Les Lois – II

PLATON

LIVRE NEUVIÈME

L’ATHÉNIEN.
L’arrangement naturel de nos lois nous conduit à traiter à présent des actions en justice qui viennent à la suite de toutes les affaires dont il a été parlé plus haut. Quant aux objets sur lesquels doivent rouler ces sortes d’actions, nous avons déjà expliqué ce qui regarde l’agriculture et tout ce qui en dépend ; mais nous n’avons rien dit encore des objets les plus importans, des peines que mérite chaque délit en particulier, et des tribunaux qui doivent en connaître ; c’est de quoi il nous faut traiter successivement.

CLINIAS.
Cela est juste.

L’ATHÉNIEN.
Il semble que ce soit une honte d’avoir à faire des lois sur les matières dont nous allons nous occuper dans un état qui, selon nous, sera bien gouverné, et aura toutes les bonnes directions nécessaires pour la pratique de la vertu. Supposer donc que dans un pareil état il se rencontrera des hommes aussi méchans que le sont les plus scélérats dans les autres États, en sorte qu’il soit nécessaire que le législateur prévienne et menace ceux qui pourraient devenir tels et qu’il fasse des lois pour les détourner du crime et les punir quand ils seront coupables, comme s’ils devaient le devenir ; cette supposition est, comme je l’ai dit, honteuse à certain égard. Mais comme nous ne sommes point dans le cas des anciens législateurs, qui étant issus du sang des dieux, donnaient des lois, à ce qu’on raconte aujourd’hui, à des héros pareillement enfans des dieux ; et que nous ne sommes que des hommes dont les lois s’adressent à des enfans des hommes : on ne doit pas trouver mauvais que nous craignions qu’il ne naisse chez nous quelques hommes d’un caractère si naturellement indomptable que rien ne puisse les adoucir, et qui, semblables à certaines semences lesquelles résistent à l’action du feu, soient d’une dureté à l’épreuve des lois les plus fortes. Voilà ceux contre lesquels je vais porter d’abord cette loi déplorable sur le pillage des temples, si quelqu’un avait l’audace de commettre un pareil crime. Ce n’est pas que nous puissions vouloir ou craindre qu’aucun citoyen qui aura reçu une bonne éducation, soit jamais atteint de cette maladie ; mais il pourrait arriver que leurs esclaves, que les étrangers et les esclaves des étrangers se portassent souvent à de semblables attentats. Tels sont ceux que j’ai principalement en vue : toutefois me défiant en général de la nature humaine, je porterai pour tous la loi contre le sacrilège et les autres crimes de cette nature, dont la guérison est très difficile ou même impossible. Mais il faut, comme nous en sommes convenus plus haut, mettre à la tête de toutes ces lois un préambule, le plus court qu’il sera possible. On pourrait adresser la parole à celui qu’entraîne au sacrilège un désir criminel qui le presse pendant le jour et le réveille pendant la nuit, et lui donner ces conseils : Ami, le désir qui pousse au pillage des temples, n’est point un mal naturel à l’homme, ni envoyé par les dieux : c’est un esprit de vertige contracté par d’anciens crimes que l’on n’a point expiés, un esprit qu’on porte partout avec soi et qui inspire de funestes pensées. 11 faut prendre toutes les précautions et faire tous ses efforts pour ne point s’y laisser séduire. Apprends de moi qu’elles sont ces précautions. Lorsqu’une pareille pensée te viendra à l’esprit, aie recours aux cérémonies propres à la conjurer ; cours en suppliant aux temples des dieux qui détournent les malheurs de dessus les hommes ; recherche la compagnie de ceux qui passent pour hommes de bien ; écoute de leur bouche que le devoir de tout homme est de cultiver la justice et l’honnêteté ; essaie à ton tour de tenir le même langage, et fuis sans retour le commerce des méchans. Ces remèdes apporteront peut-être quelque soulagement à ton mal : sinon, regarde la mort comme préférable, et quitte la vie. Après que nous aurons fait retentir ce préambule aux oreilles de ceux qui méditent des actions impies et destructives de l’État, laissons la loi se taire pour celui qui sera docile à notre voix ; mais quiconque y résistera, nous élèverons encore la voix après ce préambule et nous dirons : Tout homme, soit étranger, soit esclave, qui sera surpris volant une chose sacrée, sera marqué sur le front et sur les mains de l’empreinte de son crime ; il recevra autant de coups de fouet qu’il plaira aux juges, et ensuite il sera chassé nu du territoire de la république[1]. Ce châtiment peut-être le rendra meilleur ; car aucune peine infligée dans l’esprit de la loi n’a pour but le mal de celui qui la souffre ; mais en général son effet est de le rendre ou meilleur ou moins méchant. Si le coupable est un citoyen, et s’il a commis contre les dieux, contre ses parens, contre l’État, quelqu’une de ces fautes énormes dont on ne peut parler Sans horreur : le juge tenant compte de l’éducation excellente qu’il a reçue dès l’enfance et qui pourtant n’a pu le détourner des plus grands forfaits, le regardera comme un malade incurable : son châtiment sera la mort, le moindre des maux pour lui. Il servira d’exemple aux autres, lorsqu’ils verront sa mémoire flétrie et son cadavre jeté loin de tous les regards hors des frontières de l’État[2]. Pour ce qui est de ses enfans et de ses descendans, s’ils s’éloignent de la conduite de leur père, ils seront comblés d’honneur et de gloire comme ayant avec force et courage quitté la route du vice pour celle de la vertu. Quant aux biens de ces malheureux, la forme de notre gouvernement exigeant que la portion donnée par le sort à chaque famille soit toujours la même et ne souffre aucune diminution, ne nous permet pas de les confisquer au profit du public[3]. Ainsi, lorsque quelqu’un aura commis une faute qui mérite une amende, s’il a quelque bien outre le fonds de terre qui lui est échu en partage, l’amende sera prise sur cet excédant, mais on n’ira point au delà. Les gardiens des lois consulteront le tableau pour savoir au juste l’état des biens de chacun, et ils ne manqueront jamais d’en faire un rapport exact aux juges, afin que personne ne soit dépouillé de sa part de biens faute d’avoir d’ailleurs de quoi payer l’amende. Si l’on jugeait devoir condamner quelqu’un à une amende plus forte que ne sont ses facultés, et si ses amis ne s’offrent point à être ses cautions et à la payer ensemble pour le mettre en liberté, il sera tenu long-temps, et publiquement, dans les fers, et subira d’autres traitemens ignominieux. Qu’aucun crime, de quelque nature qu’il soit, ne soit impuni, et que nul ne puisse échapper au châtiment par la fuite ; mais que les coupables soient condamnés ou à la mort, ou aux fers, ou au fouet, ou à se tenir assis ou debout dans un état humiliant à l’entrée des lieux sacrés situés sur la frontière, ou à des amendes pécuniaires qu’on exigera d’eux selon les règles que nous venons de prescrire. Telle sera la peine ; quant aux juges, en cas de mort, ce seront les gardiens des lois, ou un tribunal séparé, composé des meilleurs magistrats de l’année précédente. Il appartient aux jeunes législateurs de régler les formalités de l’appel en justice, des citations et des autres procédures ; mais il est de notre devoir de faire des lois sur la manière de voter. Que chaque juge donne son suffrage à découvert : mais d’abord qu’ils soient tous assis de suite et par rang d’âge, ayant en face l’accusateur et l’accusé : que tous les citoyens qui auront du loisir soient assidus et attentifs à ces jugemens. L’accusateur parlera le premier, l’accusé répondra. Après qu’ils auront parlé l’un et l’autre, le plus âgé des juges commencera à les interroger, examinant à fond la solidité de leurs raisons. Tous les autres juges feront la même chose après lui, exigeant de chaque partie les éclaircissemens qu’ils pourraient souhaiter sur ce qu’on a dit ou omis de dire : celui qui ne souhaite aucune explication remettra l’interrogatoire au suivant. De tout ce qui aura été dit, on couchera par écrit ce qu’on jugera le plus à propos, et l’écrit scellé, signé de tous les juges, sera déposé sur l’autel de Vesta[4]. Le lendemain ils se rassembleront, poursuivront la procédure en faisant un nouvel interrogatoire, et apposeront encore leur signature à ce qu’on aura mis par écrit. Enfin, après avoir fait la même chose par trois fois consécutives et recueilli suffisamment les preuves et dépositions, chaque juge, au moment qu’il donnera le suffrage sacré, jurera par Vesta qu’autant qu’il dépend de lui, il va juger selon la justice et la vérité ; et l’on mettra ainsi fin au procès. Après les crimes contre les dieux, viennent ceux contre la constitution de l’État. Quiconque pour élever quelqu’un au pouvoir enchaîne les lois, entrave le gouvernement par des factions, met en œuvre la force pour l’exécution de ses desseins et allume le feu de la sédition ; celui-là doit être tenu pour le plus dangereux ennemi de l’État. Il faut mettre au second rang comme coupable le citoyen qui, revêtu de quelqu’une des charges principales, n’a pris aucune part à de pareils complots, mais ne s’en est pas aperçu, ou qui, s’il s’en est aperçu, n’a pas osé venger sa patrie. Ainsi que tout homme, pour peu que le zèle de l’intérêt public l’anime, dénonce aux magistrats et traîne en justice celui qu’il saura vouloir introduire dans le gouvernement un changement violent et illégitime. Les juges pour ce crime seront les mêmes que pour le sacrilège : on procédera au jugement selon les mêmes règles, et le coupable sera condamné à mort à la pluralité des suffrages. En un mot, l’opprobre et le châtiment du père ne s’étendra pas jusqu’aux enfans, à moins que le père, l’aïeul et le bisaïeul n’aient été condamnés à mort. En ce cas l’État leur ordonnera de retourner dans leur ancienne patrie, leur permettant d’emporter leurs biens, à la réserve de ceux que leur famille avait primitivement reçus en partage. Ensuite, dans les familles où il y aura plusieurs enfans mâlesqui ne soient point au dessous de dix ans, on choisira au sort dix de ces enfans parmi ceux que leur père ou leur aïeul du côté paternel ou maternel auront désignés ; les noms de ceux à qui le sort aura été favorable seront envoyés à Delphes, et l’enfant qui aura pour lui la voix du dieu sera établi sous de meilleurs auspices héritier des citoyens bannis.

CLINIAS.
Fort bien.

L’ATHÉNIEN.
Par une troisième loi, les mêmes juges porteront la même sentence de mort avec les mêmes formalités contre ceux qui seront accusés à leur tribunal du crime de trahison. On décidera aussi de la même manière si leurs descendans doivent demeurer dans le pays ou en sortir : en un mot on jugera selon la même loi le traître, le sacrilège et le perturbateur du bon ordre de l’État.

Quant au voleur, il n’y aura qu’une même loi et une même peine pour tous les vols grands et petits. Celui qui sera convaincu de larcin, rendra au double ce qu’il a dérobé, s’il a assez de bien pour payer, sa portion d’héritage mise à part : sinon, il demeurera dans les fers jusqu’à ce qu’il ait satisfait celui qui l’a poursuivi en justice, ou qu’il en ait obtenu grâce. Quiconque sera atteint et convaincu de vol fait au public, sera pareillement mis aux fers jusqu’à ce qu’il ait obtenu sa grâce où qu’il ait payé le double de ce qu’il a volé[5].

CLINIAS.
Étranger, quelle peut donc être ta pensée, lorsque tu dis qu’il ne faut mettre aucune différence entre un grand vol et un petit, ni faire attention s’il a été commis dans un temple ou fait à la propriété publique, non plus qu’aux autres circonstances qui changent l’espèce du vol ? Il me semble que le législateur doit appliquer des peines différentes suivant la diversité des espèces ?

L’ATHÉNIEN.
Tu m’as arrêté fort à propos au milieu de ma course, mon cher Clinias. Ta réflexion m’a réveillé et m’en a rappelé une autre qui m’était déjà venue à l’esprit : c’est, pour le dire ici, puisque l’occasion s’en présente, que tous ceux qui jusqu’à présent se sont mêlés de législation, s’y sont mal pris. Ceci demande encore explication. Je me suis servi d’une image assez juste lorsque j’ai comparé ceux qui reçoivent aujourd’hui des lois à ces esclaves qui se font traiter par d’autres esclaves dans leurs maladies. Vous pouvez bien juger que si quelqu’un de ces médecins qui exercent leur profession sans principes, et sans autre guide que la routine, voyait le vrai médecin s’entretenir avec son malade de condition libre comme lui, raisonner avec lui presque en philosophe, remonter à la source du mal, et de là jusqu’aux principes généraux de la constitution du corps humain, il ne pourrait s’empêcher de partir d’un éclat de rire, et de tenir ces mêmes propos vulgaires qu’ont toujours à la bouche en ces rencontres la plupart de ceux qu’on appelle médecins. Insensé, dirait-il, ce n’est pas là guérir un malade, mais lui donner des leçons, comme s’il s’agissait d’en faire un médecin et non de lui rendre la santé.

CLINIAS.
Aurait-il donc tort de parler de la sorte ?

L’ATHÉNIEN.
C’est selon. Et s’il était aussi dans la persuasion que quiconque traite la matière des lois comme nous faisons ici, donne à ses concitoyens des instructions et non pas des lois, ne te semblerait-il pas qu’il a encore raison de parler ainsi ?

CLINIAS.
Peut-être.

L’ATHÉNIEN.
Nous nous trouvons dans une conjoncture tout-à-fait heureuse.

CLINIAS.
Quelle conjoncture ?

L’ATHÉNIEN.
c’est que nous ne sommes point dans l’obligation de donner des lois, et que notre but est d’essayer de découvrir ce qu’il y a de plus excellent et de plus nécessaire pour l’État, et la manière dont il faudrait l’exécuter. Ainsi, il nous est libre de chercher, si nous voulons, ce qu’il y a de meilleur, ou de nous en tenir simplement à ce qu’il y a de plus nécessaire. C’est à nous de voir quel choix nous ferons.

CLINIAS.
Étranger, une pareille option ne peut se proposer sérieusement : et c’est bien alors que nous ressemblerions à ces législateurs que quelque grande nécessité contraint de porter leurs lois sur-le-champ, parce que le lendemain il sera trop tard. Pour nous, grâce à Dieu, semblables au maçon qui dans un amas de pierres choisit celles dont il a besoin, ou à tout autre ouvrier occupé de la construction de quelque édifice, nous pouvons rassembler pêle-mêle des matériaux parmi lesquels nous ferons à loisir le choix qui conviendra à l’édifice que nous devons élever. Mettons-nous donc en ce moment à la place ^ non de ceux qui bâtissent à la hâte contraints par la nécessité, mais de ceux qui ont le loisir d’assembler encore sous leur main une partie des matériaux, tandis qu’ils employent déjà l’autre ; de sorte que nous pouvons dire avec raison que nous avons posé une partie de nos lois, et que pour les autres nous en assemblons les matériaux.

L’ATHÉNIEN.
C’est le moyen, mon cher Clinias, que l’ensemble de nos lois soit plus naturel ; car, au nom des dieux, faites avec moi cette réflexion au sujet des législateurs.

CLINIAS.
Quelle réflexion ?

L’ATHÉNIEN.
Dans tous les États, il y a des ouvrages composés par un grand nombre de personnes ; il y en a d’autres aussi qui renferment les pensées du législateur.

CLINIAS.
Oui.

L’ATHÉNIEN.
Faut-il que nous donnions notre attention aux ouvrages, soit des poètes, soit des auteurs en prose, qui ont laissé à la postérité des préceptes sur la manière de bien vivre ; et que nous négligions les ouvrages des législateurs ? ou plutôt ne devons-nous pas consulter ces derniers de préférence ?

CLINIAS.
Sans contredit.

L’ATHÉNIEN.
N’est-ce pas même au législateur seul entre tous les écrivains, qu’il appartient de donner des instructions sur ce qui est beau, bon et juste ; d’enseigner quelles sont les choses qui portent ce caractère, et de quelle manière il les faut mettre en pratique pour mener une vie heureuse ?

CLINIAS.
Oui, sans doute.

L’ATHÉNIEN.
Serait-il plus honteux pour Homère, Tyrtée et les autres poètes, de s’être trompés dans ce qu’ils ont écrit sur les devoirs de la vie humaine, que pour Lycurgue, pour Solon et les autres législateurs qui nous ont laissé des écrits ? N’est-il pas au contraire dans l’ordre, que de tous les ouvrages qui sont entre les mains du public, ceux qui traitent des lois passent sans aucune comparaison pour les plus beaux et les plus excellens ; et que jugeant des autres ouvrages par ceux-ci, on les approuve, s’ils y sont conformes, et on les rejette avec mépris s’ils contiennent des maximes contraires ? Mettons-nous dans l’esprit qu’en fait de législation il faut faire auprès de ses concitoyens le personnage d’un père et d’une mère pleins de prudence et d’affection pour leurs enfans, ou celui d’un tyran, d’un despote qui ordonne, qui menace, et croit que tout est fait quand sa loi est écrite et affichée. C’est donc à nous de voir si nous essayerons de prendre le premier rôle en composant nos lois. Que cette entreprise passe nos forces ou non, montrons du moins le courage de la tenter, et marchant par cette route, soyons déterminés à souffrir tout ce qui peut en arriver. Mais non ; puissions-nous réussir, et nous réussirons de cette manière, si c’est la volonté de Dieu.

CLINIAS.
On ne peut mieux parler ; faisons comme tu dis.

L’ATHÉNIEN.
Ainsi il nous faut entrer, comme nous avons • déjà commencé de le faire, dans une discussion approfondie du sacrilège, du vol en général, et. de toutes les autres espèces de crimes : et on ne doit pas trouver mauvais que dans le cours de ] notre législation nous ayons statué sur certains objets, tandis que nous sommes encore à examiner les autres. Car nous nous formons au métier de législateurs, mais nous ne le sommes pas encore ; peut-être le deviendrons-nous bientôt. Si donc vous le voulez, nous suivrons la méthode que je propose dans l’examen des objets dont il s’agit.

CLINIAS.
J’y consens.

L’ATHÉNIEN.
Essayons de voir sur tout ce qui est beau et juste en quoi nous sommes d’accord et en quoi nous ne le sommes pas, nous qui nous donnons, sinon pour plus habiles que le vulgaire, du moins pour nous efforcer de l’être ; et de même en quoi ce vulgaire ne s’accorde point avec lui-même.

CLINIAS.
Quelles sont donc entre nous ces différentes manières de penser que tu as en vue en parlant ainsi ?

L’ATHÉNIEN.
Je vais tâcher de vous le dire. Nous nous accordons tous à dire que la justice en général est une chose belle en soi, ainsi que tout ce qui y participe, soit les hommes, soit les choses, soit les actions ; en sorte que, si quelqu’un soutenait que l’homme juste, fût-il même contrefait de corps, est très beau par cela même qu’il possède la justice à un degré élevé, il n’aurait point à craindre qu’on le reprît d’avoir mal parlé.

CLINIAS.
Et n’aurait-il pas raison ?

L’ATHÉNIEN.
Certainement. S’il est vrai que tout ce qui tient de la justice est beau, ne suit-il pas que ce qui se dit de tout ce qu’on fait, à cet égard, doit s’appliquer également à tout ce qu’on souffre.

CLINIAS.
Oui.

L’ATHÉNIEN.
Mais une action juste ne participe à la beauté qu’à proportion qu’elle participe à la justice.

CLINIAS.
Oui.

L’ATHÉNIEN.
Ainsi, il n’y a nulle contradiction à accorder que si la chose que l’on souffre est juste, elle est belle dans le même degré qu’elle est juste.

CLINIAS.
Cela est vrai.

L’ATHÉNIEN.
Mais si, en même temps que nous reconnaissons qu’une chose que l’on souffre est juste, nous disons qu’elle n’est pas belle, nous mettons la justice en opposition avec la beauté, puisque c’est dire des choses justes qu’elles ne sont pas belles.

CLINIAS.
A quel propos dis-tu cela ?

L’ATHÉNIEN.
Il n’est pas difficile de le deviner. Les lois que nous avons portées il n’y a qu’un instant, paraissent faire entendre tout le contraire de ce qui vient d’être dit.

CLINIAS.
Comment ?

L’ATHÉNIEN.
Nous supposions dans ces lois que le sacrilège et l’ennemi des lois établies sont justement punis de mort ; et nous allions faire un grand nombre de lois semblables ; mais nous nous sommes arrêtés en considérant qu’elles donnent lieu à souffrir mille choses graves qui sont à la fois les plus justes et les moins belles qu’on puisse souffrir. Or, de cette manière ne jugeons-nous pas, tantôt que le juste et le beau sont la même chose, tantôt que ce sont des choses entièrement opposées ?

CLINIAS.
Il y a apparence.

L’ATHÉNIEN.
Et voilà comme la plupart des hommes appliquent les notions du juste et du beau sans s’entendre avec eux-mêmes.

CLINIAS.
C’est ce qu’il me semble, Étranger.

L’ATHÉNIEN.
Voyons à présent de nouveau, Clinias, si nous nous entendons mieux.

CLINIAS.
Sur quoi ?

L’ATHÉNIEN.
Je pense avoir dit plus haut assez nettement une chose ; ou si je ne l’ai pas dite pour lors, prenez que je la dis maintenant.

CLINIAS.
Quoi ?

L’ATHÉNIEN.
Que tous les méchans, sans exception, sont tels involontairement dans tout le mal qu’ils font. Ce principe posé, voici la conséquence qui en résulte nécessairement.

CLINIAS.
Quelle conséquence ?

L’ATHÉNIEN.
L’homme injuste est méchant, et le méchant est tel involontairement ; or, le volontaire et l’involontaire répugnent ; donc, après avoir supposé que l’injustice est involontaire, il faut bien reconnaître que celui qui commet une injustice, la commet involontairement. Et c’est ce que je dois reconnaître moi-même, car je soutiens que toute injustice est involontaire ; quoique quelques uns, par esprit de dispute ou pour se distinguer, prétendent qu’à la vérité l’injustice est involontaire, mais que beaucoup d’hommes sont injustes volontairement. Telle, est leur pensée, mais ce n’est pas la mienne. ‘ Comment donc m’accorder avec moi-même, si toi, Clinias, et toi, Mégille, vous venez m’interroger ainsi : Étranger, si les choses sont ainsi, que nous conseilles-tu de faire par rapport à la république des Magnètes ? Lui donnerons-nous des lois ou non ? Sans doute répondrai-je. Mais, reprendrez-vous, distingueras-tu les injustices en volontaires et en involontaires, et établirons-nous de plus grandes peines pour les fautes et les injustices volontaires, et de moindres pour les autres ? Ou établirons-nous pour toutes des punitions égales, en supposant qu’il n’y a point absolument de fautes volontaires ?

CLINIAS.
Tu as raison, Étranger. Eh bien, quel parti prendrons-nous là-dessus ?

L’ATHÉNIEN.
Ta demande vient à propos. Voici d’abord le parti que nous prendrons.

CLINIAS.
Lequel ?

L’ATHÉNIEN.
Rappelons-nous avec combien de vérité nous disions tout à l’heure que nos idées touchant la justice sont pleines de confusion et de contradiction ; et cela posé, demandons-nous de nouveau si sans avoir cherché aucune solution à ces difficultés, sans avoir expliqué en quoi consiste la différence entre les fautes, différence que tout ce qu’il y a jamais eu de législateurs dans les divers états, ont fait consister en ce qu’elles sont de deux espèces, les unes volontaires, les autres involontaires, et qu’ils ont suivi dans leurs lois, le discours que nous venons de tenir, passera sans autre explication, comme s’il était sorti de la bouche d’un Dieu ; et si, sans avoir prouvé par aucune raison la vérité de nos paroles, nous porterons des lois contraires en quelque sorte à celles des autres législateurs ? Cela ne se peut pas, et avant de passer aux lois, il est nécessaire d’expliquer comment les fautes sont de deux espèces, et quelles sont leurs autres différences ; afin que, quand nous infligerons des peines à chaque espèce, chacun suive le fil de notre discours et puisse discerner ce qu’il y a de bien ou de mal ordonné dans nos lois.

CLINIAS.
Étranger, j’approuve ce que tu dis. En effet, de deux choses, ou il ne nous faut pas dire que toute injustice est involontaire, ou il nous faut commencer par prouver que nous avons raison de le dire.

L’ATHÉNIEN.
De ces deux partis je ne puis, en aucune manière, prendre le premier, c’est-à-dire, me résoudre à ne pas dire ce que je crois vrai ; silence qui ne serait ni légitime ni permis. Il me faut donc essayer d’expliquer sur quoi repose ladistinction des fautes et si ce n’est point sur ce que les unes sont volontaires et les autres involontaires, ou bien sur quel autre fondement.

CLINIAS.
Il nous est absolument impossible, Étranger, de penser autrement.

L’ATHÉNIEN.
C’est ce que je vais faire. Dites-moi : Les citoyens, dans leur commerce et leurs rapports mutuels, se font sans doute souvent tort les uns aux autres ; et dans ces rencontres le volontaire et l’involontaire se présentent à chaque instant.

CLINIAS.
Sans doute.

L’ATHÉNIEN.
Qu’on n’aille pas dire que toute espèce de tort est une injustice, ni s’imaginer en conséquence que dans ces torts il y a deux sortes d’injustices, les unes volontaires, les autres involontaires ; les torts involontaires n’étant pas moindres ni pour le nombre ni pour la grandeur que les volontaires. Mais voyez, je vous prie, l’un et l’autre, si ce que je vais dire est fondé ou non. Je suis bien éloigné dédire, Mégille et Clinias, que si quelqu’un fait tort à autrui sans le vouloir et contre son gré, il commet une injustice mais la commet involontairement, et de ranger dans mes lois ce tort parmi les injustices involontaires : je dirai au contraire que ce tort, qu’il soit grand ou petit, n’est nullement une injustice. Bien plus, si mon opinion l’emporte, nous dirons que souvent l’auteur d’un service rendu par de mauvaises voies, est coupable d’injustice. En j effet, mes chers amis, ce n’est pas précisément sur ce que quelqu’un aura donné ou pris une chose à un autre que le législateur doit prononcer que son action est rigoureusement juste ou injuste ; mais il doit examiner si c’est avec une \ intention droite et par un moyen honnête qu’on l a fait du bien ou du mal à autrui, et avoir en I même temps les yeux sur ces deux choses, l’injustice et le tort causé, A l’égard du dommage, il est de son devoir de le réparer par ses lois, au-> tant qu’il dépend de lui, en recouvrant ce qui \ est perdu, en relevant ce qui a été renversé, | en guérissant ce qui est blessé ou tué ; enfin ? il doit essayer, en réparant chaque dommage, ; d’en faire toujours un moyen de réconciliation par voie de compensation entre l’auteur du dommage et celui qui l’a souffert.

CLINIAS.
Fort bien jusque là.

L’ATHÉNIEN.
Mais par rapport au tort, ou même au profit procuré injustement, comme lorsqu’on ménage un gain à quelqu’un par des moyens illicites, le législateur regardant ces injustices comme des maladies de l’ame, appliquera des remèdes à celles qui sont susceptibles de guérison ; et voici la fin qu’il doit se proposer dans la guérison de la maladie de l’injustice.

CLINIAS.
Quelle fin ?

L’ATHÉNIEN.
Celle d’instruire par la loi l’auteur de l’injustice, soit grande, soit petite, et de le contraindre à ne plus commettre de propos délibéré de pareilles fautes, ou du moins à les commettre beaucoup plus rarement, en exigeant d’ailleurs la réparation du dommage. De quelque manière que l’on s’y prenne pour inspirer aux hommes l’aversion de l’injustice et leur faire aimer, ou du moins ne pas haïr la justice, soit qu’on emploie les actions ou les discours, le plaisir ou la douleur, les honneurs ou l’infamie, les amendes pécuniaires ou les récompenses ; ce ne peut être que l’ouvrage des plus belles lois. Mais le législateur n’a qu’une loi, qu’une peine à porter contre celui dont il voit le mal incurable. Comme il sait que ce n’est pas un bien pour de pareils hommes de prolonger leur vie, et qu’en la perdant ils sont doublement utiles aux autres, devenant pour eux un exemple qui les détourne de mal faire, et délivrant en même temps l’État de mauvaiscitoyens ; il se trouve, par ces considérations, dans la nécessité de punir le crime par la mort dans de semblables criminels ; hors de là, il ne doit point user de ce remède.

CLINIAS.
Ce que tu viens de dire me paraît très raisonnable : mais je souhaiterais de ta part une explication plus claire sur la différence que tu mets entre le tort et l’injustice, et sur les divers caractères qu’y prennent le volontaire et l’involontaire.

L’ATHÉNIEN.
Il faut tâcher de vous satisfaire. Il est évident que dans vos entretiens sur l’ame, voua dites et vous entendez dire aux autres qu’il y a en elle quelque chose qu’on nomme colère, soit que ce soit une affection ou une partie de l’ame ; que cette colère est de sa nature aisée à irriter, difficile à apaiser, et que par une violence dépourvue de raison, elle fait souvent de grands ravages.

CLINIAS.
Cela est vrai.

L’ATHÉNIEN.
Nous distinguons encore dans l’ame un sentiment du plaisir, qui n’a rien de commun avec la colère, et qui, exerçant sur l’ame son empire avec une force d’un caractère tout opposé, l’entraîne, par une tromperie mêlée de violence, à faire tout ce qu’il lui suggère.

CLINIAS.
Oui, vraiment.

L’ATHÉNIEN.
A ces deux sources de toutes nos fautes, ajoutez-en une troisième qui est l’ignorance, et vous ne vous tromperez pas. Il y a deux sortes d’ignorance, qu’il importe au législateur de bien distinguer : l’une simple, qu’il regardera comme la cause des fautes légères ; l’autre double, lorsqu’on est dans l’erreur non seulement par ignorance, mais par une fausse opinion de sagesse, comme si on avait une connaissance parfaite de ce qu’on ignore totalement. Il attribuera à ces trois causes, lorsqu’elles sont secondées de la force et du pouvoir, les crimes les plus grands et les plus honteux ; et lorsqu’elles sont jointes à la faiblesse, les fautes des enfans et des vieillards, qu’il tiendra pour de vraies fautes et punira comme telles par des lois, mais les lois les plus douces et les plus indulgentes.

CLINIAS.
Tout cela est conforme au bon sens.

L’ATHÉNIEN.
Quant au plaisir et à la colère, nous disons tous, en parlant des hommes, que les uns sont supérieurs à leurs impressions, et que les autres s’y laissent vaincre ; et la chose est ainsi.

CLINIAS.
Oui.

L’ATHÉNIEN.
Mais nous n’avons jamais entendu dire que les uns sont supérieurs à l’ignorance, et que les autres y succombent.

CLINIAS.
Non, assurément.

L’ATHÉNIEN.
Toutefois nous disons que chacune de ces trois choses nous pousse vers son objet ; en sorte qu’elles nous attirent souvent vers des partis opposés.

CLINIAS.
Très souvent.

L’ATHÉNIEN.
Je suis maintenant en état de t’expliquer clairement et sans embaras ce que j’entends par justice et injustice. J’appelle injustice, la tyrannie qu’exercent sur l’ame la colère, la crainte, le plaisir, la douleur, l’envie et les autres passions, soit qu’elles nuisent aux autres par leurs effets, ou non ; et je dis qu’il faut appeler juste toute action faite conformément à l’idée que nous avons du bien, à quoi que ce soit que les états ou certains particuliers aient attaché cette idée, lorsqu’elle domine dans l’ame et règle tout l’homme, quand même il ferait encore quelques faux pas ; et je dis qu’il faut appeler excellente toute conduite qui se laisse diriger par un tel guide, en chaque circonstance et dans toute la vie humaine. Le tort que l’on peut faire aux autres par de semblables actions, c’est là ce que beaucoup appellent injustice involontaire ; mais, au lieu de disputer sur des mots, ce qui n’est pas notre but, puisque nous venons de reconnaître distinctement trois espèces de principes de nos fautes, il vaudra mieux, avant que d’aller plus loin, les repasser dans notre mémoire. La première espèce est celle de ce sentiment pénible, que nous appelons colère et crainte.

CLINIAS.
Fort bien.

L’ATHÉNIEN.
La seconde est le sentiment du plaisir, et les autres passions de cette nature ; la troisième est l’aberration des désirs et des opinions relativement au bien. Cette troisième espèce en comprend sous elle deux autres ; ce qui fait cinq espèces, pour lesquelles il faut porter des lois différentes, en réduisant ces espèces à deux genres.

CLINIAS.
Qui sont-ils ?

L’ATHÉNIEN.
L’un, des crimes qui s’exécutent en chaque endroit par des voies violentes et ouvertes ; l’autre, de ceux qui se commettent en cachette part des voies obscures et frauduleuses. Quelquefois le même crime s’exécute par cette double voie ; et c’est pour lors que les lois, si elles sont justes, ne sauraient être trop sévères.

CLINIAS.
Cela doit être.

L’ATHÉNIEN.
Revenons à présent au point d’où nous sommes partis, pour nous jeter dans cette digression, et reprenons la suite de nos lois. Nous avions déjà porté des lois contre ceux qui pillent les temples des Dieux, les traîtres, et ceux qui, par le renversement des lois, travaillent à ruiner le gouvernement établi. Or, il peut arriver que l’on commette quelqu’un de ces crimes dans un accès de folie, ou par l’effet de quelque maladie, ou d’une vieillesse décrépite, ou d’une imbécillité qui ne diffère en rien des états précédens. Si lès juges choisis pour prononcer sur ces crimes, viennent à reconnaître que c’est là ce qui y a donné occasion, par la déclaration du coupable ou de celui qui plaide pour sa défense, et qu’ils pensent qu’en effet il était dans un de ces états, lorsqu’il a agi contre la loi ; ils le condamneront à la simple réparation du dommage qu’il a pu causer, et lui feront grâce de tous les autres châtimens. J’excepte le cas de l’homicide où le coupable n’aurait pas les mains pures de sang : on l’obligera à changer de pays et de demeure pour un an. S’il revient avant le terme fixé par la loi, ou même s’il met le pied sur sa terre natale, il sera condamné, par les gardiens des lois, à deux ans de prison publique ; après quoi on le mettra en liberté.

Puisque nous avons commencé à parler de l’homicide, essayons de porter des lois sur toutes les espèces de meurtres, et, d’abord, parlons des meurtres violens et involontaires. Si quelqu’un dans les combats et les jeux publics vient à tuer son ami sans dessein, soit que celui-ci meure sur-le-champ des coups qu’il a reçus, ou quelque temps après ; si le même malheur lui arrive à la guerre, ou aux exercices militaires qui se font par ordre des magistrats, sans armes, ou avec’ des armes pour imiter ce qui se passe dans une guerre véritable : qu’il soit déclaré innocent, après avoir fait les expiations ordonnées par l’oracle de Delphes dans ces sortes d’accidens. La loi déclare pareillement innocent tout médecin qui, sans le vouloir, tuera son malade. Quiconque aura tué un homme de sa main, mais involontairement, soit qu’il n’ait employé pour cela que ses membres, ou qu’il se soit servi d’un instrument ou d’une arme quelconque ; soitencore en lui donnant certain breuvage ou certains alimens ; soit par le feu soit par le froid, soit en lui ôtant la respiration ; en un mot, soit par son propre corps, ou par le moyen de quelque corps étranger : il sera regardé comme personnellement coupable d’homicide, et subira les peines suivantes. Si c’est l’esclave d’autrui qu’il a tué, croyant que ce fût le sien, il dédommagera et indemnisera le maître de cet esclave : en cas de refus, il sera condamné en justice à payer le double du prix de l’esclave, dont l’estimation appartiendra aux juges ; quant aux expiations, il en fera de plus grandes et en plus grand nombre que ceux qui ont tué dans les jeux publics ; et ce sera aux interprètes choisis par les Dieux à régler ces expiations. Si c’est son esclave qu’il a tué, la loi le déclare exempt de toute peine, après qu’il se sera purifié. Celui qui aura tué involontairement une personne libre, sera assujetti aux mêmes expiations que le meurtrier d’un esclave. De plus, qu’il se garde bien de mépriser une antique tradition. On dit que celui qui 1 a fini ses jours par une mort violente, après avoir vécu dans la condition d’homme libre, conserve, quand sa mort est encore récente, du ressentiment contre son meurtrier ; et que l’accident violent qu’il a éprouvé l’ayant rempli de crainte et de frayeur, en voyant l’auteur de sa mort continuer à vivre dans les lieux qu’il fréquentait auparavant, il l’épouvante à son tour, et fait tout son possible pour le remplir du trouble dont il est lui-même agité, en appelant à son aide la mémoire du meurtrier C’est pourquoi Fauteur d’une pareille action doit céder à sa victime et se bannir durant une année entière de sa patrie et des lieux qu’il fréquentait. S’il a tué un étranger, il sera exclu pour le même temps du pays de cet étranger. Au cas qu’il se soumette de plein gré à cette loi, le plus proche parent du mort, qui aura l’œil sur tout ce qui se passe, montrera une modération parfaite en lui pardonnant son crime et rentrant en grâce avec lui. Mais si le coupable refuse d’obéir ; si, d’abord, il ose se présenter aux temples et sacrifier avant d’être purifié ; si, ensuite, il ne veut point se tenir exilé de sa patrie pendant le temps prescrit ; ce même parent l’accusera de meurtre en justice, et, s’il €st convaincu, il sera puni au double. Et si le plus proche parent ne poursuit pas le meurtrier, il contractera lui-même la souillure du crime et le mort tournera contre lui son ressentiment ; le premier venu pourra l’accuser, et il sera condamné à un bannissement de cinq ans, suivant la disposition de la loi. Si un étranger tue involontairement un autre étranger établi dans l’État, il sera libre à quiconque de le poursuivre en vertu des mêmes lois, et s’il est lui-même domicilié, il s’éloignera pour un an ; s’il est simplement étranger, quel que soit celui qu’il a tué, étranger ayant ou non un domicile chez nous, ou citoyen, outre les expiations ordinaires il sera banni pour toujours de tout le territoire de l’État où ces lois sont en vigueur. S’il revenait malgré la défense de la loi, les gardiens des lois le puniront de mort, et ses biens, s’il en a, seront donnés au plus proche parent de l’homme tué. Mais si son retour était forcé, comme si la tempête le jetait sur le territoire de l’État, il dressera une tente sur le rivage, de façon qu’il ait les pieds dans la mer, et attendra ainsi l’occasion de se rembarquer. S’il était ramené par terre de vive force, le premier magistrat entre les mains duquel il tombera, le mettra en liberté et le reléguera sans lui faire aucun mal, au delà des limites de l’État. Si quelqu’un tue de sa main une personne libre et que le meurtre ait été commis par colère, il est à propos de faire d’abord ici une distinction. On agit par colère, lorsque, soudain, dans le premier accès et sans aucun dessein de tuer, ou ôte la vie à un homme en le frappant ou de quelque autre manière, et qu’aussitôt après on se repent de l’action qu’on vient de faire. On agit aussi par colère, quand, ayant été insulté par des paroles ou des traitemens outrageans, on poursuit le dessein de se venger, et que, quelque temps après, on tue avec une volonté délibérée celui qui nous a fait injure, sans témoigner ensuite aucun repentir de son action. Ainsi il faut distinguer deux espèces de meurtre, qui ont toutes deux la colère pour principe, et qu’on peut dire avec raison tenir le milieu entre le volontaire et l’involontaire ; ou plutôt elles n’en ont l’une et l’autre que l’apparence. Celui qui garde son ressentiment, et ne se venge pas sur-le-champ, mais attend pour le faire une occasion où il prend son ennemi au dépourvu, tient beaucoup du meurtrier volontaire ; et celui qui ne contient pas sa colère, et la satisfait à l’instant même sans aucun dessein prémédité, ressemble à l’homicide involontaire : cependant son action n’est pas tout-à-fait involontaire, mais elle n’en a que l’apparence. C’est pour cette raison qu’il est difficile de décider si les meurtres qui sont un effet de la colère sont tous volontaires, ou si le législateur doit en ranger quelques uns parmi les involontaires. Le meilleur et le plus vrai est de dire qu’ils ont en apparence ces deux caractères et de les distinguer par le dessein prémédité et par le défaut de délibération antérieure ; décernant de plus grandes peines contre ceux qui tuent par colère et de dessein prémédité, et de plus légères contre les autres qui tuent dans un premier mouvement indélibéré. En effet il est juste de punir plus sévèrement ce qui a l’apparence d’un mal plus grand, et avec moins de sévérité ce quia l’apparence d’un moindre mal : c’est aussi le parti que nous devons prendre dans nos lois.

CLINIAS.
Sans doute.

L’ATHÉNIEN.
Revenant donc une seconde fois sur nos pas, nous disons que celui qui dans un premier mouvement de colère, sans aucun dessein prémédité, aura tué de sa main une personne libre, sera sujet aux mêmes peines que le meurtre commis sans colère ; mais que de plus, pour lui apprendre à modérer ses emportemens, il passera deux ans dans l’exil sans aucune grâce : et que celui qui a tué à la fois dans la colère et de dessein prémédité, subira les mêmes peines que le précédent, et sera condamné à trois’ ans d’exil, comme l’autre l’a été à deux, afin que, comme sa colère a duré plus long-temps, le châtiment soit aussi plus long. Voici maintenant ce que nous statuons sur le retour des exilés. Sans doute il est difficile d’atteindre ici à une exacte précision, parce qu’il arrive quelquefois que la loi donne plus de gravité à un fait qui en a moins, et moins à un fait qui en a plus, et que dans un meurtre semblable l’un agit avec plus, l’autre avec moins de brutalité. Cependant les choses pour l’ordinaire se passent comme nous l’avons dit. Les gardiens des lois connaîtront donc de toutes ces circonstances, et lorsque le terme de l’exil sera expiré pour l’un et l’autre meurtrier, ils enverront douze de leurs juges sur les frontières de l’État, lesquels, après s’être informés avec exactitude de la conduite des bannis pendant leur exil, décideront s’ils se repentent de leur faute et s’il est à propos de les recevoir : ceux-ci seront tenus de se soumettre à leur décision. Si l’un ou l’autre, après son retour, se laissant dominer de nouveau par la colère, retombait dans le même crime, il sera banni à perpétuité ; et s’il revient, il sera traité comme le serait en pareil cas un étranger. Quiconque aura tué, par colère, un esclave, si c’est le sien, eu sera quitte pour se purifier ; si c’est celui d’un autre, il dédommagera le maître au double. Tout homicide, quel qu’il soit, qui n’obéira point à la loi, et qui, sans s’être purifié, souillera de sa présence la place publique, les jeux et les lieux sacrés, pourra être poursuivi en jugement par le premier venu, ainsi que celui des parens du mort qui l’aura souffert. L’un et l’autre seront condamnés au double tant pour les dédommagemens que pour les autres peines ; et la loi permet à l’accusateur de prendre l’amende pour lui. Si un esclave, dans un mouvement de colère, tue son maître, les parens du mort le traiteront comme ils jugeront à propos, pourvu qu’ils ne lui laissent point la vie ; à ce prix ils ne seront pas souillés du meurtre commis. Quant à l’esclave qui, dans la colère, aura tué toute autre personne libre, ses maîtres le livreront aux parens du mort, et ceux-ci seront obligés de le faire mourir, mais de tel genre de mort qu’il leur plaira. S’il arrive, €e qui peut arriver en effet, quoique rarement, qu’un père ou une mère tuent leur fils ou leur fille par emportement, en les frappant ou de quelque autre manière violente, ils seront soumis aux mêmes expiations que les autres meurtriers, et de plus bannis pour trois ans. Le meurtrier étant de retour, la femme se séparera de son mari, ou le mari de sa femme ; ils ne pourront plus avoir des enfans l’un de l’autre, ni demeurer sous un même toit avec ceux qu’ils ont privés d’un fils ou d’un frère, ni avoir part aux mêmes sacrifices. Quiconque manquera en ce point à ce que la piété et la loi exigent, pourra être accusé d’impiété par tout citoyen. Le mari qui tuera sa femme dans la colère, ou la femme qui commettra le même attentat sur son mari, M outre les expiations ordinaires, seront obligés à passer trois ans en exil. Le coupable, à son retour, ne se trouvera ni aux mêmes sacrifices, ni à la même table avec ses enfans ; et si le père ou l’enfant violent la loi en ce point, tout particulier pourra les traîner en justice comme des impies. Si le frère tue dans la colère son frère ou sa sœur, ou la sœur son frère ou sa sœur, ils passeront par les mêmes expiations, et subiront le même bannissement que les parens meurtriers de leurs enfans ; ils ne pourront demeurer sous le même toit, ni assister aux mêmes sacrifices avec ceux qu’ils ont privés d’un frère ou d’un fils ; et selon la loi déjà portée, tout homme sera en droit d’accuser d’impiété les réfractaires. Si quelqu’un se laisse aller à un tel excès de colère contre ceux qui lui ont donné le jour, que dans sa fureur il ose tuer un de ses parens, et si le père ou la mère, avant de mourir, lui pardonnent de bon cœur, après qu’il se sera purifié comme ceux qui ont commis un meurtre involontaire, et qu’il aura subi les mêmes peines, il sera déclaré innocent. Mais si ses parens ne lui pardonnent pas son crime, plusieurs lois conspirent à en demander la vengeance. En effet, les plus grands supplices qu’on puisse mériter et à titre de violence et à titre d’impiété et à titre de sacrilège, celui qui a ôté la vie à qui la lui a donnée, les appelle tous sur sa tête : en sorte que s’il était possible de faire mourir plusieurs fois l’enfant qui dans la colère a tué son père ou sa mère, la justice exigerait qu’on lui fît subir plusieurs morts. Car, de quelle autre manière la loi pourrait-elle punir avec justice celui à qui seul les lois ne permettent pas de tuer son père ou sa mère, même dans le cas où il aurait à défendre sa vie contre eux, et à qui elles font un devoir de tout souffrir plutôt que d’en venir à cette extrémité envers ceux de qui il a reçu le jour ? Ainsi la peine de celui qui aura tué dans la colère son père ou sa mère, sera la mort. Si, dans un combat occasioné par une sédition, ou en quelque autre rencontre semblable, le frère tue son frère, ayant été attaqué le premier et à son corps défendant, il sera déclaré innocent, comme s’il avait tué un ennemi. 11 eh sera de même à l’égard du citoyen ou de l’étranger, qui tuerait en pareil cas un citoyen ou un étranger ; et encore si le citoyen tue un étranger, ou l’étranger un citoyen, ou l’esclave un autre esclave dans les mêmes circonstances. Mais si un esclave tue une personne libre, en se défendant contre elle, il sera puni par les mêmes lois que le parricide. Et ce que nous avons dit du cas où le père pardonne à son fils le meurtre commis en sa personne, aura lieu aussi dans tous les cas précédens. Si celui qui est tué pardonne avant de mourir à son meurtier, quels qu’ils soient l’un et l’autre, le meurtre alors sera réputé involontaire, et outre les expiations marquées, le coupable sera obligé, selon la loi, de s’expatrier pour un an. Ces lois, sur l’homicide commis avec violence, mais sans préméditation et dans la colère, me paraissent suffisantes. Nous allons parler maintenant des meurtres commis de propos délibéré, avec une intention de nuire pleine et entière et des machinations auxquelles on se porte en se laissant dominer par le plaisir, l’envie et les autres passions.

CLINIAS.
Fort bien.

L’ATHÉNIEN.
Commençons encore par en distinguer et en énumérer les causes avec toute la précision dont nous sommes capables. La principale est la convoitise, lorsqu’elle s’empare d’une ame passionnée ; son objet le plus ordinaire dans le cas dont il s’agit est celui des désirs ardens de la plupart des hommes, la richesse ; son effet est d’engendrer une foule de désirs insatiables et sans bornes, favorisée qu’elle est par une disposition naturelle et par des préjugés funestes. La source de ces préjugés est le bruit de l’estime mal entendue que les Grecs et les Étrangers ont pour la richesse. La préférant à tous les autres biens, quoiqu’elle ne soit qu’au troisième rang, ils dégradent par là leurs sentimens et ceux de leurs descendans. Rien ne serait plus beau ni plus utile à tous les États que d’y tenir au sujet de la richesse ce langage conforme à la vérité, savoir, qu’elle est faite pour le corps, comme le corps l’est pour Famé. Or, puisque voilà des biens auxquels la richesse se rapporte, elle ne peut donc obtenir que le troisième rang après les qualités du corps et celles de l’ame. Un pareil discours apprendrait à chacun que, pour être heureux, il ne faut pas chercher simplement à s’enrichir, mais à s’enrichir par des voies justes et avec modération. Alors il ne se commettrait point dans la société de ces meurtres qui ne peuvent s’expier que par d’autres meurtres. Mais aujourd’hui cette convoitise est, comme nous l’avons dit en commençant cette énumération, la principale cause des homicides volontaires qui méritent les plus grands supplices. La seconde cause est l’ambition qui produit dans l’ame qu’elle possède l’envie, passion funeste en premier lieu à celui qui l’éprouve, et ensuite à tout ce qu’il y a d’excellens citoyens dans un État. La troisième cause d’un grand nombre de meurtres, ce sont ces craintes lâches et injustes dans le moment que l’on commet ou après qu’on a commis certaines actions, dont on voudrait que personne ne sût quelles se font ou qu’elles se sont faites : d’où il arrive qu’à défaut de tout autre moyen, on se défait par la mort de ceux qui pourraient les révéler. Que tout ceci soit dit comme prélude de nos lois sur cette matière. Il est à propos d’y joindre le discours auquel beaucoup d’hommes ajoutent une très grande foi quand ils l’entendent de la bouche des initiés aux mystères, savoir, qu’il y a aux enfers des supplices réservés à ces sortes de meurtres, et que le coupable venant à recommencer une nouvelle vie, c’est une nécessité qu’il subisse la peine naturelle qui est d’éprouver le même traitement qu’on a fait à autrui, et qu’il termine ainsi ses jours de la main d’un autre et par le même genre de mort. Si l’on est docile à ce préambule, et si la crainte des peines qu’il annonce fait une forte impression sur les esprits, il ne sera pas besoin de prononcer de loi ; mais si l’on résiste, portons la loi suivante : Quiconque, de propos délibéré et injustement, tuera de sa main un citoyen, quel qu’il soit, sera premièrement privé de ses droits civils, et ne souillera point de sa présence ni les temples, ni la place publique, ni les ports, ni aucune autre assemblée publique, soit qu’on lui en interdise l’entrée ou non ; car elle lui est interdite par la loi, qui parle et parlera toujours en ce point au nom de tout l’État. Tous les parens du mort, tant du côté paternel que du côté maternel, jusqu’aux cousins inclusivement, qui ne poursuivront pas le coupable en justice, comme ils le doivent, ou ne lui signifieront pas son interdiction, contracteront, d’abord, la tache de son crime et attireront sur eux la colère des dieux, comme le suppose la loi dans ses imprécations ; en second lieu, ils seront tenus de comparaître en jugement, à la sommation de quiconque voudra venger la mort du défunt. Celui qui se chargera de cette vengeance, après avoir exactement accompli tout ce que le dieu aura prescrit touchant les purifications et les autres cérémonies, et avoir prévenu le meurtrier, emploiera la contrainte contre lui pour lui faire subir la peine portée par la loi. Il est aisé au législateur de montrer que ces sortes de cérémonies doivent consister en certaines prières et certains sacrifices adressés aux divinités dont le soin est de veiller à ce qu’il ne se commette aucun meurtre dans les États. Ce sera aux gardiens des lois de régler, de concert avec les interprètes, avec les devins et sous la direction de l’oracle, quelles sont ces divinités et quelle est la manière la plus agréable à Dieu de poursuivre ces sortes de causes, et de les poursuivre ensuite eux-mêmes. Ces causes seront portées devant les mêmes juges auxquels nous avons dit qu’il appartient de prononcer sur le sacrilège : le coupable sera condamné à mort, et, pour le punir d’avoir joint l’audace à l’impiété, il n’aura point de sépulture dans le pays de celui qu’il a tué. S’il refuse de comparaître en jugement, et qu’il prenne la fuite, il sera banni à perpétuité. Et au cas que, par la suite, il mît le pied sur le territoire du défunt, le parent de celui-ci, ou même le premier citoyen qui le rencontrera, aura droit de le tuer impunément, ou bien, après l’avoir garrotté, il le remettra entre les mains de ses juges pour le faire mourir. L’accusateur exigera en même temps caution de la part de celui qu’il accuse ; l’accusé devra présenter à l’agrément des juges des cautions valables ; il faudra qu’il y en ait trois, et qu’elles s’engagent à le représenter au besoin. S’il ne voulait point ou ne pouvait point donner de cautions, les magistrats s’assureront de sa personne, le feront garder étroitement en prison pour le livrer ensuite au jugement. A l’exception des cautions, les mêmes formalités seront observées à l’égard de celui qui ne serait pas personnellement auteur d’un meurtre, mais qui, après avoir résolu la mort de quelqu’un, l’aurait fait tuer en trahison, s’il était assez hardi pour demeurer dans la cité après le crime dont il est la cause, et dont son ame n est pas pure. S’il est atteint et convaincu, il sera puni du même supplice que le précédent, à la réserve de la sépulture dans la patrie, qui lui sera accordée. Il en sera de même pour les meurtres commis de sa propre main ou par des assassins, d’étranger à étranger, ou d’étranger à citoyen, et réciproquement, et encore d’esclave à esclave, excepté les cautions qui n’auront lieu, comme nous l’avons dit, que dans le cas de l’homicide personnel, où l’accusateur sera tenu en même temps d’exiger des cautions de celui qu’il accuse. Si un esclave tue volontairement un homme libre, soit de sa propre main, soit par la main d’autrui, et que son crime soit prouvé en justice, le bourreau de la cité le conduira dans un lieu d’où l’on pourra voir le tombeau du mort, et après l’avoir battu de verges aussi long-temps qu’il plaira à l’accusateur, au cas qu’il n’expire point sous les coups, il le mettra à mort. Si quelqu’un tue un esclave qui ne lui faisait aucun tort, dans la crainte qu’il ne révélât certaines actions honteuses et mauvaises, ou pour quelque autre raison semblable, il sera puni pour le meurtre de cet esclave innocent, comme il l’eût été pour celui d’un citoyen. S’il arrivait de ces forfaits contre lesquels il est triste et douloureux pour un législateur d’avoir à porter des lois, quoiqu’il ne puisse s’en dispenser ; de ces meurtres volontaires et tout-à-fait criminels, commis par soi-même ou par des assassins sur la personne de ses parens ; meurtres qui, pour la plupart, ne se font que dans les États mal gouvernés, et où l’éducation est vicieuse, mais qui, après tout, peuvent arriver aussi chez le peuple où l’on doit le moins s’y attendre ; pour prévenir de pareils malheurs, il faut répéter ici le discours que nous rapportions il n’y a qu’un moment : peut-être que par là nous réussirons à rendre quelqu’un de nos auditeurs plus capable de s’abstenir volontairement du plus exécrable des homicides. Soit mythe, soit réalité, ou de quelque autre nom qu’on veuille se servir, voici ce qui est raconté comme certain par d’anciens prêtres. Ils disent que la justice qui observe les actions des hommes venge le sang des parens par la loi que j’ai citée ; elle a établi que quiconque se sera souillé d’un tel meurtre, éprouvera inévitablement le même traitement qu’il a fait à autrui ; que s’il a tué son père, il subira un jour le même sort, frappé de la main de ses propres enfans : que s’il a fait mourir sa mère, c’est une nécessité qu’il renaisse un jour sous la figure et avec un corps de femme, et que, plus tard, il soit privé du jour par ceux qui l’auront reçu de lui ; qu’il n’y a point d’autre expiation pour le sang des parens répandu, et que la souillure n’en peut être effacée, jusqu’à ce que l’ame coupable ait expié le meurtre par un meurtre semblable, commis en sa personne, et ait apaisé par des supplications le courroux de toute sa parenté. La crainte de ces vengeances divines doit éloigner du crime qui les attire. Si pourtant quelqu’un était assez malheureux pour oser arracher volontairement et de dessein formé l’ame du corps de son père ou de sa mère, de ses frères ou de ses enfans ; telle est la loi que le législateur mortel portera contre lui. Les interdictions de tout commerce civil, et la nécessité de donner des cautions seront les mêmes que dans les cas dont nous avons parlé auparavant ; et s’il est convaincu de meurtre à l’égard de quelqu’un de ceux qu’on vient de nommer, il sera condamné à mort par les juges : les magistrats le feront exécuter par les bourreaux publics, et son cadavre sera jeté nu hors de la ville dans un carrefour désigné pour cela. Tous les magistrats, au nom de tout l’État, portant chacun une pierre à la main, la jetteront sur la tête du cadavre, et purifieront ainsi l’État tout entier. On le portera ensuite hors des limites du territoire, et on l’y laissera sans sépulture selon l’ordre de la loi. Mais quelle peine porterons-nous contre le meurtrier de ce qu’il a de plus intime et de plus cher au monde, je veux dire, contre l’homicide de soi-même, qui tranche malgré la destinée le fil de ses jours, quoique l’État ne l’ait point condamné à mourir, qu’il n’y soit point réduit par quelque malheur affreux et inévitable survenu inopinément, ni par aucun opprobre qu’on ne puisse ni réparer ni supporter, mais qui, par une faiblesse et une lâcheté extrême, se condamne lui-même à cette peine qu’il ne mérite pas ? Dieu seul connaît alors les devoirs à remplir pour l’expiation du crime et la sépulture du coupable. Que les plus proches parens du mort consultent là-dessus les interprètes et les lois relatives à ce sujet, et se conforment à leurs décisions. Nous réglons d’abord que ceux qui se seront ainsi détruits, seront enterrés seuls et dans un lieu à part ; qu’ensuite on choisira pour leur sépulture des parties du territoire incultes et ignorées, où ils seront déposés sans honneur, avec défense défaire connaître leur tombe par des colonnes ou des inscriptions. Si une bête de charge, ou quelque autre animal tue un homme, les plus proches parens du mort poursuivront en justice l’animal meurtrier, excepté le cas où un pareil accident arriverait dans les jeux publics. Les juges, choisis parmi les agronomes, à la volonté des parens, et en tel nombre qu’il leur plaira, examineront l’affaire ; l’animal coupable sera tué et jeté hors des limites de l’État. Si une chose inanimée, j’excepte la foudre et les autres traits lancés de la main des dieux, ôte la vie à un homme, soit par sa propre chute, soit par celle de l’homme, le plus proche parent du mort prendra pour juge le plus proche des voisins, et se justifiera devant lui de cet accident, lui et toute sa famille. La chose inanimée sera jetée hors des limites du territoire, comme il a été dit des animaux. Si quelqu’un est trouvé mort, sans que l’on connaisse le meurtrier, et qu’on ne puisse le découvrir après toutes les perquisitions convenables, on fera les mêmes interdictions que dans les autres cas ; on accusera de meurtre le coupable quel qu’il soit ; et, après la sentence portée, un héraut publiera à haute voix dans la place publique que celui qui a tué tel et tel, et qui est atteint de meurtre, ait à ne plus paraître dans les lieux sacrés, ni dans tout le pays de celui qu’il a tué, sous peine, s’il vient à être découvert et reconnu, d’être mis à mort et jeté sans sépulture hors des limites de la patrie de celui qui a été tué.

Telle est la loi qu’on observera touchant les meurtres : nous n’en dirons pas davantage sur cette matière. Voici à présent les personnes qu’on peut tuer sans se souiller, et les circonstances où on le peut. Si quelqu’un surprend de nuit dans sa maison un voleur qui en veut à son argent, et qu’il le tue, il sera innocent. Il le sera pareillement, si, en plein jour, il tue celui qui veut le dépouiller, en se défendant contre lui. Quiconque aura fait violence à la pudeur d’une femme libre ou d’un fils de famille, sera mis impunément à mort par celui ou celle qu’il a outragé, par son père, ses frères et ses enfans. Tout mari qui surprendra quelqu’un faisant violence à sa femme, est autorisé par la loi à lui donner la mort. L’homicide commis pour sauver la vie à son père, à sa mère, à ses enfans, à ses frères, à sa femme, dans le cas d’une attaque injuste, ne sera soumis non plus à aucune peine. Nous avons donc enfin réglé tout ce qui concerne l’éducation et la culture de l’âme, qui doivent rendre la vie précieuse, si on les possède, et insupportable si on en est privé ; aussi bien que les supplices dus aux auteurs des morts violentes. Nous avons traité pareillement de l’éducation et des exercices du corps. En suivant l’ordre des matières, il nous faut parler maintenant, ce me semble, des traitemens violens que les citoyens se font les uns aux autres, volontairement ou involontairement, en expliquer de notre mieux la nature, en marquer les espèces, et déterminer les châtimens que chacun d’eux mérite. Les blessures et les mutilations qui en sont l’effet, sont, après le meurtre, ce qu’il y a de plus grave ; et l’homme le moins habile en législation les placerait dans cet ordre. 11 faut d’abord, par rapport aux blessures, comme par rapport aux meurtres, en distinguer de deux sortes ; les unes, faites involontairement, soit par colère, soit par crainte ; les autres volontairement et de dessein prémédité ; et faire ensuite le préambule suivant. Il est nécessaire aux hommes d’avoir des lois et de s’y assujétir : sans quoi ils ne différeraient en rien des bêtes les plus farouches. La raison en est qu’aucun homme ne sort des mains de la nature avec assez de lumière pour connaître ce qui est avantageux à ses semblables pour vivre en société, ni avec assez d’empire sur lui-même et de bonne volonté pour faire toujours ce qu’il a reconnu le plus convenable. Premièrement, il est difficile de connaître que la vraie et la saine politique doit s’occuper de l’intérêt général et non de l’intérêt particulier ; le premier unissant toutes les parties de l’État, tandis que l’autre les divise ; et que la société et les individus trouvent également leur avantage dans la préférence qu’accordé une bonne administration à l’intérêt gênéral sur l’intérêt particulier. En second lieu, même après qu’on aurait parfaitement compris que telle est la nature des choses, si on se trouvait maître absolu dans l’État, sans avoir aucun compte à rendre à personne, il serait impossible de demeurer fidèle à cette maxime, et de maintenir constamment pendant toute sa vie la prééminence du bien public sur le bien personnel ; loin de là la nature mortelle portera toujours l’homme à désirer d’avoir plus que les autres, et à ne penser qu’à son intérêt propre, parce qu’elle fuit la douleur et poursuit le plaisir sans raison ni règle ; elle les mettra l’un et l’autre bien au dessus de la justice, et, s’aveuglant elle-même, elle se précipitera à la fin, avec l’État qu’elle gouverne, dans un abîme de malheurs. Cependant, si jamais un homme, par une destinée merveilleuse, naissait capable de remplir ces deux conditions, il n’aurait pas besoin de lois pour se conduire, parce qu’aucune loi, aucun arrangement n’est préférable à la science, et qu’il n’est point dans l’ordre que l’intelligence soit sujette et esclave de quoi que ce soit, elle qui est faite pour commander à tout, lorsqu’elle est appuyée sur la vérité et entièrement libre, comme elle doit l’être de sa nature. Par malheur, elle n’est telle aujourd’hui nulle part, si ce n’est dans un bien faible degré. A son défaut, il faut donc recourir à l’ordre et à la loi, qui voit et distingue bien des choses, mais qui ne saurait étendre sa vue surtout. Voilà ce que nous avions à dire à ce sujet. Nous allons à présent statuer sur les peines et les amendes que méritent les blessures, et les autres torts faits à autrui. Il est naturel qu’on nous demande ici des détails sur le genre de blessures, la personne blessée, la manière dont elle l’a été, la vérification du fait ; car il y a mille circonstances qui varient à l’infini et constituent autant d’espèces différentes. Il nous est également impossible d’épuiser ce détail, et de l’abandonner tout entier à la discrétion des juges. Il est un point dont il faut leur laisser absolument la décision : ce point est si le fait est vrai ou faux ; et il n’est presque pas possible de faire des lois sur tous les cas grands et petits, de fixer pour chacun les peines et les amendes, en sorte que sous ce rapport il ne reste absolument rien à faire aux juges.

CLINIAS.
Quel parti prendrons-nous donc ?

L’ATHÉNIEN.
Celui de décider certains cas par nous-mêmes, et d’abandonner aux tribunaux la décision du reste.

CLINIAS.
Mais quels sont les cas que nous devons régler par nous-mêmes, et ceux dont il convient de laisser le jugement aux tribunaux ?

L’ATHÉNIEN.
Ce qu’il est maintenant à propos de dire, c’est qu’il y a désordre dans l’État tout entier lorsque les tribunaux lâches et muets y dérobent leurs jugemens à la connaissance du public, et décident les causes en cachette ; ou, ce qui est bien plus fâcheux encore, lorsque dans ces mêmes tribunaux on ne garde aucun silence, que le tumulte y règne ainsi qu’au théâtre, que tour à tour on loue et on critique l’un ou l’autre orateur avec de grands cris, et qu’on porte la sentence au milieu de tout ce fracas. Il est bien triste pour un législateur d’être dans la nécessité de faire des lois pour de pareils tribunaux : mais enfin, lorsqu’il ne peut s’en dispenser, la seule chose qu’il ait à faire, en donnant des lois à un pareil État, est de ne laisser à la discrétion des juges l’imposition des peines que sur les plus petits objets, réglant et fixant presque tout par lui-même en termes précis. Au contraire dans un État où les tribunaux sont établis avec toute la sagesse possible, où ceux qui sont destinés à juger ont reçu une bonne éducation, et ont passé par les plus sévères épreuves, on ne peut rien faire de mieux ni de plus sensé que d’abandonner à de tels juges le soin de régler dans la plupart des cas les peines et les amendes. Ainsi, pour ce qui nous regarde, je ne pense pas que personne trouve mauvais que nous ne prescrivions rien à nos juges sur un grand nombre d’objets très importans, où d’autres même, moins bien élevés qu’eux, seraient en état de décider et de trouver une peine proportionnée au délit ; et puisque nous espérons que ceux pour qui nous faisons des lois seront eux-mêmes très capables de juger sur ces objets, il faut leur laisser la décision de la plupart des cas. Néanmoins nous pratiquerons encore ici ce dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, et ce que nous avons bien fait de mettre en usage dans les lois précédentes ; je veux dire que nous ferons une esquisse et des formules de peines, pour servir de modèles à nos juges et les empêcher de s’écarter des voies de la justice. Revenons donc à nos lois.

Voici l’esquisse de celles qui concernent les blessures. Si quelqu’un, ayant conçu le dessein de tuer un citoyen (j’excepte les cas où la loi le permet ), manque son coup et ne fait que le blesser, il ne mérite pas plus de grâce ni de compassion, ayant blessé dans la vue de tuer, que s’il avait tué réellement, et il faut l’accuser en justice comme meurtrier. Néanmoins, par égard pour sa destinée, qui n’est point parvenue au comble du malheur, et pour le génie qui, ayant pitié de lui et du blessé, a détourné de celui-ci le coup mortel et a épargné à celui-là le sort le plus funeste ; par reconnaissance pour ce génie, et afin de ne pas mettre opposition à son bienfait, nous ferons grâce au coupable de la mort, le condamnant seulement à aller vivre dans quelque autre état voisin, et lui laissant la jouissance de son bien le reste de ses jours. En outre, s’il a causé un dommage au blessé, il l’indemnisera suivant l’estimation du tribunal où cette cause sera jugée, le même qui aurait prononcé sur le meurtre, ‘ au cas que le blessé fût mort de ses blessures. Mais si un enfant blesse son père ou sa mère, ou un esclave son maître, de dessein prémédité, ‘ ils seront punis de mort. Il y aura aussi peine de mort contre le frère ou la sœur qui auraient blessé leur frère ou leur sœur, s’ils sont convaincus de l’avoir fait à dessein. Si une femme blesse son mari, ou un mari sa femme, avec intention de tuer, ils seront bannis à perpétuité. Quant à la fortune des exilés, s’ils ont des enfans en bas âge, soit garçons, soit filles, les tuteurs l’administreront et prendront soin des enfans comme s’ils étaient orphelins ; si ceux-ci sont déjà hommes faits, ils posséderont les biens de l’exilé sans être tenus de pourvoir à sa subsistance. Si celui auquel un pareil malheur est arrivé est sans enfans, les parens du côté des hommes et des femmes, jusqu’aux cousins, tiendront une assemblée dans laquelle, avec le conseil des gardiens des lois et des prêtres, ils feront choix d’un héritier qui deviendra le maître de la cinq mille quarante-cinquième maison à la place du banni, se guidant en ce choix par le principe, qu’aucune des cinq mille quarante maisons dont la cité est composée, soit publique, soit particulière, n’est pas tant la propriété de celui qui l’occupe et de sa parenté, que celle de l’État. Or, autant qu’il se peut, il faut que toutes les familles de l’État soient très saintes et très heureuses. C’est pourquoi, lorsque le malheur et l’impiété sont entrés dans une maison, au point que celui qui en est le maître ne laisse point d’enfans après lui, et, soit qu’il ait été marié ou non, meurt sans héritiers, condamné pour un meurtre volontaire ou quelque autre crime envers les dieux ou envers ses concitoyens, pour lequel la loi décerne la peine de mort en termes clairs et précis ; ou bien s’il est exilé à perpétuité, ne laissant point d’enfans, la loi veut que l’on commence d’abord par purifier la maison et en éloigner le malheur par de saintes cérémonies ; qu’ensuite les parens s’assemblent, comme on vient de le dire, avec les gardiens des lois, et jetant les yeux sur toutes les familles de l’État, s’arrêtent à celle qui est la plus renommée pour la vertu, et en même temps heureuse, et où il y a un plus grand nombre d’enfans ; qu’ils en prennent un, le déclarent fils adoptif du père et des ancêtres de celui qui est mort sans en fans, lui fassent prendre leur nom au lieu de celui du mort, pour détourner de tristes présages ; et après avoir demandé aux dieux qu’il soit plus heureux père et chef de famille, plus religieux observateur du culte et des cérémonies sacrées que l’infortuné dont il prend la place, qu’ils l’instituent de cette manière héritier légitime, laissant le coupable sans nom, sans postérité, sans héritage, lorsqu’il aura eu le malheur de commettre de pareils crimes.

Les limites des choses ne se mêlent pas toujours, à ce qu’il paraît ; il en est qui ont entre elles un espace intermédiaire, et cet espace touchant de part et d’autre chacune des limites, forme exactement un juste milieu. Nous avons dit que les actions faites dans la colère sont de ce genre, et forment un milieu entre le volontaire et l’involontaire. Ainsi, quiconque sera convaincu d’avoir blessé quelqu’un par colère, si la blessure est telle qu’elle puisse se guérir, il payera le double du dommage ; si elle est sans remède, il payera le quadruple ; dans le cas même où elle pourrait se guérir, si la cicatrice rend difforme et expose à la raillerie la personne blessée, il payera aussi le quadruple. Lorsque la blessure ne sera pas seulement préjudiciable à celui qui l’a reçue, mais encore à l’État, empêchant le blessé de concourir à sa défense contre l’ennemi, le coupable, outre les autres punitions, sera condamné aussi envers l’État à un dédommagement, qui consistera à aller à la guerre pour son compte et pour celui du blessé, et à faire le service à sa place. S’il ne le fait point, tout citoyen aura droit de l’accuser de refuser le service militaire. Les juges qui l’auront condamné décideront également de la quotité de l’amende, si elle doit être double, triple ou quadruple. Si le frère blesse son frère aussi dans la colère, ses parens du côté paternel et maternel, jusqu’aux cousins-germains, tant hommes que femmes, s’assembleront, et après avoir jugé le coupable, le livreront au père et à la mère pour le punir comme il le mérite. Si l’on était partagé sur la punition, l’avis des parens du côté du père l’emportera ; enfin si ceux-ci ne pouvaient non plus décider, ils remettront l’affaire aux gardiens des lois. Il faut que les juges qui prononceront sur les blessures faites aux parens par leurs enfans et petits fils, aient au delà de soixante ans, et qu’ils aient des enfans, non adoptifs mais véritables. Le crime étant avéré, ils décideront si le coupable mérite la mort ou quelque autre peine ^ soit plus grande, soit peu au dessous de la mort. Aucun des parens du coupable n’aura droit de juger, quand même il aurait l’âge porté par la loi. Si un esclave blesse par colère une personne libre, son maître le livrera au blessé ^ pour en tirer quel châtiment il voudra. S’il ne le livre pas, il sera tenu à la réparation du dommage. S’il se plaint que ce n’est qu’une feinte convenue entre l’esclave et le blessé, qu’il porte l’affaire en justice. S’il perd, il payera le triple du dommage ; s’il gagne, il aura action de plagiat contre l’auteur d’une pareille convention avec son esclave. Quiconque blessera une personne sans le vouloir, payera simplement le dommage ; car aucun législateur ne peut rien sur le hasard. Les juges seront les mêmes qui ont été chargés de prononcer sur les blessures faites aux parens par leurs enfans, et ils proportionneront la réparation au dommage.

Tous les délits dont on vient de parler sont dans la classe des actions violentes : on met aussi dans cette classe les voies de fait de toute espèce. Voici, à ce sujet, ce que tous les hommes, femmes et enfans, doivent avoir sans cesse présent à l’esprit. La vieillesse est beaucoup plus respectable que la jeunesse aux yeux des dieux, et de tout homme qui songe à sa sûreté et à son bonheur : c’est, par conséquent, un spectacle honteux et odieux à la Divinité, de voir dans une ville un vieillard maltraité par un jeune homme ; et, au contraire, tout jeune homme frappé par un vieillard doit souffrir patiemment ^ les effets de sa colère, se préparant à lui-même la même déférence dans sa vieillesse. Je fais donc les règlemens suivans : Que tous honorent, de parole et d’effet, ceux qui sont plus âgés qu’eux ; qu’ils regardent et respectent comme leur père ou leur mère, celui ou celle qui a vingt ans au dessus d’eux. Par honneur pour les dieux qui président à la naissance des hommes, que jamais ils ne portent les mains sur les personnes assez âgées pour avoir pu leur donner le jour. Par une raison semblable, qu’ils s’abstiennent de frapper l’étranger, soit établi chez nous depuis long-temps, soit nouvellement arrivé ; qu’ils ne soient point assez hardis pour le frapper, soit en attaquant, soit en se défendant. Mais si un étranger a eu l’audace de porter la main sur eux, et qu’ils ne croient pas qu’il doive rester sans châtiment, qu’ils le traînent devant le tribunal des astynomes, s’abstenant de le frapper, pour conserver d’autant plus d’éloignement d’oser frapper un citoyen. Les astynomes ayant le coupable devant eux, instruiront son procès avec tous les égards dus au dieu protecteur des étrangers ; et s’ils jugent qu’il a frappé à tort le citoyen, pour réprimer à l’avenir sa témérité, ils le condamneront à recevoir autant de coups qu’il en a donné. S’il leur paraît innocent, après avoir fait des menaces et des reproches à celui qui l’a traduit devant eux, ils les renverront l’un et l’autre. Si quelqu’un frappe une personne de son âge ou plus âgée, mais qui n’ait pas d’enfans ; si un vieillard frappe un vieillard, ou un jeune homme un autre jeune homme, l’attaqué se défendra avec ses mains, sans armes, comme le droit naturel l’y autorise. Quiconque, au dessus de quarante ans, osera se battre contre qui que ce soit, soit qu’il attaque, soit qu’il se défende, sera considéré comme un homme grossier, sans éducation et plein de bassesse, et cet opprobre sera le juste châtiment de sa conduite. Ceux qui se rendront à des instructions aussi paternelles, feront honneur à leur docilité ; mais que celui qui n’obéira pas, et ne tiendra aucun compte de ce prélude, écoute avec soumission la loi suivante. Si quelqu’un frappe un citoyen plus âgé que lui de vingt ans ou davantage, premièrement, que celui qui se trouvera présent, s’il n’est ni de même âge ni plus jeune que les combattans, ait à les séparer, ou la loi le déclare mauvais citoyen. S’il est de même âge ou plus jeune que la personne attaquée, qu’il la défende d’une injuste agression, comme si c’était son frère, son père, son aïeul. En outre, celui qui aura osé porter la main sur un autre plus âgé que lui sera, comme il a été dit, accusé en justice de voies de fait ; et, s’il est convaincu, on le tiendra en prison au moins pour un an : si les juges le condamnent à un plus long terme, tout le temps marqué par leur sentence sera observé. Si un étranger, établi ou non dans la cité, frappe quelqu’un plus âgé que lui de vingt ans ou davantage, la loi oblige, avec la même force, les passans de venir au secours. L’étranger qui n’a point d’établissement chez nous, s’il est condamné en justice dans une pareille affaire, sera tenu deux ans en prison pour le punir de sa conduite ; l’étranger fixé dans le pays y sera trois ans pour avoir été réfractaire aux lois, à moins que la sentence ne porte un plus long terme. Ceux qui se seront trouvés présens, et n’auront pas prêté main forte à l’attaqué, comme la loi l’ordonne, payeront une mine d’amende, s’ils sont de la première classe ; cinquante dragmes, s’ils sont de la seconde ; trente, s’ils sont de la troisième ; et vingt, s’ils sont de la quatrième. Le tribunal, pour ces sortes de causes, sera composé des généraux d’armées, des taxiarques, des phylarques et des hipparques.

Il me semble que parmi les lois, il y en a qui sont faites pour les gens de bien, dans le but de leur enseigner la manière de vivre heureux par leur union ; et d’autres destinées aux méchans, qu’une bonne éducation n’a pu corriger et dont le caractère est d’une dureté que rien ne peut amollir, pour les empêcher de se porter aux derniers excès du crime. Les lois qui vont suivre sont pour ces derniers ; ils en sont, pour ainsi dire, les auteurs : c’est par nécessité que le législateur les porte, et il souhaite qu’on n’ait jamais occasion d’en faire usage. Quiconque osera porter la main sur son père, sa mère ou quelqu’un de ses aïeux et leur faire violence en les maltraitant, sans craindre le courroux des dieux du ciel, ni les châtimens qui l’attendent, dit-on, aux enfers, comme s’il savait ce qu’il ignore absolument, et par mépris pour une tradition antique et universelle ; il faut employer contre lui quelque remède extrême. Or la mort n’est point le dernier remède ; mais bien plutôt les tourmens qu’on dit préparés aux enfers, et qui, quoique très réels, ne font nulle impression sur les âmes de cette trempe, puisque autrement il n’y aurait ni parricide ni aucun autre attentat violent et impiecommis par les enfans sur leurs parens ; il est donc nécessaire que les supplices dont on punira en cette vie ces sortes de crime réalisent, s’il se peut, les tourmens des enfers. Cela posé, telle est la loi que nous croyons devoir porter Si quelqu’un, sans être dans un accès de frénésie, ose porter la main sur son père ou sa mère, ou sur leurs pères et mères, premièrement, tous ceux qui seront présens voleront au secours, comme il a été dit antérieurement pour les autres cas. L’étranger domicilié qui aura prêté main forte aux parens, obtiendra une place d’honneur aux jeux publics ; s’il ne l’a pas fait, il sera banni à perpétuité. L’étranger non domicilié recevra des éloges, s’il est venu au secours ; sinon, il sera blâmé. L’esclave qui aura prêté son secours sera mis en liberté, sinon il recevra cent coups de fouet par ordre des agoranomes, si la chose s’est passée dans la place publique ; ou par ordre de celui des astynomes qui sera en fonction, si elle s’est passée en tout autre endroit de la ville ; et si c’est à la campagne, par ordre des agronomes. Tout citoyen témoin de cette violence, homme, femme, enfant, repoussera les attaques de ce fils dénaturé, en criant à l’impie. S’il manque à le faire, il encourra, selon la loi, la malédiction de Jupiter vengeur des droits de la parenté et du sang. Quant à celui qui sera convaincu d’avoir maltraité ses parens, qu’il soit d’abord banni à jamais de la cité, relégué dans la campagne, et là même exclus de tous les lieux sacrés. S’il s’y montrait, les agronomes le feront battre de verges ou punir de toute autre manière qu’ils voudront. S’il reparaît dans la cité, qu’il soit puni de mort. Qu’aucune personne libre qui aura mangé, bu ou eu quelqu’autre commerce avec lui, qui même l’ayant rencontré, l’aura touché volontairement, ne mette le pied dans aucun temple, dans la place publique, ni même dans la cité, qu’auparavant il ne se soit purifié, dans la pensée qu’il a contracté la souillure de ce €rime. Si on viole cette défense, et qu’on souille par sa présence les lieux sacrés et la cité, le magistrat qui, en ayant eu connaissance, ne traduira pas le coupable en justice, en rendra compte au sortir de sa charge, et ce lui sera un chef d’accusation de la première importance. Si un esclave frappe un homme libre, soit étranger, soit citoyen, ceux qui en seront témoins viendront au secours, ou paieront l’amende marquée selon leur classe. Ils aideront l’homme frappé à garrotter l’esclave, et le lui livreront ; celui-ci le mettra dans des entraves, et après l’avoir battu à coups d’étrivières aussi longtemps qu’il jugera à propos, sans néanmoins faire aucun tort au maître de l’esclave, il le lui rendra comme sa propriété, suivant la loi que voici : Tout enclave qui aura frappé une personne libre, sans l’ordre des magistrats, sera remis garrotté à son maître par celui qu’il a frappé ; et son maître le tiendra dans les fers, jusqu’à ce que l’esclave ait obtenu sa grâce de la personne qu’il a maltraitée. Toutes ces lois auront lieu par rapport aux femmes, soit qu’elles se frappent entre elles, soit qu’elles maltraitent des hommes, ou qu’elles en soient maltraitées.

LIVRE DIXIÈME

L’ATHÉNIEN.
Après ce qui vient d’être dit sur les voies de faits, portons cette loi générale contre toute espèce de violence. Que personne ne prenne ni n’emporte rien de ce qui est à autrui ; qu’on ne se serve d’aucun objet appartenant aux voisins, sans leur consentement exprès ; car tout dépend de cette loi dont l’infraction a donné, donne et donnera naissance à tous les maux dont nous avons parlé. A l’égard des autres désordres, les plus grands sont la licence et les excès de la jeunesse ; ils sont de la plus grande importance lorsqu’ils ont pour, objet les choses sacrées, et ils sont à leur comble, si ces choses sacrées intéressent l’État ou toute une tribu, ou quelque autre espèce de communauté. Au second rang, viennent les crimes qui attaquent le culte privé et domestique, et la sainteté des tombeaux. Au troisième rang, le manque de respect envers les parens, crime qu’il ne faut pas confondre avec les autres, dont on a parlé ci-dessus. Auquatrième, les offenses envers les magistrats, lorsque, sans égard pour leur caractère et sans avoir obtenu leur agrément, on prend, on emporte, on emploie à son usage ce qui leur appartient. Au cinquième, toute action qui blesse les droits des citoyens et demande réparation. Il est nécessaire de réprimer par une loi chacun de ces excès. Quant à l’enlèvement des choses sacrées, soit violent, soit clandestin, nous avons dit en général quelle peine il méritait. Il faut maintenant décider à quoi doit être condamné quiconque offense les dieux dans ses paroles ou dans ses actions après que nous aurons fait précéder la loi d une instruction que voici : Dès qu’un homme croit, comme les lois le lui enseignent, qu’il y a des dieux, jamais il ne se portera volontairement à commettre aucune action impie, ni à tenir aucun discours contraire aux lois. Ce désordre ne peut venir que d’une de ces trois causes, ou de ce qu’on ne croit pas, comme je viens de le dire, que les dieux existent, ou s’ils existent, qu’ils ne se mêlent pas des affaires humaines, ou enfin qu’il est aisé de les apaiser et de les gagner par des sacrifices et des prières.

CLINIAS.
Que faire et que dire à ceux qui sont dans de pareils sentimens ?

L’ATHÉNIEN.
Mon cher ami, commençons d’abord par prêter l’oreille à ce que je devine qu’ils nous diront d’un ton railleur et insultant.

CLINIAS.
Que nous diront-ils donc ?

L’ATHÉNIEN.
Ils nous parleront peut-être ainsi d’un air moqueur : Étrangers d’Athènes, de Lacédémone et de Cnosse, vous dites vrai. Parmi nous les uns croient qu’il n’y a point de dieux ; les autres qu’ils ne se mettent point en peine de ce qui nous touche ; d’autres enfin, qu’on les gagne par des prières, ainsi que vous le disiez tout à l’heure. Nous exigeons donc de vous que, selon la marche que vous avez suivie dans vos autres lois, avant de nous accabler de menaces dures, vous tentiez à notre égard la voie de la persuasion, en nous prouvant par de bonnes raisons qu’il existe des dieux, et qu’ils sont d’une nature trop excellente pour se laisser flatter par des présens et engager à des choses contraires à la justice ; car c’est là précisément ce que nous entendons dire, avec d’autres choses semblables, à des gens qui passent pour très capables, poètes, orateurs, devins, prêtres et à une infinité d’autres personnes, et ce qui, loin de nous détourner la plupart de l’injustice, n’a d’autre effet que de nous porter à remédier au mal après qu’il est commis. Nous avons droit d’attendre de législateurs qui se piquent de n’être point farouches, mais humains, qu’ils essaieront d’abord de nous persuader, nous tenant sur l’existence des dieux un discours, sinon plus beau, du moins plus vrai que les discours des autres : peut-être réussirez-vous à nous gagner. Si ce que nous vous proposons est raisonnable, tâchez d’y avoir égard.

CLINIAS.
Étranger, ne juges-tu pas qu’il est facile de donner des preuves certaines de l’existence des dieux ?

L’ATHÉNIEN.
Comment cela ?

CLINIAS.
Premièrement, la terre, le soleil et tous les astres ; ce bel ordre qui règne entre les saisons ; ce partage des années et des mois : ensuite le consentement de tous les peuples Grecs et étrangers qui reconnaissent qu’il existe des dieux.

L’ATHÉNIEN.
Mon cher ami, j’appréhende fort pour vous deux le mépris des méchans ; car de dire que j’en rougisse pour vous, c’est ce que je ne ferai jamais. Vous ne connaissez point ce qui les fait penser différemment des autres. Vous croyez que leurs âmes sont entraînées vers l’impiété par la seule force des passions et le penchant invincible vers le plaisir.

CLINIAS.
Quelle autre cause, Étranger, peut-on en donner, outre celle-là ?

L’ATHÉNIEN.
Une cause que vous ne sauriez deviner, et qui vous doit être inconnue, à vous qui vivez séparés du reste des Grecs.

CLINIAS.
Mais encore quelle est-elle ?

L’ATHÉNIEN.
Une ignorance affreuse qui leur paraît la plus haute sagesse.

CLINIAS.
Comment dis-tu ?

L’ATHÉNIEN.
Nous avons en Grèce des ouvrages écrits les Uns en vers, les autres en prose, qui, à ce que j’entends dire, ne sont point connus chez vous, à cause de la bonté de votre gouvernement. Les plus anciens de ces ouvrages nous disent, au sujet des dieux, que la première chose qui ait existé est le ciel et les autres corps. A quelque distance de cette première origine ils placent la génération des dieux, nous racontent leur naissance, et les traitemens qu’ils se sont faits les uns autres. Que ces discours soient, à certains égards, de quelque utilité ou non pour ceux qui les entendent, c’est sur quoi il n’est point aisé de prononcer, et leur antiquité les protège. Toujours est-il que je ne dirai jamais à leur louange, qu’ils soient propres à inspirer les soins affectueux et le respect dus aux parens, ni que ce qu’ils contiennent sur ce point, soit bien dit. Laissons donc ces anciens écrits[1], et qu’on en dise ce qu’il plaira aux dieux. Venons aux écrits de nos sages modernes, et montrons par où ils sont une source de mal. Voici l’effet qu’ils produisent. Lorsque, pour prouver qu’il existe des dieux, nous en appelons, toi et moi, au soleil, à la lune, aux astres, à la terre, comme à autant de dieux et d’êtres divins, ceux qui se sont laissé séduire par la doctrine de ces nouveaux sages, nous répondent que tout cela n’est que de la terre et des pierres, incapables de prendre aucune part aux affaires humaines ; et ils savent envelopper leur opinion de raisons spécieuses.

CLINIAS.
Étranger, l’opinion que tu viens d’exposer serait pénible à entendre, ne fût-elle soutenue que par un seul ; combien plus doit-elle l’être, ayant pour elle un grand nombre de défenseurs !

L’ATHÉNIEN.
Eh bien ! que dirons-nous, et que faut-il que nous fassions ? Supposerons-nous qu’un de ces hommes impies, attaqués par notre législation, nous accuse d’une entreprise inouïe, parce que nous donnons pour fondement à nos lois l’existence des dieux, et produirons-nous nos moyens de défense ; ou bien, négligeant de nous justifier, reprendrons-nous la suite de nos lois, pour ne point donner à ce préambule plus d’étendue qu’aux lois elles-mêmes ? Aussi bien nous faudrait-il entrer dans de très longues discussions, si nous entreprenions de démontrer, avec l’étendue convenable, aux partisans de l’impiété la vérité des points sur lesquels ils nous demandent des explications, et si ensuite nous ne portions la loi qu’après leur avoir imprimé une crainte salutaire et inspiré de l’aversion pour tout ce qui en mérite.

CLINIAS.
Étranger, nous avons dit plusieurs fois et à peu d’intervalle que dans le sujet que nous traitons il ne fallait pas préférer la brièveté à la longueur. Personne, comme on dit, ne nous presse et ne nous poursuit. Ce serait donc une chose également ridicule et blâmable de choisir ici le plus court en laissant le meilleur. Il est d’une importance extrême d’établir le plus solidement possible ce que nous avançons, savoir, qu’il y a des dieux, qu’ils sont bons, et qu’ils aiment la justice infiniment plus que les hommes. Ce serait là le plus beau et le plus parfait préambule que nous pussions mettre à la tête de toutes nos lois. Ainsi ne nous rebutons point, et sans nous presser, efforçons-nous de tout notre pouvoir de traiter cette matière à fond, mettant en œuvre tous les moyens que nous pouvons avoir pour opérer la conviction.

L’ATHÉNIEN.
Tes paroles semblent une prière, tant tu y mets d’ardeur et d’insistance ; nous ne pouvons donc différer plus long-temps. Dis-moi, comment peut-on, sans indignation, se voir réduit à prouver l’existence des dieux ? On ne saurait s’empêcher de voir avec colère, de haïr même ceux qui ont été, et sont encore aujourd’hui la cause qui nous y force. Quoi ! après s’être montrés dociles aux leçons religieuses que dans leur enfance, encore sur le sein qui les nourrissait, ils recueillirent de la bouche de leurs nourrices et de leurs mères ; leçons pleines d’enchantement qui leur étaient données tantôt en badinant, tantôt d’un ton sérieux ; après avoir assisté, au milieu de l’appareil des sacrifices, aux prières de leurs parens, après avoir vu et suivi avec le plaisir naturel à leur âge, les cérémonies dont les sacrifices sont accompagnés, lorsque leurs parens offraient des victimes aux dieux avec la plus ardente piété, pour eux-mêmes et pour leurs enfans, et que leurs vœux et leurs supplications s’adressaient à ces mêmes dieux, d’une manière qui montrait combien était intime en eux la persuasion de leur existence ; eux qui savent ou qui voient de leurs yeux que les Grecs et tous les étrangers se prosternent et adorent les dieux au lever et au coucher du soleil et de la lune, dans toutes les situations heureuses ou malheureuses de leur vie, ce qui montre combien, loin de nier l’existence des dieux j tous ces peuples en sont convaincus, combien ils sont même éloignés d’en douter ; et maintenant au mépris de tant de leçons, sans avoir un seul motif raisonnable au jugement de tous ceux qui ont le bon sens le plus borné ; ils nous forcent à tenir le langage que nous leur tenons ! Qui pourrait consentir à instruire doucement de pareilles gens, et recommencer à leur enseigner qu’il existe des dieux ? Il faut toutefois essayer de leur parler de sang-froid, afin qu’il ne soit pas dit que parmi nous autres hommes, tandis que l’ivresse des passions fait déraisonner les uns, les autres déraisonnent aussi par l’indignation dont ils sont animés contre les premiers. Adressons donc à ceux qui ont ainsi corrompu leur intelligence, cette instruction paisible ; prenons à part un d entre eux, et, étouffant tout mouvement de colère, disons-lui avec douceur : Mon fils, tu es jeune ; le progrès de l’âge changera pour toi bien des choses, et tu en jugeras bien autrement qu’aujourd’hui. Attends donc jusqu’à ce moment pour te faire juge sur une question si importante. Ce que tu regardes maintenant comme de nulle conséquence, est en effet ce qu’il y a de plus important pour l’homme, je veux dire d’avoir sur la divinité des idées justes, d’où dépend sa bonne ou sa mauvaise conduite. Et d’abord je ne crains point qu’on m’accuse de mensonge, lorsque je te dirai à ce sujet une chose digne de remarque : ni toi, ni tes amis, vous n’êtes les premiers à avoir cette opinion sur les dieux : dans tous les temps il y a eu tantôt plus, tantôt moins de personnes attaquées de cette maladie. Là dessus je te dirai ce qui est arrivé à plusieurs : aucun de ceux qui dans leur jeunesse ont cru qu’il n’y avait point de dieux, n’a persisté jusqu’à la vieillesse dans cette opinion. A l’égard des deux autres erreurs, savoir, qu’il y a des dieux, mais qu’ils ne se mêlent point des affaires humaines, ou qu’ils s’en mêlent, mais, qu’il est aisé de les fléchir par des prières et des sacrifices, si quelques uns y ont persévéré jusqu’à la fin, la plupart ne l’ont pas fait. Si donc tu m’en crois, tu suspendras ton jugement sur tout cela, examinant si la chose est telle que tu penses, ou autrement, et tu consulteras là-dessus les autres, le législateur surtout. Durant tout cet intervalle ne sois point assez hardi pour te livrer à aucun sentiment impie contre les dieux. Car il est du devoir du législateur d’essayer dès aujourd’hui et dans la suite de t’instruire sur ce qu’il y a de vrai à cet égard.

CLINIAS.
Jusqu’ici, Étranger, tout me paraît bien dit.

L’ATHÉNIEN.
Cela est vrai, Mégille et Clinias. Mais nous nous sommes engagés, sans le savoir, dans une dispute d’une grande difficulté.

CLINIAS.
Quelle dispute ?

L’ATHÉNIEN.
Il est question d’une opinion qui passe aux yeux de bien des gens pour la plus sage de toutes.

CLINIAS.
Développe-nous ceci davantage.

L’ATHÉNIEN.
Quelques uns prétendent que toutes les choses qui existent, qui existeront ou qui ont existé, doivent leur origine, les unes à la nature, d’autres à l’art, d’autres au hasard.

CLINIAS.
N’ont-ils pas raison ?

L’ATHÉNIEN.
Il est du moins vraisemblable que des sages ne se trompent point. Suivons-les cependant à la trace, et voyons où ils arrivent en partant de ce principe.

CLINIAS.
Je le veux bien.

L’ATHÉNIEN.
Il y a toute apparence, disent-ils ^ que la nature et le hasard sont les auteurs de ce qu’il y a de plus grand et de plus beau dans l’univers, et que les objets inférieurs en grandeur et en beauté sont le produit de l’art, qui recevant des mains de la nature les premiers et les principaux ouvrages, s’en sert pour en former et fabriquer de moins parfaits, que nous nommons artificiels.

CLINIAS.
Comment dis-tu ?

L’ATHÉNIEN.
Je vais m’expliquer encore plus clairement. Selon eux, le feu, l’eau, la terre et l’air sont les productions de la nature et du hasard, et l’art n’y a aucune part : c’est de ces élémens entièrement privés de vie qu’ont été formés ensuite ces autres grands corps, le globe terrestre, le soleil, la lune, tous les astres ; ces premiers élémens, poussés çà et là au hasard chacun selon ses propriétés, étant venus à se rencontrer et à s’arranger ensemble, conformément à leur nature, le chaud avec le froid, le sec avec l’humide, le mou avec le dur ; et en général les contraires s’étant mêlés au hasard suivant les lois de la nécessité, c’est de ce mélange que se sont formées toutes les choses que nous voyons, le ciel entier avec tous les corps célestes, les animaux et les plantes, avec l’ordre des saisons que cette combinaison a fait éclore : le tout, disent-ils, non en vertu d’une intelligence, ni d’aucune divinité, ni des règles de l’art, mais uniquement par nature et par hasard. Né tardivement de tout cela, fils d’êtres mortels et mortel lui-même, l’art a donné longtemps après naissance à ces vains jouets qui ont à peine quelques traits de la vérité, et ne sont que des simulacres n’ayant de ressemblance qu’avec eux-mêmes : tels que les ouvrages qu’enfantent la peinture, la musique, et les autres arts qui concourent au même but. S’il est certains arts dont les productions soient plus sérieuses, ce sont ceux qui joignent leur action à celle de la nature, comme la médecine, l’agriculture et la gymnastique. La politique elle-même a très peu de chose de commun avec la nature et tient presque tout de l’art ; par cette raison la législation ne vient pas de la nature, mais de l’art, dont les ouvrages n’ont rien de vrai.

CLINIAS.
Comment cela ?

L’ATHÉNIEN.
Premièrement, mon cher ami, à l’égard des dieux, ils prétendent qu’ils n’existent point par nature, mais par art et en vertu de certaines lois, qu’ils sont différens dans les différens peuples, selon que chaque peuple s’est entendu avec lui-même en les établissant ; que le beau et le bien sont autres suivant la nature, et autres suivant la loi ; que pour ce qui est du juste, rien absolument n’est tel par nature ; mais que les hommes sont toujours partagés de sentimens et changent sans cesse d’idées à cet égard ; que ces nouvelles idées sont la mesure du juste à l’époque où elles apparaissent, tirant leur origine de l’art et des lois, et nullement de la nature. Telles sont, mes chers amis, les maximes que nos sages, soit dans la vie privée soit comme poètes, débitent à la jeunesse, soutenant que rien n’est plus juste que ce qu’on emporte par la force[2]. De là l’impiété se glisse dans le cœur des jeunes gens, lorsqu’ils viennent à se persuader qu’il n’existe point de dieux, tels que la loi prescrit d’en reconnaître. De là les séditions, chacun tendant de son côté vers l’état de vie conforme à la nature, lequel consiste au fond à se rendre supérieur aux autres par la force, et à secouer le joug de toute subordination établie par les lois.

CLINIAS.
Quelle doctrine, Étranger, tu viens de nous exposer ! Combien est funeste aux États et aux familles une jeunesse ainsi corrompue !

L’ATHÉNIEN.
Tu dis vrai, Clinias. Que crois-tu donc que doive faire le législateur en présence d’ennemis ainsi préparés depuis long-temps à le recevoir ? Suffit-il que debout, au milieu de la cité, il menace tous les citoyens s’ils ne reconnaissent l’existence des dieux et ne se les représentent tels que la loi les représente ; qu’il tienne le même langage sur le juste, l’honnête, en un mot sur les objets les plus importans et sur tout ce qui a rapport à la vertu et au vice, déclarant qu’il faut s’en former l’idée que le législateur en a donnée dans ses lois et s’y conformer dans la pratique ; suffit-il, dis-je, qu’il menace, si l’on refuse d’obéir aux lois, l’un de la mort, l’autre du fouet et de la prison : celui-ci de l’ignominie, celui-là de l’indigence et de l’exil, sans joindre à ses discours, en même temps qu’il promulguera ses lois, rien d’insinuant et de persuasif pour adoucir les esprits autant qu’il est possible ?

CLINIAS.
Point du tout, Étranger. Au contraire, s’il est un moyen de faire entrer, quelque peu que ce soit, ces vérités dans les esprits, il n^ faut pas que le législateur, pour peu qu’il mérite ce nom, j se rebute le moins du monde ; mais plutôt il doit, ^ comme l’on dit, prendre toute sorte de voix pour venir au secours de la loi antique, en prouvant l’existence des dieux et les autres points que tu as parcourus, et pour prendre le parti de la loi elle-même et de l’art, en montrant qu’ils n’existent pas moins par nature que la nature même, ‘ s’il est vrai que ce sont des productions de l’intelligence, comme tu semblés le dire avec raison et comme je le pense avec toi maintenant.

L’ATHÉNIEN.
Mais quoi, mon cher Clinias, malgré ton empressement, n’est-ce pas une entreprise épineuse d’accompagner ce qu’on destine ainsi à la multitude de raisonnemens qui d’ailleurs sont d’une longueur excessive ?

CLINIAS.
Quoi donc, Étranger ! nous nous sommes soumis à la nécessité de nous étendre si fort au long sur les banquets et la musique, et nous ne le ferions pas lorsqu’il est question des dieux et d’autres objets semblables ? Outre cela, il n’est rien dont une sage législation puisse tirer un plus grand avantage ; car la vérité qu’on écrit dans des lois, avec cette confiance qu’elle s’expliquera et se justifiera toujours, reste tout-à-fait muette. Si donc cette discussion présente d’abord quelque difficulté à ceux qui l’entendront, ce n’est pas ce qui doit alarmer ; les moins pénétrans pourront y revenir et l’étudier à plusieurs reprises ; et quelque longue qu’elle puisse être, si elle est utile, il n’est pas du tout raisonnable, il ne me paraît permis à personne d’alléguer cette longueur pour se dispenser d’établir de tout son pouvoir des vérités de cette importance.

MÉGILLE.
Il me semble, Étranger, que Clinias a raison.

L’ATHÉNIEN.
Oui, certes, Mégille ; faisons donc ce qu’il dit. Si le système que j’ai exposé n’était pas, pour ainsi dire, dans la bouche de tout le monde, il ne serait pas besoin d’y opposer des preuves touchant l’existence des dieux ; mais aujourd’hui on ne peut s’en dispenser. A quel autre donc convient-il plutôt qu’au législateur de venir au secours des lois les plus importantes que des hommes pervers s’efforcent de renverser ?

CLINIAS.
A personne.

L’ATHÉNIEN.
Réponds-moi donc encore, Clinias (car il faut que tu me secondes dans toute la suite de ce discours) : ne te semble-t-il pas que soutenir ce système, c’est soutenir en même temps que le feu, l’eau, la terre et l’air sont les choses premières, c’est leur donner le nom même de la nature, et prétendre que l’ame n’a existé qu’après eux et par eux ? Et non seulement il semble, mais c’est là en effet ce que ce système nous donne à entendre.

CLINIAS.
Sans contredit.

L’ATHÉNIEN.
Au nom de Jupiter, ne venons-nous pas de découvrir la source de toutes les opinions insensées où sont tombés ceux qui jusqu’à ce jour ont fait des recherches sur la nature ? Examine la chose avec la plus grande attention ; car ce ne serait pas un petit avantage pour notre cause, si nous pouvions montrer que les auteurs de ces systèmes impies, à la suite desquels tant d’autres ont marché, n’ont point raisonné juste, mais d’une manière très peu conséquente ; or je crois que la chose est ainsi.

CLINIAS.
Tu as raison, mais explique-nous en quoi ils se sont trompés.

L’ATHÉNIEN.
Nous allons, ce me semble, nous écarter de nos entretiens ordinaires.

CLINIAS.
Il n’y à point à balancer, Étranger. Je comprends que tu crains de t’écarter de notre sujet, qui est la législation, en entrant dans cette discussion ; mais s’il n’y a point d’autre moyen de justifier nos lois sur ce qu’elles disent des dieux, il faut bien, mon cher ami, en passer par là.

L’ATHÉNIEN.
Je vais donc entrer, puisqu’il le faut, dans cette discussion peu ordinaire. Les systèmes qui ont donné naissance à l’impiété ont renversé l’ordre des choses, en ôtant la qualité de premier principe à la cause première de la génération et de la corruption de tous les êtres, et en mettant avant elle ce qui n’existe qu’après elle : de là viennent leurs erreurs sur la vraie nature des dieux.

CLINIAS.
Je ne te comprends pas encore.

L’ATHÉNIEN.
Il me paraît, mon cher ami, que presque tous ces philosophes ont ignoré ce que c’est que l’ame et quelles sont ses propriétés. Ils n’ont pas vu qu’en tout le reste, et surtout quant à l’origine, elle est un des premiers êtres qui ait existé, qu’elle a été avant les corps, et qu’elle préside plus qu’aucune autre chose à leurs divers changemens et combinaisons. S’il en est ainsi, n’est-il pas nécessaire que tout ce qui a de l’affinité avec l’ame soit plus ancien que ce qui appartient au corps, l’ame elle-même étant antérieure au corps ?

CLINIAS.
Cela est nécessaire.

L’ATHÉNIEN.
Par conséquent et l’opinion, et la prévoyance, et l’intelligence, et l’art, et la loi ont existé avant la dureté, la mollesse, la pesanteur, la légèreté ; et les grands, les premiers ouvrages, comme aussi les premières opérations appartiennent à l’art ; toutes les productions de la nature, et la nature elle-même, selon la fausse idée qu’ils attachent à ce terme, sont postérieures et subordonnées à l’art et à l’intelligence.

CLINIAS.
Explique-toi.

L’ATHÉNIEN.
Je dis qu’ils ont tort d’entendre par le mot nature la génération des premiers êtres. Si l’on parvient à démontrer que l’ame est Je premier des êtres qui ont été engendrés, il suit que ce n’est ni le feu ni l’air ; or, on pourra dire avec toute sorte de raison que lame est au premier rang de l’être et que c’est là l’ordre établi par la nature, si on démontre que l’ame est antérieure au corps ; c’est là le point de la question.

CLINIAS.
Tu dis très vrai.

L’ATHÉNIEN.
Mettons-nous donc en devoir de prouver cette vérité.

CLINIAS.
Sans doute.

L’ATHÉNIEN.
Avant toutes choses, tenons-nous en garde contre certains sophismes trompeurs, qui, sous l’attrait de la nouveauté, pourraient nous séduire, nous autres vieillards, et, après s’être échappés de nos mains, nous couvriraient de ridicule, en nous faisant passer pour des téméraires qui tentent les plus hautes entreprises et succombent sous les plus petites. Voyez donc ce que nous avons à faire. S’il s’agissait, pour nous trois, de passer à gué un fleuve rapide, et qu’étant le plus jeune d’entre nous et ayant déjà passé plusieurs rivières semblables, je vous disse qu’il est à propos que, vous laissant en sûreté sur les bords, j’entre le premier dans l’eau, que je sonde s’il y a quelque endroit guéable pour des vieillards comme vous, que je voie, en un mot, ce qui en est, et que, si je juge que vous puissiez passer, je vous appelle et vous serve de guide à raison de mon expérience ; qu’au contraire, si le gué me paraît impraticable, je prenne sur moi le danger de l’essai : je ne vous proposerais rien que de raisonnable. Or, c’est le cas où nous sommes. La discussion qu’il s’agit d’instituer est entraînante, et peut-être n’êtes-vous pas assez forts pour vous y engager. Il est à craindre qu’elle ne vous fasse tourner la tête, et ne vous jette dans le plus grand embarras, avec un torrent d’interrogations auxquelles vous n’êtes point exercés à répondre, et que vous souffriez de cette situation pénible qui ne vous convient pas. Voici donc le parti que je crois devoir prendre. Je m’interrogerai d’abord moi-même et je répondrai : cependant vous écouterez en toute sûreté. Je poursuivrai toute cette dispute jusqu’à ce que je sois arrivé à ce que je veux démontrer, que l’ame est plus ancienne que le corps.

CLINIAS.
Je trouve cet expédient admirable : exécute la chose comme tu viens de dire.

L’ATHÉNIEN.
Si jamais nous avons eu besoin d’invoquer la Divinité, c’est surtout en ce moment : implorons donc de toutes nos forces le secours des dieux pour en démontrer l’existence, et nous attachant à leur protection comme à une ancre sûre, embarquons-nous dans la dispute présente. Écoutez ce que je crois pouvoir répondre de plus solide aux questions suivantes. Si l’on me demande : Étranger, tout est-il en repos, et rien en mouvement ? ou bien, est-ce tout le contraire ? ou enfin les choses sont-elles les unes en mouvement, les autres en repos ? Je réponds qu’une partie est en mouvement, et l’autre partie en repos. Mais n’est-ce point dans quelque espace qu’elles sont les unes en repos, les autres en mouvement ? Sans doute. N’y a-t-il point des corps qui se meuvent sans changer de place, et d’autres qui en changent ? Apparemment, répondrons-nous, que par les corps qui se meuvent sans changer de place, tu entends ceux dont le centre demeure immobile, comme l’on dit de certains cercles qu’ils sont en repos, quoique leur circonférence tourne. Oui. Nous comprenons que dans cette révolution circulaire, le même mouvement fait tourner en même temps le plus grand cercle et le plus petit, se communiquant dans une certaine proportion aux grands et aux petits cercles, augmentant ou diminuant suivant le même rapport : ce qui est la source de plusieurs phénomènes merveilleux, la même force motrice imprimant en même temps aux grands cercles et aux petits une vitesse et une lenteur proportionnée, ce qu’on serait tenté de regarder comme impossible. Tu as raison. Par les corps qui changent de place en se mouvant, il me paraît que tu entends ceux qu’un mouvement de translation fait passer sans cesse d’un lieu à un autre, et qui tantôt n’ont qu’un même centre pour base de leur mouvement, tantôt en ont plusieurs, parce qu’ils roulent ça et là dans l’espace. Tu dis aussi que dans le choc des corps, ceux qui sont en mouvement se divisent en rencontrant ceux qui sont en repos ; qu’au contraire s’ils sont poussés l’un vers l’autre, partis de points opposés et tendant à un même point, ils s’unissent et ne font qu’un seul corps qui prend alors un mouvement composé. Je conviens que les choses sont en effet telles que tu dis. Tu conviens aussi que les corps s’augmentent par la composition et diminuent par la division, autant de temps qu’ils conservent leur forme constitutive, et qu’ils périssent par l’une et par l’autre lorsqu’ils viennent à perdre cette forme. A quel signe reconnaît-on la génération des corps ? Il est évident que c’est lorsqu’un élément ayant reçu une première augmentation, passe à une seconde, et de celle-là à une troisième, après laquelle il devient sensible pour ce qui est capable de sensation. C’est par ces sortes de transformations et de passages d’un mouvement à l’autre que tout se fait dans l’univers. Chaque chose existe véritablement, tant que sa forme primitive demeure ; et lorsqu’elle a passé à une autre forme, elle est entièrement corrompue. Ne venons-nous pas d’énumérer les points de vue généraux sous lesquels se présente le mouvement à l’exception de deux ?

CLINIAS.
Quels sont-ils ?

L’ATHÉNIEN.
Ceux-là mêmes, mon cher ami, sur lesquels roule toute la discussion présente.

CLINIAS.
Parle plus clairement.

L’ATHÉNIEN.
N’est-ce point l’ame qui en est le sujet ?

CLINIAS.
Oui.

L’ATHÉNIEN.
Distinguons donc encore deux mouvemens : l’un des substances qui peuvent communiquer leur mouvement à d’autres, mais qui n’ont jamais la force de se mouvoir d’elles-mêmes ; l’autre des substances qui se meuvent toujours elles mêmes et ont la vertu de mettre en mouvement d’autres substances par la composition ou la division, l’augmentation ou la diminution, la génération ou la corruption.

CLINIAS.
J’y consens.

L’ATHÉNIEN.
Ainsi nous compterons pour la neuvième espèce de mouvement, celui des substances qui communiquent sans cesse le mouvement à d’autres, et changent elles-mêmes par le mouvement qu’elles reçoivent d’ailleurs ; et pour la dixième espèce, celui des substances qui se meuvent elles-mêmes et les autres choses ; mouvement qui s’accommode également de l’état actif et de l’état passif, et qu’on peut véritablement appeler le principe de tous les changemens et de tous les mouvemens qu’il y a dans cet univers.

CLINIAS.
Sans contredit.

L’ATHÉNIEN.
Laquelle de ces dix espèces de mouvemens devons-nous mettre au dessus de toutes les autres, comme étant incomparablement plus puissante et plus active ?

CLINIAS.
Il est incontestable que l’espèce qui tient d’elle-même la force de se mouvoir l’emporte infiniment, et que les autres sont bien loin derrière elle.

L’ATHÉNIEN.
Tu as raison. Mais ne faut-il pas rectifier une ou deux choses que nous avons mal énoncées ?

CLINIAS.
Quelles choses ?

L’ATHÉNIEN.
Nous nous sommes mal exprimés en disant que cette espèce est la dixième.

CLINIAS.
Pourquoi ?

L’ATHÉNIEN.
La raison nous apprend qu’elle est avant toutes les autres pour l’existence et la puissance. Après celle-ci et au second rang vient celle que nous avons comptée mal à propos pour la neuvième.

CLINIAS.
Comment cela ?

L’ATHÉNIEN.
Le voici. Lorsqu’une chose produit du changement dans une autre, celle-ci dans une troisième, et ainsi de suite, peut-on dire qu’il y a parmi ces choses un premier moteur ? Comment ce qui est mu par un autre serait-il le principe du changement ? Cela est impossible. Mais lorsqu’un moteur qui ne doit son mouvement qu’à lui-même, cause du changement dans une autre chose, celle-ci encore dans une autre, et que le mouvement se communique ainsi à une infinité de substances ; ont-ils un autre principe que le changement opéré dans cette substance qui a la faculté de se mouvoir elle-même ?

CLINIAS.
Très bien ; on ne peut se dispenser de convenir de tout cela.

L’ATHÉNIEN.
Faisons-nous encore cette question-ci, et essayons d’y répondre comme aux précédentes. Si, comme l’osent avancer la plupart de ceux à qui nous avons affaire, toutes les choses existaient ensemble d’une manière quelconque dans un parfait repos, par où le mouvement devrait-il nécessairement commencer ?

CLINIAS.
Par ce qui se meut de soi-même, étant évident que rien ne peut les faire changer d’état avant ce moment, puisque avant son action il n’arrive aucun changement dans tout le reste.

L’ATHÉNIEN.
Nous dirons donc que le principe de tous les mouvemens, soit passés dans ce qui est maintenant en repos, soit actuels dans ce qui se meut, le principe qui a la vertu de se mouvoir, appartient nécessairement au changement le plusancien et le plus puissant de tous ; et nous mettrons au second rang le changement qui, ayant sa cause hors de soi, imprime le mouvement à d’autres choses.

CLINIAS.
Rien de plus vrai.

L’ATHÉNIEN.
Puisque nous sommes parvenus à ce point, répondons à ceci.

CLINIAS.
A quoi ?

L’ATHÉNIEN.
Si la première espèce de mouvement se rencontre dans une substance quelconque terrestre, aqueuse, ignée, simple ou composée, comment, dirons-nous que cette substance est affectée ?

CLINIAS.
Ne me demandes-tu pas si nous dirons de cette substance qu’elle est vivante, lorsqu’elle se meut ainsi d’elle-même ?

L’ATHÉNIEN.
Oui.

CLINIAS.
Nous dirons qu’elle vit ; qui pourrait en douter ?

L’ATHÉNIEN.
Mais quoi ? lorsque nous voyons des substances animées, ne faut-il pas reconnaître que le principe de la vie en elles est l’ame ?

CLINIAS.
Ce ne peut être autre chose.

L’ATHÉNIEN.
Au nom de Jupiter, sois attentif : ne voudrais-tu pas concevoir trois choses à l’égard de chaque être ?

CLINIAS.
Comment dis-tu ?

L’ATHÉNIEN.
L’une est sa substance ; l’autre la définition de sa substance ; la troisième son nom ; et sur chaque chose il y a deux questions à faire.

CLINIAS.
Comment, deux questions ?

L’ATHÉNIEN.
Quelquefois on propose le nom de la chose, et on en demande la définition ; d’autres fois on en propose la définition, et on en veut savoir le nom. Vois si ce n’est point ceci que nous voulons dire.

CLINIAS.
Quoi ?

L’ATHÉNIEN.
Le double se trouve en bien des choses, entre autres dans le nombre : en tant que nombre, son nom est pair ; et sa définition un nombre divisible en deux parties égales.

CLINIAS.
Oui.

L’ATHÉNIEN.
C’est cela même que je veux dire. Or n’est-ce pas la même chose que nous désignons de deux manières, soit qu’on nous en demande la définition et que nous en disions le nom, ou qu’on nous en demande le nom et que nous en donnions la définition, le même nombre étant également désigné par son nom, qui est pair, et par sa définition qui est un nombre divisible en deux parties égales ?

CLINIAS.
Sans doute.

L’ATHÉNIEN.
Quelle est maintenant la définition de ce qu’on appelle ame ? En est-il une autre que celle qu’on vient de donner ? Une substance qui a la faculté de se mouvoir elle-même.

CLINIAS.
Quoi ! tu dis que la définition de cette substance à qui nous donnons tous le nom d’ame, est de se mouvoir elle-même ?

L’ATHÉNIEN.
Oui, je le soutiens ; et si cela est vrai, n’avons-nous pas pleinement démontré que l’ame est la même chose que le premier principe de la génération et du mouvement, de la corruption et du repos dans tous les êtres passés, présens et à venir, puisque nous avons vu qu’elle est la cause de tout changement et de tout mouvement en tout ce qui existe ? Désirons-nous quelque autre preuve ?

CLINIAS.
Non : il a été démontré très suffisamment que l’ame est le plus ancien de tous les êtres et le principe du mouvement.

L’ATHÉNIEN.
N’est-il pas vrai que le mouvement produit par une cause étrangère dans une substance où l’on n’aperçoit rien qui se meuve de soi-même, ce mouvement n’étant autre chose que le changement d’un corps réellement inanimé, doit être mis au second degré, et même autant de degrés que l’on voudra au dessous du premier ?

CLINIAS.
J’en conviens.

L’ATHÉNIEN.
Nous nous sommes donc exprimés avec exactitude et propriété comme avec une vérité parfaite, en disant que l’ame a existé avant le corps, qu’elle a autorité sur le corps qui vient après elle pour la dignité et l’ordre d’existence, et lui est naturellement soumis.

CLINIAS.
Rien de plus vrai.

L’ATHÉNIEN.
Or, nous nous souvenons d’avoir accordé tout à l’heure, qu’une fois prouvé que l’ame est antérieure au corps y nous conclurions que ce qui appartient à lame est antérieur à ce qui appartient au corps.

CLINIAS.
Je m’en souviens.

L’ATHÉNIEN.
Par conséquent les caractères, les mœurs, les volontés, les raisonnemens, les opinions vraies, la prévoyance et la mémoire ont existé avant la longueur, la largeur, la profondeur et la force des corps, puisque l’ame elle-même a existé avant le corps.

CLINIAS.
C’est une conséquence nécessaire.

L’ATHÉNIEN.
N’est-ce pas une nécessité après cela d’avouer que l’ame est le principe du bien et du mal, de l’honnête et du déshonnête, du juste et de l’injuste, et de tous les autres contraires, si nous la reconnaissons pour la cause de tout ce qui existe ?

CLINIAS.
Assurément.

L’ATHÉNIEN.
Ne faut-il pas convenir encore que l’ame qui habite en tout ce qui se meut et en gouverne les mouvemens, régit aussi le ciel ?

CLINIAS.
Oui.

L’ATHÉNIEN.
Cette ame est-elle unique ou y en a-t-il plusieurs ? Je réponds pour vous deux qu’il y en a plus d’une : n’en mettons pas moins de deux, l’une bienfaisante, l’autre qui a le pouvoir de faire du mal.

CLINIAS.
C’est parfaitement bien dit.

L’ATHÉNIEN.
Soit. L’ame gouverne donc tout ce qui est au ciel, sur la terre et dans la mer par les mouvemens qui lui sont propres, et que nous appelons volonté, attention, prévoyance, délibération, jugement vrai ou faux, joie, tristesse, confiance, crainte, aversion, amour, et par les autres mouvemens semblables qui sont les premières causes efficientes, et qui, dirigeant les mouvemens des corps comme autant de causes secondes, produisent en toutes choses l’accroissement ou la diminution, la composition ou la division, et les qualités qui en résultent comme le chaud, le froid, la pesanteur, la légèreté, la dureté, la mollesse, le blanc, le noir, l’âpre, le doux et l’amer. L’ame, qui est une divinité, appelant toujours à son secours une autre divinité, l’intelligence, pour opérer ces divers mouvemens, gouverne alors toutes choses avec sagesse, et les conduit au vrai bonheur ; mais le contraire arrive lorsqu’elle prend conseil de l’extravagance. Conviendrons-nous de la vérité de tout ceci ? ou douterons-nous encore si les choses ne se passent point autrement ?

CLINIAS.
Nullement.

L’ATHÉNIEN.
Mais quelle ame pensons-nous qui gouverne le ciel, la terre et tout cet univers ? est-ce l’ame qui a la sagesse et la bonté, ou celle qui n’a ni l’une ni l’autre ? Voulez-vous que nous répondions à cette question de la manière suivante ?

CLINIAS.
Comment ?

L’ATHÉNIEN.
S’il est vrai, dirons-nous, que les mouvemens et les révolutions du ciel et de tous les corps célestes ressemblent essentiellement au mouvement de l’intelligence, à ses procédés et à ses raisonnemens ; si c’est la même marche de part et d’autre, on en doit conclure évidemment que l’ame pleine de bonté gouverne cet univers, et que c’est elle qui le conduit comme elle le fait.

CLINIAS.
Fort bien.

L’ATHÉNIEN.
Et qu’au contraire c’est la mauvaise, si dans ce monde tout porte un caractère de déraison et de désordre.

CLINIAS.
Cela est encore certain.

L’ATHÉNIEN.
Quelle est donc la nature du mouvement de l’intelligence ? Cette question, mes chers amis, est difficile pour quiconque veut y répondre sagement. C’est pourquoi il est juste que je me joigne maintenant à vous pour en trouver la réponse.

CLINIAS.
Tu as raison.

L’ATHÉNIEN.
Gardons-nous bien en répondant d’imiter ceux qui, pour avoir regardé fixement le soleil, sont au milieu des ténèbres en plein midi. Ne portons pas nos regards sur l’intelligence comme si nous pouvions la voir et la connaître parfaitement avec des yeux mortels ; il est plus sûr pour nous de les fixer sur son image.

CLINIAS.
De quelle image parles-tu ?

L’ATHÉNIEN.
Prenons pour son image, parmi les dix mouvemens dont il a été fait mention, celui qui a de l’affinité avec le mouvement de l’intelligence. Je vais vous le rappeler, et puis je ferai la réponse pour nous tous.

CLINIAS.
Ce sera très bien.

L’ATHÉNIEN.
De tout ce qui a été dit alors, nous avons retenu du moins ceci, que de tous les êtres de cet univers, les uns sont en mouvement, les autres en repos.

CLINIAS.
Oui.

L’ATHÉNIEN.
Et qu’entre les corps qui se meuvent, les uns se meuvent sans changer de place, les autres passent d’un lieu à un autre.

CLINIAS.
Encore.

L’ATHÉNIEN.
De ces deux mouvemens celui qui se fait dans la même place doit nécessairement tourner autour d’un centre, à l’imitation de ces cercles qu’on travaille sur le tour, et avoir toute l’affinité et la ressemblance possible avec le mouvement circulaire de l’intelligence.

CLINIAS.
Comment cela, je te prie ?

L’ATHÉNIEN.
On ne nous accusera jamais de ne pas savoir faire dans nos discours de belles comparaisons propres à représenter les objets si nous disons que le mouvement de l’intelligence, et celui qui se fait dans une même place, semblables au mouvement d’une sphère sur le tour, s’exécutent selon les mêmes règles, de la même manière, dans le même lieu, gardant toujours les mêmes rapports tant à l’égard du centre que des parties environnantes, selon la même proportion et le même ordre.

CLINIAS.
A merveille.

L’ATHÉNIEN.
Par la raison contraire, le mouvement qui ne se fait jamais de la même manière, suivant les mêmes règles, dans la même place ; qui n’a ni centre fixe, ni aucun rapport constant, avec les corps environnans, en un mot qui est sans règle, sans ordre, sans uniformité, ressemble très bien au mouvement de l’extravagance.

CLINIAS.
Rien n’est plus vrai.

L’ATHÉNIEN.
A. présent il n’est pas difficile de répondre d’une manière précise que, puisque l’ame imprime à tout l’univers le mouvement circulaire, il faut dire de toute nécessité que les révolutions célestes sont conduites et réglées ou par la bonne ame ou par la mauvaise.

CLINIAS.
Étranger, sur ce qui vient d’être dit, je ne crois pas qu’il soit permis de penser autre chose, sinon qu’une ou plusieurs âmes possédant toutes les perfections président aux mouvemens du ciel.

L’ATHÉNIEN.
Tu es fort bien entré dans ma pensée, mon cher Clinias. Donne encore quelque attention à ce qui suit.

CLINIAS.
De quoi s’agit-il ?

L’ATHÉNIEN.
Si l’ame meut tout le ciel, n’est-elle pas le principe des révolutions du soleil, de la lune et de chaque astre en particulier ?

CLINIAS.
Sans doute.

L’ATHÉNIEN.
Raisonnons sur un de ces astres, de manière que ce que nous en dirons puisse s’appliquer à tous les autres.

CLINIAS.
Sur lequel ?

L’ATHÉNIEN.
Sur le soleil. Tout homme voit le corps de cet astre, mais personne n’en voit l’ame ; non plus que celle d’aucun animal vivant ou mort. Mais il y a toute raison de croire que cette espèce de substance est de nature à ne pouvoir être saisies par aucun de nos sens corporels, et qu’elle n’est visible qu’aux yeux de l’esprit. Essayons donc par la seule intelligence et la pensée de nous en former cette idée.

CLINIAS.
Quelle idée ?

L’ATHÉNIEN.
Si c’est une ame qui dirige les mouvemens du soleil, nous ne pouvons guère nous tromper en assurant qu’elle le fait d’une de ces trois manières.

CLINIAS.
Quelles sont-elles ?

L’ATHÉNIEN.
Ou bien elle est au dedans de ce corps rond que nous voyons, et elle le transporte partout, comme notre ame transporte notre corps : ou bien se donnant à elle-même un corps étranger, soit de feu, soit de quelque substance aérienne, ainsi que quelques uns le prétendent, elle se sert de ce corps pour pousser de force celui du soleil ; ou enfin dégagée elle-même de tout corps, elle dirige le soleil par d’autres pouvoirs tout-à-fait admirables.

CLINIAS.
Oui.

L’ATHÉNIEN.
C’est une nécessité que l’ame gouverne l’univers, en s’y prenant d’une de ces trois manières. Mais cette ame supérieure au soleil, soit que le conduisant comme \m char, elle distribue la lumière aux hommes, soit qu’elle agisse sur lui par une impulsion extérieure, de quelque façon enfin et par quelque voie que cela se fasse, tout homme doit la regarder comme une divinité, n’est-il pas vrai ?

CLINIAS.
Sans contredit, à moins qu’on ne soit parvenu au comble de la folie.

L’ATHÉNIEN.
Quel autre langage tiendrons-nous par rapport aux autres astres, à la lune, aux années, aux mois et aux saisons, sinon que, puisqu’une seule ame ou plusieurs, excellentes en tout genre de perfection, sont, comme nous l’avons vu, la cause de tout cela, il faut dire que ce sont autant de dieux, soit qu’elles habitent dans des corps, et que sous la forme d’animaux elles règlent tout ce qui se passe au ciel, soit qu’elles s’y prennent d’une autre façon ? Je vous le demande maintenant, peut-on convenir de ces choses et ne pas reconnaître que l’univers est plein de dieux ?

CLINIAS.
Non, Étranger, personne n’est assez insensé pour cela.

L’ATHÉNIEN.
Terminons donc ici, Mégille et Clinias, notre dispute contre ceux qui jusqu’ici n’ont voulu admettre aucune divinité, après leur avoir marqué les bornes dans lesquelles ils doivent se tenir pour nous répondre.

CLINIAS.
Quelles bornes ?

L’ATHÉNIEN.
Il faut qu’ils nous montrent que nous avons tort de dire que l’ame est le principe de la génération de toutes choses et qu’ils détruisent ainsi toutes les autres conséquences qui suivent de là : ou s’ils sont hors d’état de raisonner là-dessus mieux que nous, que se rendant à nos raisons ils vivent désormais persuadés de l’existence des dieux. Voyons donc si ce qui a été dit suffit pour réfuter ceux qui nient que les dieux existent, ou s’il y manque encore quelque chose.

CLINIAS.
Il n’y a rien absolument à désirer, Étranger.

L’ATHÉNIEN.
Ainsi, demeurons-en là sur ce point. Venons à celui qui, en reconnaissant l’existence des dieux, s’imagine qu’ils ne prennent aucun intérêt à ce qui se passe ici-bas, et instruisons-le. O mon fils, lui dirons-nous, tu crois que les dieux existent parce qu’il y a peut-être entre leur nature et la tienne une parenté divine, qui te porte à les honorer et à les reconnaître. Mais tu te jettes dans l’impiété à la vue de la prospérité qui couronne les entreprises publiques et particulières des hommes injustes et méchans, prospérité qui dans le fond n’a rien de réel, mais que l’on s’exagère contre toute raison, et que les poètes et mille autres ont célébrée à l’envi dans leurs ouvrages. Peut-être encore qu’ayant vu des impies parvenir heureusement au terme de la vieillesse, laissant après eux les enfans de leurs enfans dans les postes les plus honorables, ce spectacle a jeté le trouble dans ton ame. Tu auras entendu parler, ou tu auras été spectateur d’un grand nombre d’actions impies et criminelles, qui ont servi à quelques uns de degrés pour s’élever de la plus basse condition jusqu’aux plus hautes dignités et même jusqu’à la tyrannie. Alors, je le vois bien, ne voulant pas, à cause de cette affinité qui t’unit aux dieux, les accuser d’être les auteurs de ces désordres, mais poussé par des raisonnemens insensés, comme tu ne pouvais exhaler ton indignation contre les dieux, tu en es venu à dire qu’à la vérité ils existent, mais qu’ils méprisent les affaires humaines et ne daignent pas s’en occuper. Pour empêcher que ce sentiment impie ne fasse en toi de plus grands progrès, dans le cas où nous pourrions les arrêter par la sainteté de nos discours, nous allons essayer de joindre les réflexions suivantes aux raisons par lesquelles nous avons prouvé l’existence des dieux à celui qui la niait. Quant à vous, Mégille et Clinias, vous vous ; chargerez de répondre pour le jeune homme, comme vous avez déjà fait ; et moi, s’il se présente quelque difficulté embarrassante, je vous prendrai, comme tout à l’heure, et vous passerai à l’autre bord.

CLINIAS.
Fort bien : fais ce que tu dis ; de notre côté, nous te seconderons de tout notre pouvoir.

L’ATHÉNIEN.
Mais il ne sera peut-être pas difficile de montrer à notre adversaire que les soins des dieux ne s’étendent pas moins aux petites choses qu’aux plus grandes. Il a entendu, puisqu’il était avec nous, ce qui a été dit sur les dieux, qu’étant bons et éminens en tout genre de perfection, ils sont chargés d’une manière très spéciale du gouvernement de l’univers.

CLINIAS.
Oui, il l’a entendu avec beaucoup d’attention.

L’ATHÉNIEN.
Maintenant que nos adversaires examinent avec nous de quelles perfections nous prétendons parler lorsque nous reconnaissons que les dieux sont parfaits. Réponds-moi : la tempérance, l’intelligence ne les attribuons-nous pas à la vertu, et les qualités contraires au vice ?

CLINIAS.
Sans doute.

L’ATHÉNIEN.
Et le courage à la vertu, et la lâcheté au vice ?

CLINIAS.
Oui.

L’ATHÉNIEN.
De ces qualités, les unes ne sont-elles pas déshonnêtes et les autres honnêtes ?

CLINIAS.
Nécessairement.

L’ATHÉNIEN.
Ne conviendrons-nous pas aussi que ces vices sont l’apanage particulier de notre nature, mais qu’ils ne sauraient être en aucune manière le partage des dieux ?

CLINIAS.
Il n’est personne qui n’en tombe d’accord.

L’ATHÉNIEN.
Mais quoi ! mettrons-nous au nombre des vertus de l’ame, la négligence, la paresse, la mollesse ? Qu’en dis-tu ?

CLINIAS.
Comment le pourrait-on ?

L’ATHÉNIEN.
Les rangerons-nous plutôt parmi les vices ?

CLINIAS.
Oui.

L’ATHÉNIEN.
Nous mettrons donc les qualités contraires dans le rang contraire.

CLINIAS.
Certainement.

L’ATHÉNIEN.
Celui qui se laisse aller à la mollesse, à la négligence, à la paresse, ne serait-il pas aux yeux de nous tous tel que celui que le poète compare très bien aux frelons oisifs[3] ?

CLINIAS.
La comparaison est juste.

L’ATHÉNIEN.
Gardons-nous donc de dire que Dieu a des qualités qu’il ne peut s’empêcher de haïr ; et ne souffrons pas qu’on tienne un pareil langage.

CLINIAS.
Non, certes ; et quel moyen de le souffrir ?

L’ATHÉNIEN.
Mais si quelqu’un, à qui la conduite et l’administration de certaines affaires convient plus qu’à tout autre, ne donnait ses soins qu’aux grandes et négligeait les petites, quelle raison pourrions-nous alléguer qui nous autorisât à l’approuver ? Examinons la chose de cette manière. N’est-il pas vrai que quiconque agirait de la sorte, homme ou dieu, ne pourrait avoir que l’un de ces deux motifs ?

CLINIAS.
Quels motifs ?

L’ATHÉNIEN.
Ou bien il serait dans la persuasion que la négligence des petites choses n’intéresse en rien la bonne administration générale, ou convaincu des suites fâcheuses de cette négligence, il s’y laisserait aller par indolence et par mollesse. La négligence peut-elle avoir une autre cause ? Car lorsqu’il y a une véritable impuissance de pourvoir à tout, on n’appelle point alors du nom de négligence le manque de soin pour quelques affaires que ce soit, grandes ou petites, de la part d’un dieu ou d’un homme qui ne saurait y suffire.

CLINIAS.
Non, sans doute.

L’ATHÉNIEN.
A présent, que les deux adversaires qui nous restent, et qui tout en reconnaissant l’existence des dieux prétendent, l’un qu’il est aisé de les fléchir, l’autre qu’ils négligent les petites choses, répondent à ce que nous leur proposons tous trois. Premièrement, avouez-vous que les dieux connaissent, voient, entendent tout, et que rien de ce qui tombe sous les sens ou sous l’intelligence ne peut leur échapper ? La chose est-elle ainsi, selon vous ? parlez.

CLINIAS.
Oui.

L’ATHÉNIEN.
Avouez-vous en outre qu’ils réunissent en eux toute la puissance des êtres mortels et immortels ?

CLINIAS.
Gomment se refuseraient-ils à un tel aveu ?

L’ATHÉNIEN.
Nous sommes d’ailleurs convenus tous cinq que les dieux sont bons et parfaits de leur nature.

CLINIAS.
Oui, certes.

L’ATHÉNIEN.
Mais s’ils sont tels que nous les reconnaissons, n’est-il point absurde de dire après cela qu’ils font quoi que ce soit avec indolence et avec mollesse ? Car la paresse naît en nous de la lâcheté, et l’indolence de la paresse et de la mollesse.

CLINIAS.
Tu dis la vérité.

L’ATHÉNIEN.
Donc aucun dieu n’est négligent par paresse et par indolence, puisque nul dieu n’est susceptible de lâcheté.

CLINIAS.
On ne peut parler mieux.

L’ATHÉNIEN.
S’il est vrai par conséquent que, dans le gouvernement de cet univers, les dieux négligent les petites choses, il faut supposer, qu’ils croyent qu’il n’est aucunement besoin qu’ils s’en mêlent, ou bien il faut dire qu’ils sont persuadés du contraire : il n’y a point de milieu.

CLINIAS.
Non.

L’ATHÉNIEN.
Eh bien, mon cher ami, aimes-tu mieux dire que les dieux ignorent que leurs soins doivent s’étendre à tout, et que leur négligence a sa source dans cette ignorance ; ou que, connaissant que leurs soins sont nécessaires à tout, ils refusent de les donner, semblables à ces hommes méprisables qui, sachant qu’il y a quelque chose de mieux à faire que ce qu’ils font, ne le font pas par amour du plaisir et par crainte de la douleur ?

CLINIAS.
Comment cela pourrait-il être ?

L’ATHÉNIEN.
Les affaires humaines ne se rapportent-elles point à la nature animée, et l’homme n’est-il pas celui de tous les êtres animés qui honore davantage la divinité ?

CLINIAS.
Il paraît que oui.

L’ATHÉNIEN.
Or, nous soutenons que tous les êtres mortels n’appartiennent pas moins aux dieux que l’univers entier.

CLINIAS.
Assurément.

L’ATHÉNIEN.
Qu’on dise après cela tant qu’on voudra que «os affaires sont petites ou grandes aux yeux des dieux ; il serait contre toute vraisemblance, dans l’un et l’autre cas, que nos maîtres, étant très attentifs et très parfaits, ne prissent aucun soin de nous. Car faisons encore une autre réflexion.

CLINIAS.
Sur quoi ?

L’ATHÉNIEN.
Par rapport à l’exercice de nos sens et de nos facultés, n’avez-vous pas remarqué que ce qui est aisé ou difficile pour les sens est tout le contraire pour les facultés.

CLINIAS.
Que veux-tu dire ?

L’ATHÉNIEN.
Je veux dire qu’il est plus difficile de voir les petits objets, d’entendre les petits sons que les grands ; et qu’au contraire il est plus aisé pour tout homme de porter, d’embrasser, d’administrer de petites choses et en petit nombre, que de grandes et beaucoup.

CLINIAS.
Sans comparaison.

L’ATHÉNIEN.
Si un médecin, chargé spécialement de traiter un malade qu’il peut et veut guérir, s’appliquait à la guérison des grandes douleurs sans se mettre en peine des douleurs partielles et légères, réussirait-il à lui rendre la santé ?

CLINIAS.
Non.

L’ATHÉNIEN.
Il en est de même à l’égard des pilotes, des généraux d’armée, des économes, des hommes d’état, en un mot de tous ceux qui sont chargés d’une administration quelconque ; ils ne sauraient négliger les objets qui sont petits et en petit nombre sans faire tort aux plus importans ; car, comme disent les architectes, les grandes pierres ne s’arrangent jamais bien sans les petites.

CLINIAS.
Cela est vrai.

L’ATHÉNIEN.
Ne faisons donc pas cette injure à Dieu de le mettre au dessous des ouvriers mortels ; et tandis que ceux-ci, ‘ à proportion qu’ils excellent dans leur art, s’appliquent aussi davantage à finir et à perfectionner, par les seuls moyens de cet art^ toutes les parties de leurs ouvrages, soit grandes soit petites ; ne disons pas que Dieu, qui est très sage, qui veut et peut prendre soin de tout, néglige les petites choses auxquelles il lui est plus aisé de pourvoir, comme pourrait faire un ouvrier indolent ou lâche, rebuté par le travail, et qu’il ne donne son attention qu’aux grandes.

CLINIAS.
N’adoptons jamais, Étranger, de pareils jugemens sur les dieux : de telles pensées ne sont pas moins impies que contraires à la vérité.

L’ATHÉNIEN.
Il me semble que nous avons poussé assez loin la dispute contre celui qui se plaît à accuser les dieux de négligence.

CLINIAS.
Oui.

L’ATHÉNIEN.
En le contraignant par nos raisons de reconnaître qu’il a tort de tenir un tel langage. Mais il me paraît qu’il est encore besoin d’employer certains discours propres à gagner son cœur.

CLINIAS.
Quels discours, s’il te plaît ?

L’ATHÉNIEN.
Persuadons à ce jeune homme que celui qui prend soin de toutes choses, les a disposées pour la conservation et le bien de l’ensemble ; que chaque partie n’éprouve ou ne fait que ce qu’il lui convient de faire ou d’éprouver ; qu’il a commis des êtres pour veiller sans cesse sur chaque individu jusqu’à la moindre de ses actions ou de ses affections, et porter la perfection jusque dans les derniers détails. Toi-même, chétif mortel, tout petit que tu es, tu entres pour quelque chose dans l’ordre général, et tu t’y rapportes sans cesse. Mais tu ne vois pas que toute génération se fait en vue du tout, afin qu’il vive d’une vie heureuse ; que l’univers n’existe pas pour toi, mais que tu existes toi-même pour l’univers. Tout médecin, tout artiste habile dirige toutes ses opérations vers un tout et tend à la plus grande perfection du tout ; il fait la partie à cause du tout, et non le tout à cause de la partie ; et si tu murmures c’est faute de savoir comment ton bien propre se rapporte à la fois et à toi-même et au tout, selon les lois de l’existence universelle. Comme ensuite la même ame est toujours assignée tantôt à un corps, tantôt à un autre, et qu’elle éprouve toutes sortes dechangemens ou par elle-même ou par une autre a me ; il ne reste au joueur de dés qu’à mettre ce qui est devenu meilleur dans une meilleure place, et dans une pire ce qui est empiré, traitant chacun selon ses œuvres, afin que tous éprouvent le sort qu’ils méritent.

CLINIAS.
Comment l’en tends-tu ?

L’ATHÉNIEN.
Il me paraît que je choisis l’arrangement le plus commode aux dieux, pour la providence générale. En effet, si l’ouvrier faute de regarder toujours le tout, fesait, dans la formation de chaque ouvrage, changer à chaque fois toutes choses de figure, que du feu, par exemple, il fît de l’eau animée, et plusieurs choses d’une seule ou une de plusieurs, en les faisant passer par une première, une seconde et même une troisième génération ; les combinaisons varieraient à l’infini dans cette transposition de l’ordre : au lieu que dans mon système tout est merveilleusement facile à arranger pour le maître de l’univers.

CLINIAS.
Comment cela encore ?

L’ATHÉNIEN.
Le roi du monde ayant remarqué que toutes nos opérations viennent de l’ame, et qu’elles sont mélangées de vertu et de vice ; que l’ame et le corps, quoiqu’ils ne soient point éternels, comme les vrais dieux, ne doivent néanmoins jamais périr ; car si le corps ou l’ame venait à périr, toute génération d’êtres animés cesserait ; et qu’il est dans la nature du bien, en tant qu’il vient de l’ame, d’être toujours utile, tandis que le mal est toujours funeste ; le roi du monde, dis-je, ayant vu tout cela, a imaginé dans la distribution de chaque partie le système qu’il a jugé le plus facile et le meilleur, afin que le bien eût le dessus et le mal le dessous dans l’univers. C’est par rapport à cette vue du tout qu’il a fait la combinaison générale des places et des lieux que chaque être doit prendre et occuper d’après ses qualités distinctives. Mais il a laissé à la disposition de nos volontés les causes d’où dépendent les qualités de chacun de nous : car chaque homme est ordinairement tel qu’il lui plaît d’être, suivant les inclinations auxquelles il s’abandonne et le caractère de son ame.

CLINIAS.
H y a toute apparence.

L’ATHÉNIEN.
Ainsi tous les êtres animés sont sujets à divers changemens, dont le principe est au dedans d’eux-mêmes ; et en conséquence de ces changemens, chacun se trouve dans l’ordre et la place marqués par le destin. Ceux dont la conduite n’a subi que de légères altérations s’éloignent moins de la surface de la région intermédiaire ; pour ceux dont l’ame change davantage et devient plus méchante, ils s’enfoncent dans l’abîme et dans ces demeures souterraines appelées du nom d’enfer et d’autres noms semblables ; sans cesse ils sont troublés par des frayeurs et des songes funestes pendant leur vie et après qu’ils sont séparés de leur corps. Et lorsqu’une ame a fait des progrès marqués soit dans le mal, soit dans le bien, par une volonté ferme et par des habitudes constantes ; si elle s’est unie intimement à la vertu, jusqu’à devenir divine comme elle à un degré supérieur ; alors du lieu qu’elle occupait elle passe dans une autre demeure toute sainte et plus heureuse : si elle a vécu dans le vice, elle va habiter une demeure conforme à son état.

Telle est la justice des habitans de l’Olympe[4],

Mon cher fils, qui te crois négligé des dieux. Si l’on se pervertit, on est transporté au séjour des âmes criminelles ; si Ton change de bien en mieux, on va se joindre aux âmes saintes : en un mot dans la vie, et dans toutes les morts qu’on éprouve successivement, les semblables font à leurs semblables et en reçoivent tout ce qu’ils doivent naturellement en attendre. Ni toi, ni qui que ce soit, ne pourrez l’emporter sur les dieux, en vous soustrayant à cet ordre qu’ils ont établi pour être observé plus inviolablement qu’aucun autre, et qu’il faut infiniment respecter. Tu ne lui échapperas jamais quand tu serais assez petit pour pénétrer dans les profondeurs de la terre ^ ni quand tu serais assez grand pour t’élever jusqu’au ciel ; mais tu porteras la peine qu’ils ont arrêtée, soit sur cette terre, soit aux enfers, soit dans quelque autre demeure encore plus affreuse. Nous te dirons la même chose de ceux que tu as vus, après des impiétés ou d’autres crimes, devenir grands de petits qu’ils étaient, et que tu as cru pour cela être devenus fort heureux, ce qui t’a donné cette illusion que tu voyais dans leurs actions, comme dans un miroir, que les dieux ne se mêlent point des choses d’ici-bas, et cela parce que tu ne connaissais pas le tribut que ces hommes si heureux doivent un jour payer à l’ordre général. Et comment, jeune présomptueux, peux-tu te persuader que cette connaissance n’est pas nécessaire, puisque, faute de l’avoir, on ne pourrait jamais se former une idée générale de la vie, ni rendre compte de ce qui en fait le bonheur ou le malheur ? Si nous réussissons, Clinias, et nous autres vieillards, à te convaincre qu’en parlant des dieux comme tu fais, tu ne sais ce que tu dis, ce ne peut être que par un bienfait de Dieu même. Si tu désires quelque chose de plus, pour peu que tu aies de bon sens, écoute ce que nous allons dire à notre troisième adversaire. Je pense n’avoir point tout-à-fait mal démontré qu’il y a des dieux, et que leur providence s’étend sur les hommes. Quant à ce qu’on dit, que ces mêmes dieux deviennent propices aux méchans en faveur des présens qu’ils en reçoivent, c’est ce que nous ne devons accorder à personne, et ce qu’il nous faut combattre de toutes nos forces et par toute sorte d’argumens.

CLINIAS.
Tu as raison : faisons comme tu dis.

L’ATHÉNIEN.
Au nom de ces mêmes dieux, s’il est vrai qu’ils soient faciles à gagner, qu’on nous apprenne comment cela se peut faire ; qu’on nous dise ce qu’ils sont et à quoi ils ressemblent. Sans doute que, gouvernant sans interruption cet univers, on ne peut leur refuser le titre de maîtres des hommes.

CLINIAS.
On ne le peut.

L’ATHÉNIEN.
Mais à quels maîtres ressemblent-ils, ou plutôt quels maîtres leur ressemblent, afin de s’en servir comme de type de comparaison du petit au grand ? Doit-on les comparer aux conducteurs des. chars qui courent dans la carrière, ou aux pilotes ? On pourrait aussi leur trouver des traits de ressemblance avec les généraux d’armée ; on peut les comparer encore aux médecins toujours en garde contre la guerre que nous font les maladies, aux laboureurs qui attendent en tremblant le retour de certaines saisons nuisibles à la production des plantes, ou enfin aux gardiens des troupeaux. En effet, puisque nous sommes demeurés d’accord que l’univers était plein de biens et de maux en sorte que la somme des maux surpasse celle des biens, il doit y avoir entre les uns et les autres une guerre immortelle qui exige une vigilance étonnante. Nous avons pour nous les dieux et les génies, auxquels nous appartenons. L’injustice, la licence et l’imprudence nous perdent : la justice, la tempérance et la prudence nous sauvent. La demeure de ces vertus est dans l’ame des dieux ; on en trouve néanmoins quelques faibles vestiges sur la terre. Il est évident que certaines âmes qui habitent ici-bas, et qui ont reçu l’injustice en partage, flattent bassement, malgré leur férocité, les âmes des gardiens, soit chiens, soit bergers, soit même les premiers maîtres du monde, pour en obtenir par leurs adulations, et par certaines prières d’un charme irrésistible (elles sont du moins telles dans l’esprit des méchans), le droit d’avoir plus que les autres hommes sans qu’il leur en arrive aucun mal. Je dis encore que ce vice que je viens d’appeler désir insatiable d’avoir plus que les autres, est ce qu’on appelle maladie dans les corps ■de chair, peste dans les saisons de l’année, et qui changeant de nom, est connu sous celui d’injustice dans les sociétés et les gouvernemens.

CLINIAS.
Cela est vrai.

L’ATHÉNIEN.
Or, voici nécessairement comment il faut que parle celui qui soutient que les dieux sont toujours disposés à pardonner aux méchans leurs injustices passées et présentes, pourvu que ceux-ci leur fassent quelque part du fruit de leurs crimes. C’est comme s’il disait que les loups donnent aux chiens une petite partie de leur proie, et que les chiens gagnés par cette largesse leur abandonnent le troupeau pour le ravager impunément. N’est-ce pas là le langage de ceux qui disent que les dieux sont faciles à apaiser ?

CLINIAS.
Oui.

L’ATHÉNIEN.
En ce cas, est-il personne qui puisse, sans se couvrir de ridicule, mettre les dieux en parallèle avec aucun des gardiens que nous avons nommés ? Les comparera-1-on à des pilotes qui se laisseraient gagner par des libations et la graisse des victimes, jusqu’à submerger le vaisseau et les nautoniers ?

CLINIAS.
Nullement.

L’ATHÉNIEN.
Ils ne ressembleront pas davantage à des conducteurs de chars disputant le prix du combat, qui-gagnés par des présens abandonneraient à d’autres l’honneur de la victoire.

CLINIAS.
Ce serait là une comparaison bien révoltante.

L’ATHÉNIEN.
On ne les comparera pas non plus à des généraux d’armée, ni à des médecins, ni à des laboureurs, ni à des pâtres, ni à des chiens séduits par les caresses des loups.

CLINIAS.
Parle avec plus de respect. Comment cela viendrait-il à la pensée ?

L’ATHÉNIEN.
Les dieux ne sont-ils pas les plus grands de tous les gardiens, et occupés des plus grandes choses ?

CLINIAS.
Sans aucune comparaison.

L’ATHÉNIEN.
Les mettrons-nous donc ces dieux qui veillent sur ce qu’il y a de plus beau dans la nature, et à la vigilance desquels rien n’est comparable, au dessous des chiens et des hommes d’une médiocre venu, qui ne consentiraient jamais à trahir la justice, en acceptant les coupables présens que les méchans leur offriraient dans cette vue ?

CLINIAS.
Point du tout : un tel langage n’est pas supportable, et parmi tous les genres d’impiété celui qui a cette opinion des dieux, doit passer avec très grande raison pour le plus pervers et le plus impie de tous les impies.

L’ATHÉNIEN.
Nous pouvons donc nous flatter d’avoir prouvé^ suffisamment les trois points en question, savoir, l’existence des dieux, leur providence, et leur inflexible équité.

CLINIAS.
Oui, certes, et les preuves ont pour elles notre suffrage.

L’ATHÉNIEN.
L’opiniâtre indocilité des méchans m’a engagé à^ parler avec plus de véhémence qu’à l’ordinaire et je me suis échauffé ainsi, mon cher Clinias, dans la crainte que ces impies, s’attribuant la victoire sur nous ne se croyent permis tout ce qu’ils veulent, d’après l’opinion qu’ils se forment des dieux. Voilà ce qui nous a fait parler avec plus de feu que n’en permet notre âge. Pour peu que nous ayons réussi à persuader nos adversaires, à leur inspirer de l’horreur pour eux-mêmes et du goût pour les vertus contraires à leurs vices, ce préambule de nos lois contre l’impiété aura été bien employé.

CLINIAS.
Nous avons tout lieu de l’espérer, et si cela n’arrive pas, du moins ce discours est de nature à ne point faire de déshonneur au législateur.

L’ATHÉNIEN.
Ce préambule fini, il serait temps d’en venir à l’énoncé de la loi, en commençant par inviter tous les impies à renoncer à leur impiété et à prendre des sentimens plus religieux ; en cas de refus, voici la loi générale sur l’impiété : Si quelqu’un se rend coupable d’impiété, soit en parole, soit en action, celui qui se trouvera présent le dénoncera aux magistrats pour le faire punir ; les premiers informés d’entre eux citeront, aux termes de la loi, le coupable devant le tribunal établi pour prononcer sur ces sortes de crimes. Si un magistrat instruit du fait ne fait point ce qu’on vient de dire, il sera permis à quiconque de l’accuser lui-même d’impiété, et de venger la loi. Si quelqu’un est convaincu, le tribunal portera une peine particulière pour chaque cas d’impiété. La peine générale sera la prison. Or, il y a dans la cité trois prisons, une auprès de la place publique, dépôt général pour s’assurer de la personne de ceux qui y sont mis ; un autre à l’endroit où certains magistrats s’assemblent pendant la nuit, et qu’on appelle Sophronistère[5] ; une troisième enfin située au milieu de la contrée, dans un endroit désert et le plus sauvage qu’on pourra trouver : on la nommera la prison du supplice. D’autre part, il y a en matière d’impiété trois sortes de délits, qui sont ceux que nous venons d’exposer, lesquels se divisant chacun en deux espèces, font six en tout. Il faut que les juges apportent beaucoup d’attention au discernement des fautes qui ont les dieux pour objet, parce qu’elles ne doivent point être punies également ni de la même manière. Il se trouve en effet des hommes qui ne reconnaissent point de dieux, mais qui ayant d’ailleurs un caractère naturellement ami de l’équité, ont de la haine pour les méchans, et par une certaine horreur de l’injustice sont incapables de se porter à des actions criminelles, fuient la compagnie des hommes pervers et s’attachent aux gens de bien. Il en est d’autres qui, à la persuasion que l’univers est entièrement vide de dieux, joignent des passions ardentes qu’ils sont incapables de modérer, une mémoire excellente, et une grande pénétration d’esprit. Leur maladie commune est de ne point croire aux dieux ; mais les premiers sont bien moins nuisibles à la société que les seconds. A la vérité, les premiers parleront des dieux avec beaucoup de licence, aussi bien que des sacrifices et des sermens ; et comme ils raillent la piété des autres, ils pourraient peut-être se faire des disciples s’ils n’étaient arrêtés par aucun châtiment. Les seconds sont dans les mêmes sentimens ; et de plus ils ont la réputation d’hommes d’esprit et emploient la ruse et l’artifice pour séduire ; c’est d’eux que sortent les devins et tous les faiseurs de prestiges ; quelquefois aussi les tirans, les orateurs, les généraux d’armée, ceux qui tendent des pièges à la crédulité publique par des cérémonies secrètes, et les sophistes avec leurs raisonnemens captieux. Ces deux classes d’impies ont des variétés sans nombre. Des lois sont nécessaires contre les uns et les autres. Les derniers qui feignent une religion qu’ils n’ont pas, mériteraient plusieurs morts ; pour les premiers, il suffit d’employer la réprimande et la prison. Pareillement ceux qui pensent que les dieux négligent les affaires humaines, sont de deux sortes, et aussi ceux qui croient que les dieux sont aisés à fléchir. Cette distinction faite, les juges condamneront, suivant la loi, à passer cinq ans au moins dans le Sophronistère quiconque se sera laissé aller à ces opinions par défaut de jugement, et non par des passions et des mœurs corrompues. Pendant tout ce temps aucun citoyen n’aura de commerce avec lui, si ce n’est les magistrats du conseil nocturne qui iront l’entretenir pour son instruction et le bien de son ame. Lorsque le terme de sa prison sera expiré, s’il parait qu’il soit devenu plus sage, il rentrera dans le commerce des citoyens vertueux ; s’il ne s’amende point, et qu’il soit convaincu de nouveau du même crime, il sera puni de mort. A l’égard des autres qui, devenus semblables à des bêtes féroces, non seulement ne reconnaîtraient point l’existence des dieux ni leur providence ni l’inflexibilité de leur justice, mais dans leur mépris pour les hommes et par leurs séductions feraient accroire à beaucoup de vivans qu’ils savent évoquer les âmes des morts, les assurant qu’il est en leur pouvoir de fléchir les dieux, comme s’ils avaient le secret de les charmer par des sacrifices, des prières et des enchantemens, et entreprendraient ainsi de renverser de fond en comble les fortunes des particuliers et des États pour satisfaire leur avarice : quiconque aura été accusé et convaincu de ces crimes sera condamné par les juges, en vertu de la loi, à la prison située au milieu des terres ; aucune personne libre ne l’abordera en quelque temps que ce soit ; il recevra de la main des esclaves ce que les gardiens des lois auront réglé pour sa nourriture ; et après sa mort, ‘ son cadavre sera jeté sans sépulture hors des limites du territoire : toute personne libre qui entreprendra de l’ensevelir, pourra être poursuivie en justice comme coupable d’impiété. S’il a des enfans capables de rendre un jour service à l’État, les magistrats tuteurs des orphelins en prendront soin comme de véritables orphelins, à commencer du jour même où leur père aura été condamné en justice. Il est encore à propos de porter une loi générale, qui fasse faire au peuple moins de fautes envers ses dieux soit en paroles soit en actions, et qui diminue l’extravagance de la superstition, en défendant tout autre sacrifice que ceux qui sont permis par les lois. La voici ; elle regarde tous les citoyens sans exception : Que personne n’ait chez soi de chapelle particulière ; mais lorsqu’on aura dessein de sacrifier, qu’on aille le faire aux temples publics ; qu’on remette les victimes entre les mains des prêtres et des prêtresses, chargés spécialement de la pureté des sacrifices ; qu’on prie avec eux et soi-même et ceux des assistans qui voudront y joindre leurs prières. Les raisons qui nous déterminent à porter cette loi sont qu’il n’est point aisé d’ériger des autels aux dieux, et que pour réussir dans une telle entreprise il faut des lumières supérieures. Or, c’est une chose ordinaire aux femmes surtout, à ceux qui sont malades, ou qui courent quelque danger, ou qui sont dans quelque circonstance critique, ou au contraire à qui il est survenu quelque bonne fortune, de consacrer tout ce qui se présente à eux, de faire vœu d’offrir des sacrifices, d’ériger des chapelles aux dieux, aux génies, aux enfans des dieux. Il en est de même des personnes effrayées de jour ou de nuit par des spectres, et qui, se rappelant les visions qu’elles ont eues en songe, croient remédier à tout cela en érigeant des chapelles et des autels dont elles remplissent toutes les maisons, tous les bourgs, tous les lieux en un mot, qu’ils soient purifiés ou non. Pour obvier à ces inconvéniens, on observera la loi que je viens de prescrire. Elle a encore un autre but qui est d’interdire aux impies ces mêmes pratiques secrètes, dans la crainte que construisant dans leurs maisons des chapelles et des autels aux dieux, et croyant les apaiser par des sacrifices et des prières, tandis qu’ils ouvrent par là une carrière plus libre à leurs injustices, ils n’accumulent la colère des dieux, tant sur leur tête que sur celle des magistrats qui les laissent faire, et qui sont plus honnêtes gens qu’eux, et que de cette sorte l’État ne soit comme justement puni pour les impiétés de quelques hommes. Du moins Dieu n’aura point sujet de s’en prendre au législateur, car voici la loi qui défend d’avoir des chapelles domestiques. Si l’on découvre que quelqu’un en a une, et qu’il sacrifie ailleurs que dans les temples publics ; au cas que le coupable, homme ou femme, ne soit pas noté pour ses crimes et ses impiétés, quiconque s’en sera aperçu le dénoncera aux gardiens des lois, qui lui donneront ordre de transporter sa chapelle dans les temples consacrés à l’usage public : s’il refuse de le faire, il sera mis à l’amende jusqu’à ce qu’il ait obéi. Si l’on surprend quelqu’un de ceux qui ont commis non des péchés d’enfant, mais des crimes du premier ordre, sacrifiant en secret chez soi, ou même en public, à quelque divinité que ce soit, il sera puni de mort, comme ayant sacrifié avec un cœur impur. Ce sera aux gardiens des lois à juger si les fautes dont il est coupable sont ou ne sont pas des péchés d’enfant, et à le traduire ensuite devant le tribunal, pour lui faire subir la peine due à son impiété.

LIVRE ONZIÈME

L’ATHÉNIEN.
Il est question présentement de faire les règlemens convenables sur les contrats usités dans le commerce de la vie. La loi générale est fort simple ; la voici ; Que personne ne touche, autant qu’il dépend de lui, à ce qui m’appartient, qu’il n’ôte même rien de sa place, fût-ce une bagatelle, sans avoir obtenu mon agrément. Si j’ai du bon sens j’en userai de même à l’égard de ce qui appartient aux autres. Et pour commencer par les trésors qu’on aurait mis en réserve pour soi ou pour ses descendans, je ne ferai jamais de vœux pour en découvrir, et si j’en découvre, je n’y toucherai point, à moins que le dépositaire ne soit de mes ancêtres. Je ne prendrai pas non plus à ce sujet l’avis de ceux qu’on appelle devins, qui me conseilleraient sous quelque prétexte que ce soit de porter la main à ce dépôt confié à la terre. Car je ne gagnerai jamais autant du côté des richesses en m’appropriant un trésor, que je ne gagnerai du côté de la vertu et de la justice, en n’y touchant point ; à l’acquisition d’un bien je substitue celle d’un bien plus excellent dans une partie plus excellente de moi-même, en préférant l’augmentation de la justice dans mon ame à l’accroissement des richesses dans mes coffres. La belle maxime, qu’il ne faut point remuer ce qui doit être immobile, s’étend à bien des choses, et convient spécialement au cas dont nous parlons. Il est encore bon d’ajouter foi à ce qu’on dit communément à ce sujet, que ceux qui violent cette maxime ne sont point heureux en enfans. Mais à quelle peine condamnerons-nous celui qui, n’ayant nul souci de ses enfans et au mépris du législateur, touchera, sans l’aveu du dépositaire, à ce que ni lui ni aucun de ses ancêtres n’a déposé, violant la plus belle et la plus simple de toutes les régies, et la loi du grand homme qui a dit : Ne touche point à ce que tu n’as pas déposé[1] ? Que faire, encore un coup, à celui qui, comptant pour rien l’autorité de ces deux législateurs, aura enlevé non une petite somme qu’il n’a point déposée, mais quelquefois des trésors très considérables ? Les dieux seuls connaissent les châtimens qu’ils lui réservent. Quant à nous, que le premier qui l’aura pris sur le fait le dénonce aux astynomes, si la chose s’est passée dans la ville, aux agora nomes, si c’est en quelque endroit de la place publique, aux agronomes et à leurs chefs, si c’est partout ailleurs. La dénonciation faite, l’État enverra consulter l’oracle de Delphes, et il se conformera exactement à ce que le dieu aura ordonné qu’on fasse du trésor et de celui qui Fa pris. Si le dénonciateur est de condition libre, la récompense de son action sera la gloire de passer pour homme de bien ; et s’il manque à dénoncer le coupable, il sera réputé méchant. Si le dénonciateur est esclave, l’État lui accordera à bon droit la liberté en rendant à son maître le prix qu’il a coûté ; sa punition, s’il ne dénonce point, sera la mort. A cette loi se rattache, comme conséquence, la suivante, qui s’applique aux grandes comme aux petites choses. Si quelqu’un laisse volontairement ou contre son gré dans un lieu public une chose qui lui appartient, celui qui la verra n’y touchera point, persuadé que ces sortes de choses sont sous la garde de la divinité des chemins et lui sont consacrées par la loi. Si malgré cette défense on s’avisait de la prendre et de l’emporter chez soi, au cas qu’elle ne soit pas de grand prix, et que le coupable soit un esclave, quiconque n’étant point au dessous de trente ; ans l’aura surpris en faute, lui donnera un certain nombre de coups de fouet. Au cas que ce soit un homme libre, outre qu’il sera réputé indigne de l’être et de jouir du bienfait des lois, il paiera au maître de la chose le décuple de ce qu’elle vaut. Si d’une part quelqu’un se plaint qu’un autre a une portion grande ou petite de son bien, et que d’autre part celui-ci, avouant qu’il a la chose, soutienne qu’elle n’appartient point à l’autre ; au cas qu’elle soit inscrite chez les magistrats, comme l’exige la loi, qu’il cite le possesseur devant les magistrats, et que celui-ci comparaisse. Celui des deux sur l’état duquel la chose en litige se trouvera marquée, en demeurera paisible possesseur. Si l’on découvrait qu’elle est à un tiers absent, celui des deux qui donnera des assurances suffisantes pour l’absent, s’engageant à la lui rendre, en disposera comme l’absent lui-même. Si la chose contestée n’est point inscrite chez les magistrats, elle sera mise en séquestre jusqu’au jour du jugement chez les trois plus anciens magistrats ; et au cas que ce soit un animal, la partie perdante remboursera ce qu’il en aura coûté pour le nourrir pendant le séquestre. Les juges rendront leur sentence sous trois jours. Tout homme, pourvu qu’il soit en son bon sens, pourra reprendre son esclave, et lui faire à son gré tel ou tel traitement permis. Il pourra aussi mettre la main sur l’esclave fugitif d’un autre, soit de ses parens ou de ses amis. pour le lui conserver. Mais si au moment qu’on emmène quelqu’un à titre d’esclave, il était revendiqué comme libre par un autre, celui qui l’emmène sera obligé de le lâcher ; et celui qui le revendique s’en emparera après avoir donné trois cautions suffisantes, et non point autrement. S’il s’en empare sans donner de caution, on aura action contre lui comme pour une violence, et s’il est convaincu, il dédommagera la partie lésée au double du tort dont elle se sera plainte Tout patron aura pareillement droit de reprendre son affranchi, si celui-ci n’a pour son bienfaiteur aucun égard ou n’a point tous les égards convenables. Ces égards consistent en ce que l’affranchi doit aller trois fois le mois chez son patron lui offrir ses services pour tout ce qui est juste et en même temps possible ; ne rien conclure, touchant son mariage, sans l’agrément de son ancien maître ; il ne lui est pas permis non plus de devenir plus riche que celui auquel il doit la liberté : et en ce cas le surplus ira au maître. L’esclave affranchi ne demeurera pas plus de vingt ans dans l’État ; ce terme expiré, il se retirera ailleurs, comme tous les autres étrangers, emportant avec lui tout ce qui lui appartient, à moins qu’il n’obtienne des magistrats et de son patron la permission de rester. Tout affranchi, ou même tout étranger dont les biens monteraient au delà du troisième cens, sera obligé, dans l’espace de trente jours, à compter du jour où il sera parvenu à ce degré de richesse, de sortir de l’État avec tout ce qu’il possède ; et les magistrats ne lui permettront point de demeurer au delà de ce terme. Quiconque contreviendra à cette loi, si, traduit en justice, il est convaincu, subira la peine de mort, et ses biens seront confisqués. Ces sortes de causes seront jugées par les tribunaux de chaque tribu, à moins que les parties ne terminent leurs différens à l’arbitrage des voisins ou d’autres citoyens choisis à volonté. Si quelqu’un met la main sur un animal ou sur quelque autre chose, prétendant que c’est son bien, le possesseur de la chose la rendra à celui qui la lui a vendue ou donnée de quelque manière valable et juridique, ou livrée comme étant sa propriété, sous trente jours, si c’est un citoyen ou un étranger établi ; si c’est un étranger, sous cinq mois, dont le troisième sera le mois où le soleil passe des signes d’été aux signes d’hiver. Tous les échanges par vente et par achat se feront au marché public dans le lieu marqué pour chaque marchandise ; le vendeur la livrera et en recevra le prix sur-le-champ ; on ne pourra vendre ou acheter en un autre lieu, ni à crédit. Et si Von fait un échange ailleurs ou d’une autre manière, comptant sur la bonne foi de celui avec qui on contracte, on est le maître de le faire ; mais qu’on sache que la loi ne donne aucune action civile pour ces sortes d’échanges. Il en sera de même par rapport aux emprunts ; l’ami pourra emprunter de son ami ; mais s’il survient quelque contestation, on s’arrangera sans recourir à la loi qui n’interviendra jamais dans ces affaires. Celui qui aura vendu à prix comptant une chose de la valeur de cinquante dragmes, sera obligé de rester dix jours dans la cité ; de plus, il faut que l’acheteur connaisse la maison du vendeur, afin de pourvoir aux contestations qui 1 surviennent d’ordinaire en pareil cas, et que la rescision de la vente puisse se faire quand la loi l’autorisera. Voici les cas où la rescision aura et n’aura pas lieu selon les lois. Si quelqu’un vend un esclave atteint de la phthisie, de la pierre, de la strangurie, du mal qu’on appelle sacré, ou de quelque autre infirmité d’une guérison longue, difficile et dont il n’est pas aisé à tout le monde d’apercevoir les symptômes, infirmité qui affectera le corps ou l’esprit ; la rescision n’aura pas lieu si l’acheteur est médecin ou maître de gymnase, ni lorsque le vendeur aura déclaré d’avance la vérité à l’acheteur. Mais si le vendeur est habile et l’acheteur ignorant en ces sortes de choses, celui-ci aura droit de rendre l’esclave jusqu’au terme de six mois, à moins qu’il ne s’agisse du mal sacré ; auquel cas la rescision pourra avoir lieu durant toute une année. L’affaire se jugera en présence de médecins choisis d’un commun accord ; et celui qui sera condamné paiera à l’autre le double du prix de la chose vendue. Si le vendeur et l’acheteur sont ignorans l’un et l’autre, la rescision et le jugement se feront comme dans le cas précédent ; mais le coupable ne paiera à l’autre que le simple prix de la chose. Si l’esclave que l’on vend a commis un meurtre, et que le fait soit connu tant du vendeur que de l’acheteur, la rescision n’aura pas lieu dans une telle vente : mais si l’acheteur n’en avait pas connaissance, elle aura lieu du moment qu’il sera instruit. Le jugement en appartiendra aux cinq plus jeunes gardiens des lois ; et s’il est prouvé que le vendeur était instruit du fait, il sera tenu de purifier la maison de l’acheteur, suivant les cérémonies prescrites parles interprètes des lois, et de lui payer le triple du prix. Dans tout échange d’argent pour de l’argent, ou d’animaux ou de toute autre chose, qu’on observe la loi qui défend de donner et de recevoir rien de falsifié. Écoutons le préambule qui concerne cette espèce de fraude, comme nous avons écouté celui des autres lois. Tout homme doit mettre sur la même ligne l’altération des marchandises, le mensonge et la tromperie ; et c’est le vulgaire qui accrédite la fraude en répétant cette maxime détestable, que l’à-propos la légitime ; après quoi, sans régler ni déterminer les cas et les circonstances où l’à-propos se rencontre, avec cette maxime ils font tort aux autres et ils en reçoivent à leur tour. Le législateur ne doit laisser sur ce point rien d’indéterminé : il faut qu’il le circonscrive dans des bornes plus ou moins étroites : voici celles que nous établissons : Que personne ne se rende coupable, ni en parole ni en action, de mensonge, de fraude, d’altération, en même temps qu’il prendra les dieux à témoin qu’il ne trompe point, s’il ne veut être, pour ces mêmes dieux, un objet d’exécration ; car c’est se rendre digne de toute leur haine, que de faire de faux sermens au mépris de leur autorité. C’est la mériter encore, quoique à un degré inférieur, que de mentir en présence de ceux qui valent mieux que nous. Or les bons valent mieux que les méchans, et les vieillards, à parler en général, mieux que les jeunes gens. C’est pour cette raison que les pères ont la supériorité sur leurs enfans, les hommes sur les femmes et les jeunes gens, les magistrats sur de simples citoyens, et que tous ont droit au respect de tous dans chaque gouvernement, et principalement dans le système d’organisation politique qui est l’objet de cet entretien. Quiconque expose sur le marché des choses falsifiées, ment et trompe ; il atteste les dieux, et, sans crainte pour eux ni égard pour les hommes, il viole les lois et les ordonnances des agoranomes. Cependant c’est une habitude très louable de ne point profaner à tout propos le nom des dieux, et d’apporter à cet égard des dispositions aussi pures et aussi saintes que la plupart des hommes en apportent dans le culte ordinaire. Si l’on ne se rend pas à ce préambule, voici la loi : Que celui qui vend au marché quelque chose que ce soit, ne mette jamais deux prix à sa marchandise ; mais qu’après le premier prix fait, s’il ne trouve point d’acheteur, il la remporte pour la remettre en vente une autre fois ; et que dans un même jour il ne hausse ni ne baisse le prix. Qu’il s’abstienne aussi de vanter sa marchandise et de recourir à des sermens. Tout citoyen qui n’aura pas moins de trente ans, pourra frapper impunément quiconque violera cette loi en sa présence, et le punir de ses sermens téméraires : s’il ne le fait point et qu’il se mette peu en peine de ce règlement, il s’expose à être blâmé d’avoir trahi les lois. Si quelqu’un ne pouvant gagner sur soi d’obéir à nos ordres, vend quelque denrée falsifiée, celui qui aura connaissance du fait et qui sera en état de le prouver, après avoir convaincu le coupable en présence des magistrats, aura la marchandise pour lui, s’il est esclave ou étranger établi chez nous ; s’il est citoyen, et qu’il ne dénonce point le coupable, il sera déclaré méchant, comme frustrant les dieux de leurs droits : s’il le dénonce et le convainc, il consacrera la chose vendue aux divinités qui président au marché. Quant à celui qui sera convaincu d’avoir vendu quelque chose de semblable, outre la confiscation de sa marchandise, il recevra autant de coups^ de fouet qu’elle sera estimée de dragmes, le héraut publiant à haute voix dans la place publique la raison pour laquelle on le punit ainsi. Les agoranomes et les gardiens des lois, après s’être informés auprès des personnes au fait de toutes les falsifications et tromperies usitées dans les ventes, feront des règlemens touchant ce qui est permis ou défendu aux vendeurs : affichés sur une colonne devant la maison des agoranomes, ces règlemens seront autant de lois qui expliqueront clairement à ceux qui commercent sur la place publique leurs obligations. Pour ce qui regarde la fonction des astynomes, nous en avons parlé suffisamment plus haut. S’ils jugent néanmoins qu’il y manque quelque chose, ils prendront l’avis des gardiens des lois ; et après avoir couché par écrit les règlemens qu’ils jugeront nécessaires, ils les afficheront sur une colonne devant la maison où ilss’assemblent, joignant ces seconds règlemens aux premiers qui sont émanés de leur magistrature.

Après l’altération des denrées, il est naturel de parler des marchands. Nous commencerons par une instruction, où nous rendrons raison de notre manière de penser sur cet objet, et nous finirons par proposer la loi. La fin de l’institution des marchands dans une ville, n’est point naturellement de nuire aux citoyens, mais tout le contraire. Ne doit-on pas, en effet, regarder comme un bienfaiteur commun celui dont la profession est de distribuer d’une manière égale et proportionnée aux besoins de chacun, des denrées de toute espèce qui sont par elles-mêmes sans mesure et sans égalité ? C’est surtout par l’entremise de la monnaie que se fait cette distribution, et c’est pour y présider que sont établis les marchands forains, les mercenaires, les hôtelliers et les autres, dont les professions plus ou moins honnêtes ont toutes le même but, de pourvoir aux besoins des particuliers et d’établir l’égalité dans les moyens de les satisfaire. Voyons pourquoi ces conditions ne sont réputées ni honnêtes ni honorables, et ce qui les a mises dans le décri où elles sont, afin d’apporter par nos lois quelque remède, sinon à tout le mal, du moins à une partie.

CLINIAS.
L’entreprise, à mon avis, n’est pas petite, et n’exige point de faibles talens.

L’ATHÉNIEN.
Comment dis-tu, mon cher Clinias ? Il y a très peu de personnes qui, joignant une excellente éducation à un naturel heureux, puissent se contenir dans les bornes de la modération, lorsque le besoin et le désir de certaines choses se fait sentir à eux ; qui, lorsque l’occasion se présente de gagner beaucoup d’argent, en usent avec sobriété et préfèrent l’honnête médiocrité à l’opulence. La plupart des hommes tiennent une conduite tout opposée. Ils ne mettent point de bornes à leurs besoins, et lorsqu’ils pourraient se contenter d’un gain modeste, ils aspirent à des profits sans mesure. Voilà ce qui, dans tous les temps, a décrié la profession de revendeur, de trafiquant, d’hôtelier, et a été pour eux l’objet de reproches honteux. En effet, si par une loi qu’on ne portera jamais, et qu’aux dieux ne plaise que l’on porte, on contraignait (ce que je vais dire est ridicule, je le dirai cependant) tout ce qu’il y a d’hommes de bien et de femmes honnêtes en chaque pays, de tenir hôtellerie, d’exercer la profession de revendeur, ou de faire toute autre espèce de trafic durant un certain temps, de telle sorte qu’ils ne pussent s’en dispenser : nous connaîtrions alors par expérience combien ces professions sont chères et précieuses à l’humanité, et que si elles étaient exercées en tout honneur et sans reproche, on aurait pour les personnes qui les exercent les mêmes égards que pour une mère et une nourrice. Mais aujourd’hui les hôteliers, après s’être établis dans les lieux peu fréquentés et traversés de tous les côtés par de longues routes, pour procurer aux voyageurs qui se trouvent dans le besoin des secours long-temps désirés, ménager un asyle à ceux qui sont surpris par de violens orages ou un abri contre la chaleur du jour : au lieu de les traiter en amis, d’exercer envers eux l’hospitalité et de leur offrir de bon cœur ce qu’on a coutume d’offrir en ces rencontres, les traitent comme des ennemis captifs, et en exigent une rançon exorbitante, injuste et impie. Ce sont ces excès et d’autres semblables qui ont jeté avec raison dans un si grand discrédit ces établissemens destinés au soulagement de nos besoins. Il est donc du devoir du législateur de remédier à de pareils inconvéniens. C’est une maxime ancienne et véritable, qu’il est difficile de combattre en même temps les deux contraires, comme il arrive quelquefois dans les maladies, et en plusieurs autres rencontres. Nous nous trouvons justement en ce cas ayant à lutter à la fois contre la pauvreté et la richesse, dont l’une corrompt lame des hommes par les délices, l’autre la force par l’aiguillon de la douleur à dépouiller toute honte. Quel remède apporter à une telle maladie dans un sage gouvernemens ? En premier lieu, il faut diminuer, autant qu’il se pourra, le nombre des marchands. En second lieu, on fera exercer cette profession par des gens qui ne causeront qu’un léger préjudice à l’État, au cas qu’ils viennent à s’y corrompre. En troisième lieu, il faut imaginer quelque expédient pour empêcher que l’on ne contracte trop aisément dans cette condition des habitudes d’impudence et de bassesse. Après ces considérations portons la loi suivante, en lui souhaitant bonne fortune : Qu’aucun des Magnètes, que Dieu relève en leur donnant une nouvelle patrie, et qui sont chefs des cinq mille quarante familles, n’exerce ni par son choix ni contre son gré la profession de marchand ; qu’il ne trafique point, qu’il ne se fasse point l’agent d’aucun citoyen qui serait au dessus de lui, si ce n’est de son père, de sa mère, de ses autres parens en remontant, et de toutes les autres personnes plus âgées que lui, qui sont libres et vivent selon leur état. Il n’est point facile au législateur de marquer exactement ce qui sied ou ne sied pas à une personne libre : c’est aux citoyens qui ont obtenu le prix de la vertu à en juger sur leur aversion ou leur inclination. Quiconque exercera quelque trafic indigne de sa condition, sera cité au tribunal des plus vertueux citoyens, et accusé de déshonorer sa famille. Si l’on juge qu’il ait souillé la maison paternelle par quelque profession sordide, il sera condamné à un an de prison, avec défense d’exercer une pareille profession. En cas de récidive, sa prison sera de deux ans, et chaque fois on doublera toujours le châtiment. Nous ordonnons, par une seconde loi, que ceux qui trafiqueront soient des étrangers établis ou non établis chez nous. La troisième loi aura pour but de rendre cette espèce d’habitans aussi vertueuse, ou du moins aussi peu mauvaise qu’il se pourra. Pour cela, il faut que les gardiens des lois se persuadent qu’il ne leur suffit point de prendre garde que ceux qui sont bien nés et bien élevés, ne deviennent impunément méchans et infracteurs des lois ; cela est aisé à empêcher ; mais qu’ils doivent redoubler de vigilance à l’égard de ceux qui n’ayant ni la même naissance ni la même éducation sont encore portés puissamment à devenir méchans par la nature même de la profession qu’ils exercent. Et comme le trafic avec toutes ses branches contient une foule de professions de ce genre, après n’en avoir retenu chez nous que ce qu’on jugera d’une nécessite indispensable pour les besoins de l’État, il faut que les gardiens des lois s’étant assemblés avec des personnes entendues, prennent leur avis sur chaque espèce de trafic, ainsi que nous le disions tout à l’heure au sujet de l’altération des marchandises, matière qui tient de près à celle que nous traitons ; et qu’ils examinent ensemble quelle est la recette et la dépense, d’où résulte pour le marchand un profit raisonnable ; qu’ensuite ils fixent par écrit ce qu’on doit exiger à raison de ce qu’on a déboursé, et qu’ils commettent l’observation du règlement en partie aux agoranomes, en partie aux astynomes, en partie aux agronomes. Moyennant ces précautions, le trafic tournera au profit des citoyens, et n’aura que de très faibles inconvéniens pour la vertu de ceux qui l’exercent.

Pour ce qui est des engagemens contractés et non accomplis, à l’exception de ceux qui sont interdits soit par la loi, soit par quelque décret, ou qui ont été exigés par une injuste violence, ou enfin qu’un accident imprévu met hors d’état de remplir ; dans tous les autres cas, il y aura action pour convention mal gardée devant les juges de chaque tribu, si les parties n’ont pu s’accorder auparavant par l’intervention de voisins ou d’arbitres pris à volonté.

La classe des artisans est consacrée à Vulcain et à Minerve, de qui nous tenons les arts nécessaires à la vie, comme la classe dé ceux qui par d’autres arts protègent et garantissent les travaux des artisans, est consacrée à Mars et à Minerve. Les uns et les autres travaillent pour le bien de la patrie et des citoyens, ceux-ci en combattant à la tête des armées, ceux-là en fabricant pour un prix raisonnable toutes sortes d’ouvrages et d’instrumens. Ces derniers, par respect pour les dieux dont ils se glorifient de descendre, doivent éviter tout mensonge en ce qui regarde leur travail. Si quelque artisan n’a point achevé par sa faute un ouvrage au temps convenu, sans aucun égard pour le dieu qui soutient son existence, se figurant par un excès d’aveuglement que, protecteur indulgent, il ferme les yeux sur ses fautes : outre le châtiment qu’il doit attendre de ce même dieu, voici celui auquel la loi le condamne. Il paiera le prix de l’ouvrage qu’il s’est engagé à faire, et qu’il n’a pas fait ; de plus il le refera pour rien dans le même temps marqué. La loi donne à quiconque entreprend un ouvrage le même avis qu’elle a donné à tout vendeur, de ne point chercher à tromper en surfaisant le prix de sa marchandise, mais de ne l’estimer que ce qu’elle vaut ; elle prescrit la même chose à l’ouvrier qui se charge d’un ouvrage : car il sait ce que vaut sontravail. Dans un État dont les citoyens sont libres, il ne convient pas que, pour tromper les particuliers qui ne s’y connaissent pas, l’ouvrier emploie l’artifice et abuse de son art, c’est-à-dire d’une chose étrangère par sa nature à la duplicité et au mensonge. Ainsi quiconque aura souffert quelque dommage à ce sujet, aura action contre celui qui en est l’auteur. Si quelqu’un ayant chargé un artisan de quelque ouvrage, ne lui en paie pas le prix suivant la convention légitime passée entre eux, et que, manquant à ce qu’il doit à Jupiter et à Minerve, conservateurs et protecteurs communs de l’État, par l’amour d’un petit gain, il rompe des liens consacrés par une protection auguste, la loi se joindra à ces divinités pour venir au secours de la société qu’il tend à dissoudre. C’est pourquoi celui qui, ayant reçu le travail de l’artisan, ne lui en donnera pas le prix dans le temps convenu, paiera le double, et s’il laisse écouler une année, il paiera aussi les intérêts à raison d’un sixième pour chaque dragme par mois, quoique d’ailleurs l’argent dû à tout autre titre ne doive produire aucun intérêt. Le jugement de ces sortes de causes appartiendra aux tribunaux de chaque tribu. Il est bon de remarquer en passant que ce qui vient d’être réglé par rapport aux artisans en général, regarde aussi les généraux d’armée, et tous les gens de guerre, qui sort, pour ainsi dire, les artisans du salut de la patrie. Si donc quelqu’un d’eux s’étant chargé d’une entreprise au nom de l’État, soit de son plein gré, soit qu’on le lui ait enjoint, la termine convenablement ; et que de son côté la loi s’acquittant de ce qu’elle lui doit, lui accorde des honneurs qui sont le salaire des gens de guerre, il ne cessera de la louer ; comme au contraire il s’en plaindra, si, après lui avoir en quelque sorte commandé quelque belle action guerrière, elle ne lui en payait pas le prix. C’est pourquoi prescrivons à tous les citoyens, par une loi mêlée de louanges pour les guerriers et qui contienne plutôt un conseil qu’un ordre rigoureux, d’honorer les gens de cœur dont la bravoure et le talent protègent la patrie. Ce sont les citoyens qu’il faut honorer le plus après ceux qui se sont distingués par une vénération particulière pour les lois des sages législateurs, et auxquels sont réservés les plus grands honneurs.

Nous avons traité à peu près des principales conventions que les hommes font entre eux, à la réserve des conventions pupillaires, et du soin que les tuteurs doivent prendre des orphelins. C’est une nécessité pour nous de faire des règlemens sur cette matière à la suite de ceux qu’on vient de voir. La source de tout le désordre en ce genre, vient en partie des caprices des mourans par rapport à leur testament, en partie des accidens qui ne permettent point à quelques uns de faire aucune disposition avant de mourir. . T ai dit, mon cher Clinias, que ces règlemens étaient nécessaires, en jetant les yeux sur les embarras et les difficultés qui surviennent en pareils cas, et qu’il n’est pas possible de laisser subsister ce désordre. En effet, si on laisse à chacun la liberté de dresser son testament comme il voudra, en déclarant simplement que les dernières volontés des mourans, quelles qu’elles soient, seront mises à exécution, il arrivera que chacun fera un grand nombre de dispositions différentes entre elles, contraires aux lois, aux sentimens des autres citoyens et à ceux où on était soi-même avant de songer à faire un testament : car, presque tous tant que nous sommes, nous n’avons plus en quelque sorte ni liberté dans l’esprit ni fermeté dans la volonté, lorsque nous nous croyons sur le point de mourir.

CLINIAS.
Comment entends-tu cela, Étranger ?

L’ATHÉNIEN.
Mon cher Clinias, tout homme près de la mort est d’une humeur difficile ; il a toujours à la bouche des paroles qui inquiètent et embarrassent les législateurs.

CLINIAS.
En quoi ?

L’ATHÉNIEN.
Voulant disposer de tout à son gré, il a coutume de dire avec emportement.

CLINIAS.
Quoi ?

L’ATHÉNIEN.
O dieux, s’écrie-t-il, ne serait-il pas bien dur que je ne pusse disposer de mon bien en faveur de qui il me plaît, en laisser plus à celui-ci, moins à celui-là, selon le plus ou le moins d’attachement qu’ils m’ont témoigné et dont j’ai eu des preuves suffisantes dans le cours de ma maladie, dans ma vieillesse, et dans les divers événemens de ma vie ?

CLINIAS.
Ne trouves-tu pas, Étranger, qu’ils ont raison de parler de la sorte ?

L’ATHÉNIEN.
Je trouve, Clinias, que les anciens législateurs ont eu trop de condescendance, et qu’en faisant leurs lois, ils n’ont vu et embrassé par la réflexion qu’une faible partie des affaires humaines.

CLINIAS.
Que veux-tu dire ?

L’ATHÉNIEN.
Effrayés des plaintes que nous venons de rapporter, ils ont porté une loi, qui permet à chacun de disposer absolument et entièrement de ses biens comme il lui plaît. Mais nous ferons toi et moi une réponse plus sensée aux citoyens de notre État lorsqu’ils seront sur le point de mourir.

CLINIAS.
Quelle réponse ?

L’ATHÉNIEN.
Mes chers amis, leur dirons-nous, vous qui ne pouvez guère vous promettre plus d’un jour, il vous est difficile dans l’état où vous êtes de bien juger de vos affaires, et de plus, de vous connaître vous-mêmes, comme le prescrit Apollon Pythien. Je vous déclare donc en ma qualité de Législateur, que je ne vous regarde point ni vous ni vos biens comme étant à vous-mêmes, mais comme appartenant à toute votre famille, tant à vos ancêtres qu’à votre postérité, et toute votre famille avec ses biens comme appartenant encore plus à l’État. Et puisqu’il en est ainsi, si tandis que la maladie ou la vieillesse vous font flotter entre la vie et la mort, des flatteurs, s’insinuant dans votre esprit, vous persuadent de faire un testament contre les règles, je ne le. souffrirai point, autant qu’il est en moi : mais f je ferai des lois là dessus, envisageant le plus grand intérêt de l’État et de votre famille, et lui subordonnant avec raison l’intérêt de chaque particulier. Allez au terme où la nature humaine aboutit, sans conserver d’aigreur ni de ressentiment contre nous ; nous aurons soin de tous vos proches, nous y employant de toutes nos forces, sans négliger ceux-ci pour favoriser ceux-là. Telles sont, Clinias, les instructions et le préambule que j’adresse aux vivans et aux mourans. Venons à la loi. Tout homme qui disposera de ses biens par testament, s’il a des enfans, instituera héritier celui des mâles qu’il jugera à propos : à l’égard des autres, s’il en donne un à quelque citoyen, qui consent à l’adopter, il le marquera dans son testament. S’il lui reste encore un garçon qui, n’étant adopté pour aucun héritage, doit s’attendre à être envoyé dans quelque colonie, comme la loi l’ordonne, il pourra lui donner tous ses autres biens, à l’exception de l’héritage paternel et de tous les meubles nécessaires pour son entretien. S’il lui en reste plusieurs, il partagera entre eux à volonté tous les biens distincts de la portion héréditaire. Celui qui aura quelque enfant mâle déjà établi, ne lui léguera rien sur ses biens, non plus qu’à sa fille, si elle est promise en mariage ; si elle ne l’est point, elle entrera en partage. Et si, après le testament fait, il survient quelque fonds de terre à un des enfans, soit garçon, soit fille, il laissera sa part à l’héritier du testateur. Si le testateur ne laisse point d’enfans mâles, mais seulement des filles, il choisira quelque jeune homme pour époux de celle de ses filles qu’il jugera à propos, et après l’avoir adopté pour son fils, il l’instituera son héritier. Si quelqu’un a perdu son fils, soit naturel, soit adoptif, avant qu’il fût parvenu à l’âge viril, il marquera cet accident dans son testament, et désignera celui qu’il veut, sous de meilleurs auspices, adopter pour son fils. Si l’on fait un testament sans avoir d’enfans, on pourra mettre à part la dixième partie des biens acquis, et la léguer à qui on trouvera bon, laissant tout le reste à celui qu’on aura choisi pour son fils adoptif ; on se mettra ainsi à couvert de tout reproche, et on lui rendra sa mémoire précieuse, selon l’intention de la loi. Si le testateur laisse en mourant des enfans mineurs, il leur donnera par son testament pour tuteurs ceux qu’il voudra, en quel nombre il voudra, pourvu qu’ils y consentent et s’engagent à accepter la tutelle : toute institution de tuteurs faite de cette manière sera valide. Mais si on mourait sans avoir fait de testament ou sans avoir nommé de tuteurs, la tutelle appartiendra ^ aux plus proches parens du côté du père et de la mère, deux de chaque côté, auxquels on joindra un des amis du défunt. Les gardiens des lois nommeront des tuteurs aux orphelins qui en auront besoin, et les quinze plus anciens d’entre eux seront chargés de tout ce qui concerne la tutelle et les orphelins. Ils se partageront par rang d’âge, de manière que chaque année trois d’entre eux s’acquittent de cette fonction, jusqu’à ce qu’après cinq ans révolus tous les quinze l’aient successivement remplie. Que jamais, autant qu’il se pourra, on ne s’écarte de cet arrangement. Ces mêmes lois seront observées à l’avantage des mineurs, dans le cas où l’on mourra sans avoir fait de testament, laissant des enfans qui ont besoin de tuteurs. Celui qui mourra de quelque mort imprévue, laissant après lui des filles, ne trouvera pas mauvais que le Législateur pourvoie à deux des trois choses dont le soin regarde un père : je veux dire qu’il donne ses filles en mariage aux plus proches parens, et qu’il conserve la portion héréditaire. Pour ce qui est de la troisième chose, dont un père s’occuperait, c’est-à-dire d’observer le caractère et les mœurs de tous les citoyens, pour choisir parmi eux un fils adoptif qui lui convienne et un époux à sa fille, le législateur ne s’en mêlera pas, à cause de l’impossibilité de faire pour un autre de pareilles recherches. Voici donc la loi qu’on observera le plus exactement qu’il est possible. Si quelqu’un meurt sans testament, laissant après lui des filles, le frère du défunt du coté du père, ou le frère du côté de la mère, s’il n’a point de patrimoine, en épousera une et aura l’héritage du défunt. S’il n’a point de frère, mais un neveu du côté de son frère, ce sera la même chose, pourvu qu’il y ait de la proportion pour l’âge entre lui et la fille. S’il n’a ni frère, ni neveu par son frère, mais un neveu par sa sœur, il en sera encore de même. Le quatrième sera l’oncle du défunt du côté paternel ; le cinquième, le fils de cet oncle ; le sixième le fils de la sœur du père, et ainsi de suite, selon les degrés de parenté, en commençant par les frères et les neveux, et en donnant dans le même degré la préférence aux parens par les mâles sur les parens par les femmes. Ce sera aux juges à décider si on est en âge nubile ou non, par l’inspection du corps tant des garçons que des filles ; mais les filles ne seront découvertes que jusqu’au nombril. Si la fille n’avait point de parens parmi les garçons nubiles, à compter d’une part jusqu’aux petits-neveux, de l’autre jusqu’aux fils du grand-père, celui d’entre les citoyens que la fille aura choisi du consentement de ses tuteurs et de gré à gré, sera son époux et l’héritier du défunt. Il peut se présenter dans notre cité beaucoup d’autres cas semblables et des embarras plus grands encore que ceux dont on vient de parler. Par exemple, il peut arriver qu’une fille ne voyant parmi les citoyens personne qui lui convienne, jette les yeux sur un (le ceux qu’on a envoyés dans quelque colonie, et qu’elle ait dessein de le faire héritier du patrimoine de son père : dans ce cas, si celui-ci est son parent, il entrera en possession de l’héritage suivant l’ordre établi parla loi ; si, comme tous les autres citoyens, il ne tient à elle par aucun lien de parenté, il n’aura besoin que du <3onsentement de la fille et ; des tuteurs pour l’épouser et prendre possession de l’héritage, en revenant dans sa patrie. A l’égard de celui qui sera mort sans avoir fait de testament, ne laissant ni garçons ni filles, on observera pour tout le reste la loi qu’on vient d’exposer ; de plus, on prendra dans sa parenté un garçon et une fille, lesquels après s’être unis, iront occuper cette maison qui a perdu tous ses maîtres, et deviendront possesseurs de l’héritage. La sœur du défunt viendra la première sur les rangs, puis la fille du frère, puis celle de la sœur, puis la sœur du père, puis la nièce du père par son frère, puis la nièce du père par sa sœur. On leur donnera pour époux les parens du défunt dans les degrés de proximité permis,. conformément à ce que nous avons réglé plus haut. N’omettons pas d’observer ici ce qu’une pareille loi a de dur : elle ordonne au plus proche parent du défunt d’en épouser la plus proche parente, chose fâcheuse en plusieurs rencontres ; et elle ne paraît faire aucune attention à mille obstacles que suscitent ces sortes de règlemens et qui empêchent qu’on ne s’y conforme : ainsi il se trouve des personnes déterminées à tout souffrir, plutôt que de consentir à épouser un garçon ou une fille, qui ont certaines maladies et infirmités de corps ou d’esprit, quelque ordre que la loi leur en fasse. On pourrait peut-être croire que le législateur n’a aucun égard à ces répugnances ; mais on aurait tort. Comme dans une espèce de préambule commun, en faveur du législateur et de ceux pour qui sa loi est faite, prions ceux à qui de tels ordres s’adressent de ne savoir pas mauvais gré au législateur de ce qu’occupé du bien général, il ne peut pas parer en même temps aux inconvéniens qui résultent de ses lois pour les particuliers, et prions aussi le législateur d’excuser ceux-ci, parce que quelquefois ils sont dans l’impossibilité d’observer la loi, à cause des obstacles que le législateur n’a pas prévus.

CLINIAS.
Étranger, quel est donc le parti le plus sage qu’il y ait à prendre en ces circonstances ?

L’ATHÉNIEN.
Il est nécessaire, Clinias, de nommer des arbitres entre ces sortes de lois et ceux qu’elles regardent.

CLINIAS.
Comment cela ?

L’ATHÉNIEN.
Il arrivera, par exemple, que le fils du frère, né d’un père riche, ne voudra point épouser la fille de son oncle, fier qu’il est de ses richesses et aspirant à un parti plus considérable. Quelquefois aussi il peut être dans la nécessité de désobéir à la loi, lorsque ce qu’elle lui ordonne est tout-à-fait fâcheux pour lui, comme lorsque la personne que le législateur lui enjoint d’épouser est extravagante, ou en proie à des infirmités affreuses de corps ou d’esprit, qui rendent la vie insupportable. Pour remédier à ces inconvéniens, nous portons la loi suivante. Si quelqu’un a sujet de se plaindre des lois testamentaires en quelque point que ce soit, ou en ce qui regarde le mariage, prétendant que si le législateur était vivant et présent, jamais il ne contraindrait, par exemple, à s’épouser telles personnes qu’on y oblige aujourd’hui en vertu de sa loi ; et si un des parens du défunt, ou un des tuteurs de ses enfans en appelle aux quinze gardiens des lois, établis par le législateur comme les arbitres et les pères des orphelins de l’un et l’autre sexe, les parties iront faire valoir leurs raisons devanteux, et s’en tiendront à leur décision. Si l’on croyait que ce fût attribuer une trop grande autorité aux gardiens des lois, on obligera les parties à comparaître au tribunal des juges d’élite, et à plaider leur cause devant eux. Celui qui succombera est couvert par avance de bonté et d’ignominie de la part du législateur ; punition plus grande pour un homme sensé qu’une forte amende pécuniaire.

Les orphelins naissent, pour ainsi dire, une seconde fois. Nous avons parlé de la nourriture et de l’éducation qui doivent suivre la première naisance ; pour ce qui est de la seconde, où ils. sont destitués de parens, il faut chercher tous les moyens propres à leur adoucir le malheur de leur situation. Ainsi nous voulons, premièrement, que les gardiens des lois leur tiennent lieu de pères, et remplissent tous les devoirs qu’impose ce titre. Nous leur ordonnons d’en prendre soin tour à tour chaque année comme de leurs propres enfans. Mais auparavant il est bon de leur donner, ainsi qu’aux tuteurs, quelques instructions sur l’éducation des orphelins. Je crois que nous avons dit plus haut, avec raison, que les âmes des morts conservent assez l’usage de leurs facultés pour prendre encore quelque part aux affaires humaines. Quelque incontestable que soit cette vérité, il faudrait de trop longs développemens pour la prouver. Rapportons-nous-en à ce que nous apprennent à ce sujet des traditions nombreuses et anciennes. Il faut aussi ajouter foi au témoignage des législateurs qui assurent que la chose est vraie, à moins qu’ils ne paraissent absolument déraisonner. Si donc il en est ainsi réellement, que les gardiens des lois craignent premièrement les dieux du ciel, qui connaissent l’abandon des orphelins ; qu’ils craignent ensuite les âmes des parens morts, lesquelles par un sentiment naturel s’intéressent exclusivement à ce qui touche leurs enfans, veulent du bien à ceux qui ont des attentions pour eux, et du mal à ceux qui les négligent ; qu’ils craignent enfin les âmes des citoyens vivans, parvenus à la vieillesse et en possession de la vénération générale. Dans tout État où de bonnes lois garantissent le bonheur public, ces vieillards sont chéris des enfans de leurs enfans, qui mettent tout leur plaisir à vivre auprès d’eux : ils ont encore toute la vivacité de leurs sens pour entendre et pour voir de quelle manière on traite les orphelins ; et persuadés que ces enfans sont le plus important et le plus sacré de tous les dépôts, ils sont pleins de bienveillance pour ceux qui remplissent ce devoir avec justice, et d’indignation contre ceux qui insultent à la faiblesse et à l’abandon de cesmalheureux. Tout tuteur et tout magistrat, pour peu qu’il ait d’intelligence, fera attention à tout cela, et veillant exactement sur la nourriture et l’éducation des orphelins, il leur rendra tous les services qui dépendent de lui, comme si c’était un prêt dont lui-même et ses enfans dussent un jour recueillir le fruit. Quiconque sera docile à cette instruction qui précède la loi, et ne traitera point l’orphelin avec dureté, n’aura point à craindre d’éprouver le ressentiment du législateur ; mais celui qui n’y aura nul égard, et commettra quelque injustice envers un enfant qui n’a plus ni père ni mère, sera puni de sa faute deux fois plus qu’il ne l’eût été si l’enfant avait eu encore ses père et mère. Quant à la législation à faire touchant les devoirs des tuteurs envers leurs pupilles, et l’inspection des magistrats sur la conduite des tuteurs, si les uns et les autres n’avaient pas dans l’éducation qu’ils donnent à leurs propres enfans et dans l’administration de leurs affaires domestiques, un modèle de l’éducation qui convient à des enfans de condition libre, et s’ils n’avaient point d’ailleurs sur ces objets des lois assez sages : il serait peut-être à propos de tracer des lois particulières sur la tutèle, et de distinguer par des institutions particulières l’éducation des orphelins de celle des autres enfans. Mais aujourd’hui on ne met pas beaucoup de différence entre la manière d’élever les orphelins et celle dont un père élève ses enfans. Néanmoins par rapport à l’honneur ou au déshonneur et aux peines que l’on se donne, les choses ne sont nullement égales de part et d’autre. C’est pour cela même que, lorsqu’il s’agit des orphelins, la loi y donne toute son attention et joint les menaces aux instructions. La menace suivante ne sera pas encore hors de sa place. Celui qui sera chargé de la tutèle d’un garçon ou d’une fille, et le gardien des lois établi pour veiller sur la conduite du tuteur, auront l’un et l’autre pour le malheureux orphelin la même tendresse que pour un de leurs enfans ; ils ne prendront pas un moindre soin de ses biens que de leurs biens propres ; ils feront même leur possible pour qu’ils soient mieux administrés. Il ne faut pas d’autre loi sur la tutelle des orphelins. Si un tuteur s’en écarte, le magistrat qui le surveille lui imposera une peine. Si c’est le magistrat, le tuteur le citera au tribunal des juges d’élite, et le tort fait au pupille ayant été estimé par les juges, le coupable sera condamné à un dédommagement double. Si les parens du pupille ou quelque autre citoyen soupçonnent le tuteur de négligence ou de prévarication, ils le citeront devant le même tribunal, et il sera condamné à payer le quadruple du dommage qu’il aura causé. La moitié de l’amende ira au pupille, et l’autre moitié à celui qui a poursuivi l’affaire en justice. Si l’orphelin, étant parvenu à l’âge de puberté, croit que son tuteur s’est mal comporté à son égard, il aura action contre lui durant cinq ans, à compter du jour où il est sorti de tutelle ; et si le tuteur est convaincu de malversation, le tribunal estime la peine ou l’amende qu’il doit subir. Si quelqu’un des magistrats a paru par sa négligence avoir fait tort au pupille, il sera condamné à un dédommagement qui sera fixé par les juges ; mais s’il y a de l’injustice dans son fait, outre la réparation du dommage, il sera déposé de sa charge de gardien des lois, et les citoyens dans une assemblée créeront. à sa place un autre gardien pour la cité et son territoire.

Les pères ont quelquefois avec leurs enfans, et ceux-ci avec leurs parens des démêlés qui vont plus loin qu’ils ne devraient aller. Dans ces rencontres les pères s’imaginent que le législateur devrait leur permettre de déclarer, s’ils le jugent à propos, par la bouche du héraut, en présence de tout le monde, qu’ils renoncent leur fils, ne le reconnaissant plus pour tel selon la loi ; et les enfans de leur côté voudraient qu’il leur fût libre d’accuser en justice leur père de démence, lorsque la maladie ou la vieillesse l’ont réduit à un état d’infirmité. De pareils sentimens n’entrent guère que dans des cœurs tout-à-fait corrompus de chaque côté ; car si d’un côté seulement il y avait corruption, je veux dire si le fils était méchant, et que le père ne le fût pas, ou réciproquement, on ne verrait jamais arriver les désordres qu’entraînent de telles inimitiés. Dans tout autre gouvernement que le nôtre un fils publiquement renié par son père, ne perd pas nécessairement l’état de citoyen ; mais chez nous c’est une nécessité, vu nos lois, que cet enfant quitte sa patrie pour aller s’établir ailleurs, parce qu’il ne doit pas s’y former une famille au delà des cinq mille quarante. C’est pourquoi il faut que celui qui sera juridiquement condamné à cette peine, soit renoncé non seulement par son père, mais par toute sa famille. Voici la loi qu’on observera à cet égard : Quiconque, soit avec raison, soit sans fondement, est poussé par un déplorable ressentiment à retrancher de sa famille l’enfant qu’il a engendré et élevé, ne pourra exécuter son dessein sur-le-champ, ni sans garder aucune formalité ; mais d’abord il assemblera tous ses parens jusqu’aux cousins, et tous les parens du fils par sa mère dans le même degré : il exposera ensuite ses raisons en leur présence, montrant par où son fils mérite d’être renoncé de toute la famille ; il laissera aussi à son fils la liberté de parler, et de prouver qu’il ne mérite pas un pareil traitement. Si les raisons du père l’emportent, et qu’il ait pour lui plus de la moitié des suffrages de toute la parenté, c’est-à-dire de toutes les personnes d’un âge mûr, tant hommes que femmes, hormis le père qui accuse, la mère et l’accusé, alors il sera permis au père de renoncer son fils, autrement il ne le pourra pas. Si quelque citoyen voulait adopter cet enfant après le renoncement de son père, qu’il n’en soit empêché par aucune loi ; car il y a toujours de la ressource dans le caractère des jeunes gens, qui, en général, sont sujets à bien des changemens. Mais si personne ne se présente pour l’adopter, et qu’il ait atteint l’âge de dix ans, ceux qui sont chargés de pourvoir à l’établissement des surnuméraires dans les colonies, auront soin de lui procurer dans ces mêmes colonies un état convenable. Si la maladie, la vieillesse, un humeur chagrine, ou toutes ces choses réunies, paralysaient complètement les facultés de quelque citoyen, en sorte néanmoins que cet accident ne fat connu que de ceux qui vivent avec lui j si d’ailleurs étant maître de son bien, il ruinait sa famille par une mauvaise administration, et que son fils ne sût quel parti prendre, n’osant le traduire en justice comme atteint de démence ; voici ce que la loi règle à cet égard : Premièrement, le fils ira trouver les plus anciens gardiens des lois, et leur fera part de la triste situation de son père. Ceux-ci, après s’être suffisamment assurés du fait, lui diront s’il est à propos ou non qu’il l’accuse de démence ; et au cas qu’ils lui conseillent de le faire, ils lui serviront de témoins et d’avocats. Si l’on prononce contre le père, il ne pourra, le reste de ses jours, disposer validement de la moindre partie de son bien, et il sera réputé désormais en état d’enfance.

Si le mari et la femme ne s’accordaient point ensemble, par incompatibilité d’humeur, dix gardiens des lois, et autant de femmes choisies entre celles qui ont inspection sur les mariages, seront toujours chargés d’accommoder ces différents par leur intervention bienveillante. S’ils viennent à bout de les réconcilier, ce qu’ils auront réglé aura force de loi. Mais si les esprits étaient trop aigris, ils penseront sérieusement à unir chacun des conjoints avec une autre personne ; et comme il y a apparence que ces querelles viennent d’un caractère peu endurant de part et d’autre, ils tâcheront de les assortir avec des caractères plus paisibles et plus modérés. Si les époux, entre qui de pareils différents seraient survenus, n’avaient point d’enfans ou en avaient peu, c’est par égard à ce point qu’on formera les nouvelles unions. S’ils ont un nombre d’enfans suffisant, le but alors de la séparation des conjoints et de leur union avec d’autres, est uniquement que les nouveaux époux puissent parvenir ensemble à la vieillesse et la passer dans une déférence mutuelle. Au cas qu’un mari vienne à perdre sa femme, s’il lui en reste plusieurs garçons et plusieurs filles, la loi lui conseille d’élever ses enfans sans leur donner une marâtre, mais elle ne l’y contraint pas. S’il n’en a point eu d’enfans, elle l’oblige à se remarier, jusqu’à ce qu’il en ait assez pour le soutien de sa maison et de l’État. Si le mari meurt le premier laissant un nombre suffisant d’enfans, la mère les élèvera demeurant veuve. Néanmoins si on jugeait qu’elle fût trop jeune pour pouvoir se passer de mari sans mettre en péril sa santé, ses proches consulteront là dessus les femmes chargées du soin des mariages ; et elle s’en tiendra à ce que les uns et les autres auront réglé d’un avis commun. Mais si elle n’a point d’enfans de son mari défunt, elle se remariera pour en avoir. Le nombre d’enfans suffisant et requis par la loi est un garçon et une fille. Lorsqu’un enfant est reconnu être né de ceux qui le donnent pour leur fils ou leur fille, et qu’il s’agira de décider à qui il doit appartenir, on suivra ces règles. Si une esclave a commerce avec un esclave, ou avec un homme libre, ou avec un affranchi, l’enfant appartiendra au maître de cette esclave. Si une femme libre a commerce avec un esclave, l’enfant sera au maître de cet esclave. Si un maître a un enfant de sa propre esclave, ou une maîtresse de son esclave, et que le fait soit de notoriété publique, les femmes que ce soin regarde relégueront dans un autre pays l’enfant né d’une mère libre avec son père, et les gardiens des lois en feront autant à l’égard de l’enfant né d’un père libre, et de l’esclave sa mère.

Il n’est personne ni parmi les dieux ni parmi les hommes sensés qui puisse conseiller à qui que ce soit de négliger ses parens. Loin delà, il faut considérer les motifs qu’on fait valoir pour nous porter à honorer les dieux, comme ayant If la même force à l’égard du respect ou du manque, de respect envers les parens. Partout et de toute antiquité, il y a deux manières de considérer les lois touchant les dieux. Il est des divinités que nous voyons à découvert, et que nous honorons en elles-mêmes : il en est d’autres dont nous ne voyons que les images dans les statues fabriquées par nos mains ; et en honorant ces statues, quoique inanimées, nous croyons que nos hommages sont agréables aux dieux vivans qu’elles représentent et nous en attirent des faveurs. C’est pourquoi si quelqu’un a chez lui, comme un dépôt précieux, un père, une mère ou des aïeux chargés d’années, qu’il se garde bien de penser qu’il puisse avoir dans sa maison aucunestatue plus puissante, s’il les honore d’une manière convenable.

CLINIAS.
Quelle est, à ton avis, la véritable manière de les honorer ?

L’ATHÉNIEN.
Je vous l’apprendrai : la chose, mes amis, mérite bien d’être entendue.

CLINIAS.
Dis.

L’ATHÉNIEN.
Œdipe, outragé et méprisé par ses enfans, les chargea d’imprécations que les dieux, comme, tout le monde le répète[2], exaucèrent et accomplirent. Amyntor[3] et Thésée[4], dans un moment de colère, ont aussi donné des malédictions à Phénix et à Hippolyte, et une infinité d’autres à leurs enfans ; l’événement a montré avec évidence que les dieux exaucent les prières des parens contre leurs enfans. En effet, les imprécations de tout autre sont moins funestes que celles d’un père, et avec justice. Si donc l’on croit qu’il est naturel que Dieu entende les malédictions dont un père ou une mère chargent leurs enfans lorsqu’ils s’en voient méprisés, ne doit-on pas croire que, quand pleins de joie à la vue des honneurs qu’ils en reçoivent, ils adressent aux dieux des vœux ardens pour la prospérité de ces mêmes enfans, leurs prières ne sont pas moins efficaces pour le bien que pour le mal ? Si la chose n’était pas ainsi, les dieux ne seraient point équitables dans la distribution des biens ; ce qui, selon nous, est infiniment éloigné de leur nature.

CLINIAS.
Sans contredit.

L’ATHÉNIEN.
Mettons-nous dans la pensée ce que je disais tout à l’heure, qu’il n’est point de statue plus vénérable aux yeux des dieux qu’un père, un aïeul, courbés sous le poids des années, et qu’une mère est également puissante auprès d’eux ; que la divinité prend plaisir aux honneurs qu’on leur rend, puisque autrement elle n’exaucerait pas les vœux qu’ils lui adressent. Ces statues vivantes de nos ancêtres ont un merveilleux avantage sur les statues inanimées. Les premières, lorsque nous les honorons, joignent leurs prières aux nôtres, et nous maudissent quand nous les outrageons : au lieu que les secondes ne font ni l’un ni l’autre. C’est pourquoi quiconque traite comme il doit son père, son aïeul, ses autres ancêtres vivans, peut se flatter de posséder en eux les plus puissantes de toutes les statues pour attirer sur soi la bénédiction des dieux.

CLINIAS.
Cela est parfaitement bien dit.

L’ATHÉNIEN.
Tout homme sensé craint donc et honore ses parens, sachant qu’en mille rencontres leurs prières ont été écoutées. Et puisque tel est l’ordre naturel des choses, c’est véritablement un trésor pour les gens de bien, que des ancêtres chargés d’années qui vivent jusqu’à l’extrême vieillesse, et ils en pleurent amèrement la perte, lorsque la mort les leur enlève dans un âge peu avancé : au contraire, les méchans ont tout à craindre de leur part. Que tous par conséquent se rendent à ces raisons, et qu’ils aient pour leurs parens tout le respect dont les lois leur font un devoir. Mais si la voix publique accuse quelqu’un d’être sourd à de si sages leçons, tout nous autorise à porter contre lui la loi suivante. Quiconque, dans cet état, n’aura point pour ses parens les soins convenables, et n’aura pas plus d’égard, plus de soumission pour leurs volontés que pour celles de ses en fans, de tous ses descendans, et même pour les siennes propres : celui qui sera la victime d’un pareil traitement portera sa plainte lui-même ou par l’intermédiaire d’un autre, aux trois plus anciens gardiens des lois ; et si c’est une femme, à trois de celles qui ont inspection sur les mariages. On aura égard à leurs plaintes ; et les coupables seront punis par le fouet et la prison, s’ils sont jeunes, c’est-à-dire jusqu’à l’âge de trente ans pour les hommes, et de quarante pour les femmes. S’ils continuent, passé cet âge, à négliger ceux dont ils ont reçu le jour, et qu’ils aillent même jusqu’à les maltraiter ; il se tiendra une assemblée des plus vieux citoyens, au tribunal desquels on les fera comparaître. S’ils sont convaincus, ce tribunal décidera de l’amende ou de la punition corporelle qu’ils méritent, ne leur épargnant aucune des peines qu’un homme peut souffrir dans sa personne ou dans ses biens. Si l’âge mettait le vieillard outragé hors d’état d’aller lui-même porter sa plainte, que celui des citoyens qui en aura connaissance le fasse à sa place, sous peine d’être déclaré méchant et de pouvoir être poursuivi en justice comme nuisible à l’État. Le dénonciateur, s’il est esclave, aura la liberté pour récompense ; s’il appartient à l’auteur de l’outrage ou à la personne outragée, les magistrats le déclareront libre ; s’il appartient à quelque autre citoyen, l’État en paiera le prix à son maître ; de plus, les magistrats auront l’œil à ce que personne ne lui fasse aucun mal, pour se venger de sa dénonciation.

Pour certaines drogues avec lesquelles on pourrait causer du dommage, nous avons déjà parlé de celles qui sont mortelles ; mais nous n’avons rien dit des autres manières de nuire volontairement et de dessein formé, par des breuvages, des alimens ou des essences. Il y a parmi les hommes deux espèces de maléfices dont la distinction est assez embarrassante. L’une est celle que nous venons d’exposer nettement, lorsque le corps nuit au corps par les moyens naturels. L’autre, au moyen de certains prestiges, d’enchantemens et de ce qu’on appelle ligatures, persuade à ceux qui entreprennent de faire du mal aux autres qu’ils peuvent leur en faire par là, et à ceux-ci qu’en employant ces sortes de maléfices on leur nuit réellement. Il est bien difficile de savoir au juste ce qu’il y a de vrai en tout cela ; et quand on le saurait, il n’en serait pas plus aisé de convaincre les autres. Il est même inutile d’entreprendre de prouver à certains esprits fortement prévenus à ce sujet les uns à l’égard des autres, qu’ils ne doivent point s’inquiéter des petites figures de cire qu’on aurait mises ou à leur porte ou dans les carrefours ou sur le tombeau de leurs ancêtres, et de les exhorter à les mépriser, parce qu’ils ont une foi confuse à la vertu de ces maléfices. Distinguant donc en deux parties la loi touchant les maléfices, nous prions d abord, nous exhortons et nous avertissons ceux qui auraient dessein d’employer l’une ou l’autre espèce de maléfices, de n’en rien faire, de ne point causer de vaines frayeurs aux hommes timides, comme à des enfans, et de ne point contraindre le législateur et les juges d’appliquer des remèdes à de pareilles frayeurs ; parce qu’en premier lieu, celui qui met en usage certaines drogues, ne peut savoir l’effet qu’elles doivent produire sur les corps, s’il n’est versé dans la médecine ; et qu’en second lieu il ne peut connaître la vertu des enchantemens, s’il n’est exercé dans la divination ou dans l’art d’observer les prodiges. Voici la loi que nous ajoutons à ces avertissemens : Quiconque aura usé de certains médicamens pour nuire à un citoyen, non dans sa personne ni dans celle de quelqu’un de sa famille, mais dans ses bestiaux ou ses abeilles, ‘ sans toutefois les faire périr, ou qui aura causé leur mort ; s’il est médecin, et qu’il demeure atteint et convaincu, il sera puni de mort : s’il n’est pas médecin, les juges estimeront la peine ou l’amende à laquelle il doit être condamné. Celui qui se servira de ligatures, de charmes, d’enchantemens et de tous autres maléfices de cette nature, à dessein dé nuire par de tels prestiges, s’il est devin ou versé dans l’art d’observer les prodiges, qu’il meure : si, n’ayant aucune connaissance de ces arts, il est convaincu d’avoir usé de maléfices, le tribunal décidera ce qu’il doit souffrir dans sa personne ou dans ses biens. Quiconque aura fait tort à un autre par vol ou par rapine, sera condamné à une amende plus forte, si le tort est plus grand ; plus petite, s’il est moindre. En général, la peine sera toujours proportionnée au dommage, de manière qu’il soit entièrement réparé. De plus, tout malfaiteur pour chacun des délits qu’il aura commis, subira un châtiment convenable en vue de son amendement. Ce châtiment sera plus léger pour celui qui aura péché par l’imprudence d’autrui, entraîné par la crédulité de la jeunesse ou par quelque chose de semblable : plus grand pour celui que sa propre imprudence aura poussé au crime, s’étant laissé vaincre par l’attrait du plaisir ou l’aversion de la douleur, par de lâches terreurs, par quelques passions difficiles à guérir, comme là jalousie ou la colère : ils subiront ce châtiment, bon à cause du mal commis (car ce qui est fait est fait), mais pour leur inspirer à l’avenir, aussi bien qu’à ceux qui en seront témoins, l’horreur de l’injustice, ou pour affaiblir en grande partie le funeste penchant qui les y porte. Par toutes ces raisons il est nécessaire que les lois, visant au but qu’on vient d’indiquer, atteignent, avec la précision d’un archer habile, à une proportion toujours exacte entre la faute et le châtiment. Le juge doit aussi marcher sur les pas du législateur et seconder ses vues, lorsque la loi laisse à sa disposition le choix de l’amende ou du supplice que mérite le coupable, formant, à l’exemple du peintre, ses jugemens sur le modèle qu’il a devant les yeux. C’est à nous, Mégille et Clinias, de lui proposer le modèle le plus beau et le plus parfait : c’est à nous, selon les lumières que nous recevrons des dieux et des enfans des dieux, de lui marquer les peines qu’il doit infliger pour les différentes espèces de vol ou de rapine.

Que les furieux ne paraissent point en public, mais que leurs proches les gardent à la maison le mieux qu’ils pourront, sous peine d’une amende ; elle sera de cent dragmes pour les citoyens du premier ordre, qu’il s’agisse d’un homme libre ou d’un esclave ; de quatre cinquièmes d’une mine pour ceux du second, de trois cinquièmes pour ceux du troisième, et de deux pour ceux du quatrième. Il y a des furieux de plusieurs sortes ; ce que nous avons dit regarde ceux qui le sont par maladie. D’autres le sont par le vice d’une humeur violente que l’éducation a fortifiée : tels sont ceux qui pour les moindres offenses jettent de grandes clameurs, et exhalent leur colère les uns contre les autres par des torrens d’injures. Il ne convient pas de souffrir un tel désordre dans un État bien policé. Ainsi voici la loi générale que nous portons touchant les injures : Que personne ne maltraite de paroles qui que ce soit. Mais si on a quelque différent avec un autre, qu’on expose tranquillement ses raisons à son adversaire et aux assistans, et qu’on écoute les tiennes, s’abstenant de tout terme injurieux. Il arrive en effet qu’à la suite de ces imprécations dont on se charge réciproquement, et de ces propos grossiers dans lesquels on s’invective, comme des femmes, ce qui n’était d’abord qu’une dispute de paroles, chose assez légère, dégénère en des haines et des inimitiés très violentes. Car celui qui parle s’abandonnant à la colère, qui ne suggère que des choses désobligeantes, et la nourrissant de fiel et d’amertume, irrite, effarouche encore une fois cette partie de l’ame que l’éducation avait pris tant de peine à adoucir ; et pour prix d’avoir trop écouté son ressentiment, on vit en proie à une humeur sombre et chagrine. C’est encore une chose assez ordinaire alors de lâcher contre son adversaire des railleries qui font rire les assistans. Tous ceux qui se sont accoutumés à ce défaut n’ont jamais eu la moindre gravité dans les mœurs, ou du moins ont perdu la plupart des sentimens qui caractérisent une grande ame. C’est pourquoi, que personne ne se permette de semblables railleries, ni dans les lieux sacrés, ni dans les fêtes publiques, ni aux jeux, ni dans la place publique, ni devant les tribunaux, ni dans aucun lieu d’assemblée. Les magistrats qui y président puniront sans aucune opposition toute infraction à ce règlement : sinon, ils ne pourront jamais prétendre au prix de la vertu, comme n’ayant aucun zèle pour les lois, ni aucune fidélité à exécuter les ordres du législateur. Partout ailleurs, lorsque quelqu’un, soit en attaquant, soit en se défendant, se sera servi de termes injurieux, les citoyens, d’un âge plus avancé qui se trouveront présens, vengeront la loi, réprimant par des coups ces sortes d’emportemens, et arrêtant par un mal un autre mal : faute de quoi ils seront condamnés à une certaine amende. • Dans les disputes il est impossible de tenir long-temps la partie, sans chercher à faire rire aux dépens de son adversaire ; et c’est ce que nous condamnons, lorsque la colère en est le principe. Mais quoi ! souffrirons • nous chez nous les comédiens qui se montrent toujours prêts à faire rire aux dépens des autres, si leurs plaisanteries sur les citoyens ne sont point dictées par la colère ? Ou plutôt distinguant deux sortes de plaisanteries, l’une badine, l’autre sérieuse, ne permettrons-nous point à un citoyen de badiner agréablement et sans colère sur un autre, nous bornant à défendre toute personnalité inspirée par la colère, comme nous venons de le dire ? Pour ce dernier point, il ne le faut nullement révoquer : mais réglons par nos lois quels sont ceux à qui la pure plaisanterie sera permise ou défendue. Nous interdisons à tout poète, faiseur de comédies, d’iambes ou d’autres pièces de vers, de tourner aucun citoyen en ridicule, ni ouvertement, ni sous des emblèmes, soit que la colère ait part ou non à ces railleries ; et nous voulons que les magistrats qui président aux spectacles, chassent de l’État dans le jour même les infracteurs de cette loi, sous peine de trois mines d’amende, qui seront consacrées au dieu en l’honneur duquel les jeux se célèbrent. Quant aux plaisanteries permises, nous voulons toujours que la colère en soit bannie, et que ce ne soit qu’un jeu : pour peu qu’il s’y mêle de passion et de colère, nous l’interdisons. Le discernement de ces sortes de railleries appartiendra au magistrat chargé de l’éducation de la jeunesse. On pourra rendre public ce qu’on aura fait en ce genre, si on a été approuvé ; mais on ne montrera à personne ce qui aura été rejeté, et on ne le fera apprendre à qui que ce soit, soit libre, soit esclave, si Ton ne veut passer pour méchant et Rebelle aux lois.

On ne mérite point de pitié, précisément parce qu’on souffre de la faim ou de quelque autre incommodité ; mais lorsque étant d’ailleurs tempérant, vertueux tout-à-fait ou en partie, on se trouve dans quelque situation fâcheuse. Ce serait une espèce de prodige qu’un homme de ce caractère, libre ou esclave, fût abandonné de tout le monde, au point d’être réduit à la dernière misère, dans un État et sous un gouvernement tant soit peu bien réglé. Le législateur peut donc en toute sûreté porter la loi suivante pour des citoyens tels que les nôtres. Qu’il n’y ait point de mendians dans notre république. Si quelqu’un s’avise de mendier, et d’aller ramassant de quoi vivre à force de prières, que les agoranomes le chassent de la place publique, les astynomes de la cité, et les agronomes de tout le territoire, afin que le pays soit tout-à-fait délivré de cette espèce d’animal.

Si un esclave, de l’un ou de l’autre sexe, par son peu d’expérience ou sa maladresse, cause quelque dommage à tout autre qu’à son maître, sans qu’il y ait de la faute de celui qui souffre le dommage, le maître de l’esclave indemnisera la personne lésée, ou lui livrera l’esclave. Si le maître se plaignait qu’il y a eu de la connivence entre l’auteur du dommage et celui qui l’a souffert, et que cela s’est fait à dessein de lui enlever son esclave, il aura action de dol contre celui qui prétend avoir reçu du dommage ; et s’il gagne sa cause, il se fera payer le double de ce que vaut son esclave à l’estimation des juges ; s’il la perd, il sera tenu de réparer le dommage et de livrer son esclave à l’autre. Si le dommage a été causé par une bête de somme, un cheval, un chien ou tout autre animal, le maître de ces animaux sera obligé de le réparer.

Si quelqu’un refuse volontairement de témoigner en justice, il pourra être cité par celui qui a besoin de son témoignage, et il sera tenu de comparaître en jugement. Alors s’il est instruit du fait, et qu’il consente à témoigner, qu’il le fasse ; s’il prétend ne rien savoir, il ne sera renvoyé qu’après avoir pris à serment Jupiter, Apollon et Thémis qu’il n’a nulle connaissance du fait en question. Quiconque étant appelé en témoignage, ne se rendra point à l’assignation qu’il a reçue, la loi le rendra responsable du tort qui s’en est suivi ; Si l’on appelle à témoin quelqu’un des juges, il ne pourra plus être juge dans la même affaire où il a témoigné. Toute femme de condition libre, au dessus de quarante ans, qui ne sera pas en puissance de mari, pourra témoigner, faire valoir le droit d’autrui et même poursuivre le sien ; mais du vivant de son mari, elle ne pourra que témoigner. Les esclaves de l’un et de l’autre sexe, et les enfans, pourront être appelés en témoignage, et appuyer le droit d’autrui pour cause de meurtre seulement, pourvu qu’ils donnent caution de se représenter jusqu’au moment de la sentence, au cas qu’on les accuse de faux témoignage. Chacune des parties sera en droit de s’inscrire en faux, soit en tout soit en partie, contre la déposition des témoins de la partie adverse, supposé qu’elle se croie fondée à le faire, avant que le jugement soit porté. Les reproches faits aux témoins seront couchés par écrit, scellés des deux parties, et mis en dépôt chez les magistrats, qui les représenteront lorsqu’il s’agira de prononcer sur la bonne foi des témoins. Si quelqu’un est convaincu deux fois de faux témoignage, il ne pourra plus être obligé par aucune loi à témoigner ; et s’il en est convaincu trois fois, il ne lui sera plus permis de témoigner. S’il osait le faire, après avoir été surpris trois fois en mensonge, il sera libre au premier venu de le dénoncer aux magistrats, qui le livreront aux juges ; et s’il est trouvé coupable, il sera puni de mort. Lorsqu’il constera par jugement de la fausseté des dépositions de quelques témoins, sur lesquelles une des parties a gagné sa cause, le jugement rendu sur de pareilles dépositions sera nul, au cas qu’il demeure prouvé que plus de la moitié des témoins a prévariqué ; et soit qu’on ait eu égard ou non à ces témoignages dans la sentence, le procès sera instruit et jugé de nouveau. On s’en tiendra à cette seconde sentence, de quelque manière que les juges prononcent.

Quoiqu’il y ait un grand nombre de bonnes choses dans la vie humaine, la plupart portent avec elles comme une peste qui les corrompt et les infecte. Comment, par exemple, ne serait-ce pas une bonne chose sur la terre que la justice, à qui on est redevable d’avoir adouci les mœurs des hommes ? Mais la justice étant une bonne chose, comment la profession d’avocat ne serait-elle pas une profession honnête ? Malgré tout cela une odieuse pratique, qui met en avant le beau nom d’art, a décrié cette profession. On possède, dit-on, au barreau certains artifices, au moyen desquels en plaidant pour soi-même ou pour d’autres, on gagne aisément sa cause, soit qu’on ait ou non le bon droit de son côté : il ne s’agit que de payer ceux qui possèdent cet art et les plaidoyers qu’ils font conformément à ses préceptes. Ce qu’il peut y avoir de plus avantageux pour notre république, c’est qu’il ne s’y trouve jamais personne d’habile en cet art, ou, si l’on veut, dans ce métier et cette routine sans art, ou s’il y en a, que du moins ils se rendent aux prières du législateur, et ne parlent jamais contre le bon droit ; sinon, qu’ils aillent exercer leurs talens ailleurs. S’ils obéissent, la loi se taira ; s’ils n’obéissent point, elle parlera en ces termes : Au cas que quelqu’un paraisse vouloir soustraire l’ame des juges à l’ascendant naturel de la justice, en les portant à des dispositions contraires, et qu’il le fasse à tout propos, en plaidant pour lui-même ou pour d’autres ; tout homme sera reçu à l’accuser d’être un mauvais plaideur ou un mauvais avocat. L’accusation sera portée au tribunal des juges d’élite : s’il est convaincu, les juges examineront quel motif le fait agir de la sorte, l’avarice ou l’esprit de chicane. S’il paraît que c’est l’esprit de chicane, le tribunal décidera combien de temps il doit s’abstenir d’intenter procès à personne ou de plaider pour d’autres. Si l’on juge que c’est avarice, au cas que le coupable soit étranger, on lui ordonnera de quitter le pays et de n’y jamais rentrer sous peine de la vie ; au cas que ce soit un citoyen, il sera condamné à mort, à cause de son excessive passion pour l’argent qu’il préfère à tout. Quiconque aussi aura été convaincu pour la seconde fois d’avoir cédé à l’esprit de chicane, sera puni de mort.

LIVRE DOUZIÈME

L’ATHÉNIEN.
Si quelqu’un usurpe auprès d’un gouvernement étranger le titre d’ambassadeur ou de héraut envoyé au nom de l’État ; ou si, étant réellement envoyé, il ne porte pas fidèlement les paroles qu’il est chargé de porter ; ou enfin si à son retour il ne rend pas un compte exact de ce que lui ont dit les ennemis ou les alliés, en sa qualité d’ambassadeur ou de héraut, on lui fera son procès, comme s’il avait violé, malgré la défense de la loi, des ordres et des instructions reçus de Mercure ou de Jupiter ; et s’il est convaincu, les juges estimeront quelle peine ou quelle amende il doit subir.

Détourner sourdement de l’argent est une action basse : l’enlever ouvertement est un trait d’impudence. Aucun des enfans de Jupiter ne s’est plu à faire ni l’un ni l’autre, soit par fraude, soit par violence. Que personne donc ne se laisse tromper par ce que débitent les poètes et tout autre conteur de fables, ni ne s’enhardisse à commettre rien de semblable sur la fausse persuation que le vol et la rapine n’ont rien de honteux, et qu’il ne fait en cela que ce que font les dieux mêmes ; car cela n’est ni vrai ni vraisemblable, et quiconque se porte à de telles injustices n’est ni dieu ni enfant des dieux. Le législateur doit naturellement savoir mieux ce qui en est que tous les poètes ensemble. Celui qui ajoute foi à ce discours est heureux, et nous souhaitons qu’il le soit toujours. Mais que celui qui refuse de le croire, ait affaire après cela à la loi suivante : Quiconque aura détourné, soit une grande, soit une petite partie des deniers publics, doit être puni d’une peine égale ; car la petitesse de la somme prouve dans celui qui la dérobe, non moins d’avidité, mais moins de pouvoir ; et celui qui prend la meilleure partie d’un argent qui ne lui appartient pas, est aussi coupable que s’il avait pris le tout. Ce n’est donc point à la grandeur du vol que la loi veut qu’on ait égard en punissant l’un moins ‘que l’autre, mais à ce que l’un est peut-être encore susceptible de guérison, au lieu que l’autre est désespéré. Ainsi tout étranger ou tout esclave qui sera convaincu en justice d’avoir touché aux deniers publics, sera puni dans sa personne ou dans ses biens comme un homme qui probablement peut encore s’amender. Au contraire, tout citoyen convaincu d’avoir volé sa patrie par des voies sourdes ou violentes, après une éducation telle que celle qu’il a reçue de nous, sera regardé comme un malade désespéré, et par cette raison condamné à mort, soit qu’il ait été pris sur le fait ou non.

Pour ce qui concerne les expéditions militaires, il y aurait bien des conseils à donner, bien des lois à faire. Ce qu’il y a de plus important est que personne, soit homme, soit femme, ne secoue en aucune rencontre le joug de la dépendance, ni ne s’accoutume dans les combats véritables, ou même dans les jeux, à agir seul et de son chef, mais qu’en paix comme en guerre tous aient sans cesse les yeux sur celui qui les commande, ne faisant rien que sous sa direction, et s’abandonnant à sa conduite dans les plus petites choses ; de sorte qu’au premier signal ils s’arrêtent, ils marchent, ils s’exercent, ils prennent le bain ou leur repas, ils se lèvent la nuit pour monter la garde, pour porter ou recevoir des ordres ; que dans la mêlée ils ne poursuivent personne ni ne reculent devant qui que ce soit, à moins d’un ordre de leur chef ; en un mot qu’ils s’accoutument à ne savoir jamais ce que c’est que d’agir seul et sans concert ; mais plutôt que tous ensemble n’aient toujours et en tout qu’une vie commune. On ne peut, on n’a jamais pu rien trouver de plus beau, de plus avantageux, de plus propre à assurer à l’État son salut à la guerre et la victoire, qu’un pareil concert : c’est à quoi nos citoyens doivent s’exercer dès l’enfance au sein de la paix, apprenant à commander aux uns et à obéir aux autres. Quant à l’indépendance, il la faut bannir du commerce de la vie, non seulement entre les hommes, mais même entre les animaux soumis aux hommes. C’est à ce but que doivent tendre toutes les danses destinées à former d’excellens guerriers, et tous les exercices propres à donner de l’agilité et de l’adresse ; c’est dans cette vue encore qu’il faut apprendre à souffrir la faim, la soif, le froid, le chaud, à coucher sur la dure, et surtout à ne point affaiblir la force naturelle de la tête et des pieds, en les tenant enveloppés de corps étrangers, et en rendant inutiles par là les cheveux et la peau que la nature a donnés à ces parties pour les couvrir ; car comme elles sont situées aux deux extrémités du corps, elles influent puissamment sur sa bonne ou sa mauvaise disposition, selon qu’on les tient en bon ou en mauvais état. Enfin, les pieds sont faits plus qu’aucun autre membre pour obéir au reste du corps, comme la tête pour commander, puisque c’est en elle que la nature a placé tous nos sens principaux. Tel est l’éloge de là vie militaire qu’il est bon de faire entendre à nos jeunes gens : voici maintenant les lois. Tous ceux qui seront enrôlés ou qui auront quelque emploi dans l’armée iront à la guerre. Quiconque se sera absenté par lâcheté, et sans le congé des généraux, sera accusé devant les chefs de l’armée, au retour de la campagne, d’avoir refusé le service militaire. Toute l’armée assistera à ce jugement, l’infanterie et la cavalerie séparément, ainsi que les autres corps de troupes. Le fantassin sera jugé par l’infanterie, le cavalier par la cavalerie, et les autres pareillement par ceux de leur corps. Celui qui sera condamné ne pourra plus désormais prétendre au prix de la valeur, ni accuser personne d’avoir refusé de servir, ni faire à cet égard l’office de dénonciateur. De plus, le tribunal réglera la peine qu’il doit souffrir dans sa personne ou dans ses biens. Après le jugement de toutes les causes touchant le refus de service, les chefs indiqueront pour un autre jour une nouvelle assemblée, où chacun adjugera le prix de la valeur à celui de son corps qu’il croira l’avoir mérité. Il n’y sera point fait mention des guerres précédentes ; on n’en citera aucun exploit ni aucun témoignage pour donner plus de poids à son suffrage ; mais on prononcera uniquement sur ce qui s’est passé dans la guerre présente. La récompense du vainqueur sera une couronne d’olivier qu’il suspendra avec une inscription dans le temple de quelque divinité guerrière, à son choix, comme un monument du jugement qu’on a porté de sa bravoure. Ceux qui auront remporté le second et le troisième prix feront la même chose. Si quelqu’un étant allé à la guerre quitte le camp pour retourner chez lui avant le temps et sans l’agrément des chefs, il sera accusé de désertion devant les mêmes juges qui ont prononcé sur le refus de service, et s’il est convaincu il sera condamné aux mêmes peines que les précédens. Dans toutes les accusations, il faut craindre de charger à faux une personne innocente, soit avec intention de le faire, soit même sans cette intention, autant que cela est possible ; car la Justice est appelée avec raison fille de la Pudeur[1] : or la Pudeur et la Justice haïssent naturellement le mensonge. Mais s’il est nécessaire d’apporter, en accusant, beaucoup de circonspection pour ne point pécher contre la justice, c’est surtout lorsqu’il s’agira d’accuser un soldat d’avoir jeté ses armes dans le combat, parce qu’un soldat peut y être contraint en certains cas, et que le reproche qu’on lui en ferait alors par méprise, comme d’une action honteuse, l’exposerait à une peine qu’il ne mérite pas. Ces cas de nécessité ne sont point du tout aisés à distinguer des autres ; toutefois il est à propos que la loi essaie en quelque manière d en montrer la différence, du moins en certains cas particuliers. Pour cela ayons recours à la fable. Si Patrocle rapporté dans sa tente, sans armes, eût donné des signes de vie, comme la chose est arrivée à une infinité de guerriers, tandis que ces premières armes que les dieux, dit le poète[2], avaient données à Pelée comme la dot de Thétis le jour de ses noces, étaient au pouvoir d’Hector, tout ce qu’il y avait alors de lâches dans l’armée grecque auraient eu occasion de reprocher au fils de Menœtius la perte de ses armes. D’autres les ont perdues ayant été précipités de lieux escarpés, ou en combattant sur mer, ou bien dans des lieux exposés aux orages, s’étant trouvés emportés tout à coup par quelque torrent, enfin en mille autres circonstances semblables, qu’on peut alléguer pour se justifier d’un reproche où triomphe aisément la calomnie. Il est donc indispensable de distinguer avec le plus grand soin ce qui est véritablement honteux et impardonnable en ce genre, de ce qui ne l’est pas. Nous trouvons en quelque sorte cette distinction établie dans les noms injurieux qu’on se donne en ces occasions. Par exemple, on peut dire de tous, sans exception, qu’ils ontperdu leurs armes ; mais on ne peut pas reprocher à tous de les avoir jetées : ce reproche ne pouvant tomber également sur celui à qui on a arraché ses armes par force et sur celui qui les a rendues de lui-même ; car il y a une différence du tout au tout entre ces deux cas. Telles seront donc à ce sujet les dispositions de la loi. Si quelqu’un étant joint par l’ennemi, et ayant les armes à la main, au lieu de lui faire face et de se défendre, les lui abandonne lâchement ou les jette, aimant mieux mettre sa vie en sûreté par une honteuse fuite que de périr d’une mort glorieuse et heureuse en combattant vaillamment ; s’il a perdu ainsi ses armes, qu’on l’accuse de les avoir jetées. Mais les juges n’entreront point dans l’examen de la perte des armes, dans les cas dont on a parlé plus haut. Il faut toujours punir les lâches, pour leur inspirer plus de courage, et jamais les malheureux parce que cela ne sert à rien. Mais quel peut être le châtiment convenable de ceux qui ont jeté les armes qu’on leur avait données pour se défendre ? Il n’est pas possible à l’homme de changer quelque chose en son contraire, comme fit autrefois un dieu[3], qui métamorphosa, dit-on, en homme Cénée le Thessalien, de femme qu’il était auparavant ; et cependant la métamorphose contraire d’homme en femme serait de tous les châtimens le plus naturel à l’égard d’un guerrier qui a jeté ses armes ; mais puisque son attachement pour la vie a presque fait cette métamorphose, afin de le tenir désormais éloigné de tout danger et de prolonger avec ses jours sa honte et sa lâcheté, la loi ordonne ce qui suit : Le guerrier qui sera convaincu d’avoir perdu honteusement ses armes, ne pourra être employé comme soldat ni par les généraux ni par aucun des officiers ; il ne fera partie d’aucun corps militaire. Si un chef contrevient à cette défense, les censeurs le taxeront à mille dragmes d’amende, si c’est un citoyen de la première classe ; à cinq mines, s’il est de la seconde ; à trois, s’il est de la troisième ; à une, s’il est de la quatrième. Quant au guerrier condamné pour sa lâcheté, outre qu’il se tiendra éloigné, comme il lui convient, des périls réservés au courage, il paiera une amende de mille dragmes, s’il est de la première classe ; de cinq mines, s’il est de la seconde ; de trois, s’il est de la troisième ; et d’une, s’il est de la quatrième.

Les magistrats étant, les uns tirés au sort et annuels, les autres choisis par voie de suffrage et pour plusieurs années, comment nous y prendrons-nous pour créer des censeurs ? Où trouver des hommes capables de faire rendre compte aux autres de leur administration ? S’il arrive que des magistrats accablés sous le poids de leur charge, ou n’ayant pas les forces suffisantes pour la soutenir, rendent quelque sentence ou commettent quelque action injuste ; quelque difficile qu’il soit de rencontrer un homme que la supériorité de sa vertu rende digne de veiller sur leur conduite, il faut néanmoins, à quelque prix que ce soit, essayer de découvrir quelques-uns de ces hommes divins. Telle est en effet la nature des choses : dans un gouvernement, comme dans un vaisseau ou dans un animal, il y a différens ressorts dont aucun ne saurait être attaqué sans entraîner une dissolution complète. Ces ressorts, dont la destination est la même, s’appellent de divers noms, selon les diverses choses auxquelles ils appartiennent : ici câbles et ceintures[4], là nerfs et tendons. Mais entre tous les ressorts d’où dépend le salut ou la perte d’un État, celui dont nous parlons n’est pas le moindre. Car si ceux qui font rendre compte aux magistrats sont meilleurs qu’eux, et s’ils montrent dans l’exercice de la censure une équité au-dessus de tout reproche, toute la cité avec son territoire est heureuse et florissante. Mais si les censeurs s’acquittent mal de leur fonction, alors la justice, qui est le lien commun de toutes les parties du gouvernement, venant à se dissoudre y les magistrats, loin de conspirer à la même fin, se séparent et se divisent ; d’une seule république ils en font plusieurs, et, la remplissant de séditions, ils en précipitent la perte. C’est pourquoi il faut que nos censeurs soient des hommes admirables par la réunion de toutes les vertus. Imaginons un peu la manière dont on procédera à leur élection. Tous les ans, lorsque le soleil aura passé des signes d’été aux signes d’hiver, toute la ville s’assemblera dans un lieu consacré au Soleil et à Apollon ; là chacun fera connaître au dieu, par son suffrage, les trois citoyens au-dessus de cinquante ans qu’il estime les plus vertueux : aucun ne pourra se proposer lui-même. Parmi les proposés on choisira ceux qui auront eu le plus de suffrages, jusqu’à la concurrence de la moitié si le nombre est pair ; s’il ne l’est pas, on exclura celui qui aura eu le moins de voix, et on laissera l’autre moitié qui compte pour soi moins de suffrages. Si plusieurs ont eu un nombre égal de voix, en sorte qu’une moitié soit plus forte que l’autre, on retranchera l’excédant en commençant par les plus jeunes ; ensuite on ira derechef aux voix, jusqu’à ce qu’il s’en trouve trois qui aient plus de suffrages que les autres. Si tous les trois ou deux d’entre eux avaient un égal nombre de suffrages, alors appelant à son secours un hasard heureux, on laissera la décision au sort, et l’on couronnera d’olivier celui auquel il aura été favorable, en lui adjugeant la première place ; on en fera autant pour le second et pour le troisième, et après leur avoir donné le prix de la vertu, on publiera que la république des Magnètes, conservée de nouveau par la protection de Dieu, vient de choisir, en présence du Soleil, les trois plus vertueux citoyens, et les consacre, suivant l’ancien usage, au Soleil et à Apollon, comme les prémices de l’État, pour tout le temps où leur conduite répondra au jugement qu’on en a porté. Ceux-ci désigneront, la première année, douze censeurs qui seront en charge jusqu’à ce que chacun d’eux ait atteint l’âge de soixante et quinze ans ; après quoi on n’en créera plus que trois nouveaux chaque année. Ces censeurs, divisant toutes les charges publiques en douze parts, examineront la conduite de ceux qui les remplissent, par toutes les voies convenables vis-à-vis de personnes libres. Pendant tout le temps de leur censure ils feront leur demeure dans le lieu consacré à Apollon et au Soleil, où ils ont été choisis. Après avoir, tantôt chacun en particulier, tantôt tous ensemble, jugé les magistrats sortis de charge, ils exposeront dans la place publique des tablettes où sera marquée la peine ou l’amende à laquelle chacun d’eux est condamné par sentence des censeurs. Si quelque magistrat ne convient point de l’équité de la sentence rendue contre lui, il citera les censeurs devant les juges d’élite ; et si après avoir rendu compte de sa conduite à ce tribunal, il est renvoyé absous, il intentera, s’il veut, un procès aux censeurs ; s’il est jugé coupable, et qu’il ait été condamné à mort par les censeurs, on le fera simplement mourir, n’étant pas possible de doubler cette peine : à l’égard des autres peines^ qui peuvent être doublées, il sera condamné au double. Mais il est à propos d’écouter aussi quel contrôle on exercera sur les censeurs eux-mêmes, et de quelle manière. Ceux à qui toute la cité aura déféré le prix de la vertu occuperont pendant leur vie la première place à toutes les assemblées solennelles. De plus, à l’époque où ont lieu en Grèce les sacrifices, les spectacles et les autres cérémonies qui se font au nom de tous, c’est parmi eux qu’on choisira les chefs de la théorie[5]. Eux seuls, entre tous les citoyens, auront droit de porter une couronne de laurier. Us seront tous prêtres d’Apollon et du Soleil ; et chaque année on élira pour grand prêtre le plus digne d’entre les prêtres de l’année précédente. Son nom sera inscrit dans les actes publics, pour servir à compter le nombre des années, tant que l’État subsistera. Après la mort, l’exposition de leur corps, leur convoi et leur sépulture, seront distingués de la pompe funèbre des autres citoyens On les revêtira d’une robe blanche ; les pleurs et les gémissemens ne se feront point entendre à leurs funérailles. Deux chœurs, l’un de quinze jeunes filles, l’autre de quinze jeunes garçons, rangés de chaque côté du cercueil, chanteront tour à tour un hymne composé à l’honneur des prêtres, et le béniront dans leurs chants durant tout le jour. Le lendemain matin cent jeunes gens de ceux qui fréquentent encore les Gymnases, choisis par les parens du mort, accompagneront le cercueil au monument. Les adolescens marcheront à la tête du convoi en habit de guerre, les cavaliers montés sur leurs chevaux, les fantassins avec leurs armes pesantes, et les troupes légères avec leurs armes distinctives. Les jeunes garçons, placés immédiatement devant le cercueil, chanteront un hymne destiné à cet usage ; derrière seront les jeunes filles et les femmes qui ont passé le temps d’avoir des enfans. Ensuite viendront les prêtres et les prêtresses, qui, bien qu’exclus des autres funérailles, assisteront à celles-ci, comme n’ayant rien que de pur, pourvu néanmoins que la Pythie y consente. Le monument, travaillé sous terre, sera en forme de voûte oblongue, ayant de chaque côté des niches parallèles faites de pierres précieuses et capables de résister au temps. On y déposera le corps de ce bien heureux mortel, et après avoir fait un tertre circulaire, on plantera autour un bois sacré, à la réserve d’un côté, afin que le monument puisse se prolonger sans qu’il soit besoin de nouveaux tertres pour les corps que l’on y dépose par la suite. Chaque année on célébrera en leur honneur des combats musicaux, gymniques et équestres. Telles seront les récompenses des censeurs intègres. Mais si quelqu’un d’eux, se reposant sur le choix qu’on a fait de lui, laisse apercevoir qu’il est homme, et se conduit mal après son élection, la loi ordonne à tout citoyen de l’accuser, et la cause s’instruira de la manière suivante : Le tribunal sera composé, en premier lieu, des gardiens des lois ; en second lieu, des autres censeurs qui lui survivent ; en troisième lieu, des juges d’élite. La formule d’accusation sera conçue en ces termes : Tel ou tel est indigne du prix de la vertu et de la censure. L’accusé, s’il est convaincu, sera déposé de sa charge, privé de la sépulture et des autres distinctions attachées à sa place. Mais si l’accusateur n’a pas pour lui la cinquième partie des suffrages, il sera condamné à une amende de douze mines, s’il est de la première classe ; de huit, s’il est de la seconde ; de six, s’il est de la troisième ; et de deux, s’il est de la quatrième.

La manière dont on rapporte que Rhadamanthe terminait les procès a droit d’exciter notre admiration. Comme il voyait que les hommes de son temps étaient intimement persuadés de l’existence des dieux, avec d’autant plus de raison que pour lors il y avait sur la terre plusieurs enfans des dieux, du nombre desquels était, dit-on, Rhadamanthe lui-même, il paraît qu’il avait pensé que le jugement des causes ne devait point être confié aux hommes, mais aux dieux. De là sa manière de rendre la justice était également simple et prompte. Il déférait le serment aux deux parties sur les points en litige, et terminait ainsi leurs différends avec autant de célérité que de sûreté. Mais aujourd’hui qu’il y a des hommes, les uns qui ne croient pas à l’existence des dieux, les autres qui s’imaginent qu’ils ne se mêlent point des choses d’ici-bas, d’autres en plus grand nombre et les plus méchans de tous, qui sont dans l’opinion que les dieux, agréant leurs petits sacrifices et leurs adulations, deviennent souvent complices de leurs vols et les exemptent des grands supplices : la méthode de juger suivie par Rhadamanthe ne serait plus de saison avec les hommes d’aujourd’hui. Ainsi, puisque les sentimens au sujet des dieux ont changé, il faut aussi changer les lois. Lorsqu’il s’intentera aujourd’hui un procès, les lois, si elles ont été faites avec intelligence, n’exigeront le serment d’aucune des parties ; mais elles assujettiront celle qui accuse à mettre simplement par écrit ses chefs d’accusation, et celle qui se défend, à produire de même ses moyens de justification, sans souffrir que ni l’une ni l’autre en remettant ses pièces aux magistrats y ajoute le serment. Et véritablement ce serait une chose affreuse, si, vu la multitude des procès qui s’élèvent dans un État, nous savions, à n’en pouvoir douter, que presque la moitié de nos citoyens est composée de parjures, qui prennent sans aucune difficulté leurs repas en commun avec les autres et se trouvent partout avec eux tant en public qu’en particulier. Voici donc ce que règle la loi : Seront astreints au serment le juge avant de rendre sa sentence ; celui qui présidera à l’élection des magistrats, par la voie du serment ou par celle des suffrages qu’il recueille sur l’autel ; le président des chœurs et de la musique, les arbitres et les distributeurs des prix aux jeux gymniques et équestres, Eu général, le serment portera sur tout ce qui ne peut profiter au parjure, suivant l’opinion des hommes ; mais lorsqu’il paraît avec évidence qu’il y a un grand avantage à nier une chose et à la désavouer avec serment, on aura recours aux voies ordinaires de la justice, où les différends seront vidés sans qu’il intervienne aucun serment des parties. Les juges ne souffriront en aucune manière qu’on fasse, en leur présence, pour donner plus de croyance à ses paroles, ni sermens ni imprécations contre soi et sa famille, ni prières indécentes et lamentations qui ne conviennent qu’aux femmes ; mais ils ordonneront aux parties d’exposer jusqu’à la fin leurs raisons avec bienséance, et d’écouter de même celles d’autrui ; sinon tout ce que Ton dira hors de là sera regardé comme étranger à la cause, et les juges y ramèneront sans cesse. Quant aux étrangers, ils pourront dans leurs débats avec d’autres étrangers, faire et recevoir le serment, comme cela se pratique aujourd’hui ; car ne devant point demeurer dans notre république jusqu’à la vieillesse, et le plus souvent n’y faisant pas leur nid, il n’est point à craindre qu’ils y laissent après eux des enfans héritiers de leurs mœurs. Le serment sera aussi permis aux citoyens libres, dans toute affaire où la désobéissance aux lois de l’État ne mériterait ni le fouet ni la prison ni la mort. Si, en certains cas, on manque d’assister aux chœurs, aux processions solennelles et aux autres cérémonies publiques, et encore si on refuse de contribuer aux frais des sacrifices en temps de paix et aux dépenses en temps de guerre ; le premier moyen de réparer ces fautes sera de se soumettre à l’amende marquée. Si Ton refuse de la payer, ceux que l’État et les lois auront établis pour l’exiger y contraindront par voie de saisie ; et si, malgré la saisie, on s’obstine à ne pas payer, les effets saisis seront mis en vente au profit du trésor public. S’il était besoin d’une punition plus grande, les magistrats que le cas regarde obligeront à comparaître en justice, et imposeront telle amende qu’ils jugeront convenable, jusqu’à ce qu’on ait fait ce qui est exigé. Dans un État où l’on ne connaîtra d’autre commerce intérieur que celui des denrées que produit la terre, et où il n’y aura point de commerce extérieur, il est nécessaire de faire des règlemens touchant les voyages en pays étranger, et la manière dont on recevra les étrangers qui viendront chez nous. Voici d’abord l’instruction que le législateur donnera à ce sujet aux citoyens, en s’efforçant de la leur faire goûter. L’effet naturel du commerce fréquent entre les habitans de divers États, est d’introduire une grande variété dans les mœurs, par les nouveautés que ces rapports avec des étrangers font naître nécessairement : ce qui est le plus grand mal que puissent éprouver les États policés par de sages lois. Comme la plupart de ceux d’aujourd’hui n’ont que de mauvais gouvernemens, ce mélange d’étrangers qu’ils reçoivent chez eux ne leur importe en rien, non plus que la liberté avec laquelle leurs citoyens vont vivre en d’autres cités, lorsqu’il leur prend fantaisie de voyager en quelque pays et en quelque temps que ce soit, soit dans la jeunesse, soit dans un âge plus avancé. D’un autre côté refuser aux étrangers l’entrée dans notre État, et à nos citoyens la permission de voyager chez les autres peuples, c’est une chose qui ne se peut faire absolument, et qui de plus paraîtrait inhumaine et barbare aux autres hommes : ils nous appliqueraient probablement le reproche de chasser de chez nous les étrangers[6], et d’avoir des mœurs rudes et sauvages. Or, il faut se garder de tenir pour peu de chose de passer ou de ne passer pas pour gens de bien auprès des autres peuples. Car les hommes méchans et vicieux ne se trompent pas autant dans le jugement qu’ils portent de la vertu des autres, qu’ils sont éloignés de la pratiquer eux-mêmes : il y a dans ces hommes mêmes je ne sais quelle sagacité merveilleuse ; de sorte qu’un grand nombre d’eux, malgré l’extrême corruption de leurs mœurs, savent faire dans leurs discours et dans leurs jugemens un discernement exact des gens de bien et de ceux qui ne le sont pas. C’est pourquoi on ne peut qu’approuver la maxime qui a cours dans la plupart des États, de faire beaucoup de cas de la bonne réputation auprès des autres. Mais le meilleur et le plus important est de commencer par être réellement homme vertueux, et de n’en rechercher la réputation qu’à cette condition ; du moins si l’on aspire à une vertu parfaite. Il est donc convenable au nouvel État que nous fondons en Crète, de se donner auprès des autres hommes la plus belle et la plus entière réputation de vertu ; et si notre projet s’exécute comme nous l’avons conçu, il y a tout lieu d’espérer que le soleil et les autres dieux le verront probablement dans peu tenir son rang parmi les cités et les États les mieux policés. Voici donc ce qu’il me paraît nécessaire de régler par rapport aux voyages dans les autres pays et à la réception des étrangers. En premier lieu, qu’il ne soit permis à aucun citoyen, avant l’âge de quarante ans, de voyager quelque part que ce soit hors des limites de l’État. De plus, que personne ne voyage en son nom, mais au nom de l’État, en qualité de héraut, d’ambassadeur ou d’observateur. Il ne faut point compter parmi les voyages les expéditions et les courses militaires, comme si elles étaient de même nature. On députera des citoyens pour assister aux sacrifices et aux jeux qui se font à Pytho en l’honneur d’Apollon, à Olympie en l’honneur de Jupiter, à Némée et à l’Isthme ; on en députera, en aussi grand nombre qu’il se pourra, les mieux faits et les plus vertueux, ceux qu’on jugera les plus propres à donner une haute idée de notre cité dans ces assemblées consacrées à la religion et à la paix, et à la distinguer autant par là que les autres cherchent à illustrer leur patrie par la gloire militaire ; de retour chez eux ils apprendront à notre jeunesse que les lois des autres peuples sont inférieures à celles de leur pays. Ce sont aussi des hommes semblables que les gardiens des lois devront admettre et envoyer en qualité d’observateurs. Si quelques citoyens ont envie d’aller étudier plus à loisir ce qui se passe chez les autres hommes, qu’aucune loi ne les en empêche ; car jamais notre cité ne pourra ni parvenir à la perfection dans la politesse et la vertu, si faute d’entretenir des relations avec les étrangers elle n’acquiert aucune connaissance de ce qu’il y a de bon et de mauvais parmi eux, ni observer fidèlement ses lois, si elle n’en a que l’usage et la pratique sans en posséder l’esprit. Il se trouve toujours parmi la foule des personnages divins, en petit nombre à la vérité, dont le commerce est d’un prix inestimable, qui ne naissent pas plus dans les États bien policés que dans les autres ; et des citoyens qui vivent sous un bon gouvernement doivent se livrer à une recherche persévérante de ces hommes qui se sont préservés de la corruption, et les poursuivre par terre et par mer, en partie pour affermir ce qu’il y a de sage dans les lois de leur pays, en partie pour rectifier ce qui s’y trouverait de défectueux. Jamais notre état n’aura une constitution parfaitement assise, si l’on ne fait ces observations et ces recherches, ou si on les fait mal.

CLINIAS.
Comment donc s’y prendre ?

L’ATHÉNIEN.
De cette manière. Il faut premièrement que l’observateur, pour être tel que nous le souhaitons, ait plus de cinquante ans ; en second lieu, qu’il se soit distingué en tout, mais particulièrement dans le métier de la guerre, afin de donner dans sa personne aux autres États un modèle des gardiens de nos lois. Dès qu’il aura passé l’âge de soixante ans, il mettra fin à ses observations. Aprèsavoir observé autant de temps qu’il voudra dans l’espace de dix ans, à son retour dans sa patrie, il se rendra au conseil des magistrats chargés de l’inspection des lois. Ce conseil, mêlé déjeunes gens et de vieillards, se tiendra régulièrement tous les jours depuis l’aube jusqu’à ce que le soleil soit sur l’horizon. Il sera composé en premier lieu des prêtres qui auront été jugés les plus vertueux de l’État, ensuite des dix gardiens des lois les plus anciens ; enfin de celui qui préside actuellement à l’instruction de la jeunesse, et de ceux qui l’ont précédé dans cette charge. Aucun d’eux n’ira seul au conseil ; mais il y sera accompagné d’un jeune homme entre trente et quarante ans, que lui-même aura choisi. Leurs entretiens, quand ils seront assemblés, rouleront toujours sur les lois, sur les institutions de leur pays, et sur la différence de celles qui existent ailleurs, s’il leur en vient quelque rapport. Us s’entretiendront aussi des sciences qui leur paraîtront relatives au sujet de leurs méditations, dont l’étude contribuerait à leur faciliter la connaissance des lois, et dont la négligence la leur rendrait plus épineuse et plus obscure. Les vieillards feront choix de ces sciences, et les jeunes gens s’y appliqueront avec toute l’ardeur dont ils sont capables. Si quelqu’un de ceux-ci était jugé indigne d’assister au conseil, toute l’assemblée en fera des reproches au vieillard qui Fa amené. Quant à ceux de ces jeunes gens qui seront considérés du conseil, tous les citoyens auront les yeux fixés sur eux et donneront à leur conduite une attention particulière ; ils les honoreront s’ils se conduisent bien, comme aussi ils auront un plus grand mépris pour eux, s’ils deviennent plus méchans que les autres. C’est à ce conseil que se rendra, au retour de ses voyages, l’observateur des mœurs des autres peuples ; il lui fera part de ce qu’il aura entendu dire sur l’établissement de certaines lois, l’éducation et la culture de la jeunesse, ainsi que des réflexions qu’il aura faites lui-même sur ces objets. S’il ne revient ni pire ni meilleur, on lui saura gré du moins du zèle qu’il a montré. S’il revient beaucoup meilleur, on lui donnera de grands éloges, et après sa mort tout le conseil lui rendra les honneurs convenables. Si l’on jugeait au contraire qu’il se fût gâté dans ses voyages, malgré ses prétentions à une sagesse qu’il n’a point, il lui sera défendu d’avoir commerce soit avec les jeunes soit avec les vieux. S’il obéit à cette défense, on le laissera vivre en simple particulier ; mais s’il est convaincu en justice de vouloir introduire des changemens dans l’éducation et les lois, il sera condamné à mort. Celui des magistrats qui, l’ayant trouvé en faute, ne l’aura point déféré aux juges, essuiera des reproches pour cette négligence, lorsqu’il sera question d’adjuger le prix de la vertu. Tel doit être le citoyen à qui les lois permettent de voyager, et telles sont les conditions qu’on lui fera. Il faut aussi faire accueil aux étrangers qui voyagent chez nous. Or il y en a de quatre sortes, dont il est à propos que nous parlions ici. Les premiers sont ceux qui, semblables aux oiseaux de passage, ne paraissent que durant l’été, cette saison leur permettant de faire une foule de courses. La plupart d’entre eux prennent, pour ainsi parler, leur vol par mer, et voltigent de contrée en contrée pendant la belle saison, pour faire le commerce et s’enrichir. Des magistrats établis à cet effet les recevront dans les marchés, dans les ports et les édifices publics situés hors des murs, mais à portée de la ville ; ils prendront garde que ces étrangers n’entreprennent rien contre les lois ; ils jugeront leurs différends avec équité, et n’auront de commerce avec eux que pour les choses nécessaires, et le plus rarement qu’il se pourra. Les seconds sont ceux qui viennent pour repaître leurs yeux et leurs oreilles de ce que les spectacles et la musique offrent de propre à les charmer. Il faut qu’il y ait pour ces étrangers des Hôtels situés auprès des temples, où ils trouvent une hospitalité généreuse. Les prêtres et ceux qui sont chargés de l’entretien des temples auront soin qu’il ne leur manque rien ; et qu’après avoir séjourné pendant un espace raisonnable de temps, après avoir vu et entendu les choses qui les ont attirés chez nous, ils se retirent sans avoir causé ni reçu aucun dommage. Tous les différends qui pourraient survenir à leur occasion, soit que l’on commette quelque injustice à leur égard, ou qu’eux-mêmes en commettent à l’égard d’autrui, seront décidés par les prêtres, lorsque le tort ne passera pas cinquante dragmes ; s’il va au delà, la décision en appartiendra aux agoranomes. Les étrangers de la troisième espèce seront reçus et traités aux frais de l’État : ce sont ceux qui viennent d’un autre pays pour des affaires mêmes d’État. Les généraux, les commandans de la cavalerie et les Taxiarques auront seuls le droit de les loger ; et celui qui les logera aura soin de leur entretien de concert avec les Prytanes. Les étrangers de la quatrième espèce, si jamais il en arrive, ce qui ne peut être que bien rare, sont ceux qui viendraient chez nous dans le même but que les observateurs que nous faisons voyager. Il faut en premier lieu que l’observateur étranger n’ait pas moins de cinquante ans ; en second lieu, qu’il se propose ou de voir dans notre cité quelque chose de plus beau que ce qu’on voit ailleurs ou de nous montrer quelque chose de semblable qu’il aurait remarqué dans un autre État. Il pourra, sans être invité, aller dans les maisons des citoyens riches et sages, puisqu’il est lui-même semblable à eux. Qu’il aille, par exemple, loger chez le magistrat qui préside à l’éducation de la jeunesse ; il pourra se flatter avec raison d’y trouver une hospitalité digne de lui, puisqu’il sera dans la maison d’un de ceux qui ont remporté le prix de la vertu. Après s’être instruit dans ses entretiens avec quelques uns d’entre eux de ce qu’il désire apprendre, et leur avoir aussi fait part de ce qu’il sait, il s’en retournera comblé d’honneurs et de présens, tel qu’un ami a droit d’en attendre de ses amis. Voilà les lois qu’on observera à l’égard des étrangers de l’un et de l’autre sexe que nous accueillerons chez nous, et de nos citoyens que nous enverrons dans les autres pays. En cela nous honorerons Jupiter hospitalier ; et nous nous garderons de repousser les étrangers en les éloignant de notre table et de nos sacrifices, comme font aujourd’hui les habitans du Nil, ou en publiant des défenses barbares.

Si quelqu’un se fait caution pour un autre, qu’il donne sa promesse par écrit, marquant expressément les conditions sous lesquelles il s’engage, en présence de trois témoins pour le moins, si la somme qu’il garantit monte à mille dragmes, et de cinq, si elle va au delà. Celui qui vend au nom d’un autre sera aussi caution pour lui, s’il y a quelque fraude dans la vente, ou qu’il ne soit pas en état de répondre : et l’un et l’autre, tant le vendeur que celui au nom duquel la chose se vend, pourront être cités en justice.

Celui qui, ayant perdu quelque chose, voudra faire des perquisitions dans la maison d’autrui y entrera nu, ou en simple tunique et sans ceinture, après avoir pris les dieux à témoin qu’il espère y trouver ce qu’il a perdu. L’autre sera obligé de lui ouvrir sa maison, et de lui permettre de regarder dans tous les endroits scellés ou non scellés. Si quelqu’un est empêché de faire de pareilles perquisitions par celui chez qui il veut les faire, il le citera en justice, après avoir estimé la valeur de ce qu’il cherche ; et si l’autre est convaincu, il la paiera au double. Dans l’absence du maître de la maison, ses gens laisseront la liberté de visiter tout ce qui n’est point scellé ; et l’intéressé mettra son propre sceau sur tout ce qui l’est, commettant qui il voudra pour le garder durant l’espace de cinq jours. Si l’absence du maître dure plus long-temps, il prendra avec lui les astynomes, et après avoir levé les cachets en leur présence, il fera ses perquisitions ; ensuite il remettra les cachets devant les gens de la maison et les astynomes.

A l’égard des possessions douteuses, il y aura un espace de temps déterminé, au delà duquel celui qui en aura joui ne pourra plus être inquiété. Il ne peut point y avoir de doute chez nous pour les fonds de terre et les maisons. Mais si celui qui a pris possession de quelque autre chose s’en sert dans la ville, sur la place publique, dans les temples, sans que personne le réclame, et que cependant le maître de la chose prétende l’avoir fait chercher pendant ce temps, quoique l’autre de son côté n’ait jamais affecté de la receler : après qu’un an se sera passé, d’un côté, à jouir de la chose, de l’autre, à la chercher, il ne sera plus permis de réclamer. Si l’on ne se servait point de la chose trouvée à la ville ni dans la place publique, mais seulement à la campagne à découvert, et que celui à qui elle appartient ne s’en soit point aperçu dans l’espace de cinq ans, ce terme écoulé, il ne sera plus en son pouvoir de la revendiquer. Si on faisait usage de la chose en ville dans sa maison seulement, la prescription n’aura lieu qu’au bout de trois ans ; et au bout de dix, si on n’en usait qu’à la campagne dans l’intérieur de sa famille. Enfin, si on ne s’en servait qu’en pays étranger, il n’y aura jamais de prescription, et la chose reviendra à son premier maître en quelque temps qu’il la retrouve.

Si quelqu’un emploie la force pour empêcher sa partie ou les témoins de sa partie de paraître en justice, et que celui auquel il fait cette violence soit son esclave ou l’esclave d’autrui, la sentence qu’il aura obtenue sera nulle et de nul effet. Si c’est une personne libre, outre la nullité de la sentence, le détenteur sera mis aux fers pour un an, et il sera libre au premier venu de l’accuser de plagiat.

Quiconque aura empêché de vive force son concurrent de venir disputer le prix aux combats gymniques, musicaux, ou à toute autre espèce de combats, on en donnera avis aux présidens des jeux, qui procureront une entrée libre à celui qui veut combattre. Mais si cela n’était plus possible, au cas que la victoire soit demeurée à celui qui a empêché son rival, le prix sera donné à ce dernier, et, comme vainqueur, il fera inscrire son nom dans quel temple il voudra. Pour l’autre, il lui sera défendu de laisser nulle part aucune inscription, ni aucun monument de sa victoire ; et soit qu’il sorte de la dispute vainqueur ou vaincu, celui qu’il a exclu aura action contre lui pour le tort qu’il en a reçu.

Quiconque recèlera une chose volée, sachant qu’elle l’est, quelque petite qu’elle soit, sera sujet à la même peine que s’il l’avait volée. Il y aura peine de mort pour celui qui retirerait chez soi un banni.

Qu’on n’ait point d’autres amis, ni d’autres ennemis que ceux de l’État. Et si quelqu’un faisait en son propre nom, sans délibération publique, la paix ou la guerre avec qui que ce soit, il sera puni de mort. Si quelque partie de l’État faisait en son particulier un traité de paix ou une déclaration de guerre, les généraux citeront en justice les auteurs dune telle entreprise, et, s’ils sont convaincus, ils seront condamnés à mort.

Il faut que ceux qui sont chargés de quelque fonction publique l’exercent sans jamais recevoir de présens, sous quelque prétexte que ce soit, et sans alléguer une raison assez généralement approuvée, qu’on peut en recevoir pour faire bien, mais non pour faire mal. Ce discernement n’est point toujours aisé, et lorsqu’on l’a fait, il ne l’est pas davantage de s’abstenir de rien prendre. Le plus sûr est d’écouter la loi, de lui obéir, et d’exercer sa charge avec désintéressement. Quiconque l’aura violée en ce point, même une seule fois, s’il est convaincu en justice, sera puni de mort.

A l’égard des contributions pour les besoins de l’État, il est nécessaire, pour plusieurs raisons, que l’on ait une estimation juste des biens des citoyens ; et que dans chaque tribu on donne par écrit aux agronomes un état de sa récolte annuelle, afin que, comme il y a deux modes de contributions, le fisc puisse choisir chaque année celui qu’il jugera à propos, après une mûre délibération, soit qu’il aime mieux se faire payer à proportion de l’estimation générale des biens, ou à proportion du revenu de chaque année, sans y comprendre néanmoins ce que chacun doit fournir pour les repas en commun.

Il convient que tout homme qui a la médiocrité en partage ne fasse aux dieux que des offrandes médiocres. Aux yeux de tous, la terre et le foyer de chaque habitation sont déjà consacrés à tous les dieux ; ainsi, que personne ne les leur consacre une seconde fois. Dans les autres États, For et l’argent qui brillent dans les maisons particulières et dans les temples, excitent l’envie. L’ivoire, dépouillé d un corps séparé de son ame, n’est point une offrande qui puisse être agréée. Le fer et l’airain sont destinés à être les instrumens de la guerre. Que chacun présente donc comme offrande dans les temples l’ouvrage qu’il lui plaira, en bois ou en pierre, pourvu qu’il soit fait d’une seule pièce. Il ne faut point que ce qu’on offrira en tissu excède l’ouvrage qu’une femme peut faire en un mois. La couleur blanche est celle qui convient davantage aux dieux dans les ouvrages de tissu comme en tout le reste : on n’y fera nul usage des teintures, qui seront réservées pour les ornemens militaires. Les dons les plus divins sont des oiseaux et les images qu’un seul peintre pourra faire en un jour. Toutes les autres offrandes se feront sur le modèle de celles-ci. A présent que nous avons distribué les diverses parties de l’État dans le nombre et Tordre convenables, et que nous avons porté de notre mieux des lois sur les conventions les plus importantes, il nous reste à régler ce qui concerne l’administration de la justice. Et, pour commencer parles tribunaux, les premiers juges seront ceux que le demandeur et le défendeur auront choisis d’un commun accord : le nom d’arbitres leur convient mieux que celui de juges. Le second tribunal sera composé des juges de chaque bourg et de chaque tribu ; il aura son siège dans chaque douzième partie de l’État. On aura recours à ce tribunal lorsqu’on n’aura pu s’accorder au premier, et la peine sera plus grande pour celui qui succombera. La partie intimée qui, ayant appelé à ce tribunal, y sera condamnée de nouveau, paiera en amende la cinquième partie de la somme \ portée dans la formule d’accusation. Celui qui n’étant point satisfait de ses juges voudra plaider pour la troisième fois, portera la cause aux juges d’élite ; et s’il succombe encore, il paiera la totalité de la somme qui fait le fond du procès et la moitié en sus. Quant au demandeur, s’il est condamné par les arbitres, et que ne voulant pas s’en tenir à leur sentence, il en appelle au second tribunal, au cas qu’il gagne sa cause, la cinquième partie de la somme sera pour lui ; au cas qu’il la perde, il la paiera lui-même comme amende. Si l’on refusait d’acquiescer au jugement des deux premiers tribunaux et qu’on se pourvût au troisième, le défendeur venant à perdre, paiera, comme nous avons dit, la totalité de la somme qu’on exige de lui et la moitié en sus ; et si c’est le demandeur, il paiera la moitié de cette même somme. Il a été parlé plus haut de la formation des tribunaux, de la manière de les remplir, de l’établissement de ceux qui doivent seconder les magistrats dans l’exercice de leur charge, et des époques où doit se faire chacune de ces choses ; nous avons traité aussi de la façon dont les juges donneront leurs suffrages, des sursis et des autres formalités indispensables dans la matière des procès, comme les actions intentées en première et en seconde instance, la nécessité des répliques et des débats, et les autres procédures semblables ; mais ce qui est bon, même répété deux et trois fois, est encore beau. Il faut que le vieux législateur ne se mette pas en peine des règlemens de moindre conséquence et faciles à imaginer, et qu’il laisse au jeune législateur le soin de suppléer à son silence. Les tribunaux particuliers seront assez bien réglés de cette manière. A l’égard des tribunaux publics et communs, et de ce que les magistrats doivent faire pour remplir chacun les obligations de leur charge ; il y a dans plusieurs États un bon nombre d’institutions dont la sagesse atteste assez celle de leurs auteurs. Parmi ces institutions, les gardiens des lois choisiront celles qui conviennent le mieux à notre gouvernement naissant. La réflexion et l’expérience les aideront dans ce choix et dans les changemens qu’ils auront à faire, jusqu’à ce que chaque chose leur paraisse avoir toute la perfection convenable : alors mettant fin à leur travail, et apposant à ces règlemens le sceau de leur autorité pour les rendre inébranlables, ils ne cesseront jamais de les observer eux et les autres. Par rapport au silence des juges, à leur discrétion en parlant et aux défauts contraires, ainsi qu’à beaucoup d’autres pratiques différentes de celles qui passent pour justes, bonnes et honnêtes en plusieurs autres États, nous en avons déjà touché quelque chose et nous en parlerons encore sur la fin de cet entretien. Quiconque aspirera à la qualité de juge accompli, aura sans cesse les yeux sur ces règlemens ; il les aura par écrit et les étudiera. Car entre toutes les sciences, celle des lois est sans comparaison la plus capable de rendre meilleur celui qui en fait son étude. Si les lois sont conformes à la droite raison, elles ne peuvent manquer de produire cet effet ; ou bien ce serait en vain que la loi essentiellement divine et admirable aurait un nom analogue à celui d’intelligence[7]. De plus les écrits composés par le législateur sont la meilleure pierre de touche pour juger et des écrits en vers dont l’objet est de louer ou de blâmer, et des écrits en prose ainsi que de tous les entretiens familiers où nous voyons chaque jour que par un esprit de dispute on conteste mal à propos, et quelquefois aussi on accorde des choses qu’on ne devrait point accorder. Il est donc nécessaire que l’excellent juge, l’ame remplie de ces discours sur les lois comme d’un antidote contre tous les autres discours, s’en serve pour se bien conduire, lui et l’État, aidant les gens de bien à persévérer et à faire des progrès dans la justice, ramenant à leur devoir les méchans qui s’en écartent par ignorance, par libertinage, par lâcheté, ou en général par tout autre principe d’injustice, autant que cela est possible, lorsque leur maladie ne paraît pas sans remède. A l’égard de ceux en qui le vice est comme un arrêt de la destinée, pour des âmes ainsi disposées, la mort est le seul remède ; et, comme nous ne pouvons trop le répéter, les juges et les magistrats qui sont à leur tête, employant à propos cette dernière ressource, n’ont que des éloges à attendre de la part des citoyens. A mesure que les procès qui se présentent dans le cours de l’année seront terminés, voici les règlemens qu’il faudra suivre. D’abord le tribunal qui aura prononcé livrera à la partie gagnante tous les biens de la partie adverse, à la réserve du fond inaliénable et de ce qui y est attaché[8] ; ce qui sera déclaré aussitôt après la sentence par un héraut en présence des juges. Si dans l’espace d’un mois depuis la sentence portée, la partie perdante ne prend point de gré à gré des arrangemens avec celle qui a gagné, le tribunal qui aura, connu de l’affaire, appuyant le droit de la partie gagnante, lui abandonnera tous les biens de l’autre. Si ces biens ne suffisent pas, et qu’il s’en manque au moins d’une dragme, la partie perdante ne pourra intenter procès à personne, jusqu’à ce qu’elle ait acquitté toute sa dette ; et néanmoins tous les autres citoyen s pourront avoir action contre elle. Si quelqu’un, après le jugement, porte préjudice aux juges qui l’ont condamné, ceux qu’il a lésés le déféreront au tribunal des gardiens des lois, et s’il est convaincu, il sera condamné à mort, parce qu’un crime de cette nature est un attentat contre l’État et les lois. Après qu’un citoyen né et élevé dans notre ville sera devenu père, qu’il aura nourri ses enfans, et que dans ses rapports avec les autres il aura été fidèle à ses engagemens ; après qu’il aura réparé les torts qu’il a pu faire, et exigé pareillement la réparation de ceux qu’il a soufferts ; en un mot, lorsque, suivant la loi du destin, il sera parvenu à la vieillesse dans l’observation des lois : il faudra bien enfin qu’il paie le tribut à la nature et qu’il meure. A l’égard des morts, soit hommes soit femmes, les interprètes seront absolument les maîtres de régler les cérémonies et les sacrifices qu’on doit faire en ces occasions aux divinités de la terre et des enfers. On ne creusera point de tombeau, on n’élèvera point de monument, ni petit ni grand, dans toute terre bonne à travailler : mais on consacrera à cet usage la terre dont on ne peut tirer d’autre service que celui de recevoir et cacher dans son sein les corps des morts, sans aucune incommodité pour les vivans. Il ne faut pas que qui que ce soit, pendant sa vie ou après sa mort, prive aucun citoyen de la nourriture que la terre, mère commune des hommes, est disposée à lui fournir. Le tertre tumulaire n’aura pas plus de hauteur que cinq hommes ne peuvent lui en donner en cinq jours de travail. La pierre funéraire ne doit avoir que la grandeur suffisante pour contenir l’éloge du mort, éloge que l’on renfermera en quatre vers héroïques. Le corps ne sera exposé dans l’intérieur de la maison que le temps nécessaire pour s’assurer si celui qui paraît mort l’est véritablement ; or, selon le cours des choses humaines, le terme de trois jours suffira pour que le convoi funèbre puisse sortir. Il faut ajouter foi en toutes choses au législateur, mais principalement lorsqu’il dit que l’ame est entièrement distincte du corps ; que dans cette vie même, elle seule nous constitue ce que nous sommes[9], que notre corps n’est qu’une image qui accompagne chacun de nous, et que c’est avec raison qu’on a donné le nom de simulacres aux corps des morts ; que notre être individuel est immortel de sa nature et s’appelle ame, qu’après la mort cette ame va trouver d’autres dieux, pour leur rendre compte de ses actions, comme le dit la tradition[10], compte aussi rassurant pour l’homme de bien que redoutable pour le méchant qui ne trouvera pas à ce moment grand secours autour de lui : car c’était durant sa vie que ses proches devaient venir ‘à son secours, afin qu’il vécût sur la terre aussi justement, aussi saintement qu’il est possible, et que dans l’autre vie il échappât aux supplices destinés aux actions criminelles. Puisqu’il en est ainsi, il ne faut point se ruiner en dépenses, dans la vive persuasion que cette masse de chair que l’on conduit au tombeau, est la personne même qui nous est si chère ; au contraire, on doit se mettre dans l’esprit que ce fils, ce frère, cette personne que dans notre douleur nous croyons accompagner à sa tombe, nous a quittés, après avoir achevé et rempli sa carrière ; et que pour le présent nous nous acquittons de ce qui lui est dû, en faisant une dépense médiocre comme pour un autel inanimé consacré aux dieux souterrains. Personne ne peut mieux estimer que le législateur à quoi cette dépense doit monter. Voici donc la loi : Les frais des funérailles n’excéderont pas la juste mesure, s’ils ne vont point au delà de cinq mines pour les citoyens de la première classe, de trois pour ceux de la seconde, de deux pour ceux de la troisième, et d’une mine pour ceux de la quatrième. Les gardiens des lois ont beaucoup d’autres devoirs à remplir, beaucoup d’autres objets auxquels leurs soins doivent s’étendre ; mais il faut que, surtout en ceci, ils veillent sur les enfans, sur les hommes faits, sur les citoyens de tout âge. Lorsque quelqu’un sera mort, les parens du défunt choisiront un d’entre les gardiens des lois pour présider à ses funérailles. Ce sera un sujet d’éloge pour lui, si les choses se passent dans la décence et les bornes prescrites, et un sujet de blâme, si elles se font autrement. L’exposition du cadavre et le reste se fera conformément à ce que les lois ont réglé. Il faut encore permettre à la loi civile le règlement suivant. Il serait indécent d’ordonner ou de défendre de verser des larmes sur le mort ; mais il convient d’interdire les lamentations et les cris hors de la maison, et d’empêcher qu’on porte le cadavre à découvert dans les rues, qu’on lui adresse la parole durant le convoi et qu’on soit hors de la ville avant le jour. Tels seront les règlemens sur cette matière. Quiconque les observera fidèlement sera à l’abri de toute punition ; mais si quelqu’un désobéit en ce point à un des gardiens, des lois, ces magistrats lui feront subir telle peine qu’ils jugeront à propos. Pour ce qui est des funérailles particulières qu’on fera à certains morts ^ et des crimes pour lesquels on sera privé de la sépulture, tels que le parricide, le sacrilège et les autres crimes de cette nature : il en a été parlé plus haut. Ainsi le plan de notre législation est presque achevé.

Néanmoins une entreprise quelconque n’est point censée conduite à sa fin, lorsqu’on a exécuté ou acquis ou établi ce dont on avait l’idée : ce n’est qu’après avoir trouvé des expédiens pour conserver à jamais son ouvrage dans toute sa perfection, qu’on peut se flatter d’avoir fait tout ce qu’il y a à faire ; jusque là l’entreprise doit passer pour imparfaite.

CLINIAS.
Étranger, rien n’est plus vrai ; mais explique-nous plus clairement à quel dessein tu parles de la sorte.

L’ATHÉNIEN.
Mon cher Clinias, entre beaucoup de choses de l’antiquité qu’on loue avec raison, j’admire surtout les noms qui ont été donnés aux Parques.

CLINIAS.
Quels sont-ils ?

L’ATHÉNIEN.
On appelle la première Lachésis, la seconde Clotho, et la troisième Atropos, qui met la dernière main au travail attribué à ses deux sœurs, nom pris de l’idée des choses tordues au feu, qui leur a donné la vertu de ne pouvoir se détordre. De même en tout État et en tout gouvernement il faut ne point se borner à procurer aux corps la santé et la sûreté, mais il faut inspirer aux âmes l’amour des lois et faire en sorte que les lois subsistent toujours ; or, il me paraît que ce qui manqua à nos lois, c’est le moyen de leur donner la vertu de ne pouvoir jamais être détournées en un sens contraire.

CLINIAS.
Ce n’est pas un point de petite importance, s’il est vrai qu’on puisse amener les choses à cette perfection.

L’ATHÉNIEN.
Cela est possible, du moins autant que j’en puis juger en ce moment.

CLINIAS.
Ne quittons donc en aucune manière notre entreprise, avant d’avoir procuré cet avantage à nos lois. Car il serait ridicule de prendre pour quoi que ce soit une peine inutile, qui n’aboutirait à rien de solide.

MÉGILLE.
J’approuve ton empressement, et tu me trouveras prêt à te seconder.

CLINIAS.
J’en suis ravi. En quoi consiste donc ce moyen de conserver et notre État et nos lois, et comment faut-il s’y prendre ?

L’ATHÉNIEN.
N’avons-nous pas dit qu’il devait y avoir dans notre État un conseil composé des dix plus anciens gardiens des lois et de tous ceux qui ont obtenu le prix de la vertu ; dont feraient encore partie ceux qui auraient voyagé au loin pour s’instruire de ce qui peut contribuer au maintien des lois, et qui, à leur retour, après les épreuves par lesquelles le conseil lui-même s’assurera que leur vertu n’a pas été altérée, seraient jugés dignes de siéger dans son sein ? N’avons-nous pas ajouté que chacun d’eux devait y conduire un jeune homme qui n’eût pas moins de trente ans, et après avoir jugé par lui-même qu’il en est digne par son caractère et son éducation, le proposer ensuite aux autres ; en sorte qu’il ne fût admis que du consentement commun, et que s’il était rejeté, ni les autres citoyens, ni le jeune homme surtout, ne sussent rien du jugement porté sur sa personne ? De plus, que ce conseil devait se tenir dès la pointe du jour, lorsque personne n’est encore empêché par aucune affaire, soit publique, soit particulière ? N’est-ce pas là à peu près ce qui a été dit ci-dessus ?

CLINIAS.
Oui.

L’ATHÉNIEN.
Revenant donc à parler de ce conseil, je dis, que si on sait s’en servir comme de l’ancre de tout l’État, comme cet ancre a tout ce qu’il faut pour exercer l’action qui lui est propre, il conservera tout ce que nous voulons conserver.

CLINIAS.
Comment cela ?

L’ATHÉNIEN.
C’est à moi désormais de m’expliquer, et de ne rien négliger pour faire bien entendre ma pensée.

CLINIAS.
Fort bien : fais la chose comme tu las en vue.

L’ATHÉNIEN.
Il faut d’abord remarquer, mon cher Clinias, qu’il n’existe rien qui n’ait en soi un principe conservateur : tels sont dans tout animal l’ame et la tète.

CLINIAS.
Comment dis-tu ?

L’ATHÉNIEN.
Je dis que c’est à la vertu propre de ces deux choses que tout animal doit la conservation de son être.

CLINIAS.
Comment encore ?

L’ATHÉNIEN.
Dans l’ame réside, entre autres facultés, l’intelligence ; dans la tête, entre autres sens, la vue et rouie ; or, ce qui résulte de l’union de l’intelligence et de ces deux sens principaux, peut être appelé avec raison le principe conservateur de chacun de nous.

CLINIAS.
Il y a toute apparence.

L’ATHÉNIEN.
Sans contredit. En qui réside, par rapport à un vaisseau, ce mélange de l’intelligence et des sens, qui le conserve également dans la tempête et dans le calme ? N’est-il pas vrai que le pilote et les matelots réunissant leurs sens avec l’intelligence qui réside dans le pilote seul, se sauvent eux-mêmes ainsi que le vaisseau ?

CLINIAS.
Qui en doute ?

L’ATHÉNIEN.
Il n’est pas besoin d’un grand nombre d’exemples. Voyons seulement, par rapport à l’art militaire et à la médecine, quel but les généraux et les médecins se proposent pour parvenir à la conservation de leur armée ou de leur malade.

CLINIAS.
Fort bien.

L’ATHÉNIEN.
Le but du général n’est-il point la victoire et la défaite de l’ennemi ? Celui du médecin et de ceux qui exécutent ses ordonnances n’est-il pas de rendre aux corps la santé ?

CLINIAS.
Assurément.

L’ATHÉNIEN.
Mais si le médecin ignorait en quoi consiste ce que nous appelons santé, et le général ce que c’est que la victoire ; et j’en dis autant du pilote et des matelots ; pourrait-on dire qu’ils ont l’intelligence du but de leur art ?

CLINIAS.
Non ceintes.

L’ATHÉNIEN.
Mais quoi ! lorsqu’il est question d’un État, si on ignore le but auquel doit tendre tout politique, peut-on être appelé à juste titre magistrat : et sera-t-on jamais en état de conserver une chose dont on ne connaît pas le but ?

CLINIAS.
Et comment le pourrait-on ?

L’ATHÉNIEN.
Si nous voulons par conséquent que notre colonie ait toute sa perfection, il faut qu’il y ait dans le corps de l’État une partie qui connaisse premièrement le but auquel doit tendre notre gouvernement ; en second lieu, par quelles voies il y peut parvenir, et quelles sont d’abord les lois, puis les personnes dont les conseils l’en approchent ou l’en éloignent. Si cette partie manque dans un État, il ne doit point paraître étonnant que, privé alors d’intelligence et de sens, il se laisse conduire au hasard dans toutes ses démarches,

CLINIAS.
Tu as raison.

L’ATHÉNIEN.
Maintenant pourrions-nous dire dans quelle partie ou dans quelle institution de notre État se trouve suffisamment le principe conservateur ?

CLINIAS.
Étranger, je ne le saurais dire avec certitude ; mais s’il est permis de conjecturer, il me semble que tu as en vue ce conseil que tu disais tout à l’heure devoir se tenir avant le jour.

L’ATHÉNIEN.
Tu as très bien deviné, Clinias ; et comme il est évident par les raisons qu’on vient de déduire, il faut que ce conseil réunisse en soi toutes les vertus politiques, dont la principale est de ne point porter une vue incertaine sur plusieurs buts différens, mais de la fixer sur un seul, vers lequel pour ainsi dire on lance sans cesse tous ses traits.

CLINIAS.
Cela doit être.

L’ATHÉNIEN.
Nous comprendrons à présent qu’il n’est pas surprenant qu’il n’y ait rien de fixe dans les institutions de la plupart des États, parce que dans chacun les lois tendent à différens buts. Et il n’est point étrange que dans certains gouvernemens on fasse consister la justice à élever aux premières places un certain ordre de citoyens, soit qu’ils aient de la vertu ou non ; qu’ailleurs on ne pense qu’à s’enrichir, sans se mettre en peine si on est esclave ou libre ; que chez d’autres tous les vœux soient pour la liberté ; que quelques uns dirigent leurs lois vers ce double objet, d’établir la liberté au dedans et la domination au dehors ; qu’enfin ceux qui se croient les plus habiles se proposent tous ces différens buts à la fois, sans pouvoir dire qu’ils aient un objet principal auquel tout doive se rapporter.

CLINIAS.
En ce cas, Étranger, nous avons donc bien fait, lorsqu’au commencement de cet entretien nous avons dit que toutes nos lois devaient toujours tendre à un seul et unique objet, et que nous sommes demeurés d’accord que cet objet ne pouvait être que la vertu.

L’ATHÉNIEN.
Oui.

CLINIAS.
Qu’ensuite nous avons divisé la vertu en quatre parties.

L’ATHÉNIEN.
Fort bien.

CLINIAS.
Et que nous avons mis à la tète de toutes l’intelligence, comme celle à laquelle doivent se rapporter les trois autres et tout le reste.

L’ATHÉNIEN.
Tu as parfaitement suivi ce qui a été dit, Clinias ; suis de même ce qui nous reste à dire. Nous avons expliqué quel est le but où doit tendre l’intelligence du pilote, du médecin et du général : nous en sommes à la recherche du but de l’homme d’État. Supposons pour un moment que nous parlons à un de ces hommes d’État, et demandons-lui : Et toi, mon cher, quel est ton objet ? Quel est le but unique auquel tu tends ? Le médecin intelligent dans son art sait fort bien nous dire quel est le sien. Toi qui te piques de l’emporter en sagesse sur tous les sages, ne pourrais-tu dire quel est le tien ? Mégille et Clinias, me diriez-vous bien avec précision, à sa place, quel est ce but, comme j’ai fait moi-même pour d’autres vis-à-vis de vous en plusieurs occasions ?

CLINIAS.
Étranger, je ne le saurais.

L’ATHÉNIEN.
Me direz-vous du moins qu’il ne faut rien négliger pour le connaître, et m’apprendrez-vous où il le faut chercher ?

CLINIAS.
Où donc ?

L’ATHÉNIEN.
Puisque la vertu, comme nous avons dit, se partage en quatre espèces, il est évident que chacune de ces espèces est une, puisqu’elles sont quatre.

CLINIAS.
Sans doute.

L’ATHÉNIEN.
Cependant nous les appelons toutes quatre d’un nom commun : nous disons que le courage est vertu, la prudence vertu, et ainsi des deux autres espèces, comme si ce n’était point plusieurs choses, mais une seule, savoir, la vertu.

CLINIAS.
Cela est vrai.

L’ATHÉNIEN.
Il n’est pas difficile d’expliquer en quoi le courage et la prudence diffèrent, et pourquoi elles i ont chacune leur nom, et de même des deux autres espèces ; mais il n’est pas également aisé j de dire pourquoi on a donné à ces deux choses î et aux deux autres le nom commun de vertu.

CLINIAS.
Que veux-tu dire ?

L’ATHÉNIEN.
Une chose qui n’est pas difficile à faire entendre. Pour cela interrogeons-nous et répondons tour à tour.

CLINIAS.
Comment, je te prie ?

L’ATHÉNIEN.
Demande-moi pourquoi, après avoir compris sous un seul nom l’idée de vertu, nous lui donnons ensuite deux noms, celui de courage et celui de prudence. Je t’en dirai la raison, qui est que le courage s’exerce sur les objets capables de faire peur, ce qui fait qu’il se trouve dans les animaux, et dans l’ame des enfans dès leurs premiers ans : car l’ame peut être courageuse par nature, et sans que la raison s’en mêle : au lieu que là où la raison n’est point, il n’y a jamais eu, il n’y a pas et il n’y aura jamais d’ame douée de prudence et d’intelligence ; cela prouve que la prudence n’est point le courage.

CLINIAS.
Tu dis vrai.

L’ATHÉNIEN.
Je viens de t’expliquer en quoi ces espèces de vertu diffèrent et sont deux : à ton tour explique-moi comment elles ne sont qu’une et même chose. Figure-toi que c’est à toi de me dire comment ces quatre espèces sont un ; et quand tu l’auras montré, demande-moi comment elles sont quatre. Considérons ensuite si, pour avoir une connaissance exacte de quelque chose que ce soit qui a un nom et une définition, il suffit d’en savoir le nom, quoiqu’on en ignore la définition : ou s’il n’est pas honteux pour quiconque a quelque valeur d’ignorer et le nom et la définition des choses, surtout de celles qui sont distinguées par leur excellence et leur beauté.

CLINIAS.
Il me paraît que cela est honteux.

L’ATHÉNIEN.
Y a-t-il et pour un législateur, et pour un gardien des lois, et pour tout homme qui croit l’emporter en vertu sur les autres et qui a effectivement obtenu le prix de la vertu, des objets plus intéressans que ceux qui nous occupent en ce moment, le courage, la tempérance, la prudence, la justice ?

CLINIAS.
Comment y en aurait-il ?

L’ATHÉNIEN.
Ne faut-il pas que sur tous ces objets, les interprètes, les maîtres, les législateurs, les gardiens des autres citoyens, soient plus en état que personne d’enseigner et d’expliquer en quoi consiste la vertu et le vice à ceux qui désirent le savoir, et à ceux qui s’écartant du devoir ont besoin d’être redressés et corrigés ? Souffrirons-nous qu’un poète qui viendra dans notre ville, ou tout autre qui se donnera pour instituteur de la jeunesse, paraisse mieux instruit de ces sortes de | choses, qu’un citoyen qui a eu le prix de toutes les vertus ? Et si les gardiens d’un État ne savent pas assez parler et agir, s’ils n’ont pas une connaissance profonde de la vertu, faudra-t-il s’étonner qu’un pareil État étant à l’abandon éprouve les mêmes maux que la plupart des États d’aujourd’hui ?

CLINIAS.
Nullement, et l’on doit s y attendre.

L’ATHÉNIEN.
Eh bien, ferons-nous ce que je dis ? Comment nous y prendrons-nous pour rendre nos gardiens des hommes plus vigilans en fait de vertu que le reste des citoyens, par leurs discours comme par leur conduite ? De quelle manière notre État ressemblera-1-il à la tête et aux sens des hommes sages, comme possédant en soi une garde semblable à celle-là ?

CLINIAS.
Comment et de quelle manière, Étranger, cette image lui conviendrait-elle ?

L’ATHÉNIEN.
Il est évident que ce ne peut être qu’autant que l’État représentera le corps ; que, placés Comme les yeux au haut de la tête, les jeunes gardiens, l’élite de ceux de leur âge, jouissant de toute l’énergie de leurs facultés, porteront leurs regards autour de l’État tout entier ; que sentinelles vigilantes, ils confieront à leur mémoire ce qui aura frappé leurs sens, et instruiront les vieux gardiens de ce qui se passe dans l’État ; que ceux-ci, représentant l’intelligence à raison du nombre et de la gravité des objets qui les occupent, prendront des délibérations, et que, se servant du ministère des jeunes gardiens avec une sage discrétion, ils sauveront l’État par leurs efforts réunis. N’est-ce pas ainsi que la chose doit se faire ? Ou croyez-vous qu’on puisse réussir d’une autre manière ? Voudriez-vous que tous les citoyens se ressemblassent, et qu’il n’y en eût point quelques uns de mieux élevés et de mieux instruits que les autres ?

CLINIAS.
O mon cher ! cela est impossible.

L’ATHÉNIEN.
Il faut donc inventer une éducation plus parfaite que celle dont il a été parlé plus haut.

CLINIAS.
Peut-être bien.

L’ATHÉNIEN.
Mais celle dont nous venons de toucher un mot en passant, n’est-elle pas celle-là même dont nous avons besoin ?

CLINIAS.
Tu as raison.

L’ATHÉNIEN.
Ne disions-nous pas que pour être un excellent ouvrier, un excellent gardien en quelque genre que ce soit, il ne suffit pas d’être en état de porter ses regards sur plusieurs objets, mais qu’il fallait de plus tendre à un but unique, le bien connaître, et après l’avoir connu, y subordonner tout le reste en embrassant tous les objets d’une seule vue ?

CLINIAS.
Fort bien.

L’ATHÉNIEN.
Est-il une méthode plus exacte pour examiner quoi que ce soit, que de rapprocher sous une seule idée plusieurs choses qui diffèrent entre elles ?

CLINIAS.
Non, il n’y en a peut-être pas.

L’ATHÉNIEN.
Laisse le peut-être, mon cher, et dis hardiment qu’il n’y a point pour l’esprit humain de méthode plus lumineuse que celle-là.

CLINIAS.
Je le crois sur ta parole, Étranger : marchons donc par cette route dans notre entretien.

L’ATHÉNIEN.
Il nous faudra par conséquent, selon toute, apparence, obliger les gardiens de notre divine république à se former d’abord une juste idée de cette chose que nous appelons avec raison d’un seul nom, celui de vertu, et qui, quoiqu’étant une de sa nature, se divise, disons-nous, en quatre, le courage, la tempérance, la justice et la prudence. Et si vous le voulez, mes chers amis, pressons fortement ce point, et ne le lâchons pas que nous n’ayons suffisamment expliqué quel est ce but auquel il faut viser, soit comme à une chose simple, soit comme à un tout, soit comme à l’un et l’autre, en un mot quelle qu’en soit la nature. Si ce point nous échappe, pourrons-nous nous flatter d’avoir jamais une connaissance tant soit peu exacte de ce qui appartient à la vertu, étant hors d’état d’expliquer si c’est plusieurs choses, quatre par exemple, ou si elle est simple ? C’est pourquoi, si vous suivez mes conseils, nous ferons tous nos efforts pour introduire cette connaissance dans notre État ; ou, si vous l’aimez mieux, n’en parlons plus.

CLINIAS.
Point du tout. Étranger ; au nom de Jupiter hospitalier, ne quittons point cette matière. Ce que tu dis nous paraît excellent : mais comment parvenir au but que tu proposes ?

L’ATHÉNIEN.
N’examinons point encore comment nous y parviendrons : commençons par décider d’un commun accord, si cela est nécessaire ou non.

CLINIAS.
Si la chose est possible, elle est nécessaire.

L’ATHÉNIEN.
Mais quoi, n’avons-nous point à l’égard du beau et du bon la même opinion qu’à l’égard de la vertu ? Est-ce assez que nos gardiens connaissent que chacune de ces choses est plusieurs ? Ne faut-il pas de plus qu’ils sachent comment et par où elles sont une ?

CLINIAS.
Il me paraît indispensable qu’ils conçoivent comment elles sont une.

L’ATHÉNIEN.
Suffit-il qu’ils le conçoivent, si d’ailleurs ils ne peuvent le démontrer ?

CLINIAS.
Non, sans doute : cette incapacité ne se rencontre ordinairement que dans des hommes grossiers.

L’ATHÉNIEN.
N’en faut-il pas dire autant de tous les objets d’un intérêt sérieux ; et n’est-il pas nécessaire que celui qui doit être un véritable gardien des lois, connaisse à fond le vrai sur chacun de ces objets, soit en état de l’expliquer, de s’y conformer dans la pratique, et de prononcer sur ce qui est ou n’est point réellement suivant les règles du beau ?

CLINIAS.
Sans contredit.

L’ATHÉNIEN.
Or, une des plus belles connaissances, n’est-ce pas celle qui a pour objet les dieux, et ce que nous avons démontré avec tant de soin touchant leur existence et l’étendue de leur pouvoir ? Ne faut-il pas que l’on sache en ce genre tout ce qu’il est permis à un homme de savoir ; et si la plupart des habitans de notre cité sont excusables de se borner en ce point à ce que les lois leur en apprennent, n’est-il pas impossible de confier la garde de l’État à ceux qui ne se sont point appliqués à acquérir tout ce qu’on peut avoir de connaissances sur les dieux ? Et ne faut-il pas s’abstenir d’élever à la dignité de gardien des lois, de compter parmi les citoyens distingués pour leur vertu, quiconque ne sera pas un homme divin et profondément versé dans ces matières ?

CLINIAS.
Il est juste en effet de déclarer, comme tu dis, étranger aux belles choses celui qui n’aurait ni zèle ni intelligence pour celles-là.

L’ATHÉNIEN.
Sais-tu que deux choses nous conduisent à croire ce qui a été exposé plus haut touchant les dieux ?

CLINIAS.
Quelles sont-elles ?

L’ATHÉNIEN.
La première est ce que nous avons dit de l’ame, qu’elle est le plus ancien et le plus divin de tous les êtres à la génération desquels le mouvement a présidé, et à qui il a donné une mobile essence. L’autre est l’ordre qui règne dans les révolutions des astres et de tous les autres corps gouvernés par l’intelligence qui a tout disposé dans l’univers. Il n’est personne, quelque ennemi qu’on le suppose de la divinité, qui, après avoir considéré cet ordre avec des yeux tant soit peu attentifs et intelligens, n’éprouve le contraire de ce que le vulgaire attend de cette contemplation. Le vulgaire s’imagine que ceux qui, par le secours de l’astronomie et des autres sciences qui en sont le cortège nécessaire, s’appliquent à la contemplation des objets célestes, deviennent athées, parce qu’ils découvrent par là qu’il est possible que tout arrive en ce monde par nécessité, et non selon les desseins d’une providence qui dirige tout vers le bien.

CLINIAS.
Qu’en est-il donc ?

L’ATHÉNIEN.
C’est maintenant, comme j’ai dit, tout le contraire de ce que l’on pensait lorsqu’on considérait les astres comme des corps inanimés. Ce n’est pas qu’alors même, après une contemplation attentive, l’esprit ne fût frappé de bien des merveilles et qu’on ne commençât à soupçonner cette vérité généralement admise aujourd’hui que des corps privés de vie et d’intelligence n’auraient jamais des mouvemens calculés avec une précision si admirable. Quelques-uns même d’entre ces savans[11] se sont risqués à dire que l’intelligence a combiné tous les mouvemens célestes. Mais d’un autre côté ces mêmes philosophes se trompant sur la nature de l’ame qui est antérieure aux corps, et s’imaginant qu’elle leur est postérieure, ont, pour ainsi dire, tout bouleversé, et se sont jetés eux-mêmes dans les plus grands embarras. Tous les corps célestes qui s’offraient à leurs yeux leur ont paru pleins de pierres, de terre et d’autres matières inanimées[12], auxquelles ils ont attribué les causes de l’harmonie de l’univers. Voilà ce qui produisit alors tant d’accusations d’athéisme, et a dégoûté tant de gens de l’étude de ces sciences. Voilà pourquoi les poètes comparaient les Philosophes à des chiens qui font retentir l’air de leurs vains aboiemens, et se livraient à d’autres invectives aussi peu raisonnables : comme j’ai dit, c’est aujourd’hui tout le contraire.

CLINIAS.
Comment cela ?

L’ATHÉNIEN.
Il n’est pas possible qu’aucun mortel ait une solide piété envers les dieux, s’il n’est convaincu des deux choses dont nous parlions, d’abord que l’ame est le plus ancien de tous les êtres qui existent par voie de génération, qu’elle est immortelle et commande à tous les corps ; ensuite, comme nous l’avons dit souvent, qu’il y a dans les astres une intelligence qui préside à tous les êtres. Il faut encore qu’il soit versé dans les sciences nécessaires pour préparer à ces connaissances[13] ; et qu’après avoir saisi le rapport intime qu’elles ont avec la musique, il s’en serve pour mettre de l’harmonie dans les mœurs et dans les lois ; enfin qu’il soit capable de rendre raison des choses dont on peut rendre raison. Quiconque ne pourra joindre ces connaissances aux vertus civiles, ne sera jamais un magistrat capable de diriger les affaires générales de l’État, et ne sera propre qu’à exécuter les ordres d’autrui. C’est à nous, Mégille et Clinias, de voir si à toutes les lois précédentes nous ajouterons celle qui établit un conseil nocturne de magistrats instruits dans les sciences dont nous venons de parler, pour être le gardien du salut public, ou si nous nous y prendrons autrement.

CLINIAS.
Et comment n’ajouterions-nous point cette loi, pour peu que la chose soit en notre pouvoir ?

L’ATHÉNIEN.
C’est donc à cela que nous devons désormais nous appliquer : je m’offre de grand cœur à vous seconder dans cette entreprise ; et peut-être que, vu mon expérience et les longues recherches que j’ai faites sur ces matières, j’en trouverai d’autres qui se joindront à moi.

CLINIAS.
Étranger, il nous faut suivre cette route par laquelle Dieu lui-même semble nous conduire. Il s’agit maintenant de découvrir et d’expliquer les moyens de réussir.

L’ATHÉNIEN.
Mégille et Clinias, il n’est pas possible encore de faire des lois sur cet objet, avant que les membres de ce conseil suprême n’aient été formés : alors il sera temps de fixer l’autorité qu’ils doivent avoir. Or, pour arriver ici à d’heureux résultats, il faut les préparer par l’instruction et de fréquens exercices.

CLINIAS.
Comment ? que veux-tu dire par là ?

L’ATHÉNIEN.
Nous commencerons d’abord par faire choix de ceux qui seront propres à la garde de l’État par leur âge, leurs connaissances, leur caractère et leurs habitudes. Après quoi, pour les sciences qu’ils doivent apprendre, il n’est point aisé ni de les inventer soi-même ni d’en prendre leçon d’un autre qui les aurait inventées. De plus, il serait déraisonnable de fixer le temps où l’on doit commencer et finir l’étude de chaque science ; car ceux même qui s’appliquent à une science ne peuvent savoir au juste le temps nécessaire pour l’apprendre que quand ils s’y sont rendus habiles. C’est pourquoi il ne faut pas parler de tout cela, puisque nous ne saurions en bien parler ; et il n’en faut point parler à l’avance parce que tout ce qu’on en pourrait dire avant le temps n’éclaircirait rien.

CLINIAS.
Si la chose est ainsi, Étranger, qu’avons-nous donc à faire ?

L’ATHÉNIEN.
Mes amis, comme dit le proverbe, il n’y a rien de fait et tout est encore entre nos mains ; mais si nous voulons risquer le tout pour le tout, et amener, comme disent les joueurs, le plus haut point ou le plus bas[14], il ne faut rien négliger. Je partagerai le péril avec vous, en vous proposant et vous expliquant ma pensée sur l’éducation et sur l’institution dont nous venons de nous entretenir. Le danger est grand, à la vérité, et je ne conseillerais pas à tout autre de s’y exposer. Pour toi, Clinias, je t’exhorte à en faire l’essai ; car si une bonne forme de gouvernement s’établit dans la république des Magnètes, ou quelque autre nom que les dieux veuillent lui donner, tu acquerras une gloire immortelle pour l’avoir préparée ; ou du moins, dans le cas contraire, tu pourras être assuré de te faire une réputation de courage à laquelle n’atteindra aucun de ceux qui naîtront après toi. Lors donc que nous aurons établi ce conseil divin, nous lui confierons, mes chers amis, la garde de l’État. Il n’est aucun législateur aujourd’hui qui fût d’un autre avis Alors nous verrons accompli en réalité ce que cet entretien ne nous a montré tout à l’heure qu’en songe, dans l’emblème de l’union de la tète et de l’intelligence, si on s’applique à bien unir les membres de ce conseil, si on leur donne une éducation convenable, et qu’après l’avoir reçue, placés dans la citadelle de l’État comme dans la tête, ils deviennent des gardiens accomplis, plus capables de servir l’État que personne que nous ayons rencontré dans le cours de notre vie.

MÉGILLE.
Mon cher Clinias, après tout ce que nous venons d’entendre, il faut ou abandonner le projet de notre État, ou ne pas laisser aller cet Étranger, mais l’engager au contraire par toutes sortes de moyens et de prières à nous seconder dans cette entreprise.

CLINIAS.
Tu dis très vrai, Mégille : c’est aussi ce que je veux faire ; aide-moi de ton côté.

MÉGILLE.
Je t’aiderai.

FIN DES LOIS.