Albertine disparue – III

PROUST Marcel

CHAPITRE III - Séjour à Venise

Ma mère m’avait emmené passer quelques semaines à Venise et — comme il peut y avoir de la beauté aussi bien que dans les choses les plus humbles dans les plus précieuses — j’y goûtais des impressions analogues à celles que j’avais si souvent ressenties autrefois à Combray, mais transposées selon un mode entièrement différent et plus riche. Quand, à dix heures du matin, on venait ouvrir mes volets, je voyais flamboyer, au lieu du marbre noir que devenaient en resplendissant les ardoises de Saint-Hilaire, l’Ange d’Or du campanile de Saint-Marc. Rutilant d’un soleil qui le rendait presque impossible à fixer, il me faisait avec ses bras grands ouverts, pour quand je serais, une demi-heure plus tard, sur la piazzetta, une promesse de joie plus certaine que celle qu’il put être jadis chargé d’annoncer aux hommes de bonne volonté. Je ne pouvais apercevoir que lui tant que j’étais couché, mais comme le monde n’est qu’un vaste cadran solaire où un seul segment ensoleillé nous permet de voir l’heure qu’il est, dès le premier matin je pensai aux boutiques de Combray sur la place de l’Église, qui, le dimanche, étaient sur le point de fermer quand j’arrivais à la messe, tandis que la paille du marché sentait fort sous le soleil déjà chaud. Mais dès le second jour, ce que je vis en m’éveillant, ce pourquoi je me levai (parce que cela s’était substitué dans ma mémoire et dans mon désir aux souvenirs de Combray), ce furent les impressions de ma première sortie du matin à Venise, à Venise où la vie quotidienne n’était pas moins réelle qu’à Combray, où comme à Combray le dimanche matin on avait bien le plaisir de descendre dans une rue en fête, mais où cette rue était toute en une eau de saphir, rafraîchie de souffles tièdes, et d’une couleur si résistante que mes yeux fatigués pouvaient, pour se détendre et sans craindre qu’elle fléchît, y appuyer leurs regards. Comme à Combray les bonnes gens de la rue de l’Oiseau, dans cette nouvelle vie aussi les habitants sortaient bien des maisons alignées l’une à côté de l’autre dans la grande rue, mais ce rôle de maisons projetant un peu d’ombre à leurs pieds était, à Venise, confié à des palais de porphyre et de jaspe, au-dessus de la porte cintrée desquels la tête d’un Dieu barbu (en dépassant l’alignement, comme le marteau d’une porte à Combray) avait pour résultat de rendre plus foncé par son reflet, non le brun du sol mais le bleu splendide de l’eau. Sur la piazza l’ombre qu’eussent développée à Combray la toile du magasin de nouveautés et l’enseigne du coiffeur, c’étaient les petites fleurs bleues que sème à ses pieds sur le désert du dallage ensoleillé le relief d’une façade Renaissance, non pas que, quand le soleil tapait fort, on ne fût obligé, à Venise comme à Combray, de baisser, au bord du canal, des stores, mais ils étaient tendus entre les quadrilobes et les rinceaux de fenêtres gothiques. J’en dirai autant de celle de notre hôtel devant les balustres de laquelle ma mère m’attendait en regardant le canal avec une patience qu’elle n’eût pas montrée autrefois à Combray, en ce temps où, mettant en moi des espérances qui depuis n’avaient pas été réalisées, elle ne voulait pas me laisser voir combien elle m’aimait. Maintenant elle sentait bien que sa froideur apparente n’eût plus rien changé, et la tendresse qu’elle me prodiguait était comme ces aliments défendus qu’on ne refuse plus aux malades quand il est assuré qu’ils ne peuvent guérir. Certes, les humbles particularités qui faisaient individuelle la fenêtre de la chambre de ma tante Léonie, sur la rue de l’Oiseau, son asymétrie à cause de la distance inégale entre les deux fenêtres voisines, la hauteur excessive de son appui de bois, et la barre coudée qui servait à ouvrir les volets, les deux pans de satin bleu et glacé qu’une embrasse divisait et retenait écartés, l’équivalent de tout cela existait à cet hôtel de Venise où j’entendais aussi ces mots si particuliers, si éloquents qui nous font reconnaître de loin la demeure où nous rentrons déjeuner, et plus tard restent dans notre souvenir comme un témoignage que pendant un certain temps cette demeure fut la nôtre ; mais le soin de les dire était, à Venise, dévolu, non comme il l’était à Combray et comme il l’est un peu partout, aux choses les plus simples, voire les plus laides, mais à l’ogive encore à demi arabe d’une façade qui est reproduite, dans tous les musées de moulages et tous les livres d’art illustrés, comme un des chefs-d’œuvre de l’architecture domestique au moyen âge ; de bien loin et quand j’avais à peine dépassé Saint-Georges le Majeur, j’apercevais cette ogive qui m’avait vu, et l’élan de ses arcs brisés ajoutait à son sourire de bienvenue la distinction d’un regard plus élevé, et presque incompris. Et parce que, derrière ses balustres de marbre de diverses couleurs, maman lisait en m’attendant, le visage contenu dans une voilette de tulle d’un blanc aussi déchirant que celui de ses cheveux, pour moi qui sentais que ma mère l’avait, en cachant ses larmes, ajoutée à son chapeau de paille, un peu pour avoir l’air « habillée » devant les gens de l’hôtel, mais surtout pour me paraître moins en deuil, moins triste, presque consolée de la mort de ma grand’mère, parce que, ne m’ayant pas reconnu tout de suite, dès que de la gondole je l’appelais elle envoyait vers moi, du fond de son cœur, son amour qui ne s’arrêtait que là où il n’y avait plus de matière pour le soutenir à la surface de son regard passionné qu’elle faisait aussi proche de moi que possible, qu’elle cherchait à exhausser, à l’avancée de ses lèvres, en un sourire qui semblait m’embrasser, dans le cadre et sous le dais du sourire plus discret de l’ogive illuminée par le soleil de midi ; à cause de cela, cette fenêtre a pris dans ma mémoire la douceur des choses qui eurent en même temps que nous, à côté de nous, leur part dans une certaine heure qui sonnait, la même pour nous et pour elles ; et si pleins de formes admirables que soient ses meneaux, cette fenêtre illustre garde pour moi l’aspect intime d’un homme de génie avec qui nous aurions passé un mois dans une même villégiature, qui y aurait contracté pour nous quelque amitié, et si depuis, chaque fois que je vois le moulage de cette fenêtre dans un musée, je suis obligé de retenir mes larmes, c’est tout simplement parce qu’elle me dit la chose qui peut le plus me toucher : « Je me rappelle très bien votre mère. »

Et pour aller chercher maman qui avait quitté la fenêtre, j’avais bien en laissant la chaleur du plein air cette sensation de fraîcheur, jadis éprouvée à Combray quand je montais dans ma chambre ; mais à Venise c’était un courant d’air marin qui l’entretenait, non plus dans un petit escalier de bois aux marches rapprochées mais sur les nobles surfaces de degrés de marbre, éclaboussées à tout moment d’un éclair de soleil glauque, et qui à l’utile leçon de Chardin, reçue autrefois, ajoutaient celle de Véronèse. Et puisque à Venise ce sont des œuvres d’art, des choses magnifiques, qui sont chargées de nous donner les impressions familières de la vie, c’est esquiver le caractère de cette ville, sous prétexte que la Venise de certains peintres est froidement esthétique dans sa partie la plus célèbre, qu’en représenter seulement (exceptons les superbes études de Maxime Dethomas) les aspects misérables, là où ce qui fait sa splendeur s’efface, et pour rendre Venise plus intime et plus vraie lui donner de la ressemblance avec Aubervilliers. Ce fut le tort de très grands artistes, par une réaction bien naturelle contre la Venise factice des mauvais peintres, de s’être attachés uniquement à la Venise, qu’ils trouvèrent plus réaliste, des humbles campi, des petits rii abandonnés. C’était elle que j’explorais souvent l’après-midi, si je ne sortais pas avec ma mère. J’y trouvais plus facilement, en effet, de ces femmes du peuple, les allumettières, les enfileuses de perles, les travailleuses du verre ou de la dentelle, les petites ouvrières aux grands châles noirs à franges. Ma gondole suivait les petits canaux ; comme la main mystérieuse d’un génie qui m’aurait conduit dans les détours de cette ville d’Orient, ils semblaient, au fur et à mesure que j’avançais, me pratiquer un chemin creusé en plein cœur d’un quartier qu’ils divisaient en écartant à peine d’un mince sillon arbitrairement tracé les hautes maisons aux petites fenêtres mauresques ; et, comme si le guide magique avait tenu une bougie entre ses doigts et m’eût éclairé au passage, ils faisaient briller devant eux un rayon de soleil à qui ils frayaient sa route.

On sentait qu’entre les pauvres demeures que le petit canal venait de séparer et qui eussent sans cela formé un tout compact, aucune place n’avait été réservée. De sorte que le campanile de l’église ou les treilles des jardins surplombaient à pic le rio comme dans une ville inondée. Mais pour les églises comme pour les jardins, grâce à la même transposition que dans le Grand Canal, la mer se prêtait si bien à faire la fonction de voie de communication, de rue grande ou petite, que de chaque côté du canaletto les églises montaient de l’eau en ce vieux quartier populaire, devenues des paroisses humbles et fréquentées, portant sur elles le cachet de leur nécessité, de la fréquentation de nombreuses petites gens ; que les jardins traversés par la percée du canal laissaient traîner dans l’eau leurs feuilles ou leurs fruits étonnés, et que, sur le rebord de la maison dont le grès grossièrement fendu était encore rugueux comme s’il venait d’être brusquement scié, des gamins surpris et gardant leur équilibre laissaient pendre leurs jambes bien d’aplomb, à la façon de matelots assis sur un pont mobile dont les deux moitiés viennent de s’écarter et ont permis à la mer de passer entre elles.

Parfois apparaissait un monument plus beau, qui se trouvait là comme une surprise dans une boîte que nous viendrions d’ouvrir, un petit temple d’ivoire avec ses ordres corinthiens et sa statue allégorique au fronton, un peu dépaysé parmi les choses usuelles au milieu desquelles il traînait, et le péristyle que lui réservait le canal gardait l’air d’un quai de débarquement pour maraîchers.

Le soleil était encore haut dans le ciel quand j’allais retrouver ma mère sur la piazzetta. Nous remontions le Grand Canal en gondole, nous regardions la file des palais entre lesquels nous passions refléter la lumière et l’heure sur leurs flancs rosés et changer avec elles, moins à la façon d’habitations privées et de monuments célèbres que comme une chaîne de falaises de marbre au pied de laquelle on va se promener le soir en barque pour voir se coucher le soleil. Telles, les demeures disposées des deux côtés du chenal faisaient penser à des sites de la nature, mais d’une nature qui aurait créé ses œuvres avec une imagination humaine. Mais en même temps (à cause du caractère des impressions toujours urbaines que Venise donne presque en pleine mer, sur ces flots où le flux et le reflux se font sentir deux fois par jour, et qui tour à tour recouvrent à marée haute et découvrent à marée basse les magnifiques escaliers extérieurs des palais), comme nous l’eussions fait à Paris sur les boulevards, dans les Champs-Élysées, au Bois, dans toute large avenue à la mode, parmi la lumière poudroyante du soir, nous croisions les femmes les plus élégantes, presque toutes étrangères, et qui, mollement appuyées sur les coussins de leur équipage flottant, prenaient la file, s’arrêtaient devant un palais où elles avaient une amie à aller voir, faisaient demander si elle était là ; et, tandis qu’en attendant la réponse elles préparaient à tout hasard leur carte pour la laisser, comme elles eussent fait à la porte de l’hôtel de Guermantes, elles cherchaient dans leur guide de quelle époque, de quel style était le palais, non sans être secouées comme au sommet d’une vague bleue, par le remous de l’eau étincelante et cabrée, qui s’effarait d’être resserrée entre la gondole dansante et le marbre retentissant. Et ainsi les promenades, même rien que pour aller faire des visites ou des courses, étaient triples et uniques dans cette Venise où les simples allées et venues mondaines prennent en même temps la forme et le charme d’une visite à un musée et d’une bordée en mer.

Plusieurs des palais du Grand Canal étaient transformés en hôtels, et, par goût du changement ou par amabilité pour Mme Sazerat que nous avions retrouvée — la connaissance imprévue et inopportune qu’on rencontre chaque fois qu’on voyage — et que maman avait invitée, nous voulûmes un soir essayer de dîner dans un hôtel qui n’était pas le nôtre et où l’on prétendait que la cuisine était meilleure. Tandis que ma mère payait le gondolier et entrait avec MmeSazerat dans le salon qu’elle avait retenu, je voulus jeter un coup d’œil sur la grande salle du restaurant aux beaux piliers de marbre et jadis couverte tout entière de fresques, depuis mal restaurées. Deux garçons causaient en un italien que je traduis :

« Est-ce que les vieux mangent dans leur chambre ? Ils ne préviennent jamais. C’est assommant, je ne sais jamais si je dois garder leur table (« non so se bisogna conservar loro la tavola »). Et puis, tant pis s’ils descendent et qu’ils la trouvent prise ! Je ne comprends pas qu’on reçoive des forestieri comme ça dans un hôtel aussi chic. C’est pas le monde d’ici. »

Malgré son dédain, le garçon aurait voulu savoir ce qu’il devait décider relativement à la table, et il allait faire demander au liftier de monter s’informer à l’étage quand, avant qu’il en eût le temps, la réponse lui fut donnée : il venait d’apercevoir la vieille dame qui entrait. Je n’eus pas de peine, malgré l’air de tristesse et de fatigue que donne l’appesantissement des années et malgré une sorte d’eczéma, de lèpre rouge qui couvrait sa figure, à reconnaître sous son bonnet, dans sa cotte noire faite chez W…, mais, pour les profanes, pareille à celle d’une vieille concierge, la marquise de Villeparisis. Le hasard fit que l’endroit où j’étais, debout, en train d’examiner les vestiges d’une fresque, se trouvait, le long des belles parois de marbre, exactement derrière la table où venait de s’asseoir Mme de Villeparisis.

« Alors M. de Villeparisis ne va pas tarder à descendre. Depuis un mois qu’ils sont ici ils n’ont mangé qu’une fois l’un sans l’autre », dit le garçon.

Je me demandais quel était celui de ses parents avec lequel elle voyageait et qu’on appelait M. de Villeparisis, quand je vis, au bout de quelques instants, s’avancer vers la table et s’asseoir à côté d’elle son vieil amant, M. de Norpois.

Son grand âge avait affaibli la sonorité de sa voix, mais donné en revanche à son langage, jadis si plein de réserve, une véritable intempérance. Peut-être fallait-il en chercher la cause dans des ambitions qu’il sentait ne plus avoir grand temps pour réaliser et qui le remplissaient d’autant plus de véhémence et de fougue ; peut-être dans le fait que, laissé à l’écart d’une politique où il brûlait de rentrer, il croyait, dans la naïveté de son désir, faire mettre à la retraite, par les sanglantes critiques qu’il dirigeait contre eux, ceux qu’il se faisait fort de remplacer. Ainsi voit-on des politiciens assurés que le cabinet dont ils ne font pas partie n’en a pas pour trois jours. Il serait, d’ailleurs, exagéré de croire que M. de Norpois avait perdu entièrement les traditions du langage diplomatique. Dès qu’il était question de « grandes affaires » il se retrouvait, on va le voir, l’homme que nous avons connu, mais le reste du temps il s’épanchait sur l’un et sur l’autre avec cette violence sénile de certains octogénaires qui les jette sur des femmes à qui ils ne peuvent plus faire grand mal.

Mme de Villeparisis garda, pendant quelques minutes, le silence d’une vieille femme à qui la fatigue de la vieillesse a rendu difficile de remonter du ressouvenir du passé au présent. Puis, dans ces questions toutes pratiques où s’empreint le prolongement d’un mutuel amour :

— Êtes-vous passé chez Salviati ?

— Oui.

— Enverront-ils demain ?

— J’ai rapporté moi-même la coupe. Je vous la montrerai après le dîner. Voyons le menu.

— Avez-vous donné l’ordre de bourse pour mes Suez ?

— Non, l’attention de la Bourse est retenue en ce moment par les valeurs de pétrole. Mais il n’y a pas lieu de se presser étant donné les excellentesdispositions du marché. Voilà le menu. Il y a comme entrée des rougets. Voulez-vous que nous en prenions ?

— Moi, oui, mais vous, cela vous est défendu. Demandez à la place du risotto. Mais ils ne savent pas le faire.

— Cela ne fait rien. Garçon, apportez-nous d’abord des rougets pour Madame et un risotto pour moi.

Un nouveau et long silence.

« Tenez, je vous apporte des journaux, le Corriere della Sera, la Gazzetta del Popolo, etc. Est-ce que vous savez qu’il est fortement question d’un mouvement diplomatique dont le premier bouc émissaire serait Paléologue, notoirement insuffisant en Serbie ? Il serait peut-être remplacé par Lozé et il y aurait à pourvoir au poste de Constantinople. Mais, s’empressa d’ajouter avec âcreté M. de Norpois, pour une ambassade d’une telle envergure et où il est de toute évidence que la Grande-Bretagne devra toujours, quoi qu’il arrive, avoir la première place à la table des délibérations, il serait prudent de s’adresser à des hommes d’expérience mieux outillés pour résister aux embûches des ennemis de notre alliée britannique que des diplomates de la jeune école qui donneraient tête baissée dans le panneau. » La volubilité irritée avec laquelle M. de Norpois prononça ces dernières paroles venait surtout de ce que les journaux, au lieu de prononcer son nom comme il leur avait recommandé de le faire, donnaient comme « grand favori » un jeune ministre des Affaires étrangères. « Dieu sait si les hommes d’âge sont éloignés de se mettre, à la suite de je ne sais quelles manœuvres tortueuses, aux lieu et place de plus ou moins incapables recrues. J’en ai beaucoup connu de tous ces prétendus diplomates de la méthode empirique, qui mettaient tout leur espoir dans un ballon d’essai que je ne tardais pas à dégonfler. Il est hors de doute, si le gouvernement a le manque de sagesse de remettre les rênes de l’État en des mains turbulentes, qu’à l’appel du devoir un conscrit répondra toujours : présent. Mais qui sait (et M. de Norpois avait l’air de très bien savoir de qui il parlait) s’il n’en serait pas de même le jour où l’on irait chercher quelque vétéran plein de savoir et d’adresse ? À mon sens, chacun peut avoir sa manière de voir, le poste de Constantinople ne devrait être accepté qu’après un règlement de nos difficultés pendantes avec l’Allemagne. Nous ne devons rien à personne, et il est inadmissible que tous les six mois on vienne nous réclamer, par des manœuvres dolosives et à notre corps défendant, je ne sais quel quitus, toujours mis en avant par une presse de sportulaires. Il faut que cela finisse, et naturellement un homme de haute valeur et qui a fait ses preuves, un homme qui aurait, si je puis dire, l’oreille de l’empereur, jouirait de plus d’autorité que quiconque pour mettre le point final au conflit. »

Un monsieur qui finissait de dîner salua M. de Norpois.

— Ah ! mais c’est le prince Foggi, dit le marquis.

— Ah ! je ne sais pas au juste qui vous voulez dire, soupira Mme de Villeparisis.

— Mais parfaitement si. C’est le prince Odon. C’est le propre beau-frère de votre cousine Doudeauville. Vous vous rappelez bien que j’ai chassé avec lui à Bonnétable ?

— Ah ! Odon, c’est celui qui faisait de la peinture ?

— Mais pas du tout, c’est celui qui a épousé la sœur du grand-duc N…

M. de Norpois disait tout cela sur le ton assez désagréable d’un professeur mécontent de son élève et, de ses yeux bleus, regardait fixement Mme de Villeparisis.

Quand le prince eut fini son café et quitta sa table, M. de Norpois se leva, marcha avec empressement vers lui et, d’un geste majestueux, il s’écarta, et, s’effaçant lui-même, le présenta à Mme de Villeparisis. Et pendant les quelques minutes que le prince demeura debout auprès d’eux, M. de Norpois ne cessa un instant de surveiller Mme de Villeparisis de sa pupille bleue, par complaisance ou sévérité de vieil amant, et surtout dans la crainte qu’elle ne se livrât à un des écarts de langage qu’il avait goûtés, mais qu’il redoutait. Dès qu’elle disait au prince quelque chose d’inexact il rectifiait le propos et fixait les yeux de la marquise accablée et docile, avec l’intensité continue d’un magnétiseur.

Un garçon vint me dire que ma mère m’attendait, je la rejoignis et m’excusai auprès de Mme Sazerat en disant que cela m’avait amusé de voir Mme de Villeparisis. À ce nom, Mme Sazerat pâlit et sembla près de s’évanouir. Cherchant à se dominer :

— Mme de Villeparisis, Mlle de Bouillon ? me dit-elle.

— Oui.

— Est-ce que je ne pourrais pas l’apercevoir une seconde ? C’est le rêve de ma vie.

— Alors ne perdez pas trop de temps, Madame, car elle ne tardera pas à avoir fini de dîner. Mais comment peut-elle tant vous intéresser ?

— Mais Mme de Villeparisis, c’était en premières noces la duchesse d’Havré, belle comme un ange, méchante comme un démon, qui a rendu fou mon père, l’a ruiné et abandonné aussitôt après. Eh bien ! elle a beau avoir agi avec lui comme la dernière des filles, avoir été cause que j’ai dû, moi et les miens, vivre petitement à Combray, maintenant que mon père est mort, ma consolation c’est qu’il ait aimé la plus belle femme de son époque, et comme je ne l’ai jamais vue, malgré tout ce sera une douceur…

Je menai Mme Sazerat, tremblante d’émotion, jusqu’au restaurant et je lui montrai Mme de Villeparisis.

Mais comme les aveugles qui dirigent leurs yeux ailleurs qu’où il faut, MmeSazerat n’arrêta pas ses regards à la table où dînait Mme de Villeparisis, et, cherchant un autre point de la salle :

— Mais elle doit être partie, je ne la vois pas où vous me dites.

Et elle cherchait toujours, poursuivant la vision détestée, adorée, qui habitait son imagination depuis si longtemps.

— Mais si, à la seconde table.

— C’est que nous ne comptons pas à partir du même point. Moi, comme je compte, la seconde table, c’est une table où il y a seulement, à côté d’un vieux monsieur, une petite bossue, rougeaude, affreuse.

— C’est elle !

Cependant, Mme de Villeparisis ayant demandé à M. de Norpois de faire asseoir le prince Foggi, une aimable conversation suivit entre eux trois, on parla politique, le prince déclara qu’il était indifférent au sort du cabinet, et qu’il resterait encore une bonne semaine à Venise. Il espérait que d’ici là toute crise ministérielle serait évitée. Le prince Foggi crut au premier instant que ces questions de politique n’intéressaient pas M. de Norpois, car celui-ci, qui jusque-là s’était exprimé avec tant de véhémence, s’était mis soudain à garder un silence presque angélique qui semblait ne pouvoir s’épanouir, si la voix revenait, qu’en un chant innocent et mélodieux de Mendelssohn ou de César Franck. Le prince pensait aussi que ce silence était dû à la réserve d’un Français qui, devant un Italien, ne veut pas parler des affaires de l’Italie. Or l’erreur du prince était complète. Le silence, l’air d’indifférence étaient restés chez M. de Norpois non la marque de la réserve mais le prélude coutumier d’une immixtion dans des affaires importantes. Le marquis n’ambitionnait rien moins, comme nous l’avons vu, que Constantinople, avec un règlement préalable des affaires allemandes, pour lequel il comptait forcer la main au cabinet de Rome. Le marquis jugeait, en effet, que de sa part un acte d’une portée internationale pouvait être le digne couronnement de sa carrière, peut-être même le commencement de nouveaux honneurs, de fonctions difficiles auxquelles il n’avait pas renoncé. Car la vieillesse nous rend d’abord incapables d’entreprendre mais non de désirer. Ce n’est que dans une troisième période que ceux qui vivent très vieux ont renoncé au désir, comme ils ont dû abandonner l’action. Ils ne se présentent même plus à des élections futiles où ils tentèrent si souvent de réussir, comme celle de président de la République. Ils se contentent de sortir, de manger, de lire les journaux, ils se survivent à eux-mêmes.

Le prince, pour mettre le marquis à l’aise et lui montrer qu’il le considérait comme un compatriote, se mit à parler des successeurs possibles du président du Conseil actuel. Successeurs dont la tâche serait difficile. Quand le prince Foggi eut cité plus de vingt noms d’hommes politiques qui lui semblaient ministrables, noms que l’ancien ambassadeur écouta les paupières à demi abaissées sur ses yeux bleus et sans faire un mouvement, M. de Norpois rompit enfin le silence pour prononcer ces mots qui devaient pendant vingt ans alimenter la conversation des chancelleries, et ensuite, quand on les crut oubliées, être exhumés par quelque personnalité signant « un Renseigné » ou « Testis » ou « Machiavel » dans un journal où l’oubli même où ils étaient tombés leur vaut le bénéfice de faire à nouveau sensation. Donc le prince Foggi venait de citer plus de vingt noms devant le diplomate aussi immobile et muet qu’un homme sourd, quand M. de Norpois leva légèrement la tête et, dans la forme où avaient été rédigées ses interventions diplomatiques les plus grosses de conséquence, quoique cette fois-ci avec une audace accrue et une brièveté moindre, demanda finement : « Et est-ce que personne n’a prononcé le nom de M. Giolitti ? » À ces mots les écailles du prince Foggi tombèrent ; il entendit un murmure céleste. Puis aussitôt M. de Norpois se mit à parler de choses et autres, ne craignit pas de faire quelque bruit, comme, lorsque la dernière note d’un sublime aria de Bach est terminée, on ne craint plus de parler à haute voix, d’aller chercher ses vêtements au vestiaire. Il rendit même la cassure plus nette en priant le prince de mettre ses hommages aux pieds de Leurs Majestés le Roi et la Reine quand il aurait l’occasion de les voir, phrase de départ qui correspondait à ce qu’est, à la fin d’un concert, ces mots hurlés : « Le cocher Auguste de la rue de Belloy ». Nous ignorons quelles furent exactement les impressions du prince Foggi. Il était assurément ravi d’avoir entendu ce chef-d’œuvre : « Et M. Giolitti, est-ce que personne n’a prononcé son nom ? » Car M. de Norpois, chez qui l’âge avait éteint ou désordonné les qualités les plus belles, en revanche avait perfectionné en vieillissant les « airs de bravoure », comme certains musiciens âgés, en déclin pour tout le reste, acquièrent jusqu’au dernier jour, pour la musique de chambre, une virtuosité parfaite qu’ils ne possédaient pas jusque-là.

Toujours est-il que le prince Foggi, qui comptait passer quinze jours à Venise, rentra à Rome le jour même et fut reçu quelques jours après en audience par le Roi au sujet de propriétés que, nous croyons l’avoir déjà dit, le prince possédait en Sicile. Le cabinet végéta plus longtemps qu’on n’aurait cru. À sa chute, le Roi consulta divers hommes d’État sur le chef qu’il convenait de donner au nouveau cabinet. Puis il fit appeler M. Giolitti, qui accepta. Trois mois après, un journal raconta l’entrevue du prince Foggi avec M. de Norpois. La conversation était rapportée comme nous l’avons fait, avec la différence qu’au lieu de dire « M. de Norpois demanda finement », on lisait : « dit avec ce fin et charmant sourire qu’on lui connaît ». M. de Norpois jugea que « finement » avait déjà une force explosive suffisante pour un diplomate et que cette adjonction était pour le moins intempestive. Il avait bien demandé que le quai d’Orsay démentît officiellement, mais le quai d’Orsay ne savait où donner de la tête. En effet, depuis que l’entrevue avait été dévoilée, M. Barrère télégraphiait plusieurs fois par heure avec Paris pour se plaindre qu’il y eût un ambassadeur officieux au Quirinal et pour rapporter le mécontentement que ce fait avait produit dans l’Europe entière. Ce mécontentement n’existait pas, mais les divers ambassadeurs étaient trop polis pour démentir M. Barrère leur assurant que sûrement tout le monde était révolté. M. Barrère, n’écoutant que sa pensée, prenait ce silence courtois pour une adhésion. Aussitôt il télégraphiait à Paris : « Je me suis entretenu une heure durant avec le marquis Visconti-Venosta, etc. » Ses secrétaires étaient sur les dents.

Pourtant M. de Norpois avait à sa dévotion un très ancien journal français et qui même en 1870, quand il était ministre de France dans un pays allemand, lui avait rendu grand service. Ce journal était (surtout le premier article, non signé) admirablement rédigé. Mais il intéressait mille fois davantage quand ce premier article (dit premier-Paris dans ces temps lointains, et appelé aujourd’hui, on ne sait pourquoi, « éditorial ») était au contraire mal tourné, avec des répétitions de mots infinies. Chacun sentait alors avec émotion que l’article avait été « inspiré ». Peut-être par M. de Norpois, peut-être par tel autre grand maître de l’heure. Pour donner une idée anticipée des événements d’Italie, montrons comment M. de Norpois se servit de ce journal en 1870, inutilement trouvera-t-on, puisque la guerre eut lieu tout de même ; très efficacement, pensait M. de Norpois, dont l’axiome était qu’il faut avant tout préparer l’opinion. Ses articles, où chaque mot était pesé, ressemblaient à ces notes optimistes que suit immédiatement la mort du malade. Par exemple, à la veille de la déclaration de guerre, en 1870, quand la mobilisation était presque achevée, M. de Norpois (restant dans l’ombre naturellement) avait cru devoir envoyer à ce journal fameux, l’éditorial suivant :

« L’opinion semble prévaloir dans les cercles autorisés que, depuis hier, dans le milieu de l’après-midi, la situation, sans avoir, bien entendu, un caractère alarmant, pourrait être envisagée comme sérieuse et même, par certains côtés, comme susceptible d’être considérée comme critique. M. le marquis de Norpois aurait eu plusieurs entretiens avec le ministre de Prusse afin d’examiner dans un esprit de fermeté et de conciliation, et d’une façon tout à fait concrète, les différents motifs de friction existants, si l’on peut parler ainsi. La nouvelle n’a malheureusement pas été reçue par nous, à l’heure où nous mettons sous presse, que Leurs Excellences aient pu se mettre d’accord sur une formule pouvant servir de base à un instrument diplomatique. »

Dernière heure : « On a appris avec satisfaction dans les cercles bien informés, qu’une légère détente semble s’être produite dans les rapports franco-prussiens. On attacherait une importance toute particulière au fait que M. de Norpois aurait rencontré « unter den Linden » le ministre d’Angleterre, avec qui il s’est entretenu une vingtaine de minutes. Cette nouvelle est considérée comme satisfaisante. » (On avait ajouté entre parenthèses, après satisfaisante, le mot allemand équivalent : befriedigend.) Et le lendemain on lisait dans l’éditorial : « Il semblerait, malgré toute la souplesse de M. de Norpois, à qui tout le monde se plaît à rendre hommage pour l’habile énergie avec laquelle il a su défendre les droits imprescriptibles de la France, qu’une rupture n’a plus pour ainsi dire presque aucune chance d’être évitée. »

Le journal ne pouvait pas se dispenser de faire suivre un pareil éditorial de quelques commentaires, envoyés, bien entendu, par M. de Norpois. On a peut-être remarqué dans les pages précédentes que le « conditionnel » était une des formes grammaticales préférées de l’ambassadeur, dans la littérature diplomatique. (« On attacherait une importance particulière », pour « il paraît qu’on attache une importance particulière ».) Mais le présent de l’indicatif pris non pas dans son sens habituel mais dans celui de l’ancien optatif n’était pas moins cher à M. de Norpois. Les commentaires qui suivaient l’éditorial étaient ceux-ci :

« Jamais le public n’a fait preuve d’un calme aussi admirable. » (M. de Norpois aurait bien voulu que ce fût vrai, mais craignait tout le contraire.) « Il est las des agitations stériles et a appris avec satisfaction que le gouvernement de Sa Majesté prendrait ses responsabilités selon les éventualités qui pourraient se produire. Le public n’en demande « (optatif) » pas davantage. À son beau sang-froid, qui est déjà un indice de succès, nous ajouterons encore une nouvelle bien faite pour rassurer l’opinion publique, s’il en était besoin. On assure, en effet, que M. de Norpois, qui, pour raison de santé, devait depuis longtemps venir faire à Paris une petite cure, aurait quitté Berlin où il ne jugeait plus sa présence utile. » Dernière heure : « Sa Majesté l’Empereur a quitté ce matin Compiègne pour Paris afin de conférer avec le marquis de Norpois, le ministre de la Guerre et le maréchal Bazaine en qui l’opinion publique a une confiance particulière. S. M. l’Empereur a décommandé le dîner qu’il devait offrir à sa belle-sœur la duchesse d’Albe. Cette mesure a produit partout, dès qu’elle a été connue, une impression particulièrement favorable. L’Empereur a passé en revue les troupes, dont l’enthousiasme est indescriptible. Quelques corps, sur un ordre de mobilisation lancé dès l’arrivée des souverains à Paris, sont, à toute éventualité, prêts à partir dans la direction du Rhin. »

Parfois, au crépuscule, en rentrant à l’hôtel je sentais que l’Albertine d’autrefois, invisible à moi-même, était pourtant enfermée au fond de moi comme aux plombs d’une Venise intérieure, dont parfois un incident faisait glisser le couvercle durci jusqu’à me donner une ouverture sur ce passé.

Ainsi, par exemple, un soir une lettre de mon coulissier rouvrit un instant pour moi les portes de la prison où Albertine était en moi vivante, mais si loin, si profondément qu’elle me restait inaccessible. Depuis sa mort je ne m’étais plus occupé des spéculations que j’avais faites afin d’avoir plus d’argent pour elle. Or le temps avait passé ; de grandes sagesses de l’époque précédente étaient démenties par celle-ci, comme il était arrivé autrefois de M. Thiers disant que les chemins de fer ne pourraient jamais réussir. Les titres dont M. de Norpois nous avait dit : « Leur revenu n’est pas très élevé sans doute, mais du moins le capital ne sera jamais déprécié », étaient le plus souvent ceux qui avaient le plus baissé. Il me fallait payer des différences considérables et d’un coup de tête je me décidai à tout vendre et me trouvai ne plus posséder que le cinquième à peine de ce que j’avais du vivant d’Albertine. On le sut à Combray dans ce qui restait de notre famille et de nos relations, et, comme on savait que je fréquentais le marquis de Saint-Loup et les Guermantes, on se dit : « Voilà où mènent les idées de grandeur. » On y eût été bien étonné d’apprendre que c’était pour une jeune fille de condition aussi modeste qu’Albertine que j’avais fait ces spéculations. D’ailleurs, dans cette vie de Combray où chacun est à jamais classé suivant les revenus qu’on lui connaît, comme dans une caste indienne, on n’eût pu se faire une idée de cette grande liberté qui régnait dans le monde des Guermantes, où on n’attachait aucune importance à la fortune et où la pauvreté était considérée comme aussi désagréable, mais nullement plus diminuante et n’affectant pas plus la situation sociale, qu’une maladie d’estomac. Sans doute se figurait-on au contraire, à Combray que Saint-Loup et M. de Guermantes devaient être des nobles ruinés, aux châteaux hypothéqués, à qui je prêtais de l’argent, tandis que si j’avais été ruiné ils eussent été les premiers à m’offrir vraiment de me venir en aide. Quant à ma ruine relative, j’en étais d’autant plus ennuyé que mes curiosités vénitiennes s’étaient concentrées depuis peu sur une jeune marchande de verrerie, à la carnation de fleur qui fournissait aux yeux ravis toute une gamme de tons orangés et me donnait un tel désir de la revoir chaque jour que, sentant que nous quitterions bientôt Venise, ma mère et moi, j’étais résolu à tâcher de lui faire à Paris une situation quelconque qui me permît de ne pas me séparer d’elle. La beauté de ses dix-sept ans était si noble, si radieuse, que c’était un vrai Titien à acquérir avant de s’en aller. Et le peu qui me restait de fortune suffirait-il à la tenter assez pour qu’elle quittât son pays et vînt vivre à Paris pour moi seul ? Mais comme je finissais la lettre du coulissier, une phrase où il disait : « Je soignerai vos reports » me rappela une expression presque aussi hypocritement professionnelle que la baigneuse de Balbec avait employée en parlant à Aimé d’Albertine : « C’est moi qui la soignais », avait-elle dit, et ces mots, qui ne m’étaient jamais revenus à l’esprit, firent jouer comme un Sésame les gonds du cachot. Mais au bout d’un instant ils se refermèrent sur l’emmurée — que je n’étais pas coupable de ne pas vouloir rejoindre, puisque je ne parvenais plus à la voir, à me la rappeler, et que les êtres n’existent pour nous que par l’idée que nous avons d’eux — que m’avait un instant rendue si touchante le délaissement, que pourtant elle ignorait, que j’avais, l’espace d’un éclair, envié le temps déjà lointain où je souffrais nuit et jour du compagnonnage de son souvenir. Une autre fois, à San Giorgio dei Schiavoni, un aigle auprès d’un des apôtres et stylisé de la même façon réveilla le souvenir et presque la souffrance causée par les deux bagues dont Françoise m’avait découvert la similitude et dont je n’avais jamais su qui les avait données à Albertine. Un soir enfin, une circonstance telle se produisit qu’il sembla que mon amour aurait dû renaître. Au moment où notre gondole s’arrêta aux marches de l’hôtel, le portier me remit une dépêche que l’employé du télégraphe était déjà venu trois fois pour m’apporter, car, à cause de l’inexactitude du nom du destinataire (que je compris pourtant, à travers les déformations des employés italiens, être le mien), on demandait un accusé de réception certifiant que le télégramme était bien pour moi. Je l’ouvris dès que je fus dans ma chambre, et, jetant un coup d’œil sur ce libellé rempli de mots mal transmis, je pus lire néanmoins : « Mon ami, vous me croyez morte, pardonnez-moi, je suis très vivante, je voudrais vous voir, vous parler mariage, quand revenez-vous ? Tendrement, Albertine. » Alors il se passa, d’une façon inverse, la même chose que pour ma grand’mère : quand j’avais appris en fait que ma grand’mère était morte, je n’avais d’abord eu aucun chagrin. Et je n’avais souffert effectivement de sa mort que quand des souvenirs involontaires l’avaient rendue vivante pour moi. Maintenant qu’Albertine dans ma pensée ne vivait plus pour moi, la nouvelle qu’elle était vivante ne me causa pas la joie que j’aurais cru. Albertine n’avait été pour moi qu’un faisceau de pensées, elle avait survécu à sa mort matérielle tant que ces pensées vivaient en moi ; en revanche, maintenant que ces pensées étaient mortes, Albertine ne ressuscitait nullement pour moi avec son corps. Et en m’apercevant que je n’avais pas de joie qu’elle fût vivante, que je ne l’aimais plus, j’aurais dû être plus bouleversé que quelqu’un qui, se regardant dans une glace après des mois de voyage ou de maladie, s’aperçoit qu’il a des cheveux blancs et une figure nouvelle d’homme mûr ou de vieillard. Cela bouleverse parce que cela veut dire : l’homme que j’étais, le jeune homme blond n’existe plus, je suis un autre. Or l’impression que j’éprouvais ne prouvait-elle pas un changement aussi profond, une mort aussi totale du moi ancien et la substitution aussi complète d’un moi nouveau à ce moi ancien, que la vue d’un visage ridé surmonté d’une perruque blanche remplaçant le visage de jadis ? Mais on ne s’afflige pas plus d’être devenu un autre, les années ayant passé et dans l’ordre de la succession des temps, qu’on ne s’afflige à une même époque d’être tour à tour les êtres contradictoires, le méchant, le sensible, le délicat, le mufle, le désintéressé, l’ambitieux qu’on est tour à tour chaque journée. Et la raison pour laquelle on ne s’en afflige pas est la même, c’est que le moi éclipsé — momentanément dans le dernier cas et quand il s’agit du caractère, pour toujours dans le premier cas et quand il s’agit des passions — n’est pas là pour déplorer l’autre, l’autre qui est à ce moment-là, ou désormais, tout vous ; le mufle sourit de sa muflerie car il est le mufle, et l’oublieux ne s’attriste pas de son manque de mémoire, précisément parce qu’il a oublié.

J’aurais été incapable de ressusciter Albertine parce que je l’étais de me ressusciter moi-même, de ressusciter mon moi d’alors. La vie, selon son habitude qui est, par des travaux incessants d’infiniment petits, de changer la face du monde, ne m’avait pas dit au lendemain de la mort d’Albertine : « Sois un autre », mais, par des changements trop imperceptibles pour me permettre de me rendre compte du fait même du changement, avait presque tout renouvelé en moi, de sorte que ma pensée était déjà habituée à son nouveau maître — mon nouveau moi — quand elle s’aperçut qu’il était changé ; c’était à celui-ci qu’elle tenait. Ma tendresse pour Albertine, ma jalousie tenaient, on l’a vu, à l’irradiation par association d’idées de certaines impressions douces ou douloureuses, au souvenir de Mlle Vinteuil à Montjouvain, aux doux baisers du soir qu’Albertine me donnait dans le cou. Mais au fur et à mesure que ces impressions s’étaient affaiblies, l’immense champ d’impressions qu’elles coloraient d’une teinte angoissante ou douce avait repris des tons neutres. Une fois que l’oubli se fut emparé de quelques points dominants de souffrance et de plaisir, la résistance de mon amour était vaincue, je n’aimais plus Albertine. J’essayais de me la rappeler. J’avais eu un juste pressentiment quand, deux jours après le départ d’Albertine, j’avais été épouvanté d’avoir pu vivre quarante-huit heures sans elle. Il en avait été de même quand j’avais écrit autrefois à Gilberte en me disant : si cela continue deux ans, je ne l’aimerai plus. Et si, quand Swann m’avait demandé de revoir Gilberte, cela m’avait paru l’incommodité d’accueillir une morte, pour Albertine la mort — ou ce que j’avais cru la mort — avait fait la même œuvre que pour Gilberte la rupture prolongée. La mort n’agit que comme l’absence. Le monstre à l’apparition duquel mon amour avait frissonné, l’oubli, avait bien, comme je l’avais cru, fini par le dévorer. Non seulement cette nouvelle qu’elle était vivante ne réveilla pas mon amour, non seulement elle me permit de constater combien était déjà avancé mon retour vers l’indifférence, mais elle lui fit instantanément subir une accélération si brusque que je me demandai rétrospectivement si jadis la nouvelle contraire, celle de la mort d’Albertine, n’avait pas inversement, en parachevant l’œuvre de son départ, exalté mon amour et retardé son déclin. Et maintenant que la savoir vivante et pouvoir être réuni à elle me la rendait tout d’un coup si peu précieuse, je me demandais si les insinuations de Françoise, la rupture elle-même, et jusqu’à la mort (imaginaire mais crue réelle) n’avaient pas prolongé mon amour, tant les efforts des tiers, et même du destin, nous séparant d’une femme, ne font que nous attacher à elle. Maintenant c’était le contraire qui se produisait. D’ailleurs, j’essayai de me la rappeler, et peut-être parce que je n’avais plus qu’un signe à faire pour l’avoir à moi, le souvenir qui me vint fut celui d’une fille fort grosse, hommasse, dans le visage fané de laquelle saillait déjà, comme une graine, le profil de MmeBontemps. Ce qu’elle avait pu faire avec Andrée ou d’autres ne m’intéressait plus. Je ne souffrais plus du mal que j’avais cru si longtemps inguérissable, et, au fond, j’aurais pu le prévoir. Certes, le regret d’une maîtresse, la jalousie survivante sont des maladies physiques au même titre que la tuberculose ou la leucémie. Pourtant, entre les maux physiques il y a lieu de distinguer ceux qui sont causés par un agent purement physique et ceux qui n’agissent sur le corps que par l’intermédiaire de l’intelligence. Si la partie de l’intelligence qui sert de lien de transmission est la mémoire — c’est-à-dire si la cause est anéantie ou éloignée — si cruelle que soit la souffrance, si profond que paraisse le trouble apporté dans l’organisme, il est bien rare, la pensée ayant un pouvoir de renouvellement ou plutôt une impuissance de conservation que n’ont pas les tissus, que le pronostic ne soit pas favorable. Au bout du même temps où un malade atteint de cancer sera mort, il est bien rare qu’un veuf, un père inconsolables ne soient pas guéris. Je l’étais. Est-ce pour cette fille que je revoyais en ce moment si bouffie et qui avait certainement vieilli comme avaient vieilli les filles qu’elle avait aimées, est-ce pour elle qu’il fallait renoncer à l’éclatante fille qui était mon souvenir d’hier, mon espoir de demain (à qui je ne pourrais rien donner, non plus qu’à aucune autre, si j’épousais Albertine), renoncer à cette Albertine nouvelle, non point « telle que l’ont vue les enfers » mais fidèle, et « même un peu farouche » ? C’était elle qui était maintenant ce qu’Albertine avait été autrefois : mon amour pour Albertine n’avait été qu’une forme passagère de ma dévotion à la jeunesse. Nous croyons aimer une jeune fille, et nous n’aimons hélas ! en elle que cette aurore dont son visage reflète momentanément la rougeur. La nuit passa. Au matin je rendis la dépêche au portier de l’hôtel en disant qu’on me l’avait remise par erreur et qu’elle n’était pas pour moi. Il me dit que maintenant qu’elle avait été ouverte il aurait des difficultés, qu’il valait mieux que je la gardasse ; je la remis dans ma poche, mais je promis de faire comme si je ne l’avais jamais reçue. J’avais définitivement cessé d’aimer Albertine. De sorte que cet amour, après s’être tellement écarté de ce que j’avais prévu d’après mon amour pour Gilberte, après m’avoir fait faire un détour si long et si douloureux, finissait lui aussi, après y avoir fait exception, par rentrer, tout comme mon amour pour Gilberte, dans la loi générale de l’oubli.

Mais alors je songeai : je tenais à Albertine plus qu’à moi-même ; je ne tiens plus à elle maintenant parce que pendant un certain temps j’ai cessé de la voir. Mais mon désir de ne pas être séparé de moi-même par la mort, de ressusciter après la mort, ce désir-là n’était pas comme le désir de ne jamais être séparé d’Albertine, il durait toujours. Cela tenait-il à ce que je me croyais plus précieux qu’elle, à ce que quand je l’aimais je m’aimais davantage ? Non, cela tenait à ce que cessant de la voir j’avais cessé de l’aimer, et que je n’avais pas cessé de m’aimer parce que mes liens quotidiens avec moi-même n’avaient pas été rompus comme l’avaient été ceux avec Albertine. Mais si ceux avec mon corps, avec moi-même, l’étaient aussi… ? Certes il en serait de même. Notre amour de la vie n’est qu’une vieille liaison dont nous ne savons pas nous débarrasser. Sa force est dans sa permanence. Mais la mort qui la rompt nous guérira du désir de l’immortalité.

Après le déjeuner, quand je n’allais pas errer seul dans Venise, je montais me préparer dans ma chambre pour sortir avec ma mère. Aux brusques à-coups des coudes du mur qui lui faisaient rentrer ses angles, je sentais les restrictions édictées par la mer, la parcimonie du sol. Et en descendant pour rejoindre maman qui m’attendait, à cette heure où à Combray il faisait si bon goûter le soleil tout proche, dans l’obscurité conservée par les volets clos, ici, du haut en bas de l’escalier de marbre dont on ne savait pas plus que dans une peinture de la Renaissance s’il était dressé dans un palais ou sur une galère, la même fraîcheur et le même sentiment de la splendeur du dehors étaient donnés grâce au velum qui se mouvait devant les fenêtres perpétuellement ouvertes et par lesquelles, dans un incessant courant d’air, l’ombre tiède et le soleil verdâtre filaient comme sur une surface flottante et évoquaient le voisinage mobile, l’illumination, la miroitante instabilité du flot.

Le soir, je sortais seul, au milieu de la ville enchantée où je me trouvais au milieu de quartiers nouveaux comme un personnage des Mille et une Nuits. Il était bien rare que je ne découvrisse pas au hasard de mes promenades quelque place inconnue et spacieuse dont aucun guide, aucun voyageur ne m’avait parlé.

Je m’étais engagé dans un réseau de petites ruelles, de calli divisant en tous sens, de leurs rainures, le morceau de Venise découpé entre un canal et la lagune, comme s’il avait cristallisé suivant ces formes innombrables, ténues et minutieuses. Tout à coup, au bout d’une de ces petites rues, il semblait que dans la matière cristallisée se fût produite une distension. Un vaste et somptueux campo à qui je n’eusse assurément pas, dans ce réseau de petites rues, pu deviner cette importance, ni même trouver une place, s’étendait devant moi entouré de charmants palais pâles de clair de lune. C’était un de ces ensembles architecturaux vers lesquels, dans une autre ville, les rues se dirigent, vous conduisent et le désignent. Ici, il semblait exprès caché dans un entre-croisement de ruelles, comme ces palais des contes orientaux où on mène la nuit un personnage qui, ramené chez lui avant le jour, ne doit pas pouvoir retrouver la demeure magique où il finit par croire qu’il n’est allé qu’en rêve.

Le lendemain je partais à la recherche de ma belle place nocturne, je suivais des calli qui se ressemblaient toutes et se refusaient à me donner le moindre renseignement, sauf pour m’égarer mieux. Parfois un vague indice que je croyais reconnaître me faisait supposer que j’allais voir apparaître, dans sa claustration, sa solitude et son silence, la belle place exilée. À ce moment, quelque mauvais génie qui avait pris l’apparence d’une nouvelle calle me faisait rebrousser chemin malgré moi, et je me trouvais brusquement ramené au Grand Canal. Et comme il n’y a pas, entre le souvenir d’un rêve et le souvenir d’une réalité, de grandes différences, je finissais par me demander si ce n’était pas pendant mon sommeil que s’était produit, dans un sombre morceau de cristallisation vénitienne, cet étrange flottement qui offrait une vaste place, entourée de palais romantiques, à la méditation du clair de lune.

La veille de notre départ, nous voulûmes pousser jusqu’à Padoue où se trouvaient ces Vices et ces Vertus dont Swann m’avait donné les reproductions ; après avoir traversé en plein soleil le jardin de l’Arena, j’entrai dans la chapelle des Giotto, où la voûte entière et le fond des fresques sont si bleus qu’il semble que la radieuse journée ait passé le seuil, elle aussi, avec le visiteur et soit venue un instant mettre à l’ombre et au frais son ciel pur, à peine un peu plus foncé d’être débarrassé des dorures de la lumière, comme en ces courts répits dont s’interrompent les plus beaux jours quand, sans qu’on ait vu aucun nuage, le soleil ayant tourné son regard ailleurs pour un moment, l’azur, plus doux encore, s’assombrit. Dans ce ciel, sur la pierre bleuie, des anges volaient avec une telle ardeur céleste, ou au moins enfantine, qu’ils semblaient des volatiles d’une espèce particulière ayant existé réellement, ayant dû figurer dans l’histoire naturelle des temps bibliques et évangéliques, et qui ne manquent pas de volter devant les saints quand ceux-ci se promènent ; il y en a toujours quelques-uns de lâchés au-dessus d’eux, et, comme ce sont des créatures réelles et effectivement volantes, on les voit s’élevant, décrivant des courbes, mettant la plus grande aisance à exécuter des loopings, fondant vers le sol la tête en bas à grand renfort d’ailes qui leur permettent de se maintenir dans des conditions contraires aux lois de la pesanteur, et ils font beaucoup plutôt penser à une variété d’oiseaux ou à de jeunes élèves de Garros s’exerçant au vol plané qu’aux anges de l’art de la Renaissance et des époques suivantes, dont les ailes ne sont plus que des emblèmes et dont le maintien est habituellement le même que celui de personnages célestes qui ne seraient pas ailés.

Quand j’appris, le jour même où nous allions rentrer à Paris, que MmePutbus, et par conséquent sa femme de chambre, venaient d’arriver à Venise, je demandai à ma mère de remettre notre départ de quelques jours ; l’air qu’elle eut de ne pas prendre ma prière en considération ni même au sérieux réveilla dans mes nerfs excités par le printemps vénitien ce vieux désir de résistance à un complot imaginaire tramé contre moi par mes parents (qui se figuraient que je serais bien forcé d’obéir), cette volonté de lutte, ce désir qui me poussait jadis à imposer brusquement ma volonté à ceux que j’aimais le plus, quitte à me conformer à la leur après que j’avais réussi à les faire céder. Je dis à ma mère que je ne partirais pas, mais elle, croyant plus habile de ne pas avoir l’air de penser que je disais cela sérieusement, ne me répondit même pas. Je repris qu’elle verrait bien si c’était sérieux ou non. Et quand fut venue l’heure où, suivie de toutes mes affaires, elle partit pour la gare, je me fis apporter une consommation sur la terrasse, devant le canal, et m’y installai, regardant se coucher le soleil tandis que sur une barque arrêtée en face de l’hôtel un musicien chantait « sole mio ».

Le soleil continuait de descendre. Ma mère ne devait pas être loin de la gare. Bientôt, elle serait partie, je serais seul à Venise, seul avec la tristesse de la savoir peinée par moi, et sans sa présence pour me consoler. L’heure du train approchait. Ma solitude irrévocable était si prochaine qu’elle me semblait déjà commencée et totale. Car je me sentais seul. Les choses m’étaient devenues étrangères. Je n’avais plus assez de calme pour sortir de mon cœur palpitant et introduire en elles quelque stabilité. La ville que j’avais devant moi avait cessé d’être Venise. Sa personnalité, son nom, me semblaient comme des fictions menteuses que je n’avais plus le courage d’inculquer aux pierres. Les palais m’apparaissaient réduits à leurs simples parties, quantités de marbre pareilles à toutes les autres, et l’eau comme une combinaison d’hydrogène et d’oxygène, éternelle, aveugle, antérieure et extérieure à Venise, ignorante des Doges et de Turner. Et cependant ce lieu quelconque était étrange comme un lieu où on vient d’arriver, qui ne vous connaît pas encore — comme un lieu d’où l’on est parti et qui vous a déjà oublié. Je ne pouvais plus rien lui dire de moi, je ne pouvais rien laisser de moi poser sur lui, il me laissait contracté, je n’étais plus qu’un cœur qui battait et qu’une attention suivant anxieusement le développement de « sole mio ». J’avais beau raccrocher désespérément ma pensée à la belle coudée caractéristique du Rialto, il m’apparaissait, avec la médiocrité de l’évidence, comme un pont non seulement inférieur, mais aussi étranger à l’idée que j’avais de lui qu’un acteur dont, malgré sa perruque blonde et son vêtement noir, nous savons bien qu’en son essence il n’est pas Hamlet. Tels les palais, le canal, le Rialto, se trouvaient dévêtus de l’idée qui faisait leur individualité et dissous en leurs vulgaires éléments matériels. Mais en même temps ce lieu médiocre me semblait lointain. Dans le bassin de l’arsenal, à cause d’un élément scientifique lui aussi, la latitude, il y avait cette singularité des choses qui, même semblables en apparence à celles de notre pays, se révèlent étrangères, en exil sous d’autres cieux ; je sentais que cet horizon si voisin, que j’aurais pu atteindre en une heure, c’était une courbure de la terre tout autre que celle des mers de France, une courbure lointaine qui se trouvait, par l’artifice du voyage, amarrée près de moi ; si bien que ce bassin de l’arsenal, à la fois insignifiant et lointain, me remplissait de ce mélange de dégoût et d’effroi que j’avais éprouvé tout enfant la première fois que j’accompagnai ma mère aux bains Deligny ; en effet, dans le site fantastique composé par une eau sombre que ne couvraient pas le ciel ni le soleil et que cependant, borné par des cabines, on sentait communiquer avec d’invisibles profondeurs couvertes de corps humains en caleçon, je m’étais demandé si ces profondeurs, cachées aux mortels par des baraquements qui ne les laissaient pas soupçonner de la rue, n’étaient pas l’entrée des mers glaciales qui commençaient là, si les pôles n’y étaient pas compris, et si cet étroit espace n’était pas précisément la mer libre du pôle. Cette Venise sans sympathie pour moi, où j’allais rester seul, ne me semblait pas moins isolée, moins irréelle, et c’était ma détresse que le chant de « sole mio », s’élevant comme une déploration de la Venise que j’avais connue, semblait prendre à témoin. Sans doute il aurait fallu cesser de l’écouter si j’avais voulu pouvoir rejoindre encore ma mère et prendre le train avec elle ; il aurait fallu décider sans perdre une seconde que je partais, mais c’est justement ce que je ne pouvais pas ; je restais immobile, sans être capable non seulement de me lever mais même de décider que je me lèverais.

Ma pensée, sans doute pour ne pas envisager une résolution à prendre, s’occupait tout entière à suivre le déroulement des phrases successives de « sole mio » en chantant mentalement avec le chanteur, à prévoir pour chacune d’elles l’élan qui allait l’emporter, à m’y laisser aller avec elle, avec elle aussi à retomber ensuite.

Sans doute ce chant insignifiant, entendu cent fois, ne m’intéressait nullement. Je ne pouvais faire plaisir à personne ni à moi-même en l’écoutant aussi religieusement jusqu’au bout. Enfin aucun des motifs, connues d’avance par moi, de cette vulgaire romance ne pouvait me fournir la résolution dont j’avais besoin ; bien plus, chacune de ces phrases, quand elle passait à son tour, devenait un obstacle à prendre efficacement cette résolution, ou plutôt elle m’obligeait à la résolution contraire de ne pas partir, car elle me faisait passer l’heure. Par là cette occupation sans plaisir en elle-même d’écouter « sole mio » se chargeait d’une tristesse profonde, presque désespérée. Je sentais bien qu’en réalité, c’était la résolution de ne pas partir que je prenais par le fait de rester là sans bouger ; mais me dire : « Je ne pars pas », qui ne m’était pas possible sous cette forme directe, me le devenait sous cette autre : « Je vais entendre encore une phrase de « sole mio » ; mais la signification pratique de ce langage figuré ne m’échappait pas et, tout en me disant : « Je ne fais en somme qu’écouter une phrase de plus », je savais que cela voulait dire : « Je resterai seul à Venise ». Et c’est peut-être cette tristesse, comme une sorte de froid engourdissant, qui faisait le charme désespéré mais fascinateur de ce chant. Chaque note que lançait la voix du chanteur avec une force et une ostentation presque musculaires venait me frapper en plein cœur ; quand la phrase était consommée et que le morceau semblait fini, le chanteur n’en avait pas assez et reprenait plus haut comme s’il avait besoin de proclamer une fois de plus ma solitude et mon désespoir.

Ma mère devait être arrivée à la gare. Bientôt elle serait partie. J’étais étreint par l’angoisse que me causait, avec la vue du canal devenu tout petit depuis que l’âme de Venise s’en était échappée, de ce Rialto banal qui n’était plus le Rialto, ce chant de désespoir que devenait « sole mio » et qui, ainsi clamé devant les palais inconsistants, achevait de les mettre en miettes et consommait la ruine de Venise ; j’assistais à la lente réalisation de mon malheur, construit artistement, sans hâte, note par note, par le chanteur que regardait avec étonnement le soleil arrêté derrière Saint-Georges le Majeur, si bien que cette lumière crépusculaire devait faire à jamais dans ma mémoire, avec le frisson de mon émotion et la voix de bronze du chanteur, un alliage équivoque, immuable et poignant.

Ainsi restais-je immobile, avec une volonté dissoute, sans décision apparente ; sans doute à ces moments-là elle est déjà prise : nos amis eux-mêmes peuvent souvent la prévoir. Mais nous, nous ne le pouvons pas, sans quoi tant de souffrances nous seraient épargnées.

Mais enfin, d’antres plus obscurs que ceux d’où s’élance la comète qu’on peut prédire — grâce à l’insoupçonnable puissance défensive de l’habitude invétérée, grâce aux réserves cachées que par une impulsion subite elle jette au dernier moment dans la mêlée — mon action surgit enfin : je pris mes jambes à mon cou et j’arrivai, les portières déjà fermées, mais à temps pour retrouver ma mère rouge d’émotion, se retenant pour ne pas pleurer, car elle croyait que je ne viendrais plus. Puis le train partit et nous vîmes Padoue et Vérone venir au-devant de nous, nous dire adieu presque jusqu’à la gare et, quand nous nous fûmes éloignés, regagner — elles qui ne partaient pas et allaient reprendre leur vie — l’une sa plaine, l’autre sa colline.

Les heures passaient. Ma mère ne se pressait pas de lire deux lettres qu’elle tenait à la main et avait seulement ouvertes et tâchait que moi-même je ne tirasse pas tout de suite mon portefeuille pour y prendre celle que le concierge de l’hôtel m’avait remise. Ma mère craignait toujours que je ne trouvasse les voyages trop longs, trop fatigants, et reculait le plus tard possible, pour m’occuper pendant les dernières heures, le moment où elle chercherait pour moi de nouvelles distractions, déballerait les œufs durs, me passerait les journaux, déferait le paquet de livres qu’elle avait achetés sans me le dire. Nous avions traversé Milan depuis longtemps lorsqu’elle se décida à lire la première des deux lettres. Je regardai d’abord ma mère, qui la lisait avec étonnement, puis levait la tête, et ses yeux semblaient se poser tour à tour sur des souvenirs distincts, incompatibles, et qu’elle ne pouvait parvenir à rapprocher. Cependant j’avais reconnu l’écriture de Gilberte sur l’enveloppe que je venais de prendre dans mon portefeuille. Je l’ouvris. Gilberte m’annonçait son mariage avec Robert de Saint-Loup. Elle me disait qu’elle m’avait télégraphié à ce sujet à Venise et n’avait pas eu de réponse. Je me rappelai comme on m’avait dit que le service des télégraphes y était mal fait. Je n’avais jamais eu sa dépêche. Peut-être ne voudrait-elle pas le croire. Tout d’un coup, je sentis dans mon cerveau un fait, qui y était installé à l’état de souvenir, quitter sa place et la céder à un autre. La dépêche que j’avais reçue dernièrement et que j’avais crue d’Albertine était de Gilberte. Comme l’originalité assez factice de l’écriture de Gilberte consistait principalement, quand elle écrivait une ligne, à faire figurer dans la ligne supérieure les barres de T qui avaient l’air de souligner les mots, ou les points sur les I qui avaient l’air d’interrompre les phrases de la ligne d’au-dessus, et en revanche à intercaler dans la ligne d’au-dessous les queues et arabesques des mots qui leur étaient superposés, il était tout naturel que l’employé du télégraphe eût lu les boucles d’s ou de z de la ligne supérieure comme un « ine » finissant le mot de Gilberte. Le point sur l’i de Gilberte était monté au-dessus faire point de suspension. Quant à son G, il avait l’air d’un A gothique. Qu’en dehors de cela deux ou trois mots eussent été mal lus, pris les uns dans les autres (certains, d’ailleurs, m’avaient paru incompréhensibles), cela était suffisant pour expliquer les détails de mon erreur et n’était même pas nécessaire. Combien de lettres lit dans un mot une personne distraite et surtout prévenue, qui part de l’idée que la lettre est d’une certaine personne ? combien de mots dans la phrase ? On devine en lisant, on crée ; tout part d’une erreur initiale ; celles qui suivent (et ce n’est pas seulement dans la lecture des lettres et des télégrammes, pas seulement dans toute lecture), si extraordinaires qu’elles puissent paraître à celui qui n’a pas le même point de départ, sont toutes naturelles. Une bonne partie de ce que nous croyons (et jusque dans les conclusions dernières c’est ainsi) avec un entêtement et une bonne foi égales vient d’une première méprise sur les prémisses.

CHAPITRE IV - Nouvel aspect de Robert de Saint-Loup

« Oh ! c’est inouï, me dit ma mère. Écoute, on ne s’étonne plus de rien à mon âge, mais je t’assure qu’il n’y a rien de plus inattendu que la nouvelle que m’annonce cette lettre. — Écoute bien, répondis-je, je ne sais pas ce que c’est, mais, si étonnant que cela puisse être, cela ne peut pas l’être autant que ce que m’apprend celle-ci. C’est un mariage. C’est Robert de Saint-Loup qui épouse Gilberte Swann. — Ah ! me dit ma mère, alors c’est sans doute ce que m’annonce l’autre lettre, celle que je n’ai pas encore ouverte, car j’ai reconnu l’écriture de ton ami. » Et ma mère me sourit avec cette légère émotion dont, depuis qu’elle avait perdu sa mère, se revêtait pour elle tout événement, si mince qu’il fût, qui intéressait des créatures humaines capables de douleur, de souvenir, et ayant, elles aussi, leurs morts. Ainsi ma mère me sourit et me parla d’une voix douce, comme si elle eût craint, en traitant légèrement ce mariage, de méconnaître ce qu’il pouvait éveiller d’impressions mélancoliques chez la fille et la veuve de Swann, chez la mère de Robert prête à se séparer de son fils, et auxquelles ma mère par bonté, par sympathie à cause de leur bonté pour moi, prêtait sa propre émotivité filiale, conjugale, et maternelle. « Avais-je raison de te dire que tu ne trouverais rien de plus étonnant ? lui dis-je. — Hé bien si ! répondit-elle d’une voix douce, c’est moi qui détiens la nouvelle la plus extraordinaire, je ne te dirai pas la plus grande, la plus petite, car cette situation de Sévigné faite par tous les gens qui ne savent que cela d’elle écœurait ta grand’mère autant que « la jolie chose que c’est de fumer ». Nous ne daignons pas ramasser ce Sévigné de tout le monde. Cette lettre-ci m’annonce le mariage du petit Cambremer. — Tiens ! dis-je avec indifférence, avec qui ? Mais en tous cas la personnalité du fiancé ôte déjà à ce mariage tout caractère sensationnel. — À moins que celle de la fiancée ne le lui donne. — Et qui est cette fiancée ? — Ah ! si je te dis tout de suite il n’y a pas de mérite, voyons, cherche un peu », me dit ma mère qui, voyant qu’on n’était pas encore à Turin, voulait me laisser un peu de pain sur la planche et une poire pour la soif. « Mais comment veux-tu que je sache ? Est-ce avec quelqu’un de brillant ? Si Legrandin et sa sœur sont contents, nous pouvons être sûrs que c’est un mariage brillant. — Legrandin, je ne sais pas, mais la personne qui m’annonce le mariage dit que Mme de Cambremer est ravie. Je ne sais pas si tu appelleras cela un mariage brillant. Moi, cela me fait l’effet d’un mariage du temps où les rois épousaient les bergères, et encore la bergère est-elle moins qu’une bergère, mais d’ailleurs charmante. Cela eût stupéfié ta grand’mère et ne lui eût pas déplu. — Mais enfin qui est-ce cette fiancée ? — C’est Mlle d’Oloron. — Cela m’a l’air immense et pas bergère du tout, mais je ne vois pas qui cela peut être. C’est un titre qui était dans la famille des Guermantes. — Justement, et M. de Charlus l’a donné, en l’adoptant, à la nièce de Jupien. C’est elle qui épouse le petit Cambremer. — La nièce de Jupien ! Ce n’est pas possible ! — C’est la récompense de la vertu. C’est un mariage à la fin d’un roman de Mme Sand », dit ma mère. « C’est le prix du vice, c’est un mariage à la fin d’un roman de Balzac », pensai-je. « Après tout, dis-je à ma mère, en y réfléchissant, c’est assez naturel. Voilà les Cambremer ancrés dans ce clan des Guermantes où ils n’espéraient pas pouvoir jamais planter leur tente ; de plus, la petite, adoptée par M. de Charlus, aura beaucoup d’argent, ce qui était indispensable depuis que les Cambremer ont perdu le leur ; et, en somme, elle est la fille adoptive et, selon les Cambremer, probablement la fille véritable — la fille naturelle — de quelqu’un qu’ils considèrent comme un prince du sang. Un bâtard de maison presque royale, cela a toujours été considéré comme une alliance flatteuse par la noblesse française et étrangère. Sans remonter même si loin, tout près de nous, pas plus tard qu’il y a six mois, tu te rappelles le mariage de l’ami de Robert avec cette jeune fille dont la seule raison d’être sociale était qu’on la supposait, à tort ou à raison, fille naturelle d’un prince souverain. » Ma mère, tout en maintenant le côté castes de Combray, qui eût fait que ma grand’mère eût dû être scandalisée de ce mariage, voulant avant tout montrer la valeur du jugement de sa mère, ajouta : « D’ailleurs, la petite est parfaite, et ta chère grand’mère n’aurait pas eu besoin de son immense bonté, de son indulgence infinie pour ne pas être sévère au choix du jeune Cambremer. Te souviens-tu combien elle avait trouvé cette petite distinguée, il y a bien longtemps, un jour qu’elle était entrée se faire recoudre sa jupe ? Ce n’était qu’une enfant alors. Et maintenant, bien que très montée en graine et vieille fille, elle est une autre femme, mille fois plus parfaite. Mais ta grand’mère d’un coup d’œil avait discerné tout cela. Elle avait trouvé la petite nièce d’un giletier plus « noble » que le duc de Guermantes. » Mais plus encore que louer grand’mère, il fallait à ma mère trouver « mieux » pour elle qu’elle ne fût plus là. C’était la suprême finalité de sa tendresse et comme si cela lui épargnait un dernier chagrin. « Et pourtant, crois-tu tout de même, me dit ma mère, si le père Swann — que tu n’as pas connu, il est vrai — avait pu penser qu’il aurait un jour un arrière-petit-fils ou une arrière-petite-fille où couleraient confondus le sang de la mère Moser qui disait : « Ponchour Mezieurs » et le sang du duc de Guise ! — Mais remarque, maman, que c’est beaucoup plus étonnant que tu ne dis. Car les Swann étaient des gens très bien et, avec la situation qu’avait leur fils, sa fille, s’il avait fait un bon mariage, aurait pu en faire un très beau. Mais tout était retombé à pied d’œuvre puisqu’il avait épousé une cocotte. — Oh ! une cocotte, tu sais, on était peut-être méchant, je n’ai jamais tout cru. — Si, une cocotte, je te ferai même des révélations sensationnelles un autre jour. » Perdue dans sa rêverie, ma mère disait : « La fille d’une femme que ton père n’aurait jamais permis que je salue épousant le neveu de Mme de Villeparisis que ton père ne me permettait pas, au commencement, d’aller voir parce qu’il la trouvait d’un monde trop brillant pour moi ! » Puis : « Le fils de Mme de Cambremer, pour qui Legrandin craignait tant d’avoir à nous donner une recommandation parce qu’il ne nous trouvait pas assez chic, épousant la nièce d’un homme qui n’aurait jamais osé monter chez nous que par l’escalier de service !… Tout de même, ta pauvre grand’mère avait raison — tu te rappelles — quand elle disait que la grande aristocratie faisait des choses qui choqueraient de petits bourgeois, et que la reine Marie-Amélie lui était gâtée par les avances qu’elle avait faites à la maîtresse du prince de Condé pour qu’elle le fît tester en faveur du duc d’Aumale. Tu te souviens, elle était choquée que, depuis des siècles, des filles de la maison de Gramont, qui furent de véritables saintes, aient porté le nom de Corisande en mémoire de la liaison d’une aïeule avec Henri IV. Ce sont des choses qui se font peut-être aussi dans la bourgeoisie, mais on les cache davantage. Crois-tu que cela l’eût amusée, ta pauvre grand’mère ! » disait maman avec tristesse — car les joies dont nous souffrions que ma grand’mère fût écartée, c’étaient les joies les plus simples de la vie, une nouvelle, une pièce, moins que cela une « imitation », qui l’eussent amusée. — « Crois-tu qu’elle eût été étonnée ! Je suis sûre pourtant que cela eût choqué ta grand’mère, ces mariages, que cela lui eût été pénible, je crois qu’il vaut mieux qu’elle ne les ait pas sus », reprit ma mère, car en présence de tout événement elle aimait à penser que ma grand’mère en eût reçu une impression toute particulière qui eût tenu à la merveilleuse singularité de sa nature et qui avait une importance extraordinaire. Devant tout événement triste qu’on n’eût pu prévoir autrefois, la disgrâce ou la ruine d’un de nos vieux amis, quelque calamité publique, une épidémie, une guerre, une révolution, ma mère se disait que peut-être valait-il mieux que grand’mère n’eût rien vu de tout cela, que cela lui eût fait trop de peine, que peut-être elle n’eût pu le supporter. Et quand il s’agissait d’une chose choquante comme celle-ci, ma mère, par le mouvement du cœur inverse de celui des méchants, qui se plaisent à supposer que ceux qu’ils n’aiment pas ont plus souffert qu’on ne croit, ne voulait pas dans sa tendresse pour ma grand’mère admettre que rien de triste, de diminuant eût pu lui arriver. Elle se figurait toujours ma grand’mère comme au-dessus des atteintes même de tout mal qui n’eût pas dû se produire, et se disait que la mort de ma grand’mère avait peut-être été, en somme, un bien en épargnant le spectacle trop laid du temps présent à cette nature si noble qui n’aurait pas su s’y résigner. Car l’optimisme est la philosophie du passé. Les événements qui ont eu lieu étant, entre tous ceux qui étaient possibles, les seuls que nous connaissions, le mal qu’ils ont causé nous semble inévitable, et le peu de bien qu’ils n’ont pas pu ne pas amener avec eux, c’est à eux que nous en faisons honneur, et nous nous imaginons que sans eux il ne se fût pas produit. Mais elle cherchait en même temps à mieux deviner ce que ma grand’mère eût éprouvé en apprenant ces nouvelles et à croire en même temps que c’était impossible à deviner pour nos esprits moins élevés que le sien. « Crois-tu ! me dit d’abord ma mère, combien ta pauvre grand’mère eût été étonnée ! » Et je sentais que ma mère souffrait de ne pas pouvoir le lui apprendre, regrettait que ma grand’mère ne pût le savoir, et trouvait quelque chose d’injuste à ce que la vie amenât au jour des faits que ma grand’mère n’aurait pu croire, rendant ainsi rétrospectivement la connaissance, que celle-ci avait emportée des êtres et de la société, fausse et incomplète, le mariage de la petite Jupien avec le neveu de Legrandin ayant été de nature à modifier les notions générales de ma grand’mère, autant que la nouvelle — si ma mère avait pu la lui faire parvenir — qu’on était arrivé à résoudre le problème, cru par ma grand’mère insoluble, de la navigation aérienne et de la télégraphie sans fil.

Le train entrait en gare de Paris que nous parlions encore avec ma mère de ces deux nouvelles que, pour que la route ne me parût pas trop longue, elle eût voulu réserver pour la seconde partie du voyage et ne m’avait laissé apprendre qu’après Milan. Et ma mère continuait quand nous fûmes rentrés à la maison : « Crois-tu, ce pauvre Swann qui désirait tant que sa Gilberte fût reçue chez les Guermantes, serait-il assez heureux s’il pouvait voir sa fille devenir une Guermantes ! — Sous un autre nom que le sien, conduite à l’autel comme Mlle de Forcheville ; crois-tu qu’il en serait si heureux ? — Ah ! c’est vrai, je n’y pensais pas. — C’est ce qui fait que je ne peux pas me réjouir pour cette petite « rosse » ; cette pensée qu’elle a eu le cœur de quitter le nom de son père qui était si bon pour elle. — Oui, tu as raison, tout compte fait, il est peut-être mieux qu’il ne l’ait pas su. » Tant pour les morts que pour les vivants, on ne peut savoir si une chose leur ferait plus de joie ou plus de peine. « Il paraît que les Saint-Loup vivront à Tansonville. Le père Swann, qui désirait tant montrer son étang à ton pauvre grand-père, aurait-il jamais pu supposer que le duc de Guermantes le verrait souvent, surtout s’il avait su le mariage de son fils ? Enfin, toi qui as tant parlé à Saint-Loup des épines roses, des lilas et des iris de Tansonville, il te comprendra mieux. C’est lui qui les possédera. » Ainsi se déroulait dans notre salle à manger, sous la lumière de la lampe dont elles sont amies, une de ces causeries où la sagesse, non des nations mais des familles, s’emparant de quelque événement, mort, fiançailles, héritage, ruine, et le glissant sous le verre grossissant de la mémoire, lui donne tout son relief, dissocie, recule une surface, et situe en perspective à différents points de l’espace et du temps ce qui, pour ceux qui n’ont pas vécu cette époque, semble amalgamé sur une même surface, les noms des décédés, les adresses successives, les origines de la fortune et ses changements, les mutations de propriété. Cette sagesse-là n’est-elle pas inspirée par la Muse qu’il convient de méconnaître le plus longtemps possible si l’on veut garder quelque fraîcheur d’impressions et quelque vertu créatrice, mais que ceux-là mêmes qui l’ont ignorée rencontrent au soir de leur vie dans la nef de la vieille église provinciale, à l’heure où tout à coup ils se sentent moins sensibles à la beauté éternelle exprimée par les sculptures de l’autel qu’à la conception des fortunes diverses qu’elles subirent, passant dans une illustre collection particulière, dans une chapelle, de là dans un musée, puis ayant fait retour à l’église ; ou qu’à sentir, quand ils y foulent un pavé presque pensant, qu’il recouvre la dernière poussière d’Arnauld ou de Pascal ; ou tout simplement qu’à déchiffrer, imaginant peut-être l’image d’une fraîche paroissienne, sur la plaque de cuivre du prie-Dieu de bois, les noms des filles du hobereau ou du notable. La Muse qui a recueilli tout ce que les muses plus hautes de la philosophie et de l’art ont rejeté, tout ce qui n’est pas fondé en vérité, tout ce qui n’est que contingent mais révèle aussi d’autres lois, c’est l’Histoire.

Ce que je devais apprendre par la suite — car je n’avais pu assister à tout cela de Venise — c’est que Mlle de Forcheville avait été demandée d’abord par le prince de Silistrie, cependant que Saint-Loup cherchait à épouser Mlled’Entragues, fille du duc de Luxembourg. Voici ce qui s’était passé. Mlle de Forcheville ayant cent millions, Mme de Marsantes avait pensé que c’était un excellent mariage pour son fils. Elle eut le tort de dire que cette jeune fille était charmante, qu’elle ignorait absolument si elle était riche ou pauvre, qu’elle ne voulait pas le savoir mais que, même sans dot, ce serait une chance pour le jeune homme le plus difficile d’avoir une femme pareille. C’était beaucoup d’audace pour une femme tentée seulement par les cent millions qui lui fermaient les yeux sur le reste. Aussitôt on comprit qu’elle y pensait pour son fils. La princesse de Silistrie jeta partout les hauts cris, se répandit sur les grandeurs de Saint-Loup, et clama que si Saint-Loup épousait la fille d’Odette et d’un juif, il n’y avait plus de faubourg Saint-Germain. Mme de Marsantes, si sûre d’elle-même qu’elle fût, n’osa pas pousser alors plus loin et se retira devant les cris de la princesse de Silistrie, qui fit aussitôt faire la demande pour son propre fils. Elle n’avait crié qu’afin de se réserver Gilberte. Cependant Mme de Marsantes, ne voulant pas rester sur un échec, s’était aussitôt tournée vers Mlle d’Entragues, fille du duc de Luxembourg. N’ayant que vingt millions, celle-ci lui convenait moins, mais elle dit à tout le monde qu’un Saint-Loup ne pouvait épouser une Mlle Swann (il n’était même plus question de Forcheville). Quelque temps après, quelqu’un disant étourdiment que le duc de Châtellerault pensait à épouser Mlled’Entragues, Mme de Marsantes, qui était pointilleuse plus que personne, le prit de haut, changea ses batteries, revint à Gilberte, fit faire la demande pour Saint-Loup, et les fiançailles eurent lieu immédiatement. Ces fiançailles excitèrent de vifs commentaires dans les mondes les plus différents. D’anciennes amies de ma mère, plus ou moins de Combray, vinrent la voir pour lui parler du mariage de Gilberte, lequel ne les éblouissait nullement. « Vous savez ce que c’est que Mllede Forcheville, c’est tout simplement Mlle Swann. Et le témoin de son mariage, le « Baron » de Charlus, comme il se fait appeler, c’est ce vieux qui entretenait déjà la mère autrefois au vu et au su de Swann qui y trouvait son intérêt. — Mais qu’est-ce que vous dites ? protestait ma mère, Swann, d’abord, était extrêmement riche. — Il faut croire qu’il ne l’était pas tant que ça pour avoir besoin de l’argent des autres. Mais qu’est-ce qu’elle a donc, cette femme-là, pour tenir ainsi ses anciens amants ? Elle a trouvé le moyen de se faire épouser par le troisième et elle retire à moitié de la tombe le deuxième pour qu’il serve de témoin à la fille qu’elle a eue du premier ou d’un autre, car comment se reconnaître dans la quantité ? elle n’en sait plus rien elle-même ! Je dis le troisième, c’est le trois centième qu’il faudrait dire. Du reste, vous savez que si elle n’est pas plus Forcheville que vous et moi, cela va bien avec le mari qui, naturellement, n’est pas noble. Vous pensez bien qu’il n’y a qu’un aventurier pour épouser cette fille-là. Il paraît que c’est un Monsieur Dupont ou Durand quelconque. S’il n’y avait pas maintenant un maire radical à Combray, qui ne salue même pas le curé, j’aurais su le fin de la chose. Parce que, vous comprenez bien, quand on a publié les bans, il a bien fallu dire le vrai nom. C’est très joli, pour les journaux ou pour le papetier qui envoie les lettres de faire-part, de se faire appeler le marquis de Saint-Loup. Ça ne fait mal à personne, et si ça peut leur faire plaisir à ces bonnes gens, ce n’est pas moi qui y trouverai à redire ! en quoi ça peut-il me gêner ? Comme je ne fréquenterai jamais la fille d’une femme qui a fait parler d’elle, elle peut bien être marquise long comme le bras pour ses domestiques. Mais dans les actes de l’état civil ce n’est pas la même chose. Ah ! si mon cousin Sazerat était encore premier adjoint, je lui aurais écrit, à moi il m’aurait dit sous quel nom il avait fait faire les publications. »

D’autres amies de ma mère, qui avaient vu Saint-Loup à la maison, vinrent à son « jour » et s’informèrent si le fiancé était bien celui qui était mon ami. Certaines personnes allaient jusqu’à prétendre, en ce qui concernait l’autre mariage, qu’il ne s’agissait pas des Cambremer-Legrandin. On le tenait de bonne source, car la marquise, née Legrandin, l’avait démenti la veille même du jour où les fiançailles furent publiées. Je me demandais de mon côté pourquoi M. de Charlus d’une part, Saint-Loup de l’autre, lesquels avaient eu l’occasion de m’écrire peu auparavant, m’avaient parlé de projets amicaux et de voyages dont la réalisation eût dû exclure la possibilité de ces cérémonies, et ne m’avaient rien dit. J’en concluais, sans songer au secret que l’on garde jusqu’à la fin sur ces sortes de choses, que j’étais moins leur ami que je n’avais cru, ce qui, pour ce qui concernait Saint-Loup, me peinait. Aussi pourquoi, ayant remarqué que l’amabilité, le côté plain-pied, « pair à compagnon » de l’aristocratie était une comédie, m’étonnais-je d’en être excepté ? Dans la maison de femmes — où on procurait de plus en plus des hommes — où M. de Charlus avait surpris Morel et où la « sous-maîtresse », grande lectrice du Gaulois, commentait les nouvelles mondaines, cette patronne, parlant à un gros Monsieur qui venait chez elle, sans arrêter, boire du Champagne avec des jeunes gens, parce que, déjà très gros, il voulait devenir assez obèse pour être certain de ne pas être « pris » si jamais il y avait une guerre, déclara : « Il paraît que le petit Saint-Loup est comme « ça » et le petit Cambremer aussi. Pauvres épouses ! — En tout cas, si vous connaissez ces fiancés, il faut nous les envoyer, ils trouveront ici tout ce qu’ils voudront, et il y a beaucoup d’argent à gagner avec eux. » Sur quoi le gros Monsieur, bien qu’il fût lui-même comme « ça », se récria, répliqua, étant un peu snob, qu’il rencontrait souvent Cambremer et Saint-Loup chez ses cousins d’Ardouvillers, et qu’ils étaient grands amateurs de femmes et tout le contraire de « ça ». « Ah ! » conclut la sous-maîtresse d’un ton sceptique, mais ne possédant aucune preuve, et persuadée qu’en notre siècle la perversité des mœurs le disputait à l’absurdité calomniatrice des cancans. Certaines personnes, que je ne vis pas, m’écrivirent et me demandèrent « ce que je pensais » de ces deux mariages, absolument comme si elles eussent ouvert une enquête sur la hauteur des chapeaux des femmes au théâtre ou sur le roman psychologique. Je n’eus pas le courage de répondre à ces lettres. De ces deux mariages je ne pensais rien, mais j’éprouvais une immense tristesse, comme quand deux parties de votre existence passée, amarrées auprès de vous, et sur lesquelles on fonde peut-être paresseusement au jour le jour, quelque espoir inavoué, s’éloignent définitivement, avec un claquement joyeux de flammes, pour des destinations étrangères, comme deux vaisseaux. Pour les intéressés eux-mêmes, ils eurent à l’égard de leur propre mariage une opinion bien naturelle, puisqu’il s’agissait non des autres mais d’eux. Ils n’avaient jamais eu assez de railleries pour ces « grands mariages » fondés sur une tare secrète. Et même les Cambremer, de maison si ancienne et de prétentions si modestes, eussent été les premiers à oublier Jupien et à se souvenir seulement des grandeurs inouïes de la maison d’Oloron, si une exception ne s’était produite en la personne qui eût dû être le plus flattée de ce mariage, la marquise de Cambremer-Legrandin. Mais, méchante de nature, elle faisait passer le plaisir d’humilier les siens avant celui de se glorifier elle-même. Aussi, n’aimant pas son fils, et ayant tôt fait de prendre en grippe sa future belle-fille, déclara-t-elle qu’il était malheureux pour un Cambremer d’épouser une personne qui sortait on ne savait d’où, en somme, et avait des dents si mal rangées. Quant au jeune Cambremer, qui avait déjà une certaine propension à fréquenter des gens de lettres, on pense bien qu’une si brillante alliance n’eut pas pour effet de le rendre plus snob, mais que, se sentant maintenant le successeur des ducs d’Oloron — « princes souverains » comme disaient les journaux — il était suffisamment persuadé de sa grandeur pour pouvoir frayer avec n’importe qui. Et il délaissa la petite noblesse pour la bourgeoisie intelligente les jours où il ne se consacrait pas aux Altesses. Les notes des journaux, surtout en ce qui concernait Saint-Loup, donnèrent à mon ami, dont les ancêtres royaux étaient énumérés, une grandeur nouvelle mais qui ne fit que m’attrister — comme s’il était devenu quelqu’un d’autre, le descendant de Robert le Fort, plutôt que l’ami qui s’était mis si peu de temps auparavant sur le strapontin de la voiture afin que je fusse mieux au fond ; le fait de n’avoir pas soupçonné d’avance son mariage avec Gilberte, dont la réalité m’était apparue soudain, dans une lettre, si différente de ce que je pouvais penser de chacun d’eux la veille, et qu’il ne m’eût pas averti me faisait souffrir, alors que j’eusse dû penser qu’il avait eu beaucoup à faire et que, d’ailleurs, dans le monde les mariages se font souvent ainsi tout d’un coup, fréquemment pour se substituer à une combinaison différente qui a échoué — inopinément — comme un précipité chimique. Et la tristesse, morne comme un déménagement, amère comme une jalousie, que me causèrent par la brusquerie, par l’accident de leur choc, ces deux mariages fut si profonde, que plus tard on me la rappela, en m’en faisant absurdement gloire, comme ayant été tout le contraire de ce qu’elle fut au moment même, un double, triple, et même quadruple pressentiment.

Les gens du monde qui n’avaient fait aucune attention à Gilberte me dirent d’un air gravement intéressé : « Ah ! c’est elle qui épouse le marquis de Saint-Loup ? » et jetaient sur elle le regard attentif des gens non seulement friands des événements de la vie parisienne, mais aussi qui cherchent à s’instruire et croient à la profondeur de leur regard. Ceux qui n’avaient, au contraire, connu que Gilberte regardèrent Saint-Loup avec une extrême attention, me demandèrent (souvent des gens qui me connaissaient à peine) de les présenter et revenaient de la présentation au fiancé parés des joies de la fatuité en me disant : « Il est très bien de sa personne. » Gilberte était convaincue que le nom de marquis de Saint-Loup était plus grand mille fois que celui de duc d’Orléans.

« Il paraît que c’est la princesse de Parme qui a fait le mariage du petit Cambremer », me dit maman. Et c’était vrai. La princesse de Parme connaissait depuis longtemps, par les œuvres, d’une part Legrandin qu’elle trouvait un homme distingué, de l’autre Mme de Cambremer qui changeait la conversation quand la princesse lui demandait si elle était bien la sœur de Legrandin. La princesse savait le regret qu’avait Mme de Cambremer d’être restée à la porte de la haute société aristocratique, où personne ne la recevait. Quand la princesse de Parme, qui s’était chargée de trouver un parti pour Mlle d’Oloron, demanda à M. de Charlus s’il savait qui était un homme aimable et instruit qui s’appelait Legrandin de Méséglise (c’était ainsi que se faisait appeler maintenant Legrandin), le baron répondit d’abord que non, puis tout d’un coup un souvenir lui revint d’un voyageur avec qui il avait fait connaissance en wagon, une nuit, et qui lui avait laissé sa carte. Il eut un vague sourire. « C’est peut-être le même », se dit-il. Quand il apprit qu’il s’agissait du fils de la sœur de Legrandin, il dit : « Tiens, ce serait vraiment extraordinaire ! S’il tenait de son oncle, après tout, ce ne serait pas pour m’effrayer, j’ai toujours dit qu’ils faisaient les meilleurs maris. — Qui ils ? demanda la princesse. — Oh ! Madame, je vous expliquerais bien si nous nous voyions plus souvent. Avec vous on peut causer. Votre Altesse est si intelligente », dit Charlus pris d’un besoin de confidence qui pourtant n’alla pas plus loin. Le nom de Cambremer lui plut, bien qu’il n’aimât pas les parents, mais il savait que c’était une des quatre baronnies de Bretagne et tout ce qu’il pouvait espérer de mieux pour sa fille adoptive ; c’était un nom vieux, respecté, avec de solides alliances dans sa province. Un prince eût été impossible et, d’ailleurs, peu désirable. C’était ce qu’il fallait. La princesse fit ensuite venir Legrandin. Il avait physiquement passablement changé, et assez à son avantage, depuis quelque temps. Comme les femmes qui sacrifient résolument leur visage à la sveltesse de leur taille et ne quittent plus Marienbad, Legrandin avait pris l’aspect désinvolte d’un officier de cavalerie. Au fur et à mesure que M. de Charlus s’était alourdi et abruti, Legrandin était devenu plus élancé et rapide, effet contraire d’une même cause. Cette vélocité avait d’ailleurs des raisons psychologiques. Il avait l’habitude d’aller dans certains mauvais lieux où il aimait qu’on ne le vît ni entrer, ni sortir : il s’y engouffrait. Legrandin s’était mis au tennis à cinquante-cinq ans. Quand la princesse de Parme lui parla des Guermantes, de Saint-Loup, il déclara qu’il les avait toujours connus, faisant une espèce de mélange entre le fait d’avoir toujours connu de nom les châtelains de Guermantes et d’avoir rencontré, chez ma tante, Swann, le père de la future Mme de Saint-Loup, Swann dont Legrandin d’ailleurs ne voulait à Combray fréquenter ni la femme ni la fille. « J’ai même voyagé dernièrement avec le frère du duc de Guermantes, M. de Charlus. Il a spontanément engagé la conversation, ce qui est toujours bon signe, car cela prouve que ce n’est ni un sot gourmé, ni un prétentieux. Oh ! je sais tout ce qu’on dit de lui. Mais je ne crois jamais ces choses-là. D’ailleurs, la vie privée des autres ne me regarde pas. Il m’a fait l’effet d’un cœur sensible, d’un homme bien cultivé. » Alors la princesse de Parme parla de Mlle d’Oloron. Dans le milieu des Guermantes on s’attendrissait sur la noblesse de cœur de M. de Charlus qui, bon comme il avait toujours été, faisait le bonheur d’une jeune fille pauvre et charmante. Et le duc de Guermantes, souffrant de la réputation de son frère, laissait entendre que, si beau que cela fût, c’était fort naturel. « Je ne sais si je me fais bien entendre, tout est naturel dans l’affaire », disait-il maladroitement à force d’habileté. Mais son but était d’indiquer que la jeune fille était une enfant de son frère qu’il reconnaissait. Du même coup cela expliquait Jupien. La princesse de Parme insinua cette version pour montrer à Legrandin qu’en somme le jeune Cambremer épouserait quelque chose comme Mlle de Nantes, une de ces bâtardes de Louis XIV qui ne furent dédaignées ni par le duc d’Orléans, ni par le prince de Conti.

Ces deux mariages dont nous parlions déjà avec ma mère dans le train qui nous ramenait à Paris eurent sur certains des personnages qui ont figuré jusqu’ici dans ce récit des effets assez remarquables. D’abord sur Legrandin ; inutile de dire qu’il entra en ouragan dans l’hôtel de M. de Charlus, absolument comme dans une maison mal famée où il ne faut pas être vu, et aussi tout à la fois pour montrer sa bravoure et cacher son âge — car nos habitudes nous suivent même là où elles ne nous servent plus à rien — et presque personne ne remarqua qu’en lui disant bonjour M. de Charlus lui adressa un sourire difficile à percevoir, plus encore à interpréter ; ce sourire était pareil en apparence, et au fond était exactement l’inverse, de celui que deux hommes qui ont l’habitude de se voir dans la bonne société échangent si par hasard ils se rencontrent dans ce qu’ils trouvent un mauvais lieu (par exemple l’Élysée où le général de Froberville, quand il y rencontrait jadis Swann, avait en l’apercevant le regard d’ironique et mystérieuse complicité de deux habitués de la princesse des Laumes qui se commettaient chez M. Grévy). Legrandin cultivait obscurément depuis bien longtemps — et dès le temps où j’allais tout enfant passer à Combray mes vacances — des relations aristocratiques, productives tout au plus d’une invitation isolée à une villégiature inféconde. Tout à coup, le mariage de son neveu étant venu rejoindre entre eux ces tronçons lointains, Legrandin eut une situation mondaine à laquelle rétroactivement ses relations anciennes avec des gens qui ne l’avaient fréquenté que dans le particulier, mais intimement, donnèrent une sorte de solidité. Des dames à qui on croyait le présenter racontaient que depuis vingt ans il passait quinze jours à la campagne chez elles, et que c’était lui qui leur avait donné le beau baromètre ancien du petit salon. Il avait par hasard été pris dans des « groupes » où figuraient des ducs qui lui étaient apparentés. Or dès qu’il eut cette situation mondaine il cessa d’en profiter. Ce n’est pas seulement parce que, maintenant qu’on le savait reçu, il n’éprouvait plus de plaisir à être invité, c’est que des deux vices qui se l’étaient longtemps disputé, le moins naturel, le snobisme, cédait la place à un autre moins factice, puisqu’il marquait du moins une sorte de retour, même détourné, vers la nature. Sans doute ils ne sont pas incompatibles, et l’exploration d’un faubourg peut se pratiquer en quittant le raout d’une duchesse. Mais le refroidissement de l’âge détournait Legrandin de cumuler tant de plaisirs, de sortir autrement qu’à bon escient, et aussi rendait pour lui ceux de la nature assez platoniques, consistant surtout en amitiés, en causeries qui prennent du temps, et lui faisaient passer presque tout le sien dans le peuple, lui en laissant peu pour la vie de société. Mme de Cambremer elle-même devint assez indifférente à l’amabilité de la duchesse de Guermantes. Celle-ci, obligée de fréquenter la marquise, s’était aperçue, comme il arrive chaque fois qu’on vit davantage avec des êtres humains, c’est-à-dire mêlés de qualités qu’on finit par découvrir et de défauts auxquels on finit par s’habituer, que Mme de Cambremer était une femme douée d’une intelligence et pourvue d’une culture que, pour ma part, j’appréciais peu, mais qui parurent remarquables à la duchesse. Elle vint donc souvent, à la tombée du jour, voir Mme de Cambremer et lui faire de longues visites. Mais le charme merveilleux que celle-ci se figurait exister chez la duchesse de Guermantes s’évanouit dès qu’elle s’en vit recherchée, et elle la recevait plutôt par politesse que par plaisir. Un changement plus frappant se manifesta chez Gilberte, à la fois symétrique et différent de celui qui s’était produit chez Swann marié. Certes, les premiers mois Gilberte avait été heureuse de recevoir chez elle la société la plus choisie. Ce n’est sans doute qu’à cause de l’héritage qu’on invitait les amies intimes auxquelles tenait sa mère, mais à certains jours seulement où il n’y avait qu’elles, enfermées à part, loin des gens chics, et comme si le contact de Mme Bontemps ou de Mme Cottard avec la princesse de Guermantes ou la princesse de Parme eût pu, comme celui de deux poudres instables, produire des catastrophes irréparables. Néanmoins les Bontemps, les Cottard et autres, quoique déçus de dîner entre eux, étaient fiers de pouvoir dire : « Nous avons dîné chez la marquise de Saint-Loup », d’autant plus qu’on poussait quelquefois l’audace jusqu’à inviter avec eux Mme de Marsantes, qui se montrait véritable grande dame, avec un éventail d’écaille et de plumes, toujours dans l’intérêt de l’héritage. Elle avait seulement soin de faire de temps en temps l’éloge des gens discrets qu’on ne voit jamais que quand on leur fait signe, avertissement moyennant lequel elle adressait aux bons entendeurs du genre Cottard, Bontemps, etc., son plus gracieux et hautain salut. Peut-être j’eusse préféré être de ces séries-là. Mais Gilberte, pour qui j’étais maintenant surtout un ami de son mari et des Guermantes (et qui — peut-être bien dès Combray, où mes parents ne fréquentaient pas sa mère — m’avait, à l’âge où nous n’ajoutons pas seulement tel ou tel avantage aux choses mais où nous les classons par espèces, doué de ce prestige qu’on ne perd plus ensuite), considérait ces soirées-là comme indignes de moi et quand je partais me disait : « J’ai été très contente de vous voir, mais venez plutôt après-demain, vous verrez ma tante Guermantes, Mme de Poix ; aujourd’hui c’était des amies de maman, pour faire plaisir à maman. » Mais ceci ne dura que quelques mois, et très vite tout fut changé de fond en comble. Était-ce parce que la vie sociale de Gilberte devait présenter les mêmes contrastes que celle de Swann ? En tout cas, Gilberte n’était que depuis peu de temps marquise de Saint-Loup (et bientôt après, comme on le verra, duchesse de Guermantes) que, ayant atteint ce qu’il y avait de plus éclatant et de plus difficile, elle pensait que le nom de Saint-Loup s’était maintenant incorporé à elle comme un émail mordoré et que, qui qu’elle fréquentât, désormais elle resterait pour tout le monde marquise de Saint-Loup, ce qui était une erreur, car la valeur d’un titre de noblesse, aussi bien que de bourse, monte quand on le demande et baisse quand on l’offre. Tout ce qui nous semble impérissable tend à la destruction ; une situation mondaine, tout comme autre chose, n’est pas créée une fois pour toutes, mais, aussi bien que la puissance d’un empire, se reconstruit à chaque instant par une sorte de création perpétuellement continue, ce qui explique les anomalies apparentes de l’histoire mondaine ou politique au cours d’un demi-siècle. La création du monde n’a pas eu lieu au début, elle a lieu tous les jours. La marquise de Saint-Loup se disait : « Je suis la marquise de Saint-Loup », elle savait qu’elle avait refusé la veille trois dîners chez des duchesses. Mais si, dans une certaine mesure, son nom relevait le milieu aussi peu aristocratique que possible qu’elle recevait, par un mouvement inverse le milieu que recevait la marquise dépréciait le nom qu’elle portait. Rien ne résiste à de tels mouvements, les plus grands noms finissent par succomber. Swann n’avait-il pas connu une duchesse de la maison de France dont le salon, parce que n’importe qui y était reçu, était tombé au dernier rang ? Un jour que la princesse des Laumes était allée par devoir passer un instant chez cette Altesse, où elle n’avait trouvé que des gens de rien, en entrant ensuite chez Mme Leroi elle avait dit à Swann et au marquis de Modène : « Enfin je me retrouve en pays ami. Je viens de chez Mme la duchesse de X…, il n’y avait pas trois figures de connaissance. » Partageant, en un mot, l’opinion de ce personnage d’opérette qui déclare : « Mon nom me dispense, je pense, d’en dire plus long », Gilberte se mit à afficher son mépris pour ce qu’elle avait tant désiré, à déclarer que tous les gens du faubourg Saint-Germain étaient idiots, infréquentables, et, passant de la parole à l’action, cessa de les fréquenter. Des gens qui n’ont fait sa connaissance qu’après cette époque, et pour leurs débuts auprès d’elle, l’ont entendue, devenue duchesse de Guermantes, se moquer drôlement du monde qu’elle eût pu si aisément voir, la voyant ne pas recevoir une seule personne de cette société, et si l’une, voire la plus brillante, s’aventurait chez elle, lui bâiller ouvertement au nez, rougissent rétrospectivement d’avoir pu, eux, trouver quelque prestige au grand monde, et n’oseraient jamais confier ce secret humiliant de leurs faiblesses passées à une femme qu’ils croient, par une élévation essentielle de sa nature, avoir été de tout temps incapable de comprendre celles-ci. Ils l’entendent railler avec tant de verve les ducs, et la voient, chose plus significative, mettre si complètement sa conduite en accord avec ses railleries ! Sans doute ne songent-ils pas à rechercher les causes de l’accident qui fit de Mlle Swann Mlle de Forcheville, et de Mlle de Forcheville la marquise de Saint-Loup, puis la duchesse de Guermantes. Peut-être ne songent-ils pas non plus que cet accident ne servirait pas moins par ses effets que par ses causes à expliquer l’attitude ultérieure de Gilberte, la fréquentation des roturiers n’étant pas tout à fait conçue de la même façon qu’elle l’eût été par Mlle Swann par une dame à qui tout le monde dit « Madame la Duchesse » et ces duchesses qui l’ennuient « ma cousine ». On dédaigne volontiers un but qu’on n’a pas réussi à atteindre, ou qu’on a atteint définitivement. Et ce dédain nous paraît faire partie des gens que nous ne connaissions pas encore. Peut-être, si nous pouvions remonter le cours des années, les trouverions-nous déchirés, plus frénétiquement que personne, par ces mêmes défauts qu’ils ont réussi si complètement à masquer ou à vaincre que nous les estimons incapables non seulement d’en avoir jamais été atteints eux-mêmes, mais même de les excuser jamais chez les autres, faute d’être capables de les concevoir. D’ailleurs, bientôt le salon de la nouvelle marquise de Saint-Loup prit son aspect définitif, au moins au point de vue mondain, car on verra quels troubles devaient y sévir par ailleurs ; or cet aspect était surprenant en ceci : on se rappelait encore que les plus pompeuses, les plus raffinées des réceptions de Paris, aussi brillantes que celles de la princesse de Guermantes, étaient celles de Mme de Marsantes, la mère de Saint-Loup. D’autre part, dans les derniers temps, le salon d’Odette, infiniment moins bien classé, n’en avait pas moins été éblouissant de luxe et d’élégance. Or Saint-Loup, heureux d’avoir, grâce à la grande fortune de sa femme, tout ce qu’il pouvait désirer de bien-être, ne songeait qu’à être tranquille après un bon dîner où des artistes venaient lui faire de la bonne musique. Et ce jeune homme qui avait paru à une époque si fier, si ambitieux, invitait à partager son luxe des camarades que sa mère n’aurait pas reçus. Gilberte de son côté mettait en pratique la parole de Swann : « La qualité m’importe peu, mais je crains la quantité. » Et Saint-Loup fort à genoux devant sa femme, et parce qu’il l’aimait et parce qu’il lui devait précisément ce luxe extrême, n’avait garde de contrarier ces goûts si pareils aux siens. De sorte que les grandes réceptions de Mme de Marsantes et de Mme de Forcheville, données pendant des années surtout en vue de l’établissement éclatant de leurs enfants, ne donnèrent lieu à aucune réception de M. et de Mme de Saint-Loup. Ils avaient les plus beaux chevaux pour monter ensemble à cheval, le plus beau yacht pour faire des croisières — mais où on n’emmenait que deux invités. À Paris on avait tous les soirs trois ou quatre amis à dîner, jamais plus ; de sorte que, par une régression imprévue mais pourtant naturelle, chacune des deux immenses volières maternelles avait été remplacée par un nid silencieux.

La personne qui profita le moins de ces deux unions fut la jeune Mademoiselle d’Oloron qui, déjà atteinte de la fièvre typhoïde le jour du mariage religieux, se traîna péniblement à l’église et mourut quelques semaines après. La lettre de faire-part, qui fut envoyé quelque temps après sa mort, mêlait à des noms comme celui de Jupien presque tous les plus grands de l’Europe, comme ceux du vicomte et de la vicomtesse de Montmorency, de S. A. R. la comtesse de Bourbon-Soissons, du prince de Modène-Este, de la vicomtesse d’Edumea, de lady Essex, etc., etc. Sans doute, même pour qui savait que la défunte était la nièce de Jupien, le nombre de toutes ces grandes alliances ne pouvait surprendre. Le tout, en effet, est d’avoir une grande alliance. Alors, le « casus fœderis » venant à jouer, la mort de la petite roturière met en deuil toutes les familles princières de l’Europe. Mais bien des jeunes gens des nouvelles générations et qui ne connaissaient pas les situations réelles, outre qu’ils pouvaient prendre Marie-Antoinette d’Oloron, marquise de Cambremer, pour une dame de la plus haute naissance, auraient pu commettre bien d’autres erreurs en lisant cette lettre de faire-part. Ainsi, pour peu que leurs randonnées à travers la France leur eussent fait connaître un peu le pays de Combray, en voyant que le comte de Méséglise faisait part dans les premiers, et tout près du duc de Guermantes, ils auraient pu n’éprouver aucun étonnement. Le côté de Méséglise et le côté de Guermantes se touchent, vieille noblesse de la même région, peut-être alliée depuis des générations, eussent-ils pu se dire. « Qui sait ? c’est peut-être une branche des Guermantes qui porte le nom de comtes de Méséglise. » Or le comte de Méséglise n’avait rien à voir avec les Guermantes et ne faisait même pas part du côté Guermantes, mais du côté Cambremer, puisque le comte de Méséglise, qui, par un avancement rapide, n’était resté que deux ans Legrandin de Méséglise, c’était notre vieil ami Legrandin. Sans doute, faux titre pour faux titre, il en était peu qui eussent pu être aussi désagréables aux Guermantes que celui-là. Ils avaient été alliés autrefois avec les vrais comtes de Méséglise desquels il ne restait plus qu’une femme, fille de gens obscurs et dégradés, mariée elle-même à un gros fermier enrichi de ma tante, nommé Ménager, qui lui avait acheté Mirougrain et se faisait appeler maintenant Ménager de Mirougrain, de sorte que quand on disait que sa femme était née de Méséglise on pensait qu’elle devait être plutôt née à Méséglise et qu’elle était de Méséglise comme son mari de Mirougrain.

Tout autre titre faux eût donné moins d’ennuis aux Guermantes. Mais l’aristocratie sait les assumer, et bien d’autres encore, du moment qu’un mariage, jugé utile à quelque point de vue que ce soit, est en jeu. Couvert par le duc de Guermantes, Legrandin fut pour une partie de cette génération-là, et sera pour la totalité de celle qui la suivra, le véritable comte de Méséglise.

Une autre erreur encore que tout jeune lecteur peu au courant eût été porté à faire eût été de croire que le baron et la baronne de Forcheville faisaient part en tant que parents et beaux-parents du marquis de Saint-Loup, c’est-à-dire du côté Guermantes. Or de ce côté ils n’avaient pas à figurer puisque c’était Robert qui était parent des Guermantes et non Gilberte. Non, le baron et la baronne de Forcheville, malgré cette fausse apparence, figuraient du côté de la mariée, il est vrai, et non du côté Cambremer, à cause non pas des Guermantes mais de Jupien, dont notre lecteur doit savoir qu’Odette était la cousine.

Toute la faveur de M. de Charlus s’était portée dès le mariage de sa fille adoptive sur le jeune marquis de Cambremer ; les goûts de celui-ci, qui étaient pareils à ceux du baron, du moment qu’ils n’avaient pas empêché qu’il le choisît pour mari de Mlle d’Oloron, ne firent naturellement que le lui faire apprécier davantage quand il fut veuf. Ce n’est pas que le marquis n’eût d’autres qualités qui en faisaient un charmant compagnon pour M. de Charlus. Mais même quand il s’agit d’un homme de haute valeur, c’est une qualité que ne dédaigne pas celui qui l’admet dans son intimité et qui le lui rend particulièrement commode s’il sait jouer aussi le whist. L’intelligence du jeune marquis était remarquable et, comme on disait déjà à Féterne où il n’était encore qu’enfant, il était tout à fait « du côté de sa grand’mère », aussi enthousiaste, aussi musicien. Il en reproduisait aussi certaines particularités, mais celles-là plus par imitation, comme toute la famille, que par atavisme. C’est ainsi que quelque temps après la mort de sa femme, ayant reçu une lettre signée Léonor, prénom que je ne me rappelais pas être le sien, je compris seulement qui m’écrivait quand j’eus lu la formule finale : « Croyez à ma sympathie vraie », le « vraie », mis à sa place, ajoutait au prénom Léonor le nom de Cambremer.

Je vis pas mal à cette époque Gilberte, avec laquelle je m’étais de nouveau lié : car notre vie, dans sa longueur, n’est pas calculée sur la vie de nos amitiés. Qu’une certaine période de temps s’écoule et l’on voit reparaître (de même qu’en politique d’anciens ministères, au théâtre des pièces oubliées qu’on reprend) des relations d’amitié renouées entre les mêmes personnes qu’autrefois, après de longues années d’interruption, et renouées avec plaisir. Au bout de dix ans les raisons que l’un avait de trop aimer, l’autre de ne pouvoir supporter un trop exigeant despotisme, ces raisons n’existent plus. La convenance seule subsiste, et tout ce que Gilberte m’eût refusé autrefois, ce qui lui avait semblé intolérable, impossible, elle me l’accordait aisément — sans doute parce que je ne le désirais plus. Sans que nous nous fussions jamais dit la raison du changement, si elle était toujours prête à venir à moi, jamais pressée de me quitter, c’est que l’obstacle avait disparu : mon amour.

J’allai d’ailleurs passer un peu plus tard quelques jours à Tansonville. Le déplacement me gênait assez, car j’avais à Paris une jeune fille qui couchait dans le pied-à-terre que j’avais loué. Comme d’autres de l’arôme des forêts ou du murmure d’un lac, j’avais besoin de son sommeil près de moi la nuit, et le jour de l’avoir toujours à mon côté dans la voiture. Car un amour a beau s’oublier, il peut déterminer la forme de l’amour qui le suivra. Déjà au sein même de l’amour précédent des habitudes quotidiennes existaient, et dont nous ne nous rappelions pas nous-même l’origine. C’est une angoisse d’un premier jour qui nous avait fait souhaiter passionnément, puis adopter d’une manière fixe, comme les coutumes dont on a oublié le sens, ces retours en voiture jusqu’à la demeure même de l’aimée, ou sa résidence dans notre demeure, notre présence ou celle de quelqu’un en qui nous avons confiance, dans toutes ces sorties, toutes ces habitudes, sorte de grandes voies uniformes par où passe chaque jour notre amour et qui furent fondues jadis dans le feu volcanique d’une émotion ardente. Mais ces habitudes survivent à la femme, même au souvenir de la femme. Elles deviennent la forme, sinon de tous nos amours, du moins de certains de nos amours qui alternent entre eux. Et ainsi ma demeure avait exigé, en souvenir d’Albertine oubliée, la présence de ma maîtresse actuelle, que je cachais aux visiteurs et qui remplissait ma vie comme jadis Albertine. Et pour aller à Tansonville, je dus obtenir d’elle qu’elle se laissât garder par un de mes amis qui n’aimait pas les femmes, pendant quelques jours.

J’avais appris que Gilberte était malheureuse, trompée par Robert, mais pas de la manière que tout le monde croyait, que peut-être elle-même croyait encore, qu’en tout cas elle disait. Opinion que justifiait l’amour-propre, le désir de tromper les autres, de se tromper soi-même, la connaissance d’ailleurs imparfaite des trahisons, qui est celle de tous les êtres trompés, d’autant plus que Robert, en vrai neveu de M. de Charlus, s’affichait avec des femmes qu’il compromettait, que le monde croyait et qu’en somme Gilberte supposait être ses maîtresses. On trouvait même dans le monde qu’il ne se gênait pas assez, ne lâchant pas d’une semelle, dans les soirées, telle femme qu’il ramenait ensuite, laissant Mme de Saint-Loup rentrer comme elle pouvait. Qui eût dit que l’autre femme qu’il compromettait ainsi n’était pas en réalité sa maîtresse eût passé pour un naïf, aveugle devant l’évidence, mais j’avais été malheureusement aiguillé vers la vérité, vers la vérité qui me fit une peine infinie, par quelques mots échappés à Jupien. Quelle n’avait pas été ma stupéfaction quand, étant allé, quelques mois avant mon départ pour Tansonville, prendre des nouvelles de M. de Charlus, chez lequel certains troubles cardiaques s’étaient manifestés non sans causer de grandes inquiétudes, et parlant à Jupien, que j’avais trouvé seul, d’une correspondance amoureuse adressée à Robert et signée Bobette que Mme de Saint-Loup avait surprise, j’avais appris par l’ancien factotum du baron que la personne qui signait Bobette n’était autre que le violoniste qui avait joué un si grand rôle dans la vie de M. de Charlus. Jupien n’en parlait pas sans indignation : « Ce garçon pouvait agir comme bon lui semblait, il était libre. Mais s’il y a un côté où il n’aurait pas dû regarder, c’est le côté du neveu du baron. D’autant plus que le baron aimait son neveu comme son fils. Il a cherché à désunir le ménage, c’est honteux. Et il a fallu qu’il y mette des ruses diaboliques, car personne n’était plus opposé de nature à ces choses-là que le marquis de Saint-Loup. A-t-il fait assez de folies pour ses maîtresses ! Non, que ce misérable musicien ait quitté le baron comme il l’a quitté, salement, on peut bien le dire, c’était son affaire. Mais se tourner vers le neveu, il y a des choses qui ne se font pas. » Jupien était sincère dans son indignation ; chez les personnes dites immorales, les indignations morales sont tout aussi fortes que chez les autres et changent seulement un peu d’objet. De plus, les gens dont le cœur n’est pas directement en cause, jugeant toujours les liaisons à éviter, les mauvais mariages, comme si on était libre de choisir ce qu’on aime, ne tiennent pas compte du mirage délicieux que l’amour projette et qui enveloppe si entièrement et si uniquement la personne dont on est amoureux que la « sottise » que fait un homme en épousant une cuisinière ou la maîtresse de son meilleur ami est, en général, le seul acte poétique qu’il accomplisse au cours de son existence.

Je compris qu’une séparation avait failli se produire entre Robert et sa femme (sans que Gilberte se rendît bien compte encore de quoi il s’agissait) et que c’était Mme de Marsantes, mère aimante, ambitieuse et philosophe qui avait arrangé, imposé la réconciliation. Elle faisait partie de ces milieux où le mélange des sangs qui vont se recroisant sans cesse et l’appauvrissement des patrimoines font refleurir à tout moment dans le domaine des passions, comme dans celui des intérêts, les vices et les compromissions héréditaires. Avec la même énergie qu’elle avait autrefois protégé Mme Swann, elle avait aidé le mariage de la fille de Jupien et fait celui de son propre fils avec Gilberte, usant ainsi pour elle-même, avec une résignation douloureuse, de cette même sagesse atavique dont elle faisait profiter tout le faubourg. Et peut-être n’avait-elle à un certain moment bâclé le mariage de Robert avec Gilberte — ce qui lui avait certainement donné moins de mal et coûté moins de pleurs que de le faire rompre avec Rachel — que dans la peur qu’il ne commençât avec une autre cocotte — ou peut-être avec la même, car Robert fut long à oublier Rachel — un nouveau collage qui eût peut-être été son salut. Maintenant je comprenais ce que Robert avait voulu me dire chez la princesse de Guermantes : « C’est malheureux que ta petite amie de Balbec n’ait pas la fortune exigée par ma mère, je crois que nous nous serions bien entendus tous les deux. » Il avait voulu dire qu’elle était de Gomorrhe comme lui de Sodome, ou peut-être, s’il n’en était pas encore, ne goûtait-il plus que les femmes qu’il pouvait aimer d’une certaine manière et avec d’autres femmes. Gilberte aussi eût pu me renseigner sur Albertine. Si donc, sauf de rares retours en arrière, je n’avais perdu la curiosité de rien savoir sur mon amie, j’aurais pu interroger sur elle non seulement Gilberte mais son mari. Et, en somme, c’était le même fait qui nous avait donné à Robert et à moi le désir d’épouser Albertine (à savoir qu’elle aimait les femmes). Mais les causes de notre désir, comme ses buts aussi, étaient opposés. Moi, c’était par le désespoir où j’avais été de l’apprendre, Robert par la satisfaction ; moi pour l’empêcher, grâce à une surveillance perpétuelle, de s’adonner à son goût ; Robert pour le cultiver et pour la liberté qu’il lui laisserait afin qu’elle lui amenât des amies. Si Jupien faisait ainsi remonter à très peu de temps la nouvelle orientation, si divergente de la primitive, qu’avaient prise les goûts charnels de Robert, une conversation que j’eus avec Aimé, et qui me rendit fort malheureux, me montra que l’ancien maître d’hôtel de Balbec faisait remonter cette divergence, cette inversion, beaucoup plus haut. L’occasion de cette conversation avait été quelques jours que j’avais été passer à Balbec, où Saint-Loup lui-même était venu avec sa femme que, dans cette première phase, il ne quittait d’un seul pas. J’avais admiré comme l’influence de Rachel se faisait encore sentir sur Robert. Un jeune marié qui a eu longtemps une maîtresse sait seul ôter aussi bien le manteau de sa femme avant d’entrer dans un restaurant, avoir avec elle les égards qu’il convient. Il a reçu pendant sa liaison l’instruction que doit avoir un bon mari. Non loin de lui, à une table voisine de la mienne, Bloch, au milieu de prétentieux jeunes universitaires, prenait des airs faussement à l’aise, et criait très fort à un de ses amis, en lui passant avec ostentation la carte avec un geste qui renversa deux carafes d’eau : « Non, non, mon cher, commandez ! De ma vie je n’ai jamais su faire un menu. Je n’ai jamais su commander ! » répétait-il avec un orgueil peu sincère et, mêlant la littérature à la gourmandise, il opina tout de suite pour une bouteille de champagne qu’il aimait à voir « d’une façon tout à fait symbolique » orner une causerie. Saint-Loup, lui, savait commander. Il était assis à côté de Gilberte — déjà grosse — (il ne devait pas cesser par la suite de lui faire des enfants) comme il couchait à côté d’elle dans leur lit commun à l’hôtel. Il ne parlait qu’à sa femme, le reste de l’hôtel n’avait pas l’air d’exister pour lui, mais, au moment où un garçon prenait une commande, était tout près, il levait rapidement ses yeux clairs et jetait sur lui un regard qui ne durait pas plus de deux secondes, mais dans sa limpide clairvoyance semblait témoigner d’un ordre de curiosités et de recherches entièrement différent de celui qui aurait pu animer n’importe quel client regardant même longtemps un chasseur ou un commis pour faire sur lui des remarques humoristiques ou autres qu’il communiquerait à ses amis. Ce petit regard court, en apparence désintéressé, montrant que le garçon l’intéressait en lui-même, révélait à ceux qui l’eussent observé que cet excellent mari, cet amant jadis passionné de Rachel, avait dans sa vie un autre plan et qui lui paraissait infiniment plus intéressant que celui sur lequel il se mouvait par devoir. Mais on ne le voyait que dans celui-là. Déjà ses yeux étaient revenus sur Gilberte qui n’avait rien vu, il lui présentait un ami au passage et partait se promener avec elle. Or Aimé me parla à ce moment d’un temps bien plus ancien, celui où j’avais fait la connaissance de Saint-Loup par Mme de Villeparisis, en ce même Balbec. « Mais oui, Monsieur, me dit-il, c’est archiconnu, il y a bien longtemps que je le sais. La première année que Monsieur était à Balbec, M. le marquis s’enferma avec mon liftier, sous prétexte de développer des photographies de Madame la grand’mère de Monsieur. Le petit voulait se plaindre, nous avons eu toutes les peines du monde à étouffer la chose. Et tenez, Monsieur, Monsieur se rappelle sans doute ce jour où il est venu déjeuner au restaurant avec M. le marquis de Saint-Loup et sa maîtresse, dont M. le marquis se faisait un paravent. Monsieur se rappelle sans doute que M. le marquis s’en alla en prétextant une crise de colère. Sans doute je ne veux pas dire que Madame avait raison. Elle lui en faisait voir de cruelles. Mais ce jour-là on ne m’ôtera pas de l’idée que la colère de M. le marquis était feinte et qu’il avait besoin d’éloigner Monsieur et Madame. » Pour ce jour-là, du moins, je sais bien que, si Aimé ne mentait pas sciemment, il se trompait du tout au tout. Je me rappelais trop l’état dans lequel était Robert, la gifle qu’il avait donnée au journaliste. Et d’ailleurs, pour Balbec, c’était de même : ou le liftier avait menti, ou c’était Aimé qui mentait. Du moins je le crus ; une certitude, je ne pouvais l’avoir, car on ne voit jamais qu’un côté des choses. Si cela ne m’eût pas fait tant de peine, j’eusse trouvé une certaine ironie à ce que, tandis que pour moi la course du lift chez Saint-Loup avait été le moyen commode de lui faire porter une lettre et d’avoir sa réponse, pour lui cela avait été le moyen de faire la connaissance de quelqu’un qui lui avait plu. Les choses, en effet, sont pour le moins doubles. Sur l’acte le plus insignifiant que nous accomplissons un autre homme embranche une série d’actes entièrement différents ; il est certain que l’aventure de Saint-Loup et du liftier, si elle eut lieu, ne me semblait pas plus contenue dans le banal envoi de ma lettre que quelqu’un qui ne connaîtrait de Wagner que le duo de Lohengrin ne pourrait prévoir le prélude de Tristan. Certes, pour les hommes, les choses n’offrent qu’un nombre restreint de leurs innombrables attributs, à cause de la pauvreté de leurs sens. Elles sont colorées parce que nous avons des yeux ; combien d’autres épithètes ne mériteraient-elles pas si nous avions des centaines de sens ? Mais cet aspect différent qu’elles pourraient avoir nous est rendu plus facile à comprendre par ce qu’est dans la vie un événement même minime dont nous connaissons une partie que nous croyons le tout, et qu’un autre regarde comme par une fenêtre percée de l’autre côté de la maison et qui donne sur une autre vue. Dans le cas où Aimé ne se fût pas trompé, la rougeur de Saint-Loup quand Bloch lui avait parlé du lift ne venait peut-être pas de ce que celui-ci prononçait « laift ». Mais j’étais persuadé que l’évolution physiologique de Saint-Loup n’était pas commencée à cette époque et qu’alors il aimait encore uniquement les femmes. Plus qu’à un autre signe, je pus le discerner rétrospectivement à l’amitié que Saint-Loup m’avait témoignée à Balbec. Ce n’est que tant qu’il aima les femmes qu’il fut vraiment capable d’amitié. Après cela, au moins pendant quelque temps, les hommes qui ne l’intéressaient pas directement, il leur manifestait une indifférence, sincère, je le crois, en partie — car il était devenu très sec — et qu’il exagérait aussi pour faire croire qu’il ne faisait attention qu’aux femmes. Mais je me rappelle tout de même qu’un jour, à Doncières, comme j’allais dîner chez les Verdurin et comme il venait de regarder d’une façon un peu prolongée Morel, il m’avait dit : « C’est curieux, ce petit, il a des choses de Rachel. Cela ne te frappe pas ? Je trouve qu’ils ont des choses identiques. En tout cas cela ne peut pas m’intéresser. » Et tout de même ses yeux étaient ensuite restés longtemps perdus à l’horizon, comme quand on pense, avant de se remettre à une partie de cartes ou de partir dîner en ville, à un de ces lointains voyages qu’on ne fera jamais mais dont on éprouve un instant la nostalgie. Mais si Robert trouvait quelque chose de Rachel à Charlie, Gilberte, elle, cherchait à avoir quelque chose de Rachel afin de plaire à son mari, mettait comme elle des nœuds de soie ponceau, ou rose, ou jaune, dans ses cheveux, se coiffait de même, car elle croyait que son mari l’aimait encore et elle en était jalouse. Que l’amour de Robert eût été par moments sur les confins qui séparent l’amour d’un homme pour une femme et l’amour d’un homme pour un homme, c’était possible. En tout cas, le souvenir de Rachel ne jouait plus à cet égard qu’un rôle esthétique. Il n’est même pas probable qu’il eût pu en jouer d’autres. Un jour, Robert était allé lui demander de s’habiller en homme, de laisser pendre une longue mèche de ses cheveux, et pourtant il s’était contenté de la regarder, insatisfait. Il ne lui restait pas moins attaché et lui faisait scrupuleusement, mais sans plaisir, la rente énorme qu’il lui avait promise et qui ne l’empêcha pas d’avoir pour lui par la suite les plus vilains procédés. De cette générosité envers Rachel Gilberte n’eût pas souffert si elle avait su qu’elle était seulement l’accomplissement résigné d’une promesse à laquelle ne correspondait plus aucun amour. Mais de l’amour, c’est au contraire ce qu’il feignait de ressentir pour Rachel. Les homosexuels seraient les meilleurs maris du monde s’ils ne jouaient pas la comédie d’aimer les femmes. Gilberte ne se plaignait d’ailleurs pas. C’est d’avoir cru Robert aimé, si longtemps aimé, par Rachel, qui le lui avait fait désirer, l’avait fait renoncer pour lui à des partis plus beaux ; il lui semblait qu’il fît une sorte de concession en l’épousant. Et de fait, les premiers temps, des comparaisons entre les deux femmes (pourtant si inégales comme charme et comme beauté) ne furent pas en faveur de la délicieuse Gilberte. Mais celle-ci grandit ensuite dans l’estime de son mari pendant que Rachel diminuait à vue d’œil. Une autre personne se démentit : ce fut Mme Swann. Si pour Gilberte, Robert avant le mariage était déjà entouré de la double auréole que lui créaient d’une part sa vie avec Rachel perpétuellement dénoncée par les lamentations de Mme de Marsantes, d’autre part le prestige que les Guermantes avaient toujours eu pour son père et qu’elle avait hérité de lui, Mme de Forcheville, en revanche, eût préféré un mariage plus éclatant, peut-être princier (il y avait des familles royales pauvres et qui eussent accepté l’argent — qui se trouva d’ailleurs être fort inférieur aux millions promis — décrassé qu’il était par le nom de Forcheville), et un gendre moins démonétisé par une vie passée loin du monde. Elle n’avait pu triompher de la volonté de Gilberte, s’était plainte amèrement à tout le monde, flétrissant son gendre. Un beau jour tout avait été changé, le gendre était devenu un ange, on ne se moquait plus de lui qu’à la dérobée. C’est que l’âge avait laissé à Mme Swann (devenue Mme de Forcheville) le goût qu’elle avait toujours eu d’être entretenue, mais, par la désertion des admirateurs, lui en avait retiré les moyens. Elle souhaitait chaque jour un nouveau collier, une nouvelle robe brochée de brillants, une plus luxueuse automobile, mais elle avait peu de fortune, Forcheville ayant presque tout mangé, et — quel ascendant israélite gouvernait en cela Gilberte ? — elle avait une fille adorable, mais affreusement avare, comptant l’argent à son mari et naturellement bien plus à sa mère. Or tout à coup le protecteur, elle l’avait flairé, puis trouvé en Robert. Qu’elle ne fût plus de la première jeunesse était de peu d’importance aux yeux d’un gendre qui n’aimait pas les femmes. Tout ce qu’il demandait à sa belle-mère, c’était d’aplanir telle ou telle difficulté entre lui et Gilberte, d’obtenir d’elle le consentement qu’il fît un voyage avec Morel. Odette s’y était-elle employée, qu’aussitôt un magnifique rubis l’en récompensait. Pour cela il fallait que Gilberte fût plus généreuse envers son mari. Odette le lui prêchait avec d’autant plus de chaleur que c’était elle qui devait bénéficier de la générosité. Ainsi, grâce à Robert, pouvait-elle, au seuil de la cinquantaine (d’aucuns disaient de la soixantaine), éblouir chaque table où elle allait dîner, chaque soirée où elle paraissait, d’un luxe inouï sans avoir besoin d’avoir comme autrefois un « ami » qui maintenant n’eût plus casqué — voire marché. Aussi était-elle entrée pour toujours semblait-il, dans la période de la chasteté finale, et elle n’avait jamais été aussi élégante.

Ce n’était pas seulement la méchanceté, la rancune de l’ancien pauvre contre le maître qui l’a enrichi et lui a d’ailleurs (c’était dans le caractère, et plus encore dans le vocabulaire de M. de Charlus) fait sentir la différence de leurs conditions, qui avait poussé Charlie vers Saint-Loup afin de faire souffrir davantage le baron. C’était peut-être aussi l’intérêt. J’eus l’impression que Robert devait lui donner beaucoup d’argent. Dans une soirée où j’avais rencontré Robert avant que je ne partisse pour Combray, et où la façon dont il s’exhibait à côté d’une femme élégante qui passait pour être sa maîtresse, où il s’attachait à elle, ne faisant qu’un avec elle, enveloppé en public dans sa jupe, me faisait penser, avec quelque chose de plus nerveux, de plus tressautant, à une sorte de répétition involontaire d’un geste ancestral que j’avais pu observer chez M. de Charlus, comme enrobé dans les atours de Mme Molé, ou d’une autre, bannière d’une cause gynophile qui n’était pas la sienne, mais qu’il aimait, bien que sans droit à l’arborer ainsi, soit qu’il la trouvât protectrice, ou esthétique, j’avais été frappé, au retour, de voir combien ce garçon, si généreux quand il était bien moins riche, était devenu économe. Qu’on ne tienne qu’à ce qu’on possède, et que tel qui semait l’or qu’il avait si rarement jadis thésaurise maintenant celui dont il est pourvu, c’est sans doute un phénomène assez général, mais qui pourtant me parut prendre là une forme plus particulière. Saint-Loup refusa de prendre un fiacre, et je vis qu’il avait gardé une correspondance de tramway. Sans doute en ceci Saint-Loup déployait-il, pour des fins différentes, des talents qu’il avait acquis au cours de sa liaison avec Rachel. Un jeune homme qui a longtemps vécu avec une femme n’est pas aussi inexpérimenté que le puceau pour qui celle qu’il épouse est la première. Pareillement, ayant eu à s’occuper dans les plus minutieux détails du ménage de Rachel, d’une part parce que celle-ci n’y entendait rien, ensuite parce qu’à cause de sa jalousie il voulait garder la haute main sur la domesticité, il put, dans l’administration des biens de sa femme et l’entretien du ménage, continuer ce rôle habile et entendu que peut-être Gilberte n’eût pas su tenir et qu’elle lui abandonnait volontiers. Mais sans doute le faisait-il surtout pour faire bénéficier Charlie des moindres économies de bouts de chandelle, l’entretenant, en somme, richement sans que Gilberte s’en aperçût ni en souffrît. Je pleurais en pensant que j’avais eu autrefois pour un Saint-Loup différent une affection si grande et que je sentais bien, à ses nouvelles manières froides et évasives, qu’il ne me rendait plus, les hommes, dès qu’ils étaient devenus susceptibles de lui donner des désirs, ne pouvant plus lui inspirer d’amitié. Comment cela avait-il pu naître chez un garçon qui avait tellement aimé les femmes que je l’avais vu désespéré jusqu’à craindre qu’il se tuât parce que « Rachel quand du Seigneur » avait voulu le quitter ? La ressemblance entre Charlie et Rachel — invisible pour moi — avait-elle été la planche qui avait permis à Robert de passer des goûts de son père à ceux de son oncle, afin d’accomplir l’évolution physiologique qui, même chez ce dernier, s’était produite assez tard ? Parfois, pourtant, les paroles d’Aimé revenaient m’inquiéter ; je me rappelais Robert cette année-là à Balbec ; il avait en parlant au liftier une façon de ne pas faire attention à lui qui rappelait beaucoup celle de M. de Charlus quand il adressait la parole à certains hommes. Mais Robert pouvait très bien tenir cela de M. de Charlus, d’une certaine hauteur et d’une certaine attitude physique des Guermantes, et nullement des goûts spéciaux au baron. C’est ainsi que le duc de Guermantes, qui n’avait aucunement ces goûts, avait la même manière nerveuse que M. de Charlus de tourner son poignet comme s’il crispait autour de celui-ci une manchette de dentelles, et aussi dans la voix des intonations pointues et affectées, toutes manières auxquelles chez M. de Charlus on eût été tenté de donner une autre signification, auxquelles il en avait donné une autre lui-même, l’individu exprimant ses particularités à l’aide de traits impersonnels et ataviques qui ne sont peut-être, d’ailleurs, que des particularités anciennes fixées dans le geste et dans la voix. Dans cette dernière hypothèse, qui confine à l’histoire naturelle, ce ne serait pas M. de Charlus qu’on pourrait appeler un Guermantes affecté d’une tare et l’exprimant en partie à l’aide des traits de la race des Guermantes, mais le duc de Guermantes qui serait, dans une famille pervertie, l’être d’exception que le mal héréditaire a si bien épargné que les stigmates extérieurs qu’il a laissés sur lui y perdent tout sens. Je me rappelais que le premier jour où j’avais aperçu Saint-Loup à Balbec, si blond, d’une matière si précieuse et si rare, contourner les tables, faisant voler son monocle devant lui, je lui avais trouvé l’air efféminé, qui n’était certes pas un effet de ce que j’apprenais de lui maintenant mais de la grâce particulière aux Guermantes, de la finesse de cette porcelaine de Saxe en laquelle la duchesse était modelée aussi. Je me rappelais son affection pour moi, sa manière tendre, sentimentale de l’exprimer et je me disais que cela non plus, qui eût pu tromper quelque autre, signifiait alors tout autre chose, même tout le contraire de ce que j’apprenais aujourd’hui. Mais de quand cela datait-il ? Si c’était de l’année où j’étais retourné à Balbec, comment n’était-il pas venu une seule fois voir le lift, ne m’avait-il jamais parlé de lui ? Et quant à la première année, comment eût-il pu faire attention à lui, passionnément amoureux de Rachel comme il était alors ? Cette première année-là, j’avais trouvé Saint-Loup particulier, comme étaient les vrais Guermantes. Or il était encore plus spécial que je ne l’avais cru. Mais ce dont nous n’avons pas eu l’intuition directe, ce que nous avons appris seulement par d’autres, nous n’avons plus aucun moyen, l’heure est passée de le faire savoir à notre âme ; ses communications avec le réel sont fermées ; aussi ne pouvons-nous jouir de la découverte, il est trop tard. Du reste, de toutes façons, pour que j’en pusse jouir spirituellement, celle-là me faisait trop de peine. Sans doute, depuis ce que m’avait dit M. de Charlus chez Mme Verdurin à Paris, je ne doutais plus que le cas de Robert ne fût celui d’une foule d’honnêtes gens, et même pris parmi les plus intelligents et les meilleurs. L’apprendre de n’importe qui m’eût été indifférent, de n’importe qui excepté de Robert. Le doute que me laissaient les paroles d’Aimé ternissait toute notre amitié de Balbec et de Doncières, et bien que je ne crusse pas à l’amitié, ni en avoir jamais véritablement éprouvé pour Robert, en repensant à ces histoires du lift et du restaurant où j’avais déjeuné avec Saint-Loup et Rachel j’étais obligé de faire un effort pour ne pas pleurer.

Je n’aurais d’ailleurs pas à m’arrêter sur ce séjour que je fis du côté de Combray, et qui fut peut-être le moment de ma vie où je pensai le moins à Combray, si, justement par là, il n’avait apporté une vérification au moins provisoire à certaines idées que j’avais eues d’abord du côté de Guermantes, et une vérification aussi à d’autres idées que j’avais eues du côté de Méséglise. Je recommençais chaque soir, dans un autre sens, les promenades que nous faisions à Combray, l’après-midi, quand nous allions du côté de Méséglise. On dînait maintenant, à Tansonville, à une heure où jadis on dormait depuis longtemps à Combray. Et cela à cause de la saison chaude. Et puis, parce que, l’après-midi, Gilberte peignait dans la chapelle du château, on n’allait se promener qu’environ deux heures avant le dîner. Au plaisir de jadis, qui était de voir en rentrant le ciel pourpre encadrer le calvaire ou se baigner dans la Vivonne, succédait celui de partir à la nuit venue, quand on ne rencontrait plus dans le village que le triangle bleuâtre, irrégulier et mouvant, des moutons qui rentraient. Sur une moitié des champs le coucher s’éteignait ; au-dessus de l’astre était déjà allumée la lune qui bientôt les baignerait tout entiers. Il arrivait que Gilberte me laissât aller sans elle et je m’avançais, laissant mon ombre derrière moi, comme une barque qui poursuit sa navigation à travers des étendues enchantées. Mais le plus souvent Gilberte m’accompagnait. Les promenades que nous faisions ainsi, c’était bien souvent celles que je faisais jadis enfant : or comment n’eussé-je pas éprouvé, bien plus vivement encore que jadis du côté de Guermantes, le sentiment que jamais je ne serais capable d’écrire, auquel s’ajoutait celui que mon imagination et ma sensibilité s’étaient affaiblies, quand je vis combien peu j’étais curieux de Combray ? Et j’étais désolé de voir combien peu je revivais mes années d’autrefois. Je trouvais la Vivonne mince et laide au bord du chemin de halage. Non pas que je relevasse des inexactitudes matérielles bien grandes dans ce que je me rappelais. Mais, séparé des lieux qu’il m’arrivait de retraverser par toute une vie différente, il n’y avait pas entre eux et moi cette contiguïté d’où naît, avant même qu’on s’en soit aperçu, l’immédiate, délicieuse et totale déflagration du souvenir. Ne comprenant pas bien, sans doute, quelle était sa nature, je m’attristais de penser que ma faculté de sentir et d’imaginer avait dû diminuer pour que je n’éprouvasse pas plus de plaisir dans ces promenades. Gilberte elle-même, qui me comprenait encore moins bien que je ne faisais moi-même, augmentait ma tristesse en partageant mon étonnement. « Comment, cela ne vous fait rien éprouver, me disait-elle, de prendre ce petit raidillon que vous montiez autrefois ? » Et elle-même avait tant changé que je ne la trouvais plus belle, qu’elle ne l’était plus du tout. Tandis que nous marchions, je voyais le pays changer, il fallait gravir des coteaux, puis des pentes s’abaissaient. Nous causions, très agréablement pour moi — non sans difficulté pourtant. En tant d’êtres il y a différentes couches qui ne sont pas pareilles (c’étaient, chez elle, le caractère de son père, le caractère de sa mère) ; on traverse l’une, puis l’autre. Mais le lendemain l’ordre de superposition est renversé. Et finalement on ne sait pas qui départagera les parties, à qui on peut se fier pour la sentence. Gilberte était comme ces pays avec qui on n’ose pas faire d’alliance parce qu’ils changent trop souvent de gouvernement. Mais au fond c’est un tort. La mémoire de l’être le plus successif établit chez lui une sorte d’identité et fait qu’il ne voudrait pas manquer à des promesses qu’il se rappelle, même s’il ne les eût pas contresignées. Quant à l’intelligence elle était, chez Gilberte, avec quelques absurdités de sa mère, très vive. Je me rappelle que dans ces conversations que nous avions en nous promenant elle me dit des choses qui plusieurs fois m’étonnèrent beaucoup. La première fut : « Si vous n’aviez pas trop faim et s’il n’était pas si tard, en prenant ce chemin à gauche et en tournant ensuite à droite, en moins d’un quart d’heure nous serions à Guermantes. » C’est comme si elle m’avait dit : « Tournez à gauche, prenez ensuite à votre main droite, et vous toucherez l’intangible, vous atteindrez les inaccessibles lointains dont on ne connaît jamais sur terre que la direction, que (ce que j’avais cru jadis que je pourrais connaître seulement de Guermantes, et peut-être, en un sens, je ne me trompais pas) le « côté ». Un de mes autres étonnements fut de voir les « Sources de la Vivonne », que je me représentais comme quelque chose d’aussi extra-terrestre que l’Entrée des Enfers, et qui n’étaient qu’une espèce de lavoir carré où montaient des bulles. Et la troisième fois fut quand Gilberte me dit : « Si vous voulez, nous pourrons tout de même sortir un après-midi et nous pourrons aller à Guermantes, en prenant par Méséglise, c’est la plus jolie façon », — phrase qui, en bouleversant toutes les idées de mon enfance, m’apprit que les deux côtés n’étaient pas aussi inconciliables que j’avais cru. Mais ce qui me frappa le plus, ce fut combien peu, pendant ce séjour, je revécus mes années d’autrefois, désirai peu revoir Combray, trouvai mince et laide la Vivonne. Mais où Gilberte vérifia pour moi des imaginations que j’avais eues du côté de Méséglise, ce fut pendant une de ces promenades en somme nocturnes bien qu’elles eussent lieu avant le dîner — mais elle dînait si tard ! Au moment de descendre dans le mystère d’une vallée parfaite et profonde que tapissait le clair de lune, nous nous arrêtâmes un instant, comme deux insectes qui vont s’enfoncer au cœur d’un calice bleuâtre. Gilberte eut alors, peut-être simplement par bonne grâce de maîtresse de maison qui regrette que vous partiez bientôt et qui aurait voulu mieux vous faire les honneurs de ce pays que vous semblez apprécier, de ces paroles où son habileté de femme du monde sachant tirer parti du silence, de la simplicité, de la sobriété dans l’expression des sentiments, vous fait croire que vous tenez dans sa vie une place que personne ne pourrait occuper. Épanchant brusquement sur elle la tendresse dont j’étais rempli par l’air délicieux, la brise qu’on respirait, je lui dis : « Vous parliez l’autre jour du raidillon, comme je vous aimais alors ! » Elle me répondit : « Pourquoi ne me le disiez-vous pas ? je ne m’en étais pas doutée. Moi je vous aimais. Et même deux fois je me suis jetée à votre tête. — Quand donc ? — La première fois à Tansonville, vous vous promeniez avec votre famille, je rentrais, je n’avais jamais vu un aussi joli petit garçon. J’avais l’habitude, ajouta-t-elle d’un air vague et pudique, d’aller jouer avec de petits amis, dans les ruines du donjon de Roussainville. Et vous me direz que j’étais bien mal élevée, car il y avait là dedans des filles et des garçons de tout genre, qui profitaient de l’obscurité. L’enfant de chœur de l’église de Combray, Théodore qui, il faut l’avouer, était bien gentil (Dieu qu’il était bien !) et qui est devenu très laid (il est maintenant pharmacien à Méséglise), s’y amusait avec toutes les petites paysannes du voisinage. Comme on me laissait sortir seule, dès que je pouvais m’échapper j’y courais. Je ne peux pas vous dire comme j’aurais voulu vous y voir venir ; je me rappelle très bien que, n’ayant qu’une minute pour vous faire comprendre ce que je désirais, au risque d’être vue par vos parents et les miens je vous l’ai indiqué d’une façon tellement crue que j’en ai honte maintenant. Mais vous m’avez regardée d’une façon si méchante que j’ai compris que vous ne vouliez pas. » Et tout d’un coup, je me dis que la vraie Gilberte — la vraie Albertine — c’étaient peut-être celles qui s’étaient au premier instant livrées dans leur regard, l’une devant la haie d’épines roses, l’autre sur la plage. Et c’était moi qui, n’ayant pas su le comprendre, ne l’ayant repris que plus tard dans ma mémoire — après un intervalle où par mes conversations tout un entre-deux de sentiment leur avait fait craindre d’être aussi franches que dans les premières minutes — avais tout gâté par ma maladresse. Je les avais « ratées » plus complètement — bien qu’à vrai dire l’échec relatif avec elles fût moins absurde — pour les mêmes raisons que Saint-Loup Rachel.

« Et la seconde fois, reprit Gilberte, c’est, bien des années après, quand je vous ai rencontré sous votre porte, l’avant-veille du jour où je vous ai retrouvé chez ma tante Oriane ; je ne vous ai pas reconnu tout de suite, ou plutôt je vous reconnaissais sans le savoir puisque j’avais la même envie qu’à Tansonville. — Dans l’intervalle il y avait eu pourtant les Champs-Élysées. — Oui, mais là vous m’aimiez trop, je sentais une inquisition sur tout ce que je faisais. » Je ne lui demandai pas alors quel était ce jeune homme avec lequel elle descendait l’avenue des Champs-Élysées, le jour où j’étais parti pour la revoir, où je me fusse réconcilié avec elle pendant qu’il en était temps encore, ce jour qui aurait peut-être changé toute ma vie si je n’avais rencontré les deux ombres s’avançant côte à côte dans le crépuscule. Si je le lui avais demandé, me dis-je, elle m’eût peut-être avoué la vérité, comme Albertine si elle eût ressuscité. Et en effet, les femmes qu’on n’aime plus et qu’on rencontre après des années, n’y a-t-il pas entre elles et vous la mort, tout aussi bien que si elles n’étaient plus de ce monde, puisque le fait que notre amour n’existe plus fait de celles qu’elles étaient alors, ou de celui que nous étions, des morts ? Je pensai que peut-être aussi elle ne se fût pas rappelé, ou eût menti. En tout cas cela n’offrait pas d’intérêt pour moi de le savoir, parce que mon cœur avait encore plus changé que le visage de Gilberte. Celui-ci ne me plaisait plus guère, mais surtout je n’étais plus malheureux, je n’aurais pas pu concevoir, si j’y eusse repensé, que j’eusse pu l’être autant de rencontrer Gilberte marchant à petits pas à côté d’un jeune homme, et de me dire : « C’est fini, je renonce à jamais la voir. » De l’état d’âme qui, cette lointaine année-là, n’avait été pour moi qu’une longue torture rien ne subsistait. Car il y a dans ce monde où tout s’use, où tout périt, une chose qui tombe en ruines, qui se détruit encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté : c’est le Chagrin.

Je ne suis donc pas surpris de ne pas lui avoir demandé alors avec qui elle descendait les Champs-Élysées, car j’ai déjà vu trop d’exemples de cette incuriosité amenée par le temps, mais je le suis un peu de ne pas avoir raconté à Gilberte qu’avant de la rencontrer ce jour-là, j’avais vendu une potiche de vieux Chine pour lui acheter des fleurs. Ç’avait été, en effet, pendant les temps si tristes qui avaient suivi, ma seule consolation de penser qu’un jour je pourrais sans danger lui conter cette intention si tendre. Plus d’une année après, si je voyais qu’une voiture allait heurter la mienne, ma seule envie de ne pas mourir était pour pouvoir raconter cela à Gilberte. Je me consolais en me disant : « Ne nous pressons pas, j’ai toute la vie devant moi pour cela. » Et à cause de cela je désirais ne pas perdre la vie. Maintenant cela m’aurait paru peu agréable à dire, presque ridicule, et « entraînant ». « D’ailleurs, continua Gilberte, même le jour où je vous ai rencontré sous votre porte, vous étiez resté tellement le même qu’à Combray, si vous saviez comme vous aviez peu changé ! » Je revis Gilberte dans ma mémoire. J’aurais pu dessiner le quadrilatère de lumière que le soleil faisait sous les aubépines, la bêche que la petite fille tenait à la main, le long regard qui s’attacha à moi. Seulement j’avais cru, à cause du geste grossier dont il était accompagné, que c’était un regard de mépris parce que ce que je souhaitais me paraissait quelque chose que les petites filles ne connaissaient pas, et ne faisaient que dans mon imagination, pendant mes heures de désir solitaire. Encore moins aurais-je cru que si aisément, si rapidement, presque sous les yeux de mon grand-père, l’une d’entre elles eût eu l’audace de le figurer.

Bien longtemps après cette conversation, je demandai à Gilberte avec qui elle se promenait avenue des Champs-Élysées, le soir où j’avais vendu les potiches : c’était Léa habillée en homme. Gilberte savait qu’elle connaissait Albertine, mais ne pouvait dire plus. Ainsi certaines personnes se retrouvent toujours dans notre vie pour préparer nos plaisirs ou nos douleurs.

Ce qu’il y avait eu de réel sous l’apparence d’alors m’était devenu tout à fait égal. Et pourtant, combien de jours et de nuits n’avais-je pas souffert à me demander qui c’était, n’avais-je pas dû, en y pensant, réprimer les battements de mon cœur plus encore peut-être que pour ne pas retourner dire bonsoir jadis à maman dans ce même Combray. On dit, et c’est ce qui explique l’affaiblissement progressif de certaines affections nerveuses, que notre système nerveux vieillit. Cela n’est pas vrai seulement pour notre moi permanent, qui se prolonge pendant toute la durée de notre vie, mais pour tous nos moi successifs qui, en somme, le composent en partie.

Aussi me fallait-il, à tant d’années de distance, faire subir une retouche à une image que je me rappelais si bien, opération qui me rendit assez heureux en me montrant que l’abîme infranchissable que j’avais cru alors exister entre moi et un certain genre de petites filles aux cheveux dorés était aussi imaginaire que l’abîme de Pascal, et que je trouvai poétique à cause de la longue série d’années au fond de laquelle il me fallut l’accomplir. J’eus un sursaut de désir et de regret en pensant aux souterrains de Roussainville. Pourtant j’étais heureux de me dire que ce bonheur vers lequel se tendaient toutes mes forces alors, et que rien ne pouvait plus me rendre, eût existé ailleurs que dans ma pensée, en réalité si près de moi, dans ce Roussainville dont je parlais si souvent, que j’apercevais du cabinet sentant l’iris. Et je n’avais rien su ! En somme, elle résumait tout ce que j’avais désiré dans mes promenades, jusqu’à ne pas pouvoir me décider à rentrer, croyant voir s’entr’ouvrir, s’animer les arbres. Ce que je souhaitais si fiévreusement alors, elle avait failli, si j’eusse seulement su le comprendre et la retrouver, me le faire goûter dès mon adolescence. Plus complètement encore que je n’avais cru, Gilberte était à cette époque-là vraiment du côté de Méséglise.

Et même ce jour où je l’avais rencontrée sous une porte, bien qu’elle ne fût pas Mlle de l’Orgeville, celle que Robert avait connue dans les maisons de passe (et quelle drôle de chose que ce fût précisément à son futur mari que j’en eusse demandé l’éclaircissement !), je ne m’étais pas tout à fait trompé sur la signification de son regard, ni sur l’espèce de femme qu’elle était et m’avouait maintenant avoir été. « Tout cela est bien loin, me dit-elle, je n’ai jamais plus songé qu’à Robert depuis le jour où je lui ai été fiancée. Et, voyez-vous, ce n’est même pas ce caprice d’enfant que je me reproche le plus. »