Théorie de l’évolution économique

SCHUMPETER Joseph

Préface de la première édition

Ce livre se rattache à un autre ouvrage qui parut chez le même éditeur en 1908 sous le titre : Essence et contenu principal de l’économie politique théorique. On y trou­ve­ra réalisées la plupart des promesses que je faisais à l’occasion de développe­ments qui étaient avant tout des critiques. Présentation et substance étant essentielle­ment différentes, je ne le donne ni pour un tome second ni pour une suite. D’autant que j’ai pris soin que l’on pût lire ce travail sans se reporter à l’autre. Quelques mots seulement d’introduction.

Le présent travail est une oeuvre théorique. Il décrit à grands traits l’expérience économique, sans entrer dans le menu détail. Son objet comme sa méthode en assu­rent l’unité. Les idées qu’on y trouve forment un tout. Mais je ne cherchai pas d’em­blée à atteindre ce résultat. Je partis de problèmes théoriques concrets, et tout d’abord – en 1905 – du problème de la crise. A chaque pas j’étais contraint d’aller plus avant : il me fallait traiter de façon neuve et indépendante des problèmes théoriques toujours plus larges. Finalement je vis clairement qu’une seule et même idée fonda­mentale m’occu­pait : l’évolution économique; idée qui embrasse le domaine entier de la théo­rie et permet même d’en reculer les bornes. Cependant je me décidai à ne pas donner à ce travail la forme d’un édifice doctrinal détaillé. Je préférai résumer avec précision les fondements essentiels que l’on ne trouve pas tout élaborés dans la théorie contem­po­raine. Le premier chapitre, dont l’aridité ne rebutera pas, nous l’espérons, familia­rise le lecteur avec les conceptions théoriques que nous retrouverons par la suite. Les six autres sont consacrés à ce qui est l’objet propre de ce travail.

Pour peu qu’on prenne en considération mes développements, ils peuvent prêter à deux malentendus que je voudrais éviter. On pourrait croire que ce travail infirme sur plus d’un point le précédent. La différence dans les méthodes et les buts pourrait la faire croire. Cependant, un examen plus minutieux persuadera le lecteur du contraire. De plus mes résultats seront considérés par beaucoup comme propres à fournir des armes pour ou contre des partis sociaux et jugés de ce point de vue. Tel n’a pas été mon dessein. J’espère qu’il y a encore des gens capables d’aborder avec un esprit scien­tifique la description scientifique du processus social.

Je ne prétends pas que mon exposé soit sans défaut surtout dans le détail. Je sou­haite seulement que le lecteur y trouve des suggestions et soit persuadé qu’il y a « quel­que chose de vrai en cette affaire ».

Les faits et les arguments que j’expose, après un travail très consciencieux et avec une connaissance très précise de l’état actuel de notre discipline, ne peuvent être indifférents à la théorie économique. Au surplus je ne forme qu’un vœu : voir ce tra­vail dépassé et oublié le plus tôt possible.

 

Vienne, juillet 1911.

SCHUMPETER.

Préface de la seconde édition

Dans la deuxième édition de ce livre qui était presque complètement épuisé depuis environ dix ans, il eût peut-être été de mon devoir de prendre position vis-à-vis de toutes les critiques qui m’ont été adressées et de soumettre mes idées à une minutieuse vérification par la statistique et par l’histoire. Je sais que par là j’aurais servi ces idées. La discussion des critiques est un moyen essentiel pour faire l’exégèse pénétrante d’une théorie. Un cercle plus large se familiarise avec elle, souvent même la comprend alors pour la première fois. Autrement le critique comme son lecteur acquiescent naturellement aux objections et à la condamnation qu’elles entraînent. Je n’ai agi de la sorte que dans très peu de cas. Le fait que, parmi ceux qui rejettent ma théorie, se trouve Böhm-Bawerk, exclut le soupçon que j’aie pu sous-estimer mes critiques. Je suis persuadé maintenant beaucoup plus que je ne l’étais, de la nécessité d’une compénétration des faits et de la théorie. Cependant je me suis borné à quelques rares indications. Sans doute est-ce une déviation de la saine méthode. Mais j’ai voulu de la sorte faire ressortir plus clairement et plus nettement les idées essentielles. Je constate, au reste sans enthousiasme, que l’examen de conscience le plus sévère m’a sans cesse persuadé de la vérité de ce que j’exposais autrefois. Sans opinions ou avec des opinions fausses sur l’entrepreneur, le profit, le capital, le crédit et les crises, on ne peut rien dire de raisonnable sur tout ce qui nous intéresse et nous fait agir dans le monde de l’activité économique. Et, comme il s’agissait de choses essentielles pour notre conception de la vie sociale, j’ai cru de mon devoir de montrer au lecteur par des coupures, des simplifications, des formules nouvelles, et avec toute la pénétration dont j’étais capable, ce dont il est question dans cet ordre de problèmes. Je l’ai tenté sans pénétrer davantage dans le maquis des questions particulières de la théorie et de la statistique qui confinent à notre sujet.

Ainsi cette édition a été, avant tout, abrégée. Le septième chapitre de la première édition est complètement supprimé. Dans la mesure où il a eu une portée, elle a été tout à fait contraire à mes intentions. L’exposé sociologique sur la culture, entre autres, a détourné l’attention du lecteur des arides problèmes de théorie économique, dont je veux voir la solution comprise. Aussi bien ce chapitre m’a valu, à l’occasion, certaines approbations, qui me sont aussi fatales que la condamnation de ceux qui ne peuvent me suivre. Les premier, quatrième et cinquième chapitres sont restés pour ainsi dire sans modification. Et plus d’un passage que j’en aurais voulu rayer, dut rester, car il répondait par avance à des objections que l’on a élevées cependant par la suite. Mais ces chapitres contiennent aussi des résumés, des adjonctions et des formu­lations nouvelles. Aussi je demande aux spécialistes, qui liront ce livre, d’utiliser désormais seulement la nouvelle édition. J’espère avoir traité au troisième chapitre d’une manière plus satisfaisante que dans la première édition, la question des limites de la création du pouvoir d’achat par les banques : c’est là que prennent racines les objections les plus nombreuses contre la théorie du crédit contenue dans ce livre, théorie qui, par ailleurs, me semble irrésistible. Les autres modifications n’ont été fai­tes que pour des motifs de présentation. Le second chapitre, qui fournit la construc­tion fondamentale, d’où découle tout le reste, a été complètement récrit à part quel­ques phrases. J’ai éliminé bien des choses qui, exposées avec la prolixité et la suffi­sance de la jeunesse, étaient auparavant propres à provoquer un juste scandale. Mais quoique je pense avoir tout dit avec plus de correction et de précision, quoique la réflexion et l’expérience de la vie aient pu modifier mon optique, j’ai gardé tout l’es­sen­tiel. Le chapitre septième, lui aussi, a été récrit jusqu’au numéro 1, tantôt com­plété, tantôt simplifié. Je le répète: si, à la seconde rédaction j’ai approuvé les plus sévères critiques et si j’ai excusé ceux qui n’ont pas saisi l’essentiel de mon argumen­tation parce que mon premier texte était peu propre à les y aider, j’ai aussi éprouvé nettement que ma solution du problème de la conjoncture était correcte et l’avait été dès le début.

 

Malheureusement, pour exprimer l’identité fondamentale du livre sous sa forme nouvelle avec le livre de 1911, il me faut conserver le titre. Les questions qui m’arri­vent sans cesse de tous les pays au sujet de mon ouvrage sur « L’histoire économi­que », montrent combien ce titre était Peu heureux. Le nouveau sous-titre doit com­bat­tre cette impression qui induit en erreur et indiquer que ce que le lecteur trouve ici n’a pas plus de rapports avec l’histoire économique que toute autre théorie économi­que. Mon désir d’apporter des modifications s’est trouvé par ailleurs limité, car il m’a fallu tenir compte de cet être vivant, détaché de moi, qu’est maintenant mon livre et qui, comme tel, s’est fait sa place dans la littérature théorique de notre temps.

Que le lecteur le sache : cet ouvrage peut être bon ou mauvais. Mais sa complica­tion est inhérente au sujet et aucune simplification ne saurait l’éluder. Aussi n’est-il accessible au lecteur qu’après un travail personnel fait à tête reposée. C’est temps perdu que de le lire sans pouvoir fournir ce travail par manque de formation théori­que, ou parce que l’on juge qu’il ne vaut pas la peine de le fournir. On ne peut pas, en particulier, « consulter » ce livre pour déterminer l’opinion de l’auteur sur une ques­tion isolée, par exemple sur la cause du cycle de la conjoncture : le chapitre consacré aux crises ne donne pas, par lui seul, cette réponse, car il est un élément non auto­nome d’une longue chaînes d’idées. Sa lecture isolée ne laisse après elle que des ques­tions sans réponse et des objections patentes. Celui qui croit pouvoir tirer quelque profit de cet ouvrage doit le repenser. L’indication suivante lui sera utile. Le premier chapitre n’apporte rien au spécialiste à part quelques propositions importantes pour la suite des idées. de la théorie de l’intérêt du cinquième chapitre. Il peut le sauter, à condition d’y revenir dès qu’une expression ultérieure lui paraît insuffisamment fon­dée et avant qu’il n’en tire une objection.

Dans le deuxième chapitre chaque phrase a son importance.

J’ai détaché du troisième chapitre pour en faire un appendice ce que l’on peut en sauter sans nuire à sa cohésion. Lorsque l’on s’est assimilé les deuxième et troisième chapitres, on a tout ce qui est nécessaire à la compréhension de chacun des trois chapitres suivants. Celui qui admet notre idée fondamentale n’a besoin de lire que le commencement et la fin du quatrième chapitre. Des parties de l’argumentation du cinquième chapitre ne sont destinées qu’au spécialiste, particulièrement au spécialiste que rebute, par principe, la conception exposée. Le sixième chapitre concentre tant de choses dans une brièveté désespérée, qu’en négliger une phrase peut empêcher de comprendre et d’approuver.

Bonn, octobre 1926.

JOSEPH SCHUMPETER.

 

 

Chapitre I - Le circuit de l'économie : sa détermination par des circonstances données

Les événements sociaux constituent un tout. Ils forment un grand courant d’où la main ordonnatrice du chercheur extrait de vive force les faits économiques. Qualifier un fait d’économique, c’est déjà une abstraction, la première des nombreuses abs­tractions que les nécessités techniques imposent à notre pensée, quand elle veut repro­duire la réalité. jamais un fait n’est jusqu’en son tréfonds exclusivement ou pure­ment économique; il présente toujours d’autres aspects, souvent plus importants. Cepen­dant, en science, comme dans la vie ordinaire, nous parlons, et à bon droit, de faits économiques. Aussi bien on peut écrire une histoire de la littérature, quoique la litté­rature d’un peuple soit indissolublement liée à tous les autres éléments de sa vie. C’est du même droit que nous userons ici.

 

Les faits sociaux, au moins immédiatement, sont les résultats de l’activité hu­maine ; les faits économiques, les résultats de l’activité économique. Nous défini­rons cette dernière comme l’activité qui a pour fin l’acquisition de biens. En ce sens nous parlons aussi du motif économique de l’activité humaine, de facteurs économi­ques dans la vie sociale et individuelle, etc. Mais, comme nous considérons seulement cet­te activité économique qui, par échange ou production, vise à l’acquisition des biens, nous en limiterons d’habitude le concept à ces modes d’acquisition. Les concepts de motif et de facteur économiques conserveront cependant une signification plus étendue. Nous les emploierons aussi tous deux hors du domaine plus étroit où nous parlons d’activité économique.

 

Le domaine des faits économiques a donc pour frontière le concept d’activité économique. Chacun doit nécessairement – au moins d’une manière accessoire – avoir une activité économique. Chacun doit ou bien être un « agent économique » (Wirt­schaftssubjekt) ou dépendre d’un agent économique. Mais, dès que les membres du groupe social se sont spécialisés par professions, il existe des classes sociales dont l’activité principale est consacrée à l’économie, à l’acquisition de biens et d’autres classes pour lesquelles les règles économiques de l’activité cèdent le pas à des facteurs différents. La vie économique se concentre alors dans un groupe déterminé d’individus, bien que tous les autres membres de la société doivent aussi avoir une activité économique. On peut alors dire que l’activité de ce groupe constitue la vie éco­no­mique par excellence. Malgré les relations qui existent entre cette vie écono­mique et toutes les autres expressions de la vie nationale, cette affirmation n’est plus une abstraction.

 

Tout comme nous parlons de faits économiques en général, nous parlons d’une évolution économique. C’est elle que nous nous proposons d’expliquer ici. Mais, avant de pénétrer dans l’enchaînement de nos idées, nous voulons dans ce chapitre établir les bases nécessaires et nous familiariser avec certaines manières de voir, dont nous aurons plus tard besoin. Il faut aussi que ce qui va venir puisse, pour ainsi dire, « mordre » dans les rouages de la théorie. Nous renonçons tout à fait ici à la protec­tion des commentaires méthodologiques. Remarquons seulement que l’apport de ce chapitre est bien un rameau de la théorie économique, mais au fond, il ne suppose chez le lecteur rien qui ait besoin présentement d’une justification particu­lière. Com­me je n’ai besoin que d’un petit nombre de résultats de la théorie, j’ai volontiers saisi cette occasion d’exprimer ce que j’avais à dire aussi simplement et aussi peu techni­quement que possible. Je renonce donc en général à une exactitude entière. A plus forte raison quand il s’agit de points secondaires qui auraient pu être mieux formulés. Sur ce point je renvoie à mon précédent livre [1].

 

Poser la question des formes générales des phénomènes économiques et de leur régularité, en chercher la clef, c’est ipso facto les considérer comme un objet de recherches, comme un but d’enquête, comme une « inconnue », qu’il s’agit de ramener à une donnée relativement « connue ». Ainsi en use chaque science avec l’objet de ses recherches. Si nous réussissons à trouver entre deux phénomènes un lien causal déter­mi­né, nous aurons résolu le problème qui se posait, à condition que le phénomène qui joue dans ce rapport le rôle de cause fondamentale ne soit pas un phénomène écono­mique. Nous aurons ainsi fait tout ce que nous pouvons faire en tant qu’économiste. Il nous faudra laisser la parole à d’autres disciplines. Mais si la cause fondamentale elle-même est de nouveau de nature économique, il nous faudra poursuivre nos essais d’explication jusqu’à ce que nous rencontrions une cause non économique. Cela vaut pour la théorie générale comme pour les cas concrets. Si, par exemple, je pouvais dire que le phénomène de la rente foncière repose sur la différence de la qualité des terres, l’explication économique aurait reçu satisfaction. Si je puis ramener certains mouve­ments de prix à des mesures de politique commerciale, j’aurai fait ce que je puis com­me économiste : en effet les mesures de politique commerciale n’ont pas pour objet immédiat l’acquisition de biens par échange ou par production, elles n’entrent pas dans notre concept des faits purement économiques. Il s’agira toujours pour nous de décrire les formes générales du lien causal qui relie les faits économiques à des don­nées non économiques. L’expérience enseigne que c’est possible. Les matières écono­mi­ques ont leur logique que connaît chaque praticien, et que nous voulons seulement préciser. En général, pour plus de simplicité, nous considérerons une économie natio­nale isolée. Néanmoins la ligne fondamentale des phénomènes économiques – seul objet de ce livre – se dégagera aussi de cette étude.

 

Nous allons esquisser les traits fondamentaux d’une reproduction conceptuelle du mécanisme économique. Nous allons considérer une économie nationale organisée en économie d’échange, c’est-à-dire une économie où règnent la propriété privée, la division du travail et la libre concurrence.

 

Soit une personne qui n’a jamais vu pareille économie, ou n’en a jamais entendu parler. En observant un paysan cultivant des céréales qui seront consommées sous forme de pain dans une ville éloignée, elle se demandera comment le paysan savait que ce consommateur aurait besoin de pain, et précisément en une telle quantité. Cette même personne serait étonnée d’apprendre que le paysan ignorait même qui consommerait ses céréales et où on les consommerait. Elle pourrait de plus observer ceci : toutes les personnes, aux mains de qui les céréales ont dû passer avant d’arriver à la consommation finale, exception faite de celui qui vendit le pain au consom­ma­teur, ne connaissaient pas la dernière personne de la série. En outre, le dernier ven­deur lui-même doit produire ou vendre le pain en règle générale avant de savoir précisément quel consommateur l’acquerra. Mais le paysan pourrait facilement répon­dre à cette question : une longue expérience [2], partiellement héritée, lui a appris de quelle grandeur devait être sa production pour qu’il s’en trouvât le mieux possible ; elle lui a appris à connaître l’ampleur et l’intensité de la demande sur laquelle il doit compter. Il s’y tient aussi bien que possible et ce n’est que petit à petit qu’il y apporte des modifications sous la pression des circonstances.

 

Il en va exactement de même pour les autres chapitres de ses comptes qu’il les calcule avec la perfection d’un industriel, ou qu’il se décide pour des raisons à demi-conscientes et conformes à ses habitudes. Il connaît normalement et dans la limite de certaines erreurs les prix des choses qu’il lui faut acheter ; il sait combien il doit dépenser lui-même de travail, soit qu’il estime ce travail selon des principes exclusi­vement économiques, soit qu’il considère le travail dépensé sur son propre fonds avec de tous autres yeux qu’un autre travail ; il connaît sa manière d’exploiter, tout cela à la suite d’une longue expérience. Par expérience aussi tous ces gens à qui il achète d’ordinaire, connaissent l’ampleur et l’intensité de sa demande. Comme le circuit des périodes économiques, qui est le plus frappant de tous les rythmes de l’économie, est relativement rapide et comme, dans chaque période, se produisent en principe les mêmes événements, le mécanisme d’une économie d’échange joue avec une grande précision. Mais ce n’est pas seulement parce que les périodes économiques passées ont enseigné avec rigueur à l’agent économique ce qu’il a à faire, que, dans un cas comme le nôtre, elles lui dictent son attitude pour la période suivante : il y a à cela une autre raison. Pendant chaque période économique notre paysan doit vivre, soit directement du rendement physique de la période précédente, soit de la vente des produits qui forment ce rendement et de ce qu’il peut se procurer avec cette recette. Toutes les périodes précédentes ont tissé autour de lui un rets de rapports sociaux et économiques, dont il ne peut facilement se débarrasser. Elles lui ont légué certaines méthodes, certains moyens de production, ce sont là autant de chaînes de fer qui le maintiennent sur sa voie. Nous apercevons ici un facteur qui est pour nous d’impor­tance considérable et qui nous occupera bientôt plus directement. Pour l’instant nous voulons seulement établir cette notion que nous aurons toujours présente à l’esprit : chacun vit, dans chaque période économique, des biens produits dans la période précédente, ce qui est possible même si la production remonte assez loin, ou si le rendement d’un moyen de production est dans un flux continuel ; il n’y a là qu’une simplification pour l’exposé.

 

Généralisons maintenant et précisons un peu l’exemple du paysan. Représentons-nous la chose ainsi : chacun vend tous ses produits et dans la mesure où il les con­somme lui-même, il est son propre client. A cela pas d’objection. Car, même pour pareille consommation personnelle, le facteur décisif est le prix du marché, c’est-à-dire indirectement la quantité de biens que l’on pourrait se procurer dans les limites de ce prix. Inversement, la grandeur de la consommation personnelle agit sur le prix du marché. Dans les deux cas, tout se passe comme si la quantité en question apparaissait effectivement sur le marché. Tous les agents économiques sont dans la situation du paysan. Tous sont à la fois acheteurs – pour les fins de leur production et pour leur consommation – et vendeurs. Les travailleurs eux-mêmes, nous pouvons les concevoir ainsi pour notre étude : leurs prestations de travail peuvent, en ce cas, être englobées dans la même catégorie que les autres choses portées au marché. Chacun de ces agents économiques pris en lui-même fabrique se; produits et trouve ses acheteurs tout comme notre paysan, en partant de son expérience. Les mêmes lois valent donc pour tous et, hors le cas de perturbations qui surviennent pour les raisons les plus différentes, tous les produits doivent trouver à s’écouler, car ils ne sont fabriqués qu’en tenant compte d’une possibilité de débouché connue par expérience.

 

Pénétrons-nous profondément de cette idée. La quantité de viande qu’écoule le boucher dépend de la quantité que son client, le tailleur, veut avoir et du prix qu’il veut payer. Cette quantité dépend de la grandeur de la recette que ce dernier retire de son affaire ; cette recette, à son tour, dépend du besoin et du pouvoir d’achat de son client, le cordonnier, dont le pouvoir d’achat dépend à son tour du besoin et du pou­voir d’achat des gens pour qui il produit. Ainsi de suite jusqu’à ce que nous rencon­trions finalement quelqu’un tirant son revenu de l’écoulement de sa marchan­dise auprès du boucher. Cet enchaînement et ce conditionnement réciproques des quantités que doit prévoir la vie économique, nous les rencontrons toujours, quel que soit le fil des connexions que nous choisissions parmi toutes celles qui se présentent à nous. Quels que soient le point de départ et la direction, il nous faut toujours revenir au point initial après un nombre, certes extrêmement grand, mais fini, de démarches. On ne rencontre là ni un point final naturel, ni une « cause », c’est-à-dire un élément qui détermine les autres plus qu’il n’est déterminé par eux.

 

Notre tableau sera plus parfait, si nous nous faisons- de la conSommation une autre idée que l’idée habituelle. Chacun, par exemple, se sent consommateur de pain, mais non pas de prestations de travail, de terre, ou de fer, etc. Mais, si nous adoptons ce dernier point de vue, nous voyons plus clairement le chemin que suivent isolément les biens dans le circuit économique [3]. Chaque fraction de bien ne reproduit pas cha­que année pour arriver au même consommateur le même parcours que naguère la fraction précédente dans le processus de production du même producteur. Mais nous pouvons supposer qu’il en va ainsi sans que rien soit changé à l’essence du phénomè­ne. Nous pouvons imaginer que bon an mal an c’est pour le même consommateur, pour un acte de consommation identique que sont dépensées, à chaque période, les forces productives. Tout se passe en tout cas comme s’il en était ainsi. Chaque offre est, pour ainsi dire, attendue quelque part dans l’économie nationale, par une demande correspondante. Dans cette mesure, il n’y aura nulle part dans l’économie nationale de biens sans contre-partie. Cette contrepartie est représentée par des biens en possession de gens qui veulent les échanger contre les premiers dans une proportion donnée par l’expérience. De ce que tous les biens trouvent un débouché, il résulte que le circuit de la vie économique est fermé ; les vendeurs de tous les biens reparaissent en quantité suffisante, comme acheteurs, pour absorber ces mêmes biens et maintenir ainsi dans la prochaine période économique leur consommation et leur appareil de production au niveau actuel ; et inversement.

 

L’agent économique agit ainsi selon des données et en utilisant des procédés four­nis par J’expérience. Ce n’est pas à dire qu’aucune modification ne puisse se produire dans son économie. Ses données peuvent se modifier et chacun se règlera sur ces modifications, dès qu’il les remarquera. Mais nul ne fera purement et simplement du nouveau. Chacun persistera le plus possible dans sa manière économique habituelle et ne cédera à la pression des événements que dans la mesure nécessaire. Même quand il cédera, il procédera selon les règles de l’expérience. Aussi le tableau de l’économie ne se modifiera pas arbitrairement, mais se rattachera à chaque instant à l’état précédent. C’est ce que l’on peut appeler le principe de continuité de Wieser [4].

 

Si l’économie ne se modifiait vraiment pas d’elle-même, nous ne pourrions ignorer aucun événement économique essentiel en admettant simplement la constance de l’économie. En décrivant une économie purement stationnaire, nous recourons à une abstraction, mais à seule fin d’exposer la substance de ce qui se passe réellement. C’est ce que nous ferons pour l’instant. Nous n’entrons pas par là en opposition avec la théorie régnante, tout au plus avec la forme habituelle de son exposition qui n’expri­me pas clairement ces choses [5].

 

On peut arriver d’ailleurs au même résultat de la manière suivante. La somme de tout ce qui est produit et porté sur le marché dans une économie nationale pendant une période économique, peut être appelée le produit social. Inutile pour notre but de préciser davantage le sens de ce concept [6]. Le produit social n’existe pas comme tel. Il est, comme tel, aussi peu un résultat recherché consciemment et méthodiquement par l’ensemble des producteurs d’un pays que l’économie nationale, comme telle, est une « économie » dirigée et systématisée. Mais c’est une abstraction utile. Nous pouvons imaginer que les biens produits par tous les agents économiques sont entassés quelque part à la fin de la période économique et qu’ils sont répartis selon certains principes entre ces agents. Comme, par là, nous ne modifions rien d’essentiel aux faits, la sup­po­sition est parfaitement licite. Nous pouvons dire alors que chaque agent économi­que verse un apport dans ce grand réservoir de l’économie nationale et y fait un prélèvement. A cet apport correspond en quelque endroit de l’économie nationale le droit d’un autre agent à un prélèvement. La part de chaque agent est là qui l’attend. Cha­que apport est la condition et le complément d’un prélèvement ; inversement, à chaque prélèvement correspond un apport. Et tous, sachant par expérience la nature et la quantité de ce qu’ils doivent verser pour obtenir ce qu’ils désirent, étant donné qu’il faut faire un certain apport pour chaque prélèvement, le circuit de l’économie par là encore se ferme inévitablement ; tous les « apports » balancent tous les « prélève­ments ». La seule condition est que les grandeurs considérées soient fournies par l’expé­rience.

 

Précisons ce tableau de l’économie autant que l’exigent notre but et la compré­hension des chapitres suivants. L’expérience, avons-nous dit, a appris à notre paysan quelle demande et quels prix il pouvait attendre pour son produit et quelle offre on lui ferait en moyens de production et en biens de consommation, ainsi que le prix des offres. Nous connaissons la raison de cette constance expérimentale. Imaginons que cette expérience n’existe pas : nous aurions certes le même pays, les mêmes gens avec la même culture, la même technique, les mêmes goûts et les mêmes réserves de biens qu’auparavant, mais ces gens ne sauraient rien des prix, rien de la demande et de l’offre, en un mot de la grandeur de ces éléments sur lesquels ils fondent leur con­duite. Demandons-nous maintenant comment ils agiront : nous reconstruisons par là cet état de l’économie nationale, qui existe en réalité, que connaît chaque agent éco­no­mi­que dans la mesure de ses besoins ; il le connaît si bien, et pour ainsi dire ab ovo [7], qu’en pratique il ne lui est pas nécessaire de le pénétrer à fond, et qu’il peut se con­tenter d’expédients sommaires [8]. Sous nos yeux prend alors forme ce qui, en fait, a existé de tout temps. S’appuyant sur l’expérience, l’homme de la pratique pense, pour ainsi dire, par ellipses, tout comme l’on n’a pas besoin de réfléchir à un chemin que l’on fait chaque jour. S’il perdait cette expérience, il la lui faudrait retrouver par tâtonnements [9], avec peine, et nous connaîtrions seulement alors les constances éco­no­miques que dans la réalité nous trouvons comme pétrifiées en habitudes. Encore une remarque. En faisant ressusciter sous nos yeux le processus économique, nous voulons voir non pas comment, dans l’histoire, le processus économique, en fait, a évolué vers une forme donnée, mais comment il se déroule bon an mal an. Nous re­chercherons non pas comment, dans l’histoire, l’activité écono­mi­que s’est modifiée, mais comment elle se présente à un moment quelconque. Il ne s’agit pas là d’une genèse historique, mais d’une reconstruction conceptuelle. La confusion de ces deux points de vue aux antipodes l’un de l’autre est une erreur très fréquente.

 

Dans notre hypothèse les gens devraient donc raisonner leur conduite, ce que, dans la pratique, ils n’ont pas besoin de faire. Dans quelles conditions, pour atteindre quel but ? Évidemment pour satisfaire leurs besoins et ceux des leurs. De ce point de vue, ils chercheront dans leur sphère les moyens propres à cette fin. Ces moyens sont les biens. Il ne saurait y avoir de « conduite » de « l’agent » économique que relati­vement aux biens qui ne se présentent pas en quantité pratiquement illimitée, bref que par rapport aux biens économiques. Tous les biens économiques libres, c’est-à-dire en quantité pratiquement illimitée, sont estimés dans la mesure OÙ ils peuvent satisfaire les besoins de l’agent économique et toutes les unités sont de même estimées dans la mesure où la satisfaction de besoins dépend d’elles, compte tenu de la possibilité de les remplacer par d’autres unités du même bien d’abord, d’autres biens ensuite. Bref les unités de biens libres ne sont pas du tout estimées et celles de biens économiques le sont d’autant moins que l’agent économique en obtient davantage pour une échelle donnée d’intensités de besoins. Cette estimation est décisive pour la conduite de l’agent économique ; la Valeur est le signe de l’importance qu’ont certaines quantités de biens pour un agent économique. La valeur totale d’une quantité de biens, comme l’échelle des intensités des besoins, ou échelle des valeurs, ne sont que rarement conscientes chez l’agent économique; dans la pratique économique quotidienne l’agent ne sent d’habitude que la valeur des « dernières unités », la valeur limite ou utilité limite [10]. Bornons-nous à ajouter que, si l’estimation de chaque bien décroît avec l’augmentation de la quantité, cela ne s’explique pas du tout par le phénomène phy­siologique de la « saturation » ou de la « lassitude » au sens le plus étroit du terme ; au contraire la même loi régit les efforts faits pour satisfaire, par exemple les besoins d’autrui.

 

Les agents économiques donc régleront leur conduite vis-à-vis des biens précisé­ment de manière à réaliser la plus grande somme de valeur possible avec ce qu’ils possèdent de biens. Ils chercheront à employer leurs biens de façon telle qu’en chan­geant cette manière de les employer, ils ne puissent dans les conditions données augmenter cette somme de valeur. S’ils ont réussi à répartir ainsi les biens entre les différentes catégories de besoins, la grandeur concrète de leur valeur est également déterminée par là-même. Les agents économiques attribueront alors aux biens les estimations correspondant aux satisfactions de besoins que ces biens procurent, employés ainsi de la manière relativement la meilleure. C’est également en fonction de ces valeurs qu’ils estimeront les biens quand il sera question de nouvelles manières de les employer. Parmi celles-là est la possibilité d’échange à laquelle nous allons arriver. Mais la valeur apparaît d’abord comme valeur d’usage. Elle n’est rien autre qu’un signe de l’importance des biens pour la satisfaction des besoins de leur déten­teur, et elle dépend, quant à sa grandeur, des besoins de ce dernier et de la « satisfac­tion » présente. Comme enfin les biens sont de multiples façons en rapport entre eux : parfois ils sont « complémentaires » pour l’usage et parfois ils se peuvent remplacer l’un l’autre, leurs valeurs sont elles aussi entre elles en une relation connue. Elles ne sont pas des grandeurs indépendantes, mais constituent tout un système de valeurs. La plus importante de ces relations a pour fondement la « connexion de production ». Nous reviendrons bientôt à l’étude de ce rapport existant entre les valeurs des biens.

 

C’est à John Stuart Mill que remonte la stricte distinction de la production et de la répartition [11]. Comme je l’ai exposé ailleurs [12], cette distinction ne me paraît pas satis­faire à tout ce que l’on peut exiger aujourd’hui d’un système d’économie pure. Cepen­dant elle est pratique pour notre dessein et nous l’adopterons provisoirement. Mill donne pour motif de cette distinction que les faits de la production ont le caractère de « lois naturelles » bien plus que ceux de la répartition, soumis par nature aux lois sociales. Touchant la production, l’action et l’essence des nécessités objecti­ves qui conditionnent la vie économique nous est ici sensible et nous sommes, semble-t-il, placés en face d’événements naturels immuables. En ce sens aussi John Rae [13] dit que l’acti­vité économique de l’homme en face de la nature ne peut consister qu’à embras­ser du regard le cours des phénomènes naturels et à l’utiliser le plus possible. La situation de l’homme se livrant à une activité économique peut donc devenir plus clai­re pour nous si l’on permet de recourir à l’image d’un gamin se cramponnant à une voiture qui passe : il se sert de l’occasion que la voiture lui offre de gagner du temps et d’épargner ses forces, tant qu’elle roule dans la direction désirée. Mais ensuite l’hom­me qui se livre à une activité économique peut modifier partiellement l’ « arran­gement » des choses qui l’entourent, mais il ne le peut que dans des limites données par les lois naturelles d’une part, par son pouvoir technique de l’autre. C’est ce qu’af­fir­me la phrase de Mill qui remonte à Rae : le travail dans le monde physique est tou­jours et uniquement employé à mettre les objets en mouvement : les propriétés de la matière, les lois de la nature font le reste. De même v. Böhm-Bawerk part lui aussi de telles données « lois naturelles » dans sa Théorie Positive, où il analyse le proces­sus économique en son entier, mais en vue de la solution d’un seul problème.

 

C’est là un aspect du fait de la production : il est conditionné par les qualités physiques des objets matériels et des prestations de travail, étant donné certaines connaissances de ces qualités et une certaine technique. Les circonstances sociales données n’ont pas le même caractère. Mais, pour l’acte individuel de production, elles sont une donnée tout aussi immuable que les circonstances naturelles et, par consé­quent, elles sont aussi immuables pour une description du fait de la production, car leurs modifications sont en dehors du domaine de la théorie économique. Aussi à la détermination « étant donné une certaine technique » nous ajouterons les mots « et une certaine organisation sociale ». Nous suivons là, on le sait, l’usage régnant [14].

 

Si nous étudions la chose sous un autre aspect, nous la comprenons mieux qu’en la considérant comme un phénomène « naturel » ou social. Étudions donc le but concret de chaque production. Le but et le motif de l’acte de production impriment leur sceau sur l’espèce et l’ampleur de chaque production. Il n’y a pas besoin de démontrer que, dans le cadre des moyens donnés et des nécessités objectives, ils déterminent néces­sai­re­ment la présence, la nature et le mode de la production. Ce but ne peut être que la fabrication d’objets utiles, d’objets de consommation. Pour ce qui est d’abord d’une économie sans échange, il ne peut s’agir que d’objets utiles à la consommation à l’intérieur de celle-là. Chaque économie individuelle produit en ce cas pour consom­mer ce qu’elle produit, donc pour satisfaire ses besoins. Évidemment la nature et l’in­ten­sité de ces besoins sont décisives pour les productions dans les limites des possi­bilités pratiques. Les besoins sont à la fois la cause et la règle de conduite écono­mi­que des agents ; ils en représentent la force mo­trice. Les circonstances extérieures données et les besoins de l’économie individuelle sont les deux facteurs qui détermi­nent le processus économique et collaborent à son résultat. La production suit donc les besoins, elle est pour ainsi dire à leur remorque. Il en va de même mutatis mutandis pour l’économie d’échange.

 

Ce n’est que le deuxième aspect de la production qui en fait un problème écono­mique. Il faut distinguer ce dernier du problème purement technique de la production. Entre eux il y a la même opposition que celle qui, dans la vie économique, se traduit par l’existence souvent de deux personnes : le directeur technique et le directeur com­mercial d’une entreprise. Souvent des modifications du processus de la produc­tion sont recommandées par l’un, repoussées par l’autre. L’ingénieur, par exemple, recom­mande un nouveau procédé que le directeur commercial repousse parce qu’à son sens il ne rapporterait pas. Cet exemple est démonstratif. L’ingénieur et le commerçant peu­vent tous deux exprimer leur point de vue en déclarant qu’ils recherchent pour l’entreprise un travail utile, et que leur jugement est tiré de la connaissance de cette utilité. Abstraction faite de malentendus, d’incompétence, etc., la différence de leurs jugements ne peut venir que de ce que chacun a en vue une espèce différente d’utilité. Ce qu’entend le commerçant en parlant d’utilité, c’est chose claire. Il entend par là l’avantage commercial : il dira par exemple, que les moyens nécessaires à l’achat de la machine pourraient être employés plus avantageusement. Dans une économie fermée le directeur économique pense que cette modification du processus de production ne favorise pas la satisfaction des besoins de l’économie, qu’au contraire elle la réduit. S’il en est ainsi, quel sens a la position du technicien ? à quelle utilité songe-t-il ? Si la satisfaction des besoins est le but unique de toute activité productrice, c’est évidem­ment un non-sens économique que de prendre une mesure qui l’entrave. Si l’opposi­tion du directeur économique est objectivement exacte, il fait bien de ne pas suivre l’ingénieur. Nous faisons abstraction ici de la joie à demi esthétique à donner une plus: grande perfection technique aux machines. Nous voyons en fait que dans la vie économique pratique le facteur purement technique doit passer après le facteur économique, là, où il entre en collision avec lui. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir une existence et une importance indépendantes. Le point de vue de l’ingénieur n’en est pas pour autant dépourvu de bon sens. Car, bien que le but économique régisse les emplois pratiques des méthodes techniques, il y a du bon sens à se rendre compte de la logique interne des méthodes sans prendre ces limites en considération. Un exem­ple le montre très bien. Une machine à vapeur satisfait par toutes ses pièces l’utilité économique. C’est aussi conformément à cette utilité économique qu’elle est em­ployée. Ce serait alors un non-sens que de l’employer davantage en pratique, en la chauf­fant plus, en lui donnant des gens plus expérimentés pour la servir, en l’amélio­rant encore, si « cela ne rend pas », c’est-à-dire si l’on prévoit que le combus­tible, les gens plus capables, les améliorations ou l’accroissement de matières premières coûtent plus que tout cela ne rapporte. Mais il est très sensé de réfléchir aux circons­tances dans lesquelles la machine peut produire plus, combien elle peut produire en plus, quelles améliorations sont possibles dans l’état actuel de nos connaissances, etc. Toutes ces mesures sont élaborées pour le cas où elles deviendraient avantageuses. Et il est également très sensé de comparer toujours cet idéal à la réalité pour négliger ces possibilités non pas par ignorance, mais pour des raisons économiques bien pesées. Bref chaque méthode de production utilisée à un moment donné sert l’utilité écono­mique. Mais dans ces méthodes il y a des idées qui se rattachent non seulement à l’économie, mais aussi aux sciences de la nature. Ces dernières ont leurs problèmes propres et leur logique ; y réfléchir à fond, avec méthode, sans souci d’abord du fac­teur économique toujours décisif en dernière ligne, telle est la matière de la technique ; les exécuter en pratique dans la mesure tolérée par le facteur économique, c’est ce qui s’appelle produire au sens scientifique du terme.

 

En dernière ligne c’est une certaine utilité qui régit la production tant technique qu’économique et la différence entre ces deux dernières consiste dans la différence de nature de cette utilité ; un raisonnement un peu différent nous montre d’abord la mê­me analogie, puis la même différence. Tant au point de vue technique qu’économique la production ne « crée » rien au sens qu’a ce mot quand on parle de phénomènes naturels. Elle ne peut dans les deux cas qu’influencer, diriger des choses, des événe­ments – ou des forces – présents. Nous avons besoin pour la suite d’une expression qui embrasse ces notions d’ « employer » et d’ « exercer une influence ». « Employer » implique une foule d’utilisations différentes des biens, une foule de modalités dans la manière de se conduire vis-à-vis des choses. « Exercer une influence » implique toutes les espèces de modifications locales, de procédés mécaniques, chimiques, etc. Mais il s’agit toujours d’obtenir du point de vue de la satisfaction des besoins autre chose que ce que nous trouvons sous la main. Il s’agit toujours de modifier les rela­tions réciproques des forces et des choses, d’unir des forces et des choses que nous rencontrons séparées, de dégager des forces et (tes choses de leur connexion actuelle. L’idée de « combiner » s’applique sans plus au premier cas, et dans le second nous pouvons dire que nous combinons avec notre travail ce qu’il fallait dégager. Nous comptons certes notre travail parmi les biens donnés, qui existent en face de nos besoins. Tant au point de vue technique qu’économique, produire c’est combiner les forces et les choses que nous avons à notre portée. Chaque méthode de production est une certaine combinaison de cette sorte. Différentes méthodes de production ne peuvent se distinguer que par leur manière de procéder à ces combinaisons, donc par les objets combinés ou par leurs quantités relatives. Chaque acte concret de produc­tion incarne pour nous, est pour nous une telle combinaison. Cette conception peut être étendue aussi aux transports, bref à tout ce qui est production au sens le plus large du terme. Nous verrons de telles combinaisons même dans une entreprise, envi­sagée comme telle et dans la production de l’économie nationale. Cette notion joue un rôle important dans notre système.

 

Mais les combinaisons économiques où prédomine la considération des besoins et des moyens présents, et les combinaisons techniques où prévaut l’idée de méthode, ne se confondent pas. C’est l’économie qui fournit à la production technique son but. La technique se contente de développer des méthodes de production pour des biens demandés. Mais dans les faits l’économie ne met pas nécessairement ces méthodes à exécution dans toutes leurs conséquences ni de la manière qui serait techniquement la plus parfaite ; elle subordonne cette exécution aux considérations économiques. Le modèle technique idéal, où il n’est pas tenu compte des circonstances économiques, est modifié à l’usage. La logique économique l’emporte sur la logique technique. Voi­là pourquoi dans la réalité nous voyons autour de nous de mauvaises cordes au lieu de rubans d’acier, des animaux de travail médiocres au lieu des types des expositions, le travail manuel le plus primitif au lieu des machines les plus perfec­tion­nées, une éco­nomie financière alourdie au lieu du paiement par chèques, etc. Il ne se produit pas nécessairement une telle scission entre les combinaisons économiquement les meil­leur­es et les combinaisons techniquement les plus parfaites, mais c’est très souvent le cas non par suite d’ignorance ou d’indolence, mais par suite de l’adaptation de l’éco­nomie à des circonstances discernées avec exactitude.

 

Les « coefficients de production » représentent la proportion quantitative des biens productifs qui existent dans l’unité de produit et sont par là une caractéristique essentielle des « combinaisons économiques ». Le facteur économique se détache ici nettement du facteur technique. Le point de vue économique ne choisira pas seule­ment ici entre différentes méthodes de production, mais, dans les limites d’une certai­ne méthode, il agira sur les coefficients : car les moyens de production peuvent indivi­duellement se remplacer l’un l’autre jusqu’à un certain degré, bref les déficits chez l’un peuvent être compensés par des surcroîts chez l’autre, par exemple un déficit en force vapeur par un surcroît en travail et inversement [15].

 

Nous avons fait entrer le fait de la production dans le concept de combinaison de forces productives. Les résultats en sont les produits. Maintenant nous allons  préciser davantage ce que sont vraiment ces combinaisons : Ce sont en soi toutes les espèces possibles de choses et de « forces ». Ce sont partiellement des produits et partielle­ment seulement  des objets offerts par la nature. Même des forces naturelles – au sens physique de ce terme – auront pour nous parfois le caractère de produits : par exemple le courant électrique fabriqué pour un emploi industriel. Ce sont des objets en partie matériels, en partie immatériels. En outre faire d’un bien un produit ou un moyen de production, c’est là souvent affaire d’interprétation. Le travail, par exemple, peut être conçu sans abus comme le produit des biens consommés par le travailleur ou comme un moyen de production donné initialement. Suivant que l’on adopte l’une  ou l’autre de ces conceptions, ces moyens d’entretien apparaissent soit comme des moyens de production et des moyens de consommation, soit simplement comme des moyens de consommation. Nous nous déciderons pour le deuxième terme de l’alternative, sans insister sur cette relation. le travail pour nous ne doit pas être un produit. Très sou­vent, on le sait, l’économie individuelle range de son point de vue propre un bien dans l’une ou l’autre catégorie. le même exemplaire de bien paraît alors à un individu être un bien de consommation et à un autre être un moyen de production. Très souvent aussi dans l’économie individuelle le caractère du même bien dépend de l’emploi auquel il est destiné. Les vieux ouvrages théoriques sont pleins de discussions sur ces points. Nous nous contenterons de cette indication. Mais ce qui suit est plus important.

 

On a l’habitude de classer et d’ordonner les biens d’après leur éloignement de l’acte ultime de consommation [16]. D’après cela les tiens de consommation sont des biens du premier degré ; les biens, dont la combinaison produit immédiatement des biens de consommation, sont du second degré et ainsi de suite, en s’élevant et en s’éloignant toujours plus de degré en degré. N’oublions pas à ce propos que seul le bien prêt, chez le consommateur, à être consommé appartient au premier degré – du pain cuit, chez le boulanger, ne devient, par exemple, à strictement parler un bien du premier degré qu’en se combinant avec le travail du porteur de pain. Les biens de degrés inférieurs, quand la nature ne les donne pas immédiatement, résultent toujours d’une combinaison de biens de degrés supérieurs. Chaque bien d’un degré inférieur a pour ainsi dire son « fonds » dans un bien du degré immédiatement supérieur ; ce fonds, en se combinant avec d’autres biens soit de ce même degré immédiatement supérieur, soit d’autres degrés, devient lui-même un bien d’un degré immédiatement inférieur. Ce schéma peut être construit autrement. Pour notre dessein le mieux est de ranger chaque espèce de biens au degré, le plus élevé où l’on en rencontre encore une fraction. D’après ce principe le travail, par exemple, est un bien du degré le plus élevé, car avant toute production il est question de travail ; cependant nous rencon­trons également des prestations de travail à tous les autres degrés. Dans les combinai­sons, dans les processus successifs de production, chaque bien « mûrit » par les apports d’autres biens et, en passant par plus ou moins de degrés, il s’approche de sa transformation en bien de consommation. Grâce à ces apports il se fraie son chemin jusqu’au consommateur; on dirait un ruisseau qui, grossi d’eaux affluentes à travers les rochers, pénètre avec force toujours plus profondément dans le pays.

 

Pour nous il nous importe avant tout de savoir que les biens deviennent toujours plus amorphes, si nous regardons de bas en haut, qu’en général ils perdent toujours plus de leurs formes caractéristiques et de ces qualités précises qui les prédestinent à certains emplois, et les excluent d’autres. Plus élevés sont les biens dans cette échelle, et plus ils perdent en spécialisation, en efficacité pour une fin déterminée, plus leur possibilité d’emploi s’élargit, et plus se généralise leur importance. Nous rencontrons des espèces de biens toujours moins faciles à distinguer, et les catégories individu­elles deviennent d’autant plus vastes, de même que, lorsque nous nous élevons dans le système logique des concepts, nous arrivons à des concepts toujours moins nom­breux, d’une compréhension toujours moins riche, d’une extension toujours plus grande. L’arbre généalogique des biens va toujours en s’amincissant. Qu’est-ce à dire ? Plus nous nous éloignons d’un bien de consom­mation, plus nous rencontrons de biens du premier degré qui tirent leur origine des biens analogues des degrés supérieurs. Si des biens quelconques sont totalement ou partiellement des combinaisons de moyens analogues de production, nous les appelons connexes. Nous pouvons donc dire que la connexion de production des biens augmente avec le degré où ils sont classés.

 

Remontant dans les degrés des biens, nous devons à la fin revenir aux éléments de production, qui sont les derniers à notre point de vue. Point n’est besoin de démontrer davantage que ces derniers éléments sont le travail et les facteurs naturels la « terre », ou les prestations de travail et de terre [17]. Tous les autres biens sont composés pour le moins d’un de ces deux éléments, et le plus souvent des deux. En conséquence nous pouvons en ce sens les résoudre en travail et en terre, et les concevoir comme un faisceau de prestations de travail et de terre. Les biens de consommation ont par avance dans leur capacité d’être consommés une caractéristique particulière qui les fait apparaître comme les buts de tout le processus. mais tous les autres produits, donc les « moyens de production produits », ne sont pas indépendants. Ils ne représentent même pas toujours un nouveau moyen de production, mais seulement des prestations de travail et de terre « déjà effectuées ». Par suite en plus du signe qui en fait des biens de consommation, ils n’ont rien qui les distingue spécialement, car ils ne sont rien autre que des biens de consommation en train de se réaliser. D’une part ils sont seulement les incarnations de ces deux biens primitifs de production; de l’autre ce sont des biens de consommation en puissance, ou mieux des fractions de bien de consommation en puissance. Il n’y a donc pas jusqu’à présent de raison – et on verra qu’il n’y a pas de raison du tout – de voir en eux un facteur indépendant de production. Nous les « résolvons en travail et en terre ». Nous pouvons résoudre également les biens de consommation, concevoir les facteurs primitifs de production comme des biens virtuels de consommation. Ces deux possibilités ne s’appliquent qu’aux moyens de production qui ont eux-mêmes été produits : ils n’ont aucun signe distinctif en propre.

 

Comment se comportent alors l’un par rapport à l’autre les deux facteurs primitifs de production? L’un d’eux est-il prédominant? ou l’un et l’autre jouent-ils des rôles essentiellement différents ? Ni la philosophie, ni la physique, ni d’autres considéra­tions générales, mais seule l’économie nous permettent de répondre. Seule la manière dont ce rapport se présente pour les fins de l’économie, nous importe. Mais de plus la réponse qui doit être économiquement valable ne peut l’être que pour une conception donnée du processus économique. Elle ne peut donc se rapporter qu’à une certaine disposition de l’édifice théorique. Ainsi les physiocrates ont répondu affirmativement à la première question, et au profit de la terre. Réponse en soi tout à fait juste, tant qu’ils voulaient seulement exprimer que le travail ne peut rien créer de physique. Mais il s’agit de savoir comment cette conception se vérifie dans le domaine de l’éco­nomie : est-elle féconde ou non ? Notre accord avec les physiocrates sur ce point ne nous empêche pas de refuser notre approbation à leurs développements ultérieurs. Adam Smith a, lui aussi, répondu affirmativement à cette question, mais au profit du travail. Conception qui, elle non plus, n’est pas fausse en soi, que nous aurions tout à fait le droit de prendre comme point de départ. Elle exprime le fait que l’emploi de prestations de terre ne nous impose aucune aversion à surmonter; et si l’on pouvait aboutir par là à quelque résultat, nous pourrions adopter également cette conception. Visiblement Adam Smith considère comme un bien libre les forces productrices offertes par la nature, et ramène le fait qu’en réalité l’économie ne les considère pas comme des biens libres, à leur seule occupation par des propriétaires fonciers. Il a donc visiblement pensé que, dans une économie nationale sans propriété foncière, le travail serait le seul facteur entrant dans les calculs des agents économiques. Cela n’est, en fin de compte, pas exact, mais son point de départ n’en est pas moins défendable. La plupart des classiques ont mis le facteur travail au premier plan. Tel, avant tout, Ricardo. Ils pouvaient le faire parce qu’ils excluaient pour ainsi dire de leur théorie de la rente foncière la terre et sa formation de valeur. Si cette théorie de la rente foncière était défendable, nous pourrions acquiescer certainement à cette conception. Même un esprit aussi indépendant que Rae y a acquiescé, précisément parce qu’il adoptait cette théorie de la rente foncière. Un troisième groupe d’auteurs enfin a répondu négativement à notre question. C’est à eux que nous nous rattachons. Pour nous le terme décisif c’est que les deux facteurs primitifs de production sont également indispensables à la production et ce pour la même raison et de la même manière.

 

La deuxième question est susceptible de recevoir une série de réponses différentes et complètement indépendantes de celles que l’on a faites à la première. Effertz, par exemple, a attribué au travail un rôle actif, à la terre un rôle passif. On voit clairement à quoi il pense par là. Il pense que le travail est le facteur moteur de la production, tandis que la terre représente l’objet au contact duquel le travail se manifeste. Il a rai­son là, mais cet arrangement ne nous apprend rien de nouveau. Du point de vue technique c’est à peine s’il y a lieu de compléter l’opinion d’Effertz, mais cet aspect de la chose n’est pas décisif pour nous. Pour nous seule entre en ligne de compte la place qu’attribue l’agent économique dans ses jugements et dans ses actes économiques aux deux facteurs primitifs de production. De ce point de vue tous deux se présentent sur un plan de parfaite égalité. Tant le travail que la terre font l’économie. On attribue une valeur tant au travail qu’à la terre, on les emploie selon les mêmes principes économi­ques l’un comme l’autre, et l’agent économique la manie avec d’égales attentions. De leur emploi ne découle rien autre que des résultats économiques. Puisque dans notre domaine, les mêmes faits découlent des deux facteurs primitifs de production, nous les mettons côte à côte sur le même plan. Nous nous rencontrons en cette conception avec les autres théoriciens de l’utilité limite.

 

Nous n’avons plus rien à dire du facteur de production « terre », d’autant plus que nous croyons devoir rayer de nos développements la loi du rendement décroissant de la terre qui fut longtemps si importante pour l’économie; mais il convient de consi­dérer d’un peu plus près l’autre facteur de production, le travail. Nous ne nous arrêtons pas à la distinction entre le travail productif et le travail improductif, car il ne s’agit pour nous que de retenir de ces théories connues ce dont nous avons besoin pour notre dessein. Nous passons également sur la distinction entre travail employé directement dans la production et travail employé indirectement : elle est en effet sans importance bien qu’en la discutant on puisse arriver à une connaissance plus aiguë de la vie économique. La distinction entre travail intellectuel et travail physique est également sans la moindre importance pour nous, car le facteur qui est à sa base n’établit en soi aucune distinction économiquement importante. Il en va de même du « travail qualifié et du travail non qualifié ». Le travail qualifié se comporte par rapport à un travail non qualifié – pour le cas d’une « qualification » acquise – comme un champ amélioré par rapport à un champ dans son état primitif. Pour une quali­fication naturelle, le travail ainsi qualifié se comporte par rapport à un travail non qualifié comme un champ meilleur par rapport à un champ moins bon. Dans le premier cas il ne s’agit même pas d’un bien primitif de production, mais d’un produit ; dans le dernier cas, il s’agit seulement d’un bien de production primitif meilleur.

 

Mais deux autres distinctions sont pour nous importantes dans la mesure où elles sont un point de départ pour une remarque essentielle. C’est la différence entre le travail dirigeant et le travail dirigé et entre le travail indépendant et le travail salarié. Ce qui distingue le travail dirigeant et le travail dirigé, paraît au premier abord très essentiel. Deux traits marquent cette différence. 1° Le travail dirigeant est à un degré supérieur dans la hiérarchie de la production. Ce facteur de direction et de contrôle du travail d’exécution paraît exclure le travail dirigeant de toute autre catégorie de travail. Tandis que le travail d’exécution est simplement juxtaposé aux prestations de terre et, du point de vue économique, remplit la même fonction qu’elles, le travail dirigeant domine visiblement le travail d’exécution comme aussi les prestations de terre. Il constitue pour ainsi dire un troisième facteur de production. 2° Le travail dirigeant diffère encore du travail dirigé par sa propre nature. Le travail dirigeant a en effet quelque chose de créateur, il se pose à lui-même ses fins, il remplit une fonction particulière. Nous pouvons de suite ramener la distinction entre travail indépendant et travail salarié à celle de travail dirigeant et de travail dirigé. Le travail indépendant n’est quelque chose de particulier que dans la mesure où il remplit des fonctions de direction ; pour le reste il ne se distingue en rien du travail salarié. Donc un agent économique indépendant qui produit à son propre compte et qui se livre à, un travail d’exécution se scinde pour ainsi dire lui-même en deux agents économiques, en un directeur et en un travailleur au sens habituel du terme. Ce sont ces facteurs qu’il nous faut maintenant examiner de plus près.

 

Il est tout d’abord facile de saisir que le signe de la supériorité, le signe de la fonction de contrôle ne peut établir en soi de distinction essentielle. Le seul fait qu’un travailleur dans une organisation industrielle est le supérieur de l’autre, le dirige, le contrôle ne suffit pas à faire de son travail quelque chose de différent. Si le directeur ne met pas lui-même, en tant que tel, la main à l’œuvre, ou ne contribue pas directe­ment par un travail intellectuel à la production, il accomplit précisément indirecte­ment du travail au sens habituel du terme, il joue à peu près le rôle de gardien. L’autre facteur, à savoir la détermination de la direction, du mode, de l’extension de la production, est beaucoup plus important. Même en accordant que cette supériorité n’a pas grande importance du point de vue économique, elle en a cependant une grande du point de vue sociologique. On reconnaîtra néanmoins dans cette fonction qui consiste à prendre des décisions un signe distinctif essentiel.

 

Il est clair que ce n’est pas toute décision au sujet d’un acte économique qui peut conférer ce caractère à une prestation de travail dans un processus de production. Car, pour tout travail, il y a quelque décision à prendre. Aucun apprenti cordonnier ne peut réparer de soulier sans prendre quelques décisions, bien que dans ce cas il tranche de lui-même de minces questions. On lui a appris ce qu’il devait faire, comment il devait le faire; mais cela ne le dispense pas d’être quelque peu indépendant. L’ouvrier élec­tricien qui arrive dans un appartement pour réparer l’éclairage qui ne marche pas, doit de même décider un peu de la nature et du procédé de la réparation. Un représentant peut intervenir dans la fixation d’un prix, on peut même le laisser dans certaines limites fixer le prix de son article, il n’est cependant ni directeur, ni nécessairement indépendant. C’est le directeur ou le propriétaire indépendant d’une exploitation qui a le plus à trancher, et le plus à décider. Mais à lui aussi on a enseigné ce qu’il devait faire et comment il devait faire : il a appris à connaître tant la production technique que toutes les données économiques entrant en ligne de compte. Entre ce qu’il a lui-même à trancher et la décision de l’apprenti cordonnier, il n’y a qu’une différence de degré. Comment il devait le faire : le besoin ou la demande le lui prescrivent. Il ne décide pas en maître des moyens de production, il exécute au contraire l’ordre des circonstances. Il ne se pose pas de fins propres, mais les trouve en face de lui. Sans doute les données qui lui sont fournies peuvent se modifier, et il dépendra de son habileté de réagir vite et heureusement. Mais il en va aussi de même dans l’exécution de tout travail. Il n’agit pas non plus en se basant sur une connaissance pénétrante des choses, mais en se basant sur certains symptômes qu’il a appris à prendre en considération. Le vigneron – en tant qu’agent économique sinon en tant que politicien – ne se préoccupe pas de l’essence et de l’avenir du mouvement anti­alcoolique pour régler sur lui sa conduite. Il considère seulement les tendances dont témoignent immédiatement les demandes de ses clients. Et il cède peu à peu à ces tendances; seuls des facteurs d’importance subsidiaire peuvent n’être pas connus de lui. Bref, dans la mesure où les agents économiques tirent seulement dans leur conduite écono­mique les conséquences de circonstances connues (c’est ce que nous étudions ici, et c’est ce que l’économie a toujours étudié), il est sans importance pour l’essence de leur travail qu’ils dirigent ou soient dirigés. Les actes des premiers sont soumis aux mêmes règles que ceux des derniers, et la théorie économique a précisé­ment pour devoir essentiel de démontrer cette conformité à des lois, de prouver que l’arbitraire apparent est en fait fortement déterminé.

 

Donc, en face des moyens de production et du processus de production, dans notre hypothèse, il n’y a même pas de directeur à proprement parler. Le directeur, à dire vrai, c’est le consommateur. Celui qui « dirige » l’économie exécute seulement ce qui lui est prescrit par le besoin ou la demande, par les moyens et les méthodes de production donnés. Les agents économiques individuels n’ont d’influence qu’autant qu’ils sont consommateurs, qu’autant qu’ils déploient des demandes. En ce sens cha­que agent économique participe à la direction de la production: c’est le cas, non seulement d’un agent économique à qui serait échu le rôle de directeur d’une entre­prise, mais celui de tous les agents, et même du travailleur au sens le plus restreint du terme. En cette mesure seulement il y a une direction de la production par des person­nes : du même coup on voit que cette direction de la production n’est liée ni au fait de prendre des décisions particulières, ni à une prestation particulière de travail. Il n’y a, en aucun autre sens, de direction de la production par une personne : il y a seulement un mécanisme pour ainsi dire automatique. Les données ayant dominé l’économie dans le passé sont connues, et, si elles restaient immuables, l’économie s’écoulerait à nouveau de la même manière. Les modifications qu’elles peuvent subir ne sont pas aussi pleinement connues; mais en principe l’agent économique les suit de son mieux. Il ne modifie autant dire rien spontanément; il ne modifie que ce que les circonstances modifient d’elles-mêmes; il écarte toutes les différences qui apparaissent entre les données de l’économie et la conduite de l’économie quand, les circonstances données se modifiant, on essaie de continuer de mener l’économie de la même manière. C’est ainsi que se présente l’activité économique dans la mesure où elle est conditionnée nécessairement par les choses. L’agent économique peut bien agir autrement que nous ne le supposons; mais dans la mesure où nous décrivons précisément la pression de ces nécessités objectives tout rôle créateur est absent de l’économie nationale. L’agent économique agit-il autrement ? ce sont des phénomènes essentiellement différents que l’on rencontre. Mais il ne s’agit pour nous que d’exposer la logique inhérente aux choses économiques. Il s’agit d’exposer la marche de l’économie, quand on tire tout simplement les conséquences des nécessités objectives. Dans ce cas donc le travail peut toujours sembler être en technique le facteur actif, mais il n’y a pas là cependant une marque distinctive, car des forces de la nature peuvent elles aussi s’exercer acti­vement. Pour la théorie économique il est aussi passif que les objets donnés par la nature. Le seul facteur actif, c’est l’effort vers la satisfaction des besoins, dont le travail comme la terre apparaît seulement comme étant l’instrument.

 

Par conséquent la quantité de travail est déterminée par les circonstances données. Nous complétons ici un point où nous n’avions pas conclu auparavant, à savoir la grandeur de la réserve de travail présente à chaque moment. Naturellement la quantité de travail fournie par un nombre donné d’hommes n’est pas fermement déterminée par avance. Elle dépendra de savoir combien ils peuvent attendre de ce travail pour eux, c’est-à-dire pour la satisfaction de leurs besoins. Supposons pour l’instant que les agents économiques connaissent les meilleures conditions d’emploi du travail, qu’il y ait donc une échelle fixe et déterminée de ces emplois : à chaque degré de cette échelle le rendement à attendre de chaque dépense concrète de travail est comparé à l’ennui qui accompagne cette dépense. Par milliers des voix montent à nous tous les jours de la vie économique, qui nous crient que le travail pour gagner le pain quotidien est un lourd fardeau dont on se charge seulement parce qu’il le faut, et que l’on rejette quand on le peut. Ce facteur donne sans ambiguïté la quantité de travail que doit fournir chaque travailleur. Au début de la journée de travail cette comparai­son est naturellement toujours favorable au travail à entreprendre. Il s’agit en effet de satisfaire d’abord les besoins nécessaires de la vie, – on sent à peine avec des forces fraîches le facteur d’aversion au travail. Mais plus on satisfait de besoins, plus décroît cette incitation au travail, plus augmente la grandeur qu’on lui compare sans cesse, je veux dire l’aversion au travail. Le résultat de la comparaison devient de moins en moins favorable à la continuation du travail; enfin arrive un moment pour le travail­leur où l’utilité croissante et l’aversion croissante se balancent. L’intensité des besoins et l’intensité de l’aversion au travail, qui sont forces indépendantes et d’action oppo­sée, déterminent la quantité de travail dépensée. Ces deux facteurs agissent comme la force de la vapeur et un frein: dans des circonstances données il s’établit un équilibre. Naturellement la force des deux facteurs varie avec les individus et les nations. Cette différence est un facteur essentiel pour expliquer la forme de la destinée d’une personne ou d’un peuple. Mais l’essence de la règle théorique n’est pas atteinte par de telles différences [18].

 

Prestation de travail et prestations de terre sont donc identiquement de pures et simples forces productives. Il y a certes quelques difficultés à mesurer la quantité de travail en chaque qualité, mais la chose est réalisable. De même il n’y aurait pas de difficulté de principe pour compliqué que cela soit en pratique à ériger pour les prestations de terre une mesure quelconque utilisée en physique. Supposons qu’il n’y ait qu’un facteur de production: par exemple un travail d’une même qualité produit seul tous les biens. On peut se représenter la chose en admettant que tous les facteurs naturels sont des biens libres et que par conséquent il ne saurait être question de conduite économique à leur égard. Ou bien supposons deux facteurs agissant séparé­ment : l’un produit seul tels biens, le second tels autres. Leur mesure, rendue possible dans ce cas, serait tout ce dont l’homme de la pratique a besoin pour son plan écono­mique. Si, par exemple, la production d’un bien de consommation d’une valeur déter­minée réclamait trois unités de travail, tandis que la production d’un autre bien de la même valeur en réclamait deux, sa conduite serait donnée par là même. Mais il n’en est pas ainsi dans la réalité. Les facteurs de la production agissent en somme toujours ensemble. Si maintenant, pour produire un bien d’une valeur déterminée, il fallait trois unités de travail et deux de terre, mais pour en produire un autre deux de travail et trois de terre, que doit choisir l’agent économique ? Il a évidemment besoin pour cela d’un étalon afin de comparer les deux combinaisons ; il a besoin d’un nombre propor­tionnel ou d’un dénominateur commun. Nous pouvons appeler la question de ce chiffre proportionnel le problème de Petty [19].

 

La solution nous en est donnée par la théorie de l’imputation. Ce que l’agent éco­no­mique veut pouvoir déterminer par une mesure, c’est le rapport existant entre les divers facteurs de production, qui est à la base de son activité économique. Il a besoin de l’étalon qui l’aidera à régler sa conduite économique, il a besoin de signes d’après lesquels il peut se diriger. En un mot il a besoin d’un étalon de valeur. Mais il n’en a un immédiatement que pour ses biens de consommation, car ceux-là seulement pro­voquent en lui immédiatement cette satisfaction de besoins, dont l’intensité lui sert précisément de base pour fixer à ses yeux l’importance de ses biens. Mais, pour sa réserve de prestations de travail et de terre, il n’a d’abord pas d’étalon, et encore moins, ajoutons, pour ses moyens de production-produits.

 

Il est clair que ces biens ne doivent eux aussi pour l’agent économique leur importance qu’au fait de pouvoir servir également à la satisfaction de ses besoins. Ils contribuent à la satisfaction de ses besoins en contribuant à la production de biens de consommation. C’est donc de ces derniers qu’ils reçoivent leur valeur : la valeur des biens de consommation rejaillit sur eux. Elle leur est imputée, et, sur la base de cette valeur imputée, ils prennent leur place sur chaque plan économique. Il ne sera pas toujours possible d’indiquer ainsi une certaine expression finie pour la valeur totale de la réserve en moyens de production ou de l’un des deux moyens primitifs de produc­tion, car cette valeur sera souvent infiniment grande. Mais l’homme de la pratique, pas plus que le théoricien, n’a pas besoin de cette expression. Il lui suffit pleinement de pouvoir indiquer la valeur des quantités de chaque bien, à condition que certaines autres quantités soient assurées à l’agent économique. Il ne s’agit jamais pour un agent économique de se séparer de chaque possibilité de production, c’est-à-dire de chaque possibilité d’existence, mais seulement d’engager pour une fin quelconque certaines quantités de biens de sa réserve productive. Un agent économique isolé, par exemple, qui ne peut produire, c’est-à-dire vivre, sans l’un des deux facteurs primitifs de pro­duction, ne peut indiquer pour l’un des deux aucune expression finie de valeur. Stuart Mill (Principles, éd. Ashley, p. 26) a donc en cette mesure parfaitement raison de dire que les prestations de travail et de terre sont indéterminées et incommensurables. Mais il a tort d’ajouter que, même dans un cas individuel, on ne saurait préciser dans un produit la part de la « nature » et celle du travail. Physiquement certes elles ne peuvent être séparées, mais cela n’est pas nécessaire pour les desseins de l’économie. Chaque agent économique sait très bien ce qui est nécessaire pour ces desseins : c’est-à-dire quel accroissement de satisfaction il doit à la quantité partielle considérée de chaque moyen de production. Cependant nous n’examinerons pas plus avant ici les problèmes de la théorie de l’imputation ; nous nous contenterons même du fait que chaque agent économique attribue une valeur déterminée à chaque unité d’un bien de production [20].

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A l’inverse des biens de consommation qui ont une valeur d’usage, les biens productifs ont une valeur de rendement, en d’autres termes une valeur de productivité. A l’utilité limite d’usage des premiers correspond l’utilité limite de productivité des seconds, ou, pour introduire une expression devenue très courante, la productivité-limite ; l’importance d’une unité de prestation de travail ou de terre est donnée par la productivité-limite du travail ou de la terre, il faut donc la définir comme la valeur de l’unité de produit la moins estimée pouvant être encore fabriquée au moyen d’une unité d’une réserve donnée de prestation& de travail et de terre. Cette valeur indique la part revenant individuellement à la prestation de travail et de terre dans la valeur du produit total d’une économie; en un certain sens on peut l’appeler le « produit » d’une prestation de travail et de terre. Pour qui n’est pas très familier avec la théorie de la valeur, ces brèves indications n’auront pas toute leur signification. Je renvoie le lec­teur à la Distribution of Wealth de J. B. Clark; on les y trouvera exposées avec préci­sion et leur importance y est mise en lumière [21]. Je remarque que c’est là le seul sens précis de l’expression « produit du travail » au point de vue recherche écono­mique. C’est en ce sens seulement que nous l’emploierons ici. En ce sens aussi nous disons que, dans une économie d’échange, la productivité limite du travail et de la terre détermine les prix des prestations de travail et de terre, donc le salaire et la rente foncière, et qu’en cas de libre concurrence propriétaire foncier et travailleur reçoivent le produit de leur moyen de production. Contentons-nous donc de formuler seulement ce théorème que la théorie moderne ne discute plus guère. Des explications ultérieu­res l’éclairciront mieux.

 

Le point suivant est encore important pour nous. Dans la réalité l’agent écono­mique connaît avec sécurité la valeur des moyens de production parce que les biens de consommation, auxquels ils aboutissent, lui sont connus par expérience. La valeur des premiers dépendant de celle des derniers, elle devrait se modifier si on produisait d’autres biens de consommation.

 

Pour analyser le calcul de l’agent économique dont nous avons fait abstraction jusqu’ici, nous allons en considérer la genèse. Il nous faut donc partir du fait que l’agent économique ne sait pas encore clairement sur quelle possibilité présente d’emploi son choix va se porter. Il emploiera d’abord ses moyens de production pour produire les biens qui peuvent satisfaire ses besoins les plus urgents. Puis il passera aux productions qui correspondent à des besoins de moins en moins urgents. Ce. faisant, il observera à chaque fois quels sont les autres besoins qui ne peuvent être .satisfaits par suite de la préférence accordée à certains besoins lors de l’emploi des biens de production utilisés. Chaque décision implique donc un choix, éventuellement une renonciation. Chaque décision ne peut être prise que si la satisfaction de besoins plus intenses n’est pas rendue ainsi impossible. Tant que le choix n’est pas fait, les moyens de production n’auront pas de valeur précise. A chaque possibilité d’emploi que nous nous représentons, correspond une valeur particulière de chaque quantité. Et ce n’est qu’après le choix et sa confirmation à l’épreuve qu’apparaîtra la valeur qui doit être attachée définitivement à chaque quantité d’élément producteur. La condition fondamentale, à savoir qu’un besoin ne doit pas être satisfait tant que ne le sont pas des besoins plus intenses, nous amène au résultat final suivant : tous les biens doivent être répartis entre leurs différents ,emplois possibles et les utilités limites de chaque bien doivent être au même niveau dans tous ses divers emplois. L’agent économique a trouvé dans cette répartition l’arrangement le meilleur possible dans les circonstances données et à son point de vue. S’il procède ainsi, il peut se dire que, vu ce qu’il sait, il a tiré le meilleur parti de ces circonstances. Il s’efforcera d’arriver à cette répartition de ses biens, et modifiera chaque plan économique exécuté ou simplement conçu jusqu’à ce qu’il trouve cette répartition. Privé de toute expérience, il lui faudrait trou­ver en tâtonnant, pas à pas, le chemin qui mène à cette répartition. S’il dispose d’une expérience venant de périodes économiques antérieures, il tentera de s’avancer sur cette même voie. Et si les circonstances, dont cette expérience est l’expression, se sont modifiées, il cédera alors à la pression des circonstances nouvelles, et leur adaptera sa conduite et ses estimations.

 

De tous ces cas résulte un certain mode d’emploi de chaque bien, de là, une cer­taine satisfaction de besoins, de là enfin un index de valeurs qui exprime cette satis­faction pour chaque quantité de biens. Cet index de valeurs caractérise la place de chaque quantité dans l’économie individuelle. Une nouvelle possibilité d’emploi est-elle en question ? il faudra la confronter avec cette valeur. Mais si nous revenons aux différents « choix » faits par l’agent économique et qui aboutissent à cet index de valeur, nous trouvons que pour chacun d’eux a été décisive, non pas cette valeur finale, mais chaque fois une valeur différente. Si je répartis un certain bien entre trois possibilités d’emploi, je l’estimerai pour une quatrième possibilité d’emploi selon le niveau de satisfaction atteint dans les trois premières. Ce n’est pas cette valeur qui est décisive pour la répartition entre ces trois possibilités, car elle ne prend existence qu’à exécution de cette répartition. Pour cette répartition sont décisives les valeurs qui seraient à réaliser dans chacune des possibilités d’emploi entrevue chaque fois. Fina­lement pour chaque bien en résulte une certaine échelle de valeurs qui reflète les valeurs de tous ses différents emplois et lui assure une certaine utilité limite. Elle est donnée pour chaque moyen de production – nous l’avons dit – par son « produit », par sa contribution productive selon l’expression de von Wieser.

 

Mais cette échelle de valeurs et cette utilité limite sont d’abord le résultat d’un processus économique à marche calme, le résultat de choix définitifs. Où que ce soit qu’il y ait encore à choisir, toujours d’autres grandeurs de valeurs entrent en consi­dération.

 

Comme chaque production implique un choix entre des possibilités d’emploi et toujours une renonciation à la production d’autres biens, elle n’apporte jamais à l’agent économique uniquement des avantages. Certes les besoins satisfaits sont toujours plus urgents que ceux mis au second plan, sans quoi le choix n’eût pas été en leur faveur. Mais le bénéfice net est, non pas la valeur totale du produit, mais son excédent sur la valeur du produit fabriqué en cas contraire. La valeur de ce dernier est un argument qui s’oppose à la production choisie, et mesure du même coup la force de ce dernier produit. Nous rencontrons ici le facteur coût. Le coût est un phénomène de la valeur. Ce que coûte, en dernière analyse, aux producteurs la production d’un bien, ce sont les biens de consommation qu’ils auraient pu sans cela encore obtenir avec les mêmes moyens de production, et qui ne peuvent être produits maintenant par suite du choix d’une production différente. Pour cette raison toute dépense de moyens de production implique un sacrifice. Il en va de même dans la dépense de travail. Si on songe à employer une certaine quantité de travail en vue d’une certaine fin, on se demande en premier lieu ce que l’on pourrait entreprendre d’autre avec cette même quantité de tra­vail. On ne se décide pour l’emploi examiné que si le bien produit par le travail ainsi employé a une valeur plus grande que tous les autres biens possibles. On procède jusque-là par rapport au travail comme par rapport aux autres biens. Sans doute pour lui il y a encore une autre condition qui doit toujours être remplie, c’est celle dont nous avons déjà parlé : chaque emploi, pour être examiné, doit apporter un rendement qui balance pour le moins l’aversion liée au travail. Mais il n’y a rien de changé au fait que, dans les limites de cette condition, l’agent économique se comporte vis-à-vis des dépenses de travail tout comme vis-à-vis de la dépense d’autres biens.

 

Les besoins non satisfaits ne sont donc pas sans importance pour l’économie. Leur pression se fait sentir partout, et chaque mesure productive doit lutter avec eux. Plus l’agent économique développe sa production dans une direction donnée, plus il fabri­que des quantités d’un certain bien, plus âpre devient cette lutte. En effet plus une certaine catégorie de besoins est satisfaite, moins les besoins en question deviennent intenses, plus par conséquent diminue l’accroissement de valeur que doit réaliser une continuation de la production. De plus le sacrifice augmente sans cesse qui accom­pagne la production en une direction donnée. Car ce sont des besoins toujours plus forts, c’est à. des catégories de besoins toujours plus importants que l’on soustrait ces moyens de production en faveur de ce seul produit. Donc le gain de valeur diminue sans cesse quand on fabrique ce seul produit. Finalement ce gain dis­paraît. Quand on en est là, toute production concrète prend fin. Nous pouvons parler d’une loi de la décroissance du rendement de la production. Elle a cependant un sens tout autre que la loi de décroissance du rendement physique de la production. Il s’agit là de la dé­crois­sance du gain par unité produite, ce qui est tout différent. L’autorité de ce principe est indépendante de cette loi physique de décroissance [22]. Cette dernière veut dire seulement que les unités de facteurs naturels qui découlent d’un bien pro­ductif ne sont pas également faciles à atteindre, qu’il est sans cesse plus difficile de les obtenir. Ce fait a une importance pratique, comme tout autre fait technique; mais il est facile de se persuader que la loi économique de l’augmentation du coût l’em­por­terait finale­ment, même si le principe physique n’était pas valable, ou si au contraire il était vrai. Car la valeur des dépenses à faire monterait finalement à un point tel que l’utilité qui doit être le gain de la production disparaîtrait nécessairement à la fin, même si dimi­nuait sans cesse la grandeur physique de ces dépenses. S’il en était ainsi, le niveau de satisfaction de chaque économie serait plus élevé, mais les phénomènes essentiels de l’économie n’en seraient pas modifiés.

 

En prenant en considération le facteur du coût de la production, les agents écono­miques ne font rien autre que prendre en considération d’autres possibilités d’emploi des biens de production. Cette considération est le sabot d’enrayage de tout emploi productif et le fil conducteur auquel doit se tenir chaque agent économique. Mais, en pratique, l’habitude cristallise vite cette considération en une formule brève et mania­ble, dont se sert l’agent économique sans lui donner chaque fois une forme nouvelle. Cette brève expression est donnée par la valeur du coût. C’est avec cette valeur tou­jours ferme pour lui que travaille l’agent économique, en l’adaptant aux chan­gements des circonstances. Elle exprime – inconsciemment dans une large mesure – toutes les relations qui existent entre les besoins et les moyens présents ; elle reflète toutes ses conditions de vie et tout son horizon économique.

 

Le coût, en tant qu’expression de la valeur des emplois non réalisés, constitue le passif du bilan de l’économie. C’est là le sens le plus profond du phénomène du coût. Il faut d’ailleurs distinguer de cette expression de valeur la valeur des biens produits avec coût. Celle-ci englobe la valeur totale des produits réellement fabriqués, valeur qui, dans notre hypothèse, est plus élevée. Mais ces deux grandeurs à la limite de la production sont égales, comme nous l’avons dit ; car, dans ce cas, les coûts atteignent le niveau de l’utilité limite du produit, et du même coup aussi de la combinaison de moyens de production qui participent à cette fabrication. Ici apparaît cet état, somme toute le meilleur, que l’on appelle l’équilibre économique [23], et qui tend visiblement à se renouveler dans chaque période économique, tant que s’en maintiennent les con­ditions.

 

Il y a à cela une conséquence très remarquable. Tout d’abord la dernière quantité d’un produit est fabriquée sans gain en utilité dépassant le coût. Cela va de soi, pour peu qu’on le comprenne exactement. Mais, en outre, on ne saurait même pas atteindre dans la production une valeur qui dépasse les valeurs des biens produits avec coût. La production réalise seulement les valeurs prévues dans le plan économique, et qui étaient auparavant en puissance dans les valeurs des moyens de production. En ce sens, et pas seulement au sens donné à ce terme en physique et signalé antérieure­ment, la production ne crée pas de valeur, en un mot aucun accroissement de valeur n’apparaît dans le cours du processus de production. La chose est claire; la satisfaction future des besoins dépend, avant que la production n’ait fait son oeuvre, de la possession des moyens considérés de production, tout comme elle dépend ensuite de la possession des produits. Les agents économiques s’opposeront avec la même éner­gie à la perte des uns et des autres et ne renonceront aux uns comme aux autres qu’en échange des mêmes compensations.

 

Cependant ce processus d’imputation doit remonter aux éléments derniers de la production, aux prestations de travail et de terre. On ne peut s’arrêter à aucun bien productif fabriqué, car pour chacun se répète le même enchaînement d’idées. C’est par là seulement que notre résultat va apparaître sous son jour véritable. Vu sous cet angle aucun produit ne peut présenter une valeur qui excède la valeur des prestations de travail et de terre contenues en lui. Nous avons précédemment résolu en travail et en terre les moyens de production fabriqués; nous avons constaté que, dans le proces­sus physique de production, ils ne jouaient proprement aucun rôle essentiel pour l’étude économique; maintenant nous voyons aussi qu’ils sont seulement des chapitres transitoires dans le processus de l’attribution de la valeur.

 

Dans une économie d’échange – nous anticipons ici un peu pour l’instant – les prix de tous les produits devraient donc être, en régime de libre concurrence, égaux aux prix des prestations de travail et de terre contenues en eux. Le moindre gain ne saurait s’attacher ni aux produits finaux ni aux produits intermédiaires. Car le même prix atteint, après la production, par le produit devrait avoir été atteint précédemment pour l’en­semble des moyens de production nécessaires; car de leur somme résulte autant que du produit. Chaque producteur devrait livrer son gain tout entier à ceux qui lui ont fourni les moyens de production et, dans la mesure où ceux-là à leur tour sont producteurs de produits quelconques, il leur faudrait de leur côté livrer leur gain jusqu’à ce que, finalement, le total primitif des prix vienne échoir aux fournisseurs de prestations de travail et de facteurs naturels. Nous y reviendrons plus loin.

 

Ici se rencontre une seconde conception du coût ; la conception de l’économie d’échange. L’homme d’affaire considère comme coût les sommes de monnaie qu’il a à payer à d’autres agents économiques pour se procurer ses marchandises ou les élé­ments qui servent à les produire, donc ses dépenses de production et, le cas échéant, ses dépenses d’achat. Nous complétons sa conception en comptant comme coût la valeur en monnaie de sa prestation personnelle de travail [24]. Le coût est alors es­sen­tiellement le prix total des productions du travail et de la nature. Ce prix total doit, dans toute l’économie nationale, être égal aux gains obtenus par la fabrication des produits. Dans cette mesure la production devrait donc se dérouler sans gain. Le con­cept de bénéfice a de même que le concept de coût un double caractère. Dans l’écono­mie individuelle le bénéfice net est cette valeur qui distingue l’emploi le meilleur dans des circonstances données de l’emploi le meilleur immédiatement après, emploi auquel il a fallu renoncer par suite du choix du premier. A la limite de la production il n’y a pas un tel « surplus » ; de par sa nature, il n’est qu’intra-marginal. Cependant dans l’économie d’échange le bénéfice net serait une différence entre la mise que représentent le coût et le gain. Dans l’état d’équilibre de l’économie nationale, cette différence est égale à zéro. Dans l’économie individuelle la disparition du gain en valeur signifie que l’on a réalisé tout le gain possible; dans une économie d’échange au contraire l’absence de bénéfice net signifie que les valeurs des produits ne sont en général pas plus grandes que les valeurs des moyens de production. En ce dernier sens, le seul important pour nous, il n’y a pas de bénéfice dans une économie fermée, car là toutes les valeurs des produits sont finalement imputées aux moyens primitifs de production.

 

L’économie nationale devrait travailler sans gain quand elle parvient à son état le plus parfait : c’est là un paradoxe. Si nous nous représentons l’importance de nos pro­po­­sitions, ce paradoxe disparaît en partie. Par là nous ne prétendons pas que l’éco­nomie nationale produit sans résultat dans son état d’équilibre le plus parfait, mais seulement qu’alors les résultats vont entièrement aux facteurs primitifs de production. De même que la valeur est un symptôme de notre pauvreté, le gain en est un de notre imperfection. Mais le paradoxe subsiste à un autre point de vue. Il est nécessaire ici de voir clairement que les excédents doivent être ramenés à des avan­tages naturels et imputés aux facteurs naturels, à la situation de la terre, etc. Il le faut noter pour que les rentes différentielles n’apparaissent pas comme une objection. Il faut éviter aussi un autre malentendu. Le producteur fabrique une quantité de produits telle que le coût limite soit égal au gain limite. Le producteur ne fait-il pas dans ces limites un gain intra-marginal ? les dernières quantités partielles fabriquées ne lui rapportent aucun gain, mais les quantités antérieures, fabriquées à moindre coût, vendues à un prix plus élevé, ne lui rapportent-elles rien ? Non pas. Cette manière de voir ne doit nous ren­sei­gner que sur la grandeur de la production; mais elle ne signifie pas que le produc­teur fabrique et vende successivement ses produits. Il fabrique toutes ses unités de produit au coût limite et ne touche pour elles toutes que le prix limite.

 

Ne peut-il subsister dans l’économie nationale une marge de bénéfice net ? La concurrence peut anéantir le bénéfice net concret individuel d’une branche; mais elle cesserait de le faire s’il existait dans toutes les branches de production. Car, en ce cas, les producteurs ne seraient plus portés à se faire concurrence, tandis que les tra­vail­leurs et les propriétaires fonciers ne peuvent être concurrents qu’entre eux et non vis-à-vis des producteurs sur le marché des produits. Mais ce serait méconnaître là pro­fon­dément l’essence de la concurrence. Supposons que les producteurs fassent un tel gain : il leur faudrait estimer alors d’une manière correspondante les moyens de pro­duction, à qui ils doivent ce gain. Ou bien ce sont des moyens de production primitifs – à savoir leurs prestations personnelles ou des facteurs naturels – et nous en sommes au même point qu’auparavant, ou bien ce sont des moyens de production fabriqués et il faut les estimer d’une manière correspondante. Bref les prestations de travail et de terre contenues en eux doivent être estimées plus haut que les autres prestations de travail et de terre, ce qui est impossible, car, avec ces quantités de travail et de terre antérieurement produites, les travailleurs et les propriétaires fonciers peuvent fort bien se faire concurrence. Ce bénéfice net ne saurait donc subsister. Dans une écono­mie fermée, quand on produit en ayant en vue certains produits, dont la valeur est déjà préformée dans les valeurs des prestations productives primitives, également quand il faut franchir tant et tant d’étapes intermédiaires de production, les grandeurs des valeurs doivent rester les mêmes. Pareillement dans une économie d’échange, même si le processus économique est morcelé en tant et tant d’exploitations indépen­dantes, il faut que la valeur et le prix des prestations primitives productives absorbent la valeur et le prix des produits, car chaque agent économique estime les moyens de production pris à charge par lui selon leur résultat dans le processus productif et fixe leur production – s’ils sont produits – et leur prix d’après cette estimation. Pour cette raison un excédent ou un bénéfice net général est impossible. Je ne veux pas lasser le lecteur qui trouvera ailleurs d’autres recherches qui auraient leur place ici [25].

 

Cette notion est bien loin de la vie, mais elle est plus proche de la théorie qu’on ne le croirait. Depuis que les idées classiques fondamentales se sont fixées, c’est-à-dire au plus tard depuis Ricardo, la plupart des auteurs auraient dû la reconnaître. Car le principe des coûts joint à l’évaluation des coûts en travail y mène nécessairement. Il suffit de réfléchir à fond à la chose. En fait c’est par là que s’explique aussi la tendance à concevoir comme salaire tous les rendements possibles, y compris même l’intérêt. Si le résultat auquel nous arrivons n’a pas été exprimé explicitement [26], la première raison en est que les vieux économistes ne tiraient pas avec une grande rigueur les conséquences nécessaires des principes fondamentaux; la seconde, c’est que notre résultat paraît contredire trop crûment les faits. Néanmoins ce résultat nous lie. La théorie de l’imputation le confirme à nouveau et v. Böhm-Bawerk [27] fut égale­ment le premier à dire explicitement qu’en principe la valeur totale d’un produit devait se répartir entre la terre et le travail, si le processus de production suivait une marche idéale parfaite. Pour cela il faut que l’économie nationale entière soit précisément orientée vers les productions à entreprendre, que toutes les valeurs se soient fixées en conséquence, que tous les plans économiques se compénètrent et que rien ne trouble leur exécution. Ce qui ne peut être approximativement le cas que si l’économie se meut sur des voies qu’une longue expérience a rendues familières à tous ses membres.

 

Deux circonstances, continue Böhm-Bawerk, font que cette égalité de valeur des produits et des moyens de production, est toujours troublée à nouveau. L’une est connue sous le nom de résistance de frottement (Reibungswiderstand). Pour mille rai­sons le grand organisme de l’économie nationale ne fonctionne pas très prompte­ment. Erreur, malheur, indolence, etc. deviennent, on sait comment, des sources permanen­tes de pertes, mais aussi de gains.

 

Avant de passer à la seconde circonstance, que Böhm-Bawerk expose à ce propos, ajoutons quelques mots sur deux facteurs d’importance notable. Tout d’abord le facteur de risque. Pour l’économie deux espèces de risques entrent en ligne de comp­te : l’un est l’échec technique de la production – nous pouvons compter comme tel éga­lement le danger de perdre des biens par suite d’événements causés par des forces de la nature. L’autre est la possibilité d’un échec commercial. Dans la mesure où ils sont prévisibles, ces dangers ont une influence immédiate sur les plans économiques. Les agents économiques introduisent dans le calcul de leur coût des primes contre le risque, font des dépenses pour parer à certains dangers, ou enfin prennent en consi­dération et compensent les différences de danger des branches de production, en évitant les branches qui comportent plus de risques tant que le rendement accru par cette abstention ne représente pas une compensation pour ces mêmes branches [28]. Aucune de ces manières d’esquiver les dangers économiques ne fonde en principe un gain. Celui qui pare au risque par une mesure quelconque – construction de digues, appareil de sûreté sur des machines – y a bien un avantage, puisqu’il s’assure le rendement de sa production, mais il a normalement aussi des frais correspondants. La prime contre le risque n’est pas davantage une source de gain pour le producteur (elle l’est tout au plus pour la compagnie d’assurance qui peut faire là un gain comme intermédiaire, surtout en réunissant plusieurs risques). Cette prime sera absorbée au cours du temps en cas de besoin. Cette compensation pour un danger plus grand n’est qu’en apparence un rendement plus grand: celui-ci doit être multiplié par un coeffi­cient de probabilité qui, à son tour, diminue sa valeur réelle du montant même de ce « surplus ». Celui qui simplement consomme ce surplus, perd ce bénéfice dans le cours des événements. Aussi ce rôle indépendant que l’on a souvent attribué en économie au facteur risque, n’est-il ni plus ni moins qu’inexistant, tout comme ce rendement indépendant qu’on y a rattaché du même coup. On reconnaît de plus en plus cette vérité. Il en va autrement si les risques ne sont pas prévus ou, en tout cas, s’ils ne sont pas pris en considération sur le plan économique. D’une part ils deviennent des sour­ces de perte. De l’autre, des sources de gain : soit que ces pertes possibles auxquelles l’agent s’expose n’aient Pas lieu; soit que par l’élimination temporaire ou définitive d’un agent, l’offre retarde temporairement sur la demande faite au prix habituel.

 

La source la plus grande de ces gains, et de ces pertes – c’est là le second facteur, dont je voulais faire mention – découle de modifications spontanées quant aux don­nées sur lesquelles les agents économiques ont l’habitude de calculer. Elles créent des situations nouvelles, et l’adaptation demande du temps. Avant que cette adaptation ait lieu, il y a dans l’économie nationale une foule de différences positives ou négatives entre les coûts et les recettes. L’adaptation comporte toujours des difficultés. Recon­naître seulement que la situation se modifie, c’est un fait qui ne se produit pas le plus souvent avec toute la promptitude nécessaire. En tirer la conséquence, c’est une opéra­tion à laquelle une dextérité et des moyens insuffisants font obstacle. Mais il est impossible de s’adapter complètement en ce qui touche les produits quand ils sont sur le marché, surtout si on a affaire à des biens durables. Pendant le temps qui s’écoulera jusqu’à leur emploi, pareilles modifications ont inévitablement lieu. De là une des particularités de la formation de leur valeur que Ricardo a déjà traitée, chap. I, sect. IV. Leurs rendements perdent cette connexion qui les rattache au coût ; il faut les pren­dre tels quels, modifier leurs valeurs, sans pouvoir modifier en conséquence l’offre. Ils deviennent ainsi en un certain sens des rendements d’une espèce parti­cu­lière, et ils peuvent dépasser les prix globaux des prestations de travail et de terre contenues en eux, comme tomber plus bas que ces prix globaux. Ils apparaissent sous le même angle que des prestations naturelles de durée limitée. Nous les appelons avec Marshall des « quasi-rentes ».

 

Böhm-Bawerk expose une seconde circonstance qui modifie le résultat de l’impu­tation, et empêche une partie de la valeur de rejaillir sur les prestations de travail et de terre. Cette circonstance c’est, on le sait, l’écoulement du temps [29] que comporte cha­que production, à l’exception de la production immédiate dans la quête primitive de la nourriture. D’après cela les moyens de production ne seraient pas seulement des biens de consommation en puissance, mais ils se distingueraient encore des biens de con­sommation par un signe nouveau essentiel. En ce qui les concerne il serait essentiel qu’un certain temps les séparât des biens immédiatement consommables, pour cette raison qu’on estime plus des biens présents que des biens futurs. Les moyens de production seraient des biens de consommation futurs, et, comme tels, auraient moins de valeur que des biens de consommation présents. Leur valeur n’épuiserait pas la valeur du produit.

 

Nous touchons là à une question extrêmement épineuse. Il faudra analyser tant les faits existant indubitablement que la, portée économique du phénomène ainsi intro­duit dans la théorie. Une foule d’influences s’y croisent, et il est extraordinai­rement difficile de les discerner clairement. Nous en traiterons bien plus loin. Nous ne pou­vons en épuiser la matière dans ce livre; car nous songeons ici seulement à nous prémunir contre les objections possibles. Nous ne voulons que présenter actuellement cette question : dans le circuit normal d’une économie nationale, où bon an mal an le processus de production se répète et où les données restent les mêmes en général, y a-t-il une sous-estimation systématique des moyens de production par rapport aux produits ? Cette question se dédouble : 1° Dans une pareille économie, abstraction faite des coefficients de risque inhérents aux choses et aux personnes une satisfaction futu­re des besoins peut-elle être systématiquement et en général estimée moins qu’une satisfaction présente ? 2° Dans le circuit d’une telle économie, abstraction faite de l’influ­ence qu’exerce en soi l’écoulement du temps sur les estimations, est-ce que ce qui se produit dans le cours du temps peut fonder cette différence de valeur ?

 

Une réponse affirmative à la première question semblerait assez plausible. Certes je préfère que l’on me remette immédiatement plutôt que dans l’avenir [30] un bien qui m’est précieux. Mais ici il s’agit non pas de cela, mais de l’estimation d’éléments dont le rendement est fixe et régulier. Si on le peut, que l’on se représente le cas suivant : quelqu’un jouit d’une rente viagère; ses besoins demeurent pour le reste de sa vie absolument identiques tant en espèce qu’en intensité ; la rente est suffisamment gran­de et sûre, et le dispense de constituer un fonds de réserve en vue de cas particuliers, ou de pertes possibles ; il se sait à l’abri d’obligations surgissant au profit d’autrui ou de désirs extraordinaires. Aucun dépôt d’épargne qui porte intérêt n’est possible, car, si nous en admettions un, nous supposerions précisément là le facteur intérêt et nous serions près d’un cercle vicieux. Un tel homme en pareille situation estimera-t-il les annuités futures de sa rente moins que les annuités plus rapprochées ? Abstraction faite toujours du risque personnel de vie, se séparerait-il plus facilement d’annuités futures que d’annuités présentes ? Sûrement non, car s’il portait un tel jugement de valeur et agissait en conséquence, s’il renonçait à une annuité future en échange d’une annuité plus rapprochée, il trouverait dans le cours du temps qu’il a obtenu une somme de satisfactions moindre que celle qu’il aurait pu obtenir. Sa manière d’agir lui causerait donc une perte, et ne serait pas économique. Semblable façon d’agir peut cependant se rencontrer tout comme peuvent se rencontrer des manquements mêmes conscients aux règles de Futilité. Mais nous n’examinerons pas ici un élément de ces règles de l’utilité [31]. Sans doute la plupart des écarts que nous trouvons dans la vie pratique ne sont pas des manque­ments à ces règles : il les faut expliquer par le fait que nos suppositions ne sont pas réalisées. Là où nous trouvons des surestimations tout à fait instinctives d’une jouis­sance présente, spécialement chez l’enfant et le sauvage, il y aurait le plus souvent un écart entre le problème économique à résoudre et l’horizon économique de l’agent. L’enfant et l’homme à l’état de nature connaissent, par exemple, seulement une production immédiate et l’appoint présent qu’elle exprime et apporte. Les besoins futurs ne leur semblent pas moindres, ils ne les aperçoivent même pas. Quand il leur faudra prendre des décisions qui tiennent compte de ces besoins futurs, ils seront en état d’infériorité. Cela est naturel, mais ils n’ont pas à prendre normalement de telles décisions. Celui qui comprend le double rythme des besoins et des moyens de satisfaction, peut, dans un cas concret, en mépriser, mais non pas en négliger dès l’abord, la conséquence : un déplacement unilatéral des deux facteurs ne peut que nuire.

 

Notre exemple est un type très rigoureusement conçu de la situation des agents économiques dans une économie nationale, telle qu’elle se présente dans l’hypothèse du circuit. En une perpétuelle rotation les périodes économiques se succèdent avec des rendements qui restent, en principe, égaux à eux-mêmes. Chaque agent écono­mi­que doit expier toute prévision psychologique insuffisante des besoins futurs. A ceci s’ajoute que, normalement, il n’y a aucune raison de comparer des valeurs présentes aux valeurs futures. Car l’économie suit le chemin qui lui est prescrit. Elle est orga­nisée en vue de certaines productions. Le processus économique en cours doit en tout cas être poursuivi jusqu’au bout. Rien ne sert de surestimer des besoins présents. Si on l’a fait, c’est que les besoins futurs sont devenus présents. Les agents économi­ques n’ont nullement le choix entre le présent et l’avenir. Ceci va devenir encore plus clair.

 

Mais qu’en est-il de notre seconde question ? Le processus de production ne peut-il dans sa marche prendre des formes auxquelles ne s’appliquent pas les suppositions de notre cas type ? Le courant continu des biens ne peut-il couler tantôt plus faible, tantôt plus fort ? En particulier le fait même qu’une méthode de production plus lucra­tive demande plus de temps, ne peut-il influencer les valeurs des réserves présentes de biens, qui seules permettent le choix de cette méthode et faire du temps un facteur du circuit économique ? On peut se méprendre sur notre réponse négative à cette ques­tion, elle ne prendra sa pleine importance que plus tard. Nous ne nions pas le rôle que joue de fait dans l’économie l’écoulement du temps. Mais il faut l’expliquer autrement. Dès maintenant nous devons dire que l’introduction de processus plus lucratifs et plus longs est une autre affaire, et qu’il, faut discuter spécialement dans ce cas-là la ques­tion de l’influence du temps. Il ne s’agit pas de cela pour l’instant. Nous ne parlons pas de l’introduction de nouveaux processus, mais du circuit d’une économie nationale qui travaille avec des processus donnés et en cours de fonctionnement. C’est toujours la méthode de production la plus lucrative qui est la seule en application, une fois intro­duite : en effet elle fournit pour le présent plus de produits que la méthode moins lu­cra­tive, comme nous allons le voir. Un processus de production est dit plus « lucratif » s’il fournit plus de produits que tous les autres processus de production moins lucratifs, qui peuvent être pratiqués dans le même temps. Les quantités nécessaires de moyens de production étant une fois présentes, cette méthode sera toujours pratiquée à nouveau sans aucun choix. Selon nos vues, cette méthode fournira ses produits sans arrêt. Même si ce n’était pas le cas, il n’y aurait pas de sous-estimation du produit futur. Par suite de son retour périodique elle n’aurait dans notre hypothèse aucun sens [32] ; bien plus, il se ferait en tout cas dans le temps une répartition égale de la consommation. Je puis bien estimer davantage des biens présents, si leur possession m’assure pour l’avenir plus de biens que jusqu’à présent. Mais je ne le ferai plus – et mes estimations du présent et de l’avenir devront se balancer – si je suis assuré d’un courant plus lucratif de biens et si mon économie a été organisée à cette fin. Une « plus » grande quantité de biens dans l’avenir ne dépend pas alors de la possession de biens actuels. Nous pouvons aussi étendre à ces cas l’exemple de notre retraité. Supposons qu’on lui paie chaque mois une rente de mille couronnes. Supposons qu’on lui offre par la suite de lui donner au lieu de cela vingt mille couronnes à la fin de l’année. Jusqu’à l’échéance de la première annuité l’écoulement du temps pourra se faire sentir très désagréablement. A partir de cette échéance il verra sa situation amélio­rée, et il estimera cette amélioration à un surplus total de huit mille couronnes, et non à une partie de cette somme.

 

On peut porter des jugements partiellement analogues quant -aux facteurs absti­nence [33] et attente obligatoire. Je signale avant tout ici les développements à cet égard de Böhm-Bawerk. Pour nous il s’agit seulement de préciser notre position en la matière. Ce phénomène, il ne suffit pas simplement de le nier pour le supprimer. Mais il est bien plus compliqué qu’il n’en a l’air, et il est étonnant que l’on en ait pas encore analysé avec plus de pénétration la nature et les formes. Il faut ici distinguer la fixation donnée une fois pour toutes des conditions d’une production et leur évolution régulière. Quel que soit le rôle de l’abstinence à ce premier point de vue, nous y reviendrons en discutant de l’épargne au prochain chapitre, Il n’y a certainement pas chaque fois une nouvelle atteinte obligatoire. Il faut simplement ne pas « attendre » les rendements réguliers, puisqu’on peut les recevoir justement quand on en a besoin. Dans le circuit normal de l’économie on n’a pas à résister à la tentation qui vous incite à une production instantanée, car on s’en trouverait immédiatement plus mal. On ne peut donc parler d’abstinence au sens de non-consommation des sources de rende­ment, car dans notre hypothèse il n’y a pas d’autres sources de rendement que le travail et la terre. Mais finalement le facteur abstinence ne pourrait-il pas intervenir dans le circuit normal de l’économie, parce que condition nécessaire de ce mouve­ment, il peut être rémunéré à l’aide du rendement régulier de la production ? Notre examen montrera qu’il est seulement une condition tout à fait secondaire; pour user d’un langage concret, l’introduction de nouvelles méthodes de production ne demande pas une accumulation antérieure de biens. En outre, suivant la démonstration de Böhm-Bawerk, cette estimation indépendante d’un élément abstinence reviendrait en ce cas à compter deux fois le même chapitre [34]. Quoi qu’il en soit du facteur attente obligatoire, il n’est certainement pas un élément du processus économique, que nous avons à considérer ici.

 

Par essence le circuit de l’économie, parce qu’il reste identique à lui-même, exige qu’il n’y ait pas un vide béant entre dépense et satisfaction des besoins. Tous deux, selon la juste expression du professeur Clark, sont automatiquement « synchroni­ques » [35]. C’est la théorie qui, en voulant expliquer à ce propos l’intérêt, a déformé les choses en elles-mêmes claires, simplement masquées par, le fait de l’intérêt. Nos développements apparaîtront sous leur jour exact, quand nous schématiserons le pro­ces­sus économique, tel que nous le représentons. Auparavant il nous faut faire encore quelques autres remarques.

 

La solution du problème de l’imputation a éclairci la formation de toutes les valeurs individuelles de biens dans l’économie – Il y a seulement à ajouter que les valeurs individuelles ne sont pas juxtaposées sans lien entre elles, mais qu’elles se conditionnent réciproquement. Cette règle n’a d’exception que lorsqu’un bien irrem­plaçable par d’autres a pour seul moyen de production des moyens de production également irremplaçables et en outre inutilisables ailleurs. On peut se représenter pareils cas : ils peuvent se produire, par exemple, pour des biens de consommation offerts immédiatement par la nature, mais c’est là une exception qui tend à disparaître. Toutes les autres quantités de biens et leurs valeurs sont entre elles dans une étroite relation. Quantité de biens et valeurs sont donnés par les relations de complémenta­rité, de possibilité d’emplois différents, de substitution et enfin de connexité. Deux biens ayant en commun un seul moyen de production et point d’autre, leurs valeurs sont cependant en liaison, car la répartition de ce seul moyen de production établit la relation. C’est du concours de ce seul moyen de production que dépend la quantité des deux biens, donc leurs valeurs. Cette répartition est effectuée dans les deux emplois selon la règle de l’utilité limite du moyen de production. A peine est-il besoin de montrer qu’en effet la connexion ménagée par le travail, facteur productif, embrasse en somme tous les biens. La détermination de la quantité de chaque bien, donc de sa valeur, est pour chaque bien soumise à la pression de toutes les valeurs des autres biens et s’explique entièrement par le seul fait qu’on en a tenu compte. Ainsi toutes ces valeurs individuelles sont dans une interdépendance réciproque. Ce système de valeurs exprime toute l’économie de l’individu, ses conditions de vie, son horizon, sa méthode de production, ses besoins, toutes ses combinaisons économiques. L’agent économique individuel n’a jamais une conscience aussi vive de toutes les parties de ce système de valeurs, la plus grande part en est à chaque instant soustraite à sa con­science. Même quand il prend des décisions relatives à son activité économique, il ne s’en tient pas à l’ensemble de tous les faits exprimés dans ce système de valeurs, mais il a recours seulement à certains « leviers » tout prêts. Dans la vie économique quoti­dienne il agit en général par habitude et par expérience ; pour l’emploi de tel et tel bien il. se base chaque fois sur la valeur qui lui en est donnée par l’expérience. Mais la structure et le calcul de cette expérience lui sont donnés dans le système de valeurs dont nous avons parlé. Les valeurs qui y figurent sont réalisées bon an mal an par l’agent économique. Ce système de valeurs, avons-nous dit, montre une très remar­quable constance. Dans chaque période économique la tendance s’affirme de rentrer dans les voies déjà parcourues une fois complètement et de réaliser à nouveau les mêmes valeurs. Même là où cette constance est interrompue, il reste néanmoins une certaine continuité : car, même si les circonstances extérieures se modifient, il ne s’agit jamais de faire quelque chose d’entièrement nouveau, mais seulement d’adapter à de nouvelles circonstances ce que l’on a fait jusqu’à présent. Le système de valeurs une fois arrêté, et les combinaisons une fois données sont toujours le point de départ de chaque période économique nouvelle et bénéficient pour ainsi dire d’une présomp­tion. Il n’est pas superflu de signaler une fois encore l’origine véritable de cette constance ou continuité. Elle est indispensable à l’activité économique des agents économiques. Ils ne pourraient dans presque aucun cas fournir en pratique le travail intellectuel nécessaire pour recréer cette expérience. De fait la quantité et la valeur des biens des époques écoulées préparent les quantités et les valeurs des époques suivantes, mais cela ne suffit pas pour donner la raison de cette constance. La raison en est plutôt dans le fait que ces expériences ont fait leur preuve et que l’agent économique pense ne pouvoir rien faire de mieux que de les répéter. Ainsi notre analyse du système de valeurs est pour ainsi dire la géologie de cette montagne qu’est l’expérience; elle nous a montré aussi qu’en fait on explique ces facteurs et ces valeurs des biens en tenant compte des besoins et de l’horizon de l’individu, considérés eux-mêmes comme des conséquences des circonstances du monde extérieur. Cette con­duite expérimentale de l’individu n’est pas un accident, elle a un fondement rationnel. Il y a une espèce de conduite économique qui, dans des circonstances don­nées, établit aussi bien que possible l’équilibre entre les moyens présents et les besoins à satisfaire. Le système de valeurs décrit par nous correspond à un état d’équilibre économique; ses éléments individuels ne peuvent en être modifiés, les données restant les mêmes, sans que l’agent économique ne fasse l’expérience que les choses vont plus mal qu’au­pa­ravant. Dans la mesure donc où il s’agit dans l’économie de s’adapter aux circons­tances et de s’accorder simplement avec les nécessités objectives sans vouloir les modifier, il n’y a qu’une seule conduite déterminée [36], qui se recommande à l’individu, et les résultats de cette conduite resteront les mêmes tant que ces circonstances données resteront les mêmes.

 

Nous n’avons tout d’abord pensé dans notre examen qu’à une économie indivi­duelle ; il nous faut maintenant en étendre les résultats à l’économie nationale. En bien des points la chose est possible sans plus, comme on le voit facilement ; il n’y a relativement que peu de points qui aient besoin d’un exposé spécial, surtout en ce qui concerne une économie d’échange. Pour chaque unité économique s’offre ici la possibilité d’un échange. Il ne s’agit pas pour nous d’exposer ici une théorie détaillée de l’échange, il nous suffira d’en énoncer seulement la loi fondamentale. La réalisa­tion d’un échange implique que les deux coéchangistes estiment chacun pour soi le bien à acquérir davantage que le bien à donner. Cette condition étant donnée pour deux agents économiques, chacun d’eux désire un bien possédé par le second plus que l’un des siens, tandis qu’inversement l’autre agent économique préfère ce dernier bien au premier. On en vient alors à l’échange et l’on continue aussi longtemps que celui-ci s’étend à des quantités aussi grandes que le permettent les dispositions intéressées des deux agents économiques. Il n’est tout d’abord pas fixé de relation d’échange précise. Elle dépendra surtout de l’habileté, de la puissance économique et de la sécurité de la position des deux coéchangistes, mais on peut indiquer en toutes circonstances la condition à remplir pour que l’échange cesse : à savoir que les utilités limites des quan­tités de biens à donner mais restant aux agents économiques soient aux utilités limites des biens à acquérir pour chaque agent économique dans le rapport inverse des unités de biens à échanger entre elles. Si ce ne sont pas seulement deux agents économiques qui font un échange entre eux mais si, de part et d’autre, il y a un plus grand nombre de personnes désireuses de procéder à des échanges, on précisera sans ambiguïté le résultat de l’échange quant à la relation d’échange et à la quantité.

 

Mais ceci n’est qu’accessoire pour nous. Seule. nous importe ici la modification que le système de valeurs d’une économie jusque-là isolée subit par suite de ces possi­bilités d’échange. Cette possibilité modifie, il va de soi, de fond en comble tout le plan économique, des combinaisons toutes différentes seront recommandées, sur­tout en cas de trafic intense, tout le tableau de l’économie se modifiera. Il se produira une plus grande spécialisation dans la production ; on produira de plus en plus en vue de l’écoulement sur le marché et non plus en vue de la consommation personnelle. Tout cela a été examiné déjà souvent d’assez près. Un seul fait nous importe ici : ces nou­velles possibilités d’emploi des biens modifient leurs échelles de valeurs et surtout restent incorporées au système de valeurs. L’agent économique individuel qui n’a encore aucune expérience de cette nouvelle espèce d’emploi, essaiera différentes pos­si­­bilités d’échanges jusqu’à ce qu’en tâtonnant il parvienne à celle qui, de son point de vue, lui donne le meilleur résultat. Il organisera alors son économie d’après elle et s’efforcera de découvrir toujours les mêmes possibilités d’échange. Les biens produits par lui pour cet échange lui apparaîtront non pas sous l’angle de la valeur d’usage, qu’ils auraient pour sa propre consommation, mais sous l’angle de la valeur d’usage de ce qu’il peut obtenir en les échangeant [37]. Son échelle de valeurs pour ses produits et pour ses moyens de production sera donc faite des échelles de valeurs d’usage des biens à acquérir par voie d’échange. Ayant trouvé pour le mode d’emploi de ses forces productives la meilleure utilisation possible, l’agent économique estimera ces forces d’après ce mode d’emploi le meilleur. Il aura donc parmi les données expérimentales de son économie des actes très précis d’échange en vue de relations d’échange très précises. C’est en vue de ces actes d’échange, de ces relations d’échange et de la satis­faction des besoins qu’il obtient, qu’il organisera son système de valeurs. Nous approchons ainsi du point de départ de tout notre examen, à savoir du fait que chaque commerçant, chaque producteur agit toujours sur la base d’une certaine situation habi­tuelle et ne modifie sa conduite que contraint par les circonstances. Il va de soi, point n’est besoin d’examiner spécialement l’affirmation que, même dans cette nouvelle supposition, il y a un certain état d’équilibre.

 

Les actes innombrables d’échange que nous pouvons observer dans une économie d’échange au cours d’une période économique constituent en leur totalité le cadre dans lequel se déroule la vie économique. Les lois de l’échange nous montrent comment des circonstances données expliquent sans ambiguïté ce circuit. Elles nous apprennent d’une part l’immutabilité de ce circuit et la raison d’être de celle-ci quand les circons­tan­ces restent les mêmes, d’autre part les changements de ce circuit et leur cause en vue d’une adaptation spontanée aux circonstances modifiées. En ce sens chaque période se répète : sans cesse on produit des biens de consommation et des biens pro­ductifs que l’on écoule dans une économie d’échange, et sans cesse on consomme les biens de consommation et on emploie soi-même les biens productifs. A condition que les circonstances restent constantes, nous aurions toujours là les mêmes biens et on userait des mêmes méthodes de production.

 

Mais ce n’est pas ce seul facteur qui unit les périodes économiques les unes aux autres: ce facteur, la réalité nous montre qu’il forme une liaison avec les expériences déjà éprouvées et la théorie nous le montre comme une suite du choix réfléchi de la combinaison la meilleure à faire dans les circonstances données entre les moyens présents. A cela s’ajoute le fait que chaque période économique travaille aussi avec des biens qui proviennent d’une période antérieure. De même dans chaque période économique on produit des biens pour la période prochaine et l’on prépare le proces­sus économique de la période prochaine. Pour simplifier notre exposé nous résumons ce fait en supposant que, dans chaque période économique, on emploie en consomma­tion ou en production les seuls biens produits dans la période économique précédente et on produit les seuls biens qui seront employés – en consommation ou en production – dans la période suivante. Cet « emboîtement » des périodes économiques les unes dans les autres ne change rien à l’essence des choses, comme il est facile de s’en persuader. Ainsi chaque bien de consommation a besoin de deux périodes, ni plus ni moins, pour son achèvement. Les périodes économiques doivent avoir la même longueur pour tous les agents économiques.

 

Ceci arrêté, quels actes d’échange faut-il donc accomplir en chaque période éco­nomique ? Ne pouvons-nous pas les enfermer dans certaines catégories ? Avant tout mettons à part les actes d’échange entrepris uniquement pour échanger immédia­te­ment à nouveau, tels quels, les objets que l’on vient d’acquérir par échange. La théorie démontre qu’il doit y avoir un grand nombre de pareils actes d’échange dans cha­que économie d’échange, mais ces faits que nécessite la seule pratique des marchés, ne nous intéressent cependant pas ici [38]. Laissons-les de côté, c’est l’échange de presta­tions de travail et de terre contre des biens de consommation qui nous saute aux yeux, tel qu’il est pratiqué dans chaque économie d’échange. C’est cet échange qui alimente surtout le courant des biens de l’économie nationale, en relie la source à l’embou­chure. Ces économies, dont les agents fournissent les prestations de travail et de terre, reçoivent un afflux de biens et portent de nouveaux biens de consommation à desti­nation de l’économie nationale. C’est ce qu’il nous faut préciser dans le cadre de notre schéma. De quelles prestations de travail et de terre, et de quels biens de consomma­tion s’agit-il ici ? Sont-ce des biens de la même période économique? Naturellement non. Les prestations productives que vendent le travailleur et le propriétaire foncier ne fournissent leurs produits qu’à la fin de chaque période économique, or ils les ven­dent toujours contre des biens de consommation déjà présents. Ils vendent en outre leurs prestations productives contre des biens de consommation tandis qu’avec elles on fabrique aussi des biens de production. D’après nous l’enchaînement est plutôt le suivant : dans chaque période plus économique on échange contre des biens de con­som­mation achevés dans la période économique précédente les prestations « vivan­tes » de travail et de terre, qui ne sont pas encore incorporées dans des moyens de production, et qui doivent être employées précisément dans cette période écono­mique. Tout ce qui, dans cette affirmation, n’est pas simple observation des faits, sert seulement à simplifier notre exposé et n’entame pas le principe. Aux mains de qui se trouvent avant l’échange les prestations de travail et de terre ? La réponse est évi­dente. Mais qui sont les gens qui se trouvent en face des propriétaires et qui détien­nent avant l’échange les biens de consommation destinés à payer les premiers ? Ce sont simplement les gens qui dans cette période ont besoin de prestations de travail et de terre, donc ceux qui – y compris les intermédiaires – transforment en biens de consommation les moyens de production fabriqués dans la période précédente en y ajoutant d’autres prestations de travail et de terre, ou bien ceux qui veulent fabriquer de nouveaux moyens de production. Pour plus de simplicité supposons que les deux catégories se conduisent de même dans toutes les périodes économiques à considérer, qu’elles fabriquent donc toujours à nouveau ou des biens de consommation ou des biens productifs : cette hypothèse est conforme au principe de la division du travail dans une économie d’échange. Dès lors les agents économiques, producteurs de biens de consommation dans la période économique précédente, remettront dans la période présente une partie de ces biens aux travailleurs et aux propriétaires fonciers dont les prestations productives leur étaient nécessaires pour produire de nouveaux biens de consommation pour la période économique suivante. Les agents économiques, qui produisirent dans la période économique précédente des biens de production et veu­lent dans la période présente faire de même pour la période suivante, écouleront ces biens de production entre les mains des producteurs de consommation, et ce en échange des biens de consommation, dont ils ont besoin pour obtenir par échange de nouvelles prestations productives.

 

Travailleurs et propriétaires fonciers échangent donc toujours leurs prestations productives contre les seuls biens de consommation présents que ces prestations ser­vent immédiatement ou seulement indirectement à la production de biens de con­som­mation. Ainsi nous n’avons pas besoin de supposer qu’ils échangent leurs prestations de travail et de terre contre des biens futurs, ou contre des promesses ou des avances sur ces biens futurs de consommation. Il s’agit simplement d’un échange, non d’une affaire de crédit. Le facteur temps ne joue là aucun rôle. Tous les produits ne sont que des produits et rien autre. Pour l’agent économique individuel il est tout à fait indif­fé­rent de fabriquer des moyens de production ou des biens de consommation. Dans les deux cas le produit est payé immédiatement et à sa pleine valeur. L’agent économique individuel n’a pas à regarder au delà de la période économique en cours, quoiqu’il produise toujours pour la période prochaine. Il suit simplement la loi de la demande et le mécanisme du processus économique comporte que, ce faisant, il travaille aussi pour l’avenir. Il ne se soucie pas du sort ultérieur de ses produits, et n’aurait peut-être pas entamé du tout le processus de production, s’il lui fallait le mener à bout. Surtout les biens de consommation ne sont, eux aussi, que des produits et rien autre, des produits à qui il advient seulement d’être vendus aux consommateurs. Ils ne consti­tuent en aucune main un fonds pour l’entretien de travailleurs, etc., ils ne servent ni directement ni indirectement à d’autres fins productives. Aussi toute question relative à l’accumulation de telles réserves tombe-t-elle. Comment a été monté ce mécanisme qui, une fois établi, subsiste? C’est là une question à envisager en soi. Nous cherche­rons à y répondre. Mais son essence ne nous fournit aucune explication. C’est dans un lointain passé que sont ses sources. Savoir comment ce mécanisme s’est développé, c’est un tout autre problème que de savoir comment il fonctionne.

 

De cet examen, résulte une fois de plus que partout et même dans une économie d’échange les moyens de production déjà fabriqués n’ont d’autre rôle que celui d’éléments intermédiaires entre des étapes transitoires. Nous n’en trouvons nulle part une réserve qui ait des fonctions spéciales. Sur le produit national il n’est opéré en dernière analyse aucun prélèvement, Aucun revenu en fin de compte ne leur échoit. Aucune demande indépendante ne part d’eux. Au contraire dans chaque période économique tous les biens de consommation présents donc, selon nous, tous les biens produits dans la période précédente vont échoir aux prestations de travail et de terre employées dans cette période, et tous les revenus seront absorbés au titre de salaires ou de rentes foncières [39]. Nous en arrivons donc à conclure que le mouvement d’échan­ge entre, d’une part, le travail et la terre, et, d’autre part, les biens de consommation est non seulement la principale, mais au fond la seule direction du courant de la vie économique. Tout le rendement de la production revient à ceux qui ont donné en contribution des prestations de travail et de facteurs naturels. Travail et terre se le partagent, et il y a exactement autant – pas plus -de biens de consommation présents qu’il est nécessaire pour satisfaire la demande effective du travail et de la terre. Ceci correspond à l’ultime couple de faits économiques – les besoins et les moyens de les satisfaire. C’est là un tableau fidèle de la réalité, dans la mesure où elle repose sur des facteurs jusqu’ici exposés. La théorie l’a déformée, en créant artificiellement une quantité de fictions et de faux problèmes : tel le problème du fonds et du propriétaire du fonds par qui seront payées les prestations de travail et de terre.

 

L’organisation de l’économie d’échange se présente donc à nous de la manière suivante : les économies individuelles nous apparaissent sous l’angle d’ateliers de production qui fonctionnent pour les besoins d’autrui, et c’est entre ces unités qu’est « réparti » en première ligne le rendement de la production totale d’un peuple. Dans les limites de cette organisation il n’y a d’autre fonction que de combiner les deux fac­teurs primitifs de production, cette fonction s’exécute dans chaque période économi­que mécaniquement, pour ainsi dire automatiquement, sans avoir besoin d’un facteur personnel, d’un facteur autre que la surveillance ou quelque chose d’analogue. Suppo­sons les prestations de terre en possession d’un particulier : dans chaque unité écono­mique à l’exception des monopoleurs, personne, sinon celui qui fournit un travail de nature quelconque ou met des prestations de terre à la disposition de la production, n’est fondé à réclamer une part du rendement. Dans l’économie nationale il n’y a pas dans ces circonstances d’autres classes de gens ; surtout il n’y a pas de classe dont la caractéristique serait de posséder des moyens de production produits ou des biens de consommation. Nous avons déjà vu qu’il était erroné de s’imaginer qu’il y a quelque part une réserve accumulée de tels biens. Cette idée est surtout suscitée par le fait que beaucoup de moyens de production déjà fabriqués survivent à une série de périodes économiques. Mais il n’y a pas là de facteur essentiel, et no-us ne changeons rien à l’essence des événements en limitant la possibilité d’emploi de tels moyens de pro­duction à une période économique. L’idée d’une réserve de biens de consommation n’a même pas cet appui ; au contraire le consommateur n’a en mains que la quantité de biens de consommation nécessaire à la consommation du moment présent. Au reste nous ne trouvons dans l’économie nationale sous différentes formes et à différents stades de la production que des biens de consommation qui s’approchent de leur maturité. Nous observons un flux continuel de biens et un processus économique con­ti­nuellement en marche, mais nous ne trouvons pas de réserves dont les éléments composants seraient constants ou qui seraient constamment renouvelés. Il est égale­ment indifférent à une unité économique de produire soit des biens de consom­mation soit des biens pro­duc­tifs. Dans les deux cas elle écoule ses produits de la même manière, et dans l’hypo­thèse d’une concurrence absolument libre, elle reçoit une ré­mu­nération qui correspond à la valeur de ses prestations de travail et de terre, et rien de plus. Si on voulait appeler «entrepreneur » le directeur ou le propriétaire d’une exploitation, ce serait un entrepreneur ne faisant ni bénéfice ni perte [40], sans fonction spéciale et sans revenu spécial. Si on voulait appeler « capitalistes » les possesseurs de moyens de production déjà produits, ce serait là seulement des producteurs que rien ne distinguerait des autres et qui, tout aussi peu que les autres, ne pourraient vendre leurs produits à un taux plus élevé que celui donné par le total des salaires augmenté du total des rentes.

 

De ce point de vue nous observons un courant de biens qui se renouvelle sans cesse [41]. C’est seulement à des instants isolés qu’il y a quelque chose qui ressemble à des réserves constituées par des biens ayant une destination individuelle ; on ne peut au reste parler de « réserves » qu’au sens abstrait suivant : des biens d’une certaine quan­tité qui se trouvent en certaines places de l’économie nationale après avoir traversé le mécanisme de la production et de l’échange. En ce sens les réserves res­sem­blent plus au lit d’un fleuve qu’à l’eau qui y coule. Ce fleuve est alimenté par les sources toujours abondantes de travail et de terre, et durant chaque période écono­mique il coule dans ces réservoirs, que nous appelons revenus, pour s’y transformer en satisfaction de besoins. Nous ne nous arrêterons pas à ce point et nous nous contenterons d’indiquer brièvement que nous nous rallions à une certaine idée du revenu, à celle de Fetter, nous éliminerons de ce concept tous les biens qui ne sont pas consommés méthodiquement et de fait. En un sens le circuit économique s’interrompt ici. En un autre cependant non, car la consommation engendre le désir de se répéter et ce désir engendre à son tour des actes économiques. On nous excusera si, dans cet ordre d’idées, une fois de plus nous n’avons toujours pas parlé de la quasi-rente. L’absence de toute considération sur l’épargne paraît, au premier regard, plus sérieuse. Mais ce point sera expliqué en son temps. Dans des économies nationales toujours égales à elles-mêmes l’épargne ne jouerait certes pas un grand rôle.

 

Poursuivons. La valeur d’échange de chaque quantité de biens pour un agent économique dépend de la valeur des biens qu’il peut se procurer avec elle, et qu’il songe de fait à se procurer. Tant qu’il ne s’est pas encore décidé, cette valeur d’échan­ge oscillera également selon les possibilités entrevues chaque fois ; elle se modifiera de même, si l’agent économique modifie le sens de sa demande. Mais, une fois trouvé pour chaque bien l’emploi où on l’échangera au mieux, la valeur d’échange se main­tient à une hauteur déterminée et à une seule, les circonstances restant constan­tes. Il va de soi que, prise en ce sens, la valeur d’échange d’une unité d’un même bien est différente pour divers agents économiques, à cause de la différence de leurs goûts et de leurs situations économiques globales, et aussi – indépendamment de ces points de vue – à cause de la différence des biens qu’échangent les divers agents économi­ques entre eux pour les acquérir [42]. Or, nous l’avons vu, le rapport des quantités de deux biens, rapport suivant lequel ces quantités sont échangées sur le marché, en d’autres termes, le prix de chaque bien, restent les mêmes pour tous les agents économiques, riches ou pauvres. Mais les prix de tous les biens sont en connexion entre eux : nous le verrons clairement en les ramenant tous à un dénominateur commun. C’est ce que nous faisons en remplaçant toutes les autres quantités de biens, que l’on pourrait avoir sur le marché pour une unité du bien considéré, par les quantités de l’un des biens que l’on peut recevoir pour chacune de ces autres quantités de biens. Il en résulte que ces quantités du bien choisi comme dénominateur sont égales entre elles. Sinon on pourrait tirer un meilleur parti de ce que l’on possède en bien considéré en acquérant par voie d’échange des biens peut-être non nécessaires, mais que l’on peut avoir pour une quantité moindre du bien dénominateur, puis en échangeant ces derniers contre d’autres biens nécessaires que l’on obtiendrait ainsi à meilleur compte. Le stimulant que serait ce gain – lequel se détruirait lui-même – amènerait toujours la disparition de l’un et de l’autre [43].

 

Introduisons dans notre examen une mesure des prix et un moyen d’échange et choisissons immédiatement l’or pour ce rôle de « bien-monnaie ». Pour notre dessein nous n’avons besoin que de peu d’éléments de la théorie de l’échange, laquelle est suffisamment connue; nous pouvons donc la traiter très brièvement. Il nous faut au contraire entrer un peu plus avant dans la théorie de la monnaie. Là encore nous nous limiterons aux points qui auront ultérieurement une importance pour nous, et nous ne les exposerons que dans la mesure nécessaire à la compréhension de la suite. Nous laisserons de côté les problèmes que nous ne rencontrons plus dans ce livre, comme le problème du bimétallisme ou le problème de la valeur internationale de la monnaie. Nous remplacerons sans scrupule des théories présentant des avantages dans des direc­tions que nous n’aurons pas occasion de suivre, par d’autres plus simples ou mieux connues, si elles nous rendent les mêmes services, quand bien même elles seraient par ailleurs plus imparfaites [44].

 

Chaque agent économique estime son avoir en monnaie selon les enseignements de l’expérience. Ces estimations individuelles aboutissent sur le marché à fixer un rapport d’échange déterminé entre l’unité monétaire et les quantités de tous les autres biens ; et ce de la même manière, en principe, que celle que nous avons indiquée pour d’autres biens. La concurrence des agents économiques et des possibilités d’emploi établit un prix de la monnaie déterminé en des circonstances données. Sans dévelop­per ici à nouveau cette idée, indiquons qu’il est facile de s’en persuader : il suffit, comme nous l’avons déjà fait pour un bien quelconque, d’exprimer au moyen d’un « mètre quelconque des prix» les rapports d’échange entre la monnaie et d’autres biens, bref de passer pour l’instant à un autre étalon.

 

Le prix de la monnaie, expression parfaitement définie par ces dernières lignes et dont nous nous servirons bien souvent par la suite, repose donc, comme tout autre prix, sur des estimations individuelles. Mais sur quoi reposent ces dernières ? La question s’impose : pour la monnaie, en effet, nous n’avons pas l’explication qui est vala­ble pour tout autre bien, à savoir la satisfaction de besoins procurée à chaque agent économique par sa consommation. Nous répondrons avec Wieser [45] : la valeur d’usage de la matière dont le bien est formé donne la base historique selon laquelle la monnaie acquiert un certain rapport d’échange avec d’autres biens, mais sa valeur pour chaque agent et son prix sur le marché peuvent s’écarter de cette base, et s’en écartent de fait. Il semble aller de soi que ni l’utilité limite individuelle ni le prix de l’or, comme monnaie, ne peuvent s’écarter de son utilité limite individuelle et de son prix sur le marché comme bien d’usage. Car, si cela arrive, on aura toujours tendance à supprimer cette différence en frappant de « l’or destiné à l’usage industriel », ou en fondant de l’or monnayé. C’est exact. Seulement cela ne prouve rien. Un bien peut atteindre les mêmes prix dans deux emplois différents : on ne peut en déduire qu’un des emplois détermine ce prix et que l’autre se contente de se régler sur lui. Il est clair que ce sont les deux emplois ensemble qui forment l’échelle des valeurs du bien et que son prix serait autre si l’un disparaissait. Le bien-monnaie est dans ce cas. Il sert à deux possibilités différentes d’emploi, et quoique les utilités limites et les prix doivent être aussi élevés dans les deux cas, si le bien peut passer librement de l’une à l’autre, ce n’est pas son emploi dans un seul usage qui explique jamais sa valeur. Nous le voyons avec une clarté spéciale en imaginant que toute la réserve de bien-monnaie soit monnayée, hypothèse acceptable évidemment. La monnaie aurait encore sa valeur et son prix, mais cette explication serait évidemment en défaut. De même la suspension de la frappe, d’une part, et la défense de fondre la monnaie, d’autre part, sont des exemples empruntés à l’expérience qui démontrent le caractère indépendant de la valeur de la monnaie.

 

Pour cette raison la pensée peut complètement séparer la valeur de la monnaie, comme monnaie, de la valeur matérielle du bien, dont la monnaie est faite. Sans doute la dernière est la source historique de la première. Mais, en principe, pour expliquer une valeur concrète de la monnaie, on peut faire abstraction de la valeur matérielle de la monnaie, de même qu’en observant le cours d’un grand fleuve on peut faire abstrac­tion de l’apport que sa masse reçoit encore de sa source. Nous pouvons imaginer que les agents économiques reçoivent en partage, proportionnellement à leur avoir en biens, plus précisément à leur expression, en prix, des unités d’un médium des échan­ges sans valeur d’emploi, et tous les biens devront être écoulés dans chaque période économique en échange de ces unités. Ce médium des échanges n’est alors estimé qu’en tant que tel. Sa valeur ne peut être par hypothèse qu’une valeur d’échange [46]. Cha­que agent économique ,estimera ce médium des échanges d’après la valeur qu’ont pour lui les biens qu’il peut se procurer pour ce médium : nous avons déjà soutenu cela pour tous les biens produits pour le marché. Chaque agent économique estimera son avoir en monnaie de manière différente, et même si chacun d’eux exprime en monnaie ses estimations de la valeur de ses autres biens, ces estimations auront d’in­di­vidu à individu un sens différent, même si elles sont numériquement identiques. Sur le marché chaque bien n’aura qu’un prix en monnaie et même le prix de la (ou en) monnaie sur le marché ne peut être qu’unique à tout instant. Tous les agents écono­mi­ques calculent avec ces prix et à ce point de vue se rencontrent sur un terrain com­mun. Mais ce n’est qu’une apparence, car les prix égaux pour tous expriment pour chacun quelque chose de différent ; pour chacun ils signifient diverses limites à l’acquisition de biens.

 

Comment se forme donc cette valeur personnelle d’échange qu’a la monnaie ? Nous rattacherons la théorie de la monnaie à ce que nous avons dit, un peu plus haut, du processus économique. D’après notre schéma il est visible que la valeur person­nelle d’échange dans les biens produits avec coût doit entièrement reculer. Ces biens constituent des étapes transitoires et, dans l’économie d’échange, on ne leur rattache aucune formation indépendante de valeur. Aucun revenu n’échoit à leurs possesseurs. Aussi n’y a-t-il là aucune occasion de formation de valeur personnelle et indépendante d’échange de la monnaie. Dans le processus économique les moyens de production déjà produits constituent, selon notre hypothèse, des étapes transitoires. Il en, sera de même dans le calcul en monnaie de l’homme d’affaires. Ces agents économiques n’es­ti­ment pas la monnaie d’après sa valeur directe, car ils ne se procurent avec elle aucun bien pour leur consommation personnelle ; ils ne font au contraire que la transmettre. Ce n’est donc pas là qu’il nous faut chercher la formation de la valeur directe d’échange de la monnaie ; la valeur d’échange qui se reflète dans ces transactions doit naître ailleurs. Il ne nous reste que le courant primaire de biens, que l’échange entre les prestations de travail et de terre, d’une part, et les biens de consommation d’autre part. C’est seulement d’après les valeurs des biens de consommation que l’on peut se procurer en échange de sa monnaie, que l’on estime sa réserve de monnaie. L’échange entre des revenus en monnaie et des revenus en nature est le point saillant ; il repré­sente l’endroit du processus économique où se forment la valeur d’échange de la monnaie, donc son prix. Ce résultat s’exprime simplement : la valeur d’échange de la monnaie dépend, pour chaque agent économique, de la valeur d’usage des biens de consommation qu’il peut se procurer en échange de son revenu. Le besoin global effectif de biens d’une économie dans une période économique donne l’échelle de valeurs pour les unités de revenus disponibles dans ce processus économique. Il y a donc également pour chaque agent économique une telle échelle de valeurs détermi­née sans aucune ambiguïté pour des circonstances données, et une certaine utilité limite de sa réserve de monnaie [47]. La grandeur absolue de cette réserve de monnaie dans l’économie nationale est sans importance. Une somme moindre rend en principe les mêmes services qu’une somme plus grande. Supposons constante la quantité présente de monnaie, il en résultera bon an mal an la même demande de monnaie, et la même valeur de monnaie sera réalisée pour chaque agent économique. La monnaie se répartira dans l’économie nationale de telle manière qu’il en résultera un prix unique de la monnaie. C’est le cas quand on écoule tous les biens de consommation, et que l’on paie toutes les prestations de travail et de terre. Le mouvement d’échange entre les prestations de travail et de terre, d’une part, et les biens de consommation, de l’autre, se dédouble : il y a un mouvement d’échange entre les prestations de travail et de terre et la monnaie et un mouvement d’échange entre la monnaie et les biens de consommation. Cependant les valeurs et les prix de la monnaie doivent être égaux [48], d’une part, aux valeurs et aux prix des biens de consommation, et, de l’autre, aux valeurs et aux prix des prestations de travail et de terre : on voit donc clairement que cette introduction d’éléments intermédiaires n’a pas changé les traits essentiels de notre tableau, que la monnaie remplit ici une fonction technique auxiliaire sans rien ajouter aux phénomènes. Pour user d’une expression courante, nous dirons que dans cette mesure la monnaie ne représente que le voile des choses économiques, et qu’on ne laisse rien échapper d’essentiel en en faisant abstraction.

 

La monnaie se présente au premier abord comme un bon permettant d’obtenir des quantités de biens quelconques [49] ou, si l’on veut, comme un « pouvoir général d’achat ». Chaque agent économique voit dans la monnaie un moyen de se procurer de façon générale des biens ; quand il vend ses prestations de travail et de terre, il ne les vend pas contre des biens déterminés, mais pour ainsi dire contre des biens en général. En y regardant de plus près, la chose prend un autre aspect. Chaque agent économique estime la monnaie d’après les biens qu’il peut se procurer de fait avec elle, et non d’après des biens quelconques. Quand il parle de la valeur de la monnaie, il a devant les yeux plus ou moins nettement la masse des biens dont il use d’habitude. Si des classes entières d’acheteurs modifiaient brusquement l’emploi de leurs revenus, il faudrait alors que le prix de la monnaie et sa valeur personnelle d’échange se modi­fient. Cela n’arrive pas d’habitude. En général les agents économiques s’en tienn­ent à une certaine ligne de dépenses qu’ils considèrent comme la meilleure et ne la modi­fient pas brusquement. Par là s’explique le fait que chacun dans la vie pratique peut faire ses calculs normalement avec une valeur et un prix constants de la monnaie, et qu’il n’a qu’à adapter l’une et l’autre aux circonstances qui ne se modifient que len­tement, Nous dirons donc de la monnaie ce que nous avions dit auparavant de tous les autres biens : à chaque fraction du pouvoir présent d’achat correspondent quelque part dans l’économie nationale une demande, et une offre de biens. La masse de monnaie, tout comme la masse des moyens de production et des biens de consom­mation, suit bon an mal an le même chemin. Aussi nous ne changeons rien d’essentiel aux faits en imaginant que chaque pièce de monnaie fait dans chaque période économique le même chemin.

 

Cette relation des revenus en nature et en monnaie détermine en même temps les modifications de la valeur de la monnaie [50]. Les revenus en monnaie peuvent augmen­ter dans l’économie nationale pour les raisons les plus différentes, par exemple par suite de l’accroissement de la quantité d’or en circulation ; dans ce cas chaque agent économique, conformément à son échelle de valeurs de la monnaie, estimera moins chacune de ses unités de monnaie. Chacun présentera alors une demande plus élevée et l’augmentation conséquente des prix des biens rétablira un nouvel équilibre écono­mique. La valeur et le prix de la monnaie auront décrû, mais tout le système des prix aura subi un décalage, car l’accroissement de monnaie ne se produit pas simultané­ment pour toutes les économies et, même s’il en était ainsi, les économies individuel­les disposeraient différemment de cet accroissement de monnaie.

 

jusqu’ici nous avons vu dans la monnaie un simple instrument de circulation. Nous avons observé la formation de la valeur de ces quantités de monnaie qui sont seu­les employées en fait chaque année pour mettre en mouvement la masse des mar­chan­dises. Pour des raisons connues il y a dans chaque économie nationale des quan­tités de monnaie qui ne circulent pas : la formation de leur valeur ne s’explique pas sans plus par ce que nous avons dit. Jusqu’à présent en effet nous n’avons pas consi­dé­ré un emploi de la monnaie qui rende nécessaire son accumulation au delà de la mesure qui permet aux agents économiques de régler leurs achats courants. Nous n’insisterons pas davantage ici sur ce point sur lequel il nous faudra d’ailleurs revenir plus tard et nous nous contenterons du fait, simplement expliqué, de la circulation et de la formation de la valeur de la quantité de monnaie qui correspond aux principaux mouvements décrits du trafic des échanges. En tout cas, dans la circulation normale du processus économique envisagé par nous, il ne serait pas nécessaire d’entretenir pour d’autres desseins des réserves considérables de monnaie.

 

Déjà il a été fait abstraction d’un autre facteur : le pouvoir d’achat qu’est la mon­naie est employé non seulement pour échanger des biens de consommation contre des prestations de travail et de terre, mais aussi pour transmettre la propriété foncière ; le pouvoir d’achat est en outre lui-même transmis. Nous pourrions facilement tenir compte de tous ces facteurs, mais ils signifient tout autre chose que ceux que nous pourrions exposer dans le cadre de notre présent développement. Indiquons seulement que ce processus économique en se répétant sans cesse, comme nous l’avons décrit, ne laisse plus grande place pour ces facteurs. Des transmissions du pouvoir d’achat comme tel ne sont pas nécessaires pour le développement de ce processus. Il se dé­rou­le au contraire spontanément et, par essence, il ne rend pas nécessaires des opéra­tions de crédit. Nous avons indiqué que travailleurs et propriétaires fonciers ne reçoivent aucune avance, mais qu’on leur achète comptant leurs moyens de produc­tion. L’intervention de la monnaie ne modifie rien, une prestation préliminaire en monnaie est tout aussi peu nécessaire qu’une prestation préliminaire de biens de con­som­mation ou de moyens de production. Il n’est nul besoin d’exclure le cas où cer­tains agents économiques se procurent chez d’autres un pouvoir d’achat par l’échan­ge d’une partie de leurs forces productives. C’est le cas quand on contracte une dette en vue de la consommation, mais ceci ne présente aucun intérêt spécial. Il en est de même – nous le verrons encore ailleurs – de la transmission des fonds de terre en général. Pour cette raison il est constant que, dans notre hypothèse, la monnaie n’a en partage nul autre rôle que de faciliter le mouvement des marchandises.

 

Pour la même raison nous n’avons pas parlé des moyens de paiement à crédit. Sans doute de tels moyens de paiement à crédit peuvent effectuer non seulement une partie, mais la totalité du processus d’échange de l’économie nationale. Il n’est pas sans intérêt de s’imaginer la chose comme si, au lieu de la monnaie métallique actuelle circulaient simplement des lettres de change libellées en cette monnaie. En avançant qu’il était primitivement nécessaire que la monnaie ait une valeur matérielle, nous ne voulons pas dire que le bien-monnaie en question doit nécessairement circu­ler en fait. Car, pour que la monnaie puisse être mise en rapport ferme avec les autres valeurs des biens, il est seulement nécessaire que soit rattachée à la monnaie l’idée de quelque chose ayant une certaine valeur, mais non que ce quelque chose circule effectivement. Le processus économique pourrait donc s’accomplir sans l’inter­ven­tion de la monnaie métallique. Tout fournisseur de prestations de travail et de terre recevrait une pareille lettre de change; avec elle il achèterait des biens de consomma­tion pour recevoir à nouveau dans la période suivante la même lettre – nous nous en tenons à notre idée de l’identité du chemin fait chaque année par la monnaie. L’intérêt que présente pour nous cette conception est le suivant: ces lettres de change ainsi imaginées, dans l’hypothèse de leur parfait fonctionnement et de leur acceptation générale, remplissent tout à fait le rôle de la monnaie et, ce faisant, elles sont estimées par les agents écono­miques individuels tout comme la monnaie métallique ; un certain prix se formera pour chaque unité de cette monnaie scripturale et ce prix sera identique à celui de l’unité de bien correspondant à ce libellé en monnaie. Ceci est vrai, même si on ne réalise pas cette monnaie, et si au contraire dans chaque cas individuel il y a en face d’elle une demande qui l’annule. Il y aura donc une demande de cette monnaie scrip­turale, et une offre lui correspondant exactement dans notre hypothèse. Le prix de l’unité de monnaie métallique reflète simplement les prix des biens de consom­mation, donc aussi des biens de production. Le prix des lettres fera donc de même ; en outre, ces lettres seront échangées pour leur entière valeur nomi­nale, elles seront toujours au pair, il n’y a pas lien de déduire un escompte de leur valeur nominale. Cet enchaîne­ment d’idées nous apprend d’une manière un peu plus pratique, qu’aucun intérêt n’existerait, dans notre hypothèse, dans l’économie natio­nale, et que la logique des choses économiques, telle que nous les avons décrites, n’explique pas le phénomène de l’intérêt.

 

Abstraction faite de cela, il n’y a pour nous aucune raison de nous occuper davantage ici des moyens de paiement à crédit. Si les moyens de paiement à crédit remplacent la monnaie métallique disponible quelque part, ils n’ont de ce fait aucun rôle indépendant. Si, bon an mal an, une certaine action d’échange s’accomplit par l’intermédiaire de tels moyens de paiement à crédit, les dits moyens de paiement à crédit remplissent tout à fait le rôle de la monnaie métallique et jusqu’à présent, il y a peu de raison pour qu’apparaissent dans la circulation économique nationale de nou­veaux moyens de paiement à crédit. Une émission de papier par l’État, par exemple, a des influences bien connues. Elles ne nous intéressent pas ici. Notre tableau de l’économie ne contient rien qui fasse allusion à l’apparition de nouveaux moyens de paiement à crédit. De plus, le moyen de paiement à crédit joue pour nous un assez grand rôle, que nous voudrions nettement distinguer de la fonction de la monnaie. Pour ces deux raisons supposons que notre circulation en monnaie n’est faite que de monnaie métallique [51], pour plus de simplicité, de monnaie or. Pour séparer ces deux facteurs, décidons que, par monnaie, nous n’entendrons en général que de la monnaie métallique. Ce concept et celui de ces moyens de paiement à crédit qui ne repré­sentent pas seulement une quantité de monnaie disponible, décidons de les réunir tous deux dans celui de moyens de paiement. Il n’y a là aucune affirmation de fond. Nous nous préoccuperons plus tard de savoir si les moyens de paiement à crédit sont ou non de la « monnaie ».

 

L’idée de pouvoir d’achat est pour nous de quelque importance: elle doit être précisée davantage. On parle du pouvoir d’achat de la monnaie, entendant par là ce que nous appelons le prix de la monnaie. En disant, par exemple, que le pouvoir d’achat a décrû, on entend par là que pour une unité de monnaie on peut obtenir des quantités de biens déterminés moindres qu’auparavant, donc le rapport d’échange entre ces biens et la monnaie s’est déplacé au désavantage de celle-ci. Mais ce n’est pas à ce que nous entendons par pouvoir d’achat. On parle ensuite du pouvoir d’achat de personnes ou de classes d’acheteurs. Ces expressions ou d’autres analogues expri­ment le fait que la valeur d’échange de la monnaie est une grandeur différente pour les divers agents économiques. Les mêmes paiements impliquent donc pour divers agents économiques des sacrifices différents ; dans chaque économie nationale il y a des groupes d’agents économiques qu’il faut distinguer d’une manière pratique suffisante, et au sein desquels la valeur de la monnaie est notablement uniforme. Mais ce fait, par ailleurs si important, ne nous intéresse pas ici. Par pouvoir d’achat nous ne com­prenons pas la capacité d’achat, mais plus concrètement ce avec quoi on peut acheter, ce avec quoi on ne peut rien faire d’autre. En cherchant à se procurer de la monnaie les agents économiques s’efforcent d’obtenir ce pouvoir d’achat ; ils ne désirent de la monnaie que dans la mesure où elle représente un pouvoir d’achat. Dans une écono­mie nationale, dont le circuit s’effectue comme nous l’avons décrit, le pouvoir d’achat n’est représenté que par la « monnaie » au sens que nous venons de préciser. Cepen­dant là aussi le concept de pouvoir d’achat ne se confond pas, quant à son contenu, avec celui de monnaie ou de moyen de paiement. Quand, à la suite, par exemple, de découvertes de mines d’or, la quantité de monnaie augmente, le pouvoir d’achat reste cependant constant si personne ne peut acheter plus que précédemment. A chaque instant le pouvoir d’achat est mesuré par les moyens de paiement, mais son essence ne réside pas vraiment dans les moyens de paiement. On pourrait plutôt l’assimiler au produit issu des moyens présents de paiement, ou même au prix ou à la valeur objective d’échange de la monnaie. Ce concept pour moi désigne une somme de moyens de paiement, ou mieux une somme une fois tenu compte de sa valeur dans des circonstances données. La grandeur absolue d’une somme même ne dit rien, les circonstances données entrent aussi dans cette expression du produit. En ce sens nous pouvons définir le pouvoir d’achat comme un pouvoir abstrait – c’est à-dire non exprimé en fonction de biens concrets – qui s’exerce sur des biens. Dire au spécialiste que nous entendons par pouvoir d’achat ce que la littérature anglaise appelle parfois « general purchasing power » [52], le fixera mieux que toutes les définitions. Le pouvoir d’achat est un phénomène de l’économie nationale, mais, dans son cadre, il est un concept qui appartient essentiellement à l’économie privée, et il ne faut pas l’étendre à toute l’économie Nous parlerons pour le pouvoir d’achat d’offre et de demande dans le même sens où nous l’avons fait pour la monnaie ; dans le même sens encore nous dirons que, dans le circuit normal de l’économie actuellement considéré par nous, le pouvoir d’achat doit être au pair, bref pour une unité de pouvoir d’achat on ne doit obtenir en échange ni plus ni moins qu’une unité : le prix du pouvoir d’achat en mon­naie doit être essentiellement égal à un. Naturellement dans nos hypothèses actuelles une telle transaction n’aurait aucun sens.

 

Ainsi au courant des biens concrets correspond un courant de monnaie de direc­tion opposée et dont les mouvements sont seulement le reflet du mouvement des biens, en supposant qu’aucun afflux d’or ni aucune autre modification unilatérale ne se manifestent. Ainsi se trouve achevée la description de ce circuit. Même pour une éco­no­mie d’échange considérée comme un tout, nous aurions obtenu la même continuité, et, dans les mêmes hypothèses, une constance identique à celle d’une économie fer­mée. Continuité et constance non seulement des événements, mais encore des valeurs. Sans doute ce serait déformer la réalité que de parler de valeurs sociales. Toutes va­leurs doivent exister dans une conscience, si le mot a un sens; par nature elles doivent donc être individuelles. Les valeurs auxquelles nous avons affaire ici, se rapportent non à l’économie nationale entière, mais seulement à l’économie privée. Comme dans toutes les estimations le fait social ici consiste en ce que les valeurs individuelles sont en rapport entre elles, et non pas juxtaposées, indépendantes les unes des autres. C’est la plénitude des relations économiques qui fait l’économie nationale, comme la plénitude des relations sociales fait la société. Quoique l’on ne puisse parler de valeurs sociales, il y a cependant un système social de valeurs, un système social de valeurs individuelles. Ces valeurs sont entre elles comme les valeurs dans l’économie indi­viduelle. Elles s’influencent réciproquement à travers la relation d’échange, si bien qu’elles influent sur toutes les valeurs des autres agents économiques et sont influencées par elles [53]. Ce système social de valeurs reflète toutes les conditions de vie d’un peuple, toutes les combinaisons y étant expri­mées. Les combinaisons de production sont vraiment des faits sociaux, car, quoique l’économie nationale comme telle ne les délimite pas, bien des choses apparaissent de ce point de vue comme étant systématiques et tout à fait en dehors de l’horizon des agents économiques. Le « précipité » du système social des valeurs forme le système des prix. Il constitue une unité au sens vrai du mot. Sans doute les prix n’expriment pas quelque chose d’analo­gue à une estimation sociale d’un bien, ils ne sont même pas l’expression immédiate d’une certaine valeur ; ils sont seulement les résultats d’évé­nements qui agissent sous la pression de beaucoup d’estimations individuelles.

 

Le système social des prix et des valeurs a pour centre une certaine circonstance, une certaine relation qui existe aux yeux des agents économiques individuels entre les quantités de tous les biens. Les états individuels d’équilibre composent l’équilibre social, comme les systèmes individuels de valeurs composent le système social de valeurs. Cet équilibre social est l’état idéal où les tendances essentielles de l’économie nationale trouvent leur expression la plus pure, la plus parfaite. Là se balancent des besoins mis en relation avec le monde physique et social qui les entoure ; ce sont cet état et ses modifications qui montrent le plus clairement qu’ils sont l’alpha et l’oméga du circuit décrit jusqu’ici. En partant de ces besoins, on peut tirer d’un lien causal simple et unique qui les entoure tous deux, son contenu essentiel et la structure de l’expérience économique, laquelle sert de base aux agents économiques.

 

 

Ajoutons que cette conception de l’économie est à peu près indépendante des différences qui existent entre les formes individuelles de culture et de vie. Les faits sur lesquels repose la formation de la valeur des biens de consommation et de pro­duc­tion, et ceux sur lesquels repose la production seraient identiques dans un État socia­liste et dans un État organisé en une économie d’échange. Allons plus loin : l’éco­no­mie sans échange de l’exploitant isolé ou d’une communauté de type commu­niste se distinguent essentiellement de la structure d’une économie d’échange; celle-ci ne peut en effet être embrassée que par la théorie des prix, qui n’a pas d’analogie dans la théorie de l’économie communiste. Mais dans la mesure où il s’agit d’une économie d’échange, peu importe pour les traits fondamentaux de la théorie, que cette économie d’échange consiste dans le troc le plus primitif entre chasseurs et pêcheurs, ou dans un organisme compliqué, tel que nous pouvons l’observer sous nos yeux. Les traits fondamentaux, les ressorts du mécanisme général sont les mêmes. Il n’y a même rien de changé selon que les règlements de compte en économie nationale se font avec de la monnaie ou non. Car, avons-nous vu, la circulation de la monnaie en pareille économie n’est qu’un expédient technique, qui ne change rien à l’essence de la chose. Quelle que soit la très grande différence de degrés qui existe entre l’économie moder­ne et l’économie primitive, le même mécanisme se rencontre pour l’essentiel de part et d’autre. Ne nous en étonnons pas davantage. Il est facile de reconnaître que le facteur économique est, dans son essence, le même chez tous les peuples et dans tous les temps; il se manifeste essentiellement de la même manière quoique les résultats con­crets de ces manifestations soient très différents suivant les cas.

 

CONCLUSION DU PREMIER CHAPITRE.

Si nous embrassons maintenant d’un coup d’œil le chemin parcouru, nous voyons que le circuit des périodes économiques ne contient jusqu’à présent rien qui fasse entrevoir la possibilité d’une évolution. Il est dominé par certaines nécessités et reste semblable à lui-même aussi longtemps que ces nécessités ne se modifient pas. La théorie décrit la manière dont les agents économiques réagissent sous l’effet de con­ditions données, et montre que cette manière est déterminée inéluctablement. Nous n’avons pas recherché et pour le moment nous ne savons pas comment ces conditions elles-mêmes viennent à se former. Dans toutes circonstances qu’elles se modifient ou non, elles sont pour nous jusqu’ici des données, selon lesquelles les agents écono­miques doivent s’organiser. Nous pouvons donc les supposer purement et simplement constantes : même si elles se modifient, leur mécanisme n’est pas altéré, les agents économiques se bornent à se conformer aux nouvelles données concrètes. Le tableau de l’économie reste bon an mal an ce qu’il est, dans la mesure où les facteurs envi­sagés jusqu’à présent en sont bien les forces motrices. Une activité économique tou­jours semblable à elle-même en vue de la plus grande satisfaction possible des besoins dans des circonstances données: tel est le tableau que nous avons brossé. Pour cette raison nous avons parlé d’une économie calme, passive, conditionnée par les circonstances, stationnaire, donc d’une économie statique. Mais l’expression « statique » n’est pas très heureuse, elle éveille l’idée, qui nous est étrangère, que l’on se réfère à la mécanique. Les autres expressions ont, elles aussi, leurs défauts, et des défauts tels que l’on ne peut aussi simplement mettre en garde contre eux. L’économie statique n’est pas en « repos », le circuit de la vie économique ne cesse de se dérouler; elle n’est pas vraiment « passive », elle ne l’est que dans un certain sens. Elle n’est pas con­di­tionnée absolument par les circonstances, les agents économiques pourraient agir autrement qu’ils ne le font ; enfin elle n’est pas « station­naire »; l’essence de l’économie ne se modifierait pas, si, par exemple, la population augmentait constam­ment. Restons-en donc à l’expression bien définie et usuelle de « statique » qui, après cette remarque, ne peut choquer personne [54]. Nous parlerons dans le même sens de valeurs, de prix, de systèmes de valeurs, de systèmes de prix statiques.

 

Nous avons eu pour points de départ des faits qui paraissent embrasser tout le domaine de l’activité économique. La base de la théorie est constituée par les besoins présents des agents économiques. Ces besoins sont la raison du désir d’acquérir des biens. Ne doivent-ils pas être aussi la mesure et la règle de l’activité économique ? Nous avons placé en face d’eux l’ambiance géographique et sociale, donc des données qui, réellement ou non, sont modifiables ou extra-économiques. Des connaissances techniques données viennent s’y ajouter qui sont, elles aussi, un facteur évidemment extra-économique. Enfin il y avait également parmi les données des réserves de biens hérités d’une période économique précédente. De celles-ci nous devrions pouvoir don­ner une explication économique. Mais chaque fois que les hommes ont une activi­té économique, nous les voyons en chaque période économique commencer avec diverses quantités de biens déjà présentes, dont la nature et la grandeur sont décisives pour leur conduite économique. Nous ne pouvons pas indiquer, en partant de ce que nous avons dit, de quelle manière ils accèdent à cette quantité de biens. Sans doute nous pouvons décomposer ces quantités de biens en terre et en travail, mais l’ « ac­cu­mu­lation » de ces prestations de travail et de terre reste un problème à résou­dre. Il n’est pas du tout certain que les agents économiques rassembleraient immédiate­ment cette réserve, s’ils ne l’avaient pas déjà. Au contraire nous ne pouvons pas sup­po­ser que cette réserve croîtrait systématiquement et continuement jusqu’à atteindre au ni­veau qu’elle a présentement. Ceci supposerait pour le moins que nous savons quelque chose de l’évolution économique, sans quoi cette hypothèse est sans fondement. Comme les agents économiques sont déjà en possession de biens, ce que nous avons dit ne nous fournit nul moyen de rien affirmer touchant l’évolution économique; il ne nous reste qu’à accepter comme une donnée une réserve initiale et toujours présente de biens : c’est ce que nous avons fait en parlant de l’ « emboîtement» des périodes économiques.

 

Cependant nous ne sommes pas partis seulement des faits réels. Nous avons décrit aussi des événements incontestablement réels. Par un coup d’œil jeté sur la réalité on vérifie mille fois non seulement nos points de départ, mais encore les résultats et chaque étape de notre développement. Est-ce que les besoins ne dominent pas partout la production par le fait de la demande et de son orientation suivant les circonstances? Ne faut-il pas qu’à chaque instant les tranches individuelles du plan économique général soient fournies à l’agent économique ? Ne voyons-nous pas partout à l’œuvre une logique organisée en vue de certains buts précis ?

 

Sans doute notre tableau paraît au premier abord un peu étonnant. Malgré l’acuité de sa pensée et la rigueur de sa théorie, il semble étranger à la réalité par sa constance rigide, son absence de contingences, ses hommes qui restent toujours semblables à eux-mêmes, et ses quantités de biens qui se renouvellent d’une manière toujours iden­tique. Évidemment il n’est qu’un schéma. Mais un schéma que l’analyse relie à la réalité, qui puise dans la réalité ce qui fait partie du processus économique, et aban­donne seulement ce qui n’est pas force motrice, n’est pas inhérent à l’essence des cho­ses. Nous pourrions ainsi attendre qu’il reconstitue tous les traits essentiels de la vie économique et que la conception qui aboutit à la question de l’activité de l’homme dans des circonstances données embrasse la totalité des événements purement écono­mi­ques, qu’une certaine manière d’agir, dans des circonstances données, contienne tout le principe de l’explication de la vie économique.

 

Dans la suite de nos idées il n’y a pas que le fait de l’évolution économique qui manque. Nous n’avons pas rencontré tous les types d’agents économiques, que la vie quotidienne nous révèle. Nous n’avons rencontré que les travailleurs et les proprié­taires fonciers. L’absence d’entrepreneur est surtout sensible. Pour ce qui est de lui, on pourrait se consoler en pensant que nous le concevons et l’expliquons précisément comme étant un travailleur, mais il n’en va pas de même du capitaliste. Lui aussi est absent, il n’existerait pas dans une économie conforme au tableau esquissé. Nous sentons encore l’absence d’autres éléments. Tout d’abord, l’absence des revenus carac­téristiques de ces deux types d’agents économiques, c’est-à-dire l’absence du profit et de l’intérêt. L’entrepreneur serait (nous ne l’assimilons pas à un directeur d’exploita­tion) un agent ne faisant ni bénéfice ni perte ; son revenu ne serait que le salaire de son travail, il couvrirait seulement ses frais ; tout au plus réaliserait-il seulement des gains accidentels. Quant à. l’intérêt du capital, nous n’avons aucune base d’explica­tion, ainsi que je me suis efforcé de le montrer. Dans tout notre tableau il n’y a pas un surplus de valeur d’où puisse découler l’intérêt, ni une fonction dont il pourrait sembler le paiement. La loi du coût règne ici strictement ; comme biens produits avec coût apparaissent seulement ici des prestations de travail et de terre. Enfin il ne peut y avoir de crises dans une économie nationale ainsi constituée. Car chaque action économique a lieu sur un fonds connu par expérience et surtout en vue de la produc­tion de chaque bien sous l’influence de la demande immédiatement présente, laquelle repose à son tour immédiatement sur des besoins et des moyens de production présents. On peut objecter que des causes externes, des «frottements », des accidents peuvent expliquer toutes ces choses ou la plupart d’entre elles : les chapitres suivants répondent dans leur ensemble à cette objection d’une manière que je crois suffisante. D’ailleurs nous reviendrons plus d’une fois encore sur cette question.

 

Je voudrais souligner une fois encore que la conception que nous appelons ici statique, ne m’appartient pas ni n’appartient en propre à mon exposé. Chaque théori­cien au contraire la reconnaît explicitement ou implicitement; chez chacun d’eux on peut séparer la description du circuit économique du problème des causes de ses modifications. Un coup d’œil cursif sur l’évolution de la théorie économique le mon­tre avec assez de netteté : J. Stuart Mill a rendu le plus grand service à la conception que nous nous efforçons d’exposer et de défendre ici en écrivant les phrases décisives suivantes [55] : « Les trois parties précédentes contiennent une vue aussi détaillée que le permet cet ouvrage, de ce… que l’on a appelé la statique de notre sujet. Nous avons embrassé le champ des faits économiques et examiné leurs liens réciproques de cause et d’effet… Nous avons ainsi obtenu une vue d’ensemble des phénomènes économi­ques considérés comme simultanés. Nous avons affirmé les principes de leur interdépendance; l’état de certains des éléments étant connu, nous devrions être capables d’en inférer… l’état actuel de la plupart des autres. Tout ceci cependant nous a seulement fourni les lois économiques d’un corps social stationnaire et immuable. Nous avons maintenant à considérer la condition économique de l’humanité comme capable de changements : nous ajoutons par là une théorie du mouvement à notre théorie de l’équilibre, la dynamique de l’économie politique à la statique. » Il est donc clair que je ne mets rien dans la théorie classique qui soit étranger à son -essence. De Mill je ne m’écarte qu’en ceci : je crois pouvoir démontrer que l’état statique ne contient pas tous les phénomènes fondamentaux de l’économie, bref que la vie d’une économie nationale stationnaire se distingue de celle d’une économie non stationnaire par son essence et ses principes fondamentaux.


[1]      SCHUMPETER, Das Wesen und der Hauptinhalt der theoretischen Nationalökonomie (L’essence et le conte-nu principal de l’économie nationale théorique). Leipzig, 1908.

[2]      Cf. VON WIESER, Der natürliche Wert (La valeur naturelle), 1897, qui, pour la première fois, expose ce point et en met l’importance en lumière.

[3]      Cf. A. MARSHALL (tant Ses Principles que sa conférence The old generation of economists and the new) chez qui cette manière de voir joue un certain rôle.

[4]      Repris une fois encore récemment dans un travail sur le problème de la valeur de la monnaie in : Schriften der Vereins für Sozialpolitik (Rapports du Congrès de 1909).

[5]      Cf. SCHUMPETER, L’essence et le contenu principal de l’économie nationale théorique, livre II.

[6]      Sur ce point cf. surtout A. SMlTH et A. MARSHALL. L’idée est presque aussi vieille que l’économie nationale et a, on le sait, un passé agité qui oblige à la manier avec prudence. Sur des idées voisines cf. FiSHER, Capital and Income (1906) et également A. WAGNER, Fondements, enfin PIGOU, Preferential and Protective Tarifs, où il est beaucoup question de l’idée du « national dividend ».

[7]      V. WIESER a exposé cette idée à propos du calcul du coût. Cf. sa Valeur naturelle.

[8]      Cf. L. WALRAS, Éléments d’économie politique pure, 4e édition, 1900.

[9]      Expression de WALRAS.

[10]    Je puis renvoyer ici à toute la bibliographie concernant la théorie de l’utilité limite. Cette indica­tion justifie la brève esquisse du texte.

[11]    Cf. déjà ses remarques préliminaires dans les Principles.

[12]    Cf. Essence et contenu principal de l’Économie nationale théorique, livre II.

[13]    Son livre paru en 1834 fut publié en 1905 par C. W. MIXTER, débaptisé et intitulé : Sociological theory of Capital. Ce nouveau titre correspond bien au dessein de l’ouvrage, tout comme les transformations entreprises par l’éditeur. Une traduction italienne de l’œuvre primitive existe dans la Biblioteca dell’Economista, t. IX. Sur RAE Cf. v. Böum-Bawerk, Histoire et critique des théories de l’intérêt du capital, 2e éd., p. 375 ; FISHER, Yale Rewiew, t. V; MIXTER, Quarterly journal of Economics, 1897 et 1902. Nous saluons là une oeuvre qui dépasse de beaucoup son époque et sort des voies habituelles de la théorie. Aussi resta-t-elle inaperçue et fallut-il la redé­couvrir de nos jours. Quelle profondeur et quelle originalité ! Et ce n’est cependant qu’un débris d’un monde d’idées de grande envergure! Ce monde est perdu pour nous et nous ne pouvons plus qu’en avoir de vagues notions. Des vues sur ce monde font le charme du livre. Des remarques accidentelles témoignent d’une grande pénétration. C’est un « pur » qui a parlé là. Les pané­gyriques de ses compatriotes actuels ne font certes que lui nuire par leur exagération tout comme la tentative manquée d’en tirer la théorie de v. BÖHM-BAWERK. Ce n’est pas ce que RAE peut nous donner aujourd’hui qui mérite une admiration endeuillée, mais la force que les débris conservés supposent, et ce qu’il aurait pu peut-être donner sous une étoile plus heureuse.

[14]    STOLZMANN lui-même ne pourrait rien reprocher à cette idée qui ne contient aucune affirma­tion. Pour son point de vue; cf. ses œuvres Die Soziale Kategorie (La catégorie sociale) (1896) ; Der Zweck in der Volkswirtschaft (Le but dans l’économie nationale) (1910).

[15]    Ces variations ont été exposées avec clarté et élégance chez CARVER, The Distribution of Wealth, 1904.

[16]    Cf. K. MENGER, Principes et v. BÖHM-BAWERK, Théorie du capital.

[17]    O. EFFERTZ l’a particulièrement souligné, Si on songe combien les classiques ont mis en évidence avec partialité le travail, quelle étroite union il y avait entre cela et beaucoup de leurs résultats, si on songe que seul à proprement parler v. BÖHM-BAWERK a, sur ce point, tiré avec méthode les dernières conséquences de la conception correcte, il faut reconnaître à O. Effertz un mérite remarquable pour avoir ainsi insisté sur cette idée.

[18]    On trouvera d’autres détails dans l’Essence et le contenu principal de l’Économie nationale théorique, liv. I et II. Naturellement cette règle n’est valable que pour un résultat donné, parlons donc de salaire réel horaire, de résultat net.

[19]    C’est à propos de ses travaux d’ « arithmétique politique » contenant en outre, on le sait, tant de déductions théoriques que Petty s’est posé ce problème.

[20]    Cf. K. MENGER, V. WIESER et V. BÖHM-BAWERK qui ont trait& les premiers ce problème avec la pleine conscience de son importance. Cf. aussi mon ouvrage Wesen et mes Remarques au sujet du Problème de l’imputation (Zeitschr. f. Volksw., Sozialpol., und Verw., 1909).

[21]    Des malentendus peuvent se produire au cas où le concept der limite serait insuffisamment compris. Sur ce point : cf. l’article d’EDGEWORTH sur la répartition dans le Quarterly Journal of Economics (1904) et surtout sa réponse aux objections de Hobson à Clark.

[22]    En nous détournant de la loi physique de la décroissance, nous nous écartons d’une manière déci­sive du système des classiques. Cf. mon article, Le Principe de la rente dans la théorie de la ré­par­tition [Das Rentenprincip in der Verteilungslehre] (Schmollers Jahrbuch, 1906 et 1907), et en outre dans le H. W. B, der Staatsw. l’article de F. X. WEISZ, Rendement décroissant (Abnehmender Ertrag).

[23]    Cf. Wesen, liv. II.

[24]    Les prestations personnelles de travail sont, pour ainsi dire, des dépenses virtuelles, comme le dit justement Seager ; cf. son introduction, p. 55. Chaque homme d’affaires, comptant correctement, compte parmi ses dépenses le revenu de sa propre terre.

[25]    Cf. chap. IV et surtout chap. V.

[26]    Ce que fit par exemple LOTZ, quoique par la suite il eut la faiblesse de s’écarter de cette notion, Manuel de la théorie de l’économie politique (1821). on en trouve des échos très nets chez Smith.

[27]    Cf. BÖHM-BAWERK qui présente cette idée dans sa Positive Theorie des Kapitalzinses (Théorie positive de l’Intérêt du capital, 4e éd., pp. 219 et 316).

[28]    Cf. Emery cité dans mon article Die neue Wirtschaftstheorie in den Vereinigten Staten [La nouvelle théorie économique aux États-Unis] (Schmollers Jahrbuch, 1910) et FISHER, Capital and Income (1906).

[29]    Pour le facteur « temps » dans la vie économique, c’est Böhm-Bawerk qui est l’autorité la plus importante; puis en deuxième ligne W. St. Jevons et John Rae. Pour une étude détaillée surtout de la Time Preference, c’est spécialement Fisher, The rate of interest, qui doit être pris en consi­dération. Cf. également l’article de Marshall qui traite du facteur temps.

[30]    Disons du reste aussitôt que ce fait même n’est ni si clair ni si simple et qu’au contraire ses bases ont besoin d’être analysées comme nous le ferons brièvement par la suite.

[31]    Je crains presque que le prof. Fisher n’ait porté un coup mortel au facteur qui est l’écoulement du temps par la nouvelle formule qu’il en a donnée (Scientia, 1911) : il l’aperçoit dans l’impatience des agents économiques. Cette formule recèle l’argument contraire, car l’impatience n’est pas un élément du processus de production.

[32]    Après la récolte les céréales sont certes meilleur marché que plus tard. Ce fait s’explique cepen­dant par les frais de conservation, par l’existence de fait de l’intérêt, et par d’autres circonstances qui ne changent rien à notre principe.

[33]    Les auteurs principaux sont SENIOR et dans l’autre camp v. BÖHM-BAWERK clans son Histoire critique des théories de l’intérêt du capital. Parmi les tout récents spécialement l’Américain Mc Vane. Cf. aussi l’art. « abstinence 1) dans le dictionnaire de Palgrave et sa bibliographie. Pour l’insou­ciance avec laquelle on en use souvent avec ce facteur, CASSEL est typique; Nature and Necessity of the rate of interest. Notre position est proche de celle de WIESER (Valeur naturelle) et de JOHN CLARK, Distribution of Wealth). Cf. aussi Essence, liv. III.

[34]    FISHER, Rate et Interest, pp. 43-51. Mais le développement de cette môme matière est vicié par l’introduction de l’escompte, qu’avec une grande insouciance l’auteur considère comme allant simplement de soi.

[35]    Clark attribue sans doute au capital le mérite de réaliser cette « synchronisation ». Nous ne le sui­vons pas ici, comme on le verra. J’y insiste : c’est d’eux-mêmes que se synchronisent dépense et résultat, sous la pression de gains et de pertes, qui accélèrent ou retardent ce mouvement.

[36]    Ceci n’est certes valable que pour les cas de libre concurrence et de monopole unilatéral au sens technique des deux mots. Mais cela suffit pour nos desseins.

[37]    Il les estimera aussi d’après leur «valeur subjective d’échange», comme on peut dire aussi ou dans une économie financière d’après leur « valeur de rendement ». Cette manière d’envisager les choses peut facilement faire croire à un cercle vicieux. En réalité il y en aurait un à vouloir expliquer la formation des prix de la prestation de travail, par exemple, sur l’estimation que fait le travailleur de son travail. Mais cela, ni nous, ni les autres théoriciens de l’utilité limite ne le faisons.

[38]    Cf. L’essence et le contenu principal de l’économie nationale théorique, livre II.

[39]    Cette phrase contient le théorème fondamental de la doctrine de la répartition.

[40]    Construction de Walras. Mais il y a bien dans son système d’équilibre un revenu qui se nomme intérêt.

[41]    C’est un des mérites du livre trop peu apprécié de S. NEWCOMB, Principles of Political Economy (1888) d’avoir nettement distingué « funds » et « flows » de biens, et d’avoir tiré les conséquences de cette distinction. Dans la littérature contemporaine, c’est Fisher qui souligne surtout ce point. Le circuit de la monnaie n’est nulle part décrit plus clairement que chez Newcomb (p. 316 et s.).

[42]    Je m’explique: par suite de la diversité de ses goûts et, de sa situation économique chaque agent éco­no­mique estime de façon différente des biens identiques par eux-mêmes que d’autres agents économiques acquièrent également par échange. En outre les agents économiques acquièrent par échange des biens différents.

[43]    Cf. L’essence et le contenu principal de l’Économie Nationale théorique, liv, II.

[44]    Le lecteur trouvera les linéaments de mes idées sur la monnaie et la valeur de la monnaie dans Das Soziale Produkt und die Rechenpfennige [Le produit social et les jetons] (Archiv für Sozialwissenschaft, t. 44, 1918). Nous employons là une idée de la monnaie d’une autre ampleur qu’ici.

[45]    Schriften des Vereins für Sozialpolitik (Rapports au Congrès de 1909). Sur ce point: cf. v. MISE, Theorie des Geldes und der Umlaufs mittel [La théorie de la monnaie et des médiums des échanges] (2e éd.) et antérieurement Weisz, Die moderne Tendenz in der Lehre von Geldwert [La tendance moderne dans la doctrine de la valeur de la monnaie] (Zeitschrift für Volkswirtschaft, Sozialpolitik und Verwaltung, 1910).

[46]    La monnaie est estimée d’après sa fonction d’échange. Celle-ci a une analogie évidente avec la fonction des moyens de production. La chose devient claire si, comme le font quelques Italiens, on conçoit la monnaie seulement comme un bien instrumental.

[47]    Pour une technique donnée du trafic et des habitudes données de paiement. Cf. sur ce point : MARSHALL, Money, Credit and Commerce ou KEYNES, Tract on monetary Reform, en outre SCHLESINGER, Theorie der Geld- und Kreditwirtschaft [Théorie de l’économie monétaire et de crédit], 1914.

[48]    Nous considérons ici pour simplifier, je le répète, une économie nationale isolée : l’introduction de relations internationales compliquerait l’exposé sans rien offrir d’essentiel. En même temps nous considérons une économie nationale où tous les agents économiques calculent parfaitement en monnaie et sont en rapport entre eux.

[49]    Cette conception se trouve déjà chez Berkeley. Elle ne s’est jamais perdue et John Stuart Mill l’a reproduite récemment. Dans la littérature allemande de nos jours elle est surtout représentée par Bendixen. Elle ne contredit ni la théorie quantitative ni la théorie du coût de production ni la « théorie de la balance ».

[50]    Cf. WIESER, loc. cit.

[51]    Cette quantité de monnaie métallique correspond dans chacune de ces économies nationales non seulement à un certain niveau de prix, mais encore à une certaine vitesse de circulation monétaire. Si tous les revenus étaient entièrement payés chaque année, une plus grande somme de monnaie serait nécessaire, ou bien il faudrait que les prix fussent tous plus bas, comme si ce paiement était hebdomadaire. Nous supposons constante la vitesse de circulation car dans le cadre de ces idées nous approuvons certainement WIESER, loc. cit. p. 522. Il dit que des modifications de cette vitesse de circulation, pas plus que la quantité des moyens de paiement à crédit, ne sont des causes indépendantes des modifications du niveau des prix car, de notre point de vue, il vaut mieux dire «dans la mesure où ils sont induits du mouvement des marchandises ». Cf. aussi AUPETIT, Théorie de la monnaie ; DEL VECCHIO, Teoria della moneta ; Giornale degli Economisti, 1909.

[52]    Cf. sur ce point entre autres : DAVENPORT, Value and Distribution, 1908.

[53]    Il y a entre elles une interdépendance générale. Cf. pour plus de détails sur ce point : l‘Essence et le contenu principal de l’économie nationale théorique, livre II.

[54]    Je sais que le seul choix d’autres expressions faciliterait l’acceptation de ma conception. Mais il me répugne de faire des concessions à des adversaires qui se cramponnent a des mots.

[55]    Principles, liv. IV, ch. I. Cependant Mill n’a pas établi une théorie de l’évolution qui explique les causes et le phénomène de l’évolution, qui offre plus d’explication que quelques observations superficielles. Cf. notre chapitre II.

Chapitre II - Le phénomène fondamental de l'évolution économique

I

Le processus social qui rationalise [1] notre vie et notre pensée, nous a sans doute conduits hors de l’observation métaphysique de l’évolution sociale, et nous a appris à voir à côté et hors d’elle la possibilité d’une observation à la fois expérimentale et scientifique; mais il a accompli si imparfaitement son oeuvre qu’il nous faut montrer de la prudence à l’égard du phénomène de l’évolution, objet de notre examen. Cette prudence doit être plus grande encore à l’égard du concept dans lequel nous compre­nons ce phénomène ; elle doit être extrême à l’égard du mot, dont nous désignons ce concept : les idées, qui lui sont associées, apparaissent, comme des feux-follets, dans toutes les directions possibles et les moins désirables. Ce préjugé métaphysique n’est pas seul de son espèce. Nous devrions parler plus exactement des idées d’origine mé­ta­physique qui, si on ne prend pas garde au danger couru, peuvent avoir une influence sur le plan expérimental et scientifique. De même, on côtoie sans y céder inévitable­ment le préjugé quand on cherche un sens objectif à l’histoire. De même aussi quand on admet le postulat de l’évolution d’un peuple, d’une communauté de culture ou même de l’humanité entière, selon une ligne dont on pourrait saisir la continuité.

 

Même un esprit aussi pondéré que Roscher a fait pareille hypothèse; la longue et brillante lignée des philosophes et des théoriciens de l’histoire, de Vico à Lamprecht, a usé et use encore de cette hypothèse pour l’introduire dans les faits. Ici prennent pla­ce également la variété des idées d’évolution, qui a son centre chez Darwin – du moins, lorsqu’on la transpose: simplement dans notre domaine – et le préjugé psycho­logique, dans la mesure où, sans se référer à un cas individuel, on voit dans un mobile et un acte de volonté plus qu’un réflexe du développement social; par là certes est facilitée notre compréhension de ces faits. Mais si l’idée d’évolution est actuellement si discréditée chez nous. si l’historien pour des raisons de principe la rejette continuel­le­ment, c’est encore pour un autre motif. A l’influence d’une mystique peu scientifi­que, qui nimbe de la façon la plus variée l’idée d’évolution, s’ajoute aussi l’influence du dilettantisme : toutes les généralisations prématurées et insuffisamment fondées, où le mot évolution joue un rôle, ont fait à beaucoup d’entre nous perdre toute pa­tience à l’égard du mot, du concept et de la chose.

 

Avant tout il nous faut oublier tout cela. Deux faits subsistent encore : en premier lieu le fait de la continuelle modification des états historiques, qui deviennent par là même dans la durée historique des « individus » historiques. Ces modifications n’ac­com­plissent pas un circuit qui se répéterait à peu près sans cesse ; elles ne sont pas non plus des oscillations pendulaires autour d’un point fixe. Ces notions nous donnent la définition de l’évolution sociale, pour peu qu’on leur adjoigne le second élément suivant : chaque état historique peut être compris d’une manière adéquate en partant de l’état précédent, et lorsque pour un cas individuel nous ne réussissons pas à l’expli­quer d’une manière satisfaisante, nous reconnaissons là la présence d’un problème irrésolu, mais non pas insoluble. Ceci est valable d’abord pour les cas isolés. C’est ainsi que nous comprenons la politique intérieure de l’Allemagne en 1919 comme une des dernières répercussions de la guerre précédente. Mais ceci a également une valeur plus générale, par exemple pour l’explication de la forme qu’a prise la vie de la « Polis » durant la Pentécontaétie [2] ou plus généralement encore, pour l’État moderne; et la valeur peut en devenir toujours plus générale, sans que l’on puisse par avance lui fixer une limite déterminée.

 

On ne saurait donc d’abord définir autrement l’évolution économique. Elle est simplement à ce point de vue l’objet de l’histoire économique, portion de l’histoire universelle; qui n’en est séparée que pour les besoins de l’exposition et qui par prin­cipe n’est pas indépendante. Cette dépendance de principe nous empêche d’affirmer également sans plus notre second élément au sujet de l’évolution économique. Car l’état économique individuel d’un peuple, quand on peut le discerner, résulte non pas simplement de l’état économique précédent, mais uniquement de l’état précédent total où se trouve ce peuple. La difficulté qui en résulte pour l’exposé et l’analyse, diminue sinon en principe, du moins en pratique grâce aux faits qui sont à la base de la conception économique de l’histoire; sans être obligé ici de prendre position pour ou contre elle, nous pouvons constater que le monde de l’activité économique a une autonomie relative, car il remplit une très grande partie de la vie d’un peuple, et une grande partie du reste reçoit de lui sa forme et ses conditions : aussi présenter une histoire économique en soi et présenter une histoire des guerres, ce sont là deux choses différentes. Une autre circonstance rend plus facile la description de chacun des domaines limités que nous pouvons distinguer dans le développement social. Les facteurs hétéronomes n’agissent en général pas sur le développement social dans chaque domaine limité, comme ferait l’éclatement d’une bombe. Ils ne peuvent agir qu’à travers les données et la conduite des hommes du domaine considéré; et même là où un événement éclate comme une bombe, – pour reprendre la comparaison, – les conséquences ne se développent que par l’intermédiaire des faits propres au domaine envisagé. L’exposé des répercussions de la Contre-Réforme sur la peinture italienne et espagnole reste toujours pour cette raison de l’histoire de l’art: de même il faut concevoir comme économique le développement économique même là où le véritable complexe causal est encore très étranger à l’économie.

 

Ce domaine limité, nous pouvons lui aussi le considérer et le traiter d’un nombre infini de manières, que l’on peut entre autres ranger d’après leur extension, ou disons immédiatement, d’après le degré de leur généralisation. De la description des terriers du couvent de Niederaltaich jusqu’à la description par Sombart de l’évolution de la vie économique de l’Europe occidentale il y a une unité logique et continue. Une descrip­tion telle que celle dont nous venons de faire mention, n’est pas seulement une théorie historique et une histoire théorique du capitalisme, c’est-à-dire une histoire rattachant les uns aux autres les éléments, les faits, par un lien causal, mais elle est à la fois l’une et l’autre pour l’économie pré-capitaliste de l’ère historique ; elle est le but le plus élevé que nous puissions ambitionner aujourd’hui. Elle est théorie et théorie de l’évo­lution économique au sens que nous donnons pour le moment à ce terme. Mais elle n’est pas théorie économique au sens où la matière du premier chapitre de ce livre est « théorie économique» et où l’on entend la théorie économique depuis Ricardo.

 

La théorie économique dans ce dernier sens joue certes un rôle dans une théorie comme celle de Sombart, mais ce rôle est tout à fait subalterne : là, en effet, où l’en­chaî­nement des faits historiques est compliqué au point de rendre nécessaires des con­cep­tions que l’on ne rencontre pas dans l’expérience quotidienne, le développe­ment de la pensée doit user d’un processus analytique. Il s’agit de faire comprendre l’évolution ou le développement historique, non pas seulement celui d’un individu, mais celui d’un groupe aussi large que possible. Il s’agit de dégager les facteurs qui caractérisent un état économique ou déterminent ses transformations : en un sens assez restreint on pourrait désigner cette tâche comme le devoir spécifique du sociologue économiste ou de l’économiste en face de l’écoulement historique, comme la théorie de l’évolu­tion : pour tout cela la théorie économique appliquée aux problèmes de valeur de prix et de monnaie ne nous fournit rien [3].

 

Ce n’est pas d’une telle théorie de l’évolution au sens propre et usuel – que nous venons de circonscrire – qu’il s’agit ici. Nous ne fournirons pas de renseignements sur les facteurs historiques de l’évolution, que ce soit des événements individuels comme l’apparition de la production d’or américaine dans l’Allemagne du XVIe siècle, ou ces circonstances plus générales, comme les modifications de la mentalité de l’homme économique, de l’étendue du monde connu, de l’organisation sociale, des constella­tions politiques, de la technique de la production, etc. ; nous ne décrirons pas non plus leur mode d’action ni dans les cas individuels, ni dans la généralité des cas [4] ; c’est une adjonction que nous songeons à faire à la théorie économique exposée au cours du premier chapitre tant en considération de ses propres fins qu’en vue de son utilisation.

 

Si mon apport devait permettre de mieux comprendre la théorie de l’évolution, dont le lecteur trouvera le meilleur exposé dans l’œuvre de Sombart ; ces deux ma­nières de voir n’en auraient pas moins leur sens et leur but particulier et se dévelop­peraient sur des plans différents.

 

NOTRE problème est le suivant. La théorie du premier chapitre décrit la vie économique sous l’aspect d’un « circuit » qui bon an mal an a essentiellement le mê­me parcours ; il est donc comparable à la circulation du sang de l’organisme animal. Voici maintenant que se modifie ce circuit sur tout son parcours et non pas seulement sur une portion; l’analogie avec la circulation du sang n’est plus valable ici. Car, quoiqu’elle se modifie elle aussi au cours de la croissance et du dépérissement de l’organisme, elle le fait d’une manière continue, c’est-à-dire par des transformations que l’on peut considérer comme plus petites que toute grandeur donnée, si petite soit-elle, et dans un cadre toujours identique. De telles modifications, la vie de l’économie en connaît aussi; mais elle en connaît aussi d’autres, qui n’apparaissent pas ainsi con­tinues, qui modifient le cadre, le parcours accoutumé même, et que la théorie du cir­cuit ne permet pas de comprendre, quoiqu’elles soient purement économiques et ne soient pas extérieures, au système : telle serait, par exemple, le remplacement des coches par les chemins de fer. C’est sur de telles modifications et leurs suites que porte notre question. Mais nous ne nous demandons pas quelles modifications de cette espèce ont fait peu à peu des économies nationales modernes ce qu’elles sont, ni quelles sont les conditions de telles modifications. Dans le cas cité, nous pourrions entre autre répondre que c’est l’augmentation de population. Mais nous nous deman­dons – et ce avec toute la généralité caractéristique des questions posées par la théorie – comment s’exécutent de telles modifications et quels phénomènes économiques elles déclanchent.

 

Nous pouvons exprimer la même chose un peu différemment La théorie exposée au. premier chapitre décrit aussi la vie économique en tant que l’économie nationale tend à un état d’équilibre. Cette tendance nous donne les moyens de déterminer les prix et les quantités des biens, et elle se présente comme une adaptation aux données existant à chaque instant. Cela, qui dépasse l’interprétation fournie par le circuit, ne veut pas dire en soi que bon an mal an il se produise essentiellement la même chose; cela veut dire seulement que nous regardons dans l’économie nationale les événe­ments individuels comme les manifestations partielles d’une tendance vers un état d’équilibre, mais non vers un équilibre constamment identique. La situation de cet état d’équilibre idéal que l’économie nationale n’atteint jamais et vers lequel toujours – inconsciemment il va de soi – elle fait effort pour atteindre, se modifie parce que les données se modifient. Et la théorie n’est Pas désarmée vis-à-vis de ces modifications des données. Elle est organisée pour en saisir les conséquences, elle a des instruments spéciaux pour cela (par exemple, la notion de quasi-rente). Si la modification se pro­duit dans des données extra-sociales – dans les conditions naturelles – ou dans des données sociales extra-économiques – parmi elles il faut ranger les suites de guerre, les modifications de la politique commerciale, sociale, économique – ou dans les goûts des consommateurs, il ne nous semble pas nécessaire en cette mesure de procé­der à une réforme fondamentale de l’appareil conceptuel de la théorie. Mais ces moyens font défaut là où la vie économique elle-même modifie ses données par à-coups; et par là cette suite d’idées arrive au même point que la précédente. La cons­truction d’un chemin de fer peut fournir ici un exemple. Les modifications continues qui avec le temps, dans une incessante adaptation, par un nombre infini de petites dé­mar­ches, peuvent faire d’une petite affaire de détail un magasin important, sont sou­mises à l’observation statique. Mais il n’en est pas de même de modifications fonda­mentales, qui se produisent uno actu ou selon un plan dans la sphère de la production au sens le plus large du mot : là, l’observation statique avec ses moyens organisés en vue de la méthode infinitésimale non seulement ne peut pas prédire avec précision les conséquences, mais encore elle ne peut expliquer ni l’avènement de telles révolutions productives ni les phénomènes concomitants; elle peut seulement examiner le nouvel état d’équi­libre, une fois ces phénomènes produits. Répétons-le

 

c’est précisément cet avènement qui est notre problème, le problème de l’évolution économique au sens très étroit et tout particulièrement formel que nous lui donnons, en faisant abstraction de tout le contenu concret de l’évolution. Si notre attitude est fondée, ce n’est pas tant que les faits nous donnent raison. Certes, surtout à l’époque capitaliste (c’est-à-dire en Angleterre depuis le milieu du XVIIIe siècle, en Allemagne depuis environ 1840) les modifications de l’économie nationale se sont produites de la sorte et non par une adaptation continue. Sans doute aussi par leur nature elles ne peuvent avoir lieu autrement. Mais si, nous écartant des voies habituelles, nous po­sons ainsi le problème, c’est avant tout parce que cette méthode nous paraît féconde [5].

 

Ainsi par évolution nous comprendrons seulement ces modifications du circuit de la vie économique, que l’économie engendre d’elle-même, modifications seulement éven­tuelles de l’économie nationale « abandonnée à elle-même » et ne recevant pas d’impulsion extérieure. S’il s’en suivait qu’il n’y a pas de telles causes de modification naissant dans le domaine économique même et que le phénomène appelé par nous en pratique évolution économique repose simplement sur le fait que les données se modifient et que l’économie s’y adapte progressivement, nous dirions alors qu’il n’y a pas d’évolution économique. Par là nous voudrions dire que l’évolution nationale n’est pas un phénomène pouvant ,être expliqué économiquement jusqu’en son essence la plus profonde, mais que l’économie, dépourvue par elle-même d’évolution, est comme entraînée par les modifications de son milieu, que les raisons et l’explication de l’évolution doivent être cherchées en dehors du groupe de faits que décrit en principe la théorie économique.

Nous ne considérerons pas ici comme un événement de l’évolution la simple croissance de l’économie qui se manifeste par l’augmentation de la population et de la richesse. Car cette croissance ne suscite aucun phénomène qualitativement nouveau, mais seulement des phénomènes d’adaptation qui sont de même espèce que, par exemple, les modifications des données naturelles. Comme nous voulons observer d’autres faits, nous compterons de telles augmentations au nombre des modifications des données [6].

Pour voir clairement ce dont il s’agit pour nous, nous nous en tiendrons pour tout le reste aux prémisses statiques et nous prendrons comme point de départ une écono­mie nationale statique. Nous supposons donc la constance de la population, de l’orga­nisation politique et sociale, et de façon générale l’absence de toutes modifi­cations sauf de celles que nous mentionnerons,

Soulignons encore maintenant un point important pour nous, quoiqu’il ne puisse apparaître que plus tard sous son véritable jour. Chaque événement dans le monde social a des répercussions dans les directions les plus différentes. Il agit sur tous les éléments de la vie sociale, sur les uns plus fortement, sur les autres plus faiblement. Une guerre, par exemple, laisse des traces dans toutes les conditions sociales et économiques. Il en est de même si nous limitons notre observation au domaine de la vie économique. La modification d’un seul prix entraîne en principe des modifications de tous les prix, même si beaucoup de ces dernières sont si peu importantes que nous ne pouvons les montrer en pratique. Et toutes ces modifications ont ensuite à leur tour les mêmes répercussions que la première qui les détermina, et finalement elles réagissent sur elle. Dans les sciences sociales nous avons toujours affaire à un tel imbroglio d’influences avec des actions réciproques et des réactions; nous pouvons facilement y perdre le fil qui mène des causes aux conséquences. Pour plus de préci­sion nous fixons maintenant une fois pour toutes ce qui suit : nous ne parlerons de cause et de conséquence que là où existe un rapport causal non réversible. Nous disons en ce sens que la valeur d’usage est la cause de la valeur d’échange des biens. Par contre nous ne parlerons Pas de cause et de conséquence là où existe entre deux groupes de faits un rapport d’interdépendance, comme par exemple entre la formation des classes et la répartition de la fortune. Quoique dans un cas concret la fortune de quelqu’un puisse entraîner son appartenance à une classe déterminée, cela ne suffit pas, d’après notre stipulation, pas plus que ne suffit le fait que pour quelqu’un dans un cas particulier une modification de la valeur d’échange d’un bien provoque une modification dans sa valeur d’usage, ce qui peut bien arriver. On voit ce que je veux dire : on ne doit désigner comme cause d’un phénomène économique que le principe d’explication, que ce facteur qui nous en fait comprendre l’essence.

C’est ainsi que nous donnerons un principe déterminé d’explication de l’évolution de l’économie.

Nous établissons en outre une distinction de principe entre l’action et la réaction d’un facteur.

Les conséquences qui résultent de son essence même, nous les appellerons « ac­tions de l’évolution ». D’autres phénomènes qui ne résultent pas directement de ce principe, mais qui prennent seulement place régulièrement dans sa suite, phénomènes que l’on peut comprendre à partir d’autres principes d’explication, quoiqu’ils doivent en dernière ligne leur existence à l’évolution, nous les appellerons « réactions de l’évolution ». Cette distinction de deux classes de phénomènes de l’évolution est, comme on le verra par la suite, d’une importance notable. On a l’habitude de consi­dérer ces phénomènes comme ayant la même importance, mais nous verrons que par leur nature ils se divisent en phénomènes primaires et secondaires, et que, ceci reconnu, on serre de plus près l’essence du phénomène de l’évolution.

Chaque fait concret d’évolution repose enfin sur les évolutions précédentes. Mais pour avoir une vue nette de la chose, nous ferons d’abord abstraction de cette cir­cons­tance et nous partirons de l’hypothèse d’un état sans évolution. Chaque fait d’évolution crée les conditions préliminaires des suivants. Cela en altère les formes, et les choses vont autrement que si chaque phase concrète d’évolution était obligée de se créer d’abord ses conditions. Mais si nous voulons atteindre l’essence de la chose, nous ne devons pas accepter dans notre explication des éléments de ce qui est à expliquer. Telle n’est d’ailleurs pas notre intention, mais, en ne le faisant pas, nous créons une contradiction apparente entre les faits et la théorie, la surmonter pourrait être pour le lecteur une difficulté capitale. De là cet avertissement général : ne pas tenir pour cause de l’évolution ce qui n’est que la suite d’une évolution présente ou précédente.

Si j’ai réussi mieux que dans la première édition à mettre en lumière l’essentiel et à mettre en garde contre les malentendus, il n’est plus nécessaire de donner des expli­cations particulières sur les mots de « statique » et de « dynamique » qui ont dans le langage moderne tant de significations. L’évolution prise en notre sens – et ce qui, dans l’évolution prise au sens usuel, est, d’une part, spécifiquement économie pure et, de l’autre, fondamentalement important du point de vue de la théorie économique – est un phénomène particulier que la pratique et la pensée savent discerner, qui ne se rencontre pas parmi les phénomènes du circuit ou de la tendance à l’équilibre, mais qui agit sur eux comme une puissance extérieure. Elle est la modification du parcours du circuit par opposition à ce mouvement ; elle est le déplacement de l’état d’équilibre par opposition au mouvement vers un état d’équilibre. Mais elle n’est pas chaque modification ou chaque déplacement analogue, mais seulement chaque déplacement ou chaque modification qui premièrement jaillit spontanément de l’évolution et qui deuxièmement est discontinu, car tous les autres déplacements et modifications sont compréhensibles sans plus et ne sont pas un problème particulier. Et, pour ce qui n’est pas déjà contenu dans le fait d’avoir reconnu la présence d’un Phénomène particulier, notre théorie est un mode d’observation spécial appliqué à ces phénomènes, leurs conséquences et leurs problèmes, une théorie des modifications ainsi délimitées du parcours du circuit, une théorie du passage de l’économie nationale du centre de gravitation donné à un autre (« dynamique ») ; elle s’oppose donc à la théorie du circuit lui-même, à la théorie de l’adaptation continuelle de l’économie à des centres changeants d’équilibre, et ipso facto aussi à la théorie des influences [7] de ce changement (« statique »).

II

Ces modifications spontanées et discontinues des parcours du circuit et ces déplacements du centre d’équilibre apparaissent dans la sphère de la vie commerciale et industrielle, et non pas dans la sphère des besoins des consommateurs en ce qui concerne les produits achevés. Là où, dans les directions des goûts de ces derniers, apparaissent des modifications spontanées et discontinues procédant par à-coups, on se trouve en présence d’une brusque modification des données, avec lesquelles l’hom­me d’affaire doit compter; il est donc possible qu’il y ait là un prétexte et une occasion pour lui d’adapter sa conduite autrement que par étape, mais il n’y a pas là encore de phénomènes de cette espèce. En soi de telles modifications constituent non pas un problème ayant besoin d’être traité d’une manière particulière, mais un cas analogue à la modification par exemple de données naturelles; aussi faisons-nous abstraction d’une spontanéité éventuelle des besoins des consommateurs et les supposons-nous dans cette mesure comme donnés. Ceci nous est rendu plus facile par le fait expé­ri­mental que cette spontanéité est généralement petite. L’observation économique part du fait fondamental, que la satisfaction des besoins est la cause de toute la production, et que c’est par là qu’il faut comprendre tout état économique donné, cependant – sans nier la relation suivante, qui simplement ne constitue pas de problème pour nous – les innovations en économie ne sont pas, en règle générale, le résultat du fait qu’appa­raissent d’abord chez les consommateurs de nouveaux besoins, dont la pression mo­difie l’orientation de l’appareil de production, mais du fait que la production pro­cède en quelque sorte à l’éducation des consommateurs, et suscite de nouveaux besoins, si bien que l’initiative est de son côté. C’est une de ces nombreuses différen­ces entre l’accomplissement du circuit selon le parcours accoutumé et la formation originelle de nouvelles données : dans le premier cas il. est licite d’opposer l’un à l’autre l’offre et la demande comme deux facteurs indépendants par principe, dans le second il ne l’est pas. D’où il résulte qu’il ne peut y avoir dans le second cas une situation d’équilibre au sens du premier cas.

 

 

Produire, c’est combiner les choses et les forces présentes dans notre domaine (cf. plus haut). Produire autre chose ou autrement, c’est combiner autrement ces forces et ces choses. Dans la mesure où l’on peut arriver à cette nouvelle combinaison en par­tant de l’ancienne avec le temps, par de petites démarches et une adaptation continue, il y a bien une modification, éventuellement une croissance, mais il n’y a ni un phéno­mène nouveau qui échapperait à notre théorie de l’équilibre, ni évolution au sens donné par nous à ce mot. Dans la mesure où cela n’est pas le cas, mais où, au con­trai­re, la nouvelle combinaison ne peut apparaître et de fait n’apparaît que d’une maniè­re discontinue, alors prennent naissance les phénomènes caractéristiques de l’évolution. Pour les besoins de l’exposition, c’est toujours à ce cas que nous songe­rons en parlant de nouvelles combinaisons de moyens de production. La forme et la matière de l’évolution au sens donné par nous à ce terme sont alors fournies par la définition suivante: exécution de nouvelles combinaisons.

 

Ce concept englobe les cinq cas suivants :

 

1° Fabrication d’un bien nouveau, c’est-à-dire encore non familier au cercle des consommateurs, ou d’une qualité nouvelle d’un bien.

 

2° Introduction d’une méthode de production nouvelle, c’est-à-dire pratiquement inconnue de la branche intéressée de l’industrie; il n’est nullement nécessaire qu’elle repose sur une découverte scientifiquement nouvelle et elle peut aussi résider dans de nouveaux procédés commerciaux pour une marchandise.

 

3° Ouverture d’un débouché nouveau, c’est-à-dire d’un marché où jusqu’à présent la branche intéressée de l’industrie du pays intéressé n’a pas encore été introduite, que ce marché ait existé avant ou non.

 

4° Conquête d’une source nouvelle de matières premières ou de produits semi-ouvrés; à nouveau, peu importe qu’il faille créer cette source ou qu’elle ait existé antérieurement, qu’on ne l’ait pas prise en considération ou qu’elle ait été tenue pour inaccessible.

 

5° Réalisation d’une nouvelle organisation, comme la création d’une situation de monopole (par exemple la trustification) ou l’apparition brusque d’un monopole.

 

Deux choses sont essentielles pour les formes visibles que revêt l’exécution de ces nouvelles combinaisons, et pour la compréhension des problèmes qui en résultent du même coup. Il peut arriver en premier lieu – sans que ce soit essentiel – que les nou­velles combinaisons soient exécutées par les mêmes personnes qui dirigent le pro­ces­sus de production ou des échanges selon les combinaisons accoutumées, que les nouvelles ont dépassées ou supplantées. Les nouvelles combinaisons ou les firmes, les centres de production qui leur donnent corps – théoriquement et aussi générale­ment en fait – ne remplacent pas brusquement les anciennes, mais s’y juxta­posent. Car l’ancienne combinaison, le plus souvent ne permettait pas de faire ce grand pas en avant. Pour nous en tenir à l’exemple choisi, ce ne furent pas en général les maîtres de poste qui établirent les chemins de fer. Non seulement cette circonstance jette un jour particulier sur la discontinuité qui caractérise notre phénomène fondamental, et crée pour ainsi dire une seconde espèce de discontinuité venant s’ajouter à la première déjà exposée, mais encore elle commande tout le cours des phénomènes concomitants. En particulier dans une économie à concurrence, où les combinaisons nouvelles sont réali­sées en ruinant les anciennes par la  concurrence, on explique par là le processus spécial et un peu négligé d’une part de l’ascension sociale, d’autre part du déclasse­ment social, ainsi que toute une série de phénomènes isolés, dont beaucoup intéres­sent en particulier le cycle des conjonctures et le mécanisme de la formation de la fortune. Même dans l’économie fermée, par exemple dans l’économie d’une commu­nauté socialiste, les combinaisons nouvelles se juxtaposeraient souvent d’abord aux  anciennes. Mais dans ce cas les conséquences économiques de ce fait feraient partiel­le­ment défaut,  et les conséquences sociales totalement, Si la naissance de grands « Konzern » tels qu’ils existent aujourd’hui par exemple dans la grande industrie de tous les pays brise l’économie à concurrence, la même chose reste toujours nécessairement valable, et l’exécution de nouvelles combinaisons  deviendra forcément toujours davantage l’affaire d’un seul et même corps économique. Cette différence est assez importante pour servir de ligne de démarcation entre deux époques de l’histoire  sociale du capitalisme.

 

Il nous faut en second lieu considérer un autre facteur qui n’est qu’en relation partielle avec le précédent : nous ne devons jamais par principe nous représenter les nouvelles combinaisons ou leurs réalisations, comme si elles réunissaient en elles des moyens de production inutilisés. Il est possible qu’il y ait occasionnellement des masses de chômeurs : ce sera une circonstance favorable, une condition propice et même comme un motif de mise en application de combinaisons nouvelles; mais le chômage en grand n’est que la suite d’événements historiques mondiaux, comme, par exemple, la guerre mondiale, ou de l’évolution que nous examinons ici. Dans aucun des deux cas leur présence ne peut jouer un rôle dans l’explication de principe et ils ne peuvent exister dans un circuit normal et équilibré. Non seulement l’augmentation qui aurait lieu normalement chaque année serait en soi beaucoup trop petite, mais encore l’extension correspondante du circuit, extension qui, se faisant par petites  étapes, est « statique », la conditionne exactement comme les quantités de moyens de production déjà employées dans le circuit dans la période économique précédente : c’est en vue de cette espèce  de croissance qu’elle est organisée [8]. En règle générale il faut que la nou­velle combinaison prélève sur d’anciennes combinaisons les moyens de produc­tion qu’elle emploie; et pour les raisons mentionnées nous pouvons dire qu’en principe elle le fait toujours. Cela aussi, nous le verrons, provoque des conséquences  impor­tan­tes, en particulier pour le déroulement de la conjoncture, et ainsi contribue à ruiner par la concurrence de vieilles exploitations. L’exécution de nouvelles combinaisons signifie donc : emploi différent de la réserve de l’économie nationale en moyens de production; cela pourrait fournir une deuxième définition de la, forme et du contenu de l’évolution prise en notre  sens. Le rudiment de théorie purement économique de l’évolution caché dans la théorie usuelle de la formation du capital ne parle jamais que d’épargner et de travailler. En conséquence, elle ne souligne que l’investissement de la petite augmentation  annuelle qui repose sur cette épargne et ce travail : on ne dit là rien de faux, mais on se ferme des perspectives essentielles. L’augmentation de la réserve nationale en moyens de production, qui se fait lentement et continuement au cours du temps, et  l’extension du besoin sont essentielles pour l’explication du dérou­le­ment de l’histoire économique à travers les siècles, mais elles sont déficientes pour le mécanisme de l’évolution lorsqu’il joue derrière l’emploi différent des moyens présents. Si nous considérons des époques plus brèves, elles sont déficientes égale­ment pour le déroulement historique : c’est un emploi différent, et non pas l’épargne ou l’augmentation des quantités de travail disponibles, qui a modifié l’aspect de l’économie mondiale, par exemple au  cours de ces cinquante dernières années. C’est seulement un emploi différent des moyens présents qui rendirent en particulier possibles dans la mesure OÙ elles se produisirent, l’augmentation de la population et aussi des sources sur lesquelles peuvent se faire des prélèvements pour l’épargne.

 

La démarche suivante de notre développement est elle aussi tout aussi peu contestée, elle est même une vérité patente qui va de soi : pour exécuter de nouvelles combinaisons il est nécessaire de disposer de moyens de production. Il n’y a pas là de problème lorsque le circuit fait partie intégrante de notre vie; les exploitations pré­sentes qui accomplissent ce mouvement en se compénétrant ont déjà les moyens de production nécessaires, ou, comme nous l’avons exposé au premier chapitre, elles peuvent se les procurer normalement pendant leur fonctionnement avec le gain de la production précédente; il n’y a pas ici de désaccord fondamental entre les « entrées » et les « sorties » qui correspondent plutôt les unes aux autres en principe, comme toutes deux correspondent aux quantités de moyens de production offertes et aux produits demandés : une fois en marche le jeu de ce mécanisme se répète sans cesse. Le problème n’existe pas non plus dans l’économie fermée, même si de nouvelles combinaisons sont réalisées chez elle; en effet la direction centrale, par exemple un ministère socialiste de l’économie, organise l’emploi différent des moyens de produc­tion présents, tout comme elle organise leur emploi antérieur; la nouvelle disposition peut suivant les circonstances imposer aux membres de la communauté des sacrifices temporaires, des privations ou des efforts supérieurs; elle peut présumer la solution de questions plus difficiles, par exemple de celle-ci : de quelles combinaisons anciennes faut-il détacher les moyens de production nécessaires ? Mais il ne saurait être ques­tion d’une action particulière, en tout cas il ne s’agit pas d’imprimer une direction à l’économie en vue de Procurer des moyens de production qui sont déjà à disposition. Enfin le problème n’existe pas non plus pour l’exécution de nouvelles combinaisons dans une économie à concurrence, lorsque celui qui veut les exécuter, en a les moyens nécessaires ou qu’il peut les obtenir en donnant en échange d’autres moyens qu’il a. ou d’autres fractions quelconques de son avoir.

 

Ce n’est pas là le privilège inhérent à la possession sans plus d’un avoir, mais à la possession d’un avoir disponible, c’est-à-dire d’un avoir qui est utilisable ou immédia­tement pour l’exécution de nouvelles combinaisons ou pour l’obtention par voie d’échange des biens et des services nécessaires [9]. En cas contraire, c’est là la règle, comme c’est en principe le cas le plus intéressant, même le possesseur d’avoirs, quand bien même ce serait le plus grand consortium, est dans la situation d’un homme dépourvu de ressources – il y a cependant une différence de degré : sa considération et la possibilité qu’il a de donner une garantie le mettent dans une situation meilleure – s’il veut exécuter une combinaison nouvelle, qui ne peut être financée, comme une combinaison existante, par les profits qui lui arrivent déjà; il lui faut emprunter un crédit en monnaie ou en succédanés de la monnaie, et par ce crédit acheter les moyens de production nécessaires. Tenir ce crédit prêt, c’est évidemment la fonction de cette catégorie d’agents économiques que l’on appelle « capitalistes ». Il est tout aussi évident que la méthode propre à la forme « capitaliste » de l’économie consiste à con­traindre l’économie nationale à suivre de nouvelles voies, et à faire servir ses moyens à de nouvelles fins : la chose est assez importante pour servir de critérium spécifique à cette forme économique, dont la méthode s’oppose à celle de l’économie fermée ou d’une économie dirigée quelconque qui a pour principe l’exercice d’un pouvoir de commandement par un organe dirigeant.

 

Nul à mon sens ne peut contester les vérités évidentes énoncées au paragraphe précédent. Chaque traité insiste sur l’importance du crédit ; l’édifice de l’industrie mo­derne n’aurait pu être élevé sans lui, il fertilise les moyens présents, il rend jusqu’en un certain point l’individu indépendant de la propriété héréditaire, dans la vie écono­mique le talent est « monté sur des dettes et galope vers le succès » : tout cela l’ortho­doxie des théoriciens les plus conservateurs ne peut pas elle-même le contre­dire. La liaison entre le crédit et l’exécution du produit nouveau que nous constatons ici pour la première fois et que nous formulerons plus tard avec plus de précision, ne peut pas davantage nous surprendre en cette mesure : il est aussi clair pour la pensée que pour l’histoire qu’il faut avant tout du crédit pour celle exécution et que partant de là ce crédit a pénétré dans les gestions d’exploitations « en cours » ; d’un côté il était néces­saire à leur constitution ; d’un autre côté son mécanisme une fois présent pour des raisons patentes [10] s’est imposé également aux anciennes combinaisons. La chose est claire pour la pensée : si ce n’était évident, le premier chapitre nous aurait appris que contracter un crédit n’est pas un élément nécessaire de la marche normale de l’écono­mie dans sa voie accou­tumée, élément sans lequel nous ne pourrions compren­dre les phénomènes essentiels de cette marche; pour l’exécution de nouvelles combinaisons au contraire, les financer est, en tant qu’action particulière, nécessaire en principe pour la pratique et pour leur représentation dans la pensée. La chose est claire pour l’histoire : le bailleur d’argent industriel et l’emprunteur industriel ne sont pas des ty­pes des « premiers temps ». Le bailleur de l’époque précapitaliste prêtait l’argent pour d’autres fins que pour des affai­res ; celui de l’époque capitaliste naissante pour d’au­tres fins que pour la satisfaction des besoins de l’exploitation en cours. Et nous con­nais­­sons tous le type d’industriels qui voyaient dans l’emprunt une capitis demunitio et qui ignoraient la banque et la lettre de change. Le système capitaliste du crédit est né du financement de nouvelles combinaisons. Il s’est développé parallèlement avec lui. Et ce chez tous les peuples, quoique pour chacun d’eux d’une manière particulière; la naissance des banques moyennes et des grandes banques en Allemagne est parti­culièrement caractéristique ; c’est seulement en relation avec ce fait que le capitalisme est passé à la chasse aux dépôts, et ce n’est qu’en relation avec ce dernier fait qu’à son tour il est passé à la pratique des crédits de circulation concédés même à des exploi­tations acclimatées. Enfin le fait de parler d’emprunt en moyens monétaires ou en succédanés de la monnaie ne peut être une pierre d’achoppement. Nous ne prétendons pas que l’on peut produire avec des pièces de monnaie, des billets ou des créances; et nous ne nions pas que pour cela il faut plutôt des prestations de travail, des matières premières et auxiliaires, des instruments, etc. Nous parlons également du fait de disposer de moyens de production.

 

Cependant il y a là un point qu’il nous faut signaler dès maintenant. La théorie traditionnelle voit un problème dans la présence de ces moyens de production, et des groupes d’idées se forment autour de ce problème, qui sont particulièrement impor­tants pour la théorie de l’intérêt. Notre conception ne connaît pas ce problème; autre­ment dit, il nous semble un faux problème. Il n’existe pas dans le circuit, car les pha­ses ne s’en déroulent que sur la base des quantités déjà présentes des moyens de pro­duc­tion; on ne peut en expliquer la naissance en partant de lui. – Il n’existe pas pour J’exécution de nouvelles combinaisons [11], car elles empruntent au circuit les moyens de production dont elles ont besoin : qu’elles trouvent déjà ces moyens dans le circuit et tels qu’elles en ont besoin – ce sont alors avant tout les moyens « primi­tifs », surtout le travail manuel non qualifié – ou qu’il les leur faille fabriquer ou faire fabriquer, comme beaucoup des moyens de production produits, peu importe. Nous saisissons ce fait et nous éliminons ce faux-problème avec les procédés logiques suivants : « le prélèvement de moyens de production » et l’ « emploi-différent de moyens de pro­duction ». A la place de ce problème en surgit un autre : il s’agit de dé­ta­cher du circuit les moyens de production qui sont présents en tout cas, et ne constituent pas de problème, et de les attribuer à une nouvelle combinaison. On le fait par le crédit en monnaie : grâce à lui, celui qui veut exécuter de nouvelles combinaisons, renchérit sur les producteurs du circuit qui participent au marché des moyens de production et leur arrache les quantités de moyens de production qui lui sont nécessaires. C’est là un fait qui dépend de la monnaie et du crédit et trouve son sens et sa fin dans le déclanchement d’un mouvement de biens; on ne pourrait pas le décrire aussi claire­ment, sans en laisser échapper l’essentiel, en usant d’expressions qui se rapportent aux biens. C’est de ces phénomènes monétaires que dépend précisément l’explication – autant qu’on ne peut donner une explication autrement – de phénomènes essentiels de l’économie nationale moderne par opposi­tion avec d’autres « styles de l’économie ».

 

Faisons un dernier pas, dans cette direction – d’où viennent les gommes employées à l’achat des moyens de production nécessaires pour les nouvelles combinaisons, si, en principe, l’agent économique intéressé ne les possède pas déjà par hasard ? La réponse conventionnelle est simple : de l’accroissement annuel du fond d’épargne de l’économie nationale et en plus des parties de ce fond qui deviennent libres chaque année. Or, avant la guerre, la première grandeur était très considérable : on pouvait l’es­ti­mer à un cinquième de la somme des revenus privés dans les États cultivés européens et américains. Quant à la dernière grandeur, la statistique ne peut la saisir dans sa totalité. Mais elle n’inflige pas non plus un démenti d’ordre quantitatif à cette réponse. On ne dispose pas pour l’instant d’un chiffre propre à caractériser l’ampleur de toutes les opérations commerciales qui révèlent ou favorisent l’exécution de nouvelles combinaisons. Nous n’avons pas le droit de prendre cette somme d’épargnes comme point de départ : car son montant s’explique seulement par les résultats dans l’économie privée d’une évolution déjà en cours. La partie de beaucoup la plus grande de ce montant ne découle pas d’une activité d’épargne au sens propre du mot, c’est-à-dire de la non-consommation de recettes, qui, comme fond de consommation annuel­le­ment disponible, sont avant tout prises en considération; elle consiste au contraire en réserves, en ces résultats de l’exécution de nouvelles combinaisons où nous reconnaîtrons plus tard l’essence du profit. Le reste – dans l’Allemagne d’avant-guerre peut-être deux à trois milliards – est en disproportion flagrante avec le besoin de crédit des choses nouvelles qui au total font défaut. Pour ne pas troubler les idées, il nous faut nous limiter à cela et faire abstraction de l’auto-financement, une des caracté­ristiques les plus importantes d’une évolution couronnée de succès. Dans le circuit, d’une part, il n’y aurait aucune source si abondante d’épargne, de l’autre il y aurait beaucoup moins motif à épargne. Comme gros revenus, ce mouvement connaît seulement les gains éventuels de monopoles et de rentes des grandes propriétés foncières. Les seuls motifs qu’on trouverait alors résideraient dans le fait de prévoir les accidents et la vieillesse, ce qui est un mobile certes irrationnel. Le motif le plus important, la possibilité de participer aux gains de l’évolution, serait absent. Ainsi dans une telle économie nationale il ne saurait y avoir aucun de ces grands réservoirs de puissance d’achat disponible – à qui pourrait s’adresser celui qui voudrait exécuter de nouvelles combinaisons – et sa propre activité d’épargne n’y suffirait qu’excep­tionnellement. Toute la monnaie circulerait, elle serait astreinte à des parcours déterminés. Aussi dans un tel circuit serait-il en règle générale inefficace de vouloir se procurer de la monnaie en vendant une source de revenus, par exemple un bien foncier.

 

Ainsi la réponse conventionnelle à notre question peut n’être pas une absurdité patente, surtout si l’on veut comprendre dans la théorie de l’évolution les résultats de périodes économiques écoulées, comme la pratique de chaque instant les comprend sans distinction dans l’offre de la monnaie; il se peut qu’à chaque fois l’existence de ces fonds représente un élément très important en pratique de l’ensemble de l’écono­mie nationale; néanmoins ce n’est pas lui qui présente un intérêt de principe, ni à qui revient la priorité dans la construction théorique. Cette priorité revient à une autre ma­nière de se procurer de la monnaie pour cette fin, sans doute pour cette fin seulement. Le prêt à la consommation fait par des personnes privées ou par l’État, également le crédit de circulation dans un circuit, qui ne connaît pas d’évolution, seraient norma­lement réduits à ce premier prêt. Cette autre façon de se procurer de la monnaie est la création de monnaie par les banques. La forme qu’elle prend importe peu : que l’avoir du compte résultant du versement serve au client comme espèces, tandis qu’une partie du montant versé sert de base à un crédit ultérieur consenti à quelqu’un d’autre, qui utilise aussi ce crédit comme espèces, ou bien que l’on émette des billets de banque qui ne sont pas entièrement couverts par des pièces qui sortent en même temps de la circulation, ou que l’on crée des acceptations de banque qui, dans un grand trafic, peuvent effectuer des paiements comme monnaie ; il s’agit toujours là non de la trans­formation d’une puissance d’achat qui aurait déjà existé auparavant chez une person­ne, mais de la création d’une puissance d’achat nouvelle qui s’ajoute à la circu­lation existant auparavant ; c’est là une création ex nihilo même lorsque le contrat de crédit, pour l’accomplissement duquel a été créée la nouvelle puissance d’achat, s’appuie sur des sécurités réelles qui ne sont pas elles-mêmes des moyens de circula­tion. C’est là la source où l’on puise d’une manière typique pour financer l’exécution de nouvelles com­bi­naisons, et où il faudrait presque exclusivement puiser, si les résultats précé­dents de l’évolution n’étaient pas de fait présents à tout moment.

 

Ces moyens de paiement à crédit, c’est-à-dire ces moyens de paiement créés en vue de donner du crédit et dans l’acte du crédit, servent dans le trafic tout à fait comme des espèces, partie immédiatement, partie parce que pour de petits paiements ou pour des paiements à effectuer à des personnes étrangères au trafic des banques – chez nous surtout les salariés – ils peuvent être transformés sans difficultés en espèces. Aidé par eux, celui qui veut exécuter de nouvelles combinaisons peut comme avec des espèces accéder aux moyens de-production et, le cas échéant, faciliter à ceux à qui il achète des prestations productives, l’accès immédiat aux marchés des biens de consommation. Nulle part dans ces relations il n’y a octroi de crédit en ce sens que quelqu’un devrait attendre l’équivalent de sa prestation en biens et se contenter d’une créance, ni en ce sens que quelqu’un, ayant par là une fonction spéciale à remplir, aurait à préparer des moyens d’entretien pour des travailleurs ou des propriétaires fonciers ou des. moyens de production produits qui seraient tous payés seulement sur le résultat définitif de la production. Du point de vue der l’économie nationale il y a certes une différence essentielle entre ces moyens de paiement, quand ils sont créés pour de nouvelles. fins, et la monnaie ou tous autres moyens de paiement du circuit.. On peut aussi concevoir ces derniers d’une part comme un certificat qui porte sur la production exécutée et sur l’augmentation du produit social qui en résulte, d’autre part comme une espèce de bon sur des parts de ce produit social. Ce caractère manque aux premiers. Eux aussi sont certes des bons pour lesquels on peut se procurer immédiate­ment des biens de consommation. Mais ils ne sont pas des certificats portant sur une production antérieure. Cette condition, attachée d’habitude à l’accès au réservoir des biens de consommation, n’est naturelle­ment pas encore remplie ici. Elle ne l’est qu’après l’heureuse exécution des combinai­sons nouvelles considérées. De là cepen­dant une influence particulière de cet octroi de crédit sur le niveau des prix.

 

Le banquier n’est donc pas surtout un intermédiaire dont la marchandise serait la « puissance d’achat » ; il est d’abord le producteur de cette marchandise. Mais comme aujourd’hui toutes les réserves et tous les fonds d’épargne affluent normalement chez lui, et que l’offre totale en puissance d’achat disponible soit présente, soit à créer est concentrée chez lui, il a pour ainsi dire remplacé et interdit le capitaliste privé, il est devenu lui-même le capitaliste. Il a une position intermédiaire entre ceux qui veulent exécuter de nouvelles combinaisons et les possesseurs de moyens de production. Il est dans sa substance même un phénomène de l’évolution, mais là seulement où aucune puissance de commandement ne dirige le processus social de l’économie. Il rend possible l’exécution de nouvelles combinaisons, il établit pour ainsi dire au nom de l’économie nationale les pleins pouvoirs pour leur exécution. Il est l’éphore de l’économie d’échange.

III

Nous arrivons au troisième facteur de notre analyse; les deux autres en sont l’objet et le moyen : le premier, c’est l’exécution de nouvelles combinaisons, le second, sui­vant la forme sociale, le pouvoir de commandement ou le crédit ; quoique tous trois constituent une trinité, ce dernier facteur peut être désigné comme le phénomène fon­da­mental de l’évolution économique; il appartient à l’essence de la fonction d’entre­pre­neur et de la conduite des agents économiques qui sont les représentants de cette fonction. Nous appelons « entreprise » l’exécution de nouvelles combinaisons et éga­le­ment ses réalisations dans des exploitations, etc. et « entrepreneurs », les agents économiques dont la fonction est d’exécuter de nouvelles combinaisons et qui en sont l’élément actif. Ces concepts sont à la fois plus vastes et plus étroits que les concepts habituels  [12]. Plus vastes, car nous appelons entrepreneurs non seulement les agents économiques « indépendants » de l’économie d’échange, que l’on a l’habitude d’appe­ler ainsi, mais encore tous ceux qui de fait remplissent la fonction constitutive de ce concept, même si, comme cela arrive toujours plus souvent de nos jours, ils sont les employés « dépendants » d’une société par actions ou d’une firme privée tels les directeurs, les membres de comité directeur, ou même si leur puissance effective ou leur situation juridique repose sur des bases étrangères au point de vue de la pensée abstraite à la fonction d’entrepreneur : la possession d’actions constitue souvent, mais pas régulièrement, une pareille base, surtout dans les cas où une firme existante a été transformée en société par actions pour se procurer plus avantageusement des capi­taux ou pour le partage d’une succession, la personne qui la dirigeait auparavant en conservant la direction à l’avenir.

 

Sont aussi entrepreneurs à nos yeux ceux qui n’ont aucune relation durable avec une exploitation individuelle et n’entrent en action que pour donner de nouvelles formes à des exploitations, tels pas mal de « financiers », de « fondateurs », de spé­cialistes du droit financier ou de techniciens : dans ce cas, nous le verrons mieux par la suite, le service spécialement juridique, technique ou financier ne constitue pas l’essence de la chose et il est, par principe, accidentel. Nous parlons en second lieu d’entrepreneurs non seulement pour les époques historiques, où ont existé des entrepreneurs en tant que phénomène social spécial, mais encore nous attachons ce concept et ce nom à la fonction et à tous les individus qui la remplissent de fait dans une forme sociale quelconque, même s’ils sont les organes d’une communauté socia­liste, les suzerains d’un bien féodal ou les chefs d’une tribu primitive. Les concepts dont nous parlons sont plus étroits que les concepts habituels car ils n’englobent pas, comme c’est l’usage, tous les agents économiques indépendants, travaillant pour leur propre compte. La propriété d’une exploitation – ou en général une « fortune » quel­conque – n’est pas pour nous un signe essentiel; mais, même abstraction faite de cela, l’indépendance comprise en ce sens n’implique pas par elle-même la réalisation de la fonction constitutive visée par notre concept. Non seulement des paysans, des ma­nœu­vres, des personnes de profession libérale – que l’on l’y inclut Parfois – mais aussi des « fabricants », des « industriels » ou des « commerçants » – que l’on y inclut toujours – ne sont pas nécessairement des « entrepreneurs ».

 

Quoi qu’il en soit, je prétends que la définition proposée met en lumière l’essence de son objet que n’éclaircit pas une analyse insuffisante; la théorie traditionnelle a aussi en vue ce phénomène et notre définition ne fait que la préciser. Il y a accord entre notre conception et la conception habituelle sur le point fondamental de la distinction entre « entrepreneurs » et « capitalistes » : peu importe que l’on voit dans ces derniers les possesseurs de monnaie, de créances ou de biens positifs quel­conques. Cette distinction est aujourd’hui et depuis assez longtemps dans le domaine publie, exception faite de quelques cas de récidive. Par là est liquidée la question de savoir si l’actionnaire ordinaire est comme tel « entrepreneur » ; la conception de l’entrepreneur comme celui qui supporte les risques, est incompatible avec nos idées [13]. A plus caractériser le type de l’entrepreneur, comme on le fait d’habitude par des expressions telles que initiative, autorité, prévision, etc., c’est marquer tout à fait notre ligne de pensée. Car pour de telles qualités il y a peu de champs d’action dans l’automatisme d’un circuit équilibré ; si l’on avait minutieusement distingué ce circuit du cas où il y a modification de son parcours, on aurait de soi-même transporté la fonction de l’entrepreneur dans ce fait à qui on recourt pour le caractériser et on l’aurait maintenue libre de tous ces facteurs accessoires propres au seul dirigeant de la production dans le circuit. Enfin il y a des définitions que nous pourrions purement et simplement accepter. Telle est avant tout celle bien connue qui remonte à J. B. Say : la fonction de l’entrepreneur est de combiner, de rassembler les facteurs de produc­tion. Même dans un circuit il faut faire ce travail tous les ans, il faut régler la, combinaison conformément aux habitudes. On se trouve en présence d’un service d’une espèce particulière – et pas simplement d’un travail quelconque d’administration – quand pour la première fois une combinaison nouvelle est exécutée. Alors il y a entreprise au sens donné par nous à ce terme et la définition de Say coïncide avec la nôtre. Mataja (dans Profit, 1884) donnait la définition suivante : est entrepreneur celui à qui échoit le profit ; pour ramener cette nouvelle formule à la nôtre, il suffit d’y ajouter le résultat du premier chapitre, à savoir que dans le circuit il n’y a pas de profit [14]. Ce résultat n’est pas étranger à la théorie, comme le montre la construction mentionnée plus haut de l’entrepreneur qui ne fait ni bénéfice ni perte : élaborée en toute rigueur par Walras, elle appartient à toute son école et à beaucoup d’auteurs en dehors de celle-ci : l’entrepreneur a tendance dans le circuit à ne faire ni profit ni perte, c’est-à-dire qu’il n’a pas de fonction de nature particulière et n’existe pas comme tel : aussi n’appliquons-nous pas ce mot à ce directeur d’exploitation.

 

C’est un préjugé de croire que la connaissance du devenir historique d’une insti­tu­tion ou d’un type nous fournit immédiatement son essence sociologique ou écono­mi­que; elle est souvent une base de notre compréhension, parfois sa seule base possible; elle peut nous mener à cette compréhension et à une formule théorique, mais elle ne veut pas dire sans plus que nous ayons compris. Il est encore bien plus faux de croire que les formes « primitives » d’un type en sont ipso facto les formes les plus « sim­ples » et les plus « primitives » au point qu’elles en montrent l’essence avec plus de pureté, moins de complication que les formes postérieures. Très souvent le contraire se produit, entre autres raisons parce qu’une spécialisation venant à surgir, elle peut faire saillir plus nettement des fonctions et des qualités qui, dans des états plus « primitifs », sont confondues avec d’autres et sont plus difficiles à reconnaître. Ceci vaut aussi dans notre cas. Dans l’activité universelle du chef d’une horde primitive il est difficile de séparer les éléments de l’entrepreneur des autres éléments. Pour cette raison l’économie nationale a éprouvé des difficultés à distinguer dans le fabricant d’il y a cent ans le capitaliste de l’entrepreneur ; certainement l’évolution des choses a per­mis à cette distinction de prendre corps, de même que le système du fermage en Angleterre a facilité la distinction entre agriculteur et propriétaire foncier, tandis que sur le continent cette distinction fait encore souvent défaut aujourd’hui dans l’écono­mie paysanne ou bien est négligée [15]. Mais notre cas implique encore plusieurs diffi­cul­tés analogues. En règle générale l’entrepreneur d’une époque antérieure était non seulement le capitaliste, il était – et il l’est encore le plus souvent aujourd’hui -aussi l’ingénieur de son exploitation, son directeur technique, dans la mesure où ces fonc­tions ne sont pas une seule et même chose et où, dans des cas spéciaux, on ne fait pas appel à un spécialiste de métier. Il était et il est aussi le plus souvent son propre acheteur et vendeur en chef, la tête de son bureau, le directeur de ses employés et de ses travailleurs ; parfois, bien qu’il ait en règle générale des avocats, il est son propre juriste dans les affaires courantes. C’est seulement en remplissant quelques-unes -de ces fonctions ou bien toutes qu’il arrive d’habitude à exercer sa fonction spécifique d’entrepreneur. Pourquoi? parce que l’exécution de nouvelles combinaisons ne peut pas être une profession qui caractérise son homme avec toute la clarté qu’exigeait la raison : de même prendre et exécuter des décisions stratégiques ne caractérise pas le chef d’armée, quoique ce soit cette dernière. fonction et non le fait de satisfaire à une liste d’aptitudes qui constitue ce type. Aussi la fonction essentielle de l’entrepreneur doit-elle toujours apparaître avec des activités d’espèces différentes sans que l’une quelconque soit nécessaire et paraisse absolument générale : ce qui confirme notre conception. La définition de l’entrepreneur donnée par l’école de Marshall est éga­lement, en un sens, exacte : elle assimile la fonction d’entrepreneur ait « manage­ment » au sens le plus vaste de ce terme. Nous n’acceptons pas cette définition uni­que­ment parce que ce qui nous intéresse c’est le point essentiel qui est l’occasion de phénomènes particuliers et distingue d’une manière caractéristique l’activité de l’entre­preneur des autres activités, et parce que dans cette définition ce point disparaît dans la somme des occupations administratives courantes. Nous acceptons par là seule­ment les objections qu’on pourrait élever contre toute théorie qui met en évidence un facteur qu’on ne trouve pour ainsi dire jamais isolé dans la réalité; mais nous reconnaissons aussi le fait que, puisque danse la réalité il y a toujours motif à apporter des modifications au parcours du circuit et aux combinaisons présentes, notre facteur peut être joint aux autres fonctions de la direction courante de l’exploitation, là où son essence n’est pas précisément mise en discussion; nous insistons par contre sur ce fait que ce n’est pas là un facteur parmi d’autres facteurs d’importance égale, mais que c’est là le facteur fondamental parmi ces facteurs fondamentaux qui, en principe, ne sont pas objets de problèmes.

 

Il y a cependant des types où la fonction d’entrepreneur apparaît dans une pureté somme toute suffisante : la marche des choses, les a peu à peu fait évoluer. Le « fon­dateur » n’en fait sans douter partie qu’avec des réserves. Car, abstraction faite des associations perturbatrices qui intéressent la situation morale et sociale et se ratta­chent à ce phénomène, le fondateur n’est souvent qu’un faiseur : contre provision il sert de médiateur dans une entreprise, il la groupe surtout à l’aide d’une technique financière ; il n’en est pas le créateur, la force motrice au moment de sa formation. Quoi qu’il en soit, il l’est souvent aussi ; il est alors. quelque chose comme un entre­preneur de profession. Mais le type moderne du capitaine d’industrie [16] correspond mieux à notre idée, surtout si on reconnaît la similitude d’essence d’une part avec par exemple, l’entrepreneur de commerce vénitien du XIIe siècle, ou bien aussi John Law, d’autre part avec le potentat de village qui adjoint à son économie rustique et à son commerce de bestiaux peut-être une brasserie campagnarde, une auberge et une boutique. Cependant, à nos yeux, quelqu’un n’est, en principe, entrepreneur que s’il exécute de nouvelles combinaisons – aussi perd-il ce caractère s’il continue ensuite d’exploiter selon un circuit l’entreprise créée – par conséquent il sera aussi rare de voir rester quelqu’un toujours un entrepreneur pendant les dizaines d’années où il est dans sa pleine force que de trouver un homme d’affaires qui n’aura jamais été un entre­preneur, ne serait-ce que très modestement : de même il arrive rarement qu’un chercheur aille seulement d’exploit intellectuel en exploit intellectuel, il arrive égale­ment peu souvent qu’au cours d’une vie entière de savant on ne mette sur pied quelque création propre, si petite soit-elle ; par là nous ne disons, il va de soi, rien ni contre l’utilité théorique, ni contre la spécificité de fait du facteur que nous envisageons : l’entrepreneur.

 

Être entrepreneur n’est pas une profession ni surtout, en règle générale, un état durable : aussi les entrepreneurs sont-ils bien une classe au sens d’un groupe que le chercheur constitue dans ses classifications, ils sont des agents économiques d’une espèce particulière quoiqu’elle n’appartienne pas toujours en propre aux mêmes indi­vidus, mais ils ne sont pas une classe au sens du phénomène social que l’on a en vue quand on se reporte aux expressions « formation des classes », « lutte des classes », etc. L’accomplissement de la fonction d’entrepreneur ne crée pas les éléments d’une classe pour l’entrepreneur heureux et les siens, elle peut marquer une époque de son existence, former un style de vie, un système moral et esthétique de valeurs, mais, en elle-même, elle a tout aussi peu le sens d’une position de classe qu’elle en présuppose une. Et la position qu’elle peut éventuellement permettre de con,quérir n’est pas, comme telle, une position d’entrepreneur ; celui qui y atteint a le caractère d’un pro­priétaire foncier ou d’un capitaliste, suivant qu’il en a usé avec le résultat de son succès, résultat qui relève de l’économie privée. L’hérédité du résultat et des qualités peut maintenir cette, position assez longtemps au delà des individus, elle peut aussi faciliter les choses aux descendants d’autres entreprises, mais elle ne saurait, comme intermédiaire, constituer la fonction d’entrepreneur : c’est ce que montre suffisamment l’histoire des grandes familles industrielles qui contraste avec la phraséologie de la lutte sociale [17].

 

Maintenant surgit la question décisive : pourquoi exécuter de nouvelles combi­nai­sons est-il un fait particulier et l’objet d’une « fonction » de nature spéciale ? Chaque agent économique mène son économie aussi bien qu’il le peut. Sans doute il ne satis­fait jamais idéalement à ses propres intentions, mais à la fin sous la pression d’expé­riences qui mettent un frein ou poussent de, l’avant, il adapte sa conduite aux cir­constances qui, en règle générale, ne se modifient ni brusquement ni tout d’un coup. Si une exploitation ne peut jamais en un sens quelconque être absolument par­faite, elle s’approchera cependant souvent d’une perfection relative, étant donné le milieu, les circonstances sociales, les connaissances de l’époque et l’horizon de chaque individu ou de chaque groupe adonné à ladite exploitation. Le milieu offre sans cesse de nouvelles possibilités ; de nouvelles découvertes s’ajoutent sans cesse à la réserve de connaissances de l’époque. Pourquoi l’exploitant individuel ne peut-il pas user de ces nouvelles possibilités aussi bien que des anciennes; pourquoi, de même qu’il s’y entend à tenir suivant l’état du marché plus de porcs ou plus de vaches laitières, ne peut-il pas choisir un nouvel assolement, si on lui démontre qu’il est plus avanta­geux ? Dès lors quels problèmes et phénomènes particuliers nouveaux y a-t-il que l’on ne peut rencontrer dans le circuit traditionnel ?

 

Dans le nouveau circuit accoutumé chaque agent économique est sûr de sa base, et il est porté par la conduite que tous les autres agents économiques ont adoptée en vue de ce circuit, agents auxquels il a affaire et qui, de leur côté, attendent qu’il maintienne sa conduite accoutumée; il peut donc agir promptement et rationnelle­ment ; mais il ne le peut pas faire d’emblée s’il se trouve devant une tâche inaccou­tumée. Tandis que dans les voies accoutumées l’agent économique peut se contenter de sa propre lumière et de sa propre expérience, en face de quelque chose de nouveau il a besoin d’une direction. Alors que dans le circuit connu de toutes parts il nage avec le courant, il nage contre le courant lorsqu’il veut en changer la voie. Ce qui lui était là-bas un appui, lui est ici un obstacle. Ce qui lui était une donnée familière, devient pour lui une inconnue. Là où cesse la limite de la routine, bien des gens pour cette raison ne peuvent aller plus avant et les autres ne le peuvent que dans des mesures très variables. Supposer une conduite économique qui, à l’observateur, paraît prompte et rationnelle est, en tous cas, une fiction. Mais l’expérience confirme cette conduite quand et parce que les choses ont le temps de faire pénétrer de la logique dans les hommes. Là et dans les limites où cela s’est fait, on peut tranquillement travailler avec cette fiction et élever sur elle des théories. Il n’est pas exact alors que l’habitude, la coutume ou une tournure d’esprit détournée de l’économie puissent provoquer une autre différence entre les agents économiques de classes, époques, ou cultures différentes et que, par exemple, l’ « économie de la bourse » soit inutilisable pour un paysan d’aujourd’hui ou pour un manœuvre du Moyen-Age. Bien au contraire, étant donné un degré quelconque des connaissances et une volonté économiques, le même tableau [18] s’applique dans ses traits fondamentaux à des agents économiques de cultures très différentes, et, nous pouvons admettre en fait que le paysan vend le veau qu’il a élevé avec autant de ruse que le boursier son paquet d’actions. Mais cela n’est vrai que là où des précédents sans nombre ont établi la conduite au cours de dizaines d’années, et, au cours de centaines et de milliers d’années, lui ont donné ses formes fondamentales, et ont anéanti tout ce qui n’était pas adapté. Hors du domaine où la ruse de dizaines d’années semble être la ruse de l’individu, où pour cette raison s’impose l’image de l’automate, et où tout marche relativement sans heurt, notre fiction cesse d’être voisine de la réalité [19]. La maintenir hors de ce domaine comme le fait la théorie traditionnelle, c’est replâtrer la réalité et ignorer un fait qui, contraire­ment à d’autres points sur lesquels nos hypothèses peuvent s’écarter de la réalité, a une importance et une spécificité fondamentales et est la source de l’explication de phénomènes qui n’existeraient pas sans lui.

 

Pour cette raison, en décrivant le circuit, il nous faut ranger au nombre des don­nées les combinaisons de production, comme on le fait pour les possibilités naturelles ; nous faisons abstraction des petits déplacements [20] qui sont possibles dans les formes fondamentales et que l’agent économique peut exécuter en s’adaptant sous la pression du milieu et sans quitter sensiblement la voie accoutumée. Pour cette raison l’exécu­tion de nouvelles combinaisons est une fonction particulière, un privilège de person­nes bien moins nombreuses que celles qui extérieurement en auraient la possibilité, et souvent de personnes à qui paraît manquer cette possibilité. Pour cette raison les entrepreneurs sont un type particulier d’agents [21] : c’est pourquoi aussi leur activité est un problème particulier et engendre une série de phénomènes significatifs. Pour cette raison encore, il en est de même de la situation qui scientifiquement, est caractérisée par trois couples d’oppositions qui se correspondent à savoir : premièrement, l’oppo­sition de deux événements réels : tendance à l’équilibre d’une part, modification ou chan­gement spontané des données de l’activité économique par l’économie, d’autre part ; deuxièmement, l’opposition de deux appareils théoriques : statique et dyna­mique [22] ; troisièmement l’opposition de deux types d’attitude : nous pouvons nous les représenter dans la réalité, comme deux types d’agents économiques : des exploitants purs et simples et des entrepreneurs. Pour cette raison il faut entendre la « meilleure méthode » comme étant la théorie la « plus avantageuse parmi les méthodes éprou­vées expérimentalement et habituelles », mais non comme la « meilleure des métho­des possibles à chaque fois » ; si l’on ne fait pas cette réserve, les choses ne vont plus; précisément les problèmes qui s’expliquent à partir de notre conception restent irrésolus ; pour cette raison correspond seule aux faits la conception selon laquelle les nouvelles combinaisons apparaissent en principe à côté des anciennes, et non selon laquelle les vieilles combinaisons, en se transformant, en deviennent automatique­ment de nouvelles: on peut bien faire cette supposition, comme on a logiquement le droit de faire toute supposition ; on saisit même par là beaucoup de choses avec exactitude, mais non pas celles qui expliquent le profit, l’intérêt, les crises, l’essor et la dépression dans le monde capitaliste et bien d’autres phénomènes.

 

Précisons encore la spécificité de notre conduite et de notre type, Le plus petit acte qu’accomplit quotidiennement un homme, implique un travail intellectuel quanti­tativement immense : non seulement il faudrait que chaque écolier et chaque maître de cet enfant soit un géant de l’esprit dépassant toute mesure humaine, s’il créait pour soi par un acte individuel, conscient, systématique ce qu’il sait et ce qu’il utilise ; mais il faudrait encore que chaque homme soit un géant par son intelligence pénétrante des conditions de la vie sociale et par sa volonté, pour traverser seulement sa vie quoti­dienne, s’il lui fallait chaque fois acquérir par un travail intellectuel les petits actes dont elle est faite, et leur donner une forme dans un acte créateur. Ceci ne vaut pas seulement pour la connaissance et l’activité dans les limites des fonctions générales de la vie individuelle et sociale, et pour les principes qui, relevant de la pensée, du cœur, de l’action, dominent cette activité, et sont les fruits d’efforts millénaires, Ceci vaut encore pour les produits de temps plus courts et d’une nature spéciale, qui permettent l’accomplissement des devoirs de la vie professionnelle. Précisément les choses, dont l’exécution exigerait, d’après ce qui précède, un travail d’une puissance immense, ne demandent aucun travail individuel particulier ; elles qui devraient être spécialement difficiles sont en réalité faciles ; ce qui demanderait une capacité surhumaine, est accessible sans défaillance frappante aux moins doués pourvu qu’ils aient un esprit droit. En particulier on n’a pas besoin d’une direction de chef dans ces choses quo­tidiennes au sens le plus large. Certes, dans bien des cas, une directive est nécessaire, mais elle aussi est facile et un homme normal peut apprendre sans plus cette fonction. Le plus souvent aussi une spécialisation, et une hiérarchisation dans la structure, forme de la spécialisation, sont nécessaires, mais, même au haut de la hiérarchie, un travail n’est qu’un travail quotidien comme tout autre ; il est comparable au service d’une machine présente et qui peut être utilisée ; tout le monde connaît et peut accom­plir son travail quotidien dans la forme accoutumée, et se met de soi-même à son exécution ; le « directeur » a sa routine comme tout le monde a la sienne ; et sa fonc­tion de contrôle n’est qu’un de ses travaux routiniers, elle est la correction d’aberra­tions individuelles, elle est tout aussi peu une « force motrice » qu’une loi pénale qui interdit le meurtre est la cause motrice de ce que normalement on ne commet plus de meurtre.

 

La raison en est que toute connaissance et toute manière accoutumée d’agir, une fois acquises, nous appartiennent si bien et font corps avec les autres éléments de notre personne – comme le remblai du chemin de fer avec le sol – qu’il n’est point nécessaire à chaque fois de les renouveler  et d’en reprendre conscience, au contraire elles tombent sur les couches présentes du subconscient ; normalement elles sont  apportées presque sans friction par l’hérédité, l’enseignement, l’éducation, la pression du milieu, les relations de ces facteurs entre eux important peu; ainsi toutes nos pensées, tous nos sentiments et tous nos actes, deviennent automatiques dans l’indi­vidu, le  groupe, les choses et soulagent notre vie consciente. L’épargne immense de force ainsi faite ancestralement et individuellement n’est  cependant pas assez grande pour faire de la vie quotidienne un fardeau léger ni pour empêcher que ses exigences n’épuisent l’existence moyenne, mais elle est assez grande pour rendre possible l’accomplissement des exigences imposées par la vie sociale. Ceci vaut aussi pour la vie quotidienne spéciale de l’économie. Il en résulte aussi pour la vie économique que chaque pas hors du domaine de la routine comporte des difficultés, implique un facteur nouveau et que ce facteur est inclus dans le phénomène – dont il constitue l’essence – du commandement.

 

On peut analyser la nature de ces difficultés sous trois rubriques. En premier lieu l’agent économique, hors des voies accoutumées, manque pour ses décisions des données que le plus souvent il connaît très exactement quand il reste sur les voies habituelles, et pour son activité il manque de règles. Certes ce n’est pas comme s’il faisait un saut hors du monde de l’expérience, ou même seulement hors du monde des expériences sociales ; il doit et peut prévoir et estimer toutes choses selon la base de ses expériences, et, dans bien des choses, en toute confiance ; mais d’autres choses sont nécessairement peu sûres selon ses dispositions, d’autres ne sont déterminables qu’avec une vaste marge ; quelques-unes ne peuvent être que « devinées ». Ceci vaut en particulier des données que modifie la conduite de l’agent économique et de celles qu’elle doit d’abord créer. Sans doute il agit maintenant aussi selon un plan : il y aura même dans ce dernier plus de raison consciente d’agir que dans le plan accoutumé qui, comme tel, n’a même pas besoin d’être « réfléchi» mais ce plan, il faut d’abord l’élaborer. C’est pourquoi il contient des sources d’erreurs non seulement graduelle­ment plus grandes, mais encore différentes de celles du plan accoutumé. Ce dernier a toute la réalité et les arêtes aiguës qu’ont les images de choses que nous avons vues et vécues ; le nouveau est une image d’une image. Agir d’après lui et agir d’après le plan accoutumé sont deux choses aussi différentes que construire un chemin et suivre un chemin. L’acte de construire un chemin est d’une puissance supérieure à l’acte de le suivre. De même exécuter de nouvelles combinaisons est un processus qui ne diffère pas seulement en degrés de la répétition de combinaisons accoutumées.

 

Produire plus et produire autrement apparaissent sous leur jour exact, si l’on songe que, même avec un travail préliminaire étendu, les actions et les réactions de l’entre­prise projetée ne peuvent être saisies de manière à être entièrement connues et épuisées même les saisir dans la mesure où en théorie le permettraient le milieu et la cause, si l’on disposait de moyens et d’un temps illimités, implique des exigences impossibles en pratique à remplir. Dans une situation stratégique donnée il, faut agir, même si manquent en vue de l’action les données que l’on pourrait se procurer: de même dans la vie économique il faut agir sans que l’on ait élaboré dans tous ces détails ce qui doit arriver. Ici pour le succès tout dépend du « coup d’œil », de la capacité de voir les choses d’une manière que l’expérience confirme ensuite, même si sur le moment on ne peut la justifier, même si elle ne saisit pas l’essentiel et pas du tout l’accessoire, même et surtout si on ne peut se rendre compte des principes d’après lesquels on agit. Un travail prélimi­naire et une connaissance approfondie, l’étendue de la compréhension intellectuelle, un talent d’analyse logique peuvent être suivant les circonstances, des sources d’insuccès. Plus est grande la précision avec laquelle nous apprenons à connaître le monde de la nature et de la société, plus est parfait le pouvoir que nous exerçons sur les faits, plus grandit avec le temps et la rationalisation croissante le domaine dans les limites duquel on peut supputer – et supputer vite et en toute confiance – les choses, et plus l’importance de cette tâche passe au second plan, plus l’importance du type « entrepreneur » doit nécessairement décliner, comme a déjà décliné l’importance du type « général en chef ». Néanmoins une partie de l’essence de deux types dépend d’elle.

 

Ce point concerne le problème posé à l’agent économique; le second, concerne sa conduite. Il est objectivement plus difficile de faire du nouveau que de faire ce qui est accoutumé et éprouvé et ce sont là deux choses différentes ; mais l’agent économique oppose encore une résistance à une nouveauté, il. lui opposerait même une résistance, si les difficultés objectives n’étaient pas là. L’histoire de la science confirme grande­ment le fait qu’il nous est extrêmement difficile de nous assimiler, par exem­ple, une nouvelle conception scientifique. Toujours la pensée revient dans la voit accoutumée, même si celle-ci est devenue impropre au but recherché et si la nouveauté, plus convenable au but poursuivi, n’offre pas en elle-même de difficultés particulières. L’essence et la fonction d’habitudes de pensées fixes, fonction qui accélère la vie et épargne des forces, reposent précisément sur ce qu’elles sont devenues subcon­scientes, donnent automatiquement leurs résultats, et sont à l’abri de la critique, voire de la contradiction, de faits individuels. Mais cette fonction, quand son heure a sonné, devient un sabot d’enrayage. Il en va de même dans le monde de l’activité écono­mique. Dans le tréfonds de celui qui veut faire du nouveau, se dressent les données de l’habitude ; elles témoignent contre le plan en gestation. Une dépense de volonté nouvelle et d’une autre espèce devient par là nécessaire ; elle s’ajoute à celle qui réside dans le fait qu’au milieu du travail et du souci de la vie quotidienne, il faut conquérir de haute lutte de l’espace et du temps pour la conception et l’élaboration des nouvelles combinaisons, et qu’il faut arriver à voir en elles une possibilité réelle et non pas seulement un rêve et un jeu. Cette liber-té d’esprit suppose une force qui dépasse de beaucoup les exigences de la vie quotidienne, elle est par nature quelque chose de spécifique et de rare.

 

Le troisième point est la réaction que le milieu social oppose à toute personne qui veut faire du nouveau en général ou spécialement en matière économique. Cette réac­tion s’exprime d’abord dans les obstacles juridiques ou politiques. Même abstraction faite de cela, chaque attitude non conforme d’un membre de la communauté sociale est l’objet d’une réprobation dont la mesure varie suivant que la communauté sociale y est adaptée ou non. Déjà quand on tranche par sa conduite, ses vêtements, ses habitudes de vie sur les personnes du même milieu social, et à plus forte raison dans des cas plus graves, celles-ci réagissent. Cette réaction est plus aiguë aux degrés primitifs de la culture qu’à d’autres, mais elle n’est jamais absente. Déjà le simple étonnement au sujet de l’écart dont on se rend coupable, sa simple constatation exerce une influence sur l’individu. La simple expression d’une désapprobation peut avoir des conséquences sensibles. Cela peut mener plus loin : au rejet de l’intéressé par la société, à une interdiction physique du dessein qu’il avait formé, à une attaque directe contre lui. Ni le fait qu’une différenciation progressive affaiblit cette réaction (d’autant plus que la raison principale qu’a cette réaction de s’affaiblir est l’évolution même que nos développements veulent expliquer) ni le fait que la réaction sociale agit comme une impulsion suivant les circonstances et sur certains individus ne changent rien en principe à l’importance de cette réaction. Surmonter cette résistance est toujours une tâche particulière sans équivalent dans le cours accoutumé de la vie ; cette tâche exige une conduite d’une nature particulière. Dans les matières économiques cette résistance se manifeste d’abord chez les groupes menacés par la nouveauté, puis dans la diffi­culté à trouver la coopération nécessaire de la part des gens dont on a besoin, enfin dans la difficulté à amener les consommateurs à suivre. Ces facteurs sont encore influents aujourd’hui, quoiqu’une évolution tumultueuse nous ait habitués à l’appa­rition et à l’exécution de nouveautés ; c’est dans les stades initiaux du capitalisme qu’on peut le mieux les étudier. Ils sont si évidents, que par rapport à nos fins, ce serait temps perdu que de s’y étendre davantage.

 

Il n’y a de fonction de chef que pour ces raisons – nous entendons par là une fonction de nature spéciale, par opposition à la simple position organique supérieure qu’il y aurait dans tout corps social, dans le plus petit comme dans le plus grand, et dont en règle générale la fonction de chef est concomitante. C’est pour ces raisons que l’état de choses décrit crée une frontière au delà de laquelle la majorité des gens n’accomplissent pas d’eux-mêmes promptement leurs fonctions et ont besoin de l’aide d’une minorité : car, si la vie sociale en tous ses domaines avait l’invariabilité relative, par exemple, du monde astronomique, ou, si étant variable, elle n’était pas influen­çable dans sa variabilité, ou enfin, si pouvant être dirigée par la « conduite » en soi ou dans ses répercussions, cette direction était également possible à chacun, il n’y aurait pas de fonction particulière de chef à côté des tâches objectivement déterminées du travail routinier des individus, il n’y aurait même pas besoin qu’un animal déterminé marche en tête du troupeau de cerfs.

 

Ce n’est qu’en présence de nouvelles possibilités que naît la tâche spécifique du chef, qu’apparaît le type du chef. C’est pour cette raison qu’il a été si fortement souligné chez les Normands à l’époque des invasions, et si faiblement chez les Slaves durant les siècles où ont existé une passivité constante et une sécurité relative de la vie dans la contrée marécageuse du Pripet. Nos trois points caractérisent la nature tant de la fonction de chef que de la conduite de chef, laquelle caractérise le type. Le chef en tant que tel ne « trouve » ni ne « crée » les nouvelles possibilités. Elles sont tou­jours présentes, formant un riche amas de connaissances constitué par les gens au cours de leur travail professionnel habituel, elles sont souvent aussi connues au loin, et s’il existe des écrivains, elles sont propagées par eux. Souvent des possibilités – des possibilités vitales – ne sont pas difficiles à reconnaître : par exemple, la possibilité de sauver les passagers d’un navire en flammes en adoptant une attitude convenable, ou la possibilité d’améliorer toute la situation sociale et politique de la France de Louis XVI par des « économies », ou, un peu plus tard, par de fermes conceptions constitu­tionnelles. Seulement ces possibilités sont mortes, n’existant qu’à l’état latent. La fonction de chef consiste à leur donner la vie, à les réaliser, à les exécuter. Ceci vaut dans tous les cas, au cas où la fonction de chef est éphémère – dans l’exemple du bateau en flammes – au cas où cette fonction s’in,carne en un service propre et agit seulement par l’exemple, tel le cas du chef militaire primitif, le cas surtout du chef dans les arts et les sciences, partiellement aussi le cas du chef de l’entrepreneur moderne. Ce n’est pas le service en tant que tel qui signifie « diriger en chef », mais l’action exercée par là sur autrui ; ce n’est pas le fait qu’un chef d’escadron, qui pénètre au galop dans le camp ennemi, abat un adversaire d’un coup de pointe selon les règles de l’art, qui est un exploit de chef, mais le fait qu’il entraîne en même temps ses hommes; enfin ce que nous disions plus haut, vaut de la fonction de chef dont l’action est secondée par une situation sociale et organique perfectionnée. Les caractéristiques de la fonction de chef sont : une manière spéciale de voir les choses, et ce, non pas tant grâce à l’intellect (et dans la mesure où c’est grâce à lui, non pas seulement grâce à son étendue et à son élévation, mais grâce à une étroitesse de nature spéciale) que grâce à une volonté, à la capacité de saisir des choses tout à fait précises et de les voir dans leur réalité ; la capacité d’aller seul et de l’avant, de ne pas sentir l’insécurité et la résistance comme des arguments contraires; enfin la faculté d’agir sur autrui, qu’on peut désigner par les mots d’ « autorité », de « poids » d’ « obéissance obtenue » et qu’il n’y a pas lieu d’examiner davantage ici.

 

Dans la mesure où la fonction d’entrepreneur est indiscernablement mêlée aux autres éléments d’une fonction plus générale de chef – comme chez le chef d’une horde primitive ou dans l’organisme central d’une société communiste, même si beau­coup de ses membres se spécialisent pour l’économie, et dans la mesure où la fonction de chef repose sur l’exercice d’un pouvoir général de commandement, après ce que nous avons dit, il ne nous reste plus que deux choses à indiquer – on voit maintenant pourquoi nous avons attaché tant d’importance au fait d’exécuter de nouvelles combinaisons et non au fait de les trouver ou de les inventer. La fonction d’inventeur ou de technicien en général, et celle de l’entrepreneur ne coïncident pas. L’entrepre­neur peut être aussi un inventeur et réciproquement, mais en principe ce n’est vrai qu’accidentellement. L’entrepreneur, comme tel, n’est pas le créateur spirituel des nouvelles combinaisons ; l’inventeur comme tel n’est ni entrepreneur ni chef d’une autre espèce. Leurs actes et les qualités nécessaires pour les accomplir, diffèrent com­me « conduite » et comme « type ». Point n’est pas besoin de nous justifier davantage de ne pas qualifier de « travail » l’activité de l’entrepreneur. Nous le pourrions dénom­mer ainsi ; mais ce serait un travail qui, par nature et par fonction, serait fondamen­talement différent de tout autre, même d’un travail de « direction », ne serait-il qu’ « intellectuel », et aussi du travail que fournit peut-être l’entrepreneur en dehors de ses actes d’entrepreneur.

 

Dans la mesure où la fonction d’entrepreneur appartient à l’ « homme d’affaires » privé, elle n’embrasse pas toute espèce de conduite par un chef, dont l’objet peut être la vie économique. Même le chef de travailleurs de toutes catégories, même le représentant d’intérêts – et pas seulement dans le domaine de la Politique économique – peuvent être des chefs économiques. Cette manière spéciale d’être un chef, qui est l’attribut de l’entrepreneur dans la vie économique, reçoit, tant pour la « conduite» que pour le type », « sa couleur et sa forme de conditions particulières. L’importance de l’ « autorité » n’est pas absente, il s’agit souvent de surmonter des résistances sociales, de conquérir des « relations » et de faire supporter des épreuves de poids. Mais elle est moindre : il n’est pas besoin d’une « puissance de commandement » qui s’exerce sur les moyens de production ; entraîner d’autres collègues est toujours une consé­quence importante de l’exemple donné, c’est là l’explication de phénomènes essen­tiels, mais ce n’est pas souvent nécessaire au succès individuel [23] – au contraire cela lui nuit et n’est pas souhaité par l’entrepreneur – cette capacité pour entraîner apparaît sans qu’un acte prémédité, l’ait eu pour objet. Le mélange particulier d’acuité et d’étroi­tesse du cercle visuel, la capacité d’aller tout seul ont au contraire une importance d’autant plus grande. C’est là ce qui est décisif pour le « type » de chef. Il lui manque l’éclat extérieur que reçoivent les autres façons d’être chef du fait qu’une position organique élevée est la condition de leur exercice. Il lui manque l’éclat personnel, qui existe nécessairement dans bien d’autres positions de chef, dans celles où l’on est chef dans un cercle social critique à raison de la « personnalité» ou de la valeur qu’on possède. La tâche de chef est très spéciale : celui qui peut la résoudre, n’a pas besoin d’être sous d’autres rapports ni intelligent, ni intéressant, ni cultivé, ni d’occuper en aucun sens une « situation élevée » ; il peut même sembler ridicule dans les positions sociales où son succès l’amène par la suite. Par son essence, mais aussi par son histoire (ce qui ne coïncide pas nécessairement) il est hors de son bureau typiquement un parvenu, il est sans tradition, aussi est-il souvent incertain, il s’adapte, anxieux, bref il est tout sauf un chef. Il est le révolutionnaire de l’économie – et le pionnier involontaire de la révolution sociale et politique – ses propres collègues le renient, quand ils sont d’un pas en avance sur lui, si bien qu’il n’est pas reçu parfois dans le milieu des industriels établis. Tous ces points ont des analogies avec des types de chef d’autres catégories. Mais aucune ne provoque autant de réaction, et, pour les raisons les plus diverses, tant de critique défavorable. Les différences individuelles de qualité prennent ici pour cette raison une importance sérieuse pour la destinée du « type » de chef comme pour la destinée de la forme économique à qui il impose son sceau [24].

 

Pour finir élucidons encore la conduite du « type » que revêt le chef ; tenant comp­­te du but particulier de notre explication, élucidons spécialement la conduite de l’entrepreneur privé capitaliste, de la façon où, dans la vie comme dans la science, on élucide la conduite d’hommes, en pénétrant dans les motifs [25] qui caractérisent cette conduite.

 

L’importance qu’il y a à examiner les motifs de l’ « exploitant pur et simple » est très réduite pour la théorie économique du circuit – mais non pour la théorie socio­lo­gi­que des régimes économiques, des époques économiques, des esprits « écono­miques » – car l’on peut décrire le système d’équilibre économique sans prendre en considération ces motifs [26]. Mais dans la mesure où l’on veut comprendre les évé­nements qui y sont inclus, les saisir dans leur importance vitale, la motivation n’est pas simple du tout à saisir. Le tableau d’un égoïsme individualiste, rationnel et hédo­nistique ne la saisit pas exactement. Ce qu’il faut faire couramment dans les limites d’une certaine détermination sociale étant donné une certaine structure sociale, une certaine constitution de la production, et dans un monde culturel donné, dans les limites aussi d’habitudes et de mœurs sociales déterminées, tout cela apparaît à l’agent économique sous l’angle d’une tâche largement objectivée et non comme le résultat d’un choix rationnel fait selon les principes de l’égoïsme individuel, hédonistique. Cette tâche peut être orientée hors du monde, ou sur un groupe social d’assez large envergure (pays, peuple, ville, classe), ou sur un cercle plus étroit donné par les liens du sang, ou enfin sur les groupes d’activité économique (ferme, fabrique, firme, corps de métier), mais cette tâche n’est qu’assez peu souvent et que depuis peu orientée sur la propre personne, en ce sens elle ne remonte pas plus haut que la Renaissance et dans une mesure considérable pas au delà de la révolution industrielle du XVIIIe siècle : alors au cours du processus de rationalisation la « tâche » disparaît de plus en plus dans l’intérêt hédonistique. Quoi qu’il en soit, on peut donner au motif économique dans le circuit un sens plus précis que nous ne l’avons fait dans l’intro­duction (cf. chap. I). Car c’est dans le circuit que s’exprime, vu par l’observateur, le sens fondamental de l’activité économique, lequel sens explique pourquoi il y a même des économies. L’acquisition de biens, comme matière du motif économique, signifie l’acquisition de biens pour la satisfaction de besoins. La force de ce motif varie d’une manière caractéristique avec la culture et la place sociale de l’agent, et elle est tou­jours déterminée par la société ; il ne s’agit pas simplement ici des besoins d’indi­vidus isolés, mais presque toujours de ceux d’autres personnes que l’agent doit pourvoir : ce qui signifie ou que le besoin à satisfaire n’est pas individuel ou qu’il est individuel, mais de telle nature qu’il implique le souci de satisfaire les besoins d’autrui ; si l’on tient compte de tout cela, on peut dire que les événements relatifs à l’effort vers l’équi­li­bre trouvent leur mesure et leur loi dans les satisfactions de besoins à attendre d’actes de consommation ; on peut comprendre les premiers en partant de ces satis­factions et en les interprétant [27]. Et plus on concentre son observation sur des types de cultures, où l’ensemble social se livre à l’économie en laissant les individus et les groupes s’y livrer (types de cultures où sont rompues les liens qui en d’autres régimes entourent l’individu ou des groupes partiels d’un réseau de défenses et de protection, et où finalement l’homme isolé, ayant une personnalité, créé comme individu, est complè­tement réduit à lui-même), plus on observe de tels types de cultures, plus on peut dire que ces satisfactions de besoins ont une teinte égoïste, le mot étant pris dans un sens large.

 

On ne peut rien dire d’analogue quant au type dont nous nous occupons. Sans doute ses motifs ont tout particulièrement une teinte égoïste, même dans le sens d’égoïsme renforcé, de brutalité ; il est sans tradition et sans relation ; vrai levier pour rompre toutes les liaisons, il est étranger au système des valeurs supra-individuelles tant du régime économique d’où il vient que du régime vers lequel il s’élève ; pionnier de l’homme moderne, de la forme capitaliste de la vie dirigée par l’individu, comme d’un mode prosaïque de penser, d’une philosophie utilitariste, son cerveau eut d’abord l’occasion de ramener le beafsteck et l’idéal à un dénominateur commun. Avec cela il est rationnel, au sens de conscient de la conduite à laquelle il vient de donner une forme, car il lui faut élaborer ce que les autres trouvent achevé, il est un véhicule d’une réorganisation de la vie économique dans le sens d’une adaptation aux fins de l’économie privée. Mais si, par désir de satisfaire des besoins, on n’entend pas le sens précis que nous lui avons donné, et à qui il doit la matière le rendant utilisable, la motivation de notre type sera essentiellement autre : on peut – mais en effaçant toutes les différences et en faisant une tautologie – concevoir la volonté de fuir la douleur et de rechercher le plaisir, mais cette interprétation hédonistique des actes humains est si large que toute motivation tombe sous ce schéma : son mobile économique – l’effort vers l’acquisition de biens – n’est pas ancré dans le sentiment de plaisir que déclanche la consommation des biens acquis. Si la satisfaction des besoins est la raison de l’acti­vité économique, la conduite de notre type est irrationnelle ou du moins d’un rationa­lisme d’une autre espèce.

 

Nous l’observons dans la vie quotidienne, les personnalités de chefs de l’économie nationale et en général tous ceux qui dépassent la masse dans le mécanisme de l’économie, en arrivent vite à disposer de moyens importants. Mais nous les voyons consacrer toute leur force à l’acquisition de nouvelles quantités de biens, et cela très souvent sans faire de place à une autre idée. Font-ils effort pour atteindre un nouvel équilibre économique, pensent-ils à chaque pas à de nouveaux besoins qu’il faudra satisfaire en même temps par des biens à acquérir ? Pèsent-ils à chaque pas l’intensité de certains besoins et la comparent-ils à une valeur négative qui correspond à l’aver­sion inhérente à la dépense respective d’énergie économique ? Les motifs de leur ac­tion se laissent-ils résoudre en ces deux composantes – satisfaction et souffrance à travailler – dont l’action détermine dans les grandes masses des agents économiques la quantité présente de travail ?

 

C’est un fait qu’après qu’un certain état de satisfaction est assuré à un agent économique, la valeur d’autres acquisitions de biens décline beaucoup à ses yeux. La loi de Gossen explique ce fait, et l’expérience quotidienne nous apprend qu’au delà d’une certaine grandeur de revenus, variable selon les individus, les intensités des besoins qui restent insatisfaits deviennent extraordinairement petites. A chaque degré de culture et dans chaque milieu concret il est possible de donner selon une estimation grossière la somme de revenus au delà de laquelle la valeur de l’unité de revenu s’ap­proche de zéro. Le profane n’est pas loin de répondre que plus un homme possède de moyens, plus ses besoins grandissent, plus aussi ses nouveaux besoins se font sentir avec la même énergie que les anciens. Il y a là quelque chose de vrai. La loi de Gossen vaut d’abord pour un niveau donné de besoins. Elle se déve­loppe avec l’ac­crois­­sement des moyens. Aussi l’échelle des estimations vis-à-vis de quantités crois­santes de biens ne déclinera pas si vite qu’elle le ferait si les besoins restaient lès mêmes. Mais les mouvements croissants de besoins sont d’une intensité toujours moindre : cela est suffisamment vérifié pour nos desseins par le fait qu’une somme de monnaie a pour celui dont elle est tout l’avoir une tout autre importance que pour le millionnaire qui fait dépendre d’elle la possibilité d’une dépense qui lui est au fond tout à fait indifférente. Dès lors ces chefs de l’économie nationale devraient- forcé­ment être pousses par un désir presque insatiable de jouissance et leurs besoins seraient tout particulièrement intenses, s’ils ne devaient pas s’arrêter uniquement parce que le point de saturation se trouvait pour eux au delà de toutes limites accessibles.

 

Une telle interprétation induit en erreur, si l’on songe qu’une telle conduite serait tout à fait contraire aux fins poursuivies. L’activité dépensée pour acquérir est un obstacle pour la jouissance des biens que l’on a surtout l’habitude d’acquérir au delà d’une certaine grandeur de revenu. Car à leur endroit il faut avant tout des loisirs ; leur désir de consommation devrait alors bientôt prendre une importance prépondérante. Certes, une telle conduite anti-rationnelle est, de fait, imposée dans la vie pratique à des personnes de notre type. Des hommes qui leur sont proches et aussi des gens qui ne les connaissent que de nom ont très souvent cette conception. Et, nous l’accordons encore, manquer ainsi un but ne démontre pas l’absence de motifs dirigés vers ce but. Soit une habitude, qui une fois acquise continue d’agir, même si sa raison d’être a disparu ; d’autres motifs semi-pathologiques peuvent en fournir une explication nouvelle.

Mais chez de telles personnes apparaît une remarquable indifférence, voire même une répulsion pour les jouissances inactives. Il suffit de se représenter tel ou tel de ces types généralement connus d’hommes qui ont fait une partie de l’histoire économique ou seulement le premier venu qui est entièrement absorbé par ses affaires, et immé­dia­tement on reconnaît la vérité de cette affirmation.

De tels agents économiques vivent le plus souvent dans le luxe. Mais ils le font parce qu’ils en ont les moyens ; ils n’acquièrent pas en vue de vivre dans le luxe. Il n’est pas facile de rendre tout à fait compte de ces faits : la conception et l’expérience personnelles de l’observateur joueront ici un grand rôle, et il ne faut pas s’attendre d’avance à ce que notre affirmation soit acceptée d’emblée. Mais on ne lui déniera pas tout fondement, surtout si l’on ne s’en rapporte pas à une opinion générale ancienne et à des idées préconçues, et si l’on cherche à analyser quelques cas concrets de notre type. Ce faisant, on verra bientôt que des exceptions apparentes s’expliquent sans difficulté et que les personnes qui mettent au premier plan un effort vers la jouissance et le désir d’un certain résultat « hédonistique », qui sur tout ont le désir d’une retraite une fois obtenu un certain revenu, ne doivent pas d’habitude leur position à leur propre force, mais doivent leurs succès éventuels au fait qu’une personnalité de notre type leur a préparé les voies. L’entrepreneur typique ne se demande pas si chaque effort, auquel il se soumet, lui promet un « excédent de jouissance » suffisant. Il se préoccupe peu des fruits hédonistiques de ses actes. Il crée sans répit, car il ne peut rien faire d’autre ; il ne vit pas pour jouir voluptueusement de ce qu’il a acquis. Si ce désir surgit, c’est pour lui la paralysie, et non un temps d’arrêt sur sa ligne antérieure ; c’est un messager avant coureur de la mort physique. Pour cette raison – nous avons déjà mentionné, l’autre raison qui est que, dans l’évolution comprise à notre sens la « demande » n’est pas un facteur indépendant de l’ « offre », – la conduite de notre type ne peut pas être incorporée, au même sens que la conduite de l’ « exploitant pur et simple », dans le schéma d’un état d’équilibre, ou d’une tendance vers lui ; pour cette raison encore on ne peut pas admettre que, dans cette première façon de se conduire, on tire des conséquences des données présentes de la même façon que dans la dernière, ce que l’on peut cependant prétendre en un autre sens [28].

Sous notre portrait du type de l’entrepreneur il y a l’épigraphe plus ultra. Celui qui jette un regard autour de soi dans la vie, voit surgir cette épigraphe du type ; ce ne sont pas toujours les expressions d’une heure de loisirs, teintées par des accès de philosophie. Et la motivation qui permet d’interpréter sa conduite est assez facile à concevoir.

Il y a d’abord en lui le rêve et la volonté de fonder un royaume privé, le plus sou­vent, quoique pas toujours, une dynastie aussi. Un empire, qui donne l’espace et le sentiment de la puissance, qui au fond ne saurait exister dans le monde moderne, mais qui est le succédané le meilleur de la suzeraineté absolue et dont la fascination s’exerce sur les personnes qui n’ont pas d’autre moyen d’avoir une valeur sociale. Il faudrait l’analyser avec plus de détails : cette motivation, on peut chez l’un la préciser avec les mots de « liberté » et de « piédestal de la personnalité », chez l’autre par « sphère d’influence », chez le troisième par « snobisme », mais cela n’importe pas plus ici. Ce groupe de motifs est très proche de la satisfaction de la consommation. Mais il ne coïncide pas avec elle : les besoins satisfaits ici ne sont pas ceux de l’ « ex­ploi­tant pur et simple », ce ne sont pas ceux qui donnent la raison de l’activité économique et ceux à qui seuls s’appliquent ses lois.

Puis vient la volonté du vainqueur. D’une part vouloir lutter, de l’autre vouloir remporter un succès pour le succès même. La vie économique est, en soi, matière indifférente dans les deux sens. Il aspire à la grandeur du profit comme à l’indice du succès – pas absence souvent de tout autre indice – et comme à un arc de triomphe. L’activité économique entendue comme sport, course financière, plus encore combat de boxe. Il y a là d’innombrables nuances. Et beaucoup de mobiles -comme la volonté de s’élever socialement – se confondent avec le premier point. Ce que nous avons dit suffit. Répétons-le, il s’agit d’une motivation qui présente une différence caractéristi­que avec la motivation spécifiquement économique, il s’agit d’une motivation étran­gère à la raison économique et à sa loi.

La joie enfin de créer une forme économique nouvelle est un troisième groupe de mobiles qui se rencontre aussi par ailleurs, mais qui seulement ici fournit le principe même de la conduite. Il peut n’y avoir que simple joie à agir : l’ « exploitant pur et simple » vient avec peine à bout de sa journée de travail, notre entrepreneur, lui, a un excédent de force, il peut choisir le champ économique, comme tous autres champs d’activité, il apporte des modifications à l’économie, il y fait des tentatives hasar­deuses en vue de ces modifications et précisément à raison de ces difficultés [29]. Il se peut là aussi que la joie pour lui naisse de l’œuvre, de la création nouvelle comme telle, que ce soit quelque chose d’indépendant ou que ce soit chose indiscer­nable de l’œuvre elle-même. Ici non plus on n’acquière pas des biens pour la raison et selon la loi de la raison, qui constituent le mobile économique habituel de l’acquisition des biens.

C’est seulement dans la première des trois séries de motifs que la propriété privée est un facteur essentiel de l’activité dé l’entrepreneur. Dans les deux autres cas il ne s’agit pas de cela, mais plutôt de la façon, précise et indépendante du jugement d’autrui, qui mesure dans la vie capitaliste la «victoire » et le « succès », et de la façon dont l’œuvre réjouit celui même qui lui donne forme, et dont elle se comporte à l’épreuve. Cette façon n’est pas facile à remplacer par un autre arrangement social, mais ce n’est pas un contre-sens de la rechercher. Sans doute dans une organisation sociale qui excluerait l’entrepreneur privé, il faudrait non seulement lui chercher un succédané, mais en chercher un à la fonction que remplit l’entrepreneur quand il met en réserve la majeure partie de son profit au lieu de le consommer; quoique difficile en pratique, cela serait facile en théorie d’après l’idée organisatrice. Aussi l’examen détaillé et réaliste des motifs infiniment variés que l’on peut constater dans la vie économique, l’examen aussi de leur importance concrète pour la conduite de notre type d’entrepreneur et des possibilités qu’il y aurait de les conserver suivant les circonstances, peut-être avec d’autres stimulants, tout cela est une question fondamen­tale d’une économie dirigée (Planwirtschaft) et d’un socialisme si l’un doit prendre l’un et l’autre au sérieux.


[1]      Au sens donné par Max Weber.

[2]      Période de cinquante ans environ allant grosso modo des guerres médiques à la guerre du Péloponèse; c’est l’ère la plus florissante de l’hégémonie athénienne [note du traducteur].

[3]      Cependant de tout temps les économistes avaient quelque chose à dire sur ce sujet : c’est qu’ils ne se limitaient pas a la théorie économique, mais faisaient soit de la sociologie historique et en règle générale très superficiellement, soit des hypothèses sur la conformation de l’avenir économique. Division du travail, formation de la propriété foncière privée, domination croissante de la nature, liberté économique et sécurité juridique, ce sont bien là les facteurs les plus importants de la « socio­logie économique » d’Adam Smith. Ils se rapportent, on le voit, au cadre social de l’écoule­ment économique, non pas à une spontanéité quelconque qui lui serait immanente. On peut aussi considérer ceci comme la théorie de l’évolution de Ricardo – peut-être au sens de Bûcher – mais Ricardo expose en outre la suite d’idées qui lui valut de se voir qualifier de « pessimiste » : dans son « hypothèse » il « pronostique » que l’accroisse­ment progressif du capital et de la population allant de pair avec l’épuisement pro­gressif des forces du sol (que les progrès de la production interrompront d’une ma­nière seulement temporaire) auront pour conséquence un état stationnaire, qu’il faut distinguer de l’état stationnaire, idéal momentané de la théorie moderne, qui, lui, est un état d’équilibre; une hypertrophie de la rente foncière et une hypertrophie de tous les autres reve­nus seraient alors les caractères de la situation économique. C’est là une hypothèse sur la confor­ma­tion des données, dont les conséquences sont déduites « statiquement » ; c’est quelque chose d’entièrement différent de ce que nous avons entendu plus haut par évolution économique et cela diffère beaucoup plus encore de ce que nous entendrons par là dans ce livre.

Mill développe plus soigneusement cette suite d’idées, il répartit aussi autrement les lumières et les ombres. Mais en substance, son quatrième livre : Influence of the progress of society on pro­duction and distribution offre la même matière. Son titre indique déjà combien il considère le progrès comme quelque chose d’extra-économique, d’enraciné dans les données, qui n’ « influence » que la production et la répartition. Sa façon de traiter les « arts of production » est en particulier strictement « statique » : ce progrès apparaît comme quelque chose d’autonome, qui agit sur l’éco­no­mie, et dont il faut examiner l’action. Ce faisant, on oublie l’objet de ce livre ou la pierre fonda­mentale de sa construction. J. B. CLARK, Essentials of economic theory, 1907, a pour mérite d’avoir distingué dans leurs principes et en toute connaissance la «statique » et la « dyna­mique», il voit dans les facteurs « dynamiques » une perturbation de l’équilibre statique. Nous aussi, car, de notre point de vue, c’est un devoir essentiel, d’examiner les influences de cette perturbation et le nou­vel équilibre qui s’en dégage ensuite. Mais, tandis que Clark se limite à cela et que, tout com­me Mill, il voit là précisément la matière de la dynamique, nous voulons donner d’abord une théo­rie de ces causes-là de perturbation, dans la mesure où elles sont pour nous plus que de telles causes et où des phénomènes économiques essentiels nous paraissent dépendre de leur apparition même. En particulier : deux des causes de perturbation énumérées par lui (accroissement du capi­tal et de la population) sont pour nous, comme pour lui également, de simples causes de perturba­tion, quoiqu’elles soient d’importants « facteurs de modification » pour une autre série de problè­mes, à laquelle nous venons de faire allusion dans le texte. Il en est de même pour une troisième cause (modification dans les directions des goûts des consommateurs) : nous établirons par la suite cela dans le texte. Mais les deux autres causes (modifications de la technique et de l’organisation de la production) ont besoin d’une analyse particulière; elles provoquent autre chose que des per­tur­ba­tions au sens donné à ce terme par la théorie statique, quoiqu’elles en provoquent également d’une manière accessoire. La méconnaissance de tout cela est la seule cause, très importante, de tout ce qui nous semble peu satisfaisant dans la théorie économique. De cette source peu apparente découle, nous le verrous, une nouvelle conception globale du processus économique, qui triomphe d’une série de difficultés fondamentales et justifie la façon nouvelle, dont nous posons la question dans le texte. Cette façon serait plutôt parallèle à celle de Marx: car il y a chez lui une évolution économique et non pas seulement une simple adaptation à des données qui se modifient. Mais ma construction ne coïncide qu’avec une partie de la surface de la sienne.

[4]      Aussi un des malentendus les plus fâche x que rencontre la première édition de ce livre, fut qu’on pût lui reprocher que cette théorie de l’évolution négligeait tous les facteurs historiques de modification à l’exception d’un seul, à savoir la personnalité de l’entrepreneur. Si mon exposé avait eu l’intention que suppose cette objection, il aurait été un non-sens patent. Mais il n’a absolument rien à faire avec les facteurs de modification et s’occupe de la manière dont ils s’exercent, du mécanisme de la transformation. L’ « entrepreneur » est ici non pas un facteur de transformation, mais le support du mécanisme de transformation. Non seulement je n’ai pas pris un facteur de transformation en considération, mais je n’en ai même pris aucun. Nous nous occupons encore bien moins ici des facteurs qui expliquent en particulier les modifications des constitutions, des styles, etc. économiques. Ceci est un autre problème pour lequel nous pouvons attendre des choses décisives de l’ouvrage que Spiethoff est en train de préparer; s’il y a des points où toutes ces manières de voir se rencontrent et se heurtent, c’est porter atteinte aux résultats de toutes que ne pas les distinguer les uns des autres et ne pas reconnaître à chacune le droit de se développer en toute indépendance.

[5]      Les problèmes du capital, du crédit, du profit, de l’intérêt du capital et des crises (le cas échéant du changement de conjoncture) voilà quelques-unes des matières qu’éclaire notre théorie. Mais il s’en faut que ces quelques problèmes l’épuisent. J’indique au spécialiste les difficultés qui entourent le problème du profit croissant, la question des points d’intersection de la courbe de la demande et de celle de l’offre, et le facteur temps; l’analyse de Marshall elle-même, comme l’a très justement souligné Keynes, n’en a pas triomphé. Elles aussi sont mieux éclairées dans notre théorie. On pourrait en citer beaucoup d’autres exemples.

[6]      Nous agissons ainsi parce que les modifications ne peuvent par année apparaître qu’impercepti­ble­ment et ne sont donc pas un obstacle à l’emploi de l’observation statique. Cependant leur appari­tion est de multiple manière condition de l’évolution au sens donné par nous à ce terme. Mais, si elles les rendent possibles, elles ne les créent pas cependant d’elles-mêmes.

[7]      C’est ce qui explique que les idées dont se sert la statique, puissent résoudre beaucoup de problè­mes de l’évolution au sens usuel, et qu’en outre (cf. Barone) cette analyse des conséquences de modifications quelconques soit qualifiée de « dyna­mique » bien qu’elle soit faite a l’aide de la méthode que commande l’effort vers l’équilibre, donc à l’aide de la méthode « statique ». Nous nous servirons également de déductions « statiques » pour traiter des phénomènes secondaires de l’évolution prise en notre sens.

[8]      On peut affirmer en général que la population s’étend dans l’espace exploité économiquement, plutôt que de dire que sa croissance spontanée le dilate.

[9]      Privilège que l’individu peut acquérir par l’épargne. Il faudrait insister davantage sur ce facteur dans une économie nationale du type artisanal. Les « réserves » des industriels supposent déjà l’évolution.

[10]    La raison la plus importante en est l’apparition de l’intérêt productif; nous le verrons au chapitre V.

[11]    Naturellement les moyens de production ne tombent pas du ciel : dans la mesure où ils ne sont pas donnés dans l’économie naturelle ou en dehors de l’économie, ils furent et sont créés par les vagues isolées de l’évolution et désormais sont incorporés au circuit. Mais chaque vague individuelle de l’évolution et chaque nouvelle combinaison particulière proviennent elles-mêmes, à leur tour, de la réserve en moyens de production du circuit correspondant ; c’est l’histoire de la poule et de l’œuf.

[12]    Rien ne nous est plus étranger qu’ « une interprétation du concept » linguistique; aussi ne nous arrêterons-nous pas aux significations où, par exemple « entrepreneur » doit être traduit en anglais par « contractor », ou bien où « entrepreneur » a une signification qui amènerait la plupart des indus­triels à protester si on les comprenait dans ce concept.

[13]    Deux exemples pour montrer que nous nous bornons à « nettoyer » les conceptions courantes, à les dégager de mauvaises formules. La conception de l’actionnaire que nous combattons repose seulement sur une erreur des juristes au sujet des fonctions de ce type; elle a été acceptée par beaucoup d’économistes, ainsi une fiction est devenue la base de la forme qu’a prise sa situation juridique. Au reste le fait de participer au bénéfice au lieu de toucher des intérêts ne fait pas d’un capitaliste un entrepreneur, à preuve les cas, où de simples fournisseurs de monnaie se réservent des participations au bénéfice. Parfois les banques accordent leur crédit de cette manière; au fond le foenus nauticum n’était rien d’essentiellement autre, quoique la participation y fût exprimée en pourcentages du montant du prêt. C’est toujours le capitaliste qui supporte seul le risque, quoique le capitaliste le supporte souvent en tant que capitaliste. Nous y reviendrons au chapitre IV.

[14]    Il est peu brillant de définir l’entrepreneur par le profit et non par la fonction dont l’accomplisse­ment engendre ce profit. Mais nous avons encore là-contre une autre objection : nous verrons en effet que la nécessité du marché, qui fait que le profit échoit à l’entrepreneur, n’a pas le même sens que celle qui fait que le produit limite -du travail échoit au travailleur.

[15]    Cette seule négligence explique l’attitude de certains théoriciens socialistes vis-à-vis de la proprié­té paysanne.. Car la petitesse de la propriété ne constitue de différence de principe que pour une conception de petits bourgeois, qui du reste porteraient des jugements sentimentaux de valeur; elle n’entre pas en ligne de compte pour la science, mais il n’y a pas là de différence pour la conception socialiste. La grande propriété peut être aussi objet et moyen de travail pour le propriétaire. Le critère du propriétaire et de sa famille constitué par le fait d’occuper une autre force de travail n’a d’importance économique que du point de vue d’une théorie de l’exploitation qu’il est à peine possible encore de défendre : nous faisons abstraction de ce que ce signe ne s’applique qu’à un type de propriété en règle générale irrationnellement petite.

[16]    Cf. par exemple la bonne description donnée par WIEDENFELD dans : Das Persönliche im modernen Unternehmertum (L’élément personne chez les entrepreneurs modernes). Bien que paru déjà en 1910 dans le Schmollers Jahrbuch, ce travail ne m’était pas connu lors de lapublication de la première édition de ce livre.

[17]    Sur l’essence de la fonction d’entrepreneur, cf. maintenant la formule que j’en ai donnée dans mon article « Unternehmer » dans le Handwörterbuch der Staatswissenschaften.

[18]    Naturellement le même tableau théorique, mais naturellement pas sociologique, culturel, etc.

[19]    C’est l’économie des peuples et dans la sphère de notre culture l’économie des sujets que l’évolu­tion du siècle dernier n’a pas encore entraînés dans son cours, qui montrent le mieux, combien c’est le cas. Par exemple l’économie du paysan de l’Europe centrale. Ce paysan « calcule», il ne manque pas d’ « une tournure d’esprit économique ». Cependant il ne fait pas un pas hors de la voie accou­tumée, son économie ne s’est pas modifiée du tout au cours des siècles, on ne s’est modifiée que sous l’action de la violence ou d’influences extérieures. Pourquoi ? Parce que choisir de nouvelles méthodes ne va pas de soi et n’est pas sans plus un élément conceptuel de l’activité économique rationnelle.

[20]    Petits déplacements, qui certes, avec le temps, en s’ajoutant, peuvent faire de grands déplacements. Le fait décisif est que l’exploitant ne s’écarte pas des données habituelles quand il entreprend ce déplacement. Le cas est régulier, quand il s’agit de petits déplacements; il y a exception, quand il s’agit de grands déplacements, faits d’un seul coup. C’est seulement en ce sens que nous donnons une importance à la faiblesse de ces déplacements. L’objection qu’il ne saurait y avoir de diffé­rence de principe entre de petits et grands déplacements, n’est pas convaincante. D’abord elle est fausse dans la mesure où elle repose sur la non-observation du principe de la méthode infinité­simale; l’essence de celle-ci consiste en ce que, suivant les circonstances, on peut dire du « petit » ce que l’on ne peut dire du « grand ». Mais, abstraction faite de cela, il s’agit uniquement ici de sa­voir si notre facteur apparaît ou non lors d’un changement. Le lecteur que choque l’opposition : grand-petit, peut la remplacer, s’il le veut, par l’opposition : qui s’adapte – qui est spontané. Je ne le fais pas moi-même volontiers, car cette manière de s’exprimer peut être encore plus facilement mal comprise que l’autre, et demanderait encore de plus longues explications.

[21]    On envisage ici un type de conduite et un type de personnes dans la mesure où cette conduite est si accessible aux personnes qu’elle en constitue une caractéristique saillante; elle n’est d’ailleurs accessible que dans une mesure très inégale, et pour relativement peu de personnes. On a reproché à l’exposé de la première édition d’exagérer la spécificité de cette conduite, de méconnaître qu’elle était plus ou moins propre à tout homme d’affaire ; on a reproché à la description d’un travail ultérieur Wellenbewegung des Wirtschaftslebens (Mouvements ondulatoires de la vie économique. Archiv für Sozialwissenschaft, 1914) d’introduire un type intermédiaire (des sujets économiques « semi-statiques ») ; ajoutons donc ceci ; la conduite, dont il est question, est spécifique en deux directions. D’abord dans la mesure où elle est dirigée vers quelque chose d’autre, où elle signifie l’ac­com­plissement de quelque chose d’autre que ce qui est accompli par la conduite habituelle. Sans doute, à cet égard, on peut la confondre avec cette dernière dans une unité supérieure, mais cela ne change rien au fait qu’une différence importante en théorie subsiste entre les deux « objets » et qu’un seul des objets est décrit dans la théorie habituelle. De plus la conduite dont il est ques­tion est, par elle-même, une autre manière d’agir, elle exige des qualités autres et non pas seule­ment différentes en degré – le parcours du circuit qui se réalise selon la voie normale – et cela apparaîtra encore plus nettement – c’est ce parcours qui est conforme, par sa nature, a la manière traditionnelle de voir.

Ces qualités sont sans doute réparties dans une population ethniquement homogène, comme les autres qualités le sont, par exemple les qualités corporelles; bref la courbe de leur répartition a une ordonnée très dense, de part et d’autre de laquelle on peut ordonner symétriquement les indi­vidus, qui, sous ce rapport, sont au-dessus et au-dessous de la moyenne : ainsi on a progressive­ment toujours moins d’individus à rattacher aux mesures qui s’élèvent au-dessus ou tombent au-dessous de la moyenne. De même nous pouvons admettre que tout homme bien portant peut chan­ter, s’il le veut. Peut-être une moitié des individus d’un groupe ethniquement homogène en possède-t-il la capacité dans une mesure moyenne, un quart ans une mesure progressivement tou­jours moindre, et disons un quart dans une mesure qui dépasse la moyenne; dans ce quart, à, tra­vers une série de capacités vocales toujours croissantes et un nombre toujours dégressif de person­nes possédant ces qualités, nous arrivons finalenient aux Carusos. C’est seulement dans ce dernier quart que la capacité vocale est remarquable, c’est seulement chez les artistes supérieurs qu’elle devient un signe caractéristique de la personne: nous ne parlons pas de la profession, qui exige, elle aussi, un minimum de capacité. Ainsi bien que, pour ainsi dire, tous les hommes puissent chanter, la capacité de chanter n’en est pas moins une qualité distinctive et l’attribut d’une mino­rité ; elle ne constitue pas précisément un type d’homme, parce que cette qualité, à l’opposé de celle que nous envisageons déteint relativement peu sur l’ensemble de la personnalité.

Faisons l’application de cela : un quart de la population est si pauvre de qualités, disons pour l’instant, d’initiative économique que cela se répercute dans de l’indigence de l’ensemble de la personnalité morale ; dans les moindres affaires de la vie privée ou de la vie professionnelle où ce facteur entre en ligne, le rôle joué par lui est pitoyable. Nous connaissons ce type d’hommes et nous savons que beaucoup des plus braves employés qui se distinguent par leur fidélité au devoir, leur compétence, leur exactitude appartiennent à cette catégorie.

Puis vient la « moitié » de la population, c’est-à-dire les « normaux ». Ceux-ci se révèlent mieux au contact de la réalité que, dans les voies habituellement parcourues, là il ne faut pas seulement « liquider », mais aussi «trancher » et « exécuter ». Presque tous les hommes d’affaires sont de ce nombre ; sans cela ils ne seraient jamais arrivés à leur position; la plupart représentent même une élite ayant fait ses preuves individuelles ou héréditaires. Un industriel du textile ne suit pas un chemin « nouveau» en se rendant à Liverpool pour une vente publique de laine. Mais les situations ne se ressemblent pas, et le succès de l’exploitation dépend tellement de l’habileté et de l’initiative montrées lors de l’achat de la laine que l’industrie textile n’a jusqu’à ce jour donné lieu à aucune formation de trusts comparables à celle de la grande industrie. Ce fait s’explique en partie par ce que les plus aptes n’ont pas renoncé à profiter de leur propre habileté dans l’achat de la laine.

Montant de là plus haut dans l’échelle, nous arrivons aux personnes qui, dans le quart le plus élevé de la population, forment un type, que caractérise la mesure hors pair de ces qualités dans la sphère de l’intellect et de la volonté. A l’intérieur de ce type d’hommes, il y a non seulement beaucoup de variétés (le commerçant, l’industriel, le financier), mais encore une diversité continue dans le degré d’intensité, de l’ « initiative ». Dans notre développement nous rencontrons des types d’intensité très variée. Certain peut atteindre à un degré jusqu’ici inégalé; un autre suivra là où l’a précédé seulement un premier agent économique; un troisième n’y réussit qu’avec un groupe., mais il sera là parmi les premiers. C’est ainsi que le grand chef politique, de tout temps, a constitué aussi un type, mais non pas un phénomène unique; delà une diversité continue de chefs politiques qui conduit jusqu’à la moyenne et même jusqu’aux valeurs inférieures. Cependant la « direction » poli­ti­que n’est pas une fonction spéciale, mais le chef lui, est quelque chose de particulier et de bien discernable. Ainsi, dans notre cas, on pose d’abord la question : « Où commence le type que vous affirmez ? » On déclare ensuite : « Mais ce n’est pas un type ». Cette objection n’a vraiment aucun sens.

[22]    On a reproché à la première édition de définir la « statique » tantôt comme une construction théorique, tantôt comme un tableau de la situation de fait de l’économie. Je crois que le présent exposé ne peut plus prêter à une telle hésitation, La théorie statique ne présuppose pas une écono­mie stationnaire, bien qu’elle traite aussi des répercussions qu’ont les modifications des données. Il n’y a en soi aucune connexion nécessaire entre une théorie statique et une réalité stationnaire. Cette supposition se recommande à la théorie seulement dans la mesure où l’on peut exposer de la manière la plus simple les formes fondamentales du cours économique des choses d’après une économie qui reste identique à elle-même. L’économie stationnaire est un fait incontestable pour d’innombrables milliers d’années et aussi, dans des temps historiques, en bien des lieux durant des siècles. Abstraction faite de cela, comme Sombart fut le premier à le mettre en évidence, l’éco­nomie stationnaire est réalisée en sa tendance dans chaque période de dépression. Cette première construction et ce dernier fait ne contiennent d’abord, ni l’un ni l’autre le facteur qui nous intéresse; de plus, la circonstance qui explique ce fait, à savoir la puissance de la voie donnée, fait que cette construction s ‘applique relativement très bien à une partie de la réalité et mal à une autre; aussi, dans la première édition, ai-je établi entre les deux dans mon exposé un lien qui trouve là son fondement, mais qui s’est si peu confirmé que j’ai cru devoir désormais l’exclure. Encore une chose : la théorie emploie deux manières de voir qui peuvent provoquer des difficultés. Si l’on veut montrer comment tous les éléments de l’économie nationale conditionnent réciproque­ment leur équilibre, on considère ce système d’équilibre comme n’existant pas encore et on le bâtit sous nos yeux ab ovo. Ce n’est pas à dire que l’on explique génériquement sa naissance. La pensée, qui en démonte les pièces, n’élucide que logiquement le problème de son existence et de son fonctionne­ment. Ce faisant, on suppose que les expériences et les habitudes des sujets économiques existent déjà. Mais on n’explique pas ainsi comment ces combinaisons de production se constituent. Si, de plus, on doit examiner deux états d’équilibre voisins, on compare parfois – mais pas toujours – comme dans l’economics of welfare de Pigou, la « meilleure » combinaison de production du pre­mier état avec la « meilleure » du second état. Ce qui ne veut pas dire -nécessairement, mais peut vouloir dire, que les deux combinaisons au sens actuel diffèrent non seulement par de petites variations de quantités, mais encore par leur principe technique et commercial. Nous n’examinons pas ici la -naissance de la seconde combinaison, ni tous les problèmes qui peuvent s’y rattacher; nous envisageons seulement le fonctionnement de la combinaison qui est déjà – comme toujours -réalisée. Quoique cette manière de voir soit justifiée et incontestable, elle dépasse notre problème. Si l’on prétendait du même coup qu’elle le résout, ce serait faux.

[23]    Lorsque l’entraînement coïncide avec l’avance de la concurrence. C’est là-dessus que reposent le fait fondamental de l’élimination continuelle des profits, et le fait, non moins fondamental, de dépressions. périodiques, comme nous le verrons par la suite. Mais l’entraînement n’a pas toujours ce caractère, par exemple au cas de concentration d’une industrie en trust et vis-à-vis des consommateurs.

[24]    On a dit de l’exposé de la première édition qu’il est très favorable à l’entrepreneur et qu’il exalte de façon exagérée le type de l’entrepreneur. Je proteste la contre; c’est une argumentation non scientifique ou qui correspond à un stade actuellement dépassé de la science. Ce que l’on voit dans mon exposé comme favorable à l’entrepreneur, n’est que la démonstration que l’entrepreneur a une fonction propre dans le processus social, par opposition à l’aventurier. Comme ce fait est reconnu aujourd’hui même par les socialistes sérieux, on ne peut plus discuter de la fausseté ou de l’exac­titude de notre conception : les effets oratoires et les grands mots employés ne feront pas avancer cette discussion. Ni par tendance, ni de fait, il n’y a dans notre exposé d’exaltation : les faits et les arguments cités sont compatibles avec une estimation tant favorable que défavorable de l’activité privée de l’entrepreneur et, en particulier, de l’appropriation privée du profit. Celui qui n’a rien à appor­ter comme contribution à cette explication, peut faire entendre le cliquetis de ses belles phrases. Mais il n’a pas droit qu’on le prenne en considération.

[25]    Aux objections qui, pareilles à celles mentionnées dans la note précédente, entrent en ligne de compte telle une simple épreuve de patience, il faut ajouter le reproche suivant : le développement des idées de mon livre reposerait sur une psychologie douteuse. Sans compter que la psychologie en question a seulement l’importance d’une illustration et qu’il s’agit ici d’autre chose, à savoir de faits économiques, il nous faut répondre à quatre significations possibles de ce reproche insipide :

1° Si l’on veut dire que la « motivation » ne peut pas fournir d’explication, parce que le motif n’est pas seulement « cause » de l’action, mais ne constitue d’abord qu’un simple réflexe psychique, on a raison. Mais nous ne prétendons pas le contraire. Le motif n’est que l’instrument par lequel, suivant les circonstances, l’observateur rend plus clair, pour lui et pour les autres, la suite des causes et de leurs conséquences dans la vie sociale, et par lequel il peut comprendre ce processus par opposition à ce qui aurait lieu dans la « nature inanimée ». Il est souvent un moyen heuristique précieux et aussi une cause utilisable de connaissance. Nous ne l’employons pas ici comme une « cause réelle ».

2° Si le reproche que « notre psychologie » est douteuse signifie que quelque chose de ce que nous avons exprimé, n’est pas de l’économie, est donc sans importance, ce reproche lui-même est sans importance en face de la constatation que nous avons besoin de ces explications; or, dans la mesure où aucune autre science ne nous les présente sous la forme nécessaire, il nous a fallu les élaborer nous-mêmes: de même l’économiste doit aussi faire pour son propre compte de l’histoire, de la statique, etc. La conception est erronée selon laquelle la science sociale se résout en psycho­logie, mais la conception contraire est enfantine, suivant laquelle il nous faut résoudre tous nos problèmes sans psychologie, c’est-à-dire sans l’examen et l’interprétation de la conduite observable chez les hommes. Comme d’ailleurs, la psychologie concerne des réactions objectivement consta­tables, le reproche n’a pas le sens qui suit.

3° En faisant de la psychologie, nous ne tombons pas dans ce qui est impossible à expéri­menter et qui n’existe que subjectivement. Car nous décrivons et nous analysons une conduite économique qu’on peut observer de l’extérieur. Si nous tentons en outre de la comprendre en l’in­ter­prétant subjectivement, cette conduite visible n’en reste pas moins un objet qu’embrasse notre analyse.

 

Tous ces points valent même en face de la phraséologie à laquelle souvent a été et est encore sacrifiée, au préjudice de la science, la théorie « subjective» de la valeur.

4° Veut-on dire que notre « vision » du type de l’entrepreneur est fausse alors qu’en particulier notre description de sa motivation est incomplète? Il faudrait alors le démontrer en détail, en suivant pas à pas notre argumentation, en tenant compte du développement restreint de notre des­crip­tion, qui ne veut pas s’élargir en une sociologie de ce type. Mais on ne l’a pas fait. On a fait une lecture inintelligente « en diagonale», avide d’un mot à effet  objecter, qui croit l’avoir trouvé et qui laisse de côté la marche des idées pour répéter désormais ce seul mot. On ne peut s’opposer à pareille lecture superficielle qu’en fournissant de la vérité une formule sans cesse renouvelée, toujours plus méticuleuse. Il faut seulement que le lecteur, désireux de connaître, sente passer dans notre description la vérité et la vie.

[26]    A cette attitude est attaché surtout le nom de Pareto; mais c’est à Baronne qu’elle correspond le plus parfaitement [Il minitrso della produzione nello stato collettivista. Giornale degli Ecomo­misti, 1908].

[27]    Au sens suivant des mots « hédonistique » et « rationnel» où le dernier signifie que l’observateur a reconnu comme correspondant ou adapté au but donné dans des circonstances données.

[28]    Certes il n’est vrai que dans un sens très particulier que ce type « crée » quelque chose. il y a toujours des significations de cette expression, où ce serait évidemment faux. Il en est ainsi de l’expression : « ne pas tirer de simples conséquences ». Mais je crois que le texte est suffisamment clair. Celui qui ne le trouve pas, peut relire l’explication ,circonstanciée de la première édition.

[29]    Que le « type » ne fuie pas l’ « aversion » pour l’effort, ou que l’effort signifie pour lui « joie » et non « aversion», cela revient au même. On pourrait tout aussi bien formuler ce point de la première manière.

Chapitre III - Crédit et Capital

I L’essence et le rôle du crédit [1]

 L’idée fondamentale dont je suis parti, à savoir que l’évolution économique est avant tout un emploi différent des prestations présentes de travail et de terre, nous a convaincus que l’exécution de nouvelles combinaisons a lieu en prélevant des pres­tations de travail et de terre sur leurs emplois accoutumés. Envisageant chaque forme économique où le chef n’a pas le pouvoir de disposer de ces prestations, cette idée fondamentale nous a conduits à deux hérésies nouvelles : la première est que, dans ce cas, la monnaie reçoit un rôle essentiel, et la seconde est que, dans ce cas, même les autres moyens de paiement revêtent un rôle essentiel, que les événements qui concer­nent les moyens de paiement ne sont pas de simples réflexes des événements dans le monde des biens, où naît tout ce qui est essentiel. Une longue, une très longue suite de théoriciens nous affirme l’opinion contraire sur tous les tons avec une décision par­ti­culière et une rare unanimité, avec impatience, voire même une indignation morale et intellectuelle.

Sans cesse, presque depuis qu’elle est devenue une science, l’économie s’est défen­due contre les erreurs populaires qui vivent en parasites sur le phénomène de la monnaie. Et ce fut à juste titre. C’est là un de ses mérites fondamentaux. Celui qui réfléchit sur ce que nous avons dit jusqu’à présent, se convaincra que nous n’y avons défendu aucune de ces erreurs. Si l’on voulait dire que la monnaie est seulement le médium de l’échange des biens et qu’aucun phénomène important ne s’y rattache, ce serait faux. Si l’on voulait en tirer une objection contre la suite de nos idées, elle serait déjà réfutée par notre démonstration : dans notre hypothèse l’emploi différent des forces productives de l’économie nationale ne peut être obtenu que par un dépla­ce­ment dans le pouvoir d’achat des agents économiques. Or, en principe les travailleurs et les propriétaires fonciers ne peuvent pas prêter de prestations de travail et de terre. L’entrepreneur ne peut pas non plus emprunter de moyens de production fabriqués. Car, dans le circuit, il n’y a ni de réserves disponibles ni de stocks de ces réserves prêts même pour les besoins de l’entrepreneur. Si par hasard il y a dans une économie des moyens de production fabriqués tels que ceux dont l’entrepreneur a besoin, il peut alors les acheter, mais pour ce il a besoin à nouveau d’un pouvoir d’achat. Il ne peut pas les emprunter sans plus, car ils sont affectés aux fins pour lesquelles on les a produits; leur possesseur ne veut ni ne peut obtenir le rendement, que l’entrepreneur pourrait évidemment lui donner, mais seulement plus tard, ni supporter aucun risque. Si cependant quelqu’un y consent, nous sommes en présence de deux affaires : d’un achat et d’un octroi de crédit. Ces opérations sont toutes deux non seulement peut-être deux parties distinctes juridiquement d’un seul et même fait économique, mais deux faits économiques très différents qui entraînent des phénomènes également très différents : ceci se dégagera de soi plus tard. Enfin l’entrepreneur ne peut pas non plus « faire des avances » [2] aux travailleurs et aux propriétaires fonciers des biens de con­som­mation, parce qu’il ne les a pas. S’il les achetait, il aurait besoin pour cela d’un pou­voir d’achat. Nous ne sortirons pas de ce cercle, car il s’agit toujours là d’un pré­lè­ve­ment de biens sur le circuit. Les mêmes remarques, qui sont valables pour l’em­prunt de biens de consommation, le sont aussi pour l’emprunt de moyens de production fabriqués. Nous n’affirmons donc là rien de mystérieux ni d’excentrique.

Il ne rimerait à rien, certes, de nous opposer que rien d’essentiel ne « peut » se rattacher à la monnaie. En fait, avec le pouvoir d’achat se manifeste un événement essentiel, ce qui n’a rien de grave. On ne peut même pas faire cette objection de prin­ci­pe, car chacun reconnaît un phénomène tout à fait analogue : la possibilité d’influen­ces très profondes découlant de modifications dans la quantité ou la répartition de la monnaie. Seulement cette observation était jusqu’ici au second plan. La comparaison est cependant tout à fait instructive. Il n’y a pas non plus ici de modification dans le monde des biens, il n’y a pas une cause antérieure d’explication qui relèverait des «marchandises ». Les biens, eux aussi, ont une conduite toute passive. Cependant, leur nature et leur quantité en sont très influencées par de telles modifications.

Notre autre hérésie, elle non plus, n’est de loin pas aussi dangereuse qu’elle le paraît. Elle repose, en dernier ressort, non seulement sur un fait démontrable et patent, mais même sur un fait reconnu. Dans l’économie nationale on crée des moyens de paiement qui, à en juger par leur aspect extérieur, se présentent comme de simples créances sur de la « monnaie », mais se distinguent très nettement de créances sur d’autres biens : car, temporairement du moins, ils rendent les mêmes services que le bien en fonction duquel ils sont formulés, si bien qu’ils peuvent sous certaines conditions le remplacer [3]. Ce n’est pas seulement dans la littérature spéciale sur l’essen­ce de la monnaie que cela est reconnu, mais aussi dans la théorie économique au sens plus restreint du mot. On peut le lire dans chaque traité. Nous n’avons rien a ajouter à l’observation, mais seulement à l’analyse. L’observation dont nous avons besoin est là, seulement elle est, elle aussi, au second plan. Les problèmes, dont la discussion a le plus contribué à faire reconnaître en théorie des faits pratiquement indubitables, furent les questions de la valeur et du concept de la monnaie. Lorsque la théorie quantitative eut établi sa formule relative à la valeur de la monnaie, la critique s’attacha à l’étude des autres moyens de paiement. La chose est connue. Spécialement dans la littérature anglaise c’est une question stéréotypée que de se demander si ces moyens de paiement, en particulier un crédit bancaire, sont de la monnaie. Plus d’un parmi les meilleurs économistes a donné une réponse affirmative, mais pour nous le fait qu’on a posé la question nous suffit. En même temps le fait qui nous importe a été reconnu sans exception, même quand on résolvait la question par une réponse négative. On expose toujours avec plus ou moins de détails comment et sous quelles formes la chose est techniquement possible.

Par là on a reconnu ce fait que souvent on souligne expressément, que les moyens de paiement ainsi créés n’équivalent pas à une monnaie métallique qui est conservée quelque part, mais existent en quantités sans rapport avec les possibilités de rembour­se­ment ; en outre, pour ces raisons d’utilité, ils ne tiennent pas lieu de stocks de monnaie existants, mais ils apparaissent comme des créations nouvelles à côté des stocks de monnaie existants. Même du point de vue qui n’est pas essentiel et auquel nous nous en tenons pour cet exposé, à savoir que cette création de moyens de paie­ment a son centre dans les banques et en constitue la fonction propre, nous nous trou­vons d’accord avec la conception régnante, ou, plus exactement, avec une conception que l’on peut désigner comme régnante. La création de monnaies par les banques – lesquelles monnaies constituent des créances envers les banques – cette création dont parlent déjà Smith, le vieux maître, voire des auteurs encore plus anciens libres de tout préjugé populaire, est devenue aujourd’hui un lieu commun; je m’empresse d’ajou­ter que, pour nos desseins, il est tout à fait indifférent que l’on considère comme juste ou non en théorie l’expression de « création de monnaie », que j’emprunte à Bendixen : nos développements sont complètement indépendants des particularités d’une théorie quelconque de la monnaie.

Enfin il n’est pas douteux non plus que ces moyens de paiement pénètrent dans la circulation par la voie des octrois de crédit et sont créés principalement en vue de ces octrois de crédit abstraction faite des cas où il ne s’agit que d’éviter des envois de monnaie métallique. Selon FETTER (Principes d’économie, p. 462) une banque est « une entreprise dont le revenu dérive principalement du prêt de ses propres pro­messes de paiement ». jusqu’ici je n’ai rien dit qui soit controversé et je ne vois même pas que l’on puisse avoir une opinion différente. Personne ne peut me reprocher de manquer au principe de Ricardo, suivant lequel les « banking operations » ne peuvent augmenter la richesse d’un pays, ou m’accuser d’une « vapoury speculation » [4] au sens de Law. Nul ne voudra nier le fait que, dans les pays les plus développés économi­quement les trois quarts peut-être des dépôts bancaires reposent sur des prêts [5] ; que l’homme d’affaires devient presque régulièrement le débiteur de la banque avant d’en devenir le créancier, qu’il « emprunte » d’abord ce qu’il « dépose » du même coup et nous ne parlons pas du fait connu pour ainsi dire de chaque écolier, que seule une partie très petite de toutes. les transactions est effectuée à l’aide de la monnaie au sens étroit du mot. Pour cette raison je ne traite pas davantage de cette matière. Il ne ser­virait à rien de présenter ici des discussions que chacun peut trouver dans un ouvrage élémentaire quelconque, si elles pouvaient lui offrir quelque idée nouvelle. On admet sans discussion que toutes les formes extérieures de crédit, du billet de banque au prêt bancaire, constituent une matière de même essence, et que, par toutes ces formes, le crédit augmente les moyens de paiement [6].

Il n’y a d’abord qu’un point – qui prête à discussion. Ces moyens de paiement ne sont le plus souvent pas créés sans base. Je ne crois pas me tromper en disant que tant l’homme d’affaires que le théo­ricien songe, comme à un exemple typique d’un tel moyen de paiement, à la lettre de change émise par le producteur : après avoir exécuté sa production et en avoir vendu les produits, il la tire sur son client pour « faire immédiatement argent » de sa créance. En pratique les produits servent de base – on peut presque dire de connais­sement – même si la lettre de change ne s’appuie pas sur une monnaie présente, elle s’appuie du moins à la place sur des biens présents, et par là de toute façon sur un certain « pouvoir d’achat » présent. Les dépôts ci-dessus men­tion­nés reposent, eux aussi, pour une bonne part sur de « telles valeurs de marchan­dises ». On pourrait considérer cela comme le cas normal de l’octroi de crédit et de la mise en circulation des moyens de paiement à crédit. Tout autre cas serait anormal [7]. Mais, même dans les cas normaux où il ne s’agit pas de mener à bonne fin une affaire normale qui porte sur des marchandises, on exige le plus souvent une couverture; on ne voit ainsi comme possible qu’une mobilisation de valeurs présentes. Nous reve­nons par là à la conception régnante. Elle remporte même un triomphe spécial, car non seulement les moyens de paiement sans base disparaissent alors, mais la monnaie elle-même est éliminée, et toute l’affaire est ramenée à l’échange de marchandise contre marchan­dise, au troc. Cette conception explique aussi que nous puissions renvoyer au chapitre consacré à la circulation la création de la monnaie, fait purement technique et peu intéressant pour les grandes lignes de la théorie.

Nous n’acquiesçons pas entièrement à tout cela. Pour le moment soulignons seule­ment que ce que la pratique qualifie d’anormal est simplement la création de moyens de paiement, qu’elle croit issus d’affaires normales portant sur des marchandises, sans que ce soit le cas. Abstraction de tout cela, une lettre de change d’origine financière n’est pas toujours quelque chose d’anormal. Les octrois de crédit en vue d’entreprises nouvelles ne sont certainement pas anormaux et cependant ils se déroulent en princi­pe souvent de la même manière; il va de soi que la durée plus longue de ces crédits fonde techniquement une différence pratique. Mais la couverture qu’en pareils cas peuvent fournir, non des produits déjà présents, mais d’autres éléments, tire son importance du fait que la valeur en question peut être mobilisée par l’octroi de crédit. On ne caractérise pas bien de la sorte l’essence du phénomène. Nous avons deux cas à distinguer. Ou bien l’entrepreneur a une fortune quelconque, qu’il peut mettre en gage dans une banque [8]. Cette circonstance lui permettra de trouver plus facilement du crédit. Mais elle n’appartient pas à l’essence du phénomène envisagé sous sa forme la plus pure. La fonction d’entrepreneur n’est en principe pas attachée à la possession d’une fortune : l’analyse et l’expérience l’enseignent l’une et l’autre, quoique la posses­sion éventuelle d’une fortune constitue un avantage pratique. Dans les cas où cette circonstance n’apparaît pas, on pourrait à peine écarter cette conception ; ainsi la phrase : que « le crédit monnaye pour ainsi dire la propriété », n’est pas une formule suf­fisante pour exprimer le phénomène véritable. Ou bien – second cas – l’entrepre­neur donne en gage des biens acquis grâce à un pouvoir d’achat emprunté. Alors l’octroi de crédit vient le premier, et il lui faut, tout au moins en principe et pour un instant très court, se passer de couverture. Ce cas est une assise encore moins solide que le premier touchant le concept d’une mise en circulation de valeurs patrimoniales présentes. Bien plus il est tout à fait clair que l’on crée là un pouvoir d’achat à quoi ne correspondent pas d’abord des biens nouveaux.

Ainsi, dans la réalité, la somme du crédit doit forcément être plus grande qu’elle ne le serait si tout le crédit accordé était pleinement couvert. L’édifice du crédit fait saillie, non seulement hors de la base présente de la monnaie, mais encore hors de la base présente des biens. Ce fait, comme tel, ne peut, lui non plus, être contesté. Seule son interprétation théorique peut être douteuse. Nous n’avons pour le moment qu’à constater une seule chose, à savoir que cette distinction entre un crédit normal et un cré­dit anormal est pour nous de grande importance : les « parts bénéficiaires » du courant économique des biens, qui sont créées par le crédit normal, sont des certifi­cats portant sur des prestations passées ou des biens présents. Celles qui sont créées au moyen du crédit qualifié d’anormal par l’opinion régnante sont par essence des certificats sur des prestations futures ou des biens qu’il faut d’abord produire. Il y a certes une différence fondamentale entre les deux catégories de crédits, tant dans leur nature que dans leur mode d’action. Toutes deux sont estimées à la même valeur dans le commerce et rendent les mêmes services comme moyens de paiement; il est même souvent impossible de les distinguer de l’extérieur. Mais une de ces catégories embrasse des moyens de paiement à qui correspond un versement au produit social, la seconde de ces catégories embrasse des moyens de paiement à qui ne correspond rien, tout au moins à qui ne correspond aucun versement au produit social, quoique dans la pratique ce manque soit souvent comblé par d’autres choses.

Après ces explications préliminaires, dont, je l’espère, la brièveté ne prêtera pas à des malentendus, je passe au véritable sujet de ce chapitre. Il nous faut d’abord dé­mon­trer la proposition à première vue surprenante qu’en principe personne autre que l’entrepreneur n’a besoin de crédit, ou la proposition équivalente mais déjà moins surprenante, que le crédit sert à l’évolution industrielle. La proposition positive de no­tre démonstration, à savoir que l’entrepreneur a, en principe et régulièrement, besoin de l’octroi de crédit, au sens d’une concession temporaire de pouvoir d’achat, est acquise déjà au terme des développements du deuxième chapitre. Pour pouvoir produire en général, pour pouvoir exécuter ses nouvelles combinaisons, l’entrepreneur ne peut se passer de pouvoir d’achat. Celui-ci ne lui est pas offert, comme au produc­teur dans le circuit, automatiquement par la recette des produits de la période écono­mique précédente. Si, par hasard, l’entrepreneur ne possède pas par ailleurs ce crédit – si tel est le cas, ce n’est que le résultat d’une évolution antérieure – il lui faut l’em­prunter. S’il n’y réussit pas, il ne peut pas devenir un entrepreneur. Il n’y a là rien de fictif, nous précisons seulement des faits généralement reconnus. On ne peut devenir entrepreneur qu’en devenant auparavant débiteur. S’endetter appartient à l’essence de l’entreprise et n’a rien d’anormal. Ce n’est pas là un événement fâcheux qu’expliquent des circonstances accidentelles. Le premier besoin de l’entrepreneur est un besoin de crédit. Avant d’avoir besoin de biens quelconques, il a besoin de pouvoir d’achat. Il est sûrement le débiteur typique parmi les types d’agents économiques que dégage l’analyse de la réalité [9].

Il nous faut compléter cela par cette proposition négative, à savoir qu’on ne peut dire la même chose d’aucun autre type d’agent économique, qu’aucun autre agent éco­no­mique n’est, typiquement et par essence, un débiteur. Il y a dans la réalité d’autres occasions à l’octroi de crédit. Mais le point décisif est que l’octroi de crédit n’y apparaît pas comme un élément essentiel de processus économique. Ceci est vrai d’abord du crédit à la consommation. Abstraction faite de ce que son importance ne peut être que limitée, nous ne rencontrons pas sur notre chemin le crédit à la consom­mation, si nous parcourons les formes fondamentales et les nécessités de la vie industrielle. Il n’est de l’essence d’aucun agent économique de contracter nécessai­rement des prêts à la consommation, ni de l’essence d’aucun processus économique de production que ceux qui y participent contractent des dettes en vue de leur consom­mation. Aussi le phénomène du crédit à la consommation ne nous intéresse-t-il pas davantage ici, et notre thèse, que l’entrepreneur est dans l’économie nationale le seul débiteur typique, n’est prise par nous que dans ce sens. Malgré toute son importance pratique nous exclurons donc le crédit à la consom­mation de notre examen. Il n’y a là aucune abstraction : nous reconnaissons ce crédit comme un fait, seulement nous n’avons rien de spécial à dire à son endroit. Il en va de même des cas où le besoin de crédit surgit simplement pour soutenir une exploitation économique dont la marche est quelque peu troublée. Ces cas, que je groupe sous le concept de crédit à la con­sommation dans l’ordre de la production (Konsumtiver Produktivkredit) n’appartien­nent pas non plus à l’essence d’un processus économique en ce sens que leur exposé relèverait de la compréhension de la vie de l’organisme de l’économie nationale. Eux non plus ne nous intéressent pas davantage ici.

Toute espèce d’octroi de crédit en vue de novations, d’améliorations, etc., apparaît par définition comme un octroi de crédit à l’entrepreneur, et constitue un élément de l’évolution économique ; la seule catégorie de crédit qui reste à considérer ici, c’est donc le crédit ordinaire d’exploitation (Betriebskredit). Notre démonstration est faite, si nous pouvons le déclarer comme « non-essentiel » en notre sens. Qu’en est-il donc de lui ?

Nous avons vu au premier chapitre qu’il n’est pas de l’essence du circuit régulier de l’économie que l’on contracte ou qu’on octroie un crédit d’exploitation [10]. Lorsque le producteur a achevé ses produits, selon notre schéma il les vend immédiatement, et avec leur recette il commence à nouveau sa production. Dans la réalité les choses ne vont pas toujours ainsi. Il peut arriver que le fabricant désire commencer sa pro­duction avant d’avoir livré ses produits au marché. Ce qui est décisif, c’est que dans le circuit, nous pouvons représenter le processus comme si, à chaque fois, il procédait à la production au moyen de la recette; nous n’omettons ainsi rien d’essentiel. Le crédit d’exploitation doit son importance pratique uniquement à ce fait, qu’il y a là une évolution et que cette évolution ouvre instantanément une possibilité d’emploi à des sommes de monnaie restées oisives. Dans ces conditions, chaque exploitant réalisera au plus vite chaque recette et n’empruntera que pour le temps nécessaire ce dont il a besoin comme pouvoir d’achat. Le courant de l’évolution couvre peu à peu toute l’économie nationale, c’est ce qui nous rend si difficile d’avoir une vue claire des choses. S’il n’y avait pas d’évolution, les sommes de monnaie nécessaires au dévelop­pement des affaires devraient normalement être présentes dans chaque unité écono­mique, et pendant le temps où elles ne seraient pas employées, elles devraient rester oisives. L’évolution économique, la première, modifie cela. Son flot emporte bientôt ces producteurs, orgueilleux de ne pas emprunter de crédit. Et lorsque toutes les épargnes seront entraînées dans le cercle des phénomènes du crédit, celui dont c’est le métier d’octroyer le crédit préférera l’octroi des crédits d’exploitation à l’octroi des crédits aux entrepreneurs, car il comporte moins de risque. Beaucoup de banques, surtout les banques de dépôts, ainsi nommées [mots en grec dans le texte], et presque toutes les vieilles maisons renommées qui ont une large clientèle, agissent ainsi en réalité, et se limitent plus ou moins au crédit d’exploitation. Mais c’est là une consé­quence de l’évolution.

Par cette conception nous ne nous opposons pas autant qu’on pourrait le croire à la conception régnante [11]. Nous prétendons être en plein accord avec le procédé d’expo­sition habituel : nous pouvons en effet nous passer de prendre en considération ces crédits d’exploitation, si nous voulons nous représenter l’essence du circuit. La théorie régnante est d’accord avec nous; comme nous, elle ne voit dans les financements ordinaires qui portent sur des marchandises rien d’essentiel pour la compréhension du crédit : elle peut donc isoler ce phénomène de l’examen des lignes fondamentales du processus économique. C’est pour cette raison seule qu’elle peut limiter son champ d’observation aux biens. Dans la sphère des biens économiques elle rencontre certes des affaires de crédit, mais nous nous sommes déjà expliqués là-dessus. En tout cas la conception régnante, pas plus que nous-même, ne reconnaît la nécessité de créer un nouveau pouvoir d’achat ; le fait qu’elle ne voit pas ailleurs non plus une telle néces­sité montre à nouveau combien elle est purement « statique ».

Ce crédit d’exploitation, nous pouvons donc l’éliminer de notre examen pour le même motif que le crédit à la consommation. Il ne s’agit là que d’un expédient techni­que de la circulation, car, dans le circuit, une modification se produit pour la raison indiquée; cet expédient n’influence pas autrement la circulation des biens; pour distin­guer ce crédit d’exploitation de celui qui influence très directement la circulation des biens, nous déduisons pour notre exposé et nous supposons dans l’hypothèse du circuit que toutes les transactions sont réalisées par de la monnaie métallique qui doit être présente une fois pour toutes dans une certaine quantité et avec une certaine vitesse de circulation. Certes le processus total d’une économie sans évolution peut aussi comporter des moyens de paiement se présentant sous forme de créances. Mais comme ces moyens de paiement ne sont que des « certificats » relatifs à des biens présents et à des prestations passées, telle la monnaie métallique et comme il n’y a pas de différence essentielle entre les deux, notre opinion – à savoir que ce qui est essen­tiel à nos yeux dans le phénomène du crédit est absent du crédit d’exploitation -trouve sa confirmation dans cette constatation de notre exposé ; par là nous rejoindrons tout ce que nous avons dit au premier chapitre.

Notre thèse est ainsi démontrée, et le sens est précisé de la façon dont nous l’en­ten­dons. Seul en principe l’entrepreneur a donc besoin de crédit ; pour l’évolution in­dus­trielle seule, il joue un rôle essentiel. On voit aussi immédiatement, en se fon­dant sur les développements du deuxième chapitre, que le corollaire de la thèse est éga­lement valable; celle-ci affirme que toute l’évolution économique en principe a besoin de crédit, là où il n’y a pas de chefs ayant le pouvoir de disposer des biens.

La seule fonction essentielle du crédit consiste, en outre, selon nous, en ce que l’octroi de crédit permet à l’entrepreneur de détourner de leurs emplois actuels les moyens de production, dont il a besoin, d’affirmer une demande à leur égard; ainsi il contraint l’économie nationale à entrer dans de nouvelles voies. Le crédit est le levier de ce prélèvement de biens. Notre seconde thèse se formule maintenant ainsi : dans la mesure où le crédit ne provient pas des résultats passés de l’entreprise ou, de façon générale, de « réservoirs » de pouvoir d’achat créés par une évolution antérieure, il ne peut consister qu’en moyens de paiement à crédit créés dans ce but qui ne se fondent ni sur la monnaie entendue au sens le plus restreint du mot, ni sur des produits présents, les marchandises. Sans doute, il peut être garanti par d’autres valeurs que les produits, par des valeurs patrimoniales quelconques dont peut disposer l’entrepreneur. Mais cela n’est pas nécessaire; secondement, cela ne change rien à l’essence du phé­nomène : celle-ci réside dans la création d’une nouvelle demande sans création immé­diate d’une nouvelle offre. Cette thèse n’est plus à démontrer, elle résulte des dévelop­pements du second chapitre. Ici entre seulement en ligne de compte le fait qu’elle nous fournit la corrélation qui existe entre l’octroi du crédit et le moyen de paiement à crédit, qu’elle nous conduit ainsi à ce que je considère comme l’essence du crédit.

L’octroi du crédit, dans le seul cas où il est important pour le processus économi­que, ne pourrait se réaliser que grâce à ces moyens de paiement nouvellement créés s’il n’y avait pas des résultats d’évolutions antérieures; inversement, la création de tels moyens de paiement joue dans ce seul cas un rôle qui dépasse la technique des échan­ges : l’octroi de crédit implique dans cette mesure une création de pouvoir d’achat, et le pouvoir d’achat nouvellement créé ne sert qu’à l’octroi de crédit à l’entrepreneur. L’émission de parts bénéficiaires du courant présent de biens, qui ne sont pas des « certificats » de produits présents, mais au plus des « certificats » de produits futurs, est nécessaire à l’octroi de crédit là où l’octroi de crédit a une fonction essentielle, et là seulement. C’est en même temps le seul cas où non sans dommage pour la fidélité de notre image conceptuelle, on peut substituer au moyen de paiement à crédit de la monnaie métallique, où sa création devient essentielle. On peut supposer d’autant plus une quantité de monnaie métallique existante que rien ne dépend de son importance concrète; mais on ne peut supposer une augmentation de monnaie qui surgisse au bon moment et à la bonne place. Donc, si nous excluons de l’octroi de crédit et de la créa­tion de moyens de paiement à crédit les cas où l’octroi de crédit et les paiements à crédit ne jouent pas un rôle essentiel et de quelque façon intéressant, l’un et l’autre devraient coïncider, abstraction faite des résultats de l’évolution antérieure.

Nous définirons la quintessence du phénomène du crédit comme suit : le crédit est essentiellement une création de pouvoir d’achat en vue de sa concession à l’entrepre­neur, mais il n’est pas simplement la concession à l’entrepreneur d’un pouvoir d’achat présent, de certificats de produits présents. La création de pouvoir d’achat caractérise en principe la méthode selon laquelle s’exécute l’évolution économique dans l’écono­mie nationale ouverte. Le crédit ouvre à l’entrepreneur l’accès au courant économique des biens, avant qu’il en ait acquis normalement le droit d’y puiser. Temporairement une fiction de ce droit le remplace pour ainsi dire lui-même. L’octroi ‘d’un pareil crédit agit comme un ordre donné à l’économie nationale de se soumettre aux desseins de l’entrepreneur, comme une assignation sur les biens dont il a besoin comme un fidéicommis de forces productives. Ce n’est qu’ainsi que l’évolution économique pourrait se réaliser, qu’elle pourrait s’élever hors du simple circuit. Et cette fonction est le fondement de l’édifice moderne du crédit.

Donc, le circuit normal de l’octroi de crédit n’est pas essentiel, car il n’y a pas là nécessairement d’abîme entre les produits et les moyens de production ; en principe, on peut admettre que tous, les achats de moyens de production de la part des produc­teurs sont des affaires au comptant ; que même tous ceux qui deviennent acheteurs furent auparavant vendeurs pour le même montant de monnaie; au contraire, dans l’exécution de nouvelles combinaisons il y a certainement un abîme sur lequel il faut jeter un pont. La fonction du fournisseur de crédit revient à jeter ce pont; il la remplit en mettant à la disposition de l’entrepreneur un pouvoir d’achat créé dans ce but. Dans ces conditions les fournisseurs de moyens de production n’ont pas besoin d’ « attendre »; cependant l’entrepreneur n’a besoin de leur avancer ni biens ni « monnaie » présente. Ainsi est comblé l’abîme qui, dans l’économie d’échange avec propriété privée et droit des agents économiques à disposer d’eux-mêmes, rendrait sans cela l’évolution extraordinairement difficile, sinon impossible. Personne ne conteste que c’est la fonction du fournisseur de crédit. Il n’y a de divergences d’opinion que sur la nature de ce « pont ». Je crois que notre conception, bien loin d’être plus hardie et plus étrangère à la réalité que les autres, est la plus proche de la réalité et rend superflu tout un échafaudage de fictions.

Il est maintenant tout à fait simple de se représenter avec clarté la manière dont l’octroi de crédit et la création de pouvoir d’achat rendent possible pour l’entrepreneur cette disposition des biens, ce développement de la demande qui sans cela est rendue possible au producteur par une offre simultanée ou antérieure. On voit aussi comment se produit le seul événement qui Puisse se produire dans le cas de l’entrepreneur pour lui procurer les biens nécessaires, à savoir l’emploi différent des biens présents. Dans le circuit dont nous partons, on produit bon an mal an le même résultat de la même façon. Chaque offre habituelle est attendue quelque part dans l’économie nationale par la demande correspondante, chaque demande accoutumée correspond à une offre accoutumée. La quantité donnée de monnaie s’est ajustée à ce circuit. Le processus global de tous les biens conduit bon an mai an à des prix déterminés sans fluctuations essentielles, si bien que chaque unité de monnaie parcourt dans chaque période -économique en principe le même chemin. Une quantité de pouvoir d’achat, nettement déterminée quant à sa grandeur et son emploi existe en chaque période économique face à une quantité présente et donnée de prestations productives primitives elle passe ensuite entre les mains de leurs « fournisseurs », et va enfin s’échanger contre la quantité accoutumée et déterminée des biens de consommation. Il n’y a pas là de marché qui groupe les représentants des prestations primitives productives, c’est-à-dire des fonds; dans le circuit normal il n’y a pas de prix pour elles. En face de chaque prestation productive il y a, à un moment qui revient dans chaque période économi­que, une certaine quantité d’unités de pouvoir d’achat; en face de chaque unité de pouvoir d’achat il y a un complexe composé de façon précise de prestations produc­tives et de moyens de production produits [12].

Si nous faisons abstraction de la valeur matérielle des signes que revêt le pouvoir d’achat, ce dernier ne représente vraiment rien qui existe à côté et en dehors des biens. Leur total ne nous renseigne en rien, tout au contraire, sur l’énumération des espèces et des quantités présentes de moyens de production, avec laquelle on peut caractériser le niveau de l’économie nationale. Pourtant cette mise en regard nous dit quelque chose, à savoir le pouvoir relatif d’achat des agents économiques individuels et le pou­voir d’achat de l’unité monétaire, et, par là, la base de la valeur attribuée à l’unité dans cette économie nationale. Si maintenant on crée des moyens de paiement à cré­dit, donc en notre sens un nouveau pouvoir d’achat, et si on les met à la disposition de l’entrepreneur, ils apparaissent à côté des producteurs actuels ; ce pouvoir d’achat figure donc à côté de la somme des pouvoirs jusqu’alors existants. Par là n’augmente pas la quantité des prestations productives, dont dispose l’économie nationale. Mais une nouvelle demande devient possible. Elle provoque une hausse des prix de pres­ta­tions productives, donc un affaiblissement partiel de la demande actuelle. Ainsi se réalise le prélèvement de biens dont nous avons parlé, l’adoption de nouveaux em­plois quant aux seules prestations présentes de travail et de terre [13]. La chose peut être clairement résumée : le phénomène conduit à grands pas à une compression [14] du pouvoir d’achat présent, de la valeur des parts « bénéficiaires » et des « certificats de prestation » présents. En un sens aucun bien, et certainement aucun bien nouveau, ne correspond au pouvoir d’achat nouvellement créé. Mais, en exerçant des pressions, on leur fait de la place, aux dépens du pouvoir d’achat actuel. Autrement dit : l’octroi de crédit provoque un nouveau mode d’emploi des prestations productives présentes au moyen d’un déplacement préalable du pouvoir d’achat dans l’économie nationale.

Il serait facile d’élucider ce fait par des analogies. Des jetons n’ont en soi aucune signification indépendante. Leur quantité absolue ne nous dit rien sur la marche du jeu. Une augmentation de cette quantité modifie bien la quote-part de la mise repré­sen­tée par un jeton, mais elle n’a toujours aucune signification si cette augmentation est proportionnelle chez tous les joueurs. Seules les quantités relatives de jetons qu’ont individuellement les joueurs ont une signification, seule la répartition des jetons est un indice de phénomènes importants. Si un nouveau joueur se joint mainte­nant aux autres et sans faire de mise, reçoit de nouveaux jetons et que l’égalité doit être maintenue avec les jetons jusqu’alors présents, cette augmentation n’est vis-à-vis de la somme des mises certainement que nominale. Cette dernière n’en est pas aug­men­tée. Cependant il y a là un phénomène essentiel pour la marche et le résultat final du jeu; il y a dans les proportions de droits un déplacement en faveur du nouvel arrivant et aux dépens des joueurs actuels.

Si je fais de quelqu’un mon héritier, mon héritage entier à venir correspond à son attente. Si maintenant je fais encore d’une autre personne mon héritier, je crée une nouvelle attente pareille. Comme mon héritage n’est pas augmenté par là, les deux attentes ne correspondent qu’à la même quantité de biens, à qui auparavant corres­pon­dait une seule attente. Le fait n’est pas sans importance, il est au contraire décisif pour les emplois auxquels doit aboutir mon héritage, et pour leurs influences économiques. Il en est de même lorsque s’ajoute un nouveau copropriétaire par indivis aux copro­priétaires déjà présents d’un bien. Ici aussi la constitution d’un droit analogue sans agrandissement de l’objet comprime la matière des droits des autres. Il y a toujours un déplacement des quotes-parts par suite de l’entrée d’un nouveau droit portant sur une quote-part, il y a une modification des rapports de souveraineté établis, qui conduit à une modification du mode d’emploi et, par là, à de nouveaux résultats économiques. Par là se trouve caractérisé l’effet de la création d’un pouvoir d’achat. Le lecteur voit qu’il n’y a là rien d’illogique ou de mystique [15]. La forme concrète, extérieure, des moyens de paiement à crédit est tout à fait indifférente. C’est le billet de banque à découvert qui montre la chose le plus clairement. Mais même une lettre de change, qui ne remplace pas de la monnaie présente et ne s’appuie pas sur des biens déjà produits, a le même caractère quand elle circule et ne fixe pas seulement l’obligation de l’entrepreneur vis-à-vis de celui qui lui a fourni de la monnaie; dans ce cas elle n’est qu’une confirmation d’un pouvoir d’achat concédé par ailleurs et, quand elle n’est pas simplement escomptée, il en va de même. Toutes les autres formes de moyens de paiement à crédit, jusqu’à la simple créance dans les livres d’une banque, peuvent être examinées sous le même angle. Toujours elles s’ajoutent au pouvoir d’achat déjà pré­sent. Lorsqu’un gaz pénètre dans un récipient où se trouvait auparavant une certaine quantité de gaz en équilibre, si bien que les molécules occupaient des portions égales de l’espace, la part d’espace occupée par ces molécules se trouve maintenant limitée; de même l’afflux du nouveau pouvoir d’achat dans l’économie nationale va comprimer l’ancien pouvoir d’achat. Si les modifications de prix rendues nécessaires par là se sont effectuées, des biens quelconques correspondent alors aux nouvelles unités de pouvoir d’achat tout aussi bien qu’aux anciennes, mais les unités de pouvoir d’achat maintenant présentes ont toutes un contenu moindre que celles qui étaient présentes auparavant, et leur répartition entre les économies individuelles a été troublée.

On peut appeler le fait décrit inflation de crédit (Kreditinflation). Mais un facteur essentiel le distingue de toute autre espèce d’inflation de crédit, de la création d’un pouvoir d’achat en vue de prêts de consommation ou en vue de prêts relatifs aux opérations d’affaires du circuit, pensons par exemple à l’octroi à l’État de crédit à la consommation. Même dans ces cas le nouveau pouvoir d’achat s’ajoute à l’ancien, les prix montent, il y a un prélèvement de biens en faveur de l’emprunteur du crédit, ou de ceux à qui il verse les sommes empruntées. Il y a là une rupture dans le processus : les biens prélevés sont consommés, les moyens de paiement créés restent dans la circulation, il faut renouveler sans cesse le crédit, et les prix ont continuellement monté. Ou bien il faudrait, pour qu’il n’en soit pas ainsi, que le prêt doit payé au moyen du courant normal des revenus « par une élévation des impôts par exemple »; mais c’est là une nouvelle opération particulière (déflation) qui se déroule selon une connexion causale suffisamment connue et qui assainit le système monétaire qui a subi par ailleurs une perturbation durable.

Dans notre cas le processus continue son chemin en vertu de la force acquise. L’entrepreneur non seulement doit juridiquement reverser les sommes reçues, mais encore il le peut grâce au fond qui se constitue dans sa caisse pendant la marche nor­male des opérations. Il faut qu’il restitue en droit à son banquier la monnaie et économiquement au réservoir des biens sous forme de marchandises, la valeur équivalente des moyens de production prélevés. Comme nous l’avons exprimé d’une autre manière, il lui faut remplir ultérieurement la condition, à l’accomplissement de laquelle est lié le prélèvement de biens sur le courant de l’économie nationale. En faisant l’un il fait l’autre. Après le complet déroulement de son entreprise, donc dans notre schéma après une période économique à la fin de laquelle ses produits existent sur le marché et ses moyens de production ont été employés, si tout s’est passé selon son attente, il a enrichi le courant des biens de marchandises dont le prix total est plus grand que le crédit reçu, que le prix total des biens directement ou indirectement .reçus par lui. Par là le parallélisme entre le courant de la monnaie et le courant des biens est plus que rétabli, l’inflation de crédit plus qu’écartée, l’action sur les prix surcompensée [16] ; bref, dans ce cas, il n’y a pas d’inflation de crédit, mais plutôt une déflation, il y a seulement une non-simultanéité entre l’apparition du pouvoir d’achat et celles des marchandises, ce qui peut susciter temporairement l’apparence d’une inflation.

En outre l’entrepreneur peut rembourser ce qu’il doit à la banque, le montant du crédit augmenté des intérêts, et conserver en plus normalement un solde actif (profit) prélevé sur le pouvoir d’achat de circuit. Ce solde et les intérêts de la banque restent seuls nécessairement en circulation, mais le montant du crédit a disparu : l’action de déflation en soi, si l’on ne finançait pas dos entreprises toujours nouvelles et toujours plus grandes, devrait être encore beaucoup plus nette que l’on ne l’a montré ; par là. nous approcherions d’un résultat que la théorie traditionnelle n’explique pas, mais peut bien décrire : seule notre conception l’explique, abstraction faite de qu’elle est la seule en outre à saisir la technique de la chose et une foule de phénomènes acces­soi­res. Deux raisons interdisent en pratique la prompte disparition de pouvoir d’achat nouvellement créé. D’abord la circonstance que la plupart des entreprises ne se terminent pas en une période économique, mais le plus souvent seulement après une série d’années. Cela ne modifie pas l’essence du phénomène, mais l’obscurcit. Le pouvoir d’achat nouvellement créé reste plus longtemps en circulation, et le « rem­bour­sement » au terme légal se fait alors le plus souvent sous forme de « prolon­gation ». Il ne constitue alors, même plus un remboursement, mais une méthode pour éprouver périodiquement l’entreprise et la situation économique, et pour régler d’après cela la marche de cette dernière.. Économiquement, au lieu de dire « présentation au remboursement » – que ce qui est à rembourser soit une lettre de change. ou un crédit dénonçable de compte courant – il faudrait dire à proprement parler « présentation au contrôle ». D’ailleurs des entreprises à long terme sont financées aussi à court terme, mais chaque entrepreneur et chaque banque tenteront pour des raisons évidentes d’échanger le plus tôt possible cette base contre une base durable, elles enregistreront comme un succès de pouvoir dans un cas particulier sauter ce premier stade. Cela coïncide à peu près en pratique avec le fait qu’un pouvoir d’achat créé pour ces fins spéciales est remplacé par un autre qui est présent ailleurs. Dans une évolution tout à fait développée, qui a déjà amassé des réserves de pouvoir d’achat, il en va de même pour les raisons expliquées par notre théorie. Il y a deux étapes: on crée d’abord des actions ou des obligations [17], et l’on en crédite l’entreprise, ce qui signifie que les moyens bancaires financent l’entreprise ; puis on lance ces actions et obligations, peu à peu – pas toujours en même temps : on n’en crédite souvent les clients qui y souscri­vent que dans le courant du compte – les souscripteurs les paient sur des réserves pré­sen­tes de pouvoir d’achat, sur des dépôts ou sur de l’épargne; donc le fond d’épargne de l’économie nationale les absorbe. En même temps a lieu le « remboursement » des moyens de paiement à crédit, et leur remplacement par de la monnaie présente. Mais le remboursement de la dette de l’entrepreneur n’a pas encore lieu, qui nous intéresse finalement, c’est-à-dire le remboursement à l’aide de biens. Il n’est que postérieur. Ce phénomène, que nous n’analysons pas davantage, n’est pas sans importance ; seule­ment il ne constitue pas l’essence de la chose ; il l’obscurcit seulement. Deuxième­ment, une autre circonstance a le même effet : en cas de succès final les moyens de paiement à crédit peuvent disparaître, ils ont pour ainsi dire automatiquement une tendance à cela. Même lorsqu’ils ne disparaissent pas, il n’en résulte de perturbation ni pour l’économie privée ni pour l’économie nationale, car les marchandises sont là qui leur font contre-poids et leur offrent la seule espèce réellement importante de couver­ture, celle-la même que n’a jamais le crédit à la consommation. Ainsi  le phénomène peut toujours se répéter à nouveau, bien qu’il n’y ait plus là d’ « entreprise nouvelle » au sens donné par nous à ce terme. En même temps, non seulement ces moyens de paiement n’exercent plus d’influence sur les prix, mais ils perdent encore celle qu’ils exerçaient tout d’abord. C’est là le chemin le plus important par OÙ le crédit bancaire pénètre dans le circuit, jusqu’à ce qu’il s’y établisse de telle façon qu’il faut un travail d’analyse pour reconnaître qu’il n’y a pas ses racines. S’il n’en était pas ainsi, la théorie traditionnelle serait non seulement fausse – ce qu’elle est en tout cas – mais encore inexcusable et inconcevable.

Si donc la possibilité de fournir du crédit n’est limitée ni par la quantité présente de monnaie, – car cette quantité est indépendante de l’octroi de crédit – ni par la quantité présente, oisive ou totale, de biens, par quoi l’est-elle donc ?

D’abord pour la pratique, faisons l’hypothèse suivante qui correspond au cas fondamental que l’on peut facilement étendre à tous les autres cas : nous avons un étalon-or libre, le remboursement en or à vue des billets de banque, l’obligation de l’achat de l’or au prix légal, la libre exportation de l’or et un système de banques groupées autour d’une banque centrale d’émission ; il n’y a pas d’autres barrières ou règles légales à la gestion des affaires bancaires, telles que l’obligation d’une certaine couverture des billets par la banque centrale, ou des dépôts par les autres banques. Chaque nouvelle création de pouvoir d’achat, qui précède l’apparition des quantités correspondantes de biens, qui donc provoque une hausse des prix, aura tendance à élever la valeur de l’or contenu dans la pièce d’or au-dessus de la valeur de la pièce en tant que pièce. Cela conduira à une diminution de la quantité d’or en circulation, mais avant tout au fait que les moyens bancaires de paiement, d’abord les billets de banque, puis tous autres moyens directs ou indirects de paiement seront présentés au rem­bour­sement pour une autre fin et une autre raison que ceux que nous venons d’exposer. Si la solvabilité du système bancaire ne doit être en ce sens pas mise en danger, les ban­ques ne pourront fournir de crédit que de telle sorte que l’inflation qui y corres­pon­dra soit temporaire et modérée. Elle ne peut rester temporaire que si le com­plément de marchandise correspondant au pouvoir d’achat nouvellement créé apparaît à temps sur le marché; en cas d’insuccès – alors le complément de biens n’apparaît pas du tout ; ou, au cas de production remontant très loin (alors il apparaît seulement après de longues années), l’inflation ne sera temporaire que si le banquier peut intervenir comme garant avec un pouvoir d’achat qui existe ailleurs, ou remplacer comme patron les moyens de paiement à crédit, par exemple par une émission au moyen de l’épargne d’autres personnes. De là la nécessité d’entretenir une réserve, qui agit comme un frein tant sur la banque centrale que sur les autres banques. Une autre circonstance agit concurremment avec cette connexion : tous les crédits fournis se résolvent finalement dans les petites sommes du trafic quotidien; pour servir à cela, elles doivent être changées en pièces ou en petits billets d’État que, dans la plupart des pays, ne peuvent pas créer les banques. Enfin l’inflation de crédit devrait nécessairement déclancher des écoulements d’or vers l’étranger et, par là, un danger ultérieur d’insolvabilité, à moins que les banques de tous les pays n’étendent à peu près simultanément leurs octrois de crédit, ce qui est parfois certes presque réalisé. Si, dans nos hypothèses, il nous est donc impossible d’indiquer d’après la nature de la chose les limites de création du pouvoir d’achat aussi précisément que les limites de la production d’une marchandise, si ces limites doivent avoir des mesures différentes suivant la mentalité de la population, la législation, etc., nous pouvons cependant constater qu’il y a tou­jours une pareille limite et quelles sont les circonstances qui en garantissent normale­ment le respect. Son existence n’exclut pas la création de pouvoir d’achat entendu à notre sens et n’en modifie pas l’importance. Mais elle fait de leur portée une grandeur élastique certes, mais limitée.

Sans doute la question fondamentale, qui nous importe ici, ne reçoit par là qu’une réponse superficielle, comme la question des motifs qui déterminent les cours du change quand on répond à cela que, pour un étalon d’or entièrement libre, ils doivent se trouver normalement entre les « goldpoints ». Dans ce dernier cas on aperçoit l’essentiel lorsqu’on abandonne le mécanisme de l’or et lorsque sous ce mécanisme apparaissent les « points de marchandises » (Warenpunkt). De même, dans notre cas et pour la même raison, on atteint la raison profonde de ce fait – que la création d’un pouvoir d’achat a des limites données quoiqu’élastiques – si l’on considère le cas d’un pays qui a un étalon de papier, qui ne connaît que des moyens bancaires de paiement ; le cas de pays en relation entre eux n’offre rien de fondamentalement nouveau : nous laissons au lecteur le soin de développer ce point. Ici aussi la limite est donnée par la condition que l’inflation de crédit au profit des nouvelles entreprises est seulement temporaire, ou qu’il n’y a pas d’inflation, en ce sens qu’elle élèverait de façon durable le niveau des prix. Le frein de l’économie privée qui garantit le respect de cette limite réside dans le fait que toute autre conduite vis-à-vis des demandes de crédit qui affluent de la part des entrepreneurs serait une perte pour la banque intéressée ; cette perte se produit toujours si l’entrepreneur ne réussit pas à produire des marchandises de valeur au moins équivalente au crédit augmenté des intérêts. Ce n’est que si cela lui réussit que la banque a fait une bonne affaire; alors seulement, comme nous l’avons montré, il n’y a pas d’inflation, pas dépassement de cette limite. D’où on peut déduire les règles qui déterminent en détail la grandeur de la création possible du pouvoir d’achat.

En un seul autre cas le monde de la banque pourrait pratiquer non seulement sans perte, mais avec gain l’inflation et déterminer arbitrairement le niveau des prix; il faudrait qu’il soit délié de son obligation de rembourser en or les moyens de paiement et dégagé de tout rôle vis-à-vis du trafic international. Ce serait le cas où la banque prélèverait dans le circuit des moyens de paiement à crédit autrement que par les voies anodines déjà mentionnées, soit qu’elle répare de mauvais engagements par une création de nouveaux moyens d’échanges, soit qu’elle fournisse des crédits en vue de la consommation, même s’ils se présentent comme autre chose – comme parfois des prêts agricoles – si assurés soient-ils. Cela, aucune banque isolée ne le peut faire en général. Parce que son émission de moyens de paiement n’influence pas sensiblement le niveau des prix, le mauvais engagement resterait mauvais et le crédit à la consom­mation deviendrait mauvais s’il n’est pas compris dans les limites où le débiteur peut le rembourser sur son revenu. Mais toutes les banques ensemble pourraient y parve­nir. Elles pourraient, dans les hypothèses que nous avons faites, toujours fournir à nouveau des crédits et, par leur action sur les prix, réparer ceux donnés antérieu­rement. Cela est possible jusqu’à un certain degré, même en dehors de ces hypothèses qui ne se sont jamais réalisées ; la pression des intérêts agricoles contraint parfois même la puissance de l’État à accélérer ce processus : telle est la cause principale par laquelle des limitations parti­cu­lières ménagées par les lois et des soupapes parti­culières de sûreté sont en effet nécessaires en pratique.

Au fond, ces dernières idées se comprennent d’elles-mêmes. De même que l’État peut imprimer des billets sans que l’on puisse fixer de limite, de même les banques pourraient agir de façon semblable, si l’État – car tout est là – leur transférait ce droit en vue de leurs desseins. Mais cela n’a rien à voir avec notre cas, à savoir avec l’octroi de crédit et de création de pouvoir d’achat en vue de l’exécution de nouvelles combi­naisons, rien à voir non plus avec l’essence et l’origine de la création industrielle de pouvoir d’achat. J’y insiste expressément, car la thèse de la puissance illimitée des banques à créer des moyens d’échanges a été exposée à maintes reprises, non seulement hors des conditions indispensables, mais encore de façon absolue sans la connexion nécessaire avec les autres éléments de ma pensée; cette thèse est devenue ensuite un des points où l’on a attaqué cette nouvelle théorie du crédit, un des motifs de son rejet [18].

II – Le capital 

Le moment est venu d’exprimer une idée qui aurait pu être formulée depuis longtemps déjà; elle est familière à tout homme d’affaire, et, après nos développe­ments, elle est sans doute facile à concevoir pour le lecteur. Cette forme économique, où les biens nécessaires à de nouvelles productions sont soustraits à leurs destinations dans le circuit par l’intervention du pouvoir d’achat, c’est-à-dire par l’achat sur le marché, est l’économie capitaliste; les formes économiques au contraire, où ce phénomène a lieu par un pouvoir quelconque de commandement ou par une entente entre tous les intéressés, représentent la production sans capital. Le capital n’est rien autre que le levier qui permet à l’entrepreneur de soumettre à sa domination les biens concrets dont il a besoin, rien autre qu’un moyen de disposer des biens en vue de fins nouvelles, ou qu’un moyen d’imprimer à la production sa -nouvelle direction. C’est là la seule fonction du capital, et celle-ci caractérise sa position dans l’organisme de l’économie nationale. Ainsi, pour pénétrer dans l’essence du phénomène du capital, nous partons de la fonction du capital, et non pas de quelques habitudes de langage ou de nos besoins terminologiques.

Qu’est donc ce levier, ce moyen de domination ? Certainement il ne réside pas dans les biens d’une certaine catégorie, dans un groupe de biens à délimiter dans la réserve présente des biens. On reconnaît en général que nous rencontrons le capital dans toute production, qu’il est utile de quelque manière dans le processus de produc­tion. Aussi le verra-t-on nécessairement intervenir également dans notre hypo­thèse, c’est-à-dire pour l’exécution de nouvelles combinaisons. Ainsi l’entrepreneur a à sa disposition sur un même plan et dans les mêmes conditions tous les biens dont il a besoin. Que ce soit une terre, une prestation de travail, une machine, ou une matière première, dont il ait besoin, le phénomène est toujours le même, et rien ne distingue un de ces cas des autres. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas la moindre différence économique importante entre ces diverses catégories de biens. Au contraire, pareilles différences existent certainement bien que, en des temps plus anciens et même aujourd’hui, on ait surestimé et l’on continue à surestimer leur importance pour fonder la théorie. Mais la manière d’agir de l’entrepreneur est la même vis-à-vis de toutes ces catégories de biens : toutes, il les achète, en échange de monnaie pour laquelle il se débite à lui-même des intérêts ou paie des intérêts, sans faire de distinction que ce soit des instruments, des terres ou des prestations de travail. Toutes jouent pour lui le même rôle, lui sont également nécessaires. En particulier, il est indifférent à l’essence du phénomène que sa production remonte pour ainsi dire au début initial, bref qu’il achète seulement de la terre et des prestations de travail, ou qu’il acquière au contraire des produits intermédiaires déjà présents, au lieu de les produire lui-même. S’il devait même acquérir des biens de consommation, il ne modifierait par là rien d’essentiel au phénomène. Quoi qu’il en soit, il peut sembler que la catégorie des biens de consom­mation mérite avant tout d’être soulignée, surtout si l’on professe la théorie que l’entrepreneur « avance » aux possesseurs des moyens de production, au sens le plus étroit du mot, des biens de consommation. En ce cas ces derniers auraient une position caractéristique en face de tous les autres biens et rempliraient un rôle particulier, celui même que nous attribuons au capital. Cela reviendrait à dire que l’entrepreneur acquiert les prestations productives par échange contre des biens de consommation. Il nous faudrait alors ajouter que le capital consiste en biens de consommation. Ce serait alors, non leur qualité en tant que biens de consommation, mais leur seul pouvoir d’achat qui aurait de la valeur pour l’entrepreneur. Mais cette possibilité est déjà éliminée.

Abstraction faite donc de cette conception, il n’y a pas de raison de faire une différence quelconque entre tous les biens que l’entrepreneur achète, pas de raison d’en constituer un groupe sous le nom de capital. Pas besoin de souligner ici qu’un pareil capital est propre à chaque forme économique, n’est donc pas apte à caractériser la forme « capitaliste ». Si l’on demande à l’homme d’affaire en quoi consiste son capi­tal, il ne désignera pas l’une quelconque de ces catégories de biens : s’il cite sa fabrique, il incorporera également dans son calcul la terre sur laquelle elle se trouve, et, s’il veut être complet, il n’oubliera pas le capital d’exploitation, où sont comprises les prestations de travail achetées directement ou indirectement.

Le capital d’une entreprise n’est pas le résumé de tous les biens qui servent aux fins poursuivies par elle. Car le capital s’oppose au monde des biens concrets : on achète des biens pour du capital – le capital est investi dans des biens -, c’est dire que sa fonction est différente de celle des biens acquis. La fonction des biens consiste à servir d’après leur nature technique à une fin productive, à produire techniquement et physiquement d’autres biens; la fonction du capital est de procurer à l’entrepreneur les biens qui doivent être employés productivement, « travaillés », pourrait-on dire. Le capital est le moyen de se procurer des biens. Il est là entre l’entrepreneur et le monde des biens comme un agent tiers nécessaire à la production dans l’économie d’échange. Il fait le pont entre les deux. Il ne prend pas part immédiatement à la production, il n’est pas « travaillé » lui-même, il remplit plutôt une tâche qui doit être terminée avant que la production technique puisse commencer.

Il faut que l’entrepreneur ait du capital avant de pouvoir songer à se procurer des biens concrets. Il y a un moment où il a déjà le capital nécessaire, mais non pas les biens productifs; à ce moment on peut voir, plus nettement que jamais, que le capital n’est en rien identique aux biens concrets, mais qu’il est un agent indépendant. La seule fin, la seule raison pour laquelle l’entrepreneur a besoin de capital – j’en appelle à des faits patents – c’est précisément de servir de fonds, par lequel on peut acheter les moyens de productions. Tant que cet achat n’est pas accompli, le capital n’a aucune relation avec des biens quelconques. Il existe certes, mais sa qualité caractéristique est de ne pas entrer en ligne de compte comme bien concret, de ne pas être employé physiquement comme bien, mais seulement comme un moyen de se procurer les biens qui, eux, doivent servir techniquement à la production. Cependant, quand cet achat est accompli, le capital de l’entrepreneur consiste en biens concrets, quelcon­ques, en terres achetées, en instruments. Si on nous crie avec Quesnay – « parcourez les fermes et les ateliers, et… vous trouverez des bâtiments, des bestiaux, des semences, des matières premières, des meubles et des instruments de toute espèce » – de notre point de vue il faudrait encore ajouter des prestations de travail et de terre -, pareille objection est actuellement fondée. Quoi 1 le capital a rempli la fonction que nous lui avons prescrite, Si les moyens de production physiques nécessaires, et, comme nous voulons le supposer, les prestations de travail nécessaires ont été achetées, l’entrepreneur n’a plus le capital mis à sa disposition. Il l’a donné en échange de moyens de production. Selon la conception scientifique régnante, son capital consiste maintenant dans les biens acquis. Mais cette conception suppose que l’on ignore la fonction du capital qui consiste à procurer des biens, et que l’on remplace notre représentation du phénomène par une hypothèse étrangère à la réalité, à savoir que l’on prête immédiatement à l’entrepreneur les biens dont il a besoin. Si l’on ne fait pas cette hypothèse inexacte et si, selon la réalité, on distingue le fonds avec lequel on paie les biens de production, de ces moyens de production eux-mêmes, il n’y a pas le moindre doute que c’est à ce fonds que se rapporte tout ce que l’on a l’habitude de dire du capital, que c’est avec lui qu’il faut mettre en relation tout ce que l’on désigne par phénomènes capitalistes. Si cela est exact, il est clair que l’entrepreneur ne possède plus ce fonds puisqu’il l’a dépensé et que, entre les mains des vendeurs de moyens de production, les diverses fractions du capital n’ont d’abord pas d’autre caractère que dans les mains du boulanger, les sommes touchées par lui pour la vente de pains. Dans la vie quotidienne on désigne souvent par capital les moyens de production achetés – cette expression ne signifie rien, d’autant plus qu’à l’opposé on trouve une autre selon laquelle le capital « se trouve » dans ces biens. Cette dernière expression n’est juste que pour autant qu’on peut dire qu’il se trouve du charbon dans un rail d’acier, c’est-à-dire que l’emploi de charbon est nécessaire à la production des rails d’acier. Malgré tout, l’entrepreneur n’a-t-il pas toujours encore son capital ? Tout au moins ne peut-il pas « retirer», désinvestir à nouveau son capital de ce dépôt de biens concrets, tandis que, ce même charbon, on ne peut pas se le procurer à nouveau ? A mon avis on peut répondre d’une manière satisfaisante à cette question : Non, l’entre­preneur se trouve avoir dépensé son capital. En échange il a acquis des biens qu’il veut employer non comme capital, c’est-à-dire comme fonds pour le paiement d’autres biens, mais précisément d’une manière technique et productive. Mais, S’il modifie sa décision et s’il veut se dessaisir à nouveau de ces biens, il y aura en général des gens prêts à les acheter; alors il pourra entrer à nouveau en possession d’un capital d’un montant plus grand ou plus petit. De ce point de vue, comme les moyens de pro­duction acquis peuvent lui servir, non seulement comme moyens de production, mais indirectement comme capital, dans la mesure où il peut les employer à se procurer du pouvoir d’achat, puis d’autres moyens de production, il a le droit de les appeler elliptiquement son « capital ». Ils sont la seule base de son pouvoir d’achat s’il a besoin d’en avoir une avant que sa production ne soit terminée. Nous donnerons plus loin une autre raison en faveur de la même conception. Nous répondons par là aussi à la deuxième question posée : l’entrepreneur peut-il se procurer à nouveau du capital à l’aide des moyens de production acquis ? Sans doute il ne peut pas retenir à nouveau identiquement le même capital, ni même, le plus souvent, le même montant de capital. Comme l’identité de celui-ci importe peu, l’expression plastique « retirer son capital » n’a qu’un sens imagé, mais elle est pleine de bon sens, et n’est pas en conflit avec notre conception.

Qu’est donc le capital s’il ne réside ni dans des biens d’une certaine espèce, ni dans des biens en général ? Nous sommes maintenant tout près de la réponse: c’est un fonds de pouvoir d’achat. Ce n’est que comme tel qu’il peut remplir sa fonction essen­tielle, pour laquelle seule le capital est nécessaire en pratique et pour laquelle seule le concept de capital a, dans la théorie, un emploi, que l’on ne saurait remplacer en envisageant des catégories de biens.

La question se pose maintenant de savoir en quoi consiste vraiment ce fonds de pouvoir d’achat. Cette question paraît être très simple. Hélas ! ici seulement com­mencent les difficultés qui, au fond, sont seulement de nature terminologique, mais qui, si l’on n’y prend garde, peuvent prendre beaucoup plus d’importance et introduire dans la discussion un élément fâcheux d’insécurité et de trouble. La solution doit nécessairement être, en partie, arbitraire ; en partie aussi, elle dépend de questions de fait, à l’égard de qui nous ne pouvons pas adopter n’importe quelle attitude. La raison en est que le concept de capital est si ambigu, non pas seulement dans notre science, mais encore dans la pratique, qu’on est inévitablement en conflit avec d’autres emplois de ce concept, si l’on prétend n’en retenir qu’un seul. La raison en est aussi qu’il faut prendre aussi position vis-à-vis de problèmes matériels, car toute la controverse n’est qu’en partie purement terminologique.

Il est tout d’abord très facile de répondre à notre question. En quoi consiste mon fonds de pouvoir d’achat ? Eh bien ! en monnaie et en mes autres avoirs calculés en monnaie. Par là nous rejoignons presque le concept du capital de Menger. Sans doute j’appelle maintes fois cette monnaie et ces avoirs en monnaie mon capital. En outre il n’est pas difficile de distinguer ce concept en tant que « fonds », du « courant » des rendements et, par là, nous avançons d’un pas dans la direction d’Irving Fisher. On dira certainement que je puis m’engager dans une entreprise avec cette somme, ou prêter à un entrepreneur précisément cette somme.

Hélas ! cet arrangement si satisfaisant au premier abord n’est pas pleinement suffisant. Il n’est pas vrai que je puisse m’inscrire au nombre des entrepreneurs à l’aide de cette seule somme. Si je tire un effet de commerce qui est reconnu capable de cir­cu­ler, je puis aussi acheter pour son montant des moyens de production. On peut dire que je contracte par là une dette qui augmente mon capital. On peut dire aussi que les biens achetés par moi avec l’effet m’ont été précisément prêtés. Mais regardons-y de plus près. Si je réussis, je pourrai rembourser cet effet de commerce avec de la mon­naie ou avec des dettes opposées en compensation, qui ne proviennent pas de mon capital, mais de la recette de mes produits. J’ai donc augmenté mon capital, ou, si on ne veut pas l’accorder, j’ai fait quelque chose qui me rend tout à fait les mêmes servi­ces qu’une augmentation de capital, sans que j’aie contracté de dettes, qui diminue­raient plus tard mon capital. On pourrait objecter que mon capital aurait précisément cru, si je n’avais pas eu de dettes à payer. Mais ces dettes ont été payées sur un gain, et il n’aurait pas été sûr que ce gain échût à mon capital, même s’il m’était tombé en partage sans déduction. J’aurais pu, en effet, l’employer à l’acquisition de biens de consommation et, dans ce cas, il eût été contraire à toute espèce d’usage de le désigner comme un élément du capital. S’il est exact que la fonction du capital consiste seulement à assurer à l’entrepreneur la maîtrise de moyens de production, on ne peut échapper à la conséquence, que la création de l’effet a augmenté mon capital. Le conflit est très net qui existe entre notre conception du capital et la plupart des autres. Mais cela ne nous effraie pas : n’est-ce pas une des tâches de l’analyse scientifique que de faire ressortir l’identité de choses qu’une première observation superficielle sépare, et d’analyser les phénomènes individuels jusqu’en des ramifications qui sont, en apparence, d’une autre essence ? Si l’on réunit ce que nous avons dit auparavant et ce qui a suivi, notre résultat perd beaucoup de son apparence de paradoxe. Sans doute je ne suis pas devenu plus riche par la création de l’effet de commerce. Ma fortune industrielle, calculée ou existant en monnaie, n’est pas devenue plus grande. Au contraire. Le terme « fortune » nous offre donc la possibilité de faire place à un autre aspect du phénomène étudié.

Mais il n’est pas exact que le calcul en monnaie suffise à donner à cette partie de ma fortune qui ne consiste pas en monnaie le caractère de capital entendu en notre sens. Si je possède des biens quelconques, il ne me sera en général pas possible de me procurer par un échange immédiat les moyens de production dont j’ai besoin. Il me faudra vendre les biens que je possède et employer ensuite la somme touchée comme capital, de façon à me procurer les biens productifs désirés. La conception en question reconnaît bien ce fait puisqu’elle attribue de l’importance à la valeur en monnaie des biens que chacun possède. Il n’y a qu’à aller jusqu’au bout de la pensée ainsi exprimée pour reconnaître que, désigner ces biens eux-mêmes comme du « capital », c’est se servir d’une expression elliptique, impropre. Ceci est également vrai des moyens de production achetés, que cette conception envisage aussi comme du « capital ».

Ainsi notre conception est, en un sens, plus vaste, en un autre plus étroite que celle de Menger et-que celles qui lui sont apparentées. Seuls ces moyens de paiement sont du capital, nous entendons par là non seulement la monnaie, mais tout inter­médiaire des échanges, quelle qu’en soit la nature. Mais non pas tous les moyens de paiement, mais ceux-là seuls, qui remplissent de fait cette fonction caractéristique, qui nous intéresse.

Une pareille limitation tient à la nature des choses. Si un moyen de paiement ne sert pas à procurer à un entrepreneur des moyens de production, et à les prélever à cette fin, il ne constitue pas du capital. Dans une économie nationale sans évolution, il n’y a donc pas de capital; autrement dit, le capital ne remplit pas sa fonction caracté­ristique, il ne forme pas alors un agent indépendant, il a un rôle neutre. Autrement dit, les différentes formes que revêt le pouvoir général d’achat n’apparaissent pas sous l’aspect qu’incarne le mot de capital; elles sont simplement des moyens d’échange, des moyens techniques en vue de l’exécution des tractations économiques habituelles. Par là leur rôle est épuisé, elles n’ont pas d’autre rôle que ce rôle technique. On peut faire abstraction d’elles sans rien omettre d’essentiel. Mais l’exécution de nouvelles combi­naisons économiques, la monnaie et ses équivalents deviennent un facteur essentiel, c’est ce que no-as exprimons en les dénommant désormais « capital ». Dans notre conception le capital est donc un concept qui suppose l’évolution économique, à qui rien ne correspond dans le « circuit ». Ce concept incarne un aspect des événements éco­no­miques, qui nous a été suggéré par la seule évolution. Je désirerais attirer l’atten­­tion du lecteur sur cette proposition. Elle contribue pour beaucoup à la com­pré­hension du point de vue développé ici : quand on parle du capital au sens où l’on emploie ce mot dans la vie pratique, on ne pense jamais tant à la chose en soi qu’à certains phénomènes ou à un certain aspect des choses, à savoir à l’activité de l’entrepreneur, à la possibilité par lui d’acquérir des moyens de production. Cet aspect est commun à beaucoup de concepts du capital, et les tentatives faites pour leur rendre leur valeur expliquent, à mon avis ce qu’il y a de « protéiforme » dans une définition concrète du capital. En soi donc rien n’est, à proprement parler, du capital, ni de façon absolue ni par des qualités immanentes ; ce que l’on désigne toujours par capital, ne l’est que dans la mesure où certaines conditions sont satisfaisantes, bref ne l’est que d’un certain point de vue.

Nous définirons donc le capital comme la somme de monnaie et d’autres moyens de paiement, qui est toujours disponible pour être concédée à l’entrepreneur. Au moment où commence l’évolution et où est abandonné le « circuit », ce capital total peut, selon notre conception, se composer seulement pour la plus petite partie de monnaie, il faut même qu’il comprenne d’autres moyens de paiement. Si l’évolution est en marche, si l’évolution capitaliste se rattache, ainsi qu’il en est dans la réalité, à des formes non capitalistes ou à des formes transitoires, elle prendra son départ sur une réserve de monnaie. Mais, en stricte théorie, elle ne le pourrait pas faire. Même dans la réalité c’est impossible, si l’on doit créer quelque nouveauté vraiment importante.

Le capital est un agent de l’économie d’échange. Un phénomène particulier de l’économie d’échange s’exprime sous l’aspect du capital : à savoir le passage des moyens de production d’une économie privée à ceux d’une autre économie. Il n’y a donc, à notre sens, vraiment que du capital privé. Ce n’est qu’au sein d’économies privées que les moyens de paiement peuvent remplir leur rôle de capital. Il n’y aurait ainsi que peu d’intérêt à parler en ce sens d’un capital social. Quoi qu’il en soit, la somme des capitaux privés signifie quelque chose; elle donne la grandeur du fonds qui peut être mis à la disposition des entrepreneurs, la grandeur du prélèvement fait sur les moyens de production. Pour cette raison le concept de capital social ne serait pas du tout sans signification [19], bien qu’il n’y ait pas un pareil capital dans une économie communiste. Quand on parle de capital social, on pense le plus souvent à l’ensemble des biens que possède un peuple; seuls les concepts « objectifs » de capital ont conduit à la notion de capital social.

APPENDICE.

Il nous faut discuter les concepts de capital que la pratique et la science pourraient nous opposer. Nous devons montrer que le désaccord est moindre qu’il ne paraît et que l’on prend consciemment ou non en considération plus qu’on ne le croit le point qui nous intéresse.

Pour ce qui est du premier point, il ne s’agit pas d’une recherche sur le sens du mot «capital » dans la langue courante ; elle nous entraînerait vite à des erreurs ridicules, soit par exemple le mot « cerf royal » [Kapitalhirsch]. Il sera question ici d’une recherche sur les idées où le mot « capital » est un terme technique. Une telle discus­sion n’est ni très fertile ni très intéressante, mais elle est malheureusement nécessaire pour la défense de ce que nous avons exposé.

Tout d’abord nous avons parlé de la conception, qui s’exprime dans la formule « mon capital ». Si nous demandons à quelqu’un ce qu’est son capital, il nous indiquera en réponse une somme de monnaie. Quelle somme est-ce ? Avec la plus grande tran­qui­llité nous pouvons répondre : la somme qu’il pourrait obtenir en réalisant ses actifs. Mais cela n’est-il pas simplement la mesure du capital ? N’y a-t-il pas là la mê­me expression pour désigner deux choses ? Regardons-y de plus près. Si la personne interrogée voulait dire que les fractions de sa fortune sont son capital, et si elle voulait simplement appliquer une méthode de mesure, la somme de la monnaie serait presque toujours autre que cette valeur marchande. Car les fractions individuelles de fortune, que possède quelqu’un, peuvent lui être personnellement plus ou moins précieuses que ne l’indique le montant de leur valeur marchande. Il est rare que quelqu’un possède des biens qu’il estime moins que la monnaie qu’il peut obtenir en échange, sans quoi il les vendrait. Sans doute le cas contraire est fréquent. Ceci, objectera-t-on, peut être exact pour tous les objets de consommation personnelle, mais tous les biens qui servent à l’industrie de l’économie d’échange sont estimés d’après leur rendement, lequel mesure aussi leur valeur marchande. Abstraction faite de ce que des liens personnels peuvent attacher le propriétaire d’une fabrique héritée à cette fabrique et que ces liens font qu’il l’estime plus haut que toute autre personne, abstraction faite aussi de ce qu’aux mains du possesseur actuel la valeur de cette fabrique est peut-être plus élevée qu’aux mains de tout autre, il n’est pas sûr que l’on puisse vendre ce moyen de production pour un prix aussi élevé que l’on pourrait le supposer en partant de son rendement net. Certaine­ment il y a une tendance à cela, mais les nombreuses. exceptions que la pratique fournit montrent que cette estimation du « capital » en monnaie n’est pas la seule mesure convenable pour apprécier la valeur des biens. Pourquoi alors notre homme nous parle-t-il de la valeur marchande ? Parce que, lorsqu’on l’interroge sur son capi­tal, il veut exprimer ceci : « Le montant de mon pou­voir d’achat général, voilà la gran­deur de ma puissance économique. » C’est là la perspective que lui suggère la mot « capital ». Mais quel sens a cette puissance économique, à quoi peut-il l’em­ployer ? Uniquement à acheter des biens, et ces. biens ne peuvent être que des moyens de production, s’il ne veut pas dilapider son capital. Il veut donc exprimer sa puissance d’acquisition des moyens de production. jusqu’ici notre homme est d’accord avec notre conception ; il serait facile de lui opposer qu’il ne peut se procurer directement des moyens de production par voie d’échange, et que par conséquent ce qu’il appelle capital consiste seulement, au fond, en choses par où il peut acquérir du capital, lequel lui permet ensuite d’exercer cette puissance de fait sur les moyens de production. En considérant ses biens comme capital, il pense à la monnaie qu’il peut se procurer en échange, non pas en tant que mesure, mais comme agent favorable à ses desseins ultérieurs. C’est déjà reconnaître que désigner ces biens eux-mêmes comme du capital implique un sens elliptique ou figuré. Il en est tout à fait de même quand il désigne sa propre activité comme son capital : cela veut dire que sa propre activité est son moyen de se procurer du capital. Sans doute l’homme de la pratique se refusera à considérer comme étant du capital les lettres de change qu’il peut émettre. Mais, quelle que soit sa terminologie, nous pouvons l’amener à recon­naître que ces lettres sont quelque chose qui est semblable, pour l’essentiel, au reste de son capital. Touchant le problème de savoir si ses biens sont du capital, il songera à leur pouvoir d’achat ; il observera en outre que ce pouvoir d’achat n’est que la possibilité de se procurer grâce .à eux de la monnaie, et que cette monnaie entre ici en ligne de compte comme moyen d’acquérir des biens de production [20] ; dès lors il sera clair pour lui que ce « capital » est augmenté par la création de moyens de paiement à crédit. Si notre homme appelle son capital – au sens figuré – ce qu’il possède en fait de biens, il lui faudra y comprendre sa capacité à créer des effets de ,commerce capables de circuler, car ceux-ci contribuent à lui procurer du pouvoir d’achat et à étendre sa puissance sur les moyens de production. S’il nous répond que cela n’est pas l’usage, nous objecterons qu’il lui faut cependant le faire, s’il veut rester d’accord avec lui-même et mener logiquement à bout le point de vue auquel il s’est placé lui-même en appelant la valeur marchande de ses biens comme son capital.

Nous avons maintenant dégagé l’importance fondamentale du capital dans l’éco­no­mie d’échange, et nous avons vu que la pratique des affaires concorde avec notre conception du capital entendu comme pouvoir d’achat. Mais il nous faut préciser davantage le sens de ce concept dans la langue courante, suivre ce qu’il y a d’essentiel dans l’usage de la langue courante et distinguer entre la teneur véritable du mot capital et ses emplois figurés ou elliptiques. C’est là chose possible sans grande difficulté. Cette idée directrice peut être reconnue partout comme un « fil rouge » propre à s’orienter. Il faut faire place ici à l’expression « marché du capital ». Qu’est-ce que le marché du capital ? Rien autre que le marché du pouvoir d’achat [21], le résumé des évé­ne­ments par lesquels les moyens de paiement arrivent entre les mains des entrepre­neurs. Quelle que soit la définition que l’on en donne, il est certain que, lorsque l’hom­me d’affaire parle du marché du capital, il songe non à des biens concrets, encore moins à certaines catégories d’entre eux, mais à des effets de crédit, à des soldes actifs, à de la monnaie, bref a un pouvoir d’achat disponible. Il faut faire place aussi à l’expression de fourniture de capital, de « capital création ». Il ne s’agit pas ici de fourniture de biens immédiats, ni de production de biens en vue d’une production ultérieure, mais de la fourniture ou de la création nouvelle de moyens de paiement à crédit. Il faut enfin mentionner ici l’expression de « capitaliste ». Un capitaliste est certainement quelqu’un qui a du capital. Mais, au point de vue pratique, c’est en même temps quelqu’un de qui on peut obtenir du capital au sens de pouvoir d’achat, de moyen de paiement, peu importe que sa fortune consiste pour le moment en des biens quelconques, peu importe qu’ils se composent de monnaie ou d’un autre pouvoir d’achat.

Le concept pratique de capital que nous rencontrons dans l’expression « un fonds » ou une entreprise, est, en apparence, d’une autre espèce. Qu’est-ce qu’un « fonds » ? Ce concept se rencontre en comptabilité dans le sens le plus technique, le plus logiquement élaboré. Au premier regard notre réponse à cette question paraît contredire la pratique de la comptabilité. Elle se formule comme suit : nous appelons fonds la somme de monnaie qui est employée à la fondation et à l’exploitation d’une entreprise. Nous expliciterons d’abord cette définition, puis nous la rattacherons à la conception du capital comme pouvoir d’achat; enfin nous la comparerons à celle qui découle de la pratique de la comptabilité. Pour simplifier l’exposé, nous supposerons à nouveau que tout le processus de production ne dure qu’une période économique, que toute la force de production d’une entreprise s’épuise complètement en cette seule période, si bien qu’à la fin de celle-ci il n’y a plus que des produits ou leur substitut en argent, et rien ,autre. Tous les produits doivent être achevés et être vendables seulement à la fin de cette période, et toute la monnaie nécessaire à la production doit être disponible déjà au début de cette même période.

Le fonds se divise en capital d’établissement et en capital d’exploitation. A l’aide du premier on achète des prestations de terre, des bâtiments, des machines, etc., à l’aide du second les prestations de travail, les matières premières, etc., au fur et à mesure qu’elles deviennent nécessaires. Le prix total de ces différents biens la somme de toutes les  dépensés productives, bref la somme avec laquelle l’entreprise prend son départ, nous l’appelons son fonds ou capital initial.  Peu importe que cette somme appar­tienne à l’entrepreneur, ou soit empruntée par lui partiellement ou en totalité ; peu importe  aussi que tous ces biens soient payés avec de la monnaie, avec des lettres de change ou avec tous autres moyens de paiement à crédit. C’est là tout ce que nous avons à dire quant au premier point.

Pour ce qui est du second point, il est clair que le capital, entendu en ce sens, n’est autre que ce que nous avons déjà appelé capital. Le fonds ou capital est le montant du pouvoir d’achat de l’entreprise sur les moyens de production dont elle a besoin. Mais nous avons ici à constater une seconde fonction du concept de capital, une fonction que nous pourrions appeler une fonction de comptabilité. Le montant du capital est en effet la mesure du succès ou de l’échec de l’entreprise. Il fournit la borne à partir de laquelle il y a un succès productif, un standard de comparaison entre les forces productives sacrifiées et le succès atteint. Elle représente la charge qu’il faut contre-balancer, si l’entreprise doit avoir le droit de vivre dans l’économie d’échange. Le capital pris en ce sens crée un critère pour juger de l’activité d’un entrepreneur, il marque le « talent » [22] avec lequel il se livre à l’économie, la base nécessaire de ses comptes dans l’économie d’échange, d’un coup d’œil sommaire sur la marche de l’entreprise et le sort des forces productives confiées à celle-ci. Vue ainsi, la somme de capital représente le nombre des unités de calcul, à qui il faut rapporter les biens productifs et à qui on devra rattacher plus tard le rendement des produits. Envisager les choses sous leur aspect de capital, c’est pouvoir les calculer. Le capital est un concept de mesure. C’est là ce qu’il y a d’exact dans l’opinion qui voit dans le capital exprimé en monnaie une mesure de la valeur des biens productifs. Seulement on n’a pas épuisé par là son essence, ce n’est là qu’une fonction accessoire de ce concept. On peut distinguer celle-ci de la fonction essentielle du même concept. Le capital envisagé dans cette fonction est, de par sa portée, identique au capital entendu comme fonds destiné au paiement des biens de production par l’entrepreneur. Le capital pro­cure à l’entrepreneur, sur le marché, les biens de production. Précisément cette som­me dépensée à l’achat de biens de production est incorporée au compte et employée à mesurer le succès remporté par l’entreprise. Nous voyons dans cette coïncidence, qui ne ressort dans aucune autre définition du concept de capital, un argument favorable à notre conception.

Cependant notre concept de capital entre en conflit avec celui tiré de la compta­bilité. Nous en arrivons ainsi au dernier point qui doit être éclairci. Nous avons auparavant la satisfaction d’indiquer quelques concordances essentielles entre notre conception et celle tirée de la comptabilité. Nous rencontrons d’abord la distinction entre capital et biens. Le capital est une somme de monnaie, tandis que l’inscription des biens achetés a pour seule fin de montrer ce qu’il est advenu du capital. La somme entière avec laquelle l’entreprise prend son départ est du capital, sans que l’on ait à distinguer quels biens ont été achetés par elle. Il en va ainsi des sommes données en achat des instruments et des prestations de terre. On appelle capital, non pas l’excé­dent net, l’actif d’une entreprise, mais quelque chose d’autre, à savoir le montant du pouvoir d’achat consacré à l’exploitation. La grandeur du capital ne se modifie pas à la suite de l’usure normale des moyens de production. jusqu’ici donc nous pouvons indiquer comme favorable à notre conception la pratique de la comptabilité.

Cependant une différence semble apparaître ici. Les bilans paraissent ne pas coïncider pleinement avec notre représentation théorique. Il est de peu d’importance que nous ne rencontrions pas, par exemple, du côté de l’actif le poste « prestations de travail ». Ce poste est inclus dans le poste « caisse » et dans le poste « réserves de marchandises ». Notre hypothèse, qui limite la dure de l’entreprise à une période de production, établit là une différence par rapport aux bilans de la pratique, ces derniers étant adaptés à d’autres considérations. Si nous y trouvons, non pas des prestations de travail, mais de la terre, des immeubles, etc., la raison en est la circonstance suivante et non pas une différence tenant à l’essence des choses : les fonds, les immeubles et autres biens achetés serviront aussi dans d’autres périodes économiques ultérieures ; seule une partie de leur valeur est transférée à la réserve de marchandises, tandis qu’une autre partie continue à demeurer indépendante.

Ce qui suit est plus important : la somme totale employée par l’entrepreneur n’ap­pa­raît pas toujours dans la comptabilité comme son « capital ». On distingue au contraire ce capital de diverses autres sommes, telles les actions de préférence, les lettres de change en circulation. Cette division repose sur deux circonstances : sur la différence entre les emplois permanents et les emplois temporaires, et sur la diffé­rence entre le capital et les dettes. En ce qui concerne la première différence, elle perd de son importance si l’on suppose que l’entreprise survit à une première période économique et que ses produits sont tous mis en vente seulement à la fin de cette période. Dans ces conditions, le montant des lettres de change est investi avec une durée aussi relative que le capital entendu au sens restreint. Même quand notre hypo­thèse n’est pas exacte, il n’y a pas de différence essentielle. Quand bien même on appelle « capital » la somme servant constamment à l’entreprise, il faudra accorder que, du point de vue qui nous intéresse ici, cette somme n’a, en principe, pas d’autre fonction que cette fonction moins constante, plus souple. En pratique, on appelle assez souvent cette dernière somme « capital fluctuant » ou « capital variable »; on nous contredira à peine si nous disons que cet emploi plus restreint du concept de capital n’est qu’une expression elliptique pour désigner le « capital consacré d’une manière permanente à l’entreprise », ou « l’élément permanent qui existe dans le capital de l’entreprise ». La conséquence de cette façon de s’exprimer est la distinction entre la dépense de capital et les autres dépenses. Ici encore la durée, le caractère relativement définitif de cette réponse est le facteur décisif et cette manière de s’exprimer n’est qu’elliptique. Même si on pouvait ne pas dépenser de capital grâce à des rendements antérieurs, rien d’essentiel ne serait modifié au point qui nous importe ici. Si essentiel que puisse être par ailleurs cet événement, il nous apparaîtrait sous l’angle d’une élévation de capital, et ce n’est pas à nous seulement qu’il apparaît comme tel, mais aussi à l’entrepreneur et aux actionnaires; l’essentiel est que l’on emploie une nouvelle somme à l’achat de moyens de production. Si cette somme vient d’un rendement antérieur, nous avons à nous en réjouir, mais cela ne modifie rien d’essentiel à l’événement ; c’est la même chose que si on procédait à une élévation de capital entendu au sens habituel du mot. En fait, cette somme est, en dernière analyse, additionnée au « capital ». Si l’on conserve l’expression de capital en lui donnant ce sens, cela n’est, nous le répétons, qu’une expression synonyme de « capital primitif ». La situation juridique différente de ces sommes ne modifie pas leur signification économique.

La seconde différence indiquée par nous n’est-elle pas plus importante, à savoir la différence entre « capital » et « dettes » ? Est-ce que mon capital n’est pas un actif, ma dette un passif ? Certes on ne peut nous adresser cette objection au point de vue de la comptabilité. Car le capital ne figure jamais du côté actif du bilan.

Au point de vue de l’entrepreneur il est toujours un passif, même s’il lui appartient en propre. Dans ce cas le « forgeron » entrepreneur, doit son capital au « forgeron » capitaliste. La science juridique, il est vrai, a formé en vue de ses desseins une autre conception, selon laquelle personne ne peut avoir de créance envers soi-même. Mais cela n’a pas d’autre signification que celle-ci : personne ne peut porter plainte contre soi-même. En pratique la différence n’est pas aussi grande que l’on pourrait le croire. Si l’entrepreneur réussit, il recouvre sa créance envers lui-même tout aussi bien que d’autres personnes recouvrent leur créance envers lui. S’il n’a pas de succès, les autres personnes ne peuvent pas non plus réaliser leurs créances contre lui en tant qu’entre­preneur. Le droit ne leur donne que la possibilité de se saisir d’autres éléments de la fortune de l’entrepreneur, ou, en cas d’insuccès partiel, de satisfaire leurs créan­ces à l’exclusion de celles de l’entrepreneur. Mais c’est là autre chose, c’est un complexe de conditions et de faits, que, du point de vue économique, il faut mettre strictement à part. On pourrait dire que le capital d’une entreprise est destiné à constituer une réserve pour faire face à ses dettes. Mais cela ne serait exact que si l’on maintenait ce capital liquide, par exemple si on gardait la monnaie en caisse. Au cas contraire le montant, qui est le « capital », est dépensé tout aussi bien que le montant représenté par les dettes, et il n’est pas possible de s’en tenir au capital de l’entreprise pour satisfaire des créances. Que le capital soit petit ou grand, les créanciers ne peuvent se payer que sur les restes des biens productifs et sur les produits. S’il est vrai qu’on prête à une entreprise disposant d’un grand capital d’un cœur plus léger qu’à une entreprise disposant d’un petit capital, cela vient de ce que la grandeur du capital est un symp­tôme de la force de l’entreprise et parce que l’on sait que ce capital ne peut pas devant les tribunaux concourir avec les autres dettes [23], entendues au sens juridique. Croire que le capital, comme tell est prêt à rembourser les créances, serait tout aussi naïf que de croire qu’à chaque avoir en banque correspond un versement en espèces sonnantes et trébuchantes et qu’une somme de monnaie destinée au remboursement attend quel­que part chaque lettre de change émise.

Le capital d’une entreprise n’est, sous l’angle économique, pas moins un passif que toutes les autres dettes, depuis l’action de préférence jusqu’à l’argent prêté au jour le jour (Taggeld) ou le « use of balances over night ». Le rôle des sommes de monnaie correspondant à ces dernières dettes n’est que celui correspondant au capital pris au sens de fourniture de moyens de production. Nous appellerons donc capital la somme de tous les postes passifs. La pratique de la comptabilité elle-même nous y conduit et nous apprend que son concept de capital est trop restreint, et qu’elle distingue le capital de sommes qui, par leur rôle ou leur nature, sont identiques à lui : elle le fait pour des raisons pratiques, pour discerner les différentes fractions de la somme totale investie dans l’entreprise, et ce, d’après des points de vue qui, en pratique, sont essen­tiels pour juger de la situation d’un entrepreneur, mais qui sont accessoires au point de vue des principes ici au premier plan. Si on veut englober dans le concept de capital ce facteur qui contient la quintessence du phénomène Au capitalisme et que toutes les théories du capital désirent consciemment ou non saisir, il faut lui donner toute l’ampleur qu’il a en comptabilité.

Un coup d’œil jeté sur la réalité renforce notre conception. Nous voyons, par exemple, que la façon dont une société par actions se procure de la monnaie n’a pour elle qu’une valeur d’utilité: sera-ce par une émission de nouvelles actions ou par la création d’actions de préférence ou par des dettes flottantes ? Tous ces procédés ont d’innombrables formes intermédiaires, tous empiètent souvent les uns sur les autres, tous servent à une fin unique, à fournir à l’entreprise de la monnaie pour l’acquisition de biens de production ou pour l’exécution de nouvelles combinaisons. A l’égard de tous, la pratique a une expression consacrée : ce sont des méthodes pour « fournir du capital ». Seule la forme juridique distingue ces procédés les uns des autres. Elle est adaptée aux circonstances, mais la chose fondamentale demeure la même. Toutes ces formes juridiques apparaissent aux dirigeants de l’entreprise comme des moyens techniques pour un seul et même but, elles apparaissent au possesseur de capital com­me des modes variés de placement de son capital, qui ne se distinguent que par des avantages et des inconvénients juridiques et par des avantages ou des incon­vénients économiques correspondants.

La réalité incite donc à grouper en une seule et même conception toutes ces som­mes d’argent fournies. Toutes, du point de vue de l’entreprise, sont du capital. Il est donc indiqué d’envisager tous les agents économiques, qui contribuent par l’apport de leur capital à une entreprise, comme les créanciers de cette entreprise au sens éco­no­mique du mot. Même si ceux-ci jouent aussi dans l’entreprise le rôle de dirigeants, il faudra distinguer ce dernier rôle de leur rôle en tant que capitalistes. Mais la grande masse de tous les actionnaires, commanditaires, sociétaires sans droit de vote, etc., ne joue pas le rôle de dirigeants, et leur situation, en tant qu’associés juridiques, a vrai­ment peu d’importance réelle en face de l’impossibilité où ils se trouvent d’exercer une influence correspondante. Cette influence consiste le plus souvent en un contrôle qui dépasse de peu en pratique celui que peut exercer tout autre créancier. A mon avis on est plus près des faits, en désignant les actionnaires et les sociétaires comme des fournisseurs de capital, dont les droits sont en état d’infériorité par rapport à tous les autres créanciers, mais qui, précisément pour cette raison, ont une influence immé­diate sur la marche de l’affaire, à titre de garantie, et un droit à un gain plus élevé éventuel à titre de prime : ils sont donc comparables à des entrepreneurs. Même un con­sortium de créanciers de l’État ne devient pas le souverain du fait qu’on lui concède parfois un contrôle qui va parfois assez loin, voire même une influence directe sur la gestion de l’État. Un fournisseur de monnaie ne devient pas un entre­preneur au sens propre du mot du fait qu’il peut espérer un dividende plus élevé et qu’il peut par là être enclin à prendre une part du risque.

Ce point de vue est apparu déjà plusieurs fois dans la théorie. Cette conception économique n’est même devenue déterminante pour l’économie nationale que là où, en principe, on faisait attention à ces faits, mais toujours, quand on traitait de ques­tions concrètes individuelles, le point de vue défendu ici était – au moins implicite­ment – plus ou moins pris en considération. Il est d’un usage courant pour le praticien. Ceci apparut, par exemple, lors de la discussion du problème de savoir si les dividen­des doivent être soumis aux impôts sur les sociétés par actions, ou s’ils doivent encore acquitter les impôts sur les créances. Des réponses différentes furent données à ces questions. Quoique le jugement porté sur ces problèmes dépende de considéra­tions autres que la conception qu’on se fait de la nature économique du phénomène, les, arguments développés montrent que notre point de vue n’est pas nouveau. Son importance pour nous réside en cela, et en cela seulement, qu’il confirme notre réso­lution d’englober en une conception unique toutes les sommes qui servent aux fins d’une entreprise.

Ceci ne veut pas dire, comme nous l’avons déjà remarqué, que nous voulons effacer la différence qui existe entre deux sommes que l’on distingue dans la langue courante, soit comme « capital », soit comme « dettes ». Ce n’est que du point de vue « aspect du capital » que ces sommes ont le même rôle, et qu’il faut les additionner. Pour l’entreprise elles collaborent et contribuent toutes deux à lui faire atteindre son but. Si, au contraire, on veut savoir ce que serait la situation de chacune de ces sommes si toutes les entreprises liquidaient, si l’on veut fixer ce que chacune de ces sommes a atteint à un certain moment, ces sommes s’opposent, et le résultat de cette opposition n’est pas leur somme, mais leur différence. C’est cet aspect que l’expres­sion « fortune » incarne pour nous. La différence entre les concepts de capital et de fortune résulte de l’angle sous lequel on considère la situation économique de quel­qu’un. Ces deux concepts représentent des formes de calcul propres à saisir cette situation, formes de calcul, dont le sens et la justification dépendent de la fin qui est poursuivie. Cette distinction fournit ce qui est encore nécessaire pour répondre à différentes objections voisines.

Nous croyons avoir caractérisé le phénomène du capital par nos développements. Nous pensons aussi avoir saisi la quintessence du concept de capital dont se sert la pratique, nous l’avons simplement élaboré plus profondément et élargi en partant du facteur qui forme son essence. Assurément l’homme d’affaires ne considère jamais un certain bien comme formant en tant que tel un capital, il consi­dère les biens au seul point de vue de leur pouvoir d’achat. Or, ce pouvoir d’achat ne peut agir que par l’intermédiaire de moyens de paiement véritables, nous les avons caractérisés comme formant du capital, et nous nous faisons forts de convaincre tout praticien qu’il ne désigne des biens concrets comme capital que dans un sens figuré, dans la mesure où il peut obtenir en échange de la monnaie. En outre, ce pouvoir d’achat ne peut, en principe, avoir pour but que de procurer à l’entrepreneur les moyens matériels en vue de nouvelles productions; des moyens de paiement à crédit peuvent aussi servir à cette fin, aussi les avons-nous englobés dans ce chapitre. Il est clair que, lorsqu’une nouvelle entreprise doit être créée dans une économie jusqu’alors statique, où toute la monnaie est « liée », le capital ne peut consister qu’en moyens de paiement à crédit ; ce fait ne nous semble si étrange que parce que notre expérience ne nous parle que d’évolution vivante et que l’évolution capitaliste se rattache en fait à l’évolution précapitaliste (et non pas à un régime sans évolution), laquelle a mis à sa disposition sa riche réserve de monnaie. Mais ces mêmes réserves ne suffisent nullement à tous les besoins présents et, dans les centres où l’évolution capitaliste est rapide, la mon­naie « réelle » ne joue que le rôle de « monnaie d’appoint »; les faits correspon­dent ainsi mieux encore à notre tableau théorique qu’il ne serait nécessaire pour que l’on puisse s’en servir. Notre conception n’est que celle de la pratique, elle est seulement menée à bout avec logique et vidée de ses contradictions, de concep­tions impropres et figurées, et de la supposition naïve, qui s’explique le paiement de tout chèque par le fait que la banque qui l’acquitte en a par devers elle le montant équivalent en monnaie.

III – Le marché monétaire 

Il nous reste encore un pas à faire. Le capital n’est ni la totalité, ni une catégorie des moyens de production ; il ne consiste pas plus en matières premières qu’en produits finis. Le capital n’est pas non plus une réserve de biens de consommation. Il est un facteur spécial. Comme tel, il doit avoir un marché au sens théorique du mot, comme il y a un marché des biens de consommation et des moyens de production. Et à ce marché théorique doit correspondre dans la réalité quelque chose d’analogue, ainsi que quelque chose correspond aux deux marchés théoriques des biens de con­som­mation et des moyens de production. Nous avons vu dans le premier chapitre qu’il y a des marchés de prestations de travail et de terre, et des marchés de biens de consommation ; on y acquiert tout ce qui est essentiel pour le circuit de l’économie nationale, tandis que les moyens de production fabriqués qui sont, sous tous rapports, des postes provisoires de compte, n’ont pas de marché propre à tendance indépen­dante, pas de centre théorique et pratique. Dans l’évolution, qui introduit dans le processus économique ce nouvel agent qu’est le capital, il faut qu’il y ait un troisième marché: à savoir le marché du capital.

Il en existe un. La réalité nous le montre immédiatement, bien plus nettement qu’elle nous montre le marché des prestations et celui des biens de consommation. Il est bien plus concentré, beaucoup mieux organisé, beaucoup plus facile à voir et à embrasser du regard, que les deux autres. C’est ce que l’homme d’affaire appelle le marché monétaire, ce sur quoi les journaux donnent sous ce titre quotidiennement des nouvelles. Le nom de ce marché n’est pas entièrement satisfaisant de notre point de vue : on n’y traite pas seulement la monnaie; aussi pourrions-nous, en partie, protester avec les économistes contre la conception exprimée dans ce mot. Toutefois acceptons ce mot. En tout cas le marché du capital est le même que ce que l’on désigne en pratique comme marché monétaire. Il n’y a pas d’autre marché du capital [24]. Ce serait une tâche attrayante et profitable que de donner une théorie du marché monétaire. Nous n’en possédons pas encore [25]. Il serait surtout intéressant, et profitable, de ras­sem­bler et d’éprouver la valeur théorique des règles concrètes qui déterminent les décisions et les jugements du praticien dans des situations particulières qui ont donné lieu d’habitude à des formules fixes et servent de guide à tout auteur d’article sur le marché moné­taire. Ces règles pratiques, ces pronostics de la météorologie écono­mique, sont pour le moment tout à fait négligés par les théoriciens, quoique leur étude conduise au fond même de la connaissance de l’économie moderne. Nous ne pouvons nous y lancer ici. Nous ne dirons que ce qui est nécessaire à nos desseins. Il est possible de le faire en peu de mots.

Dans une économie sans évolution, il n’y aurait pas un pareil marché monétaire. Si cette économie était parfaitement organisée, et si son trafic était réglé par des moyens de paiement à crédit, elle posséderait une sorte de chambre de compensation, de clearing-house, de centrale de comptabilité de l’économie nationale. Les faits qui surviendraient dans ce clearing reflèteraient tous les événements économiques, les paiements périodiques de salaires, d’impôts, les besoins monétaires des périodes de récolte, ceux des périodes de repos. Mais ce ne serait là que des faits de liquidation, on ne saurait nullement parler d’un marché véritable. Ces fonctions doivent également être accomplies dans un régime à évolution. Mais, en pareil régime, il y a toujours un emploi possible pour tout pouvoir d’achat momentanément oisif. Dans ce régime à évolution enfin, comme nous l’avons souligné, on oriente le crédit bancaire vers les nécessités du circuit économique. Ainsi il arrive que ces fonctions du crédit bancaire deviennent des éléments importants de la fonction du marché monétaire, qu’elles sont entraînées dans le mouvement du marché monétaire, que les besoins du circuit s’ajou­tent sur le marché monétaire à la demande des entrepreneurs, et que sur le marché monétaire la monnaie venue du circuit augmente l’offre de pouvoir d’achat. Pour cette raison, nous sentons dans chaque élément du marché monétaire les pulsations du circuit : la demande de pouvoir d’achat augmente à l’époque de la récolte, à celle des paiements d’impôts, etc., et après ces époques c’est son offre qui augmente. Mais cela ne doit pas nous empêcher de distinguer sur le marché monétaire les événements du circuit des autres. Les derniers événements seuls sont essentiels, les premiers se joignent à eux, et leur apparition même sur le marché n’est qu’une conséquence de l’évolution. Tous les liens étroits d’actions réciproques qui existent entre les deux régimes ne changent rien au fait que l’on peut les distinguer également dans la pratique, et qu’on peut toujours dire ce qui, dans un événement du marché monétaire, appartient au circuit et ce qui appartient à l’évolution.

La quintessence du phénomène réside dans le besoin de crédit des nouvelles entreprises. Cela apparaît encore plus clairement, si nous nous souvenons que, pour être bref et simple, nous faisons abstraction ici de l’influence des relations interna­tionales, que subit chaque économie nationale, et des interventions extra-économi­ques, auxquelles est exposée toute économie nationale. Par là, disparaissent pour nous les phénomènes de la balance des comptes de l’économie nationale, du marché de l’or, etc. Cette réserve faite sur le marché monétaire se produit essentiellement une chose: d’une part, les entrepreneurs y apparaissent comme la partie qui demande ; d’autre part, les producteurs de pouvoir d’achat et ceux qui négocient le prêt de ce pouvoir – les banquiers – y apparaissent comme la partie qui offre, les uns et les autres étant accompagnés de leurs états-majors d’agents et d’intermédiaires. L’objet de l’échange est le pouvoir d’achat présent, le bien-prix, le pouvoir futur, comme nous l’explique­rons plus loin. Dans la lutte quotidienne qui se livre entre ces deux parties pour la fixation du prix, se décide la destinée de l’évolution future. Dans cette lutte, le systè­me des valeurs futures apparaît pour la première fois sous une forme pratique, saisissable et en relation avec les circonstances données de l’économie nationale. Il serait tout à fait faux de croire en même temps, que des crédits à court terme sont sans importance pour des entreprises nouvelles, que la formation de leur prix n’importe donc pas pour les entrepreneurs. Au contraire : nulle part la situation globale de l’éco­nomie nationale ne s’exprime aussi nettement et de façon si décisive pour l’évolution que dans le prix de l’argent au jour le jour; l’entrepreneur n’emprunte pas forcément du crédit pour tout le laps de temps pour lequel il a besoin de crédit, il emprunte en cas de besoin, et souvent de jour en jour. C’est surtout la spéculation qui souvent soutient toute seule sur le marché les nouvelles entreprises ; or, elle travaille presque uniquement avec des crédits à court terme, qui peuvent être accordés aujourd’hui et refusés demain.

L’influence de l’offre et de la demande, les deux parties au marché, se voit très nettement sur les marchés les plus développés, moins nettement sur d’autres. Nous y voyons comment s’exprime le besoin de crédit de l’industrie, et comment le monde de la banque tantôt l’appuie et l’encourage, tantôt cherche à y mettre un frein, tantôt enfin lui refuse toute satisfaction. Tandis que, sur les autres marchés de l’économie natio­nale, la demande et l’offre témoignent même dans leur évolution d’une certaine cons­tance, des fluctuations d’une grandeur frappante apparaissent d’un jour à l’autre sur le marché monétaire. Nous l’expliquerons par la fonction particulière du marché moné­taire. Tous les plans, toutes les perspectives d’avenir de l’économie nationale agissent sur lui. Et aussi, par ailleurs, toutes les conditions de vie de la nation, tous les évè­ne­ments politiques, économiques, physiques. C’est à peine s’il y a des nouvelles politiques, sociales qui n’exercent pas une influence sur la décision à prendre dans l’exécution de nouvelles combinaisons, qui ne modifient pas la situation du marché monétaire, les opinions et les intentions des dirigeants. Le système des valeurs futures doit être adapté à chaque nouvelle situation; il faut agir conformément à chaque nouvelle situation et autrement qu’on a agi jusqu’alors. Cela ne peut pas toujours se faire par de simples variations du prix du pouvoir d’achat. L’influence de la personne intervient de multiples façons à côté des répercussions des variations de prix ou à leur place. On comprendra dans quel sens nous. pouvons dire que le principe du phéno­mène n’est pas atteint par là. Il va de soi que la nature concrète de chaque élément de pouvoir d’achat, spécialement le temps durant lequel on en peut disposer,. établira dans les prix de la monnaie au même moment et sur le même marché une diversité qui ne doit pas nous tromper.

Ces remarques embrassent une très grande masse de faits et schématisent beau­coup de formes extérieurement très différentes, qui nous permettent de résoudre dans le détail plus d’un problème. Cependant il ne s’agit ici que d’envisager les grandes lignes fondamentales. Le marché monétaire est toujours, pour ainsi dire, le grand-quartier de l’économie capitaliste, d’où les ordres partent vers ses différentes parties ; ce que l’on y débat, ce que l’on y décide est toujours, de par sa nature la plus intime, l’établissement du plan d’évolution ultérieure. Tous les besoins de crédit y aboutissent, toutes les intentions économiques prennent là position les unes par rapport aux autres, y luttent pour leur réalisation. Et toutes les formes de pouvoir d’achat, les soldes actifs de toutes. espèces y affluent et y sont offerts. Cela donne lieu à une foule d’opérations d’arbitrage, et de manœuvres intermédiaires, qui pourraient voiler à un premier examen l’essentiel du phénomène. Cependant je crois que notre conception n’a pas à craindre la contradiction.

Consentir du crédit en faveur des valeurs d’avenir, financer l’évolution, telle est la fonction principale du marché monétaire ou du capital. L’évolution crée le crédit et à son tour il vit de l’évolution [26]. Dans le courant de l’évolution, le marché monétaire possède une troisième fonction : il devient le marché même des sources de revenus. Nous verrons plus tard la relation qui existe entre le prix du crédit et le prix qu’ont les sources de revenus durables ou temporaires. Il est clair que la vente de pareilles ,sources de revenus représente une méthode pour se procurer du capital, et leur achat une possibilité d’emploi du capital; le trafic des sources de revenus ne peut donc pas rester à l’écart du marché monétaire. Il faudrait y ranger également le trafic consistant en ventes et achats de terre ; seules des circonstances secondaires font que ce trafic n’apparaît pas comme un élément du marché monétaire, mais il existe un lien de causalité entre le marché monétaire et le marché de la terre. D’autres sources durables de revenus ou des parts bénéficiaires découlant de ces revenus ne sont traités sur le marché monétaire que selon des hypothèses techniques connues. Mais personne ne doute que la fixation de leur valeur et de leur prix ne soit entièrement sous l’influence des événements du marché monétaire. Pour parer à des malentendus, rappelons encore au lecteur que toutes nos affirmations sont des éléments d’une conception globale, qui a ses hypothèses et son langage particuliers. Tout ce que nous avons dit dans ce chapitre peut apparaître facilement sous un faux jour, si l’on oublie cela.


[1]      Les idées, que nous exposons dans la suite, sans y rien changer d’essentiel, ont été depuis confir­mées et améliorées, d’une manière précieuse, par les recherches de A. HAHN, Volkswirt­schaft­liche Theorie des Bankkredits [Théorie économique du crédit bancaire], 1re éd., 1920, 2e éd., 1926). Nous renvoyons avec insistance le lecteur à ce livre original et méritoire qui a essen­tiellement contribué à faire avancer la connaissance de ce problème. En bien des points W. G. LANGWORTH y TAYLOR, The Credit System [Le système de crédit], 1913, lui est parallèle.

Peut-être les phénomènes de l’après-guerre et les discussions sur le rôle du crédit bancaire dans l’essor et la dépression ont donné, à ce que j’avais à dire, l’apparence d’un paradoxe qui se condamne lui-même. Chaque théorie du cycle de la conjoncture prend aujourd’hui en considé­ration le­ fait du « crédit additionnel » et débat la question mise en discussion par KEYNES de sa­voir, si le cycle peut être atténué par l’action d’une influence émanant de la monnaie. Ceci ne si­gni­fie pas encore l’acceptation de mon point de vue, mais y mène nécessairement. Cf. aussi mon article : Kredithontroll [Le Contrôle du crédit] dans Archiv f. Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, 1925. En toute indépendance, ROBERTSON, Banking policy and the price level [Politique ban­caire et niveau des prix] est arrivé récemment aux mêmes résultats (cf. PIGOU, dans Econ. J., juin 1926) et bientôt la matière de ce chapitre sera une vérité patente.

[2]      La construction de la théorie qui, depuis QUESNAY, extorque cette idée étrangère à, la réalité, se réfute ainsi elle-même. Et elle est si importante que l’on peut parler d’une « économie de l’avance».

[3]      Si on n’a pas le droit en général de placer sur le même plan des créances sur des biens et ces biens, comme s’ils étaient quelque chose d’analogue, on a tout aussi pou le droit de le faire pour l’épi et les grains de blé. La chose est ici évidemment autre: je ne puis enfourcher une créance sur un cheval, mais suivant les circonstances je puis, avec une créance sur la monnaie, faire tout à fait la même chose qu’avec de la monnaie, c’est-à-dire acheter.

[4]      Cf. J.-S. MILL. Que d’ailleurs le principe de Ricardo ne soit pas absolument exact, c’est ce qu’ac­cor­dera tout économiste, même s’il est très conservateur sur ce point. Cf. comme exemple de cette attitude L. LAUGHLIN qui dit dans ses Principles of money : « credit does not increase capital » [le crédit n’accroît pas le capital] ; « but mobilises it and makes it more efficient and thereby leads to an increase in product » [mais il le mobilise et le rend plus efficient et par là conduit à un accroissement dans la production]. Nous aurons une idée analogue à exprimer.

[5]      Seules quelques banques font paraître dans leurs bilans périodiques quelle part, dans leurs dépôts, repose et quelle part ne repose pas sur des dépôts réels. L’estimation faite plus haut repose sur des bilans anglais, qui montrent cela tout au moins indirectement, et elle pourrait correspondre à une opinion commune. Cela n’est pas valable, par exemple, pour l’Allemagne, parce qu’on n’a pas l’ha­bi­tude de porter au compte d’un client le montant d’un crédit ouvert. Mais cela. ne change pas l’essence du problème. A prendre d’ailleurs les choses strictement, tous les dépôts en banque repo­sent, comme HAHN l’a souligné avec exactitude, sur de simples créances; seulement les « ver­sements » sont des crédits couverts d’une manière spéciale qui n’augmentent pas la capacité d’achat du dépositaire.

[6]      Il y a toujours suffisamment de théoriciens qui s’en tiennent au point de vue du profane qu’éton­nent les sommes « gigantesques réunies dans les banques ». Il faut s’étonner davantage que des écrivains financiers usent parfois d’un langage analogue. Comme exemple cf. l’ouvrage par ailleurs très utilisable, de CLARE, Money Market Primer [L’abécédaire du marché monétaire] qui sans doute n’adopte pas ce point de vue, mais définit cependant les sommes disponibles. pour l’octroi de crédit « other peoples money », ce qui n’est exact que pour une partie de ces sommes, et ne l’est même là que dans un sens figuré.

[7]      Je fais par là abstraction du cas suivant : dans une économie nationale le trafic régulier des affaires se déroule avec des moyens de paiement à crédit, le producteur reçoit de ses clients une lettre de change ou une assignation sur une dette, avec quoi il achète immédiatement des moyens de pro­duction. Il n’y a pas là à proprement parler d’octroi de crédit; le cas ne se distingue pas essen­tiellement d’une affaire au comptant au moyen d’un échange de monnaie métallique. Le cas, dont nous parlons ici, a été mentionné au premier chapitre.

[8]      S’il s’agit de choses qui, comme des biens fonciers ou des actions, ne circulent pas, ou ne circulent pas sur le marché des biens, la création de monnaie a sur le monde de la monnaie et sur les prix tout à fait la même influence qu’une création de monnaie non couverte; on omet souvent cela. Cf. une erreur analogue dans la création de monnaie par l’État, quand cette monnaie n’a pas pour fondement par exemple la terre. Cette catégorie de moyens de paiement peut avoir pour base souvent des valeurs patrimoniales quelconques, qui réduisent généralement les risques, mais le fait reste qu’aucune offre nouvelle de produits ne correspond à la demande nouvelle de produits émanant de ces valeurs. Cf. le chap. II.

[9]      L’entrepreneur est débiteur en un sens encore plus profond que nous ne pouvons le souligner ici : il puise en principe, répétons-le, dans le courant économique des biens, avant qu’il puisse y verser quelque chose. En ce sens il devient pour ainsi dire un débiteur à l’égard de l’ensemble social. On lui concède des biens à l’égard desquels il ne peut faire valoir de titre propre à ouvrir l’accès au réservoir des biens. Cf. le chap. II.

[10]    Le lecteur, nous l’espérons, ne confond pas ce crédit à l’exploitation avec la somme dont doit disposer l’entrepreneur pour l’ « exploitation » par opposition à la somme nécessaire à la fondation de l’entreprise, la somme dont je parle doit donc servir au paiement courant des salaires.

[11]    D’ailleurs elle est vérifiée immédiatement par les faits : pendant des siècles il n’y eut pour ainsi dire que du crédit à la consommation. Le crédit à l’exploitation ne faisait pas moins défaut que le crédit pour la fondation des entreprises (Gründungskredit). Cependant le circuit de l’économie se tirait d’affaire sans lui. C’est seulement dans j’évolution moderne que le crédit d’exploitation ac­quiert son importance actuelle. Et, comme une exploitation moderne ne se distingue économi­que­ment par rien d’essentiel d’un atelier médiéval, il en résulte qu’en principe la première n’a pas besoin non plus de crédit.

[12]    Cf. notre schéma dans le premier chapitre; c’est la raison pour laquelle je ne cite pas. les moyens de production produits à côté des prestations de travail et de terre, quoique le pouvoir d’achat en question doive leur faire face à eux aussi et pas seulement aux prestations de travail et de terre.

[13]    Sur ce point je diffère de SPIETHOFF. Ses trois mémoires: Die äussere Ordnùng des Kapital-und Geldmarktes [L’ordre extérieur du marché du capital et de la monnaie], Das Verhältnis von Kapital, Geld und Güterwelt [Les rapports du capital, de la monnaie, et du monde des biens], et Der Kapitalmangel in seinem Verhältnisse zur Güterwelt [Le manque de capital dans son rapport avec le monde des biens] (Schmollers Jahrbuch, 1909, et isolément sous le titre : Kapital, Geld und Güterwelt [Capital, monnaie, et monde des biens] ont avant tout le mérite d’avoir saisi le problème. En une série de points ils ont anticipé sur ce qui est exposé dans ce chapitre. On y insiste expressément sur la possibilité « de création de nouveaux substituts de la monnaie » (dans le deuxième mémoire, p. 85). Mais il y aurait dans les réserves présentes de biens une « limite de l’économie nationale, insurmontable ). Ce n’est que dans la mesure où des moyens artificiels peu­vent mettre en mouvement des biens jusqu’alors oisifs, qu’ils peuvent agir. Cette limite est-elle dépassée, alors surgissent des augmentations de prix. Cette dernière remarque est certainement juste, mais c’est là qu’est pour nous le point saillant. Nous accordons qu’une crise monétaire ne peut être écartée par une création de pouvoir d’achat, à moins qu’il ne s’agisse d’une panique mo­mentanée.

[14]    On comprime d’abord le pouvoir d’achat des producteurs actuels sur le marché des moyens de pro­duction, puis sur le marché des biens de consommation le pouvoir d’achat des gens qui n’ont aucune part bénéficiaire, ou aucune part bénéficiaire correspondant à l’élévation des revenus monétaires relatifs à la demande de l’entrepreneur. C’est ce qui explique la hausse des prix perdant les périodes d’essor. Sauf erreur de ma part, Ce fut V. MISES qui forgea pour exprimer ce fait l’expression plus qu’heureuse d’ « épargne forcée ».

[15]    Cf. maintenant aussi: A. HAHN, art. Kredit dans le Handwörterbüch der Staatswissenschaften.

[16]    Cela seul expliquerait déjà la baisse des prix en périodes de dépression et explique la baisse des prix quand aucune autre cause, par exemple des découvertes d’or, ne l’empêchent pas.

[17]    Cela aussi demande du temps. Selon une bonne tradition ancienne transformer immédiatement une entreprise non éprouvée en une société par actions ne passe pas pour « un procédé élégant », à moins que des facteurs très puissants n’en garantissent pratiquement le succès; il est encore bien moins « élégant » de jeter ces .actions immédiatement à la tête des clients.

[18]    Cf. l’article au reste excellent de HAHN dans le Handwörterbuch der Staatswissenschaften au mot Kredit. En présence de la formule donnée par lui, il me semble juste de dire : quoiqu’elle ne soit pas limitée par des biens présents, la quantité possible de pouvoir d’achat à créer nouvellement est soutenue et limitée par des biens futurs.

[19]    Surtout pas si l’on mesure cette unité de capital aux quantités de moyens de production que l’on peut obtenir en échange de cette unité de capital. Si on le fait, on peut – mais seulement en un sens figuré – parler aussi d’un capital en nature.

[20]    Cf. la définition du capital en tant que somme des montants monétaires d’ « embauche » (Werben­de Geldoeträge) dans le Code civil .du Reich allemand.

[21]    Cf. sur ce point SPIETHOFF, loc. cit., p. 42, qui ne comprend comme marché de capital que le marché des capitaux prêtés à l’entreprise à long terme, tandis que chez lui le marché monétaire est le marché des capitaux prêtés à court terme.

[22]    Allusion à la parabole biblique [Note du traducteur].

[23]    KNAPPE, Bilanzen der Aktiengesellschaften [Bilans des sociétés par actions], reproche à Simon l’expression de dette employée dans ce contexte. Du point de vue juridique il a naturellement raison.

[24]    Tout au Plus pourrait-on avec SPIETHOFF (loc. cit.) distinguer le marché du capital, en tant que marché de pouvoir d’achat à long terme, du marché monétaire, en tant que marché de pouvoir d’achat à court terme. Mais sur l’un et l’autre la marchandise traitée, c’est le pouvoir d’achat.

[25]    Mais cf. A. HAHN, A Propos de la théorie du marché monétaire. Archiv jür Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, 1923.

[26]    On a reconnu ce fait, et la grande part qui revient dans l’évolution aux dispositions psychiques, à une volonté énergique d’aller de l’avant; on a donné à cet élément psychologique une expression empreinte d’humour dans une résolution qu’ont prise des gens de bourse à Londres en 1909 : il y est dit que chacun est tenu de croire à la hausser et à la prospérité, et que c’est avoir une pensée mauvaise que d’exprimer l’opinion contraire.