Les Dictateurs - BAINVILLE Jacques

ROME

Ce que nous savons des temps à demi légendaires de la primitive histoire romaine, montre une évolution semblable à celles des cités grecques. La vieille royauté fut renversée par l’aristocratie et regrettée par la plèbe. Aristocratique, le Sénat redoutait toujours qu’un homme populaire ne s’élevât et ne devînt le maître.

Toutefois la sagesse pratique des vieux Romains tendait à corriger les défauts de la République par l’autorité. Au contraire de la tyrannie grecque qui fut toujours extra-légale et ne s’exerça que contre une catégorie de citoyens, la dictature romaine était prévue par la loi au nom du salut public. Elle était proclamée lorsqu’un grave péril, invasion, guerre civile ou sédition militaire, mettait en danger la « chose publique ». D’une durée limitée à six mois, elle ne visait qu’à permettre au pouvoir de prendre les mesures nécessaires au salut public, sans souci de ceux qu’elles pouvaient gêner. D’où la fameuse devise : « Que le salut public soit la loi suprême. »

Le dictateur, dans la République romaine, n’était pas choisi au hasard ni désigné par le suffrage, mais investi par les Consuls qu’il devait remplacer. Le Sénat cependant pouvait présenter un candidat et l’usage de ce droit passa bientôt à l’état de coutume.

L’autorité du dictateur provisoire était absolue ; il jouissait dans leur plénitude de tous les pouvoirs, législatif, militaire, administratif, exécutif, avec une seule restriction, de nature financière : l’argent dont il avait besoin devait être demandé au Sénat.

En échange, et à la différence de ce qui se passait à Athènes, aucune accusation, quelle qu’elle fût, ne pouvait être portée contre lui lorsqu’il était rentré dans le rang des citoyens. Ainsi l’avait voulu la raison romaine, pour assurer sa liberté absolue de décision et d’action.

Telle était la fonction dictatoriale dont furent investis, entre autres, Cincinnatus et Fabius Maximus.

Elle subsista aussi longtemps que Rome demeura la ville militaire par excellence et que le peuple romain sut s’imposer la discipline nécessaire pour vaincre ses ennemis, Carthaginois et Orientaux.

Mais, après les grandes conquêtes, la pureté des mœurs se perdit. L’habitude du luxe, l’excès des richesses, les ambitions personnelles et les rivalités des généraux vainqueurs appuyés, chacun, par les armées qu’ils ramenaient chargées de lauriers et de dépouilles, entraînèrent une autre forme de dictature, celle de la guerre civile.

La lutte pour la conquête du pouvoir se déchaîna avec la même violence et la même férocité que dans les cités grecques. L’antique législation se trouva impuissante à y porter remède et l’on peut dire que c’est au moment où disparaissait la forme légale des dictatures, qu’elles apparurent à Rome pour remplacer finalement, après de longues luttes, la République sénatoriale par la monarchie impériale.

Quatre noms dominent cette phase de transformation : Marius, Sylla, Pompée, César.

MARIUS

Caïus Marius, issu du peuple, était un soldat de fortune. Parvenu à un grade équivalent à celui de colonel et qui ne pouvait être dépassé par qui n’avait pas exercé de hautes fonctions civiles, il intrigua pour être élu tribun de la plèbe. Il le fut grâce à l’appui que lui donnèrent secrètement les patriciens qui misaient alors sur lui et qui ne tardèrent pas à le regretter. Premier exemple, et qui ne devait pas être le dernier, d’un faux calcul des conservateurs.

Cette élection ouvrait à son ambition une carrière illimitée. Successivement édile et préteur, Marius fut enfin choisi pour commander, sous Métellus, l’armée envoyée en Afrique combattre Jugurtha.

Marius quitta Rome, heureux de l’occasion d’établir une réputation militaire dont il espérait qu’elle lui permettrait d’accéder au poste suprême du Consulat. Les événements ne déçurent point son attente. Il défit Jugurtha et, malgré l’opposition aristocratique, effrayée de son ascension trop rapide, fut élu Consul. Cette opposition avait irrité Marius qui se rejeta vers le parti populaire, flatté mais un peu inquiet des volte-face déjà nombreuses de l’éloquent général.

La première réforme qu’il opéra, démagogique au premier chef, fut d’ouvrir l’accès de l’armée aux plébéiens et de leur permettre de s’engager pour seize ans.

Ainsi, tout en augmentant les forces de la ville, il se donnait une armée personnelle sur laquelle il savait pouvoir compter : c’est toujours le système des chemises noires ou brunes. Aux parias, aux aventuriers et aux chômeurs, il offrait, outre une condition sociale et le prestige de l’uniforme, l’assurance du pain quotidien et la perspective de pillages fructueux.

Bon psychologue, il comprit qu’à ces troupes nouvelles il fallait donner un signe de ralliement nouveau. À la botte de foin portée au bout d’une pique, qui servait depuis les anciens âges d’enseigne militaire et qui ne pouvait parler à l’imagination des nouvelles générations, il substitua l’Aigle, comme Hitler a inventé la Croix Gammée. Puis son armée équipée, entraînée, et ne reconnaissant d’autre autorité que la sienne, il mit à la voile pour l’Afrique afin de régler définitivement le compte de Jugurtha qui avait repris la campagne.

En moins d’une année, le roi de Numidie fut capturé, son pays pacifié, et Marius devint l’idole des Romains. Mussolini s’inspire, consciemment ou non, de cette histoire lorsqu’il prépare la conquête de l’Ethiopie.

La popularité de Marius s’accrut encore lorsqu’il eut défait, près d’Aix-en-Provence, les hordes teutoniques, et à Verceil, les Cimbres qui menaçaient Rome. Contre la loi et la coutume qui exigeaient dix ans avant qu’un Consul pût être élu pour la seconde fois, Marius le fut cinq ans de suite.

Le vieux Sénat aristocratique qui ne l’aimait guère, n’était pas disposé à tolérer plus longtemps cette illégalité. Il vit le danger, mais trop tard. La lutte s’engagea et le général vainqueur l’emporta et obtint son sixième consulat, grâce à la conclusion d’alliances électorales avec les pires éléments.

Dès lors, Marius ne connut plus de mesure. Des lois qui permettaient tous les actes arbitraires furent promulguées, loi de lèse-majesté tellement imprécise dans l’objet comme dans les termes qu’elle permettait de mettre à mort n’importe qui ; lois agraires attribuant aux Vétérans de l’armée vingt-cinq hectares de terres du domaine public. Quand celui-ci fut distribué, on spolia les propriétaires des terres qui plaisaient aux soldats, ce qui n’alla pas sans résistance. Pour maintenir une popularité toujours précaire, on diminua le prix du blé et l’on augmenta les distributions gratuites de vivres que l’on faisait chaque mois aux indigents.

Marius pour renforcer sa position entreprit d’obtenir que le Sénat sanctionnât son oeuvre législative. Il y arriva et aurait sans doute établi définitivement son autorité personnelle, quand la fausse manœuvre d’un de ses hommes de main permit aux Patriciens de se ressaisir. Le peuple et l’armée qu’il avait imprudemment négligée, habilement travaillés, l’abandonnèrent. Il n’obtint pas son septième Consulat et dut quitter Rome.

L’heure de la contre-révolution venait. Marius vit se lever l’étoile de celui qu’il considérait comme son plus redoutable rival : Lucius Cornélius Sylla.

Ce jeune aristocrate avait eté le propre chef d’Etat-major de Marius pendant la guerre de Numidie. Ce qui l’avait mis en évidence et lui avait permis d’acquérir les sympathies de la troupe.

Aussi ambitieux que Marius, mais infiniment plus diplomate, Sylla avait laissé son chef s’engager seul dans la démagogie. Le moment venu, il rompit avec lui et se présenta au Sénat comme le champion des classes patriciennes que Marius s’efforçait d’exterminer.

Il devint rapidement le chef du parti sénatorial. Lorsque les Italiotes révoltés contre Rome décidèrent de s’en emparer, ce fut Sylla qui reçut le commandement de l’armée de défense. Au cours d’une guerre atroce, il réduisit les révoltés et sauva la ville qui l’éleva, en récompense, au Consulat.

Marius rentré à Rome se déchaîna contre lui et multiplia les intrigues pour recevoir le commandement de l’armée que l’on envoyait combattre contre Mithridate, roi du Pont, contrée aux trésors fabuleux.

Le Sénat s’empressa de nommer Sylla, ce que voyant, Marius lâcha la bride à l’émeute et fit casser par un vote du peuple le décret du Sénat.

Sylla n’hésita pas et ordonna à son armée déjà réunie de marcher sur Rome.

La décision était grosse de conséquences, car une loi formelle et jamais encore transgressée, interdisait l’entrée de la ville à une troupe armée.

Les légions hésitaient. Sylla comprit que s’il faiblissait, il était perdu. Il entraîna ses soldats par l’espoir du pillage et obtint qu’ils livrassent bataille aux soldats de Marius. Ceux-ci furent vaincus et le vieux général démagogue contraint une fois encore à s’expatrier en Afrique.

Sylla crut en être débarrassé pour toujours. Il rétablit le Sénat dans toutes ses prérogatives, fit élire deux consuls dont il se croyait sûr, L.C. Cinna, Octavius, et partit pour l’Asie. Dès qu’il fut assez loin pour qu’on n’eût pas à redouter son retour, Marius rentra en Italie et s’étant assuré la complicité de L.C. Cinna, conduisit les bandes qu’il avait recrutées à l’assaut de la ville ingrate qu’elles emportèrent d’assaut.

Pour la dictature démagogique, l’heure de la vengeance avait sonné. Elle fut atroce. Pendant cinq jours, le massacre se poursuivit. Patriciens, sénateurs, magistrats, qui n’avaient pu ou voulu fuir, furent impitoyablement égorgés, ainsi que leurs femmes et leurs enfants. On marchait dans le sang, tandis que le vieux Marius comptait avec une joie horrible les têtes tranchées des sénateurs qu’il faisait disposer sur la tribune aux harangues.

L’aristocratie était écrasée. Alors Marius convoqua le peuple et pour la septième fois se fit élire Consul.

Il s’empressa de déclarer Sylla hors la loi et se disposait à rejoindre l’Asie pour lui ravir le commandement de l’armée, quand il mourut, laissant le gouvernement aux mains de son fils et du consul Cinna, celui-là même qui lui avait permis d’assouvir sa vengeance.

SYLLA

Après la terreur rouge, la terreur blanche. Trois ans plus tard, ayant vaincu Mithridate, Sylla revint à Rome prêt à exercer des représailles. Elles furent à la mesure des massacres de Marius, mais, si l’on peut dire, plus ordonnées. Sylla, l’homme des sénateurs, avait la préoccupation des formes. Il se fit investir du pouvoir de réformer la constitution.

Le vote acquis, « l’épuration » commença avec méthode. Des listes étaient dressées. Elles étaient remises aux assassins qui allaient exécuter à domicile et qui ne se recrutèrent pas seulement dans la soldatesque ou dans la populace. De hauts personnages, des patriciens ne dédaignèrent pas d’exercer eux-mêmes leur vengeance. Le fameux Catilina se distingua par les raffinements de torture qu’il infligeait à ses victimes.

Les meurtres étaient payés, si l’on peut dire, à la pièce, et le prix du sang atteignit jusqu’à deux talents, un peu plus de dix mille francs de notre monnaie. Aussi les volontaires ne manquaient pas.

De Rome, la terreur s’étendit à l’Italie entière. Toutes les cités convaincues de sympathies marianistes furent rançonnées, dévastées, et leurs magistrats massacrés.

Ayant ainsi noyé dans le sang toute possibilité d’opposition du moins pour l’avenir immédiat, Sylla donna à Rome une constitution nouvelle qui privait la plèbe de la plupart des droits qu’elle avait si péniblement acquis. Le Sénat, que Marius avait réduit au rang d’une assemblée presque consultative, reçut les pouvoirs souverains. Les patriciens respirèrent et se crurent assurés d’une longue période de gouvernement.

Cependant, les réformes de Sylla n’étaient point aussi heureuses qu’il avait d’abord semblé. Son régime d’autorité n’apportait pas à Rome l’élément stable de gouvernement qui pouvait arbitrer les conflits permanents de la plèbe et de l’aristocratie.

Si la plèbe terrorisée restait muette, il était certain qu’elle chercherait un jour ou l’autre à secouer le joug que l’on faisait peser sur elle. Elle avait fait l’épreuve de sa force. Et quand un chef surgirait pour lui proposer de renverser les oppresseurs, il était trop sûr qu’elle le suivrait. L’expérience de Sylla ne pouvait que mal finir. On ne fonde pas un ordre social durable sur le sang répandu, sauf à exterminer, ce qui est impossible, une classe tout entière. Peut-être se serait-elle prolongée davantage si le dictateur avait vécu. Mais il mourut deux ans après sa contre-révolution.

POMPÉE ET CÉSAR
OU LA DÉFAITE DE L’ARISTOCRATIE
RÉPUBLICAINE

Rome ne devait pas tarder à retomber dans les désordres. Cependant, Sylla mort, le Sénat prit peur et sachant par expérience que seule la force armée pouvait tenir la plèbe en respect, il fit appel à un jeune général de vingt-six ans, Cnéius Pompée.

La précaution était sage car deux séditions éclatèrent bientôt, fomentées et dirigées, la première par le consul Lépidus resté fidèle à la mémoire de Marius, et la seconde par Spartacus qui avait soulevé les esclaves.

Pompée les vainquit l’un et l’autre, avec l’aide du préteur Marcus Licinius Crassus qui s’était improvisé général. On crut un moment que les deux sauveurs, disposant chacun d’une armée, allaient se livrer bataille. Ils eurent l’intelligence de s’entendre et de se faire élire Consuls en même temps.

Rome avait désormais deux maîtres qui étaient de simples politiciens. Aussitôt en place, ces défenseurs de l’ordre n’eurent rien de plus pressé que de trahir la confiance du Sénat et de flatter la démocratie, l’un et l’autre estimant la constitution aristocratique de Sylla inapplicable et se souciant surtout de ménager leur propre avenir.

Pompée avait mesuré la faiblesse du Sénat qui, sans le secours de l’armée, ne pouvait rien entreprendre, alors que le peuple avait la faculté d’agir lui-même.

Partant de cette vue très juste que seule l’union de l’armée et du peuple pouvait garantir le pouvoir à qui disposerait de leur double force, Pompée s’efforça de la réaliser et y réussit.

Maître de Rome, l’ambition lui vint d’ajouter à sa réputation le lustre des conquêtes militaires. Il s’embarqua pour l’Asie où Mithridate, déjà battu par Sylla, avait réussi à former une seconde coalition.

Quand il revint à Rome chargé d’un immense butin, il commit l’erreur de licencier ses troupes, croyant avec naïveté que les services rendus le mettaient à l’abri de toute aventure. Le Sénat, le voyant sans armée, crut le moment venu de sa revanche et lui refusa les honneurs du triomphe. Le signe était clair, le péril certain. Pompée comprit et se hâta de rechercher l’appui du populaire.

C’est alors qu’il rencontra César.

À vrai dire, il le connaissait depuis longtemps, mais en homme glorieux, plein de son importance, il n’avait jamais accordé qu’une attention condescendante au neveu de Marius, malgré les charges que celui-ci avait remplies avec éclat.

César, lui, avait jugé Pompée et reconnu ses points faibles. Il le prit par la vanité, le conduisant en lui donnant l’illusion de conduire les autres. C’est ainsi que César lia partie avec Crassus, le réconcilia avec Pompée et les persuada qu’à eux trois ils se partageraient le monde.

Ainsi fut formé le triumvirat qui, faisant litière des institutions romaines, créait une magistrature nouvelle, officieuse, véritable dictature en réalité.

César en fut le chef et s’octroya le proconsulat des Gaules, laissant à Crassus le commandement en chef de l’armée levée contre les Parthes, et à Pompée la charge de surveiller à Rome les affaires de l’association.

Pour obtenir la ratification populaire, les triumvirs recoururent au vieux procédé de Marius. Une loi accorda des terres à tous les citoyens pères d’au moins trois enfants.

Crassus et César partis, Pompée montra son insuffisance. Les problèmes politiques qui se posaient à Rome, depuis le départ des armées dépassaient infiniment sa capacité. Il ne sut pas mettre à la raison un agitateur dangereux, Clodius, homme de rien mais qui aspirait à la magistrature suprême.

Si Clodius réussissait, c’en était fait des triumvirs. Pompée, incertain de la conduite à tenir, négocia avec le Sénat et fut nommé Consul, avec mission de délivrer Rome de la terreur clodienne. Ce que voyant et redoutant la répression, les partisans de Clodius disparurent et avec eux l’agitation qu’ils entretenaient.

Pompée s’imagina qu’il avait remporté ce succès par son seul mérite et se crut assez fort pour rompre le pacte qui l’unissait à César. Crassus avait disparu, ayant été assassiné chez les Parthes.

Prévenu de ce qui se tramait contre lui, César fit offrir à son associé de renouveler leur alliance, ou de déposer chacun leur dignité. Pompée refusa et obtint du Sénat qu’il ordonnât à César de licencier son armée avant de venir rendre ses comptes.

Tel jadis Sylla, César n’hésita point. Il franchit le Rubicon et marcha sur Rome, Pompée ni le Sénat ne l’attendirent et se réfugièrent en Grèce. César les y poursuivit et écrasa leur armée à la bataille de Pharsale, Ce fut la fin de Pompée qui s’enfuit et fut assassiné peu après. C’était aussi la fin du parti sénatorial c’est-à-dire aristocratique.

César pouvait rentrer à Rome. Il y revint après avoir pacifié les régions éprouvées par la guerre, reçut des honneurs presque divins et fut nommé dictateur avec des pouvoirs légaux qu’aucun autre n’avait reçus avant lui. Le Sénat lui-même abdiqua sa puissance devant le conquérant des Gaules. Encore une fois l’aristocratie républicaine était vaincue par la dictature. Le césarisme était né. Par un de ces contre-sens dont l’histoire et la politique sont remplis il est devenu synonyme de réaction alors qu’il était l’ennemi des vieilles institutions, du patriciat et des conservateurs et consacrait la victoire de la plèbe.

Assuré de durer, César entreprit la grande réforme de l’État. Réformes judiciaires, lois sociales, statut et limitation de l’emploi des esclaves, ordonnances contre l’étalage d’un luxe excessif, se succédèrent. Tout cela était déjà assez fasciste et l’on s’explique le culte de Mussolini pour le « divin Jules ».

Mais une chose a fait la gloire de César et rendu son nom immortel. Il sut s’élever au-dessus des partis et de ne considérer, comme Périclès à Athènes, que la grandeur de sa patrie.

Esprit politique, il comprit qu’après tant d’années de guerre civile, il fallait avant tout ramener la concorde. Il s’y employa par de larges amnisties et par l’exemple qu’il donna le premier de l’oubli des injures, distribuant charges et magistratures à ceux qui l’avaient le plus âprement combattu.

Rome respirait enfin après soixante-dix ans de complots, de soulèvements, de massacres et César eut assez de prestige pour mater la démocratie après qu’il s’était servi d’elle pour dominer. La plèbe, fortement tenue en main, dut rompre avec ses habitudes de paresse. On diminua de plus de moitié le nombre des assistés publics, Deux cent mille Romains se virent du jour au lendemain contraints d’assurer leur propre subsistance, et comme les colonies manquaient de bras, on leur offrit de les y transporter pour cultiver la terre. Ainsi furent colonisées la Gaule méridionale et l’Afrique du Nord. Rome sentait une poigne.

L’ordre social était rétabli. Le Dictateur prépara la pacification définitive des provinces orientales où des foyers de troubles se rallumaient périodiquement.

Un complot ne laissa pas à César le temps d’achever son oeuvre. Un certain nombre de patriciens avaient résolu d’assassiner César et, redoutant de manquer leur coup s’ils l’attaquaient en public, ils décidèrent de le frapper dans l’enceinte de ce Sénat qu’il avait si profondément transformé et abaissé. Leur acte, pensaient-ils, en prendrait une signification plus grande. Préparé avec soin, l’attentat réussit. Le 15 mars de l’an 44 avant Jésus-Christ, César tomba percé de vingt-trois coups de poignard. On prend encore Brutus pour un héros et un martyr de la République. Ce n’est vrai qu’à la condition d’ajouter que cette République était celle d’une oligarchie, à peu près les « deux cents familles » que dénoncent tous les jours chez nous M. Léon Blum et le « Front Populaire » avec cette différence qu’à Rome on pouvait les nommer.

Cependant les conjurés en furent pour leur espérance. Le jour des funérailles, Antoine, premier lieutenant de la victime, ameuta le peuple contre les assassins qui furent obligés de fuir. Les autres sénateurs gardés à vue se hâtèrent de les désavouer.

Les troubles risquaient de renaître. Mais l’œuvre de César avait porté des fruits. De tous les points de l’Empire, un désir de paix et d’autorité montait, peu propre à encourager les amateurs des libertés républicaines et de l’institution sénatoriale. Aussi lorsque le fils adoptif du mort arriva à Rome, fut-il salué comme l’héritier légitime.

Octave dut toutefois accepter de partager le pouvoir avec Antoine qui s’était emparé du Trésor et avec Lépide qui disposait d’une certaine influence sur l’armée. L’expérience des triumvirs recommençait, tolérée comme gouvernement de transition. Quelques secousses devaient encore se produire. Mais le monde romain réclamait la fin des factions. L’ère des grands troubles était close. Une dernière révolution éclata qui fut rapidement maîtrisée. Et Octave-César, enfin débarrassé d’Antoine, resta seul maître de Rome et du monde.

La République était morte.

Cent ans de désordres, d’émeutes, de complots, de révolutions, de massacres comme le monde n’en avait jamais connu, aboutissaient à l’établissement du pouvoir absolu et, en somme, le peuple, qui avait toujours regretté la vieille royauté issue des héros légendaires Romulus et Remus, remportait sur l’aristocratie une victoire définitive.




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