PROUST Marcel
La Prisonnière – III




  • CHAPITRE TROISIÈME - Disparition d’Albertine.


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    La Prisonnière – III - PROUST Marcel

    CHAPITRE TROISIÈME - Disparition d’Albertine.

    Voyant l’heure, et craignant qu’Albertine ne s’ennuyât, je demandai à Brichot, en sortant de la soirée Verdurin, qu’il voulût bien d’abord me déposer chez moi. Ma voiture le reconduirait ensuite. Il me félicita de rentrer ainsi directement (ne sachant pas qu’une jeune fille m’attendait à la maison), et de finir aussitôt, et avec tant de sagesse, une soirée dont, bien au contraire, je n’avais en réalité fait que retarder le véritable commencement. Puis il me parla de M. de Charlus. Celui-ci eût sans doute été stupéfait en entendant le professeur, si aimable avec lui, le professeur qui lui disait toujours : « Je ne répète jamais rien », parler de lui et de sa vie sans la moindre réticence. Et l’étonnement indigné de Brichot n’eût peut-être pas été moins sincère si M. de Charlus lui avait dit : « On m’a assuré que vous parliez mal de moi. » Brichot avait, en effet, du goût pour M. de Charlus et, s’il avait eu à se reporter à quelque conversation roulant sur lui, il se fût rappelé bien plutôt les sentiments de sympathie qu’il avait éprouvés à l’égard du baron, pendant qu’il disait de lui les mêmes choses qu’en disait tout le monde, que ces choses elles-mêmes. Il n’aurait pas cru mentir en disant : « Moi qui parle de vous avec tant d’amitié », puisqu’il ressentait quelque amitié, pendant qu’il parlait de M. de Charlus. Celui-ci avait surtout pour Brichot le charme que l’universitaire demandait avant tout dans la vie mondaine, et qui était de lui offrir des spécimens réels de ce qu’il avait pu croire longtemps une invention des poètes. Brichot, qui avait souvent expliqué la deuxième églogue de Virgile sans trop savoir si cette fiction avait quelque fond de réalité, trouvait sur le tard, à causer avec M. de Charlus, un peu du plaisir qu’il savait que ses maîtres M. Mérimée et M. Renan, son collègue M. Maspéro avaient éprouvé, voyageant en Espagne, en Palestine, en Égypte, à reconnaître, dans les paysages et les populations actuelles de l’Espagne, de la Palestine et de l’Égypte, le cadre et les invariables acteurs des scènes antiques qu’eux-mêmes dans les livres avaient étudiées. « Soit dit sans offenser ce preux de haute race, me déclara Brichot dans la voiture qui nous ramenait, il est tout simplement prodigieux quand il commente son catéchisme satanique avec une verve un tantinet charentonesque et une obstination, j’allais dire une candeur, de blanc d’Espagne et d’émigré. Je vous assure que, si j’ose m’exprimer comme Mgr d’Hulst, je ne m’embête pas les jours où je reçois la visite de ce féodal qui, voulant défendre Adonis contre notre âge de mécréants, a suivi les instincts de sa race, et, en toute innocence sodomiste, s’est croisé. » J’écoutais Brichot et je n’étais pas seul avec lui. Ainsi que, du reste, cela n’avait pas cessé depuis que j’avais quitté la maison, je me sentais, si obscurément que ce fût, relié à la jeune fille qui était en ce moment dans sa chambre. Même quand je causais avec l’un ou avec l’autre chez les Verdurin, je la sentais confusément à côté de moi, j’avais d’elle cette notion vague qu’on a de ses propres membres, et s’il m’arrivait de penser à elle, c’était comme on pense, avec l’ennui d’être lié par un entier esclavage, à son propre corps. « Et quelle potinière, reprit Brichot, à nourrir tous les appendices des Causeries du Lundi, que la conversation de cet apôtre ! Songez que j’ai appris par lui que le traité d’éthique où j’ai toujours révéré la plus fastueuse construction morale de notre époque avait été inspiré à notre vénérable collègue X… par un jeune porteur de dépêches. N’hésitons pas à reconnaître que mon éminent ami a négligé de nous livrer le nom de cet éphèbe au cours de ses démonstrations. Il a témoigné en cela de plus de respect humain ou, si vous aimez mieux, de moins de gratitude que Phidias qui inscrivit le nom de l’athlète qu’il aimait sur l’anneau de son Jupiter Olympien. Le baron ignorait cette dernière histoire. Inutile de vous dire qu’elle a charmé son orthodoxie. Vous imaginez aisément que, chaque fois que j’argumenterai avec mon collègue à une thèse de doctorat, je trouve à sa dialectique, d’ailleurs fort subtile, le surcroît de saveur que de piquantes révélations ajoutèrent pour Sainte-Beuve à l’œuvre insuffisamment confidentielle de Chateaubriand. De notre collègue, dont la sagesse est d’or, mais qui possédait peu d’argent, le télégraphiste a passé aux mains du baron « en tout bien tout honneur » (il faut entendre le ton dont il le dit). Et comme ce Satan est le plus serviable des hommes, il a obtenu pour son protégé une place aux colonies, d’où celui-ci, qui a l’âme reconnaissante, lui envoie de temps à autre d’excellents fruits. Le baron en offre à ses hautes relations ; des ananas du jeune homme figurèrent tout dernièrement sur la table du quai Conti, faisant dire à MmeVerdurin, qui, à ce moment, n’y mettait pas malice : « Vous avez donc un oncle ou un neveu d’Amérique, M. de Charlus, pour recevoir des ananas pareils ! » J’avoue que, si j’avais alors su la vérité, je les eusses mangés avec une certaine gaieté en me récitant in petto le début d’une ode d’Horace que Diderot aimait à rappeler. En somme, comme mon collègue Boissier, déambulant du Palatin à Tibur, je prends dans la conversation du baron, une idée singulièrement plus vivante et plus savoureuse des écrivains du siècle d’Auguste. Ne parlons même pas de ceux de la Décadence, et ne remontons pas jusqu’aux Grecs, bien que j’aie dit à cet excellent M. de Charlus qu’auprès de lui je me faisais l’effet de Platon chez Aspasie. À vrai dire, j’avais singulièrement grandi l’échelle des deux personnages et, comme dit La Fontaine, mon exemple était tiré « d’animaux plus petits ». Quoi qu’il en soit, vous ne supposez pas, j’imagine, que le baron ait été froissé. Jamais je ne le vis si ingénument heureux. Une ivresse d’enfant le fit déroger à son flegme aristocratique. « Quels flatteurs que tous ces sorbonnards ! s’écriait-il avec ravissement. Dire qu’il faut que j’aie attendu d’être arrivé à mon âge pour être comparé à Aspasie ! Un vieux tableau comme moi ! Ô ma jeunesse ! » J’aurais voulu que vous le vissiez disant cela, outrageusement poudré à son habitude, et, à son âge, musqué comme un petit-maître. Au demeurant, sous ses hantises de généalogie, le meilleur homme du monde. Pour toutes ces raisons je serais désolé que la rupture de ce soir fût définitive. Ce qui m’a étonné, c’est la façon dont le jeune homme s’est rebiffé. Il avait pourtant pris, depuis quelque temps, en face du baron, des manières de séide, des façons de leude qui n’annonçaient guère cette insurrection. J’espère qu’en tous cas, même si (Dii omen avertant) le baron ne devait plus retourner quai Conti, ce schisme ne s’étendrait pas jusqu’à moi. Nous avons l’un et l’autre trop de profit à l’échange que nous faisons de mon faible savoir contre son expérience. (On verra que si M. de Charlus, après avoir vainement souhaité qu’il lui ramenât Morel, ne témoigna pas de violente rancune à Brichot, du moins sa sympathie pour l’universitaire tomba assez complètement pour lui permettre de le juger sans aucune indulgence.) Et je vous jure bien que l’échange est si inégal que, quand le baron me livre ce que lui a enseigné son existence, je ne saurais être d’accord avec Sylvestre Bonnard, que c’est encore dans une bibliothèque qu’on fait le mieux le songe de la vie. »

    Nous étions arrivés devant la porte. Je descendis de voiture pour donner au cocher l’adresse de Brichot. Du trottoir je voyais la fenêtre de la chambre d’Albertine, cette fenêtre, autrefois toujours noire, le soir, quand elle n’habitait pas la maison, que la lumière électrique de l’intérieur, segmentée par les pleins des volets, striait de haut en bas de barres d’or parallèles. Ce grimoire magique, autant il était clair pour moi et dessinait devant mon esprit calme des images précises, toutes proches et en possession desquelles j’allais entrer tout à l’heure, autant il était invisible pour Brichot resté dans la voiture, presque aveugle, et autant il eût, d’ailleurs, été incompréhensible pour lui, même voyant, puisque, comme les amis qui venaient me voir avant le dîner quand Albertine était rentrée de promenade, le professeur ignorait qu’une jeune fille toute à moi m’attendait dans une chambre voisine de la mienne. La voiture partit. Je restai un instant seul sur le trottoir. Certes, ces lumineuses rayures que j’apercevais d’en bas et qui à un autre eussent semblé toutes superficielles, je leur donnais une consistance, une plénitude, une solidité extrêmes, à cause de toute la signification que je mettais derrière elles, en un trésor insoupçonné des autres que j’avais caché là et dont émanaient ces rayons horizontaux, trésor si l’on veut, mais trésor en échange duquel j’avais aliéné la liberté, la solitude, la pensée. Si Albertine n’avait pas été là-haut, et même si je n’avais voulu qu’avoir du plaisir, j’aurais été le demander à des femmes inconnues, dont j’eusse essayé de pénétrer la vie, à Venise peut-être, à tout le moins dans quelque coin de Paris nocturne. Mais maintenant, ce qu’il me fallait faire quand venait pour moi l’heure des caresses, ce n’était pas partir en voyage, ce n’était même plus sortir, c’était rentrer. Et rentrer non pas pour se trouver seul, et, après avoir quitté les autres qui vous fournissaient du dehors l’aliment de votre pensée, se trouver au moins forcé de la chercher en soi-même, mais, au contraire, moins seul que quand j’étais chez les Verdurin, reçu que j’allais être par la personne en qui j’abdiquais, en qui je remettais le plus complètement la mienne, sans que j’eusse un instant le loisir de penser à moi, ni même la peine, puisqu’elle serait auprès de moi, de penser à elle. De sorte qu’en levant une dernière fois mes yeux du dehors vers la fenêtre de la chambre dans laquelle je serais tout à l’heure, il me sembla voir le lumineux grillage qui allait se refermer sur moi et dont j’avais forgé moi-même, pour une servitude éternelle, les inflexibles barreaux d’or.

    Nos fiançailles avaient pris une allure de procès et donnaient à Albertine la timidité d’une coupable. Maintenant elle changeait la conversation quand il s’agissait de personnes, hommes ou femmes, qui ne fussent pas de vieilles gens. C’est quand elle ne soupçonnait pas encore que j’étais jaloux d’elle que j’aurais dû lui demander ce que je voulais savoir. Il faut profiter de ce temps-là. C’est alors que notre amie nous dit ses plaisirs, et même les moyens à l’aide desquels elle les dissimule aux autres. Elle ne m’eût plus avoué maintenant, comme elle avait fait à Balbec (moitié parce que c’était vrai, moitié pour s’excuser de ne pas laisser voir davantage sa tendresse pour moi, car je la fatiguais déjà alors, et elle avait vu, par ma gentillesse pour elle, qu’elle n’avait pas besoin de m’en montrer autant qu’aux autres pour en obtenir plus que d’eux), elle ne m’aurait plus avoué maintenant comme alors : « Je trouve ça stupide de laisser voir qu’on aime ; moi, c’est le contraire, dès qu’une personne me plaît, j’ai l’air de ne pas y faire attention. Comme ça personne ne sait rien. »

    Comment, c’était la même Albertine d’aujourd’hui, avec ses prétentions à la franchise et d’être indifférente à tous, qui m’avait dit cela ! Elle ne m’eût plus énoncé cette règle maintenant ! Elle se contentait, quand elle causait avec moi, de l’appliquer en me disant de telle ou telle personne qui pouvait m’inquiéter : « Ah ! je ne sais pas, je ne l’ai pas regardée, elle est trop insignifiante. » Et de temps en temps, pour aller au-devant des choses que je pourrais apprendre, elle faisait de ces aveux que leur accent, avant que l’on connaisse la réalité qu’ils sont chargés de dénaturer, d’innocenter, dénonce déjà comme étant des mensonges.

    Albertine ne m’avait jamais dit qu’elle me soupçonnât d’être jaloux d’elle, préoccupé de tout ce qu’elle faisait. Les seules paroles, assez anciennes il est vrai, que nous avions échangées relativement à la jalousie semblaient prouver le contraire. Je me rappelais que, par un beau soir de clair de lune, au début de nos relations, une des premières fois où je l’avais reconduite et où j’eusse autant aimé ne pas le faire et la quitter pour courir après d’autres, je lui avais dit : « Vous savez, si je vous propose de vous ramener, ce n’est pas par jalousie ; si vous avez quelque chose à faire, je m’éloigne discrètement. » Et elle m’avait répondu : « Oh ! je sais bien que vous n’êtes pas jaloux et que cela vous est bien égal, mais je n’ai rien à faire qu’à être avec vous. » Une autre fois, c’était à la Raspelière, où M. de Charlus, tout en jetant à la dérobée un regard sur Morel, avait fait ostentation de galante amabilité à l’égard d’Albertine ; je lui avais dit : « Eh ! bien, il vous a serrée d’assez près, j’espère. » Et comme j’avais ajouté à demi ironiquement : « J’ai souffert toutes les tortures de la jalousie », Albertine, usant du langage propre, soit au milieu vulgaire d’où elle était sortie, soit au plus vulgaire encore qu’elle fréquentait : « Quel chineur vous faites ! Je sais bien que vous n’êtes pas jaloux. D’abord vous me l’avez dit, et puis ça se voit, allez ! » Elle ne m’avait jamais dit, depuis, qu’elle eût changé d’avis ; mais il avait dû pourtant se former en elle, à ce sujet, bien des idées nouvelles, qu’elle me cachait mais qu’un hasard pouvait, malgré elle, trahir, car ce soir-là, quand, une fois rentré, après avoir été la chercher dans sa chambre et l’avoir amenée dans la mienne, je lui eus dit (avec une certaine gêne que je ne compris pas moi-même, car j’avais bien annoncé à Albertine que j’irais dans le monde et je lui avais dit que je ne savais pas où, peut-être chez Mme de Villeparisis, peut-être chez Mme de Guermantes, peut-être chez Mme de Cambremer ; il est vrai que je n’avais justement pas nommé les Verdurin) : « Devinez d’où je viens ? de chez les Verdurin », j’avais à peine eu le temps de prononcer ces mots qu’Albertine, la figure bouleversée, m’avait répondu par ceux-ci, qui semblèrent exploser d’eux-mêmes avec une force qu’elle ne put contenir : « Je m’en doutais. — Je ne savais pas que cela vous ennuierait que j’aille chez les Verdurin. » (Il est vrai qu’elle ne me disait pas que cela l’ennuyait, mais c’était visible ; il est vrai aussi que je ne m’étais pas dit que cela l’ennuierait. Et pourtant, devant l’explosion de sa colère, comme devant ces événements qu’une sorte de double vue rétrospective nous fait paraître avoir déjà été connus dans le passé, il me sembla que je n’avais jamais pu m’attendre à autre chose. « M’ennuyer ? Qu’est ce que vous voulez que ça me fiche ? Voilà qui m’est équilatéral. Est-ce qu’ils ne devaient pas avoir Mlle Vinteuil ? » Hors de moi à ces mots : « Vous ne m’aviez pas dit que vous l’aviez rencontrée l’autre jour », lui dis-je pour lui montrer que j’étais plus instruit qu’elle ne pensait. Croyant que la personne que je lui reprochais d’avoir rencontrée sans me l’avoir raconté, c’était Mme Verdurin, et non, comme je voulais dire, Mlle Vinteuil : « Est-ce que je l’ai rencontrée ? » demanda-t-elle d’un air rêveur, à la fois à elle-même comme si elle cherchait à rassembler ses souvenirs, et à moi comme si c’était moi qui eus dû le lui apprendre ; et sans doute, en effet, afin que je dise ce que je savais, peut-être aussi pour gagner du temps avant de faire une réponse difficile. Mais si j’étais préoccupé par Mlle Vinteuil, je l’étais encore plus d’une crainte qui m’avait déjà effleuré mais qui s’emparait maintenant de moi avec force, la crainte qu’Albertine voulût sa liberté. En rentrant je croyais que Mme Verdurin avait purement et simplement inventé par gloriole la venue de Mlle Vinteuil et de son amie, de sorte que j’étais tranquille. Seule Albertine, en me disant : « Est-ce que Mlle Vinteuil ne devait pas être là ? », m’avait montré que je ne m’étais pas trompé dans mon premier soupçon ; mais enfin j’étais tranquillisé là-dessus pour l’avenir, puisqu’en renonçant à aller chez les Verdurin et en se rendant au Trocadéro, Albertine avait sacrifié Mlle Vinteuil. Mais, au Trocadéro, que, du reste, elle avait quitté pour se promener avec moi, il y avait eu, comme raison de l’en faire revenir, la présence de Léa. En y pensant je prononçai ce nom de Léa, et Albertine, méfiante, croyant qu’on m’en avait peut-être dit davantage, prit les devants et s’écria avec volubilité, non sans cacher un peu son front : « Je la connais très bien ; nous sommes allées, l’année dernière, avec des amies, la voir jouer : après la représentation nous sommes montées dans sa loge, elle s’est habillée devant nous. C’était très intéressant. » Alors ma pensée fut forcée de lâcher Mlle Vinteuil et, dans un effort désespéré, dans cette course à l’abîme des impossibles reconstitutions, s’attacha à l’actrice, à cette soirée où Albertine était montée dans sa loge. D’autre part, après tous les serments qu’elle m’avait faits, et d’un ton si véridique, après le sacrifice si complet de sa liberté, comment croire qu’en tout cela il y eût du mal ? Et pourtant, mes soupçons n’étaient-ils pas des antennes dirigées vers la vérité, puisque, si elle m’avait sacrifié les Verdurin pour aller au Trocadéro, tout de même, chez les Verdurin, il avait bien dû y avoir Mlle Vinteuil, et, au Trocadéro, il y avait eu Léa qui me semblait m’inquiéter à tort et que pourtant, dans cette phrase que je ne lui demandais pas, elle déclarait avoir connue sur une plus grande échelle que celle où eussent été mes craintes, dans des circonstances bien louches ? Car qui avait pu l’amener à monter ainsi dans cette loge ? Si je cessais de souffrir par Mlle Vinteuil quand je souffrais par Léa, ces deux bourreaux de ma journée, c’est soit par l’infirmité de mon esprit à se représenter à la fois trop de scènes, soit par l’interférence de mes émotions nerveuses, dont ma jalousie n’était que l’écho. J’en pouvais induire qu’elle n’avait pas plus été à Léa qu’à Mlle Vinteuil et que je ne croyais à Léa que parce que j’en souffrais encore. Mais parce que mes jalousies s’éteignaient — pour se réveiller parfois, l’une après l’autre — cela ne signifiait pas non plus qu’elles ne correspondissent pas, au contraire, chacune à quelque vérité pressentie, que de ces femmes il ne fallait pas que je me dise aucune, mais toutes. Je dis pressentie, car je ne pouvais pas occuper tous les points de l’espace et du temps qu’il eût fallu. Et encore, quel instinct m’eût donné la concordance des uns et des autres pour me permettre de surprendre Albertine ici à telle heure avec Léa, ou avec les jeunes filles de Balbec, ou avec l’amie de Mme Bontemps qu’elle avait frôlée, ou avec la jeune fille du tennis qui lui avait fait du coude, ou avec MlleVinteuil ?

    Je dois dire que ce qui m’avait paru le plus grave et m’avait le plus frappé comme symptôme, c’était qu’elle allât au-devant de mon accusation, c’était qu’elle m’eût dit : « Je crois qu’ils ont eu Mlle Vinteuil ce soir », ainsi à quoi j’avais répondu le plus cruellement possible : « Vous ne m’aviez pas dit que vous l’aviez rencontrée. » Ainsi, dès que je ne trouvais pas Albertine gentille, au lieu de lui dire que j’étais triste, je devenais méchant. Il y eut alors un instant où j’eus pour elle une espèce de haine qui ne fit qu’aviver mon besoin de la retenir.

    « Du reste, lui dis-je avec colère, il y a bien d’autres choses que vous me cachez, même dans les plus insignifiantes, comme, par exemple, votre voyage de trois jours à Balbec ; je le dis en passant. » J’avais ajouté ce mot : « Je le dis en passant » comme complément de : « même les choses les plus insignifiantes », de façon que, si Albertine me disait : « Qu’est-ce qu’il y a eu d’incorrect dans ma randonnée à Balbec ? » je pusse lui répondre : « Mais je ne me rappelle même plus. Ce qu’on me dit se brouille dans ma tête, j’y attache si peu d’importance. » Et en effet, si je parlais de cette course de trois jours, qu’elle avait faite avec le mécanicien, jusqu’à Balbec, d’où ses cartes postales m’étaient arrivées avec un tel retard, j’en parlais tout à fait au hasard et je regrettais d’avoir si mal choisi mon exemple, car vraiment, ayant à peine eu le temps d’aller et de revenir, c’était certainement celle de leur promenade où il n’y avait pas eu même le temps que se glissât une rencontre un peu prolongée avec qui que ce fût. Mais Albertine crut, d’après ce que je venais de dire, que la vérité vraie, je la savais, et lui avais seulement caché que je la savais ; elle était donc restée persuadée, depuis peu de temps, que, par un moyen ou un autre, je la faisais suivre, ou enfin que, d’une façon quelconque, j’étais, comme elle avait dit la semaine précédente à Andrée, « plus renseigné qu’elle-même sur sa propre vie ». Aussi elle m’interrompit par un aveu bien inutile, car, certes, je ne soupçonnais rien de ce qu’elle me dit et j’en fus en revanche accablé, tant peut-être grand l’écart entre la vérité qu’une menteuse a travestie et l’idée que, d’après ces mensonges, celui qui aime la menteuse s’est faite de cette vérité. À peine avais-je prononcé ces mots : « Votre voyage de trois jours à Balbec, je le dis en passant », Albertine, me coupant la parole, me déclara comme une chose toute naturelle : « Vous voulez dire que ce voyage à Balbec n’a jamais eu lieu ? Bien sûr ! Et je me suis toujours demandé pourquoi vous avez fait celui qui y croyait. C’était pourtant bien inoffensif. Le mécanicien avait à faire pour lui pendant trois jours. Il n’osait pas vous le dire. Alors, par bonté pour lui (c’est bien moi ! et puis, c’est toujours sur moi que ça retombe ces histoires-là), j’ai inventé un prétendu voyage à Balbec. Il m’a tout simplement déposée à Auteuil, chez mon amie de la rue de l’Assomption, où j’ai passé les trois jours à me raser à cent sous l’heure. Vous voyez que c’est pas grave, il y a rien de cassé. J’ai bien commencé à supposer que vous saviez peut-être tout, quand j’ai vu que vous vous mettiez à rire à l’arrivée, avec huit jours de retard, des cartes postales. Je reconnais que c’était ridicule et qu’il aurait mieux valu pas de cartes du tout. Mais ce n’est pas ma faute. Je les avais achetées d’avance et données au mécanicien avant qu’il me dépose à Auteuil, et puis ce veau-là les a oubliées dans ses poches, au lieu de les envoyer sous enveloppe à un ami qu’il a près de Balbec et qui devait vous les réexpédier. Je me figurais toujours qu’elles allaient arriver. Lui s’en est seulement souvenu au bout de cinq jours et, au lieu de me le dire, le nigaud les a envoyées aussitôt à Balbec. Quand il m’a dit ça, je lui en ai cassé sur la figure, allez ! Vous préoccuper inutilement par la faute de ce grand imbécile, comme récompense de m’être cloîtrée pendant trois jours pour qu’il puisse aller régler ses petites affaires de famille. Je n’osais même pas sortir dans Auteuil de peur d’être vue. La seule fois que je suis sortie, c’est déguisée en homme, histoire de rigoler plutôt. Et ma chance, qui me suit partout, a voulu que la première personne dans les pattes de qui je me suis fourrée soit votre youpin d’ami Bloch. Mais je ne pense pas que ce soit par lui que vous ayez su que le voyage à Balbec n’a jamais existé que dans mon imagination, car il a eu l’air de ne pas me reconnaître. »

    Je ne savais que dire, ne voulant pas paraître étonné, et écrasé par tant de mensonges. À un sentiment d’horreur, qui ne me faisait pas désirer de chasser Albertine, au contraire, s’ajoutait une extrême envie de pleurer. Celle-ci était causée non pas par le mensonge lui-même et par l’anéantissement de tout ce que j’avais tellement cru vrai que je me sentais comme dans une ville rasée, où pas une maison ne subsiste, où le sol nu est seulement bossué de décombres — mais par cette mélancolie que, pendant ces trois jours passés à s’ennuyer chez son amie d’Auteuil, Albertine n’ait pas une fois eu le désir, peut-être même pas l’idée, de venir passer en cachette un jour chez moi, ou, par un petit bleu, de me demander d’aller la voir à Auteuil. Mais je n’avais pas le temps de m’adonner à ces pensées. Je ne voulais surtout pas paraître étonné. Je souris de l’air de quelqu’un qui en sait plus long qu’il ne le dit : « Mais ceci est une chose entre mille. Ainsi, tenez, vous saviez que Mlle Vinteuil devait venir chez Mme Verdurin, cet après-midi, quand vous êtes allée au Trocadéro. » Elle rougit : « Oui, je le savais. — Pouvez-vous me jurer que ce n’était pas pour ravoir des relations avec elle que vous vouliez aller chez les Verdurin ? — Mais bien sûr que je peux vous le jurer. Pourquoi « ravoir », je n’en ai jamais eu, je vous le jure. » J’étais navré d’entendre Albertine me mentir ainsi, me nier l’évidence que sa rougeur m’avait trop avouée. Sa fausseté me navrait. Et pourtant, comme elle contenait une protestation d’innocence que, sans m’en rendre compte, j’étais prêt à croire, elle me fit moins de mal que sa sincérité quand, lui ayant demandé : « Pouvez-vous, du moins, me jurer que le plaisir de revoir Mlle Vinteuil n’entrait pour rien dans votre désir d’aller à cette matinée des Verdurin ? » elle me répondit : « Non, cela je ne peux pas le jurer. Cela me faisait un grand plaisir de revoir Mlle Vinteuil. » Une seconde avant, je lui en voulais de dissimuler ses relations avec MlleVinteuil, et maintenant l’aveu du plaisir qu’elle aurait eu à la voir me cassait bras et jambes. D’ailleurs, sa façon mystérieuse de vouloir aller chez les Verdurin eût dû m’être une preuve suffisante. Mais je n’y avais plus assez pensé. Quoique me disant maintenant la vérité, pourquoi n’avouait-elle qu’à moitié ? c’était encore plus bête que méchant et que triste. J’étais tellement écrasé que je n’eus pas le courage d’insister là-dessus, où je n’avais pas le beau rôle, n’ayant pas de document révélateur à produire, et, pour ressaisir mon ascendant, je me hâtai de passer à un sujet qui allait me permettre de mettre en déroute Albertine : « Tenez, pas plus tard que ce soir chez les Verdurin, j’ai appris que ce que vous m’aviez dit sur Mlle Vinteuil… » Albertine me regardait fixement, d’un air tourmenté, tâchant de lire dans mes yeux ce que je savais. Or ce que je savais et que j’allais lui dire c’est sur ce qu’était Mlle Vinteuil, il est vrai que ce n’était pas chez les Verdurin que je l’avais appris, mais à Montjouvain, autrefois. Seulement, comme je n’en avais, exprès, jamais parlé à Albertine, je pouvais avoir l’air de le savoir de ce soir seulement. Et j’eus presque de la joie — après en avoir eu dans le petit tram tant de souffrance — de posséder ce souvenir de Montjouvain, que je postdaterais, mais qui n’en serait pas moins la preuve accablante, un coup de massue pour Albertine. Cette fois-ci au moins, je n’avais pas besoin d’« avoir l’air de savoir » et de « faire parler » Albertine : je savais, j’avais vu par la fenêtre éclairée de Montjouvain. Albertine avait eu beau me dire que ses relations avec Mlle Vinteuil et son amie avaient été très pures, comment pourrait-elle, quand je lui jurerais (et lui jurerais sans mentir) que je connaissais les mœurs de ces deux femmes, comment pourrait-elle soutenir qu’ayant vécu dans une intimité quotidienne avec elles, les appelant « mes grandes sœurs », elle n’avait pas été de leur part l’objet de propositions qui l’auraient fait rompre avec elles, si, au contraire, elle ne les avait acceptées ? Mais je n’eus pas le temps de dire ce que je savais. Albertine, croyant, comme pour le faux voyage à Balbec, que j’avais appris la vérité, soit par Mlle Vinteuil, si elle avait été chez les Verdurin, soit par Mme Verdurin tout simplement, qui avait pu parler d’elle à Mlle Vinteuil, ne me laissa pas prendre la parole et me fit un aveu exactement contraire de celui que j’avais cru, mais qui, en me démontrant qu’elle n’avait jamais cessé de me mentir, me fit peut-être autant de peine (surtout parce que je n’étais plus, comme j’ai dit tout à l’heure, jaloux de Mlle Vinteuil) ; donc, prenant les devants, Albertine parla ainsi : « Vous voulez dire que vous avez appris ce soir que je vous ai menti quand j’ai prétendu avoir été à moitié élevée par l’amie de Mlle Vinteuil. C’est vrai que je vous ai un peu menti. Mais je me sentais si dédaignée par vous, je vous voyais aussi si enflammé pour la musique de ce Vinteuil que, comme une de mes camarades — ça c’est vrai, je vous le jure — avait été amie de l’amie de MlleVinteuil, j’ai cru bêtement me rendre intéressante à vos yeux en inventant que j’avais beaucoup connu ces jeunes filles. Je sentais que je vous ennuyais, que vous me trouviez bécasse ; j’ai pensé qu’en vous disant que ces gens-là m’avaient fréquentée, je pourrais très bien vous donner des détails sur les œuvres de Vinteuil, je prendrais un petit peu de prestige à vos yeux, que cela nous rapprocherait. Quand je vous mens, c’est toujours par amitié pour vous. Et il a fallu cette fatale soirée Verdurin pour que vous appreniez la vérité, qu’on a peut-être exagérée, du reste. Je parie que l’amie de Mlle Vinteuil vous aura dit qu’elle ne me connaissait pas. Elle m’a vue au moins deux fois chez ma camarade. Mais, naturellement, je ne suis pas assez chic pour des gens qui sont devenus si célèbres. Ils préfèrent dire qu’ils ne m’ont jamais vue. » Pauvre Albertine, quand elle avait cru que de me dire qu’elle avait été si liée avec l’amie de Mlle Vinteuil retarderait son « plaquage », la rapprocherait de moi, elle avait, comme il arrive si souvent, atteint la vérité par un autre chemin que celui qu’elle avait voulu prendre. Se montrer plus renseignée sur la musique que je ne l’aurais cru ne m’aurait nullement empêché de rompre avec elle ce soir-là, dans le petit tram ; et pourtant, c’était bien cette phrase, qu’elle avait dite dans ce but, qui avait immédiatement amené bien plus que l’impossibilité de rompre. Seulement elle faisait une erreur d’interprétation, non sur l’effet que devait avoir cette phrase, mais sur la cause en vertu de laquelle elle devait produire cet effet, cause qui était non pas d’apprendre sa culture musicale, mais ses mauvaises relations. Ce qui m’avait brusquement rapproché d’elle, bien plus, fondu en elle, ce n’était pas l’attente d’un plaisir — et un plaisir est encore trop dire, un léger agrément — c’était l’étreinte d’une douleur.

    Cette fois-ci encore, je n’avais pas le temps de garder un trop long silence qui eût pu lui laisser supposer de l’étonnement. Aussi, touché qu’elle fût si modeste et se crût dédaignée dans le milieu Verdurin, je lui dis tendrement : « Mais, ma chérie, je vous donnerais bien volontiers quelques centaines de francs pour que vous alliez faire où vous voudriez la dame chic et que vous invitiez à un beau dîner M. et Mme Verdurin. » Hélas ! Albertine était plusieurs personnes. La plus mystérieuse, la plus simple, la plus atroce se montra dans la réponse qu’elle me fit d’un air de dégoût, et dont, à dire vrai, je ne distinguai pas bien les mots (même les mots du commencement puisqu’elle ne termina pas). Je ne les rétablis qu’un peu plus tard, quand j’eus deviné sa pensée. On entend rétrospectivement quand on a compris. « Grand merci ! dépenser un sou pour ces vieux-là, j’aime bien mieux que vous me laissiez une fois libre pour que j’aille me faire casser… » Aussitôt dit sa figure s’empourpra, elle eut l’air navré, elle mit sa main devant sa bouche comme si elle avait pu faire rentrer les mots qu’elle venait de dire et que je n’avais pas du tout compris. « Qu’est-ce que vous dites, Albertine ? — Non rien, je m’endormais à moitié. — Mais pas du tout, vous êtes très réveillée. — Je pensais au dîner Verdurin, c’est très gentil de votre part. — Mais non, je parle de ce que vous avez dit. » Elle me donna mille versions qui ne cadraient nullement, je ne dis même pas avec ses paroles qui, interrompues, restaient vagues, mais avec cette interruption même et la rougeur subite qui l’avait accompagnée. « Voyons, mon chéri, ce n’est pas cela que vous voulez dire, sans quoi pourquoi vous seriez-vous arrêtée ? — Parce que je trouvais ma demande indiscrète. — Quelle demande ? — De donner un dîner. — Mais non, ce n’est pas cela, il n’y a pas de discrétion à faire entre nous. — Mais si, au contraire, il ne faut pas abuser des gens qu’on aime. En tous cas je vous jure que c’est cela. » D’une part, il m’était toujours impossible de douter d’un serment d’elle ; d’autre part, ses explications ne satisfaisaient pas ma raison. Je ne cessai pas d’insister. « Enfin, au moins ayez le courage de finir votre phrase, vous en êtes restée à casser… — Oh ! non, laissez-moi ! — Mais pourquoi ? — Parce que c’est affreusement vulgaire, j’aurais trop de honte de dire ça devant vous. Je ne sais pas à quoi je pensais ; ces mots, dont je ne sais même pas le sens et que j’avais entendus, un jour dans la rue, dits par des gens très orduriers, me sont venus à la bouche, sans rime ni raison. Ça ne se rapporte ni à moi ni à personne, je rêvais tout haut. » Je sentis que je ne tirerais rien de plus d’Albertine. Elle m’avait menti quand elle m’avait juré tout à l’heure que ce qui l’avait arrêtée c’était une crainte mondaine d’indiscrétion, devenue maintenant la honte de tenir devant moi un propos trop vulgaire. Or c’était certainement un second mensonge. Car, quand nous étions ensemble avec Albertine, il n’y avait pas de propos si pervers, de mots si grossiers que nous ne les prononcions tout en nous caressant. En tous cas, il était inutile d’insister en ce moment. Mais ma mémoire restait obsédée par ce mot « casser ». Albertine disait souvent « casser du bois », « casser du sucre sur quelqu’un », ou tout court : « ah ! ce que je lui en ai cassé ! » pour dire « ce que je l’ai injurié ! » Mais elle disait cela couramment devant moi, et si c’est cela qu’elle avait voulu dire, pourquoi s’était-elle tue brusquement ? pourquoi avait-elle rougi si fort, mis ses mains sur sa bouche, refait tout autrement sa phrase et, quand elle avait vu que j’avais bien entendu « casser », donné une fausse explication ? Mais du moment que je renonçais à poursuivre un interrogatoire où je ne recevrais pas de réponse, le mieux était d’avoir l’air de n’y plus penser, et revenant par la pensée aux reproches qu’Albertine m’avait faits d’être allé chez la Patronne, je lui dis fort gauchement, ce qui était comme une espèce d’excuse stupide : « J’avais justement voulu vous demander de venir ce soir à la soirée des Verdurin » — phrase doublement maladroite, car si je le voulais, l’ayant vue tout le temps, pourquoi ne le lui aurais-je pas proposé ? Furieuse de mon mensonge et enhardie par ma timidité : « Vous me l’auriez demandé pendant mille ans, me dit-elle, que je n’aurais pas consenti. Ce sont des gens qui ont toujours été contre moi, ils ont tout fait pour me contrarier. Il n’y a pas de gentillesses que je n’aie eue pour Mme Verdurin à Balbec, j’en ai été joliment récompensée. Elle me ferait demander à son lit de mort que je n’irais pas. Il y a des choses qui ne se pardonnent pas. Quant à vous, c’est la première indélicatesse que vous me faites. Quand Françoise m’a dit que vous étiez sorti (elle était contente, allez, de me le dire), j’aurais mieux aimé qu’on me fende la tête par le milieu. J’ai tâché qu’on ne remarque rien, mais de ma vie je n’ai jamais ressenti un affront pareil. » Pendant qu’elle me parlait, se poursuivait en moi, dans le sommeil fort vivant et créateur de l’inconscient (sommeil où achèvent de se graver les choses qui nous effleurèrent seulement, où les mains endormies se saisissent de la clef qui ouvre, vainement cherchée jusque-là), la recherche de ce qu’elle avait voulu dire par la phrase interrompue dont j’aurais voulu savoir quelle eût été la fin. Et tout d’un coup deux mots atroces, auxquels je n’avais nullement songé, tombèrent sur moi : « le pot ». Je ne peux pas dire qu’ils vinrent d’un seul coup, comme quand, dans une longue soumission passive à un souvenir incomplet, tout en tâchant doucement, prudemment, de l’étendre, on reste plié, collé à lui. Non, contrairement à ma manière habituelle de me souvenir, il y eut, je crois, deux voies parallèles de recherche : l’une tenait compte non pas seulement de la phrase d’Albertine, mais de son regard excédé quand je lui avais proposé un don d’argent pour donner un beau dîner, un regard qui semblait dire : « Merci, dépenser de l’argent pour des choses qui m’embêtent, quand, sans argent, je pourrais en faire qui m’amusent ! » Et c’est peut-être le souvenir de ce regard qu’elle avait eu qui me fit changer de méthode pour trouver la fin de ce qu’elle avait voulu dire. Jusque-là je m’étais hypnotisé sur le dernier mot : « casser », elle avait voulu dire casser quoi ? Casser du bois ? Non. Du sucre ? Non. Casser, casser, casser. Et tout à coup, le regard qu’elle avait eu au moment de ma proposition qu’elle donnât un dîner me fit rétrograder aussi dans les mots de sa phrase. Et aussitôt je vis qu’elle n’avait pas dit « casser », mais « me faire casser ». Horreur ! c’était cela qu’elle aurait préféré. Double horreur ! car même la dernière des grues, et qui consent à cela, ou le désire, n’emploie pas avec l’homme qui s’y prête cette affreuse expression. Elle se sentirait par trop avilie. Avec une femme seulement, si elle les aime, elle dit cela pour s’excuser de se donner tout à l’heure à un homme. Albertine n’avait pas menti quand elle m’avait dit qu’elle rêvait à moitié. Distraite, impulsive, ne songeant pas qu’elle était avec moi, elle avait eu le haussement d’épaules, elle avait commencé de parler comme elle eût fait avec une de ces femmes, avec peut-être une de mes jeunes filles en fleurs. Et brusquement rappelée à la réalité, rouge de honte, renfonçant ce qu’elle allait dire dans sa bouche, désespérée, elle n’avait plus voulu prononcer un seul mot. Je n’avais pas une seconde à perdre si je ne voulais pas qu’elle s’aperçût du désespoir où j’étais. Mais déjà, après le sursaut de la rage, les larmes me venaient aux yeux. Comme à Balbec, la nuit qui avait suivi sa révélation de son amitié avec les Vinteuil, il me fallait inventer immédiatement pour mon chagrin une cause plausible, en même temps capable de produire un effet si profond sur Albertine que cela me donnât un répit de quelques jours avant de prendre une décision. Aussi, au moment où elle me disait qu’elle n’avait jamais éprouvé un affront pareil à celui que je lui avais infligé en sortant, qu’elle aurait mieux aimé mourir que s’entendre dire cela par Françoise, et comme, agacé de sa risible susceptibilité, j’allais lui dire que ce que j’avais fait était bien insignifiant, que cela n’avait rien de froissant pour elle que je fusse sorti ; comme pendant ce temps-là, parallèlement, ma recherche inconsciente de ce qu’elle avait voulu dire après le mot « casser » avait abouti, et que le désespoir où ma découverte me jetait n’était pas possible à cacher complètement, au lieu de me défendre, je m’accusai. « Ma petite Albertine, lui dis-je d’un ton doux que gagnaient mes premières larmes, je pourrais vous dire que vous avez tort, que ce que j’ai fait n’est rien, mais je mentirais ; c’est vous qui avez raison, vous avez compris la vérité, mon pauvre petit, c’est qu’il y a six mois, c’est qu’il y a trois mois, quand j’avais encore tant d’amitié pour vous, jamais je n’eusse fait cela. C’est un rien et c’est énorme à cause de l’immense changement dans mon cœur dont cela est le signe. Et puisque vous avez deviné ce changement, que j’espérais vous cacher, cela m’amène à vous dire ceci : Ma petite Albertine (et je le dis avec une douceur et une tristesse profondes), voyez-vous, la vie que vous menez ici est ennuyeuse pour vous, il vaut mieux nous quitter, et comme les séparations les meilleures sont celles qui s’effectuent le plus rapidement, je vous demande, pour abréger le grand chagrin que je vais avoir, de me dire adieu ce soir et de partir demain matin sans que je vous aie revue, pendant que je dormirai. » Elle parut stupéfaite, encore incrédule et déjà désolée : « Comment demain ? Vous le voulez ? » Et malgré la souffrance que j’éprouvais à parler de notre séparation comme déjà entrée dans le passé — peut-être en partie à cause de cette souffrance même — je me mis à adresser à Albertine les conseils les plus précis pour certaines choses qu’elle aurait à faire après son départ de la maison. Et, de recommandations en recommandations, j’en arrivai bientôt à entrer dans de minutieux détails. « Ayez la gentillesse, dis-je avec une infinie tristesse, de me renvoyer le livre de Bergotte qui est chez votre tante. Cela n’a rien de pressé, dans trois jours, dans huit jours, quand vous voudrez, mais pensez-y pour que je n’aie pas à vous le faire demander, cela me ferait trop de mal. Nous avons été heureux, nous sentons maintenant que nous serions malheureux. — Ne dites pas que nous sentons que nous serions malheureux, me dit Albertine en m’interrompant, ne dites pas « nous », c’est vous seul qui trouvez cela. — Oui, enfin, vous ou moi, comme vous voudrez, pour une raison ou l’autre. Mais il est une heure folle, il faut vous coucher… nous avons décidé de nous quitter ce soir. — Pardon, vous avez décidé et je vous obéis parce que je ne veux pas vous faire de la peine. — Soit, c’est moi qui ai décidé, mais ce n’en est pas moins douloureux pour moi. Je ne dis pas que ce sera douloureux longtemps, vous savez que je n’ai pas la faculté de me souvenir longtemps, mais les premiers jours je m’ennuierai tant après vous ! Aussi je trouve inutile de raviver par des lettres, il faut finir tout d’un coup. — Oui, vous avez raison, me dit-elle d’un air navré, auquel ajoutaient encore ses traits fléchis par la fatigue de l’heure tardive ; plutôt que de se faire couper un doigt puis un autre, j’aime mieux donner la tête tout de suite. — Mon Dieu, je suis épouvanté en pensant à l’heure à laquelle je vous fais coucher, c’est de la folie. Enfin, pour le dernier soir ! Vous aurez le temps de dormir tout le reste de la vie. » Et ainsi en lui disant qu’il fallait nous dire bonsoir, je cherchais à retarder le moment où elle me l’eût dit. « Voulez-vous, pour vous distraire les premiers jours, que je dise à Bloch de vous envoyer sa cousine Esther à l’endroit où vous serez, il fera cela pour moi. — Je ne sais pas pourquoi vous dites cela (je le disais pour tâcher d’arracher un aveu à Albertine) ; je ne tiens qu’à une seule personne c’est à vous », me dit Albertine, dont les paroles me remplirent de douceur. Mais, aussitôt, quel mal elle me fit : « Je me rappelle très bien que j’ai donné ma photographie à Esther parce qu’elle insistait beaucoup et que je voyais que cela lui ferait plaisir, mais quant à avoir eu de l’amitié pour elle ou à avoir envie de la voir jamais… » Et pourtant Albertine était de caractère si léger qu’elle ajouta : « Si elle veut me voir, moi ça m’est égal, elle est très gentille, mais je n’y tiens aucunement. » Ainsi, quand je lui avais parlé de la photographie d’Esther que m’avait envoyée Bloch (et que je n’avais même pas encore reçue quand j’en avais parlé à Albertine), mon amie avait compris que Bloch m’avait montré une photographie d’elle, donnée par elle à Esther. Dans mes pires suppositions, je ne m’étais jamais figuré qu’une pareille intimité avait pu exister entre Albertine et Esther. Albertine n’avait rien trouvé à me répondre quand j’avais parlé de la photographie. Et maintenant, me croyant, bien à tort, au courant, elle trouvait plus habile d’avouer. J’étais accablé. « Et puis, Albertine, je vous demande en grâce une chose, c’est de ne jamais chercher à me revoir. Si jamais, ce qui peut arriver dans un an, dans deux ans, dans trois ans, nous nous trouvions dans la même ville, évitez-moi. » Et voyant qu’elle ne répondait pas affirmativement à ma prière : « Mon Albertine, ne me revoyez jamais en cette vie. Cela me ferait trop de peine. Car j’avais vraiment de l’amitié pour vous, vous savez. Je sais bien que, quand je vous ai raconté l’autre jour que je voulais revoir l’amie dont nous avions parlé à Balbec, vous avez cru que c’était arrangé. Mais non, je vous assure que cela m’était bien égal. Vous êtes persuadée que j’avais résolu depuis longtemps de vous quitter, que ma tendresse était une comédie. — Mais non, vous êtes fou, je ne l’ai pas cru, dit-elle tristement. — Vous avez raison, il ne faut pas le croire ; je vous aimais vraiment, pas d’amour peut-être, mais de grande, de très grande amitié, plus que vous ne pouvez croire. — Mais si, je le crois. Et si vous vous figurez que moi je ne vous aime pas ! — Cela me fait une grande peine de vous quitter. — Et moi mille fois plus grande », me répondit Albertine. Et déjà, depuis un moment, je sentais que je ne pouvais plus retenir les larmes qui montaient à mes yeux. Et ces larmes ne venaient pas du tout du même genre de tristesse que j’éprouvais jadis quand je disais à Gilberte : « Il vaut mieux que nous ne nous voyions plus, la vie nous sépare. » Sans doute, quand j’écrivais cela à Gilberte, je me disais que, quand j’aimerais non plus elle, mais une autre, l’excès de mon amour diminuerait celui que j’aurais peut-être pu inspirer, comme s’il y avait fatalement entre deux êtres une certaine quantité d’amour disponible, où le trop-pris par l’un est retiré à l’autre, et que, de l’autre aussi, comme de Gilberte, je serais condamné à me séparer. Mais la situation était toute différente pour bien des raisons, dont la première, qui avait à son tour produit les autres, était que ce défaut de volonté que ma grand’mère et ma mère avaient redouté pour moi à Combray, volonté devant laquelle l’une et l’autre, tant un malade a d’énergie pour imposer sa faiblesse, avaient successivement capitulé, ce défaut de volonté avait été en s’aggravant d’une façon de plus en plus rapide. Quand j’avais senti que ma présence fatiguait Gilberte, j’avais encore assez de forces pour renoncer à elle ; je n’en avais plus quand j’avais fait la même constatation pour Albertine, et je ne songeais qu’à la retenir à tout prix. De sorte que, si j’écrivais à Gilberte que je ne la verrais plus, et dans l’intention de ne plus la voir en effet, je ne le disais à Albertine que par pur mensonge et pour amener une réconciliation. Ainsi nous présentions-nous l’un à l’autre une apparence qui était bien différente de la réalité. Et sans doute il en est toujours ainsi quand deux êtres sont face à face, puisque chacun d’eux ignore une partie de ce qui est dans l’autre (même ce qu’il sait, il ne peut en partie le comprendre) et que tous deux manifestent ce qui leur est le moins personnel, soit qu’ils n’aient pas démêlé eux-mêmes et jugent négligeable ce qui l’est le plus, soit que des avantages insignifiants et qui ne tiennent pas à eux leur semblent plus importants et plus flatteurs. Mais dans l’amour, ce malentendu est porté au degré suprême parce que, sauf peut-être quand on est enfant, on tâche que l’apparence qu’on prend, plutôt que de refléter exactement notre pensée, soit ce que cette pensée juge le plus propre à nous faire obtenir ce que nous désirons, et qui pour moi, depuis que j’étais rentré, était de pouvoir garder Albertine aussi docile que par le passé, qu’elle ne me demandât pas, dans son irritation, une liberté plus grande, que je souhaitais lui donner un jour, mais qui, en ce moment où j’avais peur de ses velléités d’indépendance, m’eût rendu trop jaloux. À partir d’un certain âge, par amour-propre et par sagacité, ce sont les choses qu’on désire le plus auxquelles on a l’air de ne pas tenir. Mais en amour, la simple sagacité — qui, d’ailleurs, n’est probablement pas la vraie sagesse — nous force assez vite à ce génie de duplicité. Tout ce que j’avais, enfant, rêvé de plus doux dans l’amour et qui me semblait de son essence même, c’était, devant celle que j’aimais, d’épancher librement ma tendresse, ma reconnaissance pour sa bonté, mon désir d’une perpétuelle vie commune. Mais je m’étais trop bien rendu compte, par ma propre expérience et d’après celle de mes amis, que l’expression de tels sentiments est loin d’être contagieuse. Une fois qu’on a remarqué cela, on ne se « laisse plus aller » ; je m’étais gardé dans l’après-midi de dire à Albertine toute la reconnaissance que je lui avais de ne pas être restée au Trocadéro. Et ce soir, ayant eu peur qu’elle me quittât, j’avais feint de désirer la quitter, feinte qui ne m’était pas seulement dictée, d’ailleurs, par les enseignements que j’avais cru recueillir de mes amours précédentes et dont j’essayais de faire profiter celui-ci.

    Cette peur qu’Albertine allât peut-être me dire : « Je veux certaines heures où je sorte seule, je veux pouvoir m’absenter vingt-quatre heures », enfin je ne sais quelle demande de la sorte, que je ne cherchais pas à définir, mais qui m’épouvantait, cette crainte m’avait un instant effleuré avant et pendant la soirée Verdurin. Mais elle s’était dissipée, contredite, d’ailleurs, par le souvenir de tout ce qu’Albertine me disait sans cesse de son bonheur à la maison. L’intention de me quitter, si elle existait chez Albertine, ne se manifestait que d’une façon obscure, par certains regards tristes, certaines impatiences, des phrases qui ne voulaient nullement dire cela, mais qui, si on raisonnait (et on n’avait même pas besoin de raisonner car on comprend immédiatement ce langage de la passion, les gens du peuple eux-mêmes comprennent ces phrases qui ne peuvent s’expliquer que par la vanité, la rancune, la jalousie, d’ailleurs inexprimées, mais que dépiste aussitôt chez l’interlocuteur une faculté intuitive qui, comme ce « bon sens » dont parle Descartes, est la chose du monde la plus répandue), révélaient la présence en elle d’un sentiment qu’elle cachait et qui pouvait la conduire à faire des plans pour une autre vie sans moi. De même que cette intention ne s’exprimait pas dans ses paroles d’une façon logique, de même le pressentiment de cette intention, que j’avais depuis ce soir, restait en moi tout aussi vague. Je continuais à vivre sur l’hypothèse qui admettait pour vrai tout ce que me disait Albertine. Mais il se peut qu’en moi, pendant ce temps-là, une hypothèse toute contraire, et à laquelle je ne voulais pas penser, ne me quittât pas ; cela est d’autant plus probable, que, sans cela, je n’eusse nullement été gêné de dire à Albertine que j’étais allé chez les Verdurin, et que, sans cela, le peu d’étonnement que me causa sa colère n’eût pas été compréhensible. De sorte que ce qui vivait probablement en moi, c’était l’idée d’une Albertine entièrement contraire à celle que ma raison s’en faisait, à celle aussi que ses paroles à elle dépeignaient, une Albertine pourtant pas absolument inventée, puisqu’elle était comme un miroir antérieur de certains mouvements qui se produisirent chez elle, comme sa mauvaise humeur que je fusse allé chez les Verdurin. D’ailleurs, depuis longtemps, mes angoisses fréquentes, ma peur de dire à Albertine que je l’aimais, tout cela correspondait à une autre hypothèse qui expliquait bien plus de choses et avait aussi cela pour elle, que, si on adoptait la première, la deuxième devenait plus probable, car en me laissant aller à des effusions de tendresse avec Albertine, je n’obtenais d’elle qu’une irritation (à laquelle, d’ailleurs, elle assignait une autre cause).

    En analysant d’après cela, d’après le système invariable de ripostes dépeignant exactement le contraire de ce que j’éprouvais, je peux être assuré que si, ce soir-là, je lui dis que j’allais la quitter, c’était — même avant que je m’en fusse rendu compte — parce que j’avais peur qu’elle voulût une liberté (je n’aurais pas trop su dire quelle était cette liberté qui me faisait trembler, mais enfin une liberté telle qu’elle eût pu me tromper, ou du moins que je n’aurais plus pu être certain qu’elle ne me trompât pas) et que je voulais lui montrer par orgueil, par habileté, que j’étais bien loin de craindre cela, comme déjà, à Balbec, quand je voulais qu’elle eût une haute idée de moi et, plus tard, quand je voulais qu’elle n’eût pas le temps de s’ennuyer avec moi. Enfin, pour l’objection qu’on pourrait opposer à cette deuxième hypothèse — l’informulée — que tout ce qu’Albertine me disait toujours signifiait, au contraire, que sa vie préférée était la vie chez moi, le repos, la lecture, la solitude, la haine des amours saphiques, etc., il serait inutile de s’y arrêter. Car si, de son côté, Albertine avait voulu juger de ce que j’éprouvais par ce que je lui disais, elle aurait appris exactement le contraire de la vérité, puisque je ne manifestais jamais le désir de la quitter que quand je ne pouvais pas me passer d’elle, et qu’à Balbec je lui avais avoué aimer une autre femme, une fois Andrée, une autre fois une personne mystérieuse, les deux fois où la jalousie m’avait rendu de l’amour pour Albertine. Mes paroles ne reflétaient donc nullement mes sentiments. Si le lecteur n’en a que l’impression assez faible, c’est qu’étant narrateur je lui expose mes sentiments en même temps que je lui répète mes paroles. Mais si je lui cachais les premiers et s’il connaissait seulement les secondes, mes actes, si peu en rapport avec elles, lui donneraient si souvent l’impression d’étranges revirements qu’il me croirait à peu près fou. Procédé qui ne serait pas, du reste, beaucoup faux que celui que j’ai adopté, car les images qui me faisaient agir, si opposées à celles qui se peignaient dans mes paroles, étaient à ce moment-là fort obscures ; je ne connaissais qu’imparfaitement la nature suivant laquelle j’agissais ; aujourd’hui, j’en connais clairement la vérité subjective. Quant à sa vérité objective, c’est-à-dire si les inclinations de cette nature saisissaient plus exactement que mon raisonnement les intentions véritables d’Albertine, si j’ai eu raison de me fier à cette nature et si, au contraire, elle n’a pas altéré les intentions d’Albertine au lieu de les démêler, c’est ce qu’il m’est difficile de dire. Cette crainte vague, éprouvée par moi chez les Verdurin, qu’Albertine me quittât, s’était d’abord dissipée. Quand j’étais rentré, ç’avait été avec le sentiment d’être un prisonnier, nullement de retrouver une prisonnière. Mais la crainte dissipée m’avait ressaisi avec plus de force, quand, au moment où j’avais annoncé à Albertine que j’étais allé chez les Verdurin, j’avais vu se superposer à son visage une apparence d’énigmatique irritation, qui n’y affleurait pas, du reste, pour la première fois. Je savais bien qu’elle n’était que la cristallisation dans la chair de griefs raisonnés, d’idées claires pour l’être qui les forme et qui les tait, synthèse devenue visible mais non plus rationnelle, et que celui qui en recueille le précieux résidu sur le visage de l’être aimé essaye à son tour, pour comprendre ce qui se passe en celui-ci, de ramener par l’analyse à ses éléments intellectuels. L’équation approximative de cette inconnue qu’était pour moi la pensée d’Albertine m’avait à peu près donné : « Je savais ses soupçons, j’étais sûre qu’il chercherait à les vérifier, et pour que je ne puisse pas le gêner, il a fait tout son petit travail en cachette. » Mais si c’est avec de telles idées, et qu’elle ne m’avait jamais exprimées, que vivait Albertine, ne devait-elle pas prendre en horreur, n’avoir plus la force de mener, ne pouvait-elle pas, d’un jour à l’autre, décider de cesser une existence où, si elle était, au moins de désir, coupable, elle se sentait devinée, traquée, empêchée de se livrer jamais à ses goûts, sans que ma jalousie en fût désarmée ; où, si elle était innocente d’intention et de fait, elle avait le droit, depuis quelque temps, de se sentir découragée, en voyant que, depuis Balbec où elle avait mis tant de persévérance à éviter de jamais rester seule avec Andrée, jusqu’à aujourd’hui où elle avait renoncé à aller chez les Verdurin et à rester au Trocadéro, elle n’avait pas réussi à regagner ma confiance. D’autant plus que je ne pouvais pas dire que sa tenue ne fût parfaite. Si, à Balbec, quand on parlait de jeunes filles qui avaient mauvais genre, elle avait eu souvent des rires, des éploiements de corps, des imitations de leur genre, qui me torturaient à cause de ce que je supposais que cela signifiait pour ses amies, depuis qu’elle savait mon opinion là-dessus, dès qu’on faisait allusion à ce genre de choses, elle cessait de prendre part à la conversation, non seulement avec la parole, mais avec l’expression du visage. Soit pour ne pas contribuer aux malveillances qu’on disait sur telle ou telle, soit pour toute autre raison, la seule chose qui frappait alors, dans ses traits si mobiles, c’est qu’à partir du moment où on avait effleuré ce sujet, ils avaient témoigné de leur distraction, en gardant exactement l’expression qu’ils avaient un instant avant. Et cette immobilité d’une expression même légère pesait comme un silence ; il eût été impossible de dire qu’elle blâmât, qu’elle approuvât, qu’elle connût ou non ces choses. Chacun de ses traits n’était plus en rapport qu’avec un autre de ses traits. Son nez, sa bouche, ses yeux formaient une harmonie parfaite, isolée du reste ; elle avait l’air d’un pastel et de ne pas plus avoir entendu ce qu’on venait de dire que si on l’avait dit devant un portrait de Latour.

    Mon esclavage, encore perçu par moi, quand, en donnant au cocher l’adresse de Brichot, j’avais vu la lumière de la fenêtre, avait cessé de me peser peu après, quand j’avais vu qu’Albertine avait l’air de sentir si cruellement le sien. Et pour qu’il lui parût moins lourd, qu’elle n’eût pas l’idée de le rompre d’elle-même, le plus habile m’avait semblé de lui donner l’impression qu’il n’était pas définitif et que je souhaitais moi-même qu’il prît fin. Voyant que ma feinte avait réussi, j’aurais pu me trouver heureux, d’abord parce que ce que j’avais tant redouté, la volonté que je supposais à Albertine de partir, se trouvait écarté, et ensuite parce que, en dehors même du résultat visé, en lui-même le succès de ma feinte, en prouvant que je n’étais pas absolument pour Albertine un amant dédaigné, un jaloux bafoué, dont toutes les ruses sont d’avance percées à jour, redonnait à notre amour une espèce de virginité, faisait renaître pour lui le temps où elle pouvait encore, à Balbec, croire si facilement que j’en aimais une autre. Car elle ne l’aurait sans doute plus cru, mais elle ajoutait foi à mon intention simulée de nous séparer à tout jamais ce soir. Elle avait l’air de se méfier que la cause en pût être chez les Verdurin. Par un besoin d’apaiser le trouble où me mettait ma simulation de rupture, je lui dis : « Albertine, pouvez-vous me jurer que vous ne m’avez jamais menti ? » Elle regarda fixement dans le vide, puis me répondit : « Oui, c’est-à-dire non. J’ai eu tort de vous dire qu’Andrée avait été très emballée sur Bloch, nous ne l’avions pas vu. — Mais alors pourquoi ? — Parce que j’avais peur que vous ne croyiez d’autres choses d’elle, c’est tout. » Je lui dis que j’avais vu un auteur dramatique très ami de Léa, à qui elle avait dit d’étranges choses (je pensais par là lui faire croire que j’en savais plus long que je ne disais sur l’amie de la cousine de Bloch). Elle regarda encore dans le vide et me dit : « J’ai eu tort, en vous parlant tout à l’heure de Léa, de vous cacher un voyage de trois semaines que j’ai fait avec elle. Mais je vous connaissais si peu à l’époque où il a eu lieu ! — C’était avant Balbec ? — Avant le second, oui. » Et le matin même, elle m’avait dit qu’elle ne connaissait pas Léa, et il y avait un instant, qu’elle ne l’avait vue que dans sa loge ! Je regardais une flambée brûler d’un seul coup un roman que j’avais mis des millions de minutes à écrire. À quoi bon ? À quoi bon ? Certes, je comprenais bien que, ces faits, Albertine me les révélait parce qu’elle pensait que je les avais appris indirectement de Léa, et qu’il n’y avait aucune raison pour qu’il n’en existât pas une centaine de pareils. Je comprenais aussi que les paroles d’Albertine, quand on l’interrogeait, ne contenaient jamais un atome de vérité, que, la vérité, elle ne la laissait échapper que malgré elle, comme un brusque mélange qui se faisait en elle, entre les faits qu’elle était jusque-là décidée à cacher et la croyance qu’on en avait eu connaissance. « Mais deux choses, ce n’est rien, dis-je à Albertine, allons jusqu’à quatre pour que vous me laissiez des souvenirs. Qu’est-ce que vous me pouvez révéler d’autre ? » Elle regarda encore dans le vide. À quelles croyances à la vie future adaptait-elle le mensonge, avec quels Dieux, moins coulants qu’elle n’avait cru, essayait-elle de s’arranger ? Ce ne dut pas être commode, car son silence et la fixité de son regard durèrent assez longtemps. « Non, rien d’autre », finit-elle par dire. Et malgré mon insistance, elle se buta, aisément maintenant, à « rien d’autre ». Et quel mensonge ! Car, du moment qu’elle avait ces goûts, jusqu’au jour où elle avait été enfermée chez moi, combien de fois, dans combien de demeures, de promenades elle avait dû les satisfaire ! Les Gomorrhéennes sont à la fois assez rares et assez nombreuses pour que, dans quelque foule que ce soit, l’une ne passe pas inaperçue aux yeux de l’autre. Dès lors le ralliement est facile.

    Je me souvins avec horreur d’un soir qui, à l’époque, m’avait seulement semblé ridicule. Un de mes amis m’avait invité à dîner au restaurant avec sa maîtresse et un autre de mes amis qui avait aussi amené la sienne. Elles ne furent pas longues à se comprendre, mais, si impatientes de se posséder, que, dès le potage, les pieds se cherchaient, trouvant souvent le mien. Bientôt les jambes s’entrelacèrent. Mes deux amis ne voyaient rien ; j’étais au supplice. Une des deux femmes, qui n’y pouvait tenir, se mit sous la table, disant qu’elle avait laissé tomber quelque chose. Puis l’une eut la migraine et demanda à monter au lavabo. L’autre s’aperçut qu’il était l’heure d’aller rejoindre une amie au théâtre. Finalement je restai seul avec mes deux amis, qui ne se doutaient de rien. La migraineuse redescendit, mais demanda à rentrer seule attendre son amant chez lui afin de prendre un peu d’antipyrine. Elles devinrent très amies, se promenaient ensemble, l’une habillée en homme et qui levait des petites filles et les ramenait chez l’autre, les initiait. L’autre avait un petit garçon, dont elle faisait semblant d’être mécontente, et le faisait corriger par son amie, qui n’y allait pas de main morte. On peut dire qu’il n’y a pas de lieu, si public qu’il fût, où elles ne fissent ce qui est le plus secret.

    « Mais Léa a été, tout le temps de ce voyage, parfaitement convenable avec moi, me dit Albertine. Elle était même plus réservée que bien des femmes du monde. — Est-ce qu’il y a des femmes du monde qui ont manqué de réserve avec vous, Albertine ? — Jamais. — Alors qu’est-ce que vous voulez dire ? — Eh bien, elle était moins libre dans ses expressions. — Exemple ? — Elle n’aurait pas, comme bien des femmes qu’on reçoit, employé le mot : embêtant, ou le mot : se ficher du monde. » Il me semblait qu’une partie du roman, qui n’avait pas brûlé encore, tombait enfin en cendres.

    Mon découragement aurait duré. Les paroles d’Albertine, quand j’y songeais, y faisaient succéder une colère folle. Elle tomba devant une sorte d’attendrissement. Moi aussi, depuis que j’étais rentré et déclarais vouloir rompre, je mentais aussi. Et cette volonté de séparation, que je simulais avec persévérance, entraînait peu à peu pour moi quelque chose de la tristesse que j’aurais éprouvée si j’avais vraiment voulu quitter Albertine.

    D’ailleurs, même en repensant par à-coups, par élancements, comme on dit pour les autres douleurs physiques, à cette vie orgiaque, qu’avait menée Albertine avant de me connaître, j’admirais davantage la docilité de ma captive et je cessais de lui en vouloir.

    Sans doute, jamais, durant notre vie commune, je n’avais cessé de laisser entendre à Albertine que cette vie ne serait vraisemblablement que provisoire, de façon qu’Albertine continuât à y trouver quelque charme. Mais ce soir, j’avais été plus loin, ayant craint que de vagues menaces de séparation ne fussent plus suffisantes, contredites qu’elles seraient sans doute, dans l’esprit d’Albertine, par son idée d’un grand amour jaloux pour elle, qui m’aurait, semblait-elle dire, fait aller enquêter chez les Verdurin.

    Ce soir-là je pensai que, parmi les autres causes qui avaient pu me décider brusquement, sans même m’en rendre compte qu’au fur et à mesure, à jouer cette comédie de rupture, il y avait surtout que, quand, dans une de ces impulsions comme en avait mon père, je menaçais un être dans sa sécurité, comme je n’avais pas, comme lui, le courage de réaliser une menace, pour ne pas laisser croire qu’elle n’avait été que paroles en l’air, j’allais assez loin dans les apparences de la réalisation et ne me repliais que quand l’adversaire, ayant eu vraiment l’illusion de ma sincérité, avait tremblé pour tout de bon. D’ailleurs, dans ces mensonges nous sentons bien qu’il y a de la vérité ; que, si la vie n’apporte pas de changements à nos amours, c’est nous-mêmes qui voudrons en apporter ou en feindre, et parler de séparation, tant nous sentons que tous les amours et toutes choses évoluent rapidement vers l’adieu. On veut pleurer les larmes qu’il apportera, bien avant qu’il survienne. Sans doute y avait-il cette fois, dans la scène que j’avais jouée, une raison d’utilité. J’avais soudain tenu à garder Albertine parce que je la sentais éparse en d’autres êtres auxquels je ne pouvais l’empêcher de se joindre. Mais eût-elle à jamais renoncé à tous pour moi, que j’aurais peut-être résolu plus fermement encore de ne la quitter jamais, car la séparation est, par la jalousie, rendue cruelle, mais, par la reconnaissance, impossible. Je sentais en tous cas que je livrais la grande bataille où je devais vaincre ou succomber. J’aurais offert à Albertine, en une heure, tout ce que je possédais, parce que je me disais : tout dépend de cette bataille ; mais ces batailles ressemblent moins à celles d’autrefois, qui duraient quelques heures, qu’à une bataille contemporaine qui n’est finie ni le lendemain, ni le surlendemain, ni la semaine suivante. On donne toutes ses forces, parce qu’on croit toujours que ce sont les dernières dont on aura besoin. Et plus d’une année se passe sans amener la « décision ». Peut-être une inconsciente réminiscence de scènes menteuses faites par M. de Charlus, auprès duquel j’étais quand la crainte d’être quitté par Albertine s’était emparée de moi, s’y ajoutait-elle. Mais, plus tard, j’ai entendu raconter par ma mère ceci, que j’ignorais alors et qui me donne à croire que j’avais trouvé tous les éléments de cette scène en moi-même, dans ces réserves obscures de l’hérédité que certaines émotions, agissant en cela comme, sur l’épargne de nos forces emmagasinées, les médicaments analogues à l’alcool et au café, nous rendent disponibles. Quand ma tante Léonie apprenait par Eulalie que Françoise, sûre que sa maîtresse ne sortirait jamais plus, avait manigancé en secret quelque sortie que ma tante devait ignorer, celle-ci, la veille, faisait semblant de décider qu’elle essayerait le lendemain d’une promenade. À Françoise incrédule elle faisait non seulement préparer d’avance ses affaires, faire prendre l’air à celles qui étaient depuis trop longtemps enfermées, mais même commander la voiture, régler, à un quart d’heure près, tous les détails de la journée. Ce n’était que quand Françoise, convaincue ou du moins ébranlée, avait été forcée d’avouer à ma tante les projets qu’elle-même avait formés, que celle-ci renonçait publiquement aux siens pour ne pas, disait-elle, entraver ceux de Françoise. De même, pour qu’Albertine ne pût pas croire que j’exagérais et pour la faire aller le plus loin possible dans l’idée que nous nous quittions, tirant moi-même les déductions de ce que je venais d’avancer, je m’étais mis à anticiper le temps qui allait commencer le lendemain et qui durerait toujours, le temps où nous serions séparés, adressant à Albertine les mêmes recommandations que si nous n’allions pas nous réconcilier tout à l’heure. Comme les généraux qui, jugeant que, pour qu’une feinte réussisse à tromper l’ennemi, il faut la pousser à fond, j’avais engagé dans celle-ci presque autant de mes forces de sensibilité que si elle avait été véritable. Cette scène de séparation fictive finissait par me faire presque autant de chagrin que si elle avait été réelle, peut-être parce qu’un des deux acteurs, Albertine, en la croyant telle, ajoutait pour l’autre à l’illusion. Alors qu’on vivait au jour le jour, qui, même pénible, restait supportable, retenu dans le terre-à-terre par le lest de l’habitude et par cette certitude que le lendemain, dût-il être cruel, contiendrait la présence de l’être auquel on tient, voici que follement je détruisais toute cette pesante vie. Je ne la détruisais, il est vrai, que d’une façon fictive, mais cela suffisait pour me désoler ; peut-être parce que les paroles tristes que l’on prononce, même mensongèrement, portent en elles leur tristesse et nous l’injectent profondément ; peut-être parce qu’on sait qu’en simulant des adieux, on évoque par anticipation une heure qui viendra fatalement plus tard ; puis l’on n’est pas bien assuré qu’on ne vient pas de déclencher le mécanisme qui la fera sonner. Dans tout bluff, il y a, si petite qu’elle soit, une part d’incertitude sur ce que va faire celui qu’on trompe. Si cette comédie de séparation allait aboutir à une séparation ! On ne peut en envisager la possibilité, même invraisemblable, sans un serrement de cœur. On est doublement anxieux, car la séparation se produirait alors au moment où elle serait insupportable, où on vient d’avoir de la souffrance par la femme qui vous quitterait avant de vous avoir guéri, au moins apaisé. Enfin, nous n’avons plus le point d’appui de l’habitude, sur laquelle nous nous reposons, même dans le chagrin. Nous venons volontairement de nous en priver, nous avons donné à la journée présente une importance exceptionnelle, nous l’avons détachée des journées contiguës ; elle flotte sans racines comme un jour de départ ; notre imagination, cessant d’être paralysée par l’habitude, s’est éveillée ; nous avons soudain adjoint à notre amour quotidien des rêveries sentimentales qui le grandissent énormément, nous rendent indispensable une présence sur laquelle, justement, nous ne sommes plus absolument certains de pouvoir compter. Sans doute, c’est justement afin d’assurer pour l’avenir cette présence, que nous nous sommes livrés au jeu de pouvoir nous en passer. Mais ce jeu, nous y avons été pris nous-même, nous avons recommencé à souffrir parce que nous avons fait quelque chose de nouveau, d’inaccoutumé, et qui se trouve ressembler ainsi à ces cures qui doivent guérir plus tard le mal dont on souffre, mais dont les premiers effets sont de l’aggraver.

    J’avais les larmes aux yeux, comme ceux qui, seuls dans leur chambre, imaginent, selon les détours capricieux de leur rêverie, la mort d’un être qu’ils aiment, se représentent si minutieusement la douleur qu’ils auraient, qu’ils finissent par l’éprouver. Ainsi, en multipliant les recommandations à Albertine sur la conduite qu’elle aurait à tenir à mon égard quand nous allions être séparés, il me semblait que j’avais presque autant de chagrin que si nous n’avions pas dû nous réconcilier tout à l’heure. Et puis, étais-je si sûr de le pouvoir, de faire revenir Albertine à l’idée de la vie commune, et, si j’y réussissais pour ce soir, que, chez elle, l’état d’esprit que cette scène avait dissipé ne renaîtrait pas ? Je me sentais, mais ne me croyais pas maître de l’avenir, parce que je comprenais que cette sensation venait seulement de ce qu’il n’existait pas encore et qu’ainsi je n’étais pas accablé de sa nécessité. Enfin, tout en mentant, je mettais peut-être dans mes paroles plus de vérité que je ne croyais. Je venais d’avoir un exemple, quand j’avais dit à Albertine que je l’oublierais vite ; c’était ce qui m’était, en effet, arrivé avec Gilberte, que je m’abstenais maintenant d’aller voir pour éviter, non pas une souffrance, mais une corvée. Et certes, j’avais souffert en écrivant à Gilberte que je ne la verrais plus, et je n’allais que de temps en temps chez elle. Or toutes les heures d’Albertine m’appartenaient, et, en amour, il est plus facile de renoncer à un sentiment que de perdre une habitude. Mais tant de paroles douloureuses concernant notre séparation, si la force de les prononcer m’était donnée parce que je les savais mensongères, en revanche elles étaient sincères dans la bouche d’Albertine quand je l’entendis s’écrier : « Ah ! c’est promis, je ne vous reverrai jamais. Tout plutôt que de vous voir pleurer comme cela, mon chéri. Je ne veux pas vous faire de chagrin. Puisqu’il le faut, on ne se verra plus. » Elles étaient sincères, ce qu’elles n’eussent pu être de ma part, parce que, d’une part, comme Albertine n’avait pour moi que de l’amitié, le renoncement qu’elles promettaient lui coûtait moins ; parce que, d’autre part, dans une séparation, c’est celui qui n’aime pas d’amour qui dit les choses tendres, l’amour ne s’exprimant pas directement ; parce qu’enfin mes larmes, qui eussent été si peu de chose dans un grand amour, lui paraissaient presque extraordinaires et la bouleversaient, transposées dans le domaine de cette amitié où elle restait, de cette amitié plus grande que la mienne, à ce qu’elle venait de dire, ce qui n’était peut-être pas tout à fait inexact, car les mille bontés de l’amour peuvent finir par éveiller, chez l’être qui l’inspire en ne l’éprouvant pas, une affection, une reconnaissance, moins égoïstes que le sentiment qui les a provoquées, et qui, peut-être, après des années de séparation, quand il ne restera rien de lui chez l’ancien amant, subsisteront toujours chez l’aimée.

    « Ma petite Albertine, répondis-je, vous êtes bien gentille de me le promettre. Du reste, les premières années du moins, j’éviterai les endroits où vous serez. Vous ne savez pas si vous irez cet été à Balbec ? Parce que, dans ce cas-là, je m’arrangerais pour ne pas y aller. » Maintenant, si je continuais à progresser ainsi, devançant les temps, dans mon invention mensongère, ce n’était pas moins pour faire peur à Albertine que pour me faire mal à moi-même. Comme un homme qui n’avait d’abord que des motifs peu importants de se fâcher se grise tout à fait par les éclats de sa propre voix, et se laisse emporter par une fureur engendrée, non par ses griefs, mais par sa colère elle-même en voie de croissance, ainsi, je roulais de plus en plus vite sur la pente de ma tristesse, vers un désespoir de plus en plus profond, et avec l’inertie d’un homme qui sent le froid le saisir, n’essaye pas de lutter, et trouve même à frissonner une espèce de plaisir. Et si j’avais enfin, tout à l’heure, comme j’y comptais bien, la force de me ressaisir, de réagir et de faire machine en arrière, bien plus que du chagrin qu’Albertine m’avait fait en accueillant si mal mon retour, c’était de celui que j’avais éprouvé à imaginer, pour feindre de les régler, les formalités d’une séparation imaginaire, à en prévoir les suites, que le baiser d’Albertine, au moment de me dire bonsoir, aurait aujourd’hui à me consoler. En tous cas, ce bonsoir, il ne fallait pas que ce fût elle qui me le dît d’elle-même, ce qui m’eût rendu plus difficile le revirement par lequel je lui proposerais de renoncer à notre séparation. Aussi, je ne cessais de lui rappeler que l’heure de nous dire ce bonsoir était depuis longtemps venue, ce qui, en me laissant l’initiative, me permettait de le retarder encore d’un moment. Et ainsi je semais d’allusions à la nuit déjà si avancée, à notre fatigue, les questions que je posais à Albertine. « Je ne sais pas où j’irai, répondit-elle à la dernière, d’un air préoccupé. Peut-être j’irai en Touraine, chez ma tante. » Et ce premier projet qu’elle ébauchait me glaça comme s’il commençait à réaliser effectivement notre séparation définitive. Elle regarda la chambre, le pianola, les fauteuils de satin bleu. « Je ne peux pas me faire encore à l’idée que je ne verrai plus tout cela ni demain, ni après-demain, ni jamais. Pauvre petite chambre ! Il me semble que c’est impossible ; cela ne peut pas m’entrer dans la tête. — Il le fallait, vous étiez malheureuse ici. — Mais non, je n’étais pas malheureuse, c’est maintenant que je le serai. — Mais non, je vous assure, c’est mieux pour vous. — Pour vous peut-être ! » Je me mis à regarder fixement dans le vide, comme si, en proie à une grande hésitation, je me débattais contre une idée qui me fût venue à l’esprit. Enfin tout d’un coup : « Écoutez, Albertine, vous dites que vous êtes plus heureuse ici, que vous allez être malheureuse. — Bien sûr. — Cela me bouleverse ; voulez-vous que nous essayions de prolonger de quelques semaines ? Qui sait ? semaine par semaine, on peut peut-être arriver très loin ; vous savez qu’il y a des provisoires qui peuvent finir par durer toujours. — Oh ! ce que vous seriez gentil ! — Seulement, alors c’est de la folie de nous être fait mal comme cela pour rien, pendant des heures ; c’est comme un voyage pour lequel on s’est préparé et puis qu’on ne fait pas. Je suis moulu de chagrin. » Je l’assis sur mes genoux, je pris le manuscrit de Bergotte qu’elle désirait tant, et j’écrivis sur la couverture : « À ma petite Albertine, en souvenir d’un renouvellement de bail. » « Maintenant, lui dis-je, allez dormir jusqu’à demain soir, ma chérie, car vous devez être brisée. — Je suis surtout bien contente. — M’aimez-vous un petit peu ? — Encore cent fois plus qu’avant. »

    J’aurais eu tort d’être heureux de la petite comédie, n’eût-elle pas été jusqu’à cette forme véritable de mise en scène où je l’avais poussée. N’eussions-nous fait que parler simplement de séparation que c’eût été déjà grave. Ces conversations que l’on tient ainsi, on croit le faire non seulement sans sincérité, ce qui est en effet, mais librement. Or elles sont généralement, à notre insu, chuchoté malgré nous, le premier murmure d’une tempête que nous ne soupçonnons pas. En réalité, ce que nous exprimons alors c’est le contraire de notre désir (lequel est de vivre toujours avec celle que nous aimons), mais c’est aussi cette impossibilité de vivre ensemble qui fait notre souffrance quotidienne, souffrance préférée par nous à celle de la séparation, et qui finira malgré nous par nous séparer. D’habitude, pas tout d’un coup cependant. Le plus souvent il arrive — ce ne fut pas, on le verra, mon cas avec Albertine — que, quelque temps après les paroles auxquelles on ne croyait pas, on met en action un essai informe de séparation voulue, non douloureuse, temporaire. On demande à la femme, pour qu’ensuite elle se plaise mieux avec nous, pour que nous échappions, d’autre part, momentanément à des tristesses et des fatigues continuelles, d’aller faire sans nous, ou de nous laisser faire sans elle, un voyage de quelques jours, les premiers — depuis bien longtemps — passés, ce qui nous eût semblé impossible, sans elle. Très vite elle revient prendre sa place à notre foyer. Seulement, cette séparation, courte, mais réalisée, n’est pas aussi arbitrairement décidée et aussi certainement la seule que nous nous figurons. Les mêmes tristesses recommencent, la même difficulté de vivre ensemble s’accentue, seule la séparation n’est plus quelque chose d’aussi difficile ; on a commencé par en parler, on l’a ensuite exécutée sous une forme aimable. Mais ce ne sont que des prodromes que nous n’avons pas reconnus. Bientôt à la séparation momentanée et souriante succédera la séparation atroce et définitive que nous avons préparée sans le savoir.

    « Venez dans ma chambre dans cinq minutes pour que je puisse vous voir un peu, mon petit chéri. Vous serez plein de gentillesse. Mais je m’endormirai vite après, car je suis comme une morte. » Ce fut une morte, en effet, que je vis quand j’entrai ensuite dans sa chambre. Elle s’était endormie aussitôt couchée ; ses draps, roulés comme un suaire autour de son corps, avaient pris, avec leurs beaux plis, une rigidité de pierre. On eût dit, comme dans certains Jugements Derniers du moyen âge, que la tête seule surgissait hors de la tombe, attendant dans son sommeil la trompette de l’Archange. Cette tête avait été surprise par le sommeil presque renversée, les cheveux hirsutes. Et en voyant ce corps insignifiant couché là, je me demandais quelle table de logarithmes il constituait pour que toutes les actions auxquelles il avait pu être mêlé, depuis un poussement de coude jusqu’à un frôlement de robe, pussent me causer, étendues à l’infini de tous les points qu’il avait occupés dans l’espace et dans le temps, et de temps à autre brusquement revivifiées dans mon souvenir, des angoisses si douloureuses, et que je savais pourtant déterminées par des mouvements, des désirs d’elle qui m’eussent été, chez une autre, chez elle-même, cinq ans avant, cinq ans après, si indifférents. Tout cela était mensonge, mais mensonge pour lequel je n’avais le courage de chercher d’autre solution que ma mort. Ainsi je restais, dans la pelisse que je n’avais pas encore retirée depuis mon retour de chez les Verdurin, devant ce corps tordu, cette figure allégorique de quoi ? de ma mort ? de mon œuvre ? Bientôt je commençai à entendre sa respiration égale. J’allai m’asseoir au bord de son lit pour faire cette cure calmante de brise et de contemplation. Puis je me retirai tout doucement pour ne pas la réveiller.

    Il était si tard que, dès le matin, je recommandai à Françoise de marcher bien doucement quand elle aurait à passer devant sa chambre. Aussi Françoise, persuadée que nous avions passé la nuit dans ce qu’elle appelait des orgies, recommanda ironiquement aux autres domestiques de ne pas « éveiller la Princesse ». Et c’était une des choses que je craignais, que Françoise un jour ne pût plus se contenir, fût insolente avec Albertine, et que cela n’amenât des complications dans notre vie. Françoise n’était plus alors, comme à l’époque où elle souffrait de voir Eulalie bien traitée par ma tante, d’âge à supporter vaillamment sa jalousie. Celle-ci altérait, paralysait le visage de notre servante à tel point que, par moments, je me demandais si, sans que je m’en fusse aperçu, elle n’avait pas eu, à la suite de quelque crise de colère, une petite attaque. Ayant ainsi demandé qu’on préservât le sommeil d’Albertine, je ne pus moi-même en trouver aucun. J’essayais de comprendre quel était le véritable état d’esprit d’Albertine. Par la triste comédie que j’avais jouée, est-ce à un péril réel que j’avais paré, et, malgré qu’elle prétendît se sentir si heureuse à la maison, avait-elle eu vraiment, par moments, l’idée de vouloir sa liberté, ou au contraire, fallait-il croire ses paroles ?

    Laquelle des deux hypothèses était la vraie ? S’il m’arrivait souvent, s’il devait m’arriver surtout d’étendre un cas de ma vie passée jusqu’aux dimensions de l’histoire, quand je voulais essayer de comprendre un événement politique, inversement, ce matin-là, je ne cessai d’identifier, malgré tant de différences et pour tâcher d’en comprendre la portée, notre scène de la veille avec un incident diplomatique qui venait d’avoir lieu. J’avais peut-être le droit de raisonner ainsi. Car il était bien probable qu’à mon insu l’exemple de M. de Charlus m’avait guidé dans cette scène mensongère que je lui avais si souvent vu jouer avec tant d’autorité ; et, d’autre part, était-elle, chez lui, autre chose qu’une inconsciente importation dans le domaine de la vie privée, de la tendance profonde de sa race allemande, provocatrice par ruse et, par orgueil, guerrière s’il le faut ? Diverses personnes, parmi lesquelles le prince de Monaco, ayant suggéré au Gouvernement français l’idée que, s’il ne se séparait pas de M. Delcassé, l’Allemagne menaçante ferait effectivement la guerre, le Ministre des Affaires étrangères avait été prié de démissionner. Donc le Gouvernement français avait admis l’hypothèse d’une intention de nous faire la guerre si nous ne cédions pas. Mais d’autres personnes pensaient qu’il ne s’était agi que d’un simple « bluff », et que, si la France avait tenu bon, l’Allemagne n’eût pas tiré l’épée. Sans doute, le scénario était non seulement différent, mais presque inverse, puisque la menace de rompre avec moi n’avait jamais été proférée par Albertine ; mais un ensemble d’impressions avait amené chez moi la croyance qu’elle y pensait, comme le Gouvernement français avait eu cette croyance pour l’Allemagne. D’autre part, si l’Allemagne désirait la paix, avoir provoqué chez le Gouvernement français l’idée qu’elle voulait la guerre était une contestable et dangereuse habileté. Certes, ma conduite avait été assez adroite, si c’était la pensée que je ne me déciderais jamais à rompre avec elle qui provoquait chez Albertine de brusques désirs d’indépendance. Et n’était-il pas difficile de croire qu’elle n’en avait pas, de se refuser à voir toute une vie secrète en elle, dirigée vers la satisfaction de son vice, rien qu’à la colère avec laquelle elle avait appris que j’étais allé chez les Verdurin, s’écriant : « J’en étais sûre », et achevant de tout dévoiler en disant : « Ils devaient avoir Mlle Vinteuil chez eux » ? Tout cela corroboré par la rencontre d’Albertine et de Mlle Verdurin que m’avait révélée Andrée. Mais peut-être, pourtant, ces brusques désirs d’indépendance, me disais-je quand j’essayais d’aller contre mon instinct, étaient causés — à supposer qu’ils existassent — ou finiraient par l’être, par l’idée contraire, à savoir que je n’avais jamais eu l’idée de l’épouser, que c’était quand je faisais, comme involontairement, allusion à notre séparation prochaine que je disais la vérité, que je la quitterais de toute façon un jour ou l’autre, croyance que ma scène de ce soir n’avait pu alors que fortifier et qui pouvait finir par engendrer chez elle cette résolution : « Si cela doit fatalement arriver un jour ou l’autre, autant en finir tout de suite. » Les préparatifs de guerre, que le plus faux des adages préconise pour faire triompher la volonté de paix, créent, au contraire, d’abord la croyance chez chacun des deux adversaires que l’autre veut la rupture, croyance qui amène la rupture, et, quand elle a eu lieu, cette autre croyance chez chacun des deux que c’est l’autre qui l’a voulue. Même si la menace n’était pas sincère, son succès engage à la recommencer. Mais le point exact jusqu’où le bluff peut réussir est difficile à déterminer ; si l’un va trop loin, l’autre, qui avait jusque-là cédé, s’avance à son tour ; le premier, ne sachant plus changer de méthode, habitué à l’idée qu’avoir l’air de ne pas craindre la rupture est la meilleure manière de l’éviter (ce que j’avais fait ce soir avec Albertine), et d’ailleurs poussé à préférer, par fierté, succomber plutôt que de céder, persévère dans sa menace jusqu’au moment où personne ne peut plus reculer. Le bluff peut aussi être mêlé à la sincérité, alterner avec elle, et il est possible que ce qui était un jeu hier devienne une réalité demain. Enfin il peut arriver aussi qu’un des adversaires soit réellement résolu à la guerre ; il se trouvait qu’Albertine, par exemple, eût l’intention, tôt ou tard, de ne plus continuer cette vie, ou, au contraire, que l’idée ne lui en fût jamais venue à l’esprit, et que mon imagination l’eût inventée de toutes pièces. Telles furent les différentes hypothèses que j’envisageai pendant qu’elle dormait, ce matin-là. Pourtant, quant à la dernière, je peux dire que je n’ai jamais, dans les temps qui suivirent, menacé Albertine de la quitter que pour répondre à une idée de mauvaise liberté d’elle, idée qu’elle ne m’exprimait pas, mais qui me semblait être impliquée par certains mécontentements mystérieux, par certaines paroles, certains gestes, dont cette idée était la seule explication possible et pour lesquels elle se refusait à m’en donner aucune. Encore, bien souvent, je les constatais sans faire aucune allusion à une séparation possible, espérant qu’ils provenaient d’une mauvaise humeur qui finirait ce jour-là. Mais celle-ci durait parfois sans rémission pendant des semaines entières, où Albertine semblait vouloir provoquer un conflit, comme s’il y avait à ce moment-là, dans une région plus ou moins éloignée, des plaisirs qu’elle savait, dont sa claustration chez moi la privait, et qui l’influençaient jusqu’à ce qu’ils eussent pris fin, comme ces modifications atmosphériques qui, jusqu’au coin de notre feu, agissent sur nos nerfs, même si elles se produisent aussi loin que les îles Baléares.

    Ce matin-là, pendant qu’Albertine dormait et que j’essayais de deviner ce qui était caché en elle, je reçus une lettre de ma mère où elle m’exprimait son inquiétude de ne rien savoir de nos décisions par cette phrase de Mme de Sévigné : « Pour moi, je suis persuadée qu’il ne se mariera pas ; mais alors, pourquoi troubler cette fille qu’il n’épousera jamais ? Pourquoi risquer de lui faire refuser des partis qu’elle ne regardera plus qu’avec mépris ? Pourquoi troubler l’esprit d’une personne qu’il serait si aisé d’éviter ? » Cette lettre de ma mère me ramenait sur terre. Que vais-je chercher une âme mystérieuse, interpréter un visage et me sentir entouré de pressentiments que je n’ose approfondir ? me dis-je. Je rêvais, la chose est toute simple. Je suis un jeune homme indécis et il s’agit d’un de ces mariages dont on est quelque temps à savoir s’ils se feront ou non. Il n’y a rien là de particulier à Albertine. Cette pensée me donna une détente profonde, mais courte. Bien vite je me dis : on peut tout ramener, en effet, si on en considère l’aspect social, au plus courant des faits divers. Du dehors, c’est peut-être ainsi que je le verrais. Mais je sais bien que ce qui est vrai, ce qui, du moins, est vrai aussi, c’est tout ce que j’ai pensé, c’est ce que j’ai lu dans les yeux d’Albertine, ce sont les craintes qui me torturent, c’est le problème que je me pose sans cesse relativement à Albertine. L’histoire du fiancé hésitant et du mariage rompu peut correspondre à cela, comme un certain compte rendu de théâtre fait par un courriériste de bon sens peut donner le sujet d’une pièce d’Ibsen. Mais il y a autre chose que ces faits qu’on raconte. Il est vrai que cette autre chose existe peut-être, si on savait la voir, chez tous les fiancés hésitants et dans tous les mariages qui traînent, parce qu’il y a peut-être du mystère dans la vie de tous les jours. Il m’était possible de le négliger concernant la vie des autres, mais celle d’Albertine et la mienne je la vivais par le dedans.

    Albertine ne me dit pas plus, à partir de cette soirée, qu’elle n’avait fait dans le passé : « Je sais que vous n’avez pas confiance en moi, je vais essayer de dissiper vos soupçons. » Mais cette idée, qu’elle n’exprima jamais, eût pu servir d’explication à ses moindres actes. Non seulement elle s’arrangeait à ne jamais être seule un moment, de façon que je ne pusse ignorer ce qu’elle avait fait, si je n’en croyais pas ses propres déclarations, mais, même quand elle avait à téléphoner à Andrée, ou au garage, ou au manège, ou ailleurs, elle prétendait que c’était trop ennuyeux de rester seule pour téléphoner, avec le temps que les demoiselles mettaient à vous donner la communication, et elle s’arrangeait pour que je fusse auprès d’elle à ce moment-là, ou, à mon défaut, Françoise, comme si elle eût craint que je pusse imaginer des communications téléphoniques blâmables et servant à donner de mystérieux rendez-vous. Hélas ! tout cela ne me tranquillisait pas. J’eus un jour de découragement. Aimé m’avait renvoyé la photographie d’Esther en me disant que ce n’était pas elle. Alors Albertine avait d’autres amies intimes que celle à qui, par le contresens qu’elle avait fait en écoutant mes paroles, j’avais, en croyant parler de tout autre chose, découvert qu’elle avait donné sa photographie. Je renvoyai cette photographie à Bloch. Celle que j’aurais voulu voir, c’était celle qu’Albertine avait donnée à Esther. Comment y était-elle ? Peut-être décolletée, qui sait ? Mais je n’osais en parler à Albertine (car j’aurais eu l’air de ne pas avoir vu la photographie), ni à Bloch, à l’égard duquel je ne voulais pas avoir l’air de m’intéresser à Albertine. Et cette vie, qu’eût reconnue si cruelle pour moi et pour Albertine quiconque eût connu mes soupçons et son esclavage, du dehors, pour Françoise, passait pour une vie de plaisirs immérités que savait habilement se faire octroyer cette « enjôleuse » et, comme disait Françoise, qui employait beaucoup plus le féminin que le masculin, étant plus envieuse des femmes, cette « charlatante ». Même, comme Françoise, à mon contact, avait enrichi son vocabulaire de termes nouveaux, mais en les arrangeant à sa mode, elle disait d’Albertine qu’elle n’avait jamais connu une personne d’une telle « perfidité », qui savait me « tirer mes sous » en jouant si bien la comédie (ce que Françoise, qui prenait aussi facilement le particulier pour le général que le général pour le particulier, et qui n’avait que des idées assez vagues sur la distinction des genres dans l’art dramatique, appelait « savoir jouer la pantomime »). Peut-être cette erreur sur notre vraie vie, à Albertine et à moi, en étais-je moi-même un peu responsable par les vagues confirmations que, quand je causais avec Françoise, j’en laissais habilement échapper, par désir soit de la taquiner, soit de paraître sinon aimé, du moins heureux. Et pourtant, de ma jalousie, de la surveillance que j’exerçais sur Albertine, et desquelles j’eusse tant voulu que Françoise ne se doutât pas, celle-ci ne tarda pas à deviner la réalité, guidée, comme le spirite qui, les yeux bandés, trouve un objet, par cette intuition qu’elle avait des choses qui pouvaient m’être pénibles, et qui ne se laissait pas détourner du but par les mensonges que je pouvais dire pour l’égarer, et aussi par cette haine clairvoyante qui la poussait — plus encore qu’à croire ses ennemies plus heureuses, plus rouées comédiennes qu’elles n’étaient — à découvrir ce qui pouvait les perdre et précipiter leur chute. Françoise n’a certainement jamais fait de scènes à Albertine. Mais je connaissais l’art de l’insinuation de Françoise, le parti qu’elle savait tirer d’une mise en scène significative, et je ne peux pas croire qu’elle ait résisté à faire comprendre quotidiennement à Albertine le rôle humilié que celle-ci jouait à la maison, à l’affoler par la peinture, savamment exagérée, de la claustration à laquelle mon amie était soumise. J’ai trouvé une fois Françoise, ayant ajusté de grosses lunettes, qui fouillait dans mes papiers et en replaçait parmi eux un où j’avais noté un récit relatif à Swann et à l’impossibilité où il était de se passer d’Odette. L’avait-elle laissé traîner par mégarde dans la chambre d’Albertine ? D’ailleurs, au-dessus de tous les sous-entendus de Françoise, qui n’en avait été en bas que l’orchestration chuchotante et perfide, il est vraisemblable qu’avait dû s’élever, plus haute, plus nette, plus pressante, la voix accusatrice et calomnieuse des Verdurin, irrités de voir qu’Albertine me retenait involontairement, et moi elle volontairement, loin du petit clan. Quant à l’argent que je dépensais pour Albertine, il m’était presque impossible de le cacher à Françoise, puisque je ne pouvais lui cacher aucune dépense. Françoise avait peu de défauts, mais ces défauts avaient créé chez elle, pour les servir, de véritables dons qui souvent lui manquaient hors de l’exercice de ces défauts. Le principal était la curiosité appliquée à l’argent dépensé par nous pour d’autres qu’elle. Si j’avais une note à régler, un pourboire à donner, j’avais beau me mettre à l’écart, elle trouvait une assiette à ranger, une serviette à prendre, quelque chose qui lui permît de s’approcher. Et si peu de temps que je lui laissasse, la renvoyant avec fureur, cette femme qui n’y voyait presque plus clair, qui savait à peine compter, dirigée par ce même goût qui fait qu’un tailleur en vous voyant suppute instinctivement l’étoffe de votre habit et même ne peut s’empêcher de la palper, ou qu’un peintre est sensible à un effet de couleurs, Françoise voyait à la dérobée, calculait instantanément ce que je donnais. Et pour qu’elle ne pût pas dire à Albertine que je corrompais son chauffeur, je prenais les devants et, m’excusant du pourboire, disais : « J’ai voulu être gentil avec le chauffeur, je lui ai donné dix francs », Françoise, impitoyable et à qui son coup d’œil de vieil aigle presque aveugle avait suffi, me répondait : « Mais non, Monsieur lui a donné 43 francs de pourboire. Il a dit à Monsieur qu’il y avait 45 francs, Monsieur lui a donné 100 francs et il ne lui a rendu que 12 francs. » Elle avait eu le temps de voir et de compter le chiffre du pourboire, que j’ignorais moi-même. Je me demandai si Albertine, se sentant surveillée, ne réaliserait pas elle-même cette séparation dont je l’avais menacée, car la vie en changeant fait des réalités avec nos fables. Chaque fois que j’entendais ouvrir une porte, j’avais ce tressaillement que ma grand’mère avait, pendant son agonie, chaque fois que je sonnais. Je ne croyais pas qu’elle sortît sans me l’avoir dit, mais c’était mon inconscient qui pensait cela, comme c’était l’inconscient de ma grand’mère qui palpitait aux coups de sonnette, alors qu’elle n’avait plus sa connaissance. Un matin même, j’eus tout d’un coup la brusque inquiétude qu’elle était non pas seulement sortie, mais partie : je venais d’entendre une porte qui me semblait bien la porte de sa chambre. À pas de loup j’allai jusqu’à cette chambre, j’entrai, je restai sur le seuil. Dans la pénombre les draps étaient gonflés en demi-cercle, ce devait être Albertine qui, le corps incurvé, dormait les pieds et la tête au mur. Seuls, dépassant du lit, les cheveux de cette tête, abondants et noirs, me firent comprendre que c’était elle, qu’elle n’avait pas ouvert sa porte, pas bougé, et je sentis ce demi-cercle immobile et vivant, où tenait toute une vie humaine, et qui était la seule chose à laquelle j’attachais du prix ; je sentis qu’il était là, en ma possession dominatrice.

    Si le but d’Albertine était de me rendre du calme, elle y réussit en partie ; ma raison, d’ailleurs, ne demandait qu’à me prouver que je m’étais trompé sur les mauvais projets d’Albertine, comme je m’étais peut-être trompé sur ses instincts vicieux. Sans doute je faisais, dans la valeur des arguments que ma raison me fournissait, la part du désir que j’avais de les trouver bons. Mais, pour être équitable et avoir chance de voir la vérité, à moins d’admettre qu’elle ne soit jamais connue que par le pressentiment, par une émanation télépathique, ne fallait-il pas me dire que si ma raison, en cherchant à amener ma guérison, se laissait mener par mon désir, en revanche, en ce qui concernait Mlle Vinteuil, les vices d’Albertine, ses intentions d’avoir une autre vie, son projet de séparation, lesquels étaient les corollaires de ses vices, mon instinct avait pu, lui, pour tâcher de me rendre malade, se laisser égarer par ma jalousie ? D’ailleurs, sa séquestration, qu’Albertine s’arrangeait elle-même si ingénieusement à rendre absolue, en m’ôtant la souffrance m’ôta peu à peu le soupçon, et je pus recommencer, quand le soir ramenait mes inquiétudes, à trouver dans la présence d’Albertine l’apaisement des premiers jours. Assise à côté de mon lit, elle parlait avec moi d’une de ces toilettes ou de ces objets que je ne cessais de lui donner pour tâcher de rendre sa vie plus douce et sa prison plus belle. Albertine n’avait d’abord pensé qu’aux toilettes et à l’ameublement. Maintenant l’argenterie l’intéressait. Aussi avais-je interrogé M. de Charlus sur la vieille argenterie française, et cela parce que, quand nous avions fait le projet d’avoir un yacht, — projet jugé irréalisable par Albertine, et par moi-même chaque fois que, me remettant à croire à sa vertu, ma jalousie diminuant ne comprimait plus d’autres désirs où elle n’avait point de place et qui demandaient aussi de l’argent pour être satisfaits — nous avions à tout hasard, et sans qu’elle crût, d’ailleurs, que nous en aurions jamais un, demandé des conseils à Elstir. Or, tout autant que pour l’habillement des femmes, le goût du peintre était raffiné et difficile pour l’ameublement des yachts. Il n’y admettait que des meubles anglais et de vieille argenterie. Cela avait amené Albertine, depuis que nous étions revenus de Balbec, à lire des ouvrages sur l’art de l’argenterie, sur les poinçons des vieux ciseleurs. Mais la vieille argenterie — ayant été fondue par deux fois, au moment des traités d’Utrecht, quand le Roi lui-même, imité en cela par les grands seigneurs, donna sa vaisselle, et en 1789 — est rarissime. D’autre part, les orfèvres modernes ont eu beau reproduire toute cette argenterie d’après les dessins du Pont-aux-Choux, Elstir trouvait ce vieux neuf indigne d’entrer dans la demeure d’une femme de goût, fût-ce une demeure flottante. Je savais qu’Albertine avait lu la description des merveilles que Roelliers avait faites pour Mme du Barry. Elle mourait d’envie, s’il en existait encore quelques pièces, de les voir, moi de les lui donner. Elle avait même commencé de jolies collections, qu’elle installait avec un goût charmant dans une vitrine et que je ne pouvais regarder sans attendrissement et sans crainte, car l’art avec lequel elle les disposait était celui fait de patience, d’ingéniosité, de nostalgie, de besoin d’oublier, auquel se livrent les captifs. Pour les toilettes, ce qui lui plaisait surtout à ce moment, c’était tout ce que faisait Fortuny. Ces robes de Fortuny, dont j’avais vu l’une sur Mme de Guermantes, c’était celles dont Elstir, quand il nous parlait des vêtements magnifiques des contemporaines de Carpaccio et du Titien, nous avait annoncé la prochaine apparition, renaissant de leurs cendres, somptueuses, car tout doit revenir comme il est écrit aux voûtes de Saint-Marc, et comme le proclament, buvant aux urnes de marbre et de jaspe des chapiteaux byzantins, les oiseaux qui signifient à la fois la mort et la résurrection. Dès que les femmes avaient commencé à en porter, Albertine s’était rappelé les promesses d’Elstir, elle en avait désiré, et nous devions aller en choisir une. Or ces robes, si elles n’étaient pas de ces véritables robes anciennes, dans lesquelles les femmes aujourd’hui ont un peu trop l’air costumées et qu’il est plus joli de garder comme pièces de collection (j’en cherchais, d’ailleurs, aussi de telles pour Albertine), n’avaient pas non plus la froideur du pastiche, du faux ancien. À la façon des décors de Sert, de Bakst et de Benoist, qui, à ce moment, évoquaient dans les ballets russes les époques d’art les plus aimées — à l’aide d’œuvres d’art imprégnées de leur esprit et pourtant originales — ces robes de Fortuny, fidèlement antiques mais puissamment originales, faisaient apparaître comme un décor, avec une plus grande force d’évocation même qu’un décor, puisque le décor restait à imaginer, la Venise tout encombrée d’Orient où elles auraient été portées, dont elles étaient, mieux qu’une relique dans la châsse de Saint-Marc évocatrice du soleil et des turbans environnants, la couleur fragmentée, mystérieuse et complémentaire. Tout avait péri de ce temps, mais tout renaissait, évoqué pour les relier entre elles par la splendeur du paysage et le grouillement de la vie, par le surgissement parcellaire et survivant des étoffes des dogaresses. J’avais voulu une ou deux fois demander à ce sujet conseil à Mme de Guermantes. Mais la duchesse n’aimait guère les toilettes qui font costume. Elle-même, quoique en possédant, n’était jamais si bien qu’en velours noir avec des diamants. Et pour des robes telles que celles de Fortuny, elle n’était pas d’un très utile conseil. Du reste, j’avais scrupule, en lui en demandant, de lui sembler n’aller la voir que lorsque, par hasard, j’avais besoin d’elle, alors que je refusais d’elle depuis longtemps plusieurs invitations par semaine. Je n’en recevais pas que d’elle, du reste, avec cette profusion. Certes, elle et beaucoup d’autres femmes avaient toujours été très aimables pour moi. Mais ma claustration avait certainement décuplé cette amabilité. Il semble que dans la vie mondaine, reflet insignifiant de ce qui se passe en amour, la meilleure manière qu’on vous recherche, c’est de se refuser. Un homme calcule tout ce qu’il peut citer de traits glorieux pour lui afin de plaire à une femme ; il varie sans cesse ses habits, veille sur sa mine ; elle n’a pas pour lui une seule des attentions qu’il reçoit de cette autre, qu’en la trompant, et malgré qu’il paraisse devant elle malpropre et sans artifice pour plaire, il s’est à jamais attachée. De même, si un homme regrettait de ne pas être assez recherché par le monde, je ne lui conseillerais pas de faire plus de visites, d’avoir encore un plus bel équipage ; je lui dirais de ne se rendre à aucune invitation, de vivre enfermé dans sa chambre, de n’y laisser entrer personne, et qu’alors on ferait queue devant sa porte. Ou plutôt je ne le lui dirais pas. Car c’est une façon assurée d’être recherché qui ne réussit que comme celle d’être aimé, c’est-à-dire si on ne l’a nullement adoptée pour cela, si, par exemple, on garde toujours la chambre parce qu’on est gravement malade, ou qu’on croit l’être, ou qu’on y tient une maîtresse enfermée et qu’on préfère au monde (ou tous les trois à la fois) pour qui ce sera une raison, sans qu’il sache l’existence de cette femme, et simplement parce que vous vous refusez à lui, de vous préférer à tous ceux qui s’offrent, et de s’attacher à vous.

    « Il faudra que nous nous occupions bientôt de vos robes de Fortuny », dis-je un soir à Albertine. Et certes, pour elle qui les avait longtemps désirées, qui les choisissait longuement avec moi, qui en avait d’avance la place réservée, non seulement dans ses armoires mais dans son imagination, posséder ces robes, dont, pour se décider entre tant d’autres, elle examinait longuement chaque détail, serait quelque chose de plus que pour une femme trop riche qui a plus de robes qu’elle n’en désire et ne les regarde même pas. Pourtant, malgré le sourire avec lequel Albertine me remercia en me disant : « Vous êtes trop gentil », je remarquai combien elle avait l’air fatigué et même triste.

    En attendant que fussent achevées ces robes, je m’en fis prêter quelques-unes, même parfois seulement des étoffes, et j’en habillais Albertine, je les drapais sur elle ; elle se promenait dans ma chambre avec la majesté d’une dogaresse et la grâce d’un mannequin. Seulement, mon esclavage à Paris m’était rendu plus pesant par la vue de ces robes qui m’évoquaient Venise. Certes, Albertine était bien plus prisonnière que moi. Et c’était une chose curieuse comme, à travers les murs de sa prison, le destin, qui transforme les êtres, avait pu passer, la changer dans son essence même, et de la jeune fille de Balbec faire une ennuyeuse et docile captive. Oui, les murs de la prison n’avaient pas empêché cette influence de traverser ; peut-être même est-ce eux qui l’avaient produite. Ce n’était plus la même Albertine, parce qu’elle n’était pas, comme à Balbec, sans cesse en fuite sur sa bicyclette, introuvable à cause du nombre de petites plages où elle allait coucher chez des amies et où, d’ailleurs, ses mensonges la rendaient plus difficile à atteindre ; parce qu’enfermée chez moi, docile et seule, elle n’était même plus ce qu’à Balbec, quand j’avais pu la trouver, elle était sur la plage, cet être fuyant, prudent et fourbe, dont la présence se prolongeait de tant de rendez-vous qu’elle était habile à dissimuler, qui la faisaient aimer parce qu’ils faisaient souffrir, en qui, sous sa froideur avec les autres et ses réponses banales, on sentait le rendez-vous de la veille et celui dulendemain, et pour moi une pensée de dédain et de ruse ; parce que le vent de la mer ne gonflait plus ses vêtements ; parce que, surtout, je lui avais coupé les ailes, qu’elle avait cessé d’être une Victoire, qu’elle était une pesante esclave dont j’aurais voulu me débarrasser.

    Alors, pour changer le cours de mes pensées, plutôt que de commencer avec Albertine une partie de cartes ou de dames, je lui demandais de me faire un peu de musique. Je restais dans mon lit et elle allait s’asseoir au bout de la chambre devant le pianola, entre les portants de la bibliothèque. Elle choisissait des morceaux ou tout nouveaux ou qu’elle ne m’avait encore joués qu’une fois ou deux, car, commençant à me connaître, elle savait que je n’aimais proposer à mon attention que ce qui m’était encore obscur, heureux de pouvoir, au cours de ces exécutions successives, rejoindre les unes aux autres, grâce à la lumière croissante, mais hélas ! dénaturante et étrangère de mon intelligence, les lignes fragmentaires et interrompues de la construction, d’abord presque ensevelie dans la brume. Elle savait, et, je crois, comprenait, la joie que donnait, les premières fois, à mon esprit, ce travail de modelage d’une nébuleuse encore informe. Elle devinait qu’à la troisième ou quatrième exécution, mon intelligence, en ayant atteint, par conséquent mis à la même distance, toutes les parties, et n’ayant plus d’activité à déployer à leur égard, les avait réciproquement étendues et immobilisées sur un plan uniforme. Elle ne passait pas cependant encore à un nouveau morceau, car, sans peut-être bien se rendre compte du travail qui se faisait en moi, elle savait qu’au moment où le travail de mon intelligence était arrivé à dissiper le mystère d’une œuvre, il était bien rare que, par compensation, elle n’eût pas, au cours de sa tâche néfaste, attrapé telle ou telle réflexionprofitable. Et le jour où Albertine disait : « Voilà un rouleau que nous allons donner à Françoise pour qu’elle nous le fasse changer contre un autre », souvent il y avait pour moi sans doute un morceau de musique de moins dans le monde, mais une vérité de plus. Pendant qu’elle jouait, de la multiple chevelure d’Albertine je ne pouvais voir qu’une coque de cheveux noirs en forme de cœur, appliquée au long de l’oreille comme le nœud d’une infante de Velasquez. De même que le volume de cet Ange musicien était constitué par les trajets multiples entre les différents points du passé que son souvenir occupait en moi et ses différents sièges, depuis la vue jusqu’aux sensations les plus intérieures de mon être, qui m’aidaient à descendre dans l’intimité du sien, la musique qu’elle jouait avait aussi un volume, produit par la visibilité inégale des différentes phrases, selon que j’avais plus ou moins réussi à y mettre de la lumière et à rejoindre les unes aux autres les lignes d’une construction qui m’avait d’abord paru presque tout entière noyée dans le brouillard.

    Je m’étais si bien rendu compte qu’il serait absurde d’être jaloux de MlleVinteuil et de son amie, puisqu’Albertine, depuis son aveu, ne cherchait nullement à les voir, et de tous les projets de villégiature que nous avions formés, avait écarté d’elle-même Combray, si proche de Montjouvain, que, souvent, ce que je demandais à Albertine de me jouer, et sans que cela me fît souffrir, c’était de la musique de Vinteuil. Une seule fois, cette musique de Vinteuil avait été une cause indirecte de jalousie pour moi. En effet, Albertine qui savait que j’en avais entendu jouer chez Mme Verdurin par Morel, me parla, un soir, de celui-ci en me manifestant un vif désir d’aller l’entendre, de le connaître. C’était justement peu de temps après que j’avais appris l’existence de la lettre, involontairement interceptée par M. de Charlus, de Léa à Morel. Je me demandai si Léa n’avait pas parlé de lui à Albertine. Les mots de « grande sale », « grande vicieuse » me revenaient à l’esprit avec horreur. Mais, justement parce qu’ainsi la musique de Vinteuil fut liée douloureusement à Léa — non plus à Mlle Vinteuil et à son amie — quand la douleur causée par Léa fut apaisée, je pus dès lors entendre cette musique sans souffrance ; un mal m’avait guéri de la possibilité des autres. De cette musique de Vinteuil des phrases inaperçues chez Mme Verdurin, larves obscures alors indistinctes, devenaient d’éblouissantes architectures ; et certaines devenaient des amies, que j’avais à peine distinguées au début, qui, au mieux, m’avaient paru laides et dont je n’aurais jamais cru qu’elles fussent comme ces gens antipathiques au premier abord qu’on découvre seulement tels qu’ils sont une fois qu’on les connaît bien. Entre les deux états il y avait une vraie transmutation. D’autre part, des phrases, distinctes la première fois dans la musique entendue chez Mme Verdurin, mais que je n’avais pas alors reconnues là, je les identifiais maintenant avec des phrases des autres œuvres, comme cette phrase de la Variation religieuse pour orgue qui, chez Mme Verdurin, avait passé inaperçue pour moi dans le septuor, où pourtant, sainte qui avait descendu les degrés du sanctuaire, elle se trouvait mêlée aux fées familières du musicien. D’autre part, la phrase, qui m’avait paru trop peu mélodique, trop mécaniquement rythmée, de la joie titubante des cloches de midi, maintenant c’était celle que j’aimais le mieux, soit que je fusse habitué à sa laideur, soit que j’eusse découvert sa beauté. Cette réaction sur la déception que causent d’abord les chefs-d’œuvre, on peut, en effet, l’attribuer à un affaiblissement de l’impression initiale ou à l’effort nécessaire pour dégager la vérité. Deux hypothèses qui se représentent pour toutes les questions importantes : les questions de la réalité de l’Art, de la réalité de l’Éternité de l’âme ; c’est un choix qu’il faut faire entre elles ; et pour la musique de Vinteuil, ce choix se représentait à tout moment sous bien des formes. Par exemple, cette musique me semblait quelque chose de plus vrai que tous les livres connus. Par instants je pensais que cela tenait à ce que ce qui est senti par nous de la vie, ne l’étant pas sous forme d’idées, sa traduction littéraire, c’est-à-dire intellectuelle, en en rendant compte l’explique, l’analyse, mais ne le recompose pas comme la musique, où les sons semblent prendre l’inflexion de l’être, reproduire cette pointe intérieure et extrême des sensations qui est la partie qui nous donne cette ivresse spécifique que nous retrouvons de temps en temps et que, quand nous disons : « Quel beau temps ! quel beau soleil ! » nous ne faisons nullement connaître au prochain, en qui le même soleil et le même temps éveillent des vibrations toutes différentes. Dans la musique de Vinteuil, il y avait ainsi de ces visions qu’il est impossible d’exprimer et presque défendu de constater, puisque, quand, au moment de s’endormir, on reçoit la caresse de leur irréel enchantement, à ce moment même où la raison nous a déjà abandonnés, les yeux se scellent et, avant d’avoir eu le temps de connaître non seulement l’ineffable mais l’invisible, on s’endort. Il me semblait même, quand je m’abandonnais à cette hypothèse où l’art serait réel, que c’était même plus que la simple joie nerveuse d’un beau temps ou d’une nuit d’opium que la musique peut rendre : une ivresse plus réelle, plus féconde, du moins à ce que je pressentais. Il n’est pas possible qu’une sculpture, une musique qui donne une émotion qu’on sent plus élevée, plus pure, plus vraie, ne corresponde pas à une certaine réalité spirituelle. Elle en symbolise sûrement une, pour donner cette impression de profondeur et de vérité. Ainsi rien ne ressemblait plus qu’une telle phrase de Vinteuil à ce plaisir particulier que j’avais quelquefois éprouvé dans ma vie, par exemple devant les clochers de Martainville, certains arbres d’une route de Balbec ou, plus simplement, au début de cet ouvrage, en buvant une certaine tasse de thé.

    Sans pousser plus loin cette comparaison, je sentais que les rumeurs claires, les bruyantes couleurs que Vinteuil nous envoyait du monde où il composait promenaient devant mon imagination, avec insistance, mais trop rapidement pour qu’elle pût l’appréhender quelque chose que je pourrais comparer à la soierie embaumée d’un géranium. Seulement, tandis que, dans le souvenir, ce vague peut être sinon approfondi, du moins précisé, grâce à un repérage de circonstances qui expliquent pourquoi une certaine saveur a pu vous rappeler des sensations lumineuses, les sensations vagues données par Vinteuil, venant non d’un souvenir, mais d’une impression (comme celle des clochers de Martainville), il aurait fallu trouver, de la fragrance de géranium de sa musique, non une explication matérielle, mais l’équivalent profond, la fête inconnue et colorée (dont ses œuvres semblaient les fragments disjoints, les éclats aux cassures écarlates), le mode selon lequel il « entendait » et projetait hors de lui l’univers. Cette qualité inconnue d’un monde unique, et qu’aucun autre musicien ne nous avait jamais fait voir, peut-être était-ce en cela, disais-je à Albertine, qu’est la preuve la plus authentique du génie, bien plus que dans le contenu de l’œuvre elle-même. « Même en littérature ? me demandait Albertine. — Même en littérature. » Et repensant à la monotonie des œuvres de Vinteuil, j’expliquais à Albertine que les grands littérateurs n’ont jamais fait qu’une seule œuvre, ou plutôt n’ont jamais que réfracté à travers des milieux divers une même beauté qu’ils apportent au monde. « S’il n’était pas si tard, ma petite, lui disais-je, je vous montrerais cela chez tous les écrivains que vous lisez pendant que je dors, je vous montrerais la même identité que chez Vinteuil. Ces phrases-types, que vous commencez à reconnaître comme moi, ma petite Albertine, les mêmes dans la sonate, dans le septuor, dans les autres œuvres, ce serait, par exemple, si vous voulez, chez Barbey d’Aurevilly, une réalité cachée, révélée par une trace matérielle, la rougeur physiologique de l’Ensorcelée, d’Aimée de Spens, de la Clotte, la main du Rideau Cramoisi, les vieux usages, les vieilles coutumes, les vieux mots, les métiers anciens et singuliers derrière lesquels il y a le Passé, l’histoire orale faite par les pâtres du terroir, les nobles cités normandes parfumées d’Angleterre et jolies comme un village d’Écosse, la cause de malédictions contre lesquelles on ne peut rien, la Vellini, le Berger, une même sensation d’anxiété dans un passage, que ce soit la femme cherchant son mari dans une Vieille Maîtresse, ou le mari, dans l’Ensorcelée, parcourant la lande, et l’Ensorcelée elle-même au sortir de la messe. Ce sont encore des phrases types de Vinteuil que cette géométrie du tailleur de pierre dans les romans de Thomas Hardy. »

    Les phrases de Vinteuil me firent penser à la petite phrase et je dis à Albertine qu’elle avait été comme l’hymne national de l’amour de Swann et d’Odette, « les parents de Gilberte que vous connaissez. Vous m’avez dit qu’elle n’avait pas mauvais genre. Mais n’a-t-elle pas essayé d’avoir des relations avec vous ? Elle m’a parlé de vous. — Oui, comme ses parents la faisaient chercher en voiture au cours, par les trop mauvais temps, je crois qu’elle me ramena une fois et m’embrassa », dit-elle au bout d’un moment ; en riant et comme si c’était une confidence amusante. « Elle me demanda tout d’un coup si j’aimais les femmes. » (Mais si elle ne faisait que croire se rappeler que Gilberte l’avait ramenée, comment pouvait-elle dire avec tant de précision que Gilberte lui avait posé cette question bizarre ?) « Même, je ne sais quelle idée baroque me prit de la mystifier, je lui répondis que oui. » (On aurait dit qu’Albertine craignait que Gilberte m’eût raconté cela et qu’elle ne voulût pas que je constatasse qu’elle me mentait.) « Mais nous ne fîmes rien du tout. » (C’était étrange, si elles avaient échangé ces confidences, qu’elles n’eussent rien fait, surtout qu’avant cela même, elles s’étaient embrassées dans la voiture au dire d’Albertine.) « Elle m’a ramenée comme cela quatre ou cinq fois, peut-être un peu plus, et c’est tout. » J’eus beaucoup de peine à ne poser aucune question, mais, me dominant pour avoir l’air de n’attacher à tout cela aucune importance, je revins à Thomas Hardy. « Rappelez-vous les tailleurs de pierre dans Jude l’obscur, dans la Bien-Aimée, les blocs de pierres que le père extrait de l’île venant par bateaux s’entasser dans l’atelier du fils où elles deviennent statues ; dans les Yeux Bleus, le parallélisme des tombes, et aussi la ligne parallèle du bateau, et les wagons contigus où sont les deux amoureux, et la morte ; le parallélisme entre la Bien-Aimée où l’homme aime trois femmes et les Yeux Bleus où la femme aime trois hommes, etc., et enfin tous ces romans superposables les uns aux autres, comme les maisons verticalement entassées en hauteur sur le sol pierreux de l’île. Je ne peux pas vous parler comme cela en une minute des plus grands, mais vous verriez dans Stendhal un certain sentiment de l’altitude se liant à la vie spirituelle : le lieu élevé où Julien Sorel est prisonnier, la tour au haut de laquelle est enfermé Fabrice, le clocher où l’abbé Barnès s’occupe d’astrologie et d’où Fabrice jette un si beau coup d’œil. Vous m’avez dit que vous aviez vu certains tableaux de Vermeer, vous vous rendez bien compte que ce sont les fragments d’un même monde, que c’est toujours, quelque génie avec lequel ils soient recréés, la même table, le même tapis, la même femme, la même nouvelle et unique beauté, énigme à cette époque où rien ne lui ressemble ni ne l’explique, si on ne cherche pas à l’apparenter par les sujets, mais à dégager l’impression particulière que la couleur produit. Eh bien, cette beauté nouvelle, elle reste identique dans toutes les œuvres de Dostoïevski : la femme de Dostoïevski (aussi particulière qu’une femme de Rembrandt), avec son visage mystérieux, dont la beauté avenante se change brusquement comme si elle avait joué la comédie de la bonté, en une insolence terrible (bien qu’au fond il semble qu’elle soit plutôt bonne), n’est-ce pas toujours la même, que ce soit Nastasia Philipovna écrivant des lettres d’amour à Aglaé et lui avouant qu’elle la hait, ou, dans une visite entièrement identique à celle-là — à celle aussi où Nastasia Philipovna insulte les parents de Vania — Grouchenka, aussi gentille chez Katherina Ivanovna que celle-ci l’avait crue terrible, puis brusquement dévoilant sa méchanceté en insultant Katherina Ivanovna (bien que Grouchenka au fond soit bonne) ; Grouchenka, Nastasia, figures aussi originales, aussi mystérieuses, non pas seulement que les courtisanes de Carpaccio mais que la Bethsabée de Rembrandt. Comme, chez Vermeer, il y a création d’une certaine âme, d’une certaine couleur des étoffes et des lieux, il n’y a pas seulement, chez Dostoïevski, création d’être mais de demeures, et la maison de l’Assassinat, dans Crime et Châtiment, avec son dvornik, n’est-elle pas presque aussi merveilleuse que le chef-d’œuvre de la maison de l’Assassinat dans Dostoïevski, cette sombre, et si longue, et si haute, et si vaste maison de Rogojine où il tue Nastasia Philipovna ? Cette beauté nouvelle et terrible d’une maison, cette beauté nouvelle et mixte d’un visage de femme, voilà ce que Dostoïevski a apporté d’unique au monde, et les rapprochements que des critiques littéraires peuvent faire entre lui et Gogol, ou entre lui et Paul de Kock, n’ont aucun intérêt, étant extérieurs à cette beauté secrète. Du reste, si je t’ai dit que c’est de roman à roman la même scène, c’est au sein d’un même roman que les mêmes scènes, les mêmes personnages se reproduisent si le roman est très long. Je pourrais te le montrer facilement dans la Guerre et la Paix, et certaine scène dans une voiture… — Je n’avais pas voulu vous interrompre, mais puisque je vois que vous quittez Dostoïevski, j’avais peur d’oublier. Mon petit, qu’est-ce que vous avez voulu dire l’autre jour quand vous m’avez dit : « C’est comme le côté Dostoïevski de Mme de Sévigné. » Je vous avoue que je n’ai pas compris. Cela me semble tellement différent. — Venez, petite fille, que je vous embrasse pour vous remercier de vous rappeler si bien ce que je dis, vous retournerez au pianola après. Et j’avoue que ce que j’avais dit là était assez bête. Mais je l’avais dit pour deux raisons. La première est une raison particulière. Il est arrivé que Mme de Sévigné, comme Elstir, comme Dostoïevski, au lieu de présenter les choses dans l’ordre logique, c’est-à-dire en commençant par la cause, nous montre d’abord l’effet, l’illusion qui nous frappe. C’est ainsi que Dostoïevski présente ses personnages. Leurs actions nous apparaissent aussi trompeuses que ces effets d’Elstir où la mer a l’air d’être dans le ciel. Nous sommes tout étonnés d’apprendre que cet homme sournois est au fond excellent, ou le contraire. — Oui, mais un exemple pour Mme de Sévigné. — J’avoue, lui répondis-je en riant, que c’est très tiré par les cheveux, mais enfin je pourrais trouver des exemples. — Mais est-ce qu’il a jamais assassiné quelqu’un, Dostoïevski ? Les romans que je connais de lui pourraient tous s’appeler l’Histoire d’un crime. C’est une obsession chez lui, ce n’est pas naturel qu’il parle toujours de ça. — Je ne crois pas, ma petite Albertine, je connais mal sa vie. Il est certain que, comme tout le monde, il a connu le péché, sous une forme ou sous une autre, et probablement sous une forme que les lois interdisent. En ce sens-là, il devait être un peu criminel, comme ses héros, qui ne le sont d’ailleurs pas tout à fait, qu’on condamne avec des circonstances atténuantes. Et ce n’était même peut-être pas la peine qu’il fût criminel. Je ne suis pas romancier ; il est possible que les créateurs soient tentés par certaines formes de vie qu’ils n’ont pas personnellement éprouvées. Si je vais avec vous à Versailles, comme nous avons convenu, je vous montrerai le portrait de l’honnête homme par excellence, du meilleur des maris, Choderlos de Laclos, qui a écrit le plus effroyablement pervers des livres, et, juste en face, celui de Mme de Genlis qui écrivit des contes moraux et ne se contenta pas de tromper la duchesse d’Orléans, mais la supplicia en détournant d’elle ses enfants. Je reconnais tout de même que chez Dostoïevski cette préoccupation de l’assassinat a quelque chose d’extraordinaire et qui me le rend très étranger. Je suis déjà stupéfait quand j’entends Baudelaire dire :

    Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie
    N’ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
    Le canevas banal de nos piteux destins,
    C’est que notre âme, hélas ! n’est pas assez hardie.

    Mais je peux au moins croire que Baudelaire n’est pas sincère. Tandis que Dostoïevski… Tout cela me semble aussi loin de moi que possible, à moins que j’aie en moi des parties que j’ignore, car on ne se réalise que successivement. Chez Dostoïevski je trouve des puits excessivement profonds, mais sur quelques points isolés de l’âme humaine. Mais c’est un grand créateur. D’abord, le monde qu’il peint a vraiment l’air d’avoir été créé par lui. Tous ces bouffons qui reviennent sans cesse, tous ces Lebedev, Karamazoff, Ivolguine, Segreff, cet incroyable cortège, c’est une humanité plus fantastique que celle qui peuple la Ronde de Nuit de Rembrandt. Et peut-être n’est-elle fantastique que de la même manière, par l’éclairage et le costume, et est-elle, au fond, courante. En tous cas elle est à la fois pleine de vérités profondes et uniques, n’appartenant qu’à Dostoïevski. Cela a presque l’air, ces bouffons, d’un emploi qui n’existe plus, comme certains personnages de la comédie antique, et pourtant comme ils révèlent des aspects vrais de l’âme humaine ! Ce qui m’assomme, c’est la manière solennelle dont on parle et dont on écrit sur Dostoïevski. Avez-vous remarqué le rôle que l’amour-propre et l’orgueil jouent chez ses personnages ? On dirait que pour lui l’amour et la haine la plus éperdue, la bonté et la traîtrise, la timidité et l’insolence, ne sont que deux états d’une même nature, l’amour-propre, l’orgueil empêchant Aglaé, Nastasia, le Capitaine dont Mitia tire la barbe, Krassotkine, l’ennemi-ami d’Alioscha, de se montrer tels qu’ils sont en réalité. Mais il y a encore bien d’autres grandeurs. Je connais très peu de ses livres. Mais n’est-ce pas un motif sculptural et simple, digne de l’art le plus antique, une frise interrompue et reprise où se dérouleraient la Vengeance et l’Expiation, que le crime du père Karamazoff engrossant la pauvre folle, le mouvement mystérieux, animal, inexpliqué, par lequel la mère, étant à son insu l’instrument des vengeances du destin, obéissant aussi obscurément à son instinct de mère, peut-être à un mélange de ressentiment et de reconnaissance physique pour le violateur, va accoucher chez le père Karamazoff ? Ceci, c’est le premier épisode, mystérieux, grand, auguste, comme une création de la Femme dans les sculptures d’Orvieto. Et en réplique, le second épisode, plus de vingt ans après, le meurtre du père Karamazoff, l’infamie sur la famille Karamazoff par ce fils de la folle, Smerdiakoff, suivi peu après d’un même acte aussi mystérieusement sculptural et inexpliqué, d’une beauté aussi obscure et naturelle que l’accouchement dans le jardin du père Karamazoff, Smerdiakoff se pendant, son crime accompli. Quant à Dostoïevski, je ne le quittais pas tant que vous croyez en parlant de Tolstoï, qui l’a beaucoup imité. Chez Dostoïevski il y a, concentré et grognon, beaucoup de ce qui s’épanouira chez Tolstoï. Il y a, chez Dostoïevski, cette maussaderie anticipée des primitifs que les disciples éclairciront. — Mon petit, comme c’est assommant que vous soyez si paresseux. Regardez comme vous voyez la littérature d’une façon plus intéressante qu’on ne nous la faisait étudier ; les devoirs qu’on nous faisait faire sur Esther : « Monsieur », vous vous rappelez », me dit-elle en riant, moins pour se moquer de ses maîtres et d’elle-même que pour le plaisir de retrouver dans sa mémoire, dans notre mémoire commune, un souvenir déjà un peu ancien. Mais tandis qu’elle me parlait, et comme je pensais à Vinteuil, à son tour c’était l’autre hypothèse, l’hypothèse matérialiste, celle du néant, qui se présentait à moi. Je me mettais à douter, je me disais qu’après tout il se pourrait que, si les phrases de Vinteuil semblaient l’expression de certains états de l’âme, analogues à celui que j’avais éprouvé en goûtant la madeleine trempée dans la tasse de thé, rien ne m’assurait que le vague de tels états fût une marque de leur profondeur, mais seulement de ce que nous n’avons pas encore su les analyser, qu’il n’y aurait donc rien de plus réel en eux que dans d’autres. Pourtant ce bonheur, ce sentiment de certitude dans le bonheur pendant que je buvais la tasse de thé, que je respirais aux Champs-Élysées une odeur de vieux bois, ce n’était pas une illusion. En tous cas, me disait l’esprit du doute, même si ces états sont dans la vie plus profonds que d’autres, et sont inanalysables à cause de cela même, parce qu’ils mettent en jeu trop de forces dont nous ne nous sommes pas encore rendu compte, le charme de certaines phrases de Vinteuil fait penser à eux parce qu’il est lui aussi inanalysable, mais cela ne prouve pas qu’il ait la même profondeur ; la beauté d’une phrase de musique pure paraît facilement l’image ou, du moins, la parente d’une impression intellectuelle que nous avons eue, mais simplement parce qu’elle est inintellectuelle. Et pourquoi, alors, croyons-nous particulièrement profondes ces phrases mystérieuses qui hantent certains ouvrages et ce septuor de Vinteuil ?

    Ce n’était pas, du reste, que de la musique de lui que me jouait Albertine ; le pianola était par moments pour nous comme une lanterne magique scientifique (historique et géographique), et sur les murs de cette chambre de Paris, pourvue d’inventions plus modernes que celle de Combray, je voyais, selon qu’Albertine jouait du Rameau ou du Borodine, s’étendre tantôt une tapisserie du xviiie siècle semée d’Amours sur un fond de roses, tantôt la steppe orientale où les sonorités s’étouffent dans l’illimité des distances et le feutrage de la neige. Et ces décorations fugitives étaient, d’ailleurs, les seules de ma chambre, car si, au moment où j’avais hérité de ma tante Léonie, je m’étais promis d’avoir des collections comme Swann, d’acheter des tableaux, des statues, tout mon argent passait à avoir des chevaux, une automobile, des toilettes pour Albertine. Mais ma chambre ne contenait-elle pas une œuvre d’art plus précieuse que toutes celles-là ? C’était Albertine elle-même. Je la regardais. C’était étrange pour moi de penser que c’était elle, elle que j’avais crue si longtemps impossible même à connaître, qui aujourd’hui, bête sauvage domestiquée, rosier à qui j’avais fourni le tuteur, le cadre, l’espalier de sa vie, était ainsi assise, chaque jour, chez elle, près de moi, devant le pianola, adossée à ma bibliothèque. Ses épaules, que j’avais vues baissées et sournoises quand elle rapportait les clubs de golf, s’appuyaient à mes livres. Ses belles jambes, que le premier jour j’avais imaginées avec raison avoir manœuvré pendant toute son adolescence les pédales d’une bicyclette, montaient et descendaient tour à tour sur celles du pianola, où Albertine, devenue d’une élégance qui me la faisait sentir plus à moi, parce que c’était de moi qu’elle lui venait, posait ses souliers en toile d’or. Ses doigts, jadis familiers du guidon, se posaient maintenant sur les touches comme ceux d’une sainte Cécile. Son cou dont le tour, vu de mon lit, était plein et fort, à cette distance et sous la lumière de la lampe paraissait plus rose, moins rose pourtant que son visage incliné de profil, auquel mes regards, venant des profondeurs de moi-même, chargés de souvenirs et brûlants de désir, ajoutaient un tel brillant, une telle intensité de vie que son relief semblait s’enlever et tourner avec la même puissance presque magique que le jour, à l’hôtel de Balbec, où ma vue était brouillée par mon trop grand désir de l’embrasser ; j’en prolongeais chaque surface au delà de ce que j’en pouvais voir et sous ce qui me le cachait et ne me faisait que mieux sentir — paupières qui fermaient à demi les yeux, chevelure qui cachait le haut des joues — le relief de ces plans superposés. Ses yeux luisaient comme, dans un minerai où l’opale est encore engainée, les deux plaques seules encore polies, qui, devenues plus brillantes que du métal, font apparaître, au milieu de la matière aveugle qui les surplombe, comme les ailes de soie mauve d’un papillon qu’on aurait mis sous verre. Ses cheveux, noirs et crespelés, montrant des ensembles différents selon qu’elle se tournait vers moi pour me demander ce qu’elle devait jouer, tantôt une aile magnifique, aiguë à sa pointe, large à sa base, noire, empennée et triangulaire, tantôt tressant le relief de leurs boucles en une chaîne puissante et variée, pleine de crêtes, de lignes de partage, de précipices, avec leur fouetté si riche et si multiple, semblaient dépasser la variété que réalise habituellement la nature et répondre plutôt au désir d’un sculpteur qui accumule les difficultés pour faire valoir la souplesse, la fougue, le fondu, la vie de son exécution, et faisaient ressortir davantage, en les interrompant pour les recouvrir, la courbe animée et comme la rotation du visage lisse et rose, du mat verni d’un bois peint. Et par contraste avec tant de relief, par l’harmonie aussi qui les unissait à elle, qui avait adapté son attitude à leur forme et à leur utilisation, le pianola qui la cachait à demi comme un buffet d’orgues, la bibliothèque, tout ce coin de la chambre semblait réduit à n’être plus que le sanctuaire éclairé, la crèche de cet ange musicien, œuvre d’art qui, tout à l’heure, par une douce magie, allait se détacher de sa niche et offrir à mes baisers sa substance précieuse et rose. Mais non, Albertine n’était nullement pour moi une œuvre d’art. Je savais ce que c’était qu’admirer une femme d’une façon artistique, j’avais connu Swann. De moi-même, d’ailleurs, j’étais, de n’importe quelle femme qu’il s’agît, incapable de le faire, n’ayant aucune espèce d’esprit d’observation extérieure, ne sachant jamais ce qu’était ce que je voyais, et j’étais émerveillé quand Swann ajoutait rétrospectivement une dignité artistique — en la comparant, comme il se plaisait à le faire galamment devant elle-même, à quelque portrait de Luini ; en retrouvant, dans sa toilette, la robe ou les bijoux d’un tableau de Giorgione — à une femme qui m’avait semblé insignifiante. Rien de tel chez moi. Le plaisir et la peine qui me venaient d’Albertine ne prenaient jamais, pour m’atteindre, le détour du goût et de l’intelligence ; même, pour dire vrai, quand je commençais à regarder Albertine comme un ange musicien, merveilleusement patiné et que je me félicitais de posséder, elle ne tardait pas à me devenir indifférente, je m’ennuyais bientôt auprès d’elle, mais ces instants-là duraient peu : on n’aime que ce en quoi on poursuit quelque chose d’inaccessible, on n’aime que ce qu’on ne possède pas, et, bien vite, je me remettais à me rendre compte que je ne possédais pas Albertine. Dans ses yeux je voyais passer tantôt l’espérance, tantôt le souvenir, peut-être le regret, de joies que je ne devinais pas, auxquelles, dans ce cas, elle préférait renoncer plutôt que de me les dire, et que, n’en saisissant que certaines lueurs dans ses prunelles, je n’apercevais pas plus que le spectateur qu’on n’a pas laissé entrer dans la salle et qui, collé au carreau vitré de la porte, ne peut rien apercevoir de ce qui se passe sur la scène. Je ne sais si c’était le cas pour elle, mais c’est une étrange chose, comme un témoignage, chez les plus incrédules, d’une croyance au bien, que cette persévérance dans le mensonge qu’ont tous ceux qui nous trompent. On aurait beau leur dire que leur mensonge fait plus de peine que l’aveu, ils auraient beau s’en rendre compte, qu’ils mentiraient encore l’instant d’après, pour rester conformes à ce qu’ils nous ont dit d’abord que nous étions pour eux. C’est ainsi qu’un athée qui tient à la vie se fait tuer pour ne pas donner un démenti à l’idée qu’on a de sa bravoure. Pendant ces heures, quelquefois je voyais flotter sur elle, dans ses regards, dans sa moue, dans son sourire, le reflet de ces spectacles intérieurs dont la contemplation la faisait, ces soirs-là, dissemblable, éloignée de moi à qui ils étaient refusés. « À quoi pensez-vous, ma chérie ? — Mais à rien. » Quelquefois, pour répondre à ce reproche que je lui faisais de ne me rien dire, tantôt elle me disait des choses qu’elle n’ignorait pas que je savais aussi bien que tout le monde (comme ces hommes d’État qui ne vous annonceraient pas la plus petite nouvelle, mais vous parlent, en revanche, de celle qu’on a pu lire dans les journaux de la veille), tantôt elle me racontait sans précision aucune, en des sortes de fausses confidences, des promenades en bicyclette qu’elle faisait à Balbec, l’année avant de me connaître. Et comme si j’avais deviné juste autrefois, en inférant de là qu’elle devait être une jeune fille très libre, faisant de très longues parties, l’évocation qu’elle faisait de ces promenades insinuait entre les lèvres d’Albertine ce même mystérieux sourire qui m’avait séduit les premiers jours sur la digue de Balbec. Elle me parlait aussi de ses promenades qu’elle avait faites, avec des amies, dans la campagne hollandaise, de ses retours, le soir, à Amsterdam, à des heures tardives, quand une foule compacte et joyeuse de gens qu’elles connaissait presque tous emplissait les rues, les bords des canaux, dont je croyais voir se refléter dans les yeux brillants d’Albertine, comme dans les glaces incertaines d’une rapide voiture, les feux innombrables et fuyants. Comme la soi-disant curiosité esthétique mériterait plutôt le nom d’indifférence auprès de la curiosité douloureuse, inlassable, que j’avais des lieux où Albertine avait vécu, de ce qu’elle avait pu faire tel soir, des sourires, des regards qu’elle avait eus, des mots qu’elle avait dits, des baisers qu’elle avait reçus ! Non, jamais la jalousie que j’avais eue un jour de Saint-Loup, si elle avait persisté, ne m’eût donné cette immense inquiétude. Cet amour entre femmes était quelque chose de trop inconnu, dont rien ne permettait d’imaginer avec certitude, avec justesse, les plaisirs, la qualité. Que de gens, que de lieux (même qui ne la concernaient pas directement, de vagues lieux de plaisir où elle avait pu en goûter), que de milieux (où il y a beaucoup de monde, où on est frôlé) Albertine — comme une personne qui, faisant passer sa suite, toute une société, au contrôle devant elle, la fait entrer au théâtre — du seuil de mon imagination ou de mon souvenir, où je ne me souciais pas d’eux, avait introduits dans mon cœur ! Maintenant, la connaissance que j’avais d’eux était interne, immédiate, spasmodique, douloureuse. L’amour c’est l’espace et le temps rendus sensibles au cœur.

    Et peut-être, pourtant, entièrement fidèle je n’eusse pas souffert d’infidélités que j’eusse été incapable de concevoir, mais ce qui me torturait à imaginer chez Albertine, c’était mon propre désir perpétuel de plaire à de nouvelles femmes, d’ébaucher de nouveaux romans ; c’était de lui supposer ce regard que je n’avais pu, l’autre jour, même à côté d’elle, m’empêcher de jeter sur les jeunes cyclistes assises aux tables du bois de Boulogne. Comme il n’est de connaissance, on peut presque dire qu’il n’est de jalousie que de soi-même. L’observation compte peu. Ce n’est que du plaisir ressenti par soi-même qu’on peut tirer savoir et douleur.

    Par instants, dans les yeux d’Albertine, dans la brusque inflammation de son teint, je sentais comme un éclair de chaleur passer furtivement dans des régions plus inaccessibles pour moi que le ciel, et où évoluaient les souvenirs, à moi inconnus, d’Albertine. Alors cette beauté qu’en pensant aux années successives où j’avais connu Albertine, soit sur la plage de Balbec, soit à Paris, je lui avais trouvée depuis peu, et qui consistait en ce que mon amie se développait sur tant de plans et contenait tant de jours écoulés, cette beauté prenait pour moi quelque chose de déchirant. Alors sous ce visage rosissant je sentais se creuser, comme un gouffre, l’inexhaustible espace des soirs où je n’avais pas connu Albertine. Je pouvais bien prendre Albertine sur mes genoux, tenir sa tête dans mes mains ; je pouvais la caresser, passer longuement mes mains sur elle, mais, comme si j’eusse manié une pierre qui enferme la salure des océans immémoriaux ou le rayon d’une étoile, je sentais que je touchais seulement l’enveloppe close d’un être qui, par l’intérieur, accédait à l’infini. Combien je souffrais de cette position où nous a réduits l’oubli de la nature qui, en instituant la division des corps, n’a pas songé à rendre possible l’interpénétration des âmes (car si son corps était au pouvoir du mien, sa pensée échappait aux prises de ma pensée). Et je me rendais compte qu’Albertine n’était pas même, pour moi, la merveilleuse captive dont j’avais cru enrichir ma demeure, tout en y cachant aussi parfaitement sa présence, même à ceux qui venaient me voir et qui ne la soupçonnaient pas, au bout du couloir, dans la chambre voisine, que ce personnage dont tout le monde ignorait qu’il tenait enfermée dans une bouteille la Princesse de la Chine ; m’invitant, sous une forme pressante, cruelle et sans issue, à la recherche du passé, elle était plutôt comme une grande déesse du Temps. Et s’il a fallu que je perdisse pour elle des années, ma fortune — et pourvu que je puisse me dire, ce qui n’est pas sûr, hélas, qu’elle n’y a, elle, pas perdu — je n’ai rien à regretter. Sans doute la solitude eût mieux valu, plus féconde, moins douloureuse. Mais si j’avais mené la vie de collectionneur que me conseillait Swann (que me reprochait de ne pas connaître M. de Charlus, quand, avec un mélange d’esprit, d’insolence et de goût, il me disait : « Comme c’est laid chez vous ! »), quelles statues, quels tableaux longuement poursuivis, enfin possédés, ou même, à tout mettre au mieux, contemplés avec désintéressement, m’eussent — comme la petite blessure qui se cicatrisait assez vite, mais que la maladresse inconsciente d’Albertine, des indifférents, ou de mes propres pensées, ne tardait pas à rouvrir — donné accès hors de soi-même, sur ce chemin de communication privé, mais qui donne sur la grande route où passe ce que nous ne connaissons que du jour où nous en avons souffert, la vie des autres ?

    Quelquefois il faisait un si beau clair de lune, qu’une heure après qu’Albertine était couchée, j’allais jusqu’à son lit pour lui dire de regarder la fenêtre. Je suis sûr que c’est pour cela que j’allais dans sa chambre, et non pour m’assurer qu’elle y était bien. Quelle apparence qu’elle pût et souhaitât s’en échapper ? Il eût fallu une collusion invraisemblable avec Françoise. Dans la chambre sombre, je ne voyais rien que, sur la blancheur de l’oreiller, un mince diadème de cheveux noirs. Mais j’entendais la respiration d’Albertine. Son sommeil était si profond que j’hésitais d’abord à aller jusqu’au lit. Puis, je m’asseyais au bord. Le sommeil continuait de couler avec le même murmure. Ce qui est impossible à dire, c’est à quel point ses réveils étaient gais. Je l’embrassais, je la secouais. Aussitôt elle s’arrêtait de dormir, mais, sans même l’intervalle d’un instant, éclatait de rire, me disant, en nouant ses bras à mon cou : « J’étais justement en train de me demander si tu ne viendrais pas », et elle riait tendrement de plus belle. On aurait dit que sa tête charmante, quand elledormait, n’était pleine que de gaîté, de tendresse et de rire. Et en l’éveillant j’avais seulement, comme quand on ouvre un fruit, fait fuser le jus jaillissant qui désaltère.

    L’hiver cependant finissait ; la belle saison revint, et souvent, comme Albertine venait seulement de me dire bonsoir, ma chambre, mes rideaux, le mur au-dessus des rideaux étant encore tout noirs, dans le jardin des religieuses voisines j’entendais, riche et précieuse dans le silence comme un harmonium d’église, la modulation d’un oiseau inconnu qui, sur le mode lydien, chantait déjà matines, et au milieu de mes ténèbres mettait la riche note éclatante du soleil qu’il voyait. Une fois même, nous entendîmes tout d’un coup la cadence régulière d’un appel plaintif. C’étaient les pigeons qui commençaient à roucouler. « Cela prouve qu’il fait déjà jour », dit Albertine ; et le sourcil presque froncé, comme si elle manquait, en vivant chez moi, les plaisirs de la belle saison : « Le printemps est commencé pour que les pigeons soient revenus. » La ressemblance entre leur roucoulement et le chant du coq était aussi profonde et aussi obscure que, dans le septuor de Vinteuil, la ressemblance entre le thème de l’adagio et celui du dernier morceau, qui est bâti sur le même thème-clef que le premier, mais tellement transformé par les différences de tonalité, de mesure, que le public profane, s’il ouvre un ouvrage sur Vinteuil, est étonné de voir qu’ils sont bâtis tous trois sur les quatre mêmes notes, quatre notes qu’il peut, d’ailleurs, jouer d’un doigt au piano sans retrouver aucun des trois morceaux. Tel ce mélancolique morceau exécuté par les pigeons était une sorte de chant du coq en mineur, qui ne s’élevait pas vers le ciel, ne montait pas verticalement, mais, régulier comme le braiment d’un âne, enveloppé de douceur, allait d’un pigeon à l’autre sur une même ligne horizontale, et jamais ne se redressait, ne changeait sa plainte latérale en ce joyeux appel qu’avaient poussé tant de fois l’allegro de l’introduction et le finale.

    Bientôt les nuits raccourcirent davantage, et avant les heures anciennes du matin, je voyais déjà dépasser des rideaux de ma fenêtre la blancheur quotidiennement accrue du jour. Si je me résignais à laisser encore mener à Albertine cette vie, où, malgré ses dénégations, je sentais qu’elle avait l’impression d’être prisonnière, c’était seulement parce que chaque jour j’étais sûr que le lendemain je pourrais me mettre, en même temps qu’à travailler, à me lever, à sortir, à préparer un départ pour quelque propriété que nous achèterions et où Albertine pourrait mener plus librement, et sans inquiétude pour moi, la vie de campagne ou de mer, de navigation ou de chasse, qui lui plairait. Seulement, le lendemain, ce temps passé que j’aimais et détestais tour à tour en Albertine, il arrivait que (comme, quand il est le présent, entre lui et nous, chacun, par intérêt, ou politesse, ou pitié, travaille à tisser un rideau de mensonges que nous prenons pour la réalité), rétrospectivement, une des heures qui le composaient, et même de celles que j’avais cru connaître, me présentait tout d’un coup un aspect qu’on n’essayait plus de me voiler et qui était alors tout différent de celui sous lequel elle m’était apparue. Derrière tel regard, à la place de la bonne pensée que j’avais cru y voir autrefois, c’était un désir insoupçonné jusque-là qui se révélait, m’aliénant une nouvelle partie de ce cœur d’Albertine que j’avais cru assimilé au mien. Par exemple, quand Andrée avait quitté Balbec, au mois de juillet, Albertine ne n’avait jamais dit qu’elle dût bientôt la revoir, et je pensais qu’elle l’avait revue même plus tôt qu’elle n’eût cru, puisque, à cause de la grande tristesse que j’avais eue à Balbec, cette nuit du 14 septembre, elle m’avait fait ce sacrifice de ne pas y rester et de revenir tout de suite à Paris. Quand elle était arrivée, le 15, je lui avais demandé d’aller voir Andrée et lui avais dit : « A-t-elle été contente de vous revoir ? » Or un jour, Mme Bontemps était venue pour apporter quelque chose à Albertine ; je la vis un instant et lui dis qu’Albertine était sortie avec Andrée : « Elles sont allées se promener dans la campagne. — Oui, me répondit Mme Bontemps. Albertine n’est pas difficile en fait de campagne. Ainsi, il y a trois ans, tous les jours il fallait aller aux Buttes-Chaumont. » À ce nom de Buttes-Chaumont, où Albertine m’avait dit n’être jamais allée, ma respiration s’arrêta un instant. La réalité est le plus habile des ennemis. Elle prononce ses attaques sur les points de notre cœur où nous ne les attendions pas, et où nous n’avions pas préparé de défense. Albertine avait-elle menti à sa tante, alors, en lui disant qu’elle allait tous les jours aux Buttes-Chaumont ? à moi, depuis, en me disant qu’elle ne les connaissait pas ? « Heureusement, ajouta Mme Bontemps, que cette pauvre Andrée va bientôt partir pour une campagne plus vivifiante, pour la vraie campagne, elle en a besoin, elle a si mauvaise mine. Il est vrai qu’elle n’a pas eu cet été le temps d’air qui lui est nécessaire. Pensez qu’elle a quitté Balbec à la fin de juillet, croyant revenir en septembre, et, comme son frère s’est démis le genou, elle n’a pas pu revenir. » Alors Albertine l’attendait à Balbec et me l’avait caché. Il est vrai que c’était d’autant plus gentil de m’avoir proposé de revenir. À moins que… « Oui, je me rappelle qu’Albertine m’avait parlé de cela (ce n’était pas vrai). Quand donc a eu lieu cet accident ? Tout cela est un peu brouillé dans ma tête. — Mais, à mon sens, il a eu lieu juste à point, car un jour plus tard, la location de la villa était commencée et la grand’mère d’Andrée aurait été obligée de payer un mois inutile. Il s’est cassé la jambe le 14 septembre, elle a eu le temps de télégraphier à Albertine, le 15 au matin, qu’elle ne viendrait pas, et Albertine de prévenir l’agence. Un jour plus tard, cela courait jusqu’au 15 octobre. » Ainsi sans doute, quand Albertine, changeant d’avis, m’avait dit : « Partons ce soir », ce qu’elle voyait c’était un appartement, celui de la grand’mère d’Andrée, où, dès notre retour, elle allait pouvoir retrouver l’amie que, sans que je m’en doutasse, elle avait cru revoir bientôt à Balbec. Les paroles si gentilles, pour revenir avec moi, qu’elle avait eues, en contraste avec son opiniâtre refus d’un peu avant, j’avais cherché à les attribuer à un revirement de son bon cœur. Elles étaient tout simplement le reflet d’un changement intervenu dans une situation que nous ne connaissons pas, et qui est tout le secret de la variation de la conduite des femmes qui ne nous aiment pas. Elles nous refusent obstinément un rendez-vous pour le lendemain, parce qu’elles sont fatiguées, parce que leur grand-père exige qu’elles dînent chez lui. « Mais venez après », insistons-nous. « Il me retient très tard. Il pourra me raccompagner. » Simplement elles ont un rendez-vous avec quelqu’un qui leur plaît. Soudain celui-ci n’est plus libre. Et elles viennent nous dire leur regret de nous avoir fait de la peine, qu’envoyant promener leur grand-père, elles resteront auprès de nous, ne tenant à rien d’autre. J’aurais dû reconnaître ces phrases dans le langage que m’avait tenu Albertine, le jour de mon départ de Balbec ; mais, pour interpréter ce langage, j’aurais dû me souvenir alors de deux traits particuliers du caractère d’Albertine qui me revenaient maintenant à l’esprit, l’un pour me consoler, l’autre pour me désoler, car nous trouvons de tout dans notre mémoire ; elle est une espèce de pharmacie, de laboratoire de chimie, où on met, au hasard, la main tantôt sur une drogue calmante, tantôt sur un poison dangereux. Le premier trait, le consolant, fut cette habitude de faire servir une même action au plaisir de plusieurs personnes, cette utilisation multiple de ce qu’elle faisait, qui était caractéristique chez Albertine. C’était bien dans son caractère, revenant à Paris (le fait qu’Andrée ne revenait pas pouvait lui rendre incommode de rester à Balbec sans que cela signifiât qu’elle ne pouvait pas se passer d’Andrée), de tirer de ce seul voyage une occasion de toucher deux personnes qu’elle aimait sincèrement : moi, en me faisant croire que c’était pour ne pas me laisser seul, pour que je ne souffrisse pas, par dévouement pour moi ; Andrée, en la persuadant que, du moment qu’elle ne venait pas à Balbec, elle ne voulait pas y rester un instant de plus, qu’elle n’avait prolongé son séjour que pour la voir, et qu’elle accourait dans l’instant vers elle. Or le départ d’Albertine avec moi succédait, en effet, d’une façon si immédiate, d’une part à mon chagrin, à mon désir de revenir à Paris, d’autre part à la dépêche d’Andrée, qu’il était tout naturel qu’Andrée et moi, ignorant respectivement, elle mon chagrin, moi sa dépêche, nous eussions pu croire que le départ d’Albertine était l’effet de la seule cause que chacun de nous connût et qu’il suivait, en effet, à si peu d’heures de distance et si inopinément. Et dans ce cas, je pouvais encore croire que m’accompagner avait été le but réel d’Albertine, qui n’avait pas voulu négliger pourtant une occasion de s’en faire un titre à la gratitude d’Andrée. Mais malheureusement je me rappelai presque aussitôt un autre trait de caractère d’Albertine, et qui était la vivacité avec laquelle la saisissait la tentation irrésistible d’un plaisir. Or je me rappelais, quand elle eut décidé de partir, quelle impatience elle avait d’arriver au train, comme elle avait bousculé le Directeur qui, en cherchant à nous retenir, aurait pu nous faire manquer l’omnibus, les haussements d’épaules de connivence qu’elle me faisait et dont j’avais été si touché, quand, dans le tortillard, M. de Cambremer nous avait demandé si nous ne pouvions pas « remettre à huitaine ». Oui, ce qu’elle voyait devant ses yeux à ce moment-là, ce qui la rendait si fiévreuse de partir, ce qu’elle était impatiente de retrouver, c’était cet appartement inhabité que j’avais vu une fois, appartenant à la grand’mère d’Andrée, laissé à la garde d’un vieux valet de chambre, appartement luxueux, en plein midi, mais si vide, si silencieux que le soleil avait l’air de mettre des housses sur le canapé, sur les fauteuils de la chambre où Albertine et Andrée demanderaient au gardien respectueux, peut-être naïf, peut-être complice, de les laisser se reposer. Je la voyais tout le temps maintenant, vide, avec un lit ou un canapé, cette chambre, où, chaque fois qu’Albertine avait l’air pressé et sérieux, elle partait pour retrouver son amie, sans doute arrivée avant elle parce qu’elle était plus libre. Je n’avais jamais pensé jusque-là à cet appartement qui, maintenant, avait pour moi une horrible beauté. L’inconnu de la vie des êtres est comme celui de la nature, que chaque découverte scientifique ne fait que reculer mais n’annule pas. Un jaloux exaspère celle qu’il aime en la privant de mille plaisirs sans importance, mais ceux qui sont le fond de la vie de celle-ci, elle les abrite là où, dans les moments où son intelligence croit montrer le plus de perspicacité et où les tiers le renseignent le mieux, il n’a pas idée de chercher. Enfin, du moins, Andrée allait partir. Mais je ne voulais pas qu’Albertine pût me mépriser comme ayant été dupe d’elle et d’Andrée. Un jour ou l’autre, je le lui dirais. Et ainsi je la forcerais peut-être à me parler plus franchement, en lui montrant que j’étais informé tout de même des choses qu’elle me cachait. Mais je ne voulais pas lui parler de cela encore, d’abord parce que, si près de la visite de sa tante, elle eût compris d’où me venait mon information, eût tari cette source et n’en eût pas redouté d’inconnues. Ensuite parce que je ne voulais pas risquer, tant que je ne serais pas absolument certain de garder Albertine aussi longtemps que je voudrais, de causer en elle trop de colères qui auraient pu avoir pour effet de lui faire désirer me quitter. Il est vrai que, si je raisonnais, cherchais la vérité, pronostiquais l’avenir d’après ses paroles, lesquelles approuvaient toujours tous mes projets, exprimaient combien elle aimait cette vie, combien sa claustration la privait peu, je ne doutais pas qu’elle restât toujours auprès de moi. J’en étais même fort ennuyé, je sentais m’échapper la vie, l’univers, auxquels je n’avais jamais goûté, échangés contre une femme dans laquelle je ne pouvais plus rien trouver de nouveau. Je ne pouvais même pas aller à Venise, où, pendant que je serais couché, je serais trop torturé par la crainte des avances que pourraient lui faire le gondolier, les gens de l’hôtel, les Vénitiennes. Mais si je raisonnais, au contraire, d’après l’autre hypothèse, celle qui s’appuyait non sur les paroles d’Albertine, mais sur des silences, des regards, des rougeurs, des bouderies, et même des colères, dont il m’eût été bien facile de lui montrer qu’elles étaient sans cause et dont j’aimais mieux avoir l’air de ne pas m’apercevoir, alors je me disais que cette vie lui était insupportable, que tout le temps elle se trouvait privée de ce qu’elle aimait, et que fatalement elle me quitterait un jour. Tout ce que je voulais, si elle le faisait, c’est que je pusse choisir le moment où cela ne me serait pas trop pénible, et puis dans une saison où elle ne pourrait aller dans aucun des endroits où je me représentais ses débauches, ni à Amsterdam, ni chez Andrée, qu’elle retrouverait, il est vrai, quelques mois plus tard. Mais d’ici là je me serais calmé et cela me serait devenu indifférent. En tous cas, il fallait attendre, pour y songer, que fût guérie la petite rechute qu’avait causée la découverte des raisons pour lesquelles Albertine, à quelques heures de distance, avait voulu ne pas quitter, puis quitter immédiatement Balbec. Il fallait laisser le temps de disparaître aux symptômes qui ne pouvaient aller qu’en s’atténuant si je n’apprenais rien de nouveau, mais qui étaient encore trop aigus pour ne pas rendre plus douloureuse, plus difficile, une opération de rupture, reconnue maintenant inévitable, mais nullement urgente, et qu’il valait mieux pratiquer « à froid ». Ce choix du moment, j’en étais le maître, car si elle voulait partir avant que je l’eusse décidé, au moment où elle m’annoncerait qu’elle avait assez de cette vie, il serait toujours temps d’aviser à combattre ses raisons, de lui laisser plus de liberté, de lui promettre quelque grand plaisir prochain qu’elle souhaiterait elle-même d’attendre, voire, si je ne trouvais de recours qu’en son cœur, de lui assurer mon chagrin. J’étais donc bien tranquille à ce point de vue, n’étant pas, d’ailleurs, en cela très logique avec moi-même. Car, dans les hypothèses où je ne tenais précisément pas compte des choses qu’elle disait et qu’elle annonçait, je supposais que, quand il s’agirait de son départ, elle me donnerait d’avance ses raisons, me laisserait les combattre et les vaincre. Je sentais que ma vie avec Albertine n’était, pour une part, quand je n’étais pas jaloux, qu’ennui, pour l’autre part, quand j’étais jaloux, que souffrance. À supposer qu’il y eût du bonheur, il ne pouvait durer. J’étais dans le même esprit de sagesse qui m’inspirait à Balbec, quand, le soir où nous avions été heureux, après la visite de Mme de Cambremer, je voulais la quitter, parce que je savais qu’à prolonger je ne gagnerais rien. Seulement, maintenant encore, je m’imaginais que le souvenir que je garderais d’elle serait comme une sorte de vibration, prolongée par une pédale, de la dernière minute de notre séparation. Aussi je tenais à choisir une minute douce, afin que ce fût elle qui continuât à vibrer en moi. Il ne fallait pas être trop difficile, attendre trop, il fallait être sage. Et pourtant, ayant tant attendu, ce serait folie de ne pas attendre quelques jours de plus, jusqu’à ce qu’une minute acceptable se présentât, plutôt que de risquer de la voir partir avec cette même révolte que j’avais autrefois quand maman s’éloignait de mon lit sans me redire bonsoir, ou quand elle me disait adieu à la gare. À tout hasard, je multipliais les gentillesses que je pouvais lui faire. Pour les robes de Fortuny, nous nous étions enfin décidés pour une bleu et or doublée de rose, qui venait d’être terminée. Et j’avais commandé tout de même les cinq auxquelles elle avait renoncé avec regret, par préférence pour celle-là. Pourtant, à la venue du printemps, deux mois ayant passé depuis ce que m’avait dit sa tante, je me laissai emporter par la colère, un soir. C’était justement celui où Albertine avait revêtu pour la première fois la robe de chambre bleu et or de Fortuny qui, en m’évoquant Venise, me faisait plus sentir encore ce que je sacrifiais pour elle, qui ne m’en savait aucun gré. Si je n’avais jamais vu Venise, j’en rêvais sans cesse, depuis ces vacances de Pâques qu’encore enfant j’avais dû y passer, et plus anciennement encore, par les gravures de Titien et les photographies de Giotto que Swann m’avait jadis données à Combray. La robe de Fortuny que portait ce soir-là Albertine me semblait comme l’ombre tentatrice de cette invisible Venise. Elle était envahie d’ornementation arabe, comme les palais de Venise dissimulés à la façon des sultanes derrière un voile ajouré de pierres, comme les reliures de la Bibliothèque Ambrosienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux orientaux qui signifient alternativement la mort et la vie, se répétaient dans le miroitement de l’étoffe, d’un bleu profond qui, au fur et à mesure que mon regard s’y avançait, se changeait en or malléable par ces mêmes transmutations qui, devant la gondole qui s’avance, changent en métal flamboyant l’azur du grand canal. Et les manches étaient doublées d’un rose cerise, qui est si particulièrement vénitien qu’on l’appelle rose Tiepolo.

    Dans la journée, Françoise avait laissé échapper devant moi qu’Albertine n’était contente de rien ; que, quand je lui faisais dire que je sortirais avec elle, ou que je ne sortirais pas, que l’automobile viendrait la prendre, ou ne viendrait pas, elle haussait presque les épaules et répondait à peine poliment. Ce soir, où je la sentais de mauvaise humeur et où la première grande chaleur m’avait énervé, je ne pus retenir ma colère et lui reprochai son ingratitude : « Oui, vous pouvez demander à tout le monde, criai-je de toutes mes forces, hors de moi, vous pouvez demander à Françoise, ce n’est qu’un cri. » Mais aussitôt je me rappelai qu’Albertine m’avait dit une fois combien elle me trouvait l’air terrible quand j’étais en colère, et m’avait appliqué les vers d’Esther :

    Jugez combien ce front irrité contre moi
    Dans mon âme troublée a dû jeter d’émoi
    Hélas ! sans frissonner quel cœur audacieux
    Soutiendrait les éclairs qui partent de ses yeux.

    J’eus honte de ma violence. Et pour revenir sur ce que j’avais fait, sans cependant que ce fût une défaite, de manière que ma paix fût une paix armée et redoutable, en même temps qu’il me semblait utile de montrer à nouveau que je ne craignais pas une rupture pour qu’elle n’en eût pas l’idée : « Pardonnez-moi, ma petite Albertine, j’ai honte de ma violence, j’en suis désespéré. Si nous ne pouvons plus nous entendre, si nous devons nous quitter, il ne faut pas que ce soit ainsi, ce ne serait pas digne de nous. Nous nous quitterons, s’il le faut, mais avant tout je tiens à vous demander pardon bien humblement de tout mon cœur. » Je pensai que, pour réparer cela et m’assurer de ses projets de rester pour le temps qui allait suivre, au moins jusqu’à ce qu’Andrée fût partie, ce qui était dans trois semaines, il serait bon, dès le lendemain, de chercher quelque plaisir plus grand que ceux qu’elle avait encore eus, et à assez longue échéance ; aussi, puisque j’allais effacer l’ennui que je lui avais causé, peut-être ferais-je bien de profiter de ce moment pour lui montrer que je connaissais mieux sa vie qu’elle ne croyait. La mauvaise humeur qu’elle ressentirait serait effacée demain par mes gentillesses, mais l’avertissement resterait dans son esprit. « Oui, ma petite Albertine, pardonnez-moi si j’ai été violent. Je ne suis pas tout à fait aussi coupable que vous croyez. Il y a des gens méchants qui cherchent à nous brouiller, je n’avais jamais voulu vous en parler pour ne pas vous tourmenter. Mais je finis par être affolé quelquefois de certaines dénonciations. Ainsi tenez, lui dis-je, maintenant on me tourmente, on me persécute à me parler de vos relations, mais avec Andrée. — Avec Andrée ? » s’écria-t-elle, la mauvaise humeur enflammant son visage. Et l’étonnement ou le désir de paraître étonnée écarquillait ses yeux. « C’est charmant ! Et peut-on savoir qui vous a dit ces belles choses ? est-ce que je pourrais leur parler à ces personnes ? savoir sur quoi elles appuient leurs infamies ? — Ma petite Albertine, je ne sais pas, ce sont des lettres anonymes, mais de personnes que vous trouveriez peut-être assez facilement (pour lui montrer que je ne croyais pas qu’elle cherchait), car elles doivent bien vous connaître. La dernière, je vous l’avoue (et je vous cite celle-là justement parce qu’il s’agit d’un rien et qu’elle n’a rien de pénible à citer), m’a pourtant exaspéré. Elle me disait que si, le jour où nous avons quitté Balbec, vous aviez d’abord voulu rester et partir ensuite, c’est que, dans l’intervalle, vous aviez reçu une lettre d’Andrée vous disant qu’elle ne viendrait pas. — Je sais très bien qu’Andrée m’a écrit qu’elle ne viendrait pas, elle m’a même télégraphié, je ne peux pas vous montrer la dépêche parce que je ne l’ai pas gardée, mais ce n’était pas ce jour-là. Qu’est-ce que vous vouliez que cela me fasse qu’Andrée vînt à Balbec ou non ? » « Qu’est-ce que vous vouliez que cela me fasse » était une preuve de colère et que « cela lui faisait » quelque chose, mais pas forcément une preuve qu’Albertine était revenue uniquement par désir de voir Andrée. Chaque fois qu’Albertine voyait un des motifs réels, ou allégués, d’un de ses actes découvert par une personne à qui elle en avait donné un autre motif, Albertine était en colère, la personne fût-elle celle pour laquelle elle avait fait réellement l’acte. Albertine croyait-elle que ces renseignements sur ce qu’elle faisait, ce n’était pas des anonymes qui me les envoyaient malgré moi, mais moi qui les sollicitais avidement, on n’aurait pu nullement le déduire des paroles qu’elle me dit ensuite, où elle avait l’air d’accepter ma version des lettres anonymes, mais de son air de colère contre moi, colère qui n’avait l’air que d’être l’explosion de ses mauvaises humeurs antérieures, tout comme l’espionnage auquel elle eût, dans cette hypothèse, cru que je m’étais livré n’eût été que l’aboutissement d’une surveillance de tous ses actes, dont elle n’eût plus douté depuis longtemps. Sa colère s’étendit même jusqu’à Andrée, et se disant sans doute que, maintenant, je ne serais plus tranquille même quand elle sortirait avec Andrée : « D’ailleurs, Andrée m’exaspère. Elle est assommante. Je ne veux plus sortir avec elle. Vous pouvez l’annoncer aux gens qui vous ont dit que j’étais revenue à Paris pour elle. Si je vous disais que, depuis tant d’années que je connais Andrée, je ne saurais pas vous dire comment est sa figure tant je l’ai peu regardée ! » Or, à Balbec, la première année, elle m’avait dit : « Andrée est ravissante. » Il est vrai que cela ne voulait pas dire qu’elle eût des relations amoureuses avec elle, et même je ne l’avais jamais entendue parler alors qu’avec indignation de toutes les relations de ce genre. Mais ne pouvait-elle avoir changé, même sans se rendre compte qu’elle avait changé, en ne croyant pas que ses jeux avec une amie fussent la même chose que les relations immorales, assez peu précises dans son esprit, qu’elle flétrissait chez les autres ? N’était-ce pas aussi possible que ce même changement, et cette même inconscience du changement, qui s’étaient produits dans ses relations avec moi, dont elle avait repoussé à Balbec avec tant d’indignation les baisers qu’elle devait me donner elle-même ensuite chaque jour, et que, je l’espérais du moins, elle me donnerait encore bien longtemps, et qu’elle allait me donner dans un instant ? « Mais, ma chérie, comment voulez-vous que je le leur annonce puisque je ne les connais pas ? » Cette réponse était si forte qu’elle aurait dû dissoudre les objections et les doutes que je voyais cristallisés dans les prunelles d’Albertine. Mais elle les laissa intacts. Je m’étais tu, et pourtant elle continuait à me regarder avec cette attention persistante qu’on prête à quelqu’un qui n’a pas fini de parler. Je lui demandai de nouveau pardon. Elle me répondit qu’elle n’avait rien à me pardonner. Elle était redevenue très douce. Mais sous son visage triste et défait, il me semblait qu’un secret s’était formé. Je savais bien qu’elle ne pouvait me quitter sans me prévenir ; d’ailleurs, elle ne pouvait ni le désirer (c’était dans huit jours qu’elle devait essayer les nouvelles robes de Fortuny), ni décemment le faire, ma mère revenant à la fin de la semaine et sa tante également. Pourquoi, puisque c’était impossible qu’elle partît, lui redis-je à plusieurs reprises que nous sortirions ensemble le lendemain pour aller voir des verreries de Venise que je voulais lui donner, et fus-je soulagé de l’entendre me dire que c’était convenu ? Quand elle put me dire bonsoir et que je l’embrassai, elle ne fit pas comme d’habitude, se détourna — c’était quelques instants à peine après le moment où je venais de penser à cette douceur qu’elle me donnât tous les soirs ce qu’elle m’avait refusé à Balbec — elle ne me rendit pas mon baiser. On aurait dit que, brouillée avec moi, elle ne voulait pas me donner un signe de tendresse qui eût plus tard pu me paraître comme une fausseté démentant cette brouille. On aurait dit qu’elle accordait ses actes avec cette brouille, et cependant avec mesure, soit pour ne pas l’annoncer, soit parce que, rompant avec moi des rapports charnels, elle voulait cependant rester mon amie. Je l’embrassai alors une seconde fois, serrant contre mon cœur l’azur miroitant et doré du grand canal et les oiseaux accouplés, symboles de mort et de résurrection. Mais une seconde fois elle s’écarta, au lieu de me rendre mon baiser, avec l’espèce d’entêtement instinctif et fatidique des animaux qui sentent la mort. Ce pressentiment qu’elle semblait traduire me gagna moi-même et me remplit d’une crainte si anxieuse que, quand elle fut arrivée à la porte, je n’eus pas le courage de la laisser partir et la rappelai. « Albertine, lui dis-je, je n’ai aucun sommeil. Si vous-même n’avez pas envie de dormir, vous auriez pu rester encore un peu, si vous voulez, mais je n’y tiens pas, et surtout je ne veux pas vous fatiguer. » Il me semblait que si j’avais pu la faire déshabiller et l’avoir dans sa chemise de nuit blanche, dans laquelle elle semblait plus rose, plus chaude, où elle irritait plus mes sens, la réconciliation eût été plus complète. Mais j’hésitais un instant, car le bord bleu de la robe ajoutait à son visage une beauté, une illumination, un ciel sans lesquels elle m’eût semblé plus dure. Elle revint lentement et me dit avec beaucoup de douceur, et toujours le même visage abattu et triste : « Je peux rester tant que vous voudrez, je n’ai pas sommeil. » Sa réponse me calma, car tant qu’elle était là je sentais que je pouvais aviser à l’avenir, et elle recélait aussi de l’amitié, de l’obéissance, mais d’une certaine nature, et qui me semblait avoir pour limite ce secret que je sentais derrière son regard triste, ses manières changées, moitié malgré elle, moitié sans doute pour les mettre d’avance en harmonie avec quelque chose que je ne savais pas. Il me sembla que, tout de même, il n’y aurait que de l’avoir tout en blanc, avec son cou nu devant moi, comme je l’avais vue à Balbec dans son lit, qui me donnerait assez d’audace pour qu’elle fût obligée de céder. « Puisque vous êtes si gentille de rester un peu à me consoler, vous devriez enlever votre robe, c’est trop chaud, trop raide, je n’ose pas vous approcher pour ne pas froisser cette belle étoffe et il y a entre nous ces oiseaux symboliques. Déshabillez-vous, mon chéri. — Non, ce ne serait pas commode de défaire ici cette robe. Je me déshabillerai dans ma chambre tout à l’heure. — Alors vous ne voulez même pas vous asseoir sur mon lit ? — Mais si. » Elle resta toutefois un peu loin, près de mes pieds. Nous causâmes. Je sais que je prononçai alors le mot « mort » comme si Albertine allait mourir. Il semble que les événements soient plus vastes que le moment où ils ont lieu et ne peuvent y tenir tout entiers. Certes, ils débordent sur l’avenir par la mémoire que nous en gardons, mais ils demandent une place aussi au temps qui les précède. On peut dire que nous ne les voyons pas alors tels qu’ils seront ; mais dans le souvenir ne sont-ils pas aussi modifiés ?

    Quand je vis que d’elle-même elle ne m’embrassait pas, comprenant que tout ceci était du temps perdu, que ce ne serait qu’à partir du baiser que commenceraient les minutes calmantes et véritables, je lui dis : « Bonsoir, il est trop tard », parce que cela ferait qu’elle m’embrasserait, et nous continuerions ensuite. Mais après m’avoir dit : « Bonsoir, tâchez de bien dormir », exactement comme les deux premières fois, elle se contenta d’un baiser sur la joue. Cette fois je n’osai pas la rappeler, mais mon cœur battait si fort que je ne pus me recoucher. Comme un oiseau qui va d’une extrémité de sa cage à l’autre, sans arrêter, je passais de l’inquiétude qu’Albertine pût partir à un calme relatif. Ce calme était produit par le raisonnement que je recommençais plusieurs fois par minute : « Elle ne peut pas partir en tous cas sans me prévenir, elle ne m’a nullement dit qu’elle partirait », et j’étais à peu près calmé. Mais aussitôt je me redisais : « Pourtant si demain j’allais la trouver partie ! Mon inquiétude elle-même a bien sa cause en quelque chose ; pourquoi ne m’a-t-elle pas embrassé ? » Alors je souffrais horriblement du cœur. Puis il était un peu apaisé par le raisonnement que je recommençais, mais je finissais par avoir mal à la tête, tant ce mouvement de ma pensée était incessant et monotone. Il y a ainsi certains états moraux, et notamment l’inquiétude, qui, ne nous présentant que deux alternatives, ont quelque chose d’aussi atrocement limité qu’une simple souffrance physique. Je refaisais perpétuellement le raisonnement qui donnait raison à mon inquiétude et celui qui lui donnait tort et me rassurait, sur un espace aussi exigu que le malade qui palpe sans arrêter, d’un mouvement interne, l’organe qui le fait souffrir, s’éloigne un instant du point douloureux, pour y revenir l’instant d’après. Tout à coup, dans le silence de la nuit, je fus frappé par un bruit en apparence insignifiant, mais qui me remplit de terreur, le bruit de la fenêtre d’Albertine qui s’ouvrait violemment. Quand je n’entendis plus rien, je me demandai pourquoi ce bruit m’avait fait si peur. En lui-même il n’avait rien de si extraordinaire ; mais je lui donnais probablement deux significations qui m’épouvantaient également. D’abord, c’était une convention de notre vie commune, comme je craignais les courants d’air, qu’on n’ouvrît jamais de fenêtre la nuit. On l’avait expliqué à Albertine quand elle était venue habiter à la maison, et bien qu’elle fût persuadée que c’était de ma part une manie, et malsaine, elle m’avait promis de ne jamais enfreindre cette défense. Et elle était si craintive pour toutes ces choses qu’elle savait que je voulais, les blâmât-elle, que je savais qu’elle eût plutôt dormi dans l’odeur d’un feu de cheminée que d’ouvrir sa fenêtre, de même que, pour l’événement le plus important, elle ne m’eût pas fait réveiller le matin. Ce n’était qu’une des petites conventions de notre vie, mais du moment qu’elle violait celle-là sans m’en avoir parlé, cela ne voulait-il pas dire qu’elle n’avait plus rien à ménager, qu’elle les violerait aussi bien toutes ? Puis ce bruit avait été violent, presque mal élevé, comme si elle avait ouvert rouge de colère et disant : « Cette vie m’étouffe, tant pis, il me faut de l’air ! » Je ne me dis pas exactement tout cela, mais je continuai à penser, comme à un présage plus mystérieux et plus funèbre qu’un cri de chouette, à ce bruit de la fenêtre qu’Albertine avait ouverte. Plein d’une agitation comme je n’en avais peut-être pas eue depuis le soir de Combray où Swann avait dîné à la maison, je marchai longtemps dans le couloir, espérant, par le bruit que je faisais, attirer l’attention d’Albertine, qu’elle aurait pitié de moi et m’appellerait, mais je n’entendais aucun bruit venir de sa chambre. Peu à peu je sentis qu’il était trop tard. Elle devait dormir depuis longtemps. Je retournai me coucher. Le lendemain, dès que je m’éveillai, comme on ne venait jamais chez moi, quoi qu’il arrivât, sans que j’eusse appelé, je sonnai Françoise. Et en même temps je pensai : « Je vais parler à Albertine d’un yacht que je veux lui faire faire. » En prenant mes lettres, je dis à Françoise, sans la regarder : « Tout à l’heure j’aurai quelque chose à dire à Mlle Albertine ; est-ce qu’elle est levée ? — Oui, elle s’est levée de bonne heure. » Je sentis se soulever en moi, comme dans un coup de vent, mille inquiétudes, que je ne savais pas tenir en suspens dans ma poitrine. Le tumulte y était si grand que j’étais à bout de souffle comme dans une tempête. « Ah ! mais où est-elle en ce moment ? — Elle doit être dans sa chambre. — Ah ! bien ; eh bien ! je la verrai tout à l’heure. » Je respirai, elle était là, mon agitation retomba, Albertine était ici, il m’était presque indifférent qu’elle y fût. D’ailleurs n’avais-je pas été absurde de supposer qu’elle aurait pu ne pas y être ? Je m’endormis, mais, malgré ma certitude qu’elle ne me quitterait pas, d’un sommeil léger, et d’une légèreté relative à elle seulement. Car les bruits qui ne pouvaient se rapporter qu’à des travaux dans la cour, tout en les entendant vaguement en dormant, je restais tranquille, tandis que le plus léger frémissement qui venait de sa chambre, quand elle sortait ou rentrait sans bruit, en appuyant si doucement sur le timbre, me faisait tressauter, me parcourait tout entier, me laissait le cœur battant, bien que je l’eusse entendu dans un assoupissement profond, de même que ma grand’mère, dans les derniers jours qui précédèrent sa mort, et où elle était plongée dans une immobilité que rien ne troublait et que les médecins appelaient le coma, se mettait, m’a-t-on dit, à trembler un instant comme une feuille quand elle entendait les trois coups de sonnette par lesquels j’avais l’habitude d’appeler Françoise, et que, même en les faisant plus légers, cette semaine-là, pour ne pas troubler le silence de la chambre mortuaire, personne, assurait Françoise, ne pouvait confondre, à cause d’une manière que j’avais et ignorais moi-même d’appuyer sur le timbre, avec les coups de sonnette de quelqu’un d’autre. Étais-je donc entré moi aussi en agonie ? était-ce l’approche de la mort ?

    Ce jour-là et le lendemain nous sortîmes ensemble, puisque Albertine ne voulait plus sortir avec Andrée. Je ne lui parlai même pas du yacht. Ces promenades m’avaient calmé tout à fait. Mais elle avait continué, le soir, à m’embrasser de la même manière nouvelle, de sorte que j’étais furieux. Je ne pouvais plus y voir qu’une manière de me montrer qu’elle me boudait, et qui me paraissait trop ridicule après les gentillesses que je ne cessais de lui faire. Aussi, n’ayant plus d’elle même les satisfactions charnelles auxquelles je tenais, la trouvant laide dans la mauvaise humeur, sentis-je plus vivement la privation de toutes les femmes et des voyages dont ces premiers beaux jours réveillaient en moi le désir. Grâce sans doute au souvenir épars des rendez-vous oubliés que j’avais eus, collégien encore, avec des femmes, sous la verdure déjà épaisse, cette région du printemps où le voyage de notre demeure errante à travers les saisons venait depuis trois jours de s’arrêter, sous un ciel clément, et dont toutes les routes fuyaient vers des déjeuners à la campagne, des parties de canotage, des parties de plaisir, me semblait le pays des femmes aussi bien qu’il était celui des arbres, et le pays où le plaisir, partout offert, devenait permis à mes forces convalescentes. La résignation à la paresse, la résignation à la chasteté, à ne connaître le plaisir qu’avec une femme que je n’aimais pas, la résignation à rester dans ma chambre, à ne pas voyager, tout cela était possible dans l’ancien monde où nous étions la veille encore, dans le monde vide de l’hiver, mais non plus dans cet univers nouveau, feuillu, où je m’étais éveillé comme un jeune Adam pour qui se pose pour la première fois le problème de l’existence, du bonheur, et sur qui ne pèse pas l’accumulation des solutions négatives antérieures. La présence d’Albertine me pesait, et, maussade, je la regardais donc, en sentant que c’était un malheur que nous n’eussions pas rompu. Je voulais aller à Venise, je voulais, en attendant, aller au Louvre voir des tableaux vénitiens, et, au Luxembourg, les deux Elstir qu’à ce qu’on venait de m’apprendre, la princesse de Guermantes venait de vendre à ce musée, ceux que j’avais tant admirés, les « Plaisirs de la Danse » et le « Portrait de la famille X… » Mais j’avais peur que, dans le premier, certaines poses lascives ne donnassent à Albertine un désir, une nostalgie de réjouissances populaires, la faisant se dire que peut-être une certaine vie qu’elle n’avait pas menée, une vie de feux d’artifice et de guinguettes, avait du bon. Déjà d’avance, je craignais que, le 14 juillet, elle me demandât d’aller à un bal populaire, et je rêvais d’un événement impossible qui eût supprimé cette fête. Et puis il y avait aussi là-bas, dans les Elstir, des nudités de femmes dans des paysages touffus du Midi qui pouvaient faire penser Albertine à certains plaisirs, bien qu’Elstir, lui (mais ne rabaisserait-elle pas l’œuvre ?), n’y eût vu que la beauté sculpturale, pour mieux dire, la beauté de blancs monuments que prennent des corps de femmes assis dans la verdure. Aussi je me résignai à renoncer à cela et je voulus partir pour aller à Versailles. Albertine était restée dans sa chambre, à lire, dans son peignoir de Fortuny. Je lui demandai si elle voulait venir à Versailles. Elle avait cela de charmant qu’elle était toujours prête à tout, peut-être par cette habitude qu’elle avait autrefois de vivre la moitié du temps chez les autres, et comme elle s’était décidée à venir à Paris, en deux minutes, elle me dit : « Je peux venir comme cela, nous ne descendrons pas de voiture. » Elle hésita une seconde entre deux manteaux pour cacher sa robe de chambre — comme elle eût fait entre deux amis différents à emmener — en prit un bleu sombre, admirable, piqua une épingle dans un chapeau. En une minute elle fut prête, avant que j’eusse pris mon paletot, et nous allâmes à Versailles. Cette rapidité même, cette docilité absolue me laissèrent plus rassuré, comme si, en effet, j’eusse eu, sans avoir aucun motif précis d’inquiétude, besoin de l’être. « Tout de même, je n’ai rien à craindre, elle fait ce que je lui demande, malgré le bruit de la fenêtre de l’autre nuit. Dès que j’ai parlé de sortir, elle a jeté ce manteau bleu sur son peignoir et elle est venue, ce n’est pas ce que ferait une révoltée, une personne qui ne serait plus bien avec moi », me disais-je tandis que nous allions à Versailles. Nous y restâmes longtemps. Le ciel tout entier était fait de ce bleu radieux et un peu pâle comme le promeneur couché dans un champ le voit parfois au-dessus de sa tête, mais tellement uni, tellement profond, qu’on sent que le bleu dont il est fait a été employé sans aucun alliage, et avec une si inépuisable richesse qu’on pourrait approfondir de plus en plus sa substance sans rencontrer un atome d’autre chose que de ce même bleu. Je pensais à ma grand’mère qui aimait dans l’art humain, dans la nature, la grandeur, et qui se plaisait à regarder monter dans ce même bleu le clocher de Saint-Hilaire. Soudain j’éprouvai de nouveau la nostalgie de ma liberté perdue en entendant un bruit que je ne reconnus pas d’abord et que ma grand’mère eût, lui aussi, tant aimé. C’était comme le bourdonnement d’une guêpe « Tiens, me dit Albertine, il y a un aéroplane, il est très haut, très haut. » Je regardais tout autour de moi, mais je ne voyais, sans aucune tache noire, que la pâleur intacte du bleu sans mélange. J’entendais pourtant toujours le bourdonnement des ailes qui tout d’un coup entrèrent dans le champ de ma vision. Là-haut, de minuscules ailes brunes et brillantes fronçaient le bleu uni du ciel inaltérable. J’avais pu enfin attacher le bourdonnement à sa cause, à ce petit insecte qui trépidait là-haut, sans doute à bien deux mille mètres de hauteur ; je le voyais bruire. Peut-être, quand les distances sur terre n’étaient pas encore depuis longtemps abrégées par la vitesse comme elles le sont aujourd’hui, le sifflet d’un train passant à deux kilomètres était-il pourvu de cette beauté qui maintenant, pour quelque temps encore, nous émeut dans le bourdonnement d’un aéroplane à deux mille mètres, à l’idée que les distances parcourues dans ce voyage vertical sont les mêmes que sur le sol et que, dans cette autre direction, où les mesures nous apparaissent autres parce que l’abord nous en semblait inaccessible, un aéroplane à deux mille mètres n’est pas plus loin qu’un train à deux kilomètres, est plus près même, le trajet identique s’effectuant dans un milieu plus pur, sans séparation entre le voyageur et son point de départ, de même que sur mer ou dans les plaines, par un temps calme, le remous d’un navire déjà loin ou le souffle d’un seul zéphyr raye l’océan des eaux ou des blés.

    « Au fond, nous n’avons faim ni l’un ni l’autre, on aurait pu passer chez les Verdurin, me dit Albertine, c’est leur heure et leur jour. — Mais si vous êtes fâchée contre eux ? — Oh ! il y a beaucoup de cancans contre eux, mais dans le fond ils ne sont pas si mauvais que ça. Mme Verdurin a toujours été très gentille pour moi. Et puis, on ne peut pas être toujours brouillé avec tout le monde. Ils ont des défauts, mais qu’est-ce qui n’en a pas ? — Vous n’êtes pas habillée, il faudrait rentrer vous habiller, il serait bien tard. » J’ajoutai que j’avais envie de goûter. « Oui, vous avez raison, goûtons tout simplement », répondit Albertine, avec cette admirable docilité qui me stupéfiait toujours. Nous nous arrêtâmes dans une grande pâtisserie située presque en dehors de la ville, et qui jouissait à ce moment-là d’une certaine vogue. Une dame allait sortir, qui demanda ses affaires à la pâtissière. Et une fois que cette dame fut partie, Albertine regarda à plusieurs reprises la pâtissière comme si elle voulait attirer son attention, pendant que celle-ci rangeait des tasses, des assiettes des petits fours, car il était déjà tard. Elle s’approchait de moi seulement si je demandais quelque chose. Et il arrivait alors que, comme la pâtissière, d’ailleurs extrêmement grande, était debout pour nous servir et Albertine assise à côté de moi, chaque fois, Albertine, pour tâcher d’attirer son attention, levait verticalement vers elle un regard blond qui était obligé de faire monter d’autant plus haut la prunelle que, la pâtissière étant juste contre nous, Albertine n’avait pas la ressource d’adoucir la pente par l’obliquité du regard. Elle était obligée, sans trop lever la tête, de faire monter ses regards jusqu’à cette hauteur démesurée où étaient les yeux de la pâtissière. Par gentillesse pour moi, Albertine rabaissait vivement ses regards et, la pâtissière n’ayant fait aucune attention à elle, recommençait. Cela faisait une série de vaines élévations implorantes vers une inaccessible divinité. Puis la pâtissières n’eut plus qu’à ranger à une grande table voisine. Là le regard d’Albertine n’avait qu’à être latéral. Mais pas une fois celui de la pâtissière ne se posa sur mon amie. Cela ne m’étonnait pas, car je savais que cette femme, que je connaissais un petit peu, avait des amants, quoique mariée, mais cachait parfaitement ses intrigues, ce qui m’étonnait énormément à cause de sa prodigieuse stupidité. Je regardai cette femme pendant que nous finissions de goûter. Plongée dans ses rangements, elle était presque impolie pour Albertine à force de n’avoir pas un regard pour elle, dont l’attitude n’avait d’ailleurs rien d’inconvenant. L’autre rangeait, rangeait sans fin, sans une distraction. La remise en place des petites cuillers, des couteaux à fruits, eût été confiée, non à cette grande belle femme, mais, par économie de travail humain, à une simple machine, qu’on n’eût pas pu voir isolément aussi complet de l’attention d’Albertine, et pourtant elle ne baissait pas les yeux, ne s’absorbait pas, laissait briller ses yeux, ses charmes, en une attention à son seul travail. Il est vrai que, si cette pâtissière n’eût pas été une femme particulièrement sotte (non seulement c’était sa réputation, mais je le savais par expérience), ce détachement eût pu être un comble d’habileté. Et je sais bien que l’être le plus sot, si son désir ou son intérêt est en jeu, peut, dans ce cas unique, au milieu de la nullité de sa vie stupide, s’adapter immédiatement aux rouages de l’engrenage le plus compliqué ; malgré tout c’eût été une supposition trop subtile pour une femme aussi niaise que la pâtissière. Cette niaiserie prenait même un tour invraisemblable d’impolitesse ! Pas une seule fois elle ne regarda Albertine que, pourtant, elle ne pouvait pas ne pas voir. C’était peu aimable pour mon amie, mais, dans le fond, je fus enchanté qu’Albertine reçût cette petite leçon et vît que souvent les femmes ne faisaient pas attention à elle. Nous quittâmes la pâtisserie, nous remontâmes en voiture, et nous avions déjà repris le chemin de la maison quand j’eus tout à coup regret d’avoir oublié de prendre à part cette pâtissière et de la prier, à tout hasard, de ne pas dire à la dame qui était partie quand nous étions arrivés mon nom et mon adresse, que la pâtissière, à cause de commandes que j’avais souvent faites, devait savoir parfaitement. Il était, en effet, inutile que la dame pût par là apprendre indirectement l’adresse d’Albertine. Mais je trouvai trop long de revenir sur nos pas pour si peu de chose, et que cela aurait l’air d’y donner trop d’importance aux yeux de l’imbécile et menteuse pâtissière. Je songeais seulement qu’il faudrait revenir goûter là, d’ici une huitaine, pour faire cette recommandation et que c’est bien ennuyeux, comme on oublie toujours la moitié de ce qu’on a à dire, de faire les choses les plus simples en plusieurs fois. À ce propos, je ne peux pas dire combien, quand j’y pense, la vie d’Albertine était recouverte de désirs alternés, fugitifs, souvent contradictoires. Sans doute le mensonge la compliquait encore, car, ne se rappelant plus au juste nos conversations, quand elle m’avait dit : « Ah ! voilà une jolie fille et qui jouait bien au golf », et que, lui ayant demandé le nom de cette jeune fille, elle m’avait répondu de cet air détaché, universel, supérieur, qui a sans doute toujours des parties libres, car chaque menteur de cette catégorie l’emprunte chaque fois pour un instant dès qu’il ne veut pas répondre à une question, et il ne lui fait jamais défaut : « Ah ! je ne sais pas (avec regret de ne pouvoir me renseigner), je n’ai jamais su son nom, je la voyais au golf, mais je ne savais pas comment elle s’appelait » ; — si, un mois après, je lui disais : « Albertine, tu sais cette jolie fille dont tu m’as parlé, qui jouait si bien au golf. — Ah ! oui, me répondait-elle sans réflexion, Émilie Daltier, je ne sais pas ce qu’elle est devenue. » Et le mensonge, comme une fortification de campagne, était reporté de la défense du nom, prise maintenant, sur les possibilités de la retrouver. « Ah ! je ne sais pas, je n’ai jamais su son adresse. Je ne vois personne qui pourrait vous dire cela. Oh ! non, Andrée ne l’a pas connue. Elle n’était pas de notre petite bande, aujourd’hui si divisée. » D’autres fois, le mensonge était comme un vilain aveu : « Ah ! si j’avais trois cent mille francs de rente… » Elle se mordait les lèvres. « Hé bien, que ferais-tu ? — Je te demanderais, disait-elle en m’embrassant, la permission de rester chez toi. Où pourrais-je être plus heureuse ? » Mais, même en tenant compte des mensonges, il était incroyable à quel point de vue sa vie était successive, et fugitifs ses plus grands désirs. Elle était folle d’une personne, et au bout de trois jours n’eût pas voulu recevoir sa visite. Elle ne pouvait pas attendre une heure que je lui eusse fait acheter des toiles et des couleurs, car elle voulait se remettre à la peinture. Pendant deux jours elle s’impatientait, avait presque des larmes, vite séchées, d’enfants à qui on a ôté sa nourrice. Et cette instabilité de ses sentiments à l’égard des êtres, des choses, des occupations, des arts, des pays, était en vérité si universelle, que, si elle a aimé l’argent, ce que je ne crois pas, elle n’a pas pu l’aimer plus longtemps que le reste. Quand elle disait : « Ah ! si j’avais trois cent mille francs de rente ! » même si elle exprimait une pensée mauvaise mais bien peu durable, elle n’eût pu s’y rattacher plus longtemps qu’au désir d’aller aux Rochers, dont l’édition de Mme de Sévigné de ma grand’mère lui avait montré l’image, de retrouver une amie de golf, de monter en aéroplane, d’aller passer la Noël avec sa tante, ou de se remettre à la peinture.

    Nous revînmes très tard, dans une nuit où, çà et là, au bord du chemin, un pantalon rouge à côté d’un jupon révélaient des couples amoureux. Notre voiture passa la porte Maillot pour rentrer. Aux monuments de Paris s’était substitué, pur, linéaire, sans épaisseur, le dessin des monuments de Paris, comme on eût fait pour une ville détruite dont on eût voulu relever l’image. Mais, au bord de celle-ci, s’élevait avec une telle douceur la bordure bleu pâle sur laquelle elle se détachait que les yeux altérés cherchaient partout encore un peu de cette nuance délicieuse qui leur était trop avarement mesurée ; il y avait clair de lune. Albertine l’admira. Je n’osai lui dire que j’en aurais mieux joui si j’avais été seul ou à la recherche d’une inconnue. Je lui récitai des vers ou des phrases de prose sur le clair de lune, lui montrant comment d’argenté qu’il était autrefois, il était devenu bleu avec Chateaubriand, avec le Victor Hugo d’Eviradnus et de la Fête chez Thérèse, pour redevenir jaune et métallique avec Baudelaire et Leconte de Lisle. Puis lui rappelant l’image qui figure le croissant de la lune à la fin de Booz endormi, je lui récitai toute la pièce. Nous rentrâmes. Le beau temps, cette nuit-là, fit un bond en avant comme un thermomètre monte à la chaleur. Par les matins tôt levés de printemps qui suivirent, j’entendais les tramways cheminer, à travers les parfums, dans l’air auquel la chaleur se mélangeait de plus en plus jusqu’à ce qu’il arrivât à la solidification et à la densité de midi. Quand l’air onctueux avait achevé d’y vernir et d’y isoler l’odeur du lavabo, l’odeur de l’armoire, l’odeur du canapé, rien qu’à la netteté avec laquelle, verticales et debout, elles se tenaient en tranches juxtaposées et distinctes, dans un clair-obscur nacré qui ajoutait un glacé plus doux au reflet des rideaux et des fauteuils de satin bleu, je me voyais, non par un simple caprice de mon imagination, mais parce que c’était effectivement possible, suivant dans quelque quartier neuf de la banlieue, pareil à celui où à Balbec habitait Bloch, les rues aveuglées de soleil, et y trouvant non les fades boucheries et la blanche pierre de taille, mais la salle à manger de campagne où je pourrais arriver tout à l’heure, et les odeurs que j’y trouverais en arrivant, l’odeur du compotier de cerises et d’abricots, du cidre, du fromage de gruyère, tenues en suspens dans la lumineuse congélation de l’ombre qu’elles veinent délicatement comme l’intérieur d’une agate, tandis que les porte-couteaux en verre prismatique y irisent des arcs-en-ciel, ou piquent çà et là sur la toile cirée des ocellures de paon. Comme un vent qui s’enfle avec une progression régulière, j’entendais avec joie une automobile sous la fenêtre. Je sentais son odeur de pétrole. Elle peut sembler regrettable aux délicats (qui sont toujours des matérialistes) et à qui elle gâte la campagne, et à certains penseurs (matérialistes à leur manière aussi), qui, croyant à l’importance du fait, s’imaginent que l’homme serait plus heureux, capable d’une poésie plus haute, si ses yeux étaient susceptibles de voir plus de couleurs, ses narines de connaître plus de parfums, travestissement philosophique de l’idée naïve de ceux qui croient que la vie était plus belle quand on portait, au lieu de l’habit noir, de somptueux costumes. Mais pour moi (de même qu’un arôme, déplaisant en soi peut-être, de naphtaline et de vétiver m’eût exalté en me rendant la pureté bleue de la mer, le jour de mon arrivée à Balbec), cette odeur de pétrole qui, avec la fumée s’échappant de la machine, s’était tant de fois évanouie dans le pâle azur, par ces jours brûlants où j’allais de Saint-Jean-de-la-Haise à Gourville, comme elle m’avait suivi dans mes promenades pendant ces après-midi d’été où Albertine était à peindre, faisait fleurir maintenant, de chaque côté de moi, bien que je fusse dans ma chambre obscure, les bleuets, les coquelicots et les trèfles incarnats, m’enivrait comme une odeur de campagne, non pas circonscrite et fixe, comme celle qui est apposée devant les aubépines et qui, retenue par ses éléments onctueux et denses, flotte avec une certaine stabilité devant la haie, mais comme une odeur devant quoi fuyaient les routes, changeait l’aspect du sol, accouraient les châteaux, pâlissait le ciel, se décuplaient les forces, une odeur qui était comme un symbole de bondissement et de puissance et qui renouvelait le désir que j’avais eu à Balbec de monter dans la cage de cristal et d’acier, mais cette fois pour aller non plus faire des visites dans des demeures familières, avec une femme que je connaissais trop, mais faire l’amour dans des lieux nouveaux avec une femme inconnue. Odeur qu’accompagnait à tout moment l’appel des trompes d’automobile qui passaient, sur lequel j’adaptais des paroles comme sur une sonnerie militaire : « Parisien, lève-toi, lève-toi, viens déjeuner à la campagne et faire du canot dans la rivière, à l’ombre sous les arbres, avec une belle fille ; lève-toi, lève-toi. » Et toutes ces rêveries m’étaient si agréables que je me félicitais de la « sévère loi » qui faisait que, tant que je n’aurais pas appelé, aucun « timide mortel », fût-ce Françoise, fût-ce Albertine, ne s’aviserait de venir me troubler « au fond de ce palais » où « une majesté terrible affecte à mes sujets de me rendre invisible ». Mais tout à coup le décor changea ; ce ne fut plus le souvenir d’anciennes impressions, mais d’un ancien désir, tout récemment réveillé encore par la robe bleu et or de Fortuny, qui étendit devant moi un autre printemps, un printemps non plus du tout feuillu mais subitement dépouillé, au contraire, de ses arbres et de ses fleurs par ce nom que je venais de me dire : Venise ; un printemps décanté, qui est réduit à son essence, et traduit l’allongement, l’échauffement, l’épanouissement graduel de ses jours par la fermentation progressive, non plus d’une terre impure, mais d’une eau vierge et bleue, printanière sans porter de corolles, et qui ne pourrait répondre au mois de mai que par des reflets, travaillée par lui, s’accordant exactement à lui dans la nudité rayonnante et fixe de son sombre saphir. Aussi bien, pas plus que les saisons à ses bras de mer infleurissables, les modernes années n’apportent de changement à la cité gothique ; je le savais, je ne pouvais l’imaginer, mais voilà ce que je voulais contempler, de ce même désir qui jadis, quand j’étais enfant, dans l’ardeur même du départ, avait brisé en moi la force de partir ; je voulais me trouver face à face avec mes imaginations vénitiennes ; voir comment cette mer divisée enserrait de ses méandres, comme les replis du fleuve Océan, une civilisation urbaine et raffinée, mais qui, isolée par leur ceinture azurée, s’était développée à part, avait eu à part ses écoles de peinture et d’architecture ; admirer ce jardin fabuleux de fruits et d’oiseaux de pierre de couleur, fleuri au milieu de la mer, qui venait le rafraîchir, frappait de son flux le fût des colonnes et, sur le puissant relief des chapiteaux, comme un regard de sombre azur qui veille dans l’ombre, posait par taches et fait remuer perpétuellement la lumière. Oui, il fallait partir, c’était le moment. Depuis qu’Albertine n’avait plus l’air d’être fâchée contre moi, sa possession ne me semblait plus un bien en échange duquel on est prêt à donner tous les autres. Car nous ne l’aurions fait que pour nous débarrasser d’un chagrin, d’une anxiété, qui étaient apaisés maintenant. Nous avons réussi à traverser le cerceau de toile, à travers lequel nous avons cru un moment que nous ne pourrions jamais passer. Nous avons éclairci l’orage, ramené la sérénité du sourire. Le mystère angoissant d’une haine sans cause connue, et peut-être sans fin, est dissipé. Dès lors nous nous retrouvons face à face avec le problème, momentanément écarté, d’un bonheur que nous savons impossible. Maintenant que la vie avec Albertine était redevenue possible, je sentais que je ne pourrais en tirer que des malheurs, puisqu’elle ne m’aimait pas ; mieux valait la quitter sur la douceur de son consentement, que je prolongerais par le souvenir. Oui, c’était le moment ; il fallait m’informer bien exactement de la date où Andrée allait quitter Paris, agir énergiquement auprès de Mme Bontemps de manière à être bien certain qu’à ce moment-là Albertine ne pourrait aller ni en Hollande, ni à Montjouvain. Il arriverait, si nous savions mieux analyser nos amours, de voir que souvent les femmes ne nous plaisent qu’à cause du contrepoids d’hommes à qui nous avons à les disputer, bien que nous souffrions jusqu’à mourir d’avoir à les leur disputer ; le contrepoids supprimé, le charme de la femme tombe. On en a un exemple douloureux et préventif dans cette prédilection des hommes pour les femmes qui, avant de les connaître, ont commis des fautes, pour ces femmes qu’ils sentent enlisées dans le danger et qu’il leur faut, pendant toute la durée de leur amour, reconquérir ; un exemple postérieur au contraire, et nullement dramatique celui-là, dans l’homme qui, sentant s’affaiblir son goût pour la femme qu’il aime, applique spontanément les règles qu’il a dégagées, et pour être sûr qu’il ne cesse pas d’aimer la femme, la met dans un milieu dangereux où il lui faut la protéger chaque jour. (Le contraire des hommes qui exigent qu’une femme renonce au théâtre, bien que, d’ailleurs, ce soit parce qu’elle avait été au théâtre qu’ils l’ont aimée.)

    Quand ainsi le départ d’Albertine n’aurait plus d’inconvénients, il faudrait choisir un jour de beau temps comme celui-ci — il allait y en avoir beaucoup — où elle me serait indifférente, où je serais tenté de mille désirs ; il faudrait la laisser sortir sans la voir, puis me levant, me préparant vite, lui laisser un mot, en profitant de ce que, comme elle ne pourrait à cette époque aller en nul lieu qui m’agitât, je pourrais réussir, en voyage, à ne pas me représenter les actions mauvaises qu’elle pourrait faire — et qui me semblaient en ce moment bien indifférentes, du reste — et, sans l’avoir revue, partir pour Venise.

    Je sonnai Françoise pour lui demander de m’acheter un guide et un indicateur, comme j’avais fait enfant, quand j’avais voulu déjà préparer un voyage à Venise, réalisation d’un désir aussi violent que celui que j’avais en ce moment ; j’oubliais que, depuis, il en était un que j’avais atteint, sans aucun plaisir, le désir de Balbec, et que Venise, étant aussi un phénomène visible, ne pourrait probablement, pas plus que Balbec, réaliser un rêve ineffable, celui du temps gothique, actualisé d’une mer printanière, et qui venait d’instant en instant frôler mon esprit d’une image enchantée, caressante, insaisissable, mystérieuse et confuse. Françoise, ayant entendu mon coup de sonnette, entra, assez inquiète de la façon dont je prendrais ses paroles et sa conduite. « J’étais bien ennuyée, me dit-elle, que Monsieur sonne si tard aujourd’hui. Je ne savais pas ce que je devais faire. Ce matin, à huit heures, Mlle Albertine m’a demandé ses malles, j’osais pas y refuser, j’avais peur que Monsieur me dispute si je venais l’éveiller. J’ai eu beau la catéchismer, lui dire d’attendre une heure parce que je pensais toujours que Monsieur allait sonner ; elle n’a pas voulu, elle m’a laissé cette lettre pour Monsieur, et à neuf heures elle est partie. » Alors — tant on peut ignorer ce qu’on a en soi, puisque j’étais persuadé de mon indifférence pour Albertine — mon souffle fut coupé, je tins mon cœur de mes deux mains, brusquement mouillées par une certaine sueur que je n’avais jamais connue depuis la révélation que mon amie m’avait faite dans le petit tram relativement à l’amie de Mlle Vinteuil, sans que je pusse dire autre chose que : « Ah ! très bien, vous avez bien fait naturellement de ne pas m’éveiller, laissez-moi un instant, je vais vous sonner tout à l’heure. »