Les Dictateurs - BAINVILLE Jacques

LE MONDE ANTIQUE LA GRÈCE ET SES « TYRANS »

La Grèce, mère de notre civilisation, a tout connu si elle n’a pas tout inventé. On lui fait gloire d’avoir engendré l’idée républicaine. C’est vrai. Il ne faut pas non plus méconnaître qu’elle a pratiqué la dictature sous le nom de « tyrannie » qui a pris un sens fâcheux.

Pendant des centaines d’années, la vie publique fut inexistante en Grèce. Peuple de pasteurs, ses habitants étaient groupés par familles sous l’autorité du père, à la fois chef et grand-prêtre ; l’autel des ancêtres en était le centre et leur religion le lien.

Il est impossible de préciser la date où, sous diverses influences, dont la plus forte fut le besoin de se défendre contre certains voisins, ces familles qui comprenaient des centaines de personnes commencèrent à s’unir entre elles.

Cette union, le premier essai de société, fut nommé phratrie. De l’association de plusieurs phratries naquit la tribu et de celle de plusieurs tribus la cité, qui désignait à la fois la communauté des citoyens et le lieu, plus ou moinsconstruit, plus ou moins défendu, qui leur servait d’abri, de point de réunion, de refuge.

Dans la famille, l’autorité appartenait exclusivement au père. Dans la phratrie, les chefs de famille ou patriciens l’exerçaient par roulement, offrant tour à tour les sacrifices aux nouveaux dieux que l’on avait adoptés d’un commun accord et qui n’étaient point les dieux domestiques de chacune des familles.

La transformation des phratries en tribus entraîna un nouvel élargissement de l’idée religieuse et les membres des phratries se trouvèrent dans l’obligation de concevoir une divinité nouvelle, supérieure à leurs divinités domestiques et dont la protection devait s’étendre au groupe entier.

Rien n’existait de Commun entre les membres de la tribu, puis de la cité, que cette communauté de croyance.

Le chef de famille, l’ancêtre, restait le maître et le juge des siens, disposait du droit de récompenser, de punir, et nul n’aurait songé à le lui contester.

Le gouvernement de la cité était exercé par l’ensemble des chefs de famille qui se réunissaient lorsqu’il s’agissait d’émettre un avis intéressant la collectivité. C’était donc un gouvernement aristocratique et dérivé de l’idée religieuse.

Peu à peu, les patriciens déléguèrent au plus ancien d’entre eux le pouvoir d’offrir les sacrifices au dieu commun que les tribus s’étaient donné. Ce fut le premier roi. Mais son autorité tenait à la religion seule et ne s’étendait pas aux autres questions. Pour tout ce qui concernait la cité, l’assentiment des chefs de famille était indispensable ; le roi ne pouvait agir sans être d’accord avec eux, et quand cet accord n’intervenait pas, comme il n’avait pas le moyen d’imposer son avis, il devait s’incliner.

Ce système dura aussi longtemps que le roi s’en accommoda.

Un jour, il s’en trouva un qui eut l’idée et l’audace de rassembler sous ces ordres tous ceux qui, dans la cité, ne faisaient pas partie d’une famille, d’une phratrie, d’une tribu : mécontents, vagabonds, étrangers et fils d’étrangers constituant la plèbe et qui, n’étant rien, ne pouvant rien être, aspiraient à devenir quelque chose. Ce roi se donna ainsi une force indépendante, un moyen de pression sur les tribus et fut, en fait, le premier dictateur.

Sa postérité fut nombreuse. La formation de la société grecque s’opéra à coup de révolutions dirigées, les unes par les rois contre l’aristocratie, d’autres par l’aristocratie contre le pouvoir royal, les dernières enfin par la plèbe qui voyait dans la monarchie un premier protecteur contre la suprématie des patriciens.

C’est vers le viiie siècle avant notre ère que la société grecque cessa d’être exclusivement agricole et qu’à la suite des expéditions entreprises sur toutes les côtes de la Méditerranée, le commerce et l’industrie se développèrent suffisamment pour influer sur les mœurs. Le règne de la monnaie commença, apportant, avec le goût de la spéculation, des possibilités d’émancipation à la partie la plus aventureuse et la plus intelligente de la plèbe qui allait constituer, en acquérant peu à peu les biens de la fortune, cette classe intermédiaire qu’on appelle la bourgeoisie.

Cette première forme du progrès matériel n’engendra pas la concorde universelle. Au contraire. L’aristocratie en profita naturellement dans la mesure même où sa puissance lui avait permis d’accaparer dès l’abord une grande part des sources de revenus, mines, exploitations de forêts, constructions maritimes, exportations de céréales et de bétail. Il se formait aussi une bourgeoisie industrieuse et habile, qui retirait des bénéfices du nouvel état de choses et qui souffrait d’être éloignée du pouvoir. Enfin la plèbe, quoique profitant sans s’en douter du capitalisme naissant, se mit à haïr les riches d’autant plus que le respect religieux si favorable à la puissance des patriciens s’en allait. C’est dans la plèbe que se trouvèrent les premiers soldats de la lutte des classes qui déchira atrocement les villes grecques pendant des siècles.

Elle se poursuivit avec une férocité incroyable. À Mégare, cité où la guerre sociale avait été aussi longue que sanglante, le poète Théognis, poète ou plutôt publiciste du parti aristocratique vaincu, parlait avec haine de ces plébéiens qui « naguère, étrangers à tout droit et à toute loi, usaient sur leurs flancs des peaux de chèvres et pâturaient hors des murs comme des cerfs  ». Il rêvait d’ « écraser du talon cette populace sans cervelle » et terminait par ce cri : « Ah ! puissé-je boire leur sang ! » Les deux partis adverses, les riches et les pauvres, burent en effet leur sang pendant des luttes inexpiables.

Ces luttes atteignirent des proportions telles qu’il n’était pas rare que les partis aux trois quarts épuisés s’entendissent pour confier à un arbitre le soin de régler leur différend, avant qu’ils se fussent entièrement exterminés. Investi de pouvoirs extraordinaires, le conciliateur disposait de toute la puissance publique jusqu’à l’achèvement de sa tâche. Après quoi, l’État sauvé, il n’avait plus qu’à rentrer dans la vie privée. On sent déjà poindre ici le dictateur.

D’autres fois, sentant venir l’orage, les deux partis s’en remettaient par avance à un tiers connu pour sa vertu, pour sa sagesse et son indépendance et le chargeaient de promulguer des lois.

C’est ainsi qu’on eut des figures de législateurs à moitié mythiques, comme Lycurgue. Ce que nous savons du fameux donneur de lois de Sparte laisse entrevoir un chef communiste et nationaliste. Son brouet noir ressemble fort à la soupe au millet de Moscou. Et s’il n’ordonnait pas la stérilisation, c’était faute d’en connaître la méthode puisqu’il faisait noyer les enfants mal venus.

La Grèce eut aussi une catégorie de dictateurs du genre bonhomme et légendaire. C’est à celle-là qu’appartint le célèbre Solon, dont l’antiquité, à vrai dire, semble avoir beaucoup embelli la mémoire.

SOLON

Après la conquête de Salamine sur les Mégariens, à laquelle le peuple d’Athènes avait fortement contribué, celui-ci désira recevoir en compensation certains droits politiques. Dès l’abord, les patriciens ne semblèrent pas disposés à les lui accorder. Mais comme la colère grondait, ils prirent peur et recoururent à la formule transactionnelle.

D’un commun accord, Solon, qui inspirait confiance, fut chargé de réformer l’État et de donner une constitution à Athènes. Il intervint à la manière de Gaston Doumergue après le 6 février.

Sage comme lui, Solon travailla consciencieusement, réforma le droit civil et le droit pénal, apporta de sensibles améliorations au sort des malheureux et ne satisfit personne, ayant déplu aux pauvres en raison des privilèges qu’il avait laissés à l’aristocratie et aux riches en raison de ce qu’il avait accordé à la plèbe.

Découragé mais prudent, Solon partit pour un voyage qu’il fit durer dix ans. Nous dirions qu’il était retourné à Tournefeuille.

Ainsi cette dictature, une des premières dont on connaisse à peu près les détails, se terminait par un échec, le dictateur ayant, par goût ou par nécessité, ménagé tout le monde.

Il ne restait qu’à recommencer l’expérience, aucun des deux partis ne renonçant au désir de s’imposer à l’autre.

PISISTRATE ET LES PISISTRATIDES

Grâce à Pisistrate, ce fut la plèbe qui l’emporta. Nous avons avec lui le premier exemple connu d’un dictateur agissant par la force, l’autorité et s’en servant au nom du peuple contre l’aristocratie.

Ce nouveau dictateur ne ressemblait pas à Solon. Le bien de la chose publique lui était indifférent et c’est en flattant les plus bas instincts de la multitude qu’il réussit à s’emparer du pouvoir.

Ayant rassemblé une troupe de solides gaillards, il les arma de massues et se retira avec eux sur l’Acropole, qui commandait ainsi la ville. Il avait fait sa « marche sur Athènes ».

Au contraire de Solon, il appuya son pouvoir sur la violence. La tyrannie était fondée.

Ce nom de tyran n’eut rien, dès l’abord, de flétrissant et signifiait simplement maître. C’était le chef, choisi à défaut du roi, car, en Grèce comme à Rome, les vieilles royautés furent abattues par les patriciens, tandis qu’elles avaient été soutenues et furent toujours vaguement regrettées par la foule,

C’est par la propagande des écrivains, presque tous attachés au parti aristocratique, que le nom de tyran a pris un sens odieux. Peu à peu, « tyrannie » devint synonyme de puissance personnelle exercée férocement, hors de tout contrôle et de toute loi.

Les « tyrans » s’appuyaient toujours sur le peuple. Jamais aucun d’eux ne prit la tête d’un mouvement aristocratique. Leurs efforts tendirent à réduire les privilèges de la haute classe au profit de la multitude. La tyrannie, qui était en réalité une dictature, était l’instrument de la démocratie tandis que les aristocrates représentaient et défendaient la cause de la liberté. La mauvaise réputation des tyrans de guerre de classe était méritée. Elle leur a été faite par les grands et par les riches qu’ils cherchaient à écraser. C’étaient des niveleurs et des coupe-tête. C’est ce qu’illustre une anecdote bien connue, répétée, en grec et en latin, sous des formes diverses. Le tyran de Corinthe demandait un jour au tyran de Milet des conseils sur le gouvernement. Pour toute réponse, le tyran de Milet coupa les épis de blé qui dépassaient les autres.

Pisistrate exerça le pouvoir pendant trente ans, grâce à son armée de mercenaires, qui étaient en réalité ce que les chemises noires ou brunes sont pour Mussolini et Hitler. Il écrasa les citoyens des premières classes pour subvenir aux dépenses publiques, accrues par des largesses démagogiques.

Fêtes religieuses et divertissements populaires prirent une place considérable dans la vie publique. Des guerres extérieures agrandirent le domaine d’Athènes. Le peuple se tenait pour satisfait et quand Pisistrate mourut, il le regretta.

Ses fils, Hipparque et Hippias lui succédèrent mais ne gouvernèrent pas avec la même habileté. Leurs ennemis se reprirent et un complot tramé par de jeunes aristocrates, aboutit à la mort d’Hipparque, frappé par Harmodius et Aristogiton, Ces illustres héros de la République et de la liberté, chantés en prose et en vers, de nos jours mêmes, par les républicains, étaient en réalité de la jeunesse dorée.

La dictature des Pisistratides avait duré cinquante ans. Dès qu’elle cessa, le désordre recommença. La plèbe se chargeait de rappeler son existence par des émeutes dirigées contre les patriciens. Ainsi, de coup d’État en coup d’État, Athènes s’acheminait vers la forme démocratique pure. Ce ne devait pas être pour y rester longtemps.

Il n’y avait de trêve à la lutte des classes que lorsqu’un péril extérieur obligeait tous les Athéniens à s’unir momentanément pour résister aux barbares, Mais dès que l’envahisseur s’éloignait, la discorde renaissait, Personne n’était alors à l’abri des vengeances exercées par la faction toute puissante. Miltiade, le vainqueur de Marathon, mourut dans les fers. Thémistocle qui, à Salamine, avait sauvé la Grèce, fut condamné à mort et ne trouva de salut que dans la fuite. Le spectacle que donnait la démocratie athénienne n’était pas beau, À la vérité, elle n’avait jamais considéré la dictature que comme une machine de guerre sociale et la tyrannie comme la sienne. Et pourtant c’était la Grèce. Et elle produisit le miracle grec. Ce fut le gouvernement de Périclès.

PÉRICLÈS
OU LE DICTATEUR ARTISTE

Sous Périclès, les différences sociales ont disparu, sauf l’esclavage naturellement. Tous les citoyens athéniens sont égaux en droit, pourvu qu’ils soient bien citoyens d’Athènes. Leur constitution, dont ils sont très fiers, décrète entre eux une égalité absolue et Thucydide rapporte que c’est le mérite bien plus que la classe qui fraye la voie des honneurs publics. Nul, s’il est capable de servir la cité, n’en est empêché par la pauvreté ou par l’obscurité de sa condition.

Ce souci de l’égalité inspire la législation sociale. En principe tout cela est magnifique. Des mesures sont prises pour que les pauvres puissent exercer leurs droits civiques, car il reste, bien entendu, des riches et des pauvres. L’État se doit de remédier dans la plus large mesure aux inégalités de la fortune, sans que, toutefois, ce qu’il accorde aux déshérités grève par trop la part des possédants. De grands travaux d’embellissement financés par ceux-ci, permettent d’occuper les citoyens qui ne possèdent pas de terres ou n’ont pas les moyens de s’enrichir par le négoce. Puis, comme il faut distraire la populace, fêtes et jeux lui sont offerts par les jeunes gens oisifs de la classe aisée.

Telle est la loi, on peut dire que c’était une loi idéale. Elle semble admirable de loin. Mais pour l’appliquer il fallait aux magistrats élus beaucoup d’intelligence politique, d’habileté et de souplesse. En réalité, cette belle constitution ne fonctionna bien que grâce à un dictateur à peu près unique en son genre, un dictateur artiste et élégant, Périclès.

D’ailleurs il n’échappait pas à la règle. Il s’était élevé par la démagogie. Bien qu’il fût de haute naissance, il était, à vingt-six ans, devenu le chef du parti populaire que personne n’avait su flatter comme lui. Ses premiers actes furent pour anéantir l’opposition aristocratique. Après quoi, il gouverna et son gouvernement a laissé dans l’histoire la trace la plus brillante.

Doué d’une intelligence exceptionnelle et des dons politiques les plus rares, il réussit à s’imposer au peuple sans jamais rien céder sur ce qu’il regardait comme essentiel au bien de l’État,

D’une éloquence si séduisante qu’un poète disait que « la persuasion habite sur ses lèvres », il sait de quel empire il dispose sur son auditoire et ne dépasse jamais la mesure que le peuple grec, le plus susceptible de tous, était capable de supporter. Netteté dans la pensée, poésie dans l’expression, force dans la dialectique, intégrité absolue, désintéressement parfait, mépris de la flatterie, finesse, connaissance des hommes, très vif sentiment enfin de la grandeur et de la mission d’Athènes, telles étaient les qualités que lui reconnaissaient ses concitoyens et qui lui permirent de se maintenir au pouvoir pendant plus de trente ans.

Son habileté consista à persuader le peuple qu’il se gouvernait lui-même, alors qu’en réalité ce qui lui était proposé avait été soigneusement filtré et dépouillé de tout ce qui pouvait ranimer les rivalités anciennes.

Néanmoins, malgré cette sagesse, ses dernières années ne furent pas sans connaître quelques tempêtes.

En dépit de tout ce qu’il leur avait apporté, les Athéniens se fatiguèrent à la longue et prêtèrent l’oreille aux démagogues qui désiraient remplacer le grand homme.

Tout fut bon pour le perdre, accusation d’asservir la démocratie au pouvoir absolu ; de protéger les philosophes qui battaient en brèche les vieilles croyances religieuses et, argument bien propre à émouvoir la multitude, on l’accusa d’avoir consacré au service de l’État des sommes qui eussent pu améliorer la condition du peuple.

Mais sa position était si forte, les services qu’il avait rendus si éclatants, que ses ennemis n’osèrent pas l’attaquer personnellement dès l’abord et préférèrent l’atteindre à travers les siens.

Aspasie sa maîtresse, Phidias son ami et le philosophe Anaxagore, son inspirateur de toujours, furent injuriés, poursuivis et traduits en justice. Phidias mourut en prison et Anaxagore dut s’enfuir.

Périclès allait succomber à son tour quand une menace extérieure survint à point pour le sauver. Non seulement il ne fit rien pour éviter la guerre avec Sparte, mais il la précipita comme le plus sûr moyen de reconquérir toute son autorité.

Ainsi, ce sage en était réduit à rechercher la plus dangereuse des diversions pour conserver le pouvoir, autant sans doute pour sa satisfaction personnelle que pour épargner à sa patrie les déchirements qu’il prévoyait.

Aussitôt la guerre déclarée, il agit en véritable dictateur, en maître absolu, suspendant toutes les garanties constitutionnelles, imposant ses vues sans souci des protestations qui malgré le danger se déchaînaient.

La victoire l’eût justifié. La défaite le perdit, et plus encore la peste qui se déclara dans Athènes où elle fit d’immenses ravages.

Périclès n’y était pour rien. Tout au plus pouvait-on lui reprocher d’avoir rassemblé à l’intérieur de la ville la population d’alentour.

Mais le prétexte suffit. Périclès durait depuis trop longtemps ; la foule où se confondaient pauvres et riches exigeait un changement à tout prix.

Mis en accusation, le dictateur fut condamné à l’amende et n’évita que tout juste une condamnation à mort.

Il mourut l’année suivante, ayant eu l’amère satisfaction de voir triompher sa doctrine militaire et d’être rappelé au pouvoir par ceux-là mêmes qui l’avaient renversé un an auparavant. Ainsi s’achevait la plus célèbre dictature de l’antiquité grecque et l’une des plus remarquables de tous les temps.

Grâce aux dons inimitables du dictateur, elle avait porté des fruits magnifiques, mais elle ne s’en achevait pas moins par une guerre qui allait ruiner la domination athénienne.




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