeister] et les agitations paysannes, l’ordre historique objectif dans lequel l’individu a été placé par Dieu devient de plus en plus, aux yeux de Luther, une manifestation directe de la volonté divine 75. L’accent mis avec une force accrue sur l’élément providentiel, jusque dans les événements particuliers de la vie, le conduira désormais de plus en plus à une interprétation traditionaliste reposant sur l’idée de décret de la Providence [Schickung]. L’individu doit rester délibérément dans l’état et la profession où Dieu l’a placé et maintenir ses aspirations terrestres dans les limites que cette situation lui impose. Si le traditionalisme économique était au début le résultat de l’indiffé­rence paulinienne, il devient plus tard l’expression de la croyance toujours plus intense en la divine Providence 76 1771, cette croyance qui identifie l’obéissance incondition­née à Dieu et la soumission inconditionnée à la situation donnée 77. A partir de quoi, Luther a radicalement échoué dans l’établissement d’un lien nouveau ou, pour le moins, d’un lien reposant sur des principes fondamentaux, entre occupations professionnelles et principes religieux 78. La pureté de la doctrine, telle qu’elle s’imposera à lui de façon inébranlable après les luttes des années 1520, en tant que critère unique et infaillible de l’Église, suffira déjà en soi a empêcher le développement de points de vue nouveaux dans le domaine éthique.

Ainsi, pour Luther, la notion de Beruf demeurait-elle traditionaliste 79. L’homme est tenu d’accepter sa besogne comme lui étant donnée par décret divin [78] et il doit s’en accom­moder [schicken]. Nuance qui l’emportait sur cette autre idée, que l’activité professionnelle est une tâche, mieux encore, la tâche assignée par Dieu à l’homme 80. Le luthéranisme orthodoxe, en se développant, a encore accentué ce trait. Le seul résultat éthique immédiat fut donc quelque chose de négatif : on supprimait bien la subordination des tâches séculières aux tâches ascétiques, mais on prêchait en même temps l’obéissance aux supérieurs et la soumission aux conditions d’existence données [Schickung] que la Providence a faites à chaque homme une fois pour toutes 81. Nous verrons, en discutant de l’éthique religieuse du Moyen Age, que cette conception luthérienne de la besogne quotidienne avait été déjà largement préparée par les mystiques allemands. Rappelons seulement l’équivalence que Tauler établissait, en leur principe, entre les besognes spirituelles et les besognes profanes et le peu d’estime où il tenait, comme oeuvres mémoires, les formes ascétiques traditionnelles 82; ce point de vue découlait pour lui de l’importance décisive accordée dans son système à la prise de possession du divin par 1791 l’âme dans la contemplation et l’extase, En un certain sens, le luthéranisme marque même un recul, cela dans la mesure où chez Luther – et plus encore, dans son Église – les fondements psychologiques d’une éthique rationnelle de la profession sont devenus assez incertains, par comparaison avec les mystiques. (Sur ce point, les conceptions de ceux-ci ne sont pas sans rappeler en partie celles des piétistes et, en partie aussi, celles de quakers) 83. Il en est ainsi précisément – nous aurons encore à le montrer – parce que la tendance à la discipline ascétique était, aux yeux de Luther, suspecte de constituer une sanctification par les œuvres, ce qui l’entraîna, et son Église avec lui, à repousser cette idée de plus en plus à l’arrière-plan.

Ainsi, autant que nous avons pu nous en rendre compte jusqu’à présent, la simple notion de Beruf au sens luthérien est tout au plus d’une portée problématique pour notre recherche : c’était tout ce que nous avions à déterminer ici 84. Ce qui ne veut pas dire que la forme luthérienne de la réorganisation de la vie religieuse soit sans signification pratique pour l’objet de notre étude. Bien au contraire. Il est toutefois évident que la portée qu’elle peut avoir ne découle pas directement de l’attitude de Luther et de son Église à l’égard de l’activité temporelle et qu’elle n’est peut-être pas aussi facile à saisir en général que dans d’autres expressions du protestantisme. Il semble donc qu’il soit préférable de considérer en premier lieu les formes de protestantisme où la relation entre vie pratique et spiritualité sont plus faciles à cerner que dans le luthéranisme. Nous avons déjà fait état du rôle qu’ont joué et le calvinisme et les sectes protestantes dans le développement du capitalisme. Aux rapports de Luther avec un Zwingli, animé d’un « esprit différent » du sien, répondent les rapports que ses successeurs spirituels entretinrent avec le calvinisme. Puis le catholicisme a toujours, et jusque dans le présent, considéré le calvinisme comme l’adversaire véritable.

Sans doute cela peut-il tout d’abord s’expliquer par des raisons purement politiques. La Réforme demeure inconcevable sans l’évolution religieuse de Luther; elle a été pour long­temps marquée [80] par la personnalité de ce dernier. Toutefois son oeuvre n’aurait pas duré extérieurement sans le calvinisme. Mais la raison de l’horreur que le calvinisme inspire à la fois aux catholiques et aux luthériens se trouve aussi fondée sur ses particularités éthiques. Au premier coup d’œil, on discerne déjà que les rapports qu’il établit entre la vie religieuse et l’activité terrestre diffèrent grandement de ceux qui existent dans le catholicisme ou le luthéranisme. On le constate jusque dans la sorte de littérature qu’animent exclusive­ment des motifs religieux. Prenons, par exemple, la fin de la Divine Comédie, là où le poète, au Paradis, reste muet dans la contemplation passive des secrets de Dieu, et comparons-la avec la fin de cet autre poème que l’on a coutume d’appeler la « Divine Comédie du puritanisme ». Après avoir décrit l’expulsion du paradis terrestre, Milton termine ainsi le dernier chant du Paradis perdu.

They, looking back, all the eastern side been

Of paradise, so late their happy seat,

Waved over by that flaming brand; the gate

With dreadful faces thronged and fiery arms.

Some natural tears they dropped, but wiped them soon :

The world was all before them, there to choose

Their place of rest, and Providence their guide.

They, hand in hand, with wandering steps and slow,

Through Eden took their solitary way.

 

Quelques vers plus haut, l’archange saint Michel s’était adressé à Adam en ces termes –

[…] Only add

Deeds to thy knowledge answerable; add faith;

Add virtue, patience, temperance; add love,

By name to come called Charity, the soul

Of all the rest : then wilt thou not be loth

To leave this Paradise, but shall possess

A Paradise within thee, happier far.

On sent immédiatement que cette puissante expression de l’attention sérieuse que le puritain dirige sur le monde, cette valorisation [Wertung] de la vie d’ici-bas considérée comme une tâche à accomplir, aurait été impossible sous la plume d’un auteur médiéval. Mais elle n’aurait pas été moins étrangère au luthéranisme, tel que celui-ci s’exprime par exemple dans les chorals de Luther et de Paul Gerhardt. A ce sentiment vague, nous aurons à substituer une formulation logique plus précise [81] et à rendre raison de cette différence. Invoquer le « caractère national » serait non seulement confesser purement et simplement son ignorance; dans le cas présent, ce serait en outre totalement insoutenable. Attribuer un « caractère national » unique aux Anglais du XVIIe siècle serait historiquement faux. Cavaliers et Têtes rondes ne se considéraient pas simplement comme deux partis, mais comme deux espèces d’hommes radicalement distinctes, et quiconque observe soigneusement les faits est bien obligé de leur donner raison 85. D’autre part, on ne trouve pas de différences de caractère entre les merchants adventurers anglais et les anciens marchands hanséatiques, pas plus qu’on ne constate à la fin du Moyen Age d’écart profond entre les caractères anglais et allemand qui ne puisse s’expliquer par la simple divergence de leurs destinées politiques 86. C’est l’emprise des mouvements religieux – non pas uniquement, mais en premier lieu – qui est à l’origine de ces différences que nous percevons aujourd’hui 87.

Par conséquent, si, dans nos recherches sur les rapports entre l’éthique des vieux protestants et le développement de l’esprit capitaliste, nous partons des créations de Calvin, du calvinisme et des autres sectes puritaines, il ne faut pas en déduire pour autant que nous nous attendons à rencontrer chez l’un des fondateurs ou des représentants de ces mouvements religieux, comme but de l’effort de sa vie, l’éveil de ce que nous appelons « esprit capita­liste », et cela en quelque sens que ce soit. Nous ne croyons certes pas que la recherche des biens de ce monde, conçue comme une fin en elle-même, [82] ait jamais revêtu une valeur éthique pour aucun d’entre eux. Disons-le une fois pour toutes : pour aucun des réformateurs – et parmi ceux-ci nous rangerons pour notre propos un Menno, un Fox, un Wesley – les programmes de réforme morale n’ont jamais constitué la préoccupation dominante. Ces hommes ne furent à aucun degré des fondateurs de sociétés pour la « culture morale », les représentants de réformes sociales humanitaires ou d’idéaux culturels. Le salut des âmes – et lui seul – tel fut le pivot de leur vie, de leur action. Leurs buts éthiques, les manifestations pratiques de leurs doctrines étaient tous ancrés là, et n’étaient que les conséquences de motifs purement religieux. C’est pourquoi nous devons nous attendre à ce que les effets de la Réforme sur la culture, pour une grande part – sinon, de notre point de vue particulier, la part prépondérante – aient été des conséquences imprévues, non voulues, de l’œuvre des réforma­teurs, conséquences souvent fort éloignées de tout ce qu’ils s’étaient proposé d’atteindre, parfois même en contradiction avec cette fin.

Ainsi la présente étude pourrait sans doute contribuer, pour sa modeste part, à faire comprendre de quelle façon les « idées » deviennent des forces historiques efficaces. Pour écarter tout malentendu sur le sens que nous attribuons ici à une telle efficacité de motifs purement idéels, nous nous permettrons d’ajouter quelques remarques pour conclure cet exposé préliminaire.

Disons-le expressément dès l’abord, il ne s’agira nullement de tenter d’évaluer [werten] les idées de la Réforme en un sens politico-social [sozialpolitisch] ou religieux déterminé. Nous avons constamment affaire à des aspects de la Réforme qui risquent d’apparaître comme accessoires, superficiels même, à une conscience authentiquement religieuse. Sim­ple­ment, nous avons entrepris de préciser la part qui revient aux facteurs religieux parmi la complexité des innombrables facteurs [Einzelmotive] historiques ayant contribué au développement de notre civilisation moderne, spécifiquement orientée vers le monde d’ici-bas. La question que nous posons ne vise qu’à déterminer, parmi certains contenus caracté­ristiques de cette civilisation, ceux qu’il convient d’imputer à l’influence de la Réforme comme cause historique. Ce faisant, [831 il faudra nous défaire de l’idée que la Réforme peut se déduire en tant qu’« historiquement nécessaire » à partir de transformations économiques. En fait, d’innombrables circonstances historiques qui ne peuvent s’insérer dans aucune « loi économique », ni recevoir aucune explication de cette espèce -notamment les processus purement politiques -, ont dû concourir au maintien des Églises nouvellement créées.

D’autre part, il est hors de question de soutenir une thèse aussi déraisonnable et doctri­naire 88, qui prétendrait que « l’esprit du capitalisme » (toujours au sens provisoire où nous employons ce terme) ne saurait être que le résultat de certaines influences de la Réforme, jusqu’à affirmer même que le capitalisme en tant que système économique est une création de celle-ci. Le fait que telle ou telle forme importante d’organisation capitaliste soit Considéra­ble­ment plus ancienne que la Réforme en est une réfutation suffisante. Bien au Contraire, notre unique souci consistera à déterminer dans quelle mesure des influences religieuses ont Contribué, qualitativement, à la formation d’un pareil esprit, et, quantitative­ment, à son expansion à travers le monde; à définir en outre quels sont les aspects concrets de la civili­sation capitaliste qui en ont découlé. En face de l’énorme enchevêtrement d’influ­ences réciproques entre bases matérielles, formes d’organisation sociales et politiques, teneur spirituelle des époques de Réforme, force nous est de commencer par rechercher si certaines « affinités électives » sont perceptibles entre les formes de la croyance religieuse et l’éthique professionnelle. En même temps, il nous faudra élucider, dans la mesure du possible, de quelle façon et dans quelle direction le mouvement religieux, par suite de ces affinités électives, a influencé le développement de la civilisation matérielle. Ce n’est que lorsque ce point aura été déterminé avec une précision suffisante que nous pourrons tenter d’évaluer la part des motifs religieux dans les origines de la civilisation et celle qui revient à d’autres éléments.

Notes

57 Seul, l’hébreu parmi les langues de l’Antiquité, présente des expressions de sens analogue. En premier lieu avec le mot […] employé pour les fonctions sacerdotales (Ex. XXXV, 21; Né. XI. 22; I Chr. lx, 13, XXIII, 4, XXVI, 30); Pour les occupations au service du roi (en particulier I Sam. VIII, 16; 1 Chr. IV, 23, XXIX, 6); pour le service d’un fonctionnaire royal (Est. III, 9, lx, 3); d’un surveillant de travaux (Il Rois XII, 12); d’un esclave (Gen. XXXIX, II); pour les travaux agricoles (I Chr. XXVII, 26); pour les artisans, (Ex. XXXI, 5; XXXV, 21; I Rois VII, 14); pour les marchands (Ps. CVII, 23) et, dans le passage de Ben Sira, XI, 20 dont nous allons parler, pour toute espèce de « besogne » [Berufsarbeit]. Ce mot qui dérive de la racine […], envoyer, signifiait donc « tâche » à l’origine. Les citations précédentes, montrent qu’il exprime des notions familières au royaume bureaucratique de Salomon reposant sur le système de la corvée et édifié sur le modèle égyptien. Ainsi que je l’ai appris de A. Merx, le sens étymologique était déjà entièrement perdu dans l’Antiquité. Employé à propos de toute espèce de travail, ce mot était devenu effectivement aussi neutre que l’allemand Beruf; comme celui-ci, il fut même utilisé à l’origine pour les fonctions religieuses. L’expression «travail déterminé», tâche assignée, pensum, qui apparaît également chez Ben Sira (Si. XI, 20), et que les Septante traduisent par […], dérive donc de la terminologie de la bureaucratie féodale, de même que […] (Ex. V, 13; comp. Ex. V, 14, où les Septante emploient de même que […] pour « tâche » (pensum). Les Septante traduisent par […] dans Si. XLIII, 10). Chez Ben Sira, XI, 20, elle correspond manifestement à l’accomplissement des commandements de Dieu, et elle est donc également apparentée à Beruf. Pour ce passage de Ben Sira nous renvoyons à l’ouvrage bien connu de Smend sur Jésus ben Sira et pour les mots […] à l’index de sa Weisheit des Jesus Sirach (Berlin 1907). (On sait que le texte hébreu du livre de Ben Sira était perdu, et qu’il a été redécouvert par Schechter, puis complété en partie à l’aide de citations trouvées dans le Talmud. Luther ne le possédait donc pas, et ces deux concepts hébreux n’ont pu exercer la moindre influence sur son vocabulaire; voir ci-dessous sur Prov. XXII, 29.)

En grec, il n’existe pas de vocable ayant une acception éthique correspondant à celle du mot Beruf. Là où, de façon tout à fait conforme à notre usage actuel (voir ci-dessous), Luther traduit Jésus ben Sira (Si. XI, 20-21) : bleibe in deinem Beruf, la version des Septante présente une fois « … », l’autre fois « … », mais apparemment, dans ce dernier cas, le passage est entièrement corrompu (l’original hébreu parle de l’« éclat » [64] de l’aide de Dieu !). D’autre part, […] a été employé au Moyen Age avec le sens général de « devoirs ». A. Dieterich m’a fait remarquer que, dans les oeuvres des stoïciens, […] possède occasion­nelle­ment une connotation semblable, bien que son origine linguistique soit incertaine. Chez ces mêmes auteurs, toutes les autres expressions n’ont pas de connotation éthique.

L’occupation continue d’un homme, son travail, qui est aussi (normalement) la source de ses revenus, le fondement économique durable de son existence, enfin ce que l’on exprime en allemand par Beruf, se rend en latin, en dehors de l’incolore opus, et cela avec un contenu éthique de nuance au moins apparentée, soit par officium (de opificium, éthiquement incolore à l’origine, mais plus tard, par exemple chez SÉNÈQUE, De beneficiis, IV, 18, où il signifie Beruf), soit encore par munus – qui dérive des corvées obligatoires dans les anciennes communes civiles – soit enfin par professio. Ce dernier mot était aussi employé – ce qui est caractéristique – avec le sens de devoirs publics, lequel était probablement lié aux déclarations d’impôts des citoyens. Plus tard, il fut appliqué spécialement aux « professions libérales » au sens moderne de ce mot (comme dans professio bene dicendi). Dans ce domaine assez restreint, il prend une acception assez semblable à celle de Beruf (même au sens le plus intériorisé du mot; ainsi lorsque Cicéron dit de quelqu’un : non intelligit quid profiteatur, voulant signifier : « Il ne connaît pas sa vraie vocation »), sauf que, naturellement, cette dernière acception ne possède pas la moindre nuance religieuse. Ceci est encore plus vrai pour ars, employé à l’époque impériale à propos des métiers manuels. Les passages de Jésus ben Sira cités sont traduits dans la Vulgate une fois (V. 20) par opus et l’autre (V. 21) par locus, ce qui signifie alors à peu près « situation sociale ».

L’addition mandaturam tuorum est le fait de l’ascétique saint Jérôme, Brentano le souligne à juste titre, sans remarquer toutefois, ni ici ni ailleurs, que c’est précisément là ce qui caractérise l’origine ascétique du concept – ascétisme détaché de ce monde avant la Réforme, à l’intérieur de ce monde après elle. On ignore d’ailleurs d’après quel texte saint Jérôme a établi sa traduction. Une influence de l’ancienne signification liturgique de […] n’est pas à exclure.

Parmi les langues romanes, seul l’espagnol vocación, au sens d’appel [Beruf] intérieur en vue de quelque chose, par analogie avec un office ecclésiastique, offre une connotation qui correspond en partie au mot allemand, mais il n’est jamais employé pour rendre « besogne » dans son sens matériel. Dans les traductions romanes de la Bible, l’espagnol vocación, l’italien vocazione et chiamamento – habituellement pris dans un sens qui correspond en partie à l’usage luthérien et calviniste – sont employés uniquement pour traduire la […] du Nouveau Testament, l’appel au salut éternel de l’Évangile, la vocatio de la Vulgate. Il est étrange que Brentano soutienne, op. cit., que ce fait, par moi-même allégué pour défendre mes vues, prouve l’existence, avant la Réforme, de la notion de besogne au sens que celle-ci a pris plus tard. On ne constate absolument rien de ce genre. […] était nécessairement traduit par vocatio. Mais où et quand a-t-il été employé, durant le Moyen Age, avec son sens actuel? Le fait probant, c’est cette traduction, et que malgré cela, ce mot ne s’applique pas aux besognes profanes. Dans la traduction italienne de la Bible (XVe siècle) reproduite dans la Collezione di opere inedite e rare (Bologris 1887), chiamamento est employé ainsi à côté de vocazione, [65] alors que les traductions modernes n’utilisent que ce dernier vocable. D’autre part, les mots employés dans les langues romanes pour « besogne », au sens profane d’activité rémunératrice [Erwerbstätigkeit], n’ont aucune connotation religieuse – ce qui ressort de tous les dictionnaires ainsi que d’un exposé de mon ami le professeur Baist, de Fribourg. Soit que ces mots dérivent de ministerium, d’officium, à l’origine pourvus d’une certaine nuance religieuse, ou bien d’ars, de professio, d’implicare (impiego), qui ne l’ont jamais eue. Les passages de Jésus ben Sira précédemment cités, où Luther a recours à Beruf, sont traduits en français, V. 20 par , office », V. 21 par « labeur » (traduction calviniste); en espagnol V. 20 par obra, V. 21 par lugar (d’après la Vulgate), par posto dans les traductions protestantes récentes. Dans les pays latins, les protestants, du fait qu’ils ne représentaient qu’une minorité, n’ont pas réussi – si toutefois ils en ont fait la tentative – à exercer sur leurs langues respectives une influence créatrice comparable à celle de Luther sur la langue allemande de chancellerie, à l’époque moins rationalisée (au sens académique du terme).

[Deux versions françaises récentes traduisent ainsi Si. XI, 20-21 :

Bible de Jérusalem (texte hébreu):

20- Sois attaché à ta besogne et mets-y ta joie et vieillis dans ton travail.

21- N’admire pas les oeuvres du pécheur.

Confie-toi dans le Seigneur et tiens-toi à [ta besogne.

Car c’est chose facile aux yeux du Seigneur,

rapidement, en un instant, d’enrichir un [pauvre.

Édition Dhorme (texte grec) :

20- Sois ferme en ton alliance, consacre lui ta vie

Et vieillis dans ton oeuvre.

21- Ne t’émerveille pas des oeuvres du pêcheur,

Mais aie confiance au Seigneur et persévère dans ton effort,

Car il est facile aux yeux du Seigneur

D’enrichir rapidement d’un seul coup l’indigent.

58 En revanche, cette idée ne se trouve que partiellement développée – encore est-ce de façon implicite – dans la Confession d’Augsbourg. L’article 26 (éd. Kolde, p. 43 [citée par Weber]) professe : « En effet, l’Évangile […] ne condamne pas le gouvernement civil, ni l’État, ni le mariage, mais il veut qu’on observe toutes ces choses comme de véritables institutions divines, et que, dans ces divers états, on pratique la charité chrétienne et fasse de véritables bonnes oeuvres, chacun selon sa vocation [ein jeder nach seinem Beruf]. » [Traduction française de C. F. ROSENSTIEHL, p. 64.]

Le texte latin dit simplement : et in talibus ordinationibus exercere caritatem. [Le texte latin et le texte allemand de la Confession d’Augsbourg sont indépendants, l’un n’étant pas la traduction de l’autre. La traduction ROSENSTIEHL a été faite sur le texte allemand.]

La conséquence qui découle de cette prescription d’obéir aux autorités montre qu’ici Beruf était considéré, du moins à l’origine, comme un ordre objectif au sens de I Cor. VII, 20.

L’article 27 (Kolde, p. 83) parle de Beruf (latin : in vocatione sua) en relation seulement avec les « états » [Stände] établis par Dieu, tels que celui d’un pasteur, d’un prédicateur, d’un magistrat, d’un prince, d’un seigneur, etc. Cela dans la seule version allemande du Konkordienbuch, la phrase manquant dans l’édition princeps allemande.

Ce n’est qu’à l’article 26 (Kolde, p. 81) que Beruf est pris dans un sens qui implique, au moins, son acception moderne : « [… ] que la mortification du corps doit servir, non pas à mériter la grâce, mais à maintenir le corps dans une disposition qui ne fasse point obstacle à ce qui est exigé de chacun, selon sa vocation [einem nach seinem Beruf] (latin : juxta vocationem suam).

59 Selon les dictionnaires, et ce fait m’a été aimablement confirmé par mes collègues les professeurs Braune et Hoops, le mot Beruf (hollandais beroep, anglais calling, danois kald, suédois kallelse) n’apparaît, avec son sens profane actuel, dans aucune des langues qui le connaissent aujourd’hui avant la traduction de la Bible par Luther. En moyen-haut-allemand, moyen-bas-allemand et moyen-néerlandais, les mots apparentés à Beruf ont tous la même signification que Ruf en allemand moderne – y compris, à la fin du Moyen Age, [66] celle de Berufung [= Vokation], c’est-à-dire d’un appel à un ministère ecclésiastique par les évêques qui en jugent digne – cas particulier souvent mentionné dans les dictionnaires des langues scandinaves. Cette dernière acception a été occasionnellement utilisée par Luther lui-même. Même si cet emploi particulier du mot a pu favoriser plus tard son changement de sens, la création du moderne Beruf remonte linguistiquement aux traductions protestantes de la Bible. Les seules anticipations de ce sens ne se rencontrent que chez Tauler (mort en 1361), ainsi que nous le verrons plus loin. Ce mot a été forgé par toutes les langues qui ont subi l’influence profonde des traductions protestantes de la Bible, alors qu’il ne se trouve pas, du moins dans son sens actuel, dans celles (telles les langues romanes) qui ont échappé à cette influence.

Luther traduit par Beruf deux concepts totalement différents. En premier lieu, au sens de l’appel divin en vue du salut éternel. Cf. 1 Cor. 1, 26; Éph. 1, 18, IV, 1-4; II Thes. I, II ; Héb. III, I; II Pierre I, ici. Dans tous ces passages il s’agit de l’idée, purement religieuse, de l’appel lancé par Dieu au moyen de l’Évangile annoncé par les apôtres : le mot n’a rien de commun avec les professions temporelles, au sens moderne du mot. Avant Luther, les bibles allemandes employaient dans le cas présent ruffunge (ainsi dans tous les incunables de la bibliothèque de Heidelberg); elles disaient également : von Gott gefordert au lieu de : von Gott geruffet. Mais en second lieu, ainsi que nous l’avons déjà signalé, Luther traduit les passages de Jésus ben Sira discutés dans une note précédente par « beharre in deinem Beruf » et « bleibe in deinem Beruf » au lieu de « bleibe bei deiner Arbeit », et les traductions catholiques ultérieures dûment autorisées (par exemple celle de Fleischütz, Fulda, 1781) l’ont purement et simplement suivi sur ce point, ainsi que dans les passages du Nouveau Testament. La traduction par Luther de ce passage de Jésus ben Sira constitue, autant que je sache, le premier cas où le mot allemand Beruf est employé dans son acception moderne, purement temporelle. L’exhortation du verset précédent (V. 20a) est rendue par : bleibe in Gottes Wort », bien que les passages XIV, 1 et XLIII, 10 de Ben Sira montrent que – correspondant à l’hébreu employé par Ben Sira (selon la citation du Talmud) -signifie réellement quelque chose d’analogue à notre Beruf, à savoir le destin ou le travail assigné. Nous l’avons déjà dit, le mot Beruf n’existait pas en allemand avec le sens qu’il a acquis entre-temps et qu’il conserve de nos jours. A ma connaissance, un tel sens ne se trouve ni chez les plus anciens traducteurs de la Bible ni chez les prédicateurs. Avant Luther, les bibles allemandes traduisaient ce même passage à l’aide de Werk. Berthold von Regensburg emploie dans ses sermons Arbeit là où nous parlerions de Beruf. L’usage est donc ici le même que celui de l’Antiquité. Le premier passage que je connaisse où, non pas Beruf, mais Ruf s’applique à un travail purement temporel, se trouve dans le beau sermon de Tauler sur Éph. IV (Œuvres, édition de Bâle, f• 117 v); de paysans qui transportent du « fumier » il est dit : ils se conduisent souvent mieux, « so aie folgen einfeltiglich irem Ruff denn die geistlichen Menschen, die auf ihren Ruf nicht Acht haben ». Cette signification du mot Ruf n’est pas passée dans la langue profane. Certes, l’influence de Tauler sur Luther n’est pas absolument certaine bien qu’au début [67] ce dernier hésite entre l’emploi de Ruf et de Beruf (Werke, édition d’Erlangen, LI, p. 51), pourtant dans Freiheit eines Christenmenschen on trouve comme un écho de ce sermon. Il reste que Luther n’a pas employé le mot Ruf dans le sens purement temporel que lui attribue Tauler. (Ceci contre DENIFLE, Luther, p. 163.)

À part l’exhortation générale à la confiance en Dieu, le conseil de Ben Sira, dans la version des Septante, ne contient manifestement rien qui se rapporte à une valorisation spécifiquement religieuse de l’accomplissement de la besogne profane. Dans le second passage, l’expression «rude labeur», en serait plutôt le contraire si le passage n’était corrompu. Ce que dit Ben Sira correspond simplement à l’exhortation du Psalmiste (Ps. XXXVII, 3) : « Habite la terre, et vis tranquille », comme l’indique clairement l’exhortation (V. 21) à ne pas se laisser éblouir par les oeuvres des infidèles, car il est facile à Dieu « en un instant d’enrichir un pauvre ». Seule présente une parenté avec l’exhortation du début de rester dans le (V. 20) mais ici, précisément Luther n’a pas employé Beruf pour rendre le grec. Un passage de la première lettre aux Corinthiens et sa traduction vont établir un lien entre ces deux emplois apparemment hétérogènes du mot Beruf par Luther.

Le contexte se présente ainsi [traduction de la Bible de Jérusalem] I Cor. VII : « 17 […] que chacun continue de vivre dans la condition que lui a assignée le Seigneur, tel que l’a trouvé l’appel de Dieu […]. 18 Quelqu’un était-il circoncis lors de son appel ? qu’il ne se fasse pas de prépuce. L’appel l’a-t-il trouvé incirconcis? qu’il ne se fasse pas circoncire. 49 La circoncision n’est rien, rien non plus l’incirconcision; ce qui compte, c’est d’observer les commandements de Dieu. 20 Que chacun demeure en l’état où l’a trouvé l’appel de Dieu (l’expression est sans aucun doute un hébraïsme, m’a assuré le professeur Merx. Dans la Vulgate : in qua vocatione vocatus est). 21 Étais-tu esclave lors de son appel? ne t’en soucie pas. Et même si tu peux devenir libre, mets plutôt à profit ta condition d’esclave. 22 Car celui qui était esclave lors de son appel dans le Seigneur est un affranchi du Seigneur; de même celui qui était libre lors de son appel est un esclave du Christ. 23 Vous avez été bel et bien achetés ! Ne vous rendez pas esclaves des hommes. 24 Que chacun, frères, demeure devant Dieu dans l’état où l’a trouvé son appel. » Au verset 29, on trouve la remarque que « le temps se fait court », suivie des commandements bien connus, fondés sur l’attente eschatologique « 29 […] que ceux qui ont femmes vivent comme s’ils n’en avaient pas; 30 […] ceux qui achètent, comme s’ils ne possédaient pas. » D’accord en cela avec les traductions plus anciennes, en 1523 encore, Luther traduit (au V. 20) par Ruf (édition d’Erlangen, LI, p. 51) et l’interprète ensuite par Stand, état.

Il est évident, en effet, qu’en cet endroit et en cet endroit seulement le mot correspond approximativement au latin status et à l’allemand Stand (état de mariage, état de servitude, etc.). Mais il ne correspond certainement pas au sens moderne de Beruf, contrairement à ce qu’affirme Brentano, op. cit. p. 137. Brentano a aussi mal lu ce passage que mon commentaire. Conformément à sa racine, le mot grec est apparenté à « assemblée appelée »; si tant est que le matériel lexicologique soit suffisant, on ne rencontre qu’une seule fois ce mot dans la littérature grecque, en un passage de Denys d’Halicarnasse où il correspond au mot latin classis (mot emprunté au grec : la partie des citoyens « appelés sous les drapeaux »). Theophylaktos (XIe-XIIe siècles) commente I Cor. VII, 20 : [68] (Mon collègue, le professeur Deissmann, a attiré mon attention sur ce passage). En tout cas, notre Beruf ne correspond pas à la […] de Denys d’Halicarnasse. Dans l’exhortation fondée sur l’eschatologie, « que chacun reste dans sa condition [Stand] présente », Luther avait traduit […] par Beruf; mais lorsque, plus tard, il traduisit les apocryphes, il utilisa Beruf pour rendre […] dans le commandement traditionaliste et antichrématistique de Jésus ben Sira selon qui chacun doit rester dans la même occupation [Hantierung], cela sans doute à cause de la similitude objective de contenu des deux exhortations. C’est là l’important, le point caractéristique. Nous l’avons dit, I Cor. VII, 20 n’emploie pas […] dans le sens de Beruf, besogne délimitée.

Entre-temps (ou presque en même temps), en 1530, la Confession d’Augsbourg avait établi le dogme protestant selon lequel est inutile le dépassement, à la façon catholique, de la moralité propre à la vie dans ce monde; et la formule : « einem jeglichen nach seinem Beruf » y était employée (voir la note précédente). Ceci, et l’appréciation de l’ordre, considéré comme sacré, dans lequel l’individu se trouve placé, conception qui gagnait du terrain dans les années 153o, ressort nettement de la traduction de Luther. Conséquence de sa croyance, de plus en plus nettement définie, dans les voies particulières de la divine Providence, jusques et y compris les moindres détails de la vie; et en même temps, de son inclination croissante à accepter comme immuable et voulu par Dieu l’ordre des choses de ce monde. Vocatio, en latin traditionnel signifiait l’appel [Berufung] divin à une vie de sainteté, en particulier comme religieux cloîtré ou comme prêtre séculier. Sous l’influence du dogme, la vie dans une profession profane prit chez Luther la même acception. En effet, tandis qu’il traduisait maintenant par Beruf, […] et […] de Ben Sira, pour lesquels jusqu’alors il n’y avait eu que l’analogie (latine) provenant de la traduction monastique, quelques années auparavant, dans les Proverbes (XXII, 29) ainsi qu’en d’autres passages (Gen. XXXIX, II), il avait encore traduit par Geschäft l’hébreu sur lequel se fondait […] du texte grec; cet […] qui, comme le scandinave kald, kallelse et l’allemand Beruf, était primitivement en relation avec un appel spirituel (Septante […] Vulgate opus, Bibles anglaises business; et à l’avenant dans les traductions scandinaves et toutes celles que j’ai sous les yeux).

Le mot Beruf avec son sens moderne, que Luther avait ainsi finalement créé, resta un certain temps d’usage entièrement luthérien. Les calvinistes considéraient les apocryphes comme non canoniques. Ce n’est qu’en conséquence du développement qui avait fait passer au premier plan l’intérêt pour la vérification [Bewährung] du salut, qu’ils acceptèrent le concept de profession et qu’ils le mirent fortement en relief. Mais dans leurs premières traductions (en langues romanes) ils ne disposaient pas d’un mot correspondant et n’avaient pas le pouvoir d’en créer un dans un langage dont l’usage était déjà stéréotypé.

Dès le XVIe siècle, le concept de Beruf, au sens moderne, s’étend à la littérature profane [auBerkirchlich]. Avant Luther, les traducteurs de la Bible avaient utilisé Berufung pour rendre […] (par exemple, dans les versions des incunables de Heidelberg de 1462-1466 et 1485). La traduction de Eck (1537) dit : « in dem Ruf, worin er beruft ist ». Pour la plupart les traductions catholiques ultérieures suivent directement Luther. La première de toutes les versions anglaises, celle de Wyclif (1382) emploie cleping (vieux mot anglais qui sera remplacé plus tard par l’expression d’emprunt calling); ce mot, qui correspond déjà à l’usage ultérieur de la Réforme, est à coup sûr caractéristique de l’éthique des lollards. [69] La traduction de Tyndale (1534), en revanche, interprète cette idée au sens de status: ( in the same state wherein he was called »; de même Is Bible de Genève de 1557. La traduction officielle de Cranmer (1539) substitue calling à state, tandis que la Bible catholique de Reims (1582) ainsi que les Bibles anglicanes de cour du temps d’Élisabeth, s’appuyant sur la Vulgate, retournent de façon caractéristique à vocation.

Murray a déjà établi que, pour l’Angleterre, la traduction de la Bible par Cranmer a été la source de la conception puritaine de calling au sens de Beruf, trade. Dès le milieu du XVIe siècle, calling est employé en ce sens. On parlait en 1588 d’unlawful callings, en 1603 de greater callings, au sens d’occupations élevées, etc. (voir Murray, au mot calling). L’idée de Brentano est des plus singulières, qui veut (op. cit. p. 139) qu’au Moyen Age vocatio n’était pas traduit par Beruf, que ce concept était ignoré parce que seuls des hommes libres peuvent embrasser une profession et qu’à l’époque il n’existait pas d’hommes libres dans les métiers bourgeois. je n’arrive pas à bien comprendre cette assertion, étant donné que toute la structure sociale des métiers au Moyen Age, à l’inverse de l’Antiquité, reposait sur le travail libre et que, surtout, les marchands étaient pour la plupart des hommes libres.

60 Comparer avec ce qui suit l’exposé, riche d’enseignements, de K. EGER, Die Anschauung Luthers von; Beruf (GieBen 1900). Son seul défaut peut-être, que l’auteur partage avec la plupart des écrivains théologiques, 1701 est une analyse insuffisante du concept de lex naturae. A ce sujet, voir E. TROELTSCH, compte rendu de la Dogmengeschichte de Seeberg, Göttinger Gelehrte Anzeigen (1902), et maintenant surtout les parties de ses Soziallehren der christlichen Kirchen relatives à ce sujet.

61 En effet, lorsque saint Thomas d’Aquin présente la division de l’homme entre condition et métier comme étant l’œuvre de la divine Providence, il pense au cosmos objectif qui constitue la société. Mais, que l’individu se dirige vers une profession concrète déterminée (ainsi que nous dirions, alors que saint Thomas parle de ministerium ou d’officium) c’est un effet des causae naturales. Quaest. quodlibetales, VII, art. 17 c : « Haec autem diversificatio hominum in diversis officiis contigit primo ex divina providentia, quae ita hominum status distribuit [ … ] secundo etiam, ex causis naturalibus, ex quibus contingit, quod in diversis hominibus sunt diversae inclinationes ad diversa officia [ … ]. »

De même pour Pascal, lorsqu’il dit que c’est le hasard qui décide du choix d’une profession. Voir à ce sujet A. Köster, Die Ethik Pascals (1907). Parmi les systèmes « organisés » d’éthique religieuse, seul le plus systématique [geschlossenste], l’indien, diffère sous ce rapport. L’opposition entre les notions thomiste et protestante de profession est si évidente qu’après la citation précédente nous en resterons provisoirement là (même si sur certains points de détail, telle l’importance accordée à la Providence, thomisme et luthéranisme tardif se révèlent proches l’un de l’autre). Nous reviendrons plus tard sur la discussion du point de vue catholique. Sur saint Thomas, voir MAURENBRECHER, Thomas von Aquino’s Stellung zum Wirtschafisleben seiner Zeit (1898). D’ailleurs, là où saint Thomas et Luther semblent s’accorder, ce dernier a probablement davantage subi l’influence de la doctrine générale de la scolastique que celle de saint Thomas lui-même, car, d’après les recherches de Denifle, il semble avoir assez mal connu saint Thomas. Voir DENIFLE, Luther und Luthertum (1903), p. 501 et, sur cet ouvrage, Köhler, Ein Wort zu Denifles Luther (1904), p. 25 sq.

62 Dans Von der Freiheit eines Christenmenschen, 1º la double nature de l’homme sert à justifier les devoirs temporels au sens de la lex naturae (ici, l’ordre du monde). Il s’ensuit (édition d’Erlangen, XXVII, p. 188) que l’homme est effectivement lié tant à son corps qu’à la communauté sociale; 2º dans cette situation, il prendra (p. 196, et ceci est une seconde justification), s’il est un bon chrétien, la décision de rendre la faveur de Dieu, accordée par pur amour, par l’amour de son prochain; cette liaison assez lâche de la foi et de l’amour se combine avec 3º (p. 190), la vieille justification ascétique du travail en tant que moyen de donner à l’homme « intérieur » la maîtrise sur le corps; 4º d’où le travail serait – car le raisonnement se poursuit et l’idée de lex naturae revient sous une autre forme (ici, moralité naturelle) – un instinct particulier donné par Dieu à Adam (avant la chute) et auquel celui-ci aurait obéi « uniquement pour plaire à Dieu »; enfin, 5º (pp. 161 et 199), en liaison avec Mat. VII, 18 sq. l’idée apparaît que travailler avec application dans un métier est – doit être – la conséquence de ce renouveau de la vie que donne la foi, sans toutefois que l’auteur en arrive à développer l’idée calviniste la plus importante : celle de la probation [Bewährung]. La profonde émotion qui anime cet écrit explique le rapprochement d’idées hétérogènes.

63 « Nous n’attendons pas notre dîner de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger, mais de ce que ceux-ci considèrent comme leur propre intérêt. Ce n’est pas à leur humanité que nous nous adressons, mais à leur égoïsme; nous ne leur parlons jamais de nos propres besoins, mais de leur avantage. » (Wealth of Nations, livre let, chap. II.)

64 « Omnia enim pet te operabitur [Deus], mulgebit per te vaccam. et servilissima quaeque opera faciet, se maxima pariter et minima ipsi grata erunt. » (Exégèse de la Genèse, Opera latina exegetica, éd. Elsperger, VII, P. 213.) Avant Luther, on trouve cette idée chez Taulet, qui tient la vocation [Ruf] spirituelle et la vocation mondaine comme équivalentes en principe. L’opposition au thomisme est commune au mystique allemand et à Luther. Il faut ajouter que saint Thomas, pour maintenir la valeur morale de la contemplation au premier chef, mais aussi du point de vue du frère mendiant, se trouve contraint d’interpréter la sentence paulinienne selon laquelle « si un homme ne veut pas travailler, il ne doit pas non plus manger » en ce sens que le travail, lex naturae nécessaire, est imposé à l’espèce humaine dans son ensemble et non à chaque individu en particulier. La gradation des valeurs attribuées aux divers types de travaux, en partant des opera servilia des paysans jusqu’aux formes élevées, se rattache au caractère spécifique des ordres mendiants, lesquels, pour des raisons matérielles, étaient liés à la ville en tant que lieu de leur domicile. Gradation étrangère tant aux mystiques allemands qu’au fils de paysan Luther, ceux-là et celui-ci attribuant une égale valeur à toutes les occupations et considérant rangs et conditions comme voulus par Dieu. Les passages décisifs de saint Thomas se trouvent reproduits dans MAURENBRECHER, Op. cit. pp. 65 sqq.

65 Il est d’autant plus surprenant que certains chercheurs puissent croire qu’une création aussi neuve ait pu se produire sans laisser de trace sur l’action des hommes. J’avoue ne pas comprendre.

66 « La vanité est si ancrée dans le cœur de l’homme, qu’un […] goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs […] » (Éd. Faugère, I, P. 208. Cf. KÖSTER, OP. cit. pp. 17, 136 sqq.). Sur la position de principe de Port-Royal et du jansénisme à l’égard de la profession – nous y reviendrons brièvement plus loin – voir l’excellente étude du Dl Paul Honigsheim, Die Staats- und Soziallehren der französischen Jansenisten im 17ten Jahrhundert (Heidel­berger historische Dissertation, 1914). Il s’agit d’une partie imprimée séparé­ment d’un ouvrage d’ensemble sur la Vorgeschichte der französischen Aufklärung. Voir en particulier pp. 138 sqq.

67 A propos des Fugger, il pense qu’« il ne peut être ni juste ni pieux [göttlich] d’entasser une aussi grande et royale fortune durant une vie d’homme ». C’est évidemment la méfiance paysanne à l’égard du capitalisme qui s’exprime ici. De même (GroBer Sermon vont Wucher, édition d’Erlangen, XX, p. 109), il considère comme moralement scabreux l’achat de valeurs [Rentenkauf], ce qui est ein neues behendes erfunden Ding, c’est-à­-dire, reste pour lui économiquement incompréhensible; de la même façon que le marché à terme pour les prêtres d’aujourd’hui.

68 Opposition fort bien exposée par H. Levy (dans son étude sur Die Grundlagen des ökonomischen Liberalismus in der Geschichte der englischen Volkswirtschaft, lena 1912). Voir aussi, par exemple, la pétition des Niveleurs de l’armée de Cromwell, en 1653, contre les monopoles et les compagnies, dans GARDINER, Commonwealth, II, p. 179. L’administration de Laud, en revanche, tendait à une organisation économique chrétienne et sociale sous la double direction de l’Église et de la Couronne. Le roi en attendait des avantages politiques et fiscaux monopolistes. C’est précisément contre quoi se dressèrent les puritains.

69 Ce que j’entends par là ressort, par exemple, de la proclamation adressée en 1650 par Cromwell aux Irlandais. Proclamation qui marque le commencement de la guerre d’extermination qu’il devait mener contre eux et qui constituait sa réplique aux manifestes du clergé (catholique) de Clonmacnoise des 4 et 13 décembre 1649En voici les passages essentiels : « Englishmen had good inheritances [notamment en Irlande] which many of them purchased with their money […] they had good leases from Irishmen for long time to come, great stocks thereupon, houses and plantations erected at their cost and charge […] You broke the union […] at a time when Ireland was in perfect peace and when, through the example of English industry, through commerce and traffic, that which was in the nation’s hands was better to them than if all Ireland had been in their possession […] Is God, will God be with you? I am confident He will not. » Cette proclamation n’est pas sans rappeler certains articles parus dans la presse anglaise au temps de la guerre des Boers. Ce qui est caractéristique ce n’est pas qu’elle mette en avant les « intérêts » capitalistes des Anglais pour justifier la guerre, car le même argument aurait pu être employé dans une querelle entre Venise et Gênes sur l’étendue de leurs sphères d’influence respectives en Orient (et c’est ce que m’objecte étrangement BRENTANO, Op. cit. 142, bien que je mette ici ce fait en évidence). Au contraire, ce qui est intéressant dans ce contexte, c’est précisément que Cromwell y justifie moralement, avec la conviction la plus profonde – ceux qui ont étudié son caractère en conviendront -, la sujétion des Irlandais auprès des Irlandais eux-mêmes, prenant Dieu à témoin que le capital anglais leur a appris à travailler. (On trouve cette proclamation dans Carlyle; elle est également reproduite et analysée dans GARDINER, History of the Commonwealth, I, pp. 163 sqq.).

70 Il serait inopportun d’exposer ici ce point en détail. Renvoyons donc aux auteurs cités plus loin.

71 Voir les remarques de JÜLICHER, dans son beau livre, Die Gleichnisreden Jesu, II, pp. 108, 636 sqq.

72 Pour ce qui va suivre, comparer avant tout l’exposé de EGER, Op. cit. Voir également l’excellent ouvrage de SCHNECKENBURGER, Vergleichende Darstellung der lutherischen und reformierten Lehrbegriffe (Stuttgart, Grüder, 1855), qui n’a pas vieilli. La première, édition de Luthardt, Ethik Luthers, p. 84, la seule que j’aie sous la main, ne donne pas une description vraie du développement. Voir en outre SEEBERG, Dogmengeschichte, II, pp. 262 sqq.

L’article sur Beruf, dans la Realenzyklopädie für Protestantische Theologie und Kirche, est dénué de valeur. Au lieu d’une analyse scientifique du concept et de sa genèse, il contient des considérations assez superficielles sur toutes sortes de sujets, tels que la condition des femmes, etc. De la littérature économique sur Luther, je ne mentionnerai que les travaux de SCHMOLLER, « Geschichte der Nationalökonomischen Ansichten in Deutschland während der Reformationszeit », Zeitschrif f. Staatswissenschaft, XVI (1860); le mémoire couronné de WISNEMANN (1861); et l’étude de Frank G. WARD, «Darstellung und Würdigung von Luthers Ansichten vom Staat und seinen wirtschafflichen Aufgaben », Conrads Abhandlungen, XXI (Iena 1898). Les écrits sur Luther publiés à l’occasion du quatrième centenaire de la Réforme, excellents pour la plupart, n’ont, autant que je puisse en juger, rien apporté de décisif sur ce problème particulier. Sur l’éthique sociale de Luther (et des luthériens), comparer naturellement et avant tout avec les passages pertinents de TROELTSCH, Soziallehren.

73 Auslegung des 7. Kap. des ersten Korintherbriefes, 1523, éd. d’Erlangen, LI, p. I sq. L’idée de la liberté devant Dieu de « toute profession », au sens de ce passage, est encore interprétée par Luther de la façon suivante : 1° certaines institutions humaines peuvent être rejetées (vœux monastiques, interdiction des mariages mixtes, etc.); 2° l’accomplissement (indifférent devant Dieu) [751 des devoirs admis en ce monde envers le prochain, se transforme en un commandement d’avoir à aimer son prochain. Au vrai, il s’agit dans cet exposé caractéristique (par ex. pp. 55-56) du dualisme de la lex naturae et de la justification devant Dieu.

74 Comparer avec le passage de Von Kaufhandlung und Wucher que Sombart a mis fort à propos en épigraphe de sa description de l’esprit de l’artisanat (= traditionalisme) : « Darum muBt du dir fürsetzen, nichts denn deine ziemliche Nahrung zu suchen in solchem Handel, danach Kost, Mühe, Arbeit und Gefahr rechnen und überschlagen und also dann die Ware selbst setzen, steigern oder niedern, daB du solcher Arbeit und Mühe Lohn davon habst. » Le principe est formulé dans un esprit rigoureusement thomiste.

75 Déjà en 1530, dans sa lettre à H. von Sternberg, par laquelle il lui dédie l’exégèse du psaume CXVII, il considère la classe de la petite noblesse, en dépit de sa dégradation morale, comme instituée par Dieu (éd. d’Erlangen, XL, P. 282 in fine). L’influence décisive que l’agitation fomentée par Thomas Münzer a eue sur le développement de cette conception ressort nettement de cette lettre (ibid. P. 282 in princ.). Voir aussi EGER, Op. cit. p. 150).

76 De même dans l’exégèse du psaume CXI, 5 et 6 (Éd. d’Erlangen, XL, pp. 215-216), qui date de 1530, dont le point de départ est la polémique contre la retraite dans les monastères en tant que moyen de dépasser l’ordre de ce monde, etc. Désormais, la lex naturae (par opposition au droit positif tel que le font empereur et juristes) est directement identique à la justice de Dieu : c’est une institution divine et elle englobe en particulier la division du peuple en états (p. 215). Luther souligne fortement que tous les états sont égaux, mais devant Dieu seul.

77 Comme Luther nous l’enseigne, en particulier dans Von Konzilien und Kirchen (1539) et dans Kurzes Bekenntnis vom heiligen Sakrament (1545).

78 Le passage suivant de Von Konzilien und Kirchen, 1539 (éd. d’Erlangen, XXV, P. 376 in fine), montre coinbien reste à l’arrière-plan chez Luther l’idée, si importante à nos yeux, qui dominait le calvinisme – celle de la « probation » [Bewährung] du chrétien dans sa profession et sa conduite dans le monde : « Outre ces sept signes principaux il en est de plus extérieurs auxquels se reconnaît la sainte Église chrétienne, […] si nous ne sommes ni lubriques, ni ivrognes, ni orgueilleux, ni insolents, ni prodigues; mais au contraire chastes, modestes, sobres. » Selon Luther, ces signes ne sont pas aussi sûrs que les autres (pureté de la doctrine, prière, etc.) « car certains païens ont eux aussi pratiqué de telles oeuvres et ont même pu, parfois, paraître plus saints que des chrétiens ». La position personnelle de Calvin était à peine différente, nous le verrons plus loin, mais il en allait autrement pour le puritanisme. Quoi qu’il en soit, chez Luther le chrétien sert Dieu in vocatione seulement et non per vocationem (EGER, P117 sq.). En revanche, dans un sens purement psychologique, on trouve au moins des amorces de l’idée de probation [Bewährung] chez les mystiques allemands (toutefois plus sous sa forme piétiste que sous sa forme calviniste). Voir à ce Sujet SEEBERG, Dogmengeschichte, p. 195, la citation de Suso ainsi que les assertions de Tauler citées ci-dessus.

79 Il expose très bien son point de vue définitif dans quelques passages de son exégèse de la Genèse (dans les Opera latina exegetica édités par Elsperger). Vol. IV, p. 109 : « Neque haec fuit levis tentatio, intentum esse suae vocationi et de aliis non esse curiosum […] Paucissimi sunt, qui sua sorte vivant contenti […] (p. III). Nostrum autem est, ut vocanti Deo pareamus […] (p. 112). Regula igitur haec servanda est, ut unusquisque maneat in sua vocatione et suo dono contentus vivat, de aliis autem non sit curiosus. » Ce qui correspond parfaitement à la formulation du traditionalisme chez saint Thomas d’Aquin (Summa theologica, lIa Ilae, q. 118, a. I) : « Unde necesse est, quod bonum hominis circa ea consistat in quadam menaura, dum scilicet homo […] quaerit habere exteriores divitas, prout sunt necessariae ad vitam ejus secundum suant conditionem. Et ideo in excessu hujus mensurae consistit peccatum, dum scilicet aliquis supra debitum modum vult cas vel acquirere vel retinere, quod pertinet ad avaritiam. » 178] L’idée d’une culpabilité dans la recherche du gain au-delà des besoins correspondant à la situation sociale se fonde, chez saint Thomas, sur la lex naturae telle qu’elle se révèle dans la destination (ratio) des biens extérieurs; chez Luther, sur le décret de Dieu [Gottes Fügung]. Sur les rapports de la foi et de la profession chez Luther, voir en outre, vol. VII, P- 225 : « […] quando es fidelis, tum placent Deo etiam, physica, carnalia, animalia, officia, sive edas, sive bibas, sive vigiles, sive dormiss, quae mere corporalia et animalia sunt. Tanta res est fides […] Verum est quidem, placere Deo etiam in impiis sedulitatem et industriam in officio (dans la vie pratique, cette activité est une vertu lege naturae). Sed obstat incredulitas et vana gloria, ne possint opera sua referre ad gloriam Dei (cela rappelle certaines tournures calvinistes) […] Merentur igitur etiam impiorum bons opera in hac quidem vita prierais, sua (contraste avec la « vitia specie virtutum, palliata » de saint Augustin) sed non numerantur, non colliguntur in altero. »

80 Il est dit dans la Kirchenpostille (éd. d’Erlangen, X, pp. 233, 235-236) que « chacun est appelé dans une profession quelconque ». Il doit attendre cet appel [Beruf] (P. 236 « appel » devient même « ordre ») et, ce faisant, servir Dieu. Ce n’est pas le résultat qui fait la joie de Dieu, mais l’obéissance qui l’accompagne.

81 Par contraste avec ce qui a été dit plus haut des effets du piétisme sur la rentabilité du travail des femmes, on s’explique ainsi pourquoi des industriels modernes soutiennent parfois que les travailleurs à domicile qui observent strictement la religion luthérienne (en Westphalie par exemple) ont souvent une façon de penser traditionaliste. Ils répugnent à changer leurs méthodes de travail – même si cela n’implique pas l’obligation de travailler en usine – malgré la tentation d’un salaire Plus élevé, et ils justifient leur position en disant que dans l’au-delà toutes choses sont égales. On voit donc que le simple fait de l’appartenance à une Église, comme celui de la croyance, n’ont pas en eux-mêmes de signification essentielle pour la conduite dans son ensemble. Ce sont des idéaux et des contenus [Lebensinhalt] religieux bien plus concrets qui ont joué leur rôle dans le développement du capitalisme, et le jouent encore, quoique dans une moindre mesure.

82 Cf. TAULER, éd. de Bâle, fol. 161 sq.

83 Comparer le très émouvant sermon de Tauler cité ci-avant, avec le suivant, 17, 18 v. 20.

84 Tel est le seul but de ces remarques sur Luther. C’est pourquoi on s’est contenté d’une esquisse sommaire et provisoire qui serait tout à fait insuffisante pour une appréciation générale de Luther.

85 Sans doute, quelqu’un qui partagerait la conception de l’histoire des Niveleurs serait dans l’heureuse situation de ramener ceci en retour à des différences raciales. Les Niveleurs croyaient défendre, en tant qu’Anglo-Saxons, leur birthright contre les descendants de Guillaume le Conquérant et les Normands. Il est assez surprenant qu’à ce jour nul n’ait encore songé à interpréter les plébéiennes têtes rondes au sens anthropométrique !

86 En particulier l’orgueil national anglais, produit de la Magna Charta et des grandes guerres. L’expression, si typique de nos jours : « She looks like an English girl », appliquée à une jeune beauté étrangère, était déjà employée au XVe siècle.

87 Naturellement, ces différences se sont aussi maintenues en Angleterre. Notamment la Squirearchy est demeurée, jusqu’à nos jours, le foyer de la merrie old England, et toute la période qui s’est écoulée depuis la Réforme peut être considérée comme une lutte entre les deux éléments de la société anglaise. je suis d’accord sur ce point avec les remarques de J. M. BONN (dans la Frankfurter Zeitung) à propos du livre excellent de von Schulze-Gävernitz sur l’impérialisme britannique. Comparer avec H. LEVY, dans Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik XLVI (1919), no 3.

88 En dépit de ce que j’écris ici et des remarques suivantes, à mon avis suffisamment explicites, que je n’ai point modifiées, c’est précisément cette thèse qui, à plusieurs reprises, et de façon étrange, m’a été attribuée.




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