Chapitre III - Crédit et Capital

I L’essence et le rôle du crédit [[1]]

 L’idée fondamentale dont je suis parti, à savoir que l’évolution économique est avant tout un emploi différent des prestations présentes de travail et de terre, nous a convaincus que l’exécution de nouvelles combinaisons a lieu en prélevant des pres­tations de travail et de terre sur leurs emplois accoutumés. Envisageant chaque forme économique où le chef n’a pas le pouvoir de disposer de ces prestations, cette idée fondamentale nous a conduits à deux hérésies nouvelles : la première est que, dans ce cas, la monnaie reçoit un rôle essentiel, et la seconde est que, dans ce cas, même les autres moyens de paiement revêtent un rôle essentiel, que les événements qui concer­nent les moyens de paiement ne sont pas de simples réflexes des événements dans le monde des biens, où naît tout ce qui est essentiel. Une longue, une très longue suite de théoriciens nous affirme l’opinion contraire sur tous les tons avec une décision par­ti­culière et une rare unanimité, avec impatience, voire même une indignation morale et intellectuelle.

Sans cesse, presque depuis qu’elle est devenue une science, l’économie s’est défen­due contre les erreurs populaires qui vivent en parasites sur le phénomène de la monnaie. Et ce fut à juste titre. C’est là un de ses mérites fondamentaux. Celui qui réfléchit sur ce que nous avons dit jusqu’à présent, se convaincra que nous n’y avons défendu aucune de ces erreurs. Si l’on voulait dire que la monnaie est seulement le médium de l’échange des biens et qu’aucun phénomène important ne s’y rattache, ce serait faux. Si l’on voulait en tirer une objection contre la suite de nos idées, elle serait déjà réfutée par notre démonstration : dans notre hypothèse l’emploi différent des forces productives de l’économie nationale ne peut être obtenu que par un dépla­ce­ment dans le pouvoir d’achat des agents économiques. Or, en principe les travailleurs et les propriétaires fonciers ne peuvent pas prêter de prestations de travail et de terre. L’entrepreneur ne peut pas non plus emprunter de moyens de production fabriqués. Car, dans le circuit, il n’y a ni de réserves disponibles ni de stocks de ces réserves prêts même pour les besoins de l’entrepreneur. Si par hasard il y a dans une économie des moyens de production fabriqués tels que ceux dont l’entrepreneur a besoin, il peut alors les acheter, mais pour ce il a besoin à nouveau d’un pouvoir d’achat. Il ne peut pas les emprunter sans plus, car ils sont affectés aux fins pour lesquelles on les a produits; leur possesseur ne veut ni ne peut obtenir le rendement, que l’entrepreneur pourrait évidemment lui donner, mais seulement plus tard, ni supporter aucun risque. Si cependant quelqu’un y consent, nous sommes en présence de deux affaires : d’un achat et d’un octroi de crédit. Ces opérations sont toutes deux non seulement peut-être deux parties distinctes juridiquement d’un seul et même fait économique, mais deux faits économiques très différents qui entraînent des phénomènes également très différents : ceci se dégagera de soi plus tard. Enfin l’entrepreneur ne peut pas non plus « faire des avances » [[2]] aux travailleurs et aux propriétaires fonciers des biens de con­som­mation, parce qu’il ne les a pas. S’il les achetait, il aurait besoin pour cela d’un pou­voir d’achat. Nous ne sortirons pas de ce cercle, car il s’agit toujours là d’un pré­lè­ve­ment de biens sur le circuit. Les mêmes remarques, qui sont valables pour l’em­prunt de biens de consommation, le sont aussi pour l’emprunt de moyens de production fabriqués. Nous n’affirmons donc là rien de mystérieux ni d’excentrique.

Il ne rimerait à rien, certes, de nous opposer que rien d’essentiel ne « peut » se rattacher à la monnaie. En fait, avec le pouvoir d’achat se manifeste un événement essentiel, ce qui n’a rien de grave. On ne peut même pas faire cette objection de prin­ci­pe, car chacun reconnaît un phénomène tout à fait analogue : la possibilité d’influen­ces très profondes découlant de modifications dans la quantité ou la répartition de la monnaie. Seulement cette observation était jusqu’ici au second plan. La comparaison est cependant tout à fait instructive. Il n’y a pas non plus ici de modification dans le monde des biens, il n’y a pas une cause antérieure d’explication qui relèverait des «marchandises ». Les biens, eux aussi, ont une conduite toute passive. Cependant, leur nature et leur quantité en sont très influencées par de telles modifications.

Notre autre hérésie, elle non plus, n’est de loin pas aussi dangereuse qu’elle le paraît. Elle repose, en dernier ressort, non seulement sur un fait démontrable et patent, mais même sur un fait reconnu. Dans l’économie nationale on crée des moyens de paiement qui, à en juger par leur aspect extérieur, se présentent comme de simples créances sur de la « monnaie », mais se distinguent très nettement de créances sur d’autres biens : car, temporairement du moins, ils rendent les mêmes services que le bien en fonction duquel ils sont formulés, si bien qu’ils peuvent sous certaines conditions le remplacer [[3]]. Ce n’est pas seulement dans la littérature spéciale sur l’essen­ce de la monnaie que cela est reconnu, mais aussi dans la théorie économique au sens plus restreint du mot. On peut le lire dans chaque traité. Nous n’avons rien a ajouter à l’observation, mais seulement à l’analyse. L’observation dont nous avons besoin est là, seulement elle est, elle aussi, au second plan. Les problèmes, dont la discussion a le plus contribué à faire reconnaître en théorie des faits pratiquement indubitables, furent les questions de la valeur et du concept de la monnaie. Lorsque la théorie quantitative eut établi sa formule relative à la valeur de la monnaie, la critique s’attacha à l’étude des autres moyens de paiement. La chose est connue. Spécialement dans la littérature anglaise c’est une question stéréotypée que de se demander si ces moyens de paiement, en particulier un crédit bancaire, sont de la monnaie. Plus d’un parmi les meilleurs économistes a donné une réponse affirmative, mais pour nous le fait qu’on a posé la question nous suffit. En même temps le fait qui nous importe a été reconnu sans exception, même quand on résolvait la question par une réponse négative. On expose toujours avec plus ou moins de détails comment et sous quelles formes la chose est techniquement possible.

Par là on a reconnu ce fait que souvent on souligne expressément, que les moyens de paiement ainsi créés n’équivalent pas à une monnaie métallique qui est conservée quelque part, mais existent en quantités sans rapport avec les possibilités de rembour­se­ment ; en outre, pour ces raisons d’utilité, ils ne tiennent pas lieu de stocks de monnaie existants, mais ils apparaissent comme des créations nouvelles à côté des stocks de monnaie existants. Même du point de vue qui n’est pas essentiel et auquel nous nous en tenons pour cet exposé, à savoir que cette création de moyens de paie­ment a son centre dans les banques et en constitue la fonction propre, nous nous trou­vons d’accord avec la conception régnante, ou, plus exactement, avec une conception que l’on peut désigner comme régnante. La création de monnaies par les banques – lesquelles monnaies constituent des créances envers les banques – cette création dont parlent déjà Smith, le vieux maître, voire des auteurs encore plus anciens libres de tout préjugé populaire, est devenue aujourd’hui un lieu commun; je m’empresse d’ajou­ter que, pour nos desseins, il est tout à fait indifférent que l’on considère comme juste ou non en théorie l’expression de « création de monnaie », que j’emprunte à Bendixen : nos développements sont complètement indépendants des particularités d’une théorie quelconque de la monnaie.

Enfin il n’est pas douteux non plus que ces moyens de paiement pénètrent dans la circulation par la voie des octrois de crédit et sont créés principalement en vue de ces octrois de crédit abstraction faite des cas où il ne s’agit que d’éviter des envois de monnaie métallique. Selon FETTER (Principes d’économie, p. 462) une banque est « une entreprise dont le revenu dérive principalement du prêt de ses propres pro­messes de paiement ». jusqu’ici je n’ai rien dit qui soit controversé et je ne vois même pas que l’on puisse avoir une opinion différente. Personne ne peut me reprocher de manquer au principe de Ricardo, suivant lequel les « banking operations » ne peuvent augmenter la richesse d’un pays, ou m’accuser d’une « vapoury speculation » [[4]] au sens de Law. Nul ne voudra nier le fait que, dans les pays les plus développés économi­quement les trois quarts peut-être des dépôts bancaires reposent sur des prêts [[5]] ; que l’homme d’affaires devient presque régulièrement le débiteur de la banque avant d’en devenir le créancier, qu’il « emprunte » d’abord ce qu’il « dépose » du même coup et nous ne parlons pas du fait connu pour ainsi dire de chaque écolier, que seule une partie très petite de toutes. les transactions est effectuée à l’aide de la monnaie au sens étroit du mot. Pour cette raison je ne traite pas davantage de cette matière. Il ne ser­virait à rien de présenter ici des discussions que chacun peut trouver dans un ouvrage élémentaire quelconque, si elles pouvaient lui offrir quelque idée nouvelle. On admet sans discussion que toutes les formes extérieures de crédit, du billet de banque au prêt bancaire, constituent une matière de même essence, et que, par toutes ces formes, le crédit augmente les moyens de paiement [[6]].

Il n’y a d’abord qu’un point – qui prête à discussion. Ces moyens de paiement ne sont le plus souvent pas créés sans base. Je ne crois pas me tromper en disant que tant l’homme d’affaires que le théo­ricien songe, comme à un exemple typique d’un tel moyen de paiement, à la lettre de change émise par le producteur : après avoir exécuté sa production et en avoir vendu les produits, il la tire sur son client pour « faire immédiatement argent » de sa créance. En pratique les produits servent de base – on peut presque dire de connais­sement – même si la lettre de change ne s’appuie pas sur une monnaie présente, elle s’appuie du moins à la place sur des biens présents, et par là de toute façon sur un certain « pouvoir d’achat » présent. Les dépôts ci-dessus men­tion­nés reposent, eux aussi, pour une bonne part sur de « telles valeurs de marchan­dises ». On pourrait considérer cela comme le cas normal de l’octroi de crédit et de la mise en circulation des moyens de paiement à crédit. Tout autre cas serait anormal [[7]]. Mais, même dans les cas normaux où il ne s’agit pas de mener à bonne fin une affaire normale qui porte sur des marchandises, on exige le plus souvent une couverture; on ne voit ainsi comme possible qu’une mobilisation de valeurs présentes. Nous reve­nons par là à la conception régnante. Elle remporte même un triomphe spécial, car non seulement les moyens de paiement sans base disparaissent alors, mais la monnaie elle-même est éliminée, et toute l’affaire est ramenée à l’échange de marchandise contre marchan­dise, au troc. Cette conception explique aussi que nous puissions renvoyer au chapitre consacré à la circulation la création de la monnaie, fait purement technique et peu intéressant pour les grandes lignes de la théorie.

Nous n’acquiesçons pas entièrement à tout cela. Pour le moment soulignons seule­ment que ce que la pratique qualifie d’anormal est simplement la création de moyens de paiement, qu’elle croit issus d’affaires normales portant sur des marchandises, sans que ce soit le cas. Abstraction de tout cela, une lettre de change d’origine financière n’est pas toujours quelque chose d’anormal. Les octrois de crédit en vue d’entreprises nouvelles ne sont certainement pas anormaux et cependant ils se déroulent en princi­pe souvent de la même manière; il va de soi que la durée plus longue de ces crédits fonde techniquement une différence pratique. Mais la couverture qu’en pareils cas peuvent fournir, non des produits déjà présents, mais d’autres éléments, tire son importance du fait que la valeur en question peut être mobilisée par l’octroi de crédit. On ne caractérise pas bien de la sorte l’essence du phénomène. Nous avons deux cas à distinguer. Ou bien l’entrepreneur a une fortune quelconque, qu’il peut mettre en gage dans une banque [[8]]. Cette circonstance lui permettra de trouver plus facilement du crédit. Mais elle n’appartient pas à l’essence du phénomène envisagé sous sa forme la plus pure. La fonction d’entrepreneur n’est en principe pas attachée à la possession d’une fortune : l’analyse et l’expérience l’enseignent l’une et l’autre, quoique la posses­sion éventuelle d’une fortune constitue un avantage pratique. Dans les cas où cette circonstance n’apparaît pas, on pourrait à peine écarter cette conception ; ainsi la phrase : que « le crédit monnaye pour ainsi dire la propriété », n’est pas une formule suf­fisante pour exprimer le phénomène véritable. Ou bien – second cas – l’entrepre­neur donne en gage des biens acquis grâce à un pouvoir d’achat emprunté. Alors l’octroi de crédit vient le premier, et il lui faut, tout au moins en principe et pour un instant très court, se passer de couverture. Ce cas est une assise encore moins solide que le premier touchant le concept d’une mise en circulation de valeurs patrimoniales présentes. Bien plus il est tout à fait clair que l’on crée là un pouvoir d’achat à quoi ne correspondent pas d’abord des biens nouveaux.

Ainsi, dans la réalité, la somme du crédit doit forcément être plus grande qu’elle ne le serait si tout le crédit accordé était pleinement couvert. L’édifice du crédit fait saillie, non seulement hors de la base présente de la monnaie, mais encore hors de la base présente des biens. Ce fait, comme tel, ne peut, lui non plus, être contesté. Seule son interprétation théorique peut être douteuse. Nous n’avons pour le moment qu’à constater une seule chose, à savoir que cette distinction entre un crédit normal et un cré­dit anormal est pour nous de grande importance : les « parts bénéficiaires » du courant économique des biens, qui sont créées par le crédit normal, sont des certifi­cats portant sur des prestations passées ou des biens présents. Celles qui sont créées au moyen du crédit qualifié d’anormal par l’opinion régnante sont par essence des certificats sur des prestations futures ou des biens qu’il faut d’abord produire. Il y a certes une différence fondamentale entre les deux catégories de crédits, tant dans leur nature que dans leur mode d’action. Toutes deux sont estimées à la même valeur dans le commerce et rendent les mêmes services comme moyens de paiement; il est même souvent impossible de les distinguer de l’extérieur. Mais une de ces catégories embrasse des moyens de paiement à qui correspond un versement au produit social, la seconde de ces catégories embrasse des moyens de paiement à qui ne correspond rien, tout au moins à qui ne correspond aucun versement au produit social, quoique dans la pratique ce manque soit souvent comblé par d’autres choses.

Après ces explications préliminaires, dont, je l’espère, la brièveté ne prêtera pas à des malentendus, je passe au véritable sujet de ce chapitre. Il nous faut d’abord dé­mon­trer la proposition à première vue surprenante qu’en principe personne autre que l’entrepreneur n’a besoin de crédit, ou la proposition équivalente mais déjà moins surprenante, que le crédit sert à l’évolution industrielle. La proposition positive de no­tre démonstration, à savoir que l’entrepreneur a, en principe et régulièrement, besoin de l’octroi de crédit, au sens d’une concession temporaire de pouvoir d’achat, est acquise déjà au terme des développements du deuxième chapitre. Pour pouvoir produire en général, pour pouvoir exécuter ses nouvelles combinaisons, l’entrepreneur ne peut se passer de pouvoir d’achat. Celui-ci ne lui est pas offert, comme au produc­teur dans le circuit, automatiquement par la recette des produits de la période écono­mique précédente. Si, par hasard, l’entrepreneur ne possède pas par ailleurs ce crédit – si tel est le cas, ce n’est que le résultat d’une évolution antérieure – il lui faut l’em­prunter. S’il n’y réussit pas, il ne peut pas devenir un entrepreneur. Il n’y a là rien de fictif, nous précisons seulement des faits généralement reconnus. On ne peut devenir entrepreneur qu’en devenant auparavant débiteur. S’endetter appartient à l’essence de l’entreprise et n’a rien d’anormal. Ce n’est pas là un événement fâcheux qu’expliquent des circonstances accidentelles. Le premier besoin de l’entrepreneur est un besoin de crédit. Avant d’avoir besoin de biens quelconques, il a besoin de pouvoir d’achat. Il est sûrement le débiteur typique parmi les types d’agents économiques que dégage l’analyse de la réalité [[9]].

Il nous faut compléter cela par cette proposition négative, à savoir qu’on ne peut dire la même chose d’aucun autre type d’agent économique, qu’aucun autre agent éco­no­mique n’est, typiquement et par essence, un débiteur. Il y a dans la réalité d’autres occasions à l’octroi de crédit. Mais le point décisif est que l’octroi de crédit n’y apparaît pas comme un élément essentiel de processus économique. Ceci est vrai d’abord du crédit à la consommation. Abstraction faite de ce que son importance ne peut être que limitée, nous ne rencontrons pas sur notre chemin le crédit à la consom­mation, si nous parcourons les formes fondamentales et les nécessités de la vie industrielle. Il n’est de l’essence d’aucun agent économique de contracter nécessai­rement des prêts à la consommation, ni de l’essence d’aucun processus économique de production que ceux qui y participent contractent des dettes en vue de leur consom­mation. Aussi le phénomène du crédit à la consommation ne nous intéresse-t-il pas davantage ici, et notre thèse, que l’entrepreneur est dans l’économie nationale le seul débiteur typique, n’est prise par nous que dans ce sens. Malgré toute son importance pratique nous exclurons donc le crédit à la consom­mation de notre examen. Il n’y a là aucune abstraction : nous reconnaissons ce crédit comme un fait, seulement nous n’avons rien de spécial à dire à son endroit. Il en va de même des cas où le besoin de crédit surgit simplement pour soutenir une exploitation économique dont la marche est quelque peu troublée. Ces cas, que je groupe sous le concept de crédit à la con­sommation dans l’ordre de la production (Konsumtiver Produktivkredit) n’appartien­nent pas non plus à l’essence d’un processus économique en ce sens que leur exposé relèverait de la compréhension de la vie de l’organisme de l’économie nationale. Eux non plus ne nous intéressent pas davantage ici.

Toute espèce d’octroi de crédit en vue de novations, d’améliorations, etc., apparaît par définition comme un octroi de crédit à l’entrepreneur, et constitue un élément de l’évolution économique ; la seule catégorie de crédit qui reste à considérer ici, c’est donc le crédit ordinaire d’exploitation (Betriebskredit). Notre démonstration est faite, si nous pouvons le déclarer comme « non-essentiel » en notre sens. Qu’en est-il donc de lui ?

Nous avons vu au premier chapitre qu’il n’est pas de l’essence du circuit régulier de l’économie que l’on contracte ou qu’on octroie un crédit d’exploitation [[10]]. Lorsque le producteur a achevé ses produits, selon notre schéma il les vend immédiatement, et avec leur recette il commence à nouveau sa production. Dans la réalité les choses ne vont pas toujours ainsi. Il peut arriver que le fabricant désire commencer sa pro­duction avant d’avoir livré ses produits au marché. Ce qui est décisif, c’est que dans le circuit, nous pouvons représenter le processus comme si, à chaque fois, il procédait à la production au moyen de la recette; nous n’omettons ainsi rien d’essentiel. Le crédit d’exploitation doit son importance pratique uniquement à ce fait, qu’il y a là une évolution et que cette évolution ouvre instantanément une possibilité d’emploi à des sommes de monnaie restées oisives. Dans ces conditions, chaque exploitant réalisera au plus vite chaque recette et n’empruntera que pour le temps nécessaire ce dont il a besoin comme pouvoir d’achat. Le courant de l’évolution couvre peu à peu toute l’économie nationale, c’est ce qui nous rend si difficile d’avoir une vue claire des choses. S’il n’y avait pas d’évolution, les sommes de monnaie nécessaires au dévelop­pement des affaires devraient normalement être présentes dans chaque unité écono­mique, et pendant le temps où elles ne seraient pas employées, elles devraient rester oisives. L’évolution économique, la première, modifie cela. Son flot emporte bientôt ces producteurs, orgueilleux de ne pas emprunter de crédit. Et lorsque toutes les épargnes seront entraînées dans le cercle des phénomènes du crédit, celui dont c’est le métier d’octroyer le crédit préférera l’octroi des crédits d’exploitation à l’octroi des crédits aux entrepreneurs, car il comporte moins de risque. Beaucoup de banques, surtout les banques de dépôts, ainsi nommées [mots en grec dans le texte], et presque toutes les vieilles maisons renommées qui ont une large clientèle, agissent ainsi en réalité, et se limitent plus ou moins au crédit d’exploitation. Mais c’est là une consé­quence de l’évolution.

Par cette conception nous ne nous opposons pas autant qu’on pourrait le croire à la conception régnante [[11]]. Nous prétendons être en plein accord avec le procédé d’expo­sition habituel : nous pouvons en effet nous passer de prendre en considération ces crédits d’exploitation, si nous voulons nous représenter l’essence du circuit. La théorie régnante est d’accord avec nous; comme nous, elle ne voit dans les financements ordinaires qui portent sur des marchandises rien d’essentiel pour la compréhension du crédit : elle peut donc isoler ce phénomène de l’examen des lignes fondamentales du processus économique. C’est pour cette raison seule qu’elle peut limiter son champ d’observation aux biens. Dans la sphère des biens économiques elle rencontre certes des affaires de crédit, mais nous nous sommes déjà expliqués là-dessus. En tout cas la conception régnante, pas plus que nous-même, ne reconnaît la nécessité de créer un nouveau pouvoir d’achat ; le fait qu’elle ne voit pas ailleurs non plus une telle néces­sité montre à nouveau combien elle est purement « statique ».

Ce crédit d’exploitation, nous pouvons donc l’éliminer de notre examen pour le même motif que le crédit à la consommation. Il ne s’agit là que d’un expédient techni­que de la circulation, car, dans le circuit, une modification se produit pour la raison indiquée; cet expédient n’influence pas autrement la circulation des biens; pour distin­guer ce crédit d’exploitation de celui qui influence très directement la circulation des biens, nous déduisons pour notre exposé et nous supposons dans l’hypothèse du circuit que toutes les transactions sont réalisées par de la monnaie métallique qui doit être présente une fois pour toutes dans une certaine quantité et avec une certaine vitesse de circulation. Certes le processus total d’une économie sans évolution peut aussi comporter des moyens de paiement se présentant sous forme de créances. Mais comme ces moyens de paiement ne sont que des « certificats » relatifs à des biens présents et à des prestations passées, telle la monnaie métallique et comme il n’y a pas de différence essentielle entre les deux, notre opinion – à savoir que ce qui est essen­tiel à nos yeux dans le phénomène du crédit est absent du crédit d’exploitation -trouve sa confirmation dans cette constatation de notre exposé ; par là nous rejoindrons tout ce que nous avons dit au premier chapitre.

Notre thèse est ainsi démontrée, et le sens est précisé de la façon dont nous l’en­ten­dons. Seul en principe l’entrepreneur a donc besoin de crédit ; pour l’évolution in­dus­trielle seule, il joue un rôle essentiel. On voit aussi immédiatement, en se fon­dant sur les développements du deuxième chapitre, que le corollaire de la thèse est éga­lement valable; celle-ci affirme que toute l’évolution économique en principe a besoin de crédit, là où il n’y a pas de chefs ayant le pouvoir de disposer des biens.

La seule fonction essentielle du crédit consiste, en outre, selon nous, en ce que l’octroi de crédit permet à l’entrepreneur de détourner de leurs emplois actuels les moyens de production, dont il a besoin, d’affirmer une demande à leur égard; ainsi il contraint l’économie nationale à entrer dans de nouvelles voies. Le crédit est le levier de ce prélèvement de biens. Notre seconde thèse se formule maintenant ainsi : dans la mesure où le crédit ne provient pas des résultats passés de l’entreprise ou, de façon générale, de « réservoirs » de pouvoir d’achat créés par une évolution antérieure, il ne peut consister qu’en moyens de paiement à crédit créés dans ce but qui ne se fondent ni sur la monnaie entendue au sens le plus restreint du mot, ni sur des produits présents, les marchandises. Sans doute, il peut être garanti par d’autres valeurs que les produits, par des valeurs patrimoniales quelconques dont peut disposer l’entrepreneur. Mais cela n’est pas nécessaire; secondement, cela ne change rien à l’essence du phé­nomène : celle-ci réside dans la création d’une nouvelle demande sans création immé­diate d’une nouvelle offre. Cette thèse n’est plus à démontrer, elle résulte des dévelop­pements du second chapitre. Ici entre seulement en ligne de compte le fait qu’elle nous fournit la corrélation qui existe entre l’octroi du crédit et le moyen de paiement à crédit, qu’elle nous conduit ainsi à ce que je considère comme l’essence du crédit.

L’octroi du crédit, dans le seul cas où il est important pour le processus économi­que, ne pourrait se réaliser que grâce à ces moyens de paiement nouvellement créés s’il n’y avait pas des résultats d’évolutions antérieures; inversement, la création de tels moyens de paiement joue dans ce seul cas un rôle qui dépasse la technique des échan­ges : l’octroi de crédit implique dans cette mesure une création de pouvoir d’achat, et le pouvoir d’achat nouvellement créé ne sert qu’à l’octroi de crédit à l’entrepreneur. L’émission de parts bénéficiaires du courant présent de biens, qui ne sont pas des « certificats » de produits présents, mais au plus des « certificats » de produits futurs, est nécessaire à l’octroi de crédit là où l’octroi de crédit a une fonction essentielle, et là seulement. C’est en même temps le seul cas où non sans dommage pour la fidélité de notre image conceptuelle, on peut substituer au moyen de paiement à crédit de la monnaie métallique, où sa création devient essentielle. On peut supposer d’autant plus une quantité de monnaie métallique existante que rien ne dépend de son importance concrète; mais on ne peut supposer une augmentation de monnaie qui surgisse au bon moment et à la bonne place. Donc, si nous excluons de l’octroi de crédit et de la créa­tion de moyens de paiement à crédit les cas où l’octroi de crédit et les paiements à crédit ne jouent pas un rôle essentiel et de quelque façon intéressant, l’un et l’autre devraient coïncider, abstraction faite des résultats de l’évolution antérieure.

Nous définirons la quintessence du phénomène du crédit comme suit : le crédit est essentiellement une création de pouvoir d’achat en vue de sa concession à l’entrepre­neur, mais il n’est pas simplement la concession à l’entrepreneur d’un pouvoir d’achat présent, de certificats de produits présents. La création de pouvoir d’achat caractérise en principe la méthode selon laquelle s’exécute l’évolution économique dans l’écono­mie nationale ouverte. Le crédit ouvre à l’entrepreneur l’accès au courant économique des biens, avant qu’il en ait acquis normalement le droit d’y puiser. Temporairement une fiction de ce droit le remplace pour ainsi dire lui-même. L’octroi ‘d’un pareil crédit agit comme un ordre donné à l’économie nationale de se soumettre aux desseins de l’entrepreneur, comme une assignation sur les biens dont il a besoin comme un fidéicommis de forces productives. Ce n’est qu’ainsi que l’évolution économique pourrait se réaliser, qu’elle pourrait s’élever hors du simple circuit. Et cette fonction est le fondement de l’édifice moderne du crédit.

Donc, le circuit normal de l’octroi de crédit n’est pas essentiel, car il n’y a pas là nécessairement d’abîme entre les produits et les moyens de production ; en principe, on peut admettre que tous, les achats de moyens de production de la part des produc­teurs sont des affaires au comptant ; que même tous ceux qui deviennent acheteurs furent auparavant vendeurs pour le même montant de monnaie; au contraire, dans l’exécution de nouvelles combinaisons il y a certainement un abîme sur lequel il faut jeter un pont. La fonction du fournisseur de crédit revient à jeter ce pont; il la remplit en mettant à la disposition de l’entrepreneur un pouvoir d’achat créé dans ce but. Dans ces conditions les fournisseurs de moyens de production n’ont pas besoin d’ « attendre »; cependant l’entrepreneur n’a besoin de leur avancer ni biens ni « monnaie » présente. Ainsi est comblé l’abîme qui, dans l’économie d’échange avec propriété privée et droit des agents économiques à disposer d’eux-mêmes, rendrait sans cela l’évolution extraordinairement difficile, sinon impossible. Personne ne conteste que c’est la fonction du fournisseur de crédit. Il n’y a de divergences d’opinion que sur la nature de ce « pont ». Je crois que notre conception, bien loin d’être plus hardie et plus étrangère à la réalité que les autres, est la plus proche de la réalité et rend superflu tout un échafaudage de fictions.

Il est maintenant tout à fait simple de se représenter avec clarté la manière dont l’octroi de crédit et la création de pouvoir d’achat rendent possible pour l’entrepreneur cette disposition des biens, ce développement de la demande qui sans cela est rendue possible au producteur par une offre simultanée ou antérieure. On voit aussi comment se produit le seul événement qui Puisse se produire dans le cas de l’entrepreneur pour lui procurer les biens nécessaires, à savoir l’emploi différent des biens présents. Dans le circuit dont nous partons, on produit bon an mal an le même résultat de la même façon. Chaque offre habituelle est attendue quelque part dans l’économie nationale par la demande correspondante, chaque demande accoutumée correspond à une offre accoutumée. La quantité donnée de monnaie s’est ajustée à ce circuit. Le processus global de tous les biens conduit bon an mai an à des prix déterminés sans fluctuations essentielles, si bien que chaque unité de monnaie parcourt dans chaque période -économique en principe le même chemin. Une quantité de pouvoir d’achat, nettement déterminée quant à sa grandeur et son emploi existe en chaque période économique face à une quantité présente et donnée de prestations productives primitives elle passe ensuite entre les mains de leurs « fournisseurs », et va enfin s’échanger contre la quantité accoutumée et déterminée des biens de consommation. Il n’y a pas là de marché qui groupe les représentants des prestations primitives productives, c’est-à-dire des fonds; dans le circuit normal il n’y a pas de prix pour elles. En face de chaque prestation productive il y a, à un moment qui revient dans chaque période économi­que, une certaine quantité d’unités de pouvoir d’achat; en face de chaque unité de pouvoir d’achat il y a un complexe composé de façon précise de prestations produc­tives et de moyens de production produits [[12]].

Si nous faisons abstraction de la valeur matérielle des signes que revêt le pouvoir d’achat, ce dernier ne représente vraiment rien qui existe à côté et en dehors des biens. Leur total ne nous renseigne en rien, tout au contraire, sur l’énumération des espèces et des quantités présentes de moyens de production, avec laquelle on peut caractériser le niveau de l’économie nationale. Pourtant cette mise en regard nous dit quelque chose, à savoir le pouvoir relatif d’achat des agents économiques individuels et le pou­voir d’achat de l’unité monétaire, et, par là, la base de la valeur attribuée à l’unité dans cette économie nationale. Si maintenant on crée des moyens de paiement à cré­dit, donc en notre sens un nouveau pouvoir d’achat, et si on les met à la disposition de l’entrepreneur, ils apparaissent à côté des producteurs actuels ; ce pouvoir d’achat figure donc à côté de la somme des pouvoirs jusqu’alors existants. Par là n’augmente pas la quantité des prestations productives, dont dispose l’économie nationale. Mais une nouvelle demande devient possible. Elle provoque une hausse des prix de pres­ta­tions productives, donc un affaiblissement partiel de la demande actuelle. Ainsi se réalise le prélèvement de biens dont nous avons parlé, l’adoption de nouveaux em­plois quant aux seules prestations présentes de travail et de terre [[13]]. La chose peut être clairement résumée : le phénomène conduit à grands pas à une compression [[14]] du pouvoir d’achat présent, de la valeur des parts « bénéficiaires » et des « certificats de prestation » présents. En un sens aucun bien, et certainement aucun bien nouveau, ne correspond au pouvoir d’achat nouvellement créé. Mais, en exerçant des pressions, on leur fait de la place, aux dépens du pouvoir d’achat actuel. Autrement dit : l’octroi de crédit provoque un nouveau mode d’emploi des prestations productives présentes au moyen d’un déplacement préalable du pouvoir d’achat dans l’économie nationale.

Il serait facile d’élucider ce fait par des analogies. Des jetons n’ont en soi aucune signification indépendante. Leur quantité absolue ne nous dit rien sur la marche du jeu. Une augmentation de cette quantité modifie bien la quote-part de la mise repré­sen­tée par un jeton, mais elle n’a toujours aucune signification si cette augmentation est proportionnelle chez tous les joueurs. Seules les quantités relatives de jetons qu’ont individuellement les joueurs ont une signification, seule la répartition des jetons est un indice de phénomènes importants. Si un nouveau joueur se joint mainte­nant aux autres et sans faire de mise, reçoit de nouveaux jetons et que l’égalité doit être maintenue avec les jetons jusqu’alors présents, cette augmentation n’est vis-à-vis de la somme des mises certainement que nominale. Cette dernière n’en est pas aug­men­tée. Cependant il y a là un phénomène essentiel pour la marche et le résultat final du jeu; il y a dans les proportions de droits un déplacement en faveur du nouvel arrivant et aux dépens des joueurs actuels.

Si je fais de quelqu’un mon héritier, mon héritage entier à venir correspond à son attente. Si maintenant je fais encore d’une autre personne mon héritier, je crée une nouvelle attente pareille. Comme mon héritage n’est pas augmenté par là, les deux attentes ne correspondent qu’à la même quantité de biens, à qui auparavant corres­pon­dait une seule attente. Le fait n’est pas sans importance, il est au contraire décisif pour les emplois auxquels doit aboutir mon héritage, et pour leurs influences économiques. Il en est de même lorsque s’ajoute un nouveau copropriétaire par indivis aux copro­priétaires déjà présents d’un bien. Ici aussi la constitution d’un droit analogue sans agrandissement de l’objet comprime la matière des droits des autres. Il y a toujours un déplacement des quotes-parts par suite de l’entrée d’un nouveau droit portant sur une quote-part, il y a une modification des rapports de souveraineté établis, qui conduit à une modification du mode d’emploi et, par là, à de nouveaux résultats économiques. Par là se trouve caractérisé l’effet de la création d’un pouvoir d’achat. Le lecteur voit qu’il n’y a là rien d’illogique ou de mystique [[15]]. La forme concrète, extérieure, des moyens de paiement à crédit est tout à fait indifférente. C’est le billet de banque à découvert qui montre la chose le plus clairement. Mais même une lettre de change, qui ne remplace pas de la monnaie présente et ne s’appuie pas sur des biens déjà produits, a le même caractère quand elle circule et ne fixe pas seulement l’obligation de l’entrepreneur vis-à-vis de celui qui lui a fourni de la monnaie; dans ce cas elle n’est qu’une confirmation d’un pouvoir d’achat concédé par ailleurs et, quand elle n’est pas simplement escomptée, il en va de même. Toutes les autres formes de moyens de paiement à crédit, jusqu’à la simple créance dans les livres d’une banque, peuvent être examinées sous le même angle. Toujours elles s’ajoutent au pouvoir d’achat déjà pré­sent. Lorsqu’un gaz pénètre dans un récipient où se trouvait auparavant une certaine quantité de gaz en équilibre, si bien que les molécules occupaient des portions égales de l’espace, la part d’espace occupée par ces molécules se trouve maintenant limitée; de même l’afflux du nouveau pouvoir d’achat dans l’économie nationale va comprimer l’ancien pouvoir d’achat. Si les modifications de prix rendues nécessaires par là se sont effectuées, des biens quelconques correspondent alors aux nouvelles unités de pouvoir d’achat tout aussi bien qu’aux anciennes, mais les unités de pouvoir d’achat maintenant présentes ont toutes un contenu moindre que celles qui étaient présentes auparavant, et leur répartition entre les économies individuelles a été troublée.

On peut appeler le fait décrit inflation de crédit (Kreditinflation). Mais un facteur essentiel le distingue de toute autre espèce d’inflation de crédit, de la création d’un pouvoir d’achat en vue de prêts de consommation ou en vue de prêts relatifs aux opérations d’affaires du circuit, pensons par exemple à l’octroi à l’État de crédit à la consommation. Même dans ces cas le nouveau pouvoir d’achat s’ajoute à l’ancien, les prix montent, il y a un prélèvement de biens en faveur de l’emprunteur du crédit, ou de ceux à qui il verse les sommes empruntées. Il y a là une rupture dans le processus : les biens prélevés sont consommés, les moyens de paiement créés restent dans la circulation, il faut renouveler sans cesse le crédit, et les prix ont continuellement monté. Ou bien il faudrait, pour qu’il n’en soit pas ainsi, que le prêt doit payé au moyen du courant normal des revenus « par une élévation des impôts par exemple »; mais c’est là une nouvelle opération particulière (déflation) qui se déroule selon une connexion causale suffisamment connue et qui assainit le système monétaire qui a subi par ailleurs une perturbation durable.

Dans notre cas le processus continue son chemin en vertu de la force acquise. L’entrepreneur non seulement doit juridiquement reverser les sommes reçues, mais encore il le peut grâce au fond qui se constitue dans sa caisse pendant la marche nor­male des opérations. Il faut qu’il restitue en droit à son banquier la monnaie et économiquement au réservoir des biens sous forme de marchandises, la valeur équivalente des moyens de production prélevés. Comme nous l’avons exprimé d’une autre manière, il lui faut remplir ultérieurement la condition, à l’accomplissement de laquelle est lié le prélèvement de biens sur le courant de l’économie nationale. En faisant l’un il fait l’autre. Après le complet déroulement de son entreprise, donc dans notre schéma après une période économique à la fin de laquelle ses produits existent sur le marché et ses moyens de production ont été employés, si tout s’est passé selon son attente, il a enrichi le courant des biens de marchandises dont le prix total est plus grand que le crédit reçu, que le prix total des biens directement ou indirectement .reçus par lui. Par là le parallélisme entre le courant de la monnaie et le courant des biens est plus que rétabli, l’inflation de crédit plus qu’écartée, l’action sur les prix surcompensée [[16]] ; bref, dans ce cas, il n’y a pas d’inflation de crédit, mais plutôt une déflation, il y a seulement une non-simultanéité entre l’apparition du pouvoir d’achat et celles des marchandises, ce qui peut susciter temporairement l’apparence d’une inflation.

En outre l’entrepreneur peut rembourser ce qu’il doit à la banque, le montant du crédit augmenté des intérêts, et conserver en plus normalement un solde actif (profit) prélevé sur le pouvoir d’achat de circuit. Ce solde et les intérêts de la banque restent seuls nécessairement en circulation, mais le montant du crédit a disparu : l’action de déflation en soi, si l’on ne finançait pas dos entreprises toujours nouvelles et toujours plus grandes, devrait être encore beaucoup plus nette que l’on ne l’a montré ; par là. nous approcherions d’un résultat que la théorie traditionnelle n’explique pas, mais peut bien décrire : seule notre conception l’explique, abstraction faite de qu’elle est la seule en outre à saisir la technique de la chose et une foule de phénomènes acces­soi­res. Deux raisons interdisent en pratique la prompte disparition de pouvoir d’achat nouvellement créé. D’abord la circonstance que la plupart des entreprises ne se terminent pas en une période économique, mais le plus souvent seulement après une série d’années. Cela ne modifie pas l’essence du phénomène, mais l’obscurcit. Le pouvoir d’achat nouvellement créé reste plus longtemps en circulation, et le « rem­bour­sement » au terme légal se fait alors le plus souvent sous forme de « prolon­gation ». Il ne constitue alors, même plus un remboursement, mais une méthode pour éprouver périodiquement l’entreprise et la situation économique, et pour régler d’après cela la marche de cette dernière.. Économiquement, au lieu de dire « présentation au remboursement » – que ce qui est à rembourser soit une lettre de change. ou un crédit dénonçable de compte courant – il faudrait dire à proprement parler « présentation au contrôle ». D’ailleurs des entreprises à long terme sont financées aussi à court terme, mais chaque entrepreneur et chaque banque tenteront pour des raisons évidentes d’échanger le plus tôt possible cette base contre une base durable, elles enregistreront comme un succès de pouvoir dans un cas particulier sauter ce premier stade. Cela coïncide à peu près en pratique avec le fait qu’un pouvoir d’achat créé pour ces fins spéciales est remplacé par un autre qui est présent ailleurs. Dans une évolution tout à fait développée, qui a déjà amassé des réserves de pouvoir d’achat, il en va de même pour les raisons expliquées par notre théorie. Il y a deux étapes: on crée d’abord des actions ou des obligations [[17]], et l’on en crédite l’entreprise, ce qui signifie que les moyens bancaires financent l’entreprise ; puis on lance ces actions et obligations, peu à peu – pas toujours en même temps : on n’en crédite souvent les clients qui y souscri­vent que dans le courant du compte – les souscripteurs les paient sur des réserves pré­sen­tes de pouvoir d’achat, sur des dépôts ou sur de l’épargne; donc le fond d’épargne de l’économie nationale les absorbe. En même temps a lieu le « remboursement » des moyens de paiement à crédit, et leur remplacement par de la monnaie présente. Mais le remboursement de la dette de l’entrepreneur n’a pas encore lieu, qui nous intéresse finalement, c’est-à-dire le remboursement à l’aide de biens. Il n’est que postérieur. Ce phénomène, que nous n’analysons pas davantage, n’est pas sans importance ; seule­ment il ne constitue pas l’essence de la chose ; il l’obscurcit seulement. Deuxième­ment, une autre circonstance a le même effet : en cas de succès final les moyens de paiement à crédit peuvent disparaître, ils ont pour ainsi dire automatiquement une tendance à cela. Même lorsqu’ils ne disparaissent pas, il n’en résulte de perturbation ni pour l’économie privée ni pour l’économie nationale, car les marchandises sont là qui leur font contre-poids et leur offrent la seule espèce réellement importante de couver­ture, celle-la même que n’a jamais le crédit à la consommation. Ainsi  le phénomène peut toujours se répéter à nouveau, bien qu’il n’y ait plus là d’ « entreprise nouvelle » au sens donné par nous à ce terme. En même temps, non seulement ces moyens de paiement n’exercent plus d’influence sur les prix, mais ils perdent encore celle qu’ils exerçaient tout d’abord. C’est là le chemin le plus important par OÙ le crédit bancaire pénètre dans le circuit, jusqu’à ce qu’il s’y établisse de telle façon qu’il faut un travail d’analyse pour reconnaître qu’il n’y a pas ses racines. S’il n’en était pas ainsi, la théorie traditionnelle serait non seulement fausse – ce qu’elle est en tout cas – mais encore inexcusable et inconcevable.

Si donc la possibilité de fournir du crédit n’est limitée ni par la quantité présente de monnaie, – car cette quantité est indépendante de l’octroi de crédit – ni par la quantité présente, oisive ou totale, de biens, par quoi l’est-elle donc ?

D’abord pour la pratique, faisons l’hypothèse suivante qui correspond au cas fondamental que l’on peut facilement étendre à tous les autres cas : nous avons un étalon-or libre, le remboursement en or à vue des billets de banque, l’obligation de l’achat de l’or au prix légal, la libre exportation de l’or et un système de banques groupées autour d’une banque centrale d’émission ; il n’y a pas d’autres barrières ou règles légales à la gestion des affaires bancaires, telles que l’obligation d’une certaine couverture des billets par la banque centrale, ou des dépôts par les autres banques. Chaque nouvelle création de pouvoir d’achat, qui précède l’apparition des quantités correspondantes de biens, qui donc provoque une hausse des prix, aura tendance à élever la valeur de l’or contenu dans la pièce d’or au-dessus de la valeur de la pièce en tant que pièce. Cela conduira à une diminution de la quantité d’or en circulation, mais avant tout au fait que les moyens bancaires de paiement, d’abord les billets de banque, puis tous autres moyens directs ou indirects de paiement seront présentés au rem­bour­sement pour une autre fin et une autre raison que ceux que nous venons d’exposer. Si la solvabilité du système bancaire ne doit être en ce sens pas mise en danger, les ban­ques ne pourront fournir de crédit que de telle sorte que l’inflation qui y corres­pon­dra soit temporaire et modérée. Elle ne peut rester temporaire que si le com­plément de marchandise correspondant au pouvoir d’achat nouvellement créé apparaît à temps sur le marché; en cas d’insuccès – alors le complément de biens n’apparaît pas du tout ; ou, au cas de production remontant très loin (alors il apparaît seulement après de longues années), l’inflation ne sera temporaire que si le banquier peut intervenir comme garant avec un pouvoir d’achat qui existe ailleurs, ou remplacer comme patron les moyens de paiement à crédit, par exemple par une émission au moyen de l’épargne d’autres personnes. De là la nécessité d’entretenir une réserve, qui agit comme un frein tant sur la banque centrale que sur les autres banques. Une autre circonstance agit concurremment avec cette connexion : tous les crédits fournis se résolvent finalement dans les petites sommes du trafic quotidien; pour servir à cela, elles doivent être changées en pièces ou en petits billets d’État que, dans la plupart des pays, ne peuvent pas créer les banques. Enfin l’inflation de crédit devrait nécessairement déclancher des écoulements d’or vers l’étranger et, par là, un danger ultérieur d’insolvabilité, à moins que les banques de tous les pays n’étendent à peu près simultanément leurs octrois de crédit, ce qui est parfois certes presque réalisé. Si, dans nos hypothèses, il nous est donc impossible d’indiquer d’après la nature de la chose les limites de création du pouvoir d’achat aussi précisément que les limites de la production d’une marchandise, si ces limites doivent avoir des mesures différentes suivant la mentalité de la population, la législation, etc., nous pouvons cependant constater qu’il y a tou­jours une pareille limite et quelles sont les circonstances qui en garantissent normale­ment le respect. Son existence n’exclut pas la création de pouvoir d’achat entendu à notre sens et n’en modifie pas l’importance. Mais elle fait de leur portée une grandeur élastique certes, mais limitée.

Sans doute la question fondamentale, qui nous importe ici, ne reçoit par là qu’une réponse superficielle, comme la question des motifs qui déterminent les cours du change quand on répond à cela que, pour un étalon d’or entièrement libre, ils doivent se trouver normalement entre les « goldpoints ». Dans ce dernier cas on aperçoit l’essentiel lorsqu’on abandonne le mécanisme de l’or et lorsque sous ce mécanisme apparaissent les « points de marchandises » (Warenpunkt). De même, dans notre cas et pour la même raison, on atteint la raison profonde de ce fait – que la création d’un pouvoir d’achat a des limites données quoiqu’élastiques – si l’on considère le cas d’un pays qui a un étalon de papier, qui ne connaît que des moyens bancaires de paiement ; le cas de pays en relation entre eux n’offre rien de fondamentalement nouveau : nous laissons au lecteur le soin de développer ce point. Ici aussi la limite est donnée par la condition que l’inflation de crédit au profit des nouvelles entreprises est seulement temporaire, ou qu’il n’y a pas d’inflation, en ce sens qu’elle élèverait de façon durable le niveau des prix. Le frein de l’économie privée qui garantit le respect de cette limite réside dans le fait que toute autre conduite vis-à-vis des demandes de crédit qui affluent de la part des entrepreneurs serait une perte pour la banque intéressée ; cette perte se produit toujours si l’entrepreneur ne réussit pas à produire des marchandises de valeur au moins équivalente au crédit augmenté des intérêts. Ce n’est que si cela lui réussit que la banque a fait une bonne affaire; alors seulement, comme nous l’avons montré, il n’y a pas d’inflation, pas dépassement de cette limite. D’où on peut déduire les règles qui déterminent en détail la grandeur de la création possible du pouvoir d’achat.

En un seul autre cas le monde de la banque pourrait pratiquer non seulement sans perte, mais avec gain l’inflation et déterminer arbitrairement le niveau des prix; il faudrait qu’il soit délié de son obligation de rembourser en or les moyens de paiement et dégagé de tout rôle vis-à-vis du trafic international. Ce serait le cas où la banque prélèverait dans le circuit des moyens de paiement à crédit autrement que par les voies anodines déjà mentionnées, soit qu’elle répare de mauvais engagements par une création de nouveaux moyens d’échanges, soit qu’elle fournisse des crédits en vue de la consommation, même s’ils se présentent comme autre chose – comme parfois des prêts agricoles – si assurés soient-ils. Cela, aucune banque isolée ne le peut faire en général. Parce que son émission de moyens de paiement n’influence pas sensiblement le niveau des prix, le mauvais engagement resterait mauvais et le crédit à la consom­mation deviendrait mauvais s’il n’est pas compris dans les limites où le débiteur peut le rembourser sur son revenu. Mais toutes les banques ensemble pourraient y parve­nir. Elles pourraient, dans les hypothèses que nous avons faites, toujours fournir à nouveau des crédits et, par leur action sur les prix, réparer ceux donnés antérieu­rement. Cela est possible jusqu’à un certain degré, même en dehors de ces hypothèses qui ne se sont jamais réalisées ; la pression des intérêts agricoles contraint parfois même la puissance de l’État à accélérer ce processus : telle est la cause principale par laquelle des limitations parti­cu­lières ménagées par les lois et des soupapes parti­culières de sûreté sont en effet nécessaires en pratique.

Au fond, ces dernières idées se comprennent d’elles-mêmes. De même que l’État peut imprimer des billets sans que l’on puisse fixer de limite, de même les banques pourraient agir de façon semblable, si l’État – car tout est là – leur transférait ce droit en vue de leurs desseins. Mais cela n’a rien à voir avec notre cas, à savoir avec l’octroi de crédit et de création de pouvoir d’achat en vue de l’exécution de nouvelles combi­naisons, rien à voir non plus avec l’essence et l’origine de la création industrielle de pouvoir d’achat. J’y insiste expressément, car la thèse de la puissance illimitée des banques à créer des moyens d’échanges a été exposée à maintes reprises, non seulement hors des conditions indispensables, mais encore de façon absolue sans la connexion nécessaire avec les autres éléments de ma pensée; cette thèse est devenue ensuite un des points où l’on a attaqué cette nouvelle théorie du crédit, un des motifs de son rejet [[18]].

II – Le capital 

Le moment est venu d’exprimer une idée qui aurait pu être formulée depuis longtemps déjà; elle est familière à tout homme d’affaire, et, après nos développe­ments, elle est sans doute facile à concevoir pour le lecteur. Cette forme économique, où les biens nécessaires à de nouvelles productions sont soustraits à leurs destinations dans le circuit par l’intervention du pouvoir d’achat, c’est-à-dire par l’achat sur le marché, est l’économie capitaliste; les formes économiques au contraire, où ce phénomène a lieu par un pouvoir quelconque de commandement ou par une entente entre tous les intéressés, représentent la production sans capital. Le capital n’est rien autre que le levier qui permet à l’entrepreneur de soumettre à sa domination les biens concrets dont il a besoin, rien autre qu’un moyen de disposer des biens en vue de fins nouvelles, ou qu’un moyen d’imprimer à la production sa -nouvelle direction. C’est là la seule fonction du capital, et celle-ci caractérise sa position dans l’organisme de l’économie nationale. Ainsi, pour pénétrer dans l’essence du phénomène du capital, nous partons de la fonction du capital, et non pas de quelques habitudes de langage ou de nos besoins terminologiques.

Qu’est donc ce levier, ce moyen de domination ? Certainement il ne réside pas dans les biens d’une certaine catégorie, dans un groupe de biens à délimiter dans la réserve présente des biens. On reconnaît en général que nous rencontrons le capital dans toute production, qu’il est utile de quelque manière dans le processus de produc­tion. Aussi le verra-t-on nécessairement intervenir également dans notre hypo­thèse, c’est-à-dire pour l’exécution de nouvelles combinaisons. Ainsi l’entrepreneur a à sa disposition sur un même plan et dans les mêmes conditions tous les biens dont il a besoin. Que ce soit une terre, une prestation de travail, une machine, ou une matière première, dont il ait besoin, le phénomène est toujours le même, et rien ne distingue un de ces cas des autres. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas la moindre différence économique importante entre ces diverses catégories de biens. Au contraire, pareilles différences existent certainement bien que, en des temps plus anciens et même aujourd’hui, on ait surestimé et l’on continue à surestimer leur importance pour fonder la théorie. Mais la manière d’agir de l’entrepreneur est la même vis-à-vis de toutes ces catégories de biens : toutes, il les achète, en échange de monnaie pour laquelle il se débite à lui-même des intérêts ou paie des intérêts, sans faire de distinction que ce soit des instruments, des terres ou des prestations de travail. Toutes jouent pour lui le même rôle, lui sont également nécessaires. En particulier, il est indifférent à l’essence du phénomène que sa production remonte pour ainsi dire au début initial, bref qu’il achète seulement de la terre et des prestations de travail, ou qu’il acquière au contraire des produits intermédiaires déjà présents, au lieu de les produire lui-même. S’il devait même acquérir des biens de consommation, il ne modifierait par là rien d’essentiel au phénomène. Quoi qu’il en soit, il peut sembler que la catégorie des biens de consom­mation mérite avant tout d’être soulignée, surtout si l’on professe la théorie que l’entrepreneur « avance » aux possesseurs des moyens de production, au sens le plus étroit du mot, des biens de consommation. En ce cas ces derniers auraient une position caractéristique en face de tous les autres biens et rempliraient un rôle particulier, celui même que nous attribuons au capital. Cela reviendrait à dire que l’entrepreneur acquiert les prestations productives par échange contre des biens de consommation. Il nous faudrait alors ajouter que le capital consiste en biens de consommation. Ce serait alors, non leur qualité en tant que biens de consommation, mais leur seul pouvoir d’achat qui aurait de la valeur pour l’entrepreneur. Mais cette possibilité est déjà éliminée.

Abstraction faite donc de cette conception, il n’y a pas de raison de faire une différence quelconque entre tous les biens que l’entrepreneur achète, pas de raison d’en constituer un groupe sous le nom de capital. Pas besoin de souligner ici qu’un pareil capital est propre à chaque forme économique, n’est donc pas apte à caractériser la forme « capitaliste ». Si l’on demande à l’homme d’affaire en quoi consiste son capi­tal, il ne désignera pas l’une quelconque de ces catégories de biens : s’il cite sa fabrique, il incorporera également dans son calcul la terre sur laquelle elle se trouve, et, s’il veut être complet, il n’oubliera pas le capital d’exploitation, où sont comprises les prestations de travail achetées directement ou indirectement.

Le capital d’une entreprise n’est pas le résumé de tous les biens qui servent aux fins poursuivies par elle. Car le capital s’oppose au monde des biens concrets : on achète des biens pour du capital – le capital est investi dans des biens -, c’est dire que sa fonction est différente de celle des biens acquis. La fonction des biens consiste à servir d’après leur nature technique à une fin productive, à produire techniquement et physiquement d’autres biens; la fonction du capital est de procurer à l’entrepreneur les biens qui doivent être employés productivement, « travaillés », pourrait-on dire. Le capital est le moyen de se procurer des biens. Il est là entre l’entrepreneur et le monde des biens comme un agent tiers nécessaire à la production dans l’économie d’échange. Il fait le pont entre les deux. Il ne prend pas part immédiatement à la production, il n’est pas « travaillé » lui-même, il remplit plutôt une tâche qui doit être terminée avant que la production technique puisse commencer.

Il faut que l’entrepreneur ait du capital avant de pouvoir songer à se procurer des biens concrets. Il y a un moment où il a déjà le capital nécessaire, mais non pas les biens productifs; à ce moment on peut voir, plus nettement que jamais, que le capital n’est en rien identique aux biens concrets, mais qu’il est un agent indépendant. La seule fin, la seule raison pour laquelle l’entrepreneur a besoin de capital – j’en appelle à des faits patents – c’est précisément de servir de fonds, par lequel on peut acheter les moyens de productions. Tant que cet achat n’est pas accompli, le capital n’a aucune relation avec des biens quelconques. Il existe certes, mais sa qualité caractéristique est de ne pas entrer en ligne de compte comme bien concret, de ne pas être employé physiquement comme bien, mais seulement comme un moyen de se procurer les biens qui, eux, doivent servir techniquement à la production. Cependant, quand cet achat est accompli, le capital de l’entrepreneur consiste en biens concrets, quelcon­ques, en terres achetées, en instruments. Si on nous crie avec Quesnay – « parcourez les fermes et les ateliers, et… vous trouverez des bâtiments, des bestiaux, des semences, des matières premières, des meubles et des instruments de toute espèce » – de notre point de vue il faudrait encore ajouter des prestations de travail et de terre -, pareille objection est actuellement fondée. Quoi 1 le capital a rempli la fonction que nous lui avons prescrite, Si les moyens de production physiques nécessaires, et, comme nous voulons le supposer, les prestations de travail nécessaires ont été achetées, l’entrepreneur n’a plus le capital mis à sa disposition. Il l’a donné en échange de moyens de production. Selon la conception scientifique régnante, son capital consiste maintenant dans les biens acquis. Mais cette conception suppose que l’on ignore la fonction du capital qui consiste à procurer des biens, et que l’on remplace notre représentation du phénomène par une hypothèse étrangère à la réalité, à savoir que l’on prête immédiatement à l’entrepreneur les biens dont il a besoin. Si l’on ne fait pas cette hypothèse inexacte et si, selon la réalité, on distingue le fonds avec lequel on paie les biens de production, de ces moyens de production eux-mêmes, il n’y a pas le moindre doute que c’est à ce fonds que se rapporte tout ce que l’on a l’habitude de dire du capital, que c’est avec lui qu’il faut mettre en relation tout ce que l’on désigne par phénomènes capitalistes. Si cela est exact, il est clair que l’entrepreneur ne possède plus ce fonds puisqu’il l’a dépensé et que, entre les mains des vendeurs de moyens de production, les diverses fractions du capital n’ont d’abord pas d’autre caractère que dans les mains du boulanger, les sommes touchées par lui pour la vente de pains. Dans la vie quotidienne on désigne souvent par capital les moyens de production achetés – cette expression ne signifie rien, d’autant plus qu’à l’opposé on trouve une autre selon laquelle le capital « se trouve » dans ces biens. Cette dernière expression n’est juste que pour autant qu’on peut dire qu’il se trouve du charbon dans un rail d’acier, c’est-à-dire que l’emploi de charbon est nécessaire à la production des rails d’acier. Malgré tout, l’entrepreneur n’a-t-il pas toujours encore son capital ? Tout au moins ne peut-il pas « retirer», désinvestir à nouveau son capital de ce dépôt de biens concrets, tandis que, ce même charbon, on ne peut pas se le procurer à nouveau ? A mon avis on peut répondre d’une manière satisfaisante à cette question : Non, l’entre­preneur se trouve avoir dépensé son capital. En échange il a acquis des biens qu’il veut employer non comme capital, c’est-à-dire comme fonds pour le paiement d’autres biens, mais précisément d’une manière technique et productive. Mais, S’il modifie sa décision et s’il veut se dessaisir à nouveau de ces biens, il y aura en général des gens prêts à les acheter; alors il pourra entrer à nouveau en possession d’un capital d’un montant plus grand ou plus petit. De ce point de vue, comme les moyens de pro­duction acquis peuvent lui servir, non seulement comme moyens de production, mais indirectement comme capital, dans la mesure où il peut les employer à se procurer du pouvoir d’achat, puis d’autres moyens de production, il a le droit de les appeler elliptiquement son « capital ». Ils sont la seule base de son pouvoir d’achat s’il a besoin d’en avoir une avant que sa production ne soit terminée. Nous donnerons plus loin une autre raison en faveur de la même conception. Nous répondons par là aussi à la deuxième question posée : l’entrepreneur peut-il se procurer à nouveau du capital à l’aide des moyens de production acquis ? Sans doute il ne peut pas retenir à nouveau identiquement le même capital, ni même, le plus souvent, le même montant de capital. Comme l’identité de celui-ci importe peu, l’expression plastique « retirer son capital » n’a qu’un sens imagé, mais elle est pleine de bon sens, et n’est pas en conflit avec notre conception.

Qu’est donc le capital s’il ne réside ni dans des biens d’une certaine espèce, ni dans des biens en général ? Nous sommes maintenant tout près de la réponse: c’est un fonds de pouvoir d’achat. Ce n’est que comme tel qu’il peut remplir sa fonction essen­tielle, pour laquelle seule le capital est nécessaire en pratique et pour laquelle seule le concept de capital a, dans la théorie, un emploi, que l’on ne saurait remplacer en envisageant des catégories de biens.

La question se pose maintenant de savoir en quoi consiste vraiment ce fonds de pouvoir d’achat. Cette question paraît être très simple. Hélas ! ici seulement com­mencent les difficultés qui, au fond, sont seulement de nature terminologique, mais qui, si l’on n’y prend garde, peuvent prendre beaucoup plus d’importance et introduire dans la discussion un élément fâcheux d’insécurité et de trouble. La solution doit nécessairement être, en partie, arbitraire ; en partie aussi, elle dépend de questions de fait, à l’égard de qui nous ne pouvons pas adopter n’importe quelle attitude. La raison en est que le concept de capital est si ambigu, non pas seulement dans notre science, mais encore dans la pratique, qu’on est inévitablement en conflit avec d’autres emplois de ce concept, si l’on prétend n’en retenir qu’un seul. La raison en est aussi qu’il faut prendre aussi position vis-à-vis de problèmes matériels, car toute la controverse n’est qu’en partie purement terminologique.

Il est tout d’abord très facile de répondre à notre question. En quoi consiste mon fonds de pouvoir d’achat ? Eh bien ! en monnaie et en mes autres avoirs calculés en monnaie. Par là nous rejoignons presque le concept du capital de Menger. Sans doute j’appelle maintes fois cette monnaie et ces avoirs en monnaie mon capital. En outre il n’est pas difficile de distinguer ce concept en tant que « fonds », du « courant » des rendements et, par là, nous avançons d’un pas dans la direction d’Irving Fisher. On dira certainement que je puis m’engager dans une entreprise avec cette somme, ou prêter à un entrepreneur précisément cette somme.

Hélas ! cet arrangement si satisfaisant au premier abord n’est pas pleinement suffisant. Il n’est pas vrai que je puisse m’inscrire au nombre des entrepreneurs à l’aide de cette seule somme. Si je tire un effet de commerce qui est reconnu capable de cir­cu­ler, je puis aussi acheter pour son montant des moyens de production. On peut dire que je contracte par là une dette qui augmente mon capital. On peut dire aussi que les biens achetés par moi avec l’effet m’ont été précisément prêtés. Mais regardons-y de plus près. Si je réussis, je pourrai rembourser cet effet de commerce avec de la mon­naie ou avec des dettes opposées en compensation, qui ne proviennent pas de mon capital, mais de la recette de mes produits. J’ai donc augmenté mon capital, ou, si on ne veut pas l’accorder, j’ai fait quelque chose qui me rend tout à fait les mêmes servi­ces qu’une augmentation de capital, sans que j’aie contracté de dettes, qui diminue­raient plus tard mon capital. On pourrait objecter que mon capital aurait précisément cru, si je n’avais pas eu de dettes à payer. Mais ces dettes ont été payées sur un gain, et il n’aurait pas été sûr que ce gain échût à mon capital, même s’il m’était tombé en partage sans déduction. J’aurais pu, en effet, l’employer à l’acquisition de biens de consommation et, dans ce cas, il eût été contraire à toute espèce d’usage de le désigner comme un élément du capital. S’il est exact que la fonction du capital consiste seulement à assurer à l’entrepreneur la maîtrise de moyens de production, on ne peut échapper à la conséquence, que la création de l’effet a augmenté mon capital. Le conflit est très net qui existe entre notre conception du capital et la plupart des autres. Mais cela ne nous effraie pas : n’est-ce pas une des tâches de l’analyse scientifique que de faire ressortir l’identité de choses qu’une première observation superficielle sépare, et d’analyser les phénomènes individuels jusqu’en des ramifications qui sont, en apparence, d’une autre essence ? Si l’on réunit ce que nous avons dit auparavant et ce qui a suivi, notre résultat perd beaucoup de son apparence de paradoxe. Sans doute je ne suis pas devenu plus riche par la création de l’effet de commerce. Ma fortune industrielle, calculée ou existant en monnaie, n’est pas devenue plus grande. Au contraire. Le terme « fortune » nous offre donc la possibilité de faire place à un autre aspect du phénomène étudié.

Mais il n’est pas exact que le calcul en monnaie suffise à donner à cette partie de ma fortune qui ne consiste pas en monnaie le caractère de capital entendu en notre sens. Si je possède des biens quelconques, il ne me sera en général pas possible de me procurer par un échange immédiat les moyens de production dont j’ai besoin. Il me faudra vendre les biens que je possède et employer ensuite la somme touchée comme capital, de façon à me procurer les biens productifs désirés. La conception en question reconnaît bien ce fait puisqu’elle attribue de l’importance à la valeur en monnaie des biens que chacun possède. Il n’y a qu’à aller jusqu’au bout de la pensée ainsi exprimée pour reconnaître que, désigner ces biens eux-mêmes comme du « capital », c’est se servir d’une expression elliptique, impropre. Ceci est également vrai des moyens de production achetés, que cette conception envisage aussi comme du « capital ».

Ainsi notre conception est, en un sens, plus vaste, en un autre plus étroite que celle de Menger et-que celles qui lui sont apparentées. Seuls ces moyens de paiement sont du capital, nous entendons par là non seulement la monnaie, mais tout inter­médiaire des échanges, quelle qu’en soit la nature. Mais non pas tous les moyens de paiement, mais ceux-là seuls, qui remplissent de fait cette fonction caractéristique, qui nous intéresse.

Une pareille limitation tient à la nature des choses. Si un moyen de paiement ne sert pas à procurer à un entrepreneur des moyens de production, et à les prélever à cette fin, il ne constitue pas du capital. Dans une économie nationale sans évolution, il n’y a donc pas de capital; autrement dit, le capital ne remplit pas sa fonction caracté­ristique, il ne forme pas alors un agent indépendant, il a un rôle neutre. Autrement dit, les différentes formes que revêt le pouvoir général d’achat n’apparaissent pas sous l’aspect qu’incarne le mot de capital; elles sont simplement des moyens d’échange, des moyens techniques en vue de l’exécution des tractations économiques habituelles. Par là leur rôle est épuisé, elles n’ont pas d’autre rôle que ce rôle technique. On peut faire abstraction d’elles sans rien omettre d’essentiel. Mais l’exécution de nouvelles combi­naisons économiques, la monnaie et ses équivalents deviennent un facteur essentiel, c’est ce que no-as exprimons en les dénommant désormais « capital ». Dans notre conception le capital est donc un concept qui suppose l’évolution économique, à qui rien ne correspond dans le « circuit ». Ce concept incarne un aspect des événements éco­no­miques, qui nous a été suggéré par la seule évolution. Je désirerais attirer l’atten­­tion du lecteur sur cette proposition. Elle contribue pour beaucoup à la com­pré­hension du point de vue développé ici : quand on parle du capital au sens où l’on emploie ce mot dans la vie pratique, on ne pense jamais tant à la chose en soi qu’à certains phénomènes ou à un certain aspect des choses, à savoir à l’activité de l’entrepreneur, à la possibilité par lui d’acquérir des moyens de production. Cet aspect est commun à beaucoup de concepts du capital, et les tentatives faites pour leur rendre leur valeur expliquent, à mon avis ce qu’il y a de « protéiforme » dans une définition concrète du capital. En soi donc rien n’est, à proprement parler, du capital, ni de façon absolue ni par des qualités immanentes ; ce que l’on désigne toujours par capital, ne l’est que dans la mesure où certaines conditions sont satisfaisantes, bref ne l’est que d’un certain point de vue.

Nous définirons donc le capital comme la somme de monnaie et d’autres moyens de paiement, qui est toujours disponible pour être concédée à l’entrepreneur. Au moment où commence l’évolution et où est abandonné le « circuit », ce capital total peut, selon notre conception, se composer seulement pour la plus petite partie de monnaie, il faut même qu’il comprenne d’autres moyens de paiement. Si l’évolution est en marche, si l’évolution capitaliste se rattache, ainsi qu’il en est dans la réalité, à des formes non capitalistes ou à des formes transitoires, elle prendra son départ sur une réserve de monnaie. Mais, en stricte théorie, elle ne le pourrait pas faire. Même dans la réalité c’est impossible, si l’on doit créer quelque nouveauté vraiment importante.

Le capital est un agent de l’économie d’échange. Un phénomène particulier de l’économie d’échange s’exprime sous l’aspect du capital : à savoir le passage des moyens de production d’une économie privée à ceux d’une autre économie. Il n’y a donc, à notre sens, vraiment que du capital privé. Ce n’est qu’au sein d’économies privées que les moyens de paiement peuvent remplir leur rôle de capital. Il n’y aurait ainsi que peu d’intérêt à parler en ce sens d’un capital social. Quoi qu’il en soit, la somme des capitaux privés signifie quelque chose; elle donne la grandeur du fonds qui peut être mis à la disposition des entrepreneurs, la grandeur du prélèvement fait sur les moyens de production. Pour cette raison le concept de capital social ne serait pas du tout sans signification [[19]], bien qu’il n’y ait pas un pareil capital dans une économie communiste. Quand on parle de capital social, on pense le plus souvent à l’ensemble des biens que possède un peuple; seuls les concepts « objectifs » de capital ont conduit à la notion de capital social.

APPENDICE.

Il nous faut discuter les concepts de capital que la pratique et la science pourraient nous opposer. Nous devons montrer que le désaccord est moindre qu’il ne paraît et que l’on prend consciemment ou non en considération plus qu’on ne le croit le point qui nous intéresse.

Pour ce qui est du premier point, il ne s’agit pas d’une recherche sur le sens du mot «capital » dans la langue courante ; elle nous entraînerait vite à des erreurs ridicules, soit par exemple le mot « cerf royal » [Kapitalhirsch]. Il sera question ici d’une recherche sur les idées où le mot « capital » est un terme technique. Une telle discus­sion n’est ni très fertile ni très intéressante, mais elle est malheureusement nécessaire pour la défense de ce que nous avons exposé.

Tout d’abord nous avons parlé de la conception, qui s’exprime dans la formule « mon capital ». Si nous demandons à quelqu’un ce qu’est son capital, il nous indiquera en réponse une somme de monnaie. Quelle somme est-ce ? Avec la plus grande tran­qui­llité nous pouvons répondre : la somme qu’il pourrait obtenir en réalisant ses actifs. Mais cela n’est-il pas simplement la mesure du capital ? N’y a-t-il pas là la mê­me expression pour désigner deux choses ? Regardons-y de plus près. Si la personne interrogée voulait dire que les fractions de sa fortune sont son capital, et si elle voulait simplement appliquer une méthode de mesure, la somme de la monnaie serait presque toujours autre que cette valeur marchande. Car les fractions individuelles de fortune, que possède quelqu’un, peuvent lui être personnellement plus ou moins précieuses que ne l’indique le montant de leur valeur marchande. Il est rare que quelqu’un possède des biens qu’il estime moins que la monnaie qu’il peut obtenir en échange, sans quoi il les vendrait. Sans doute le cas contraire est fréquent. Ceci, objectera-t-on, peut être exact pour tous les objets de consommation personnelle, mais tous les biens qui servent à l’industrie de l’économie d’échange sont estimés d’après leur rendement, lequel mesure aussi leur valeur marchande. Abstraction faite de ce que des liens personnels peuvent attacher le propriétaire d’une fabrique héritée à cette fabrique et que ces liens font qu’il l’estime plus haut que toute autre personne, abstraction faite aussi de ce qu’aux mains du possesseur actuel la valeur de cette fabrique est peut-être plus élevée qu’aux mains de tout autre, il n’est pas sûr que l’on puisse vendre ce moyen de production pour un prix aussi élevé que l’on pourrait le supposer en partant de son rendement net. Certaine­ment il y a une tendance à cela, mais les nombreuses. exceptions que la pratique fournit montrent que cette estimation du « capital » en monnaie n’est pas la seule mesure convenable pour apprécier la valeur des biens. Pourquoi alors notre homme nous parle-t-il de la valeur marchande ? Parce que, lorsqu’on l’interroge sur son capi­tal, il veut exprimer ceci : « Le montant de mon pou­voir d’achat général, voilà la gran­deur de ma puissance économique. » C’est là la perspective que lui suggère la mot « capital ». Mais quel sens a cette puissance économique, à quoi peut-il l’em­ployer ? Uniquement à acheter des biens, et ces. biens ne peuvent être que des moyens de production, s’il ne veut pas dilapider son capital. Il veut donc exprimer sa puissance d’acquisition des moyens de production. jusqu’ici notre homme est d’accord avec notre conception ; il serait facile de lui opposer qu’il ne peut se procurer directement des moyens de production par voie d’échange, et que par conséquent ce qu’il appelle capital consiste seulement, au fond, en choses par où il peut acquérir du capital, lequel lui permet ensuite d’exercer cette puissance de fait sur les moyens de production. En considérant ses biens comme capital, il pense à la monnaie qu’il peut se procurer en échange, non pas en tant que mesure, mais comme agent favorable à ses desseins ultérieurs. C’est déjà reconnaître que désigner ces biens eux-mêmes comme du capital implique un sens elliptique ou figuré. Il en est tout à fait de même quand il désigne sa propre activité comme son capital : cela veut dire que sa propre activité est son moyen de se procurer du capital. Sans doute l’homme de la pratique se refusera à considérer comme étant du capital les lettres de change qu’il peut émettre. Mais, quelle que soit sa terminologie, nous pouvons l’amener à recon­naître que ces lettres sont quelque chose qui est semblable, pour l’essentiel, au reste de son capital. Touchant le problème de savoir si ses biens sont du capital, il songera à leur pouvoir d’achat ; il observera en outre que ce pouvoir d’achat n’est que la possibilité de se procurer grâce .à eux de la monnaie, et que cette monnaie entre ici en ligne de compte comme moyen d’acquérir des biens de production [[20]] ; dès lors il sera clair pour lui que ce « capital » est augmenté par la création de moyens de paiement à crédit. Si notre homme appelle son capital – au sens figuré – ce qu’il possède en fait de biens, il lui faudra y comprendre sa capacité à créer des effets de ,commerce capables de circuler, car ceux-ci contribuent à lui procurer du pouvoir d’achat et à étendre sa puissance sur les moyens de production. S’il nous répond que cela n’est pas l’usage, nous objecterons qu’il lui faut cependant le faire, s’il veut rester d’accord avec lui-même et mener logiquement à bout le point de vue auquel il s’est placé lui-même en appelant la valeur marchande de ses biens comme son capital.

Nous avons maintenant dégagé l’importance fondamentale du capital dans l’éco­no­mie d’échange, et nous avons vu que la pratique des affaires concorde avec notre conception du capital entendu comme pouvoir d’achat. Mais il nous faut préciser davantage le sens de ce concept dans la langue courante, suivre ce qu’il y a d’essentiel dans l’usage de la langue courante et distinguer entre la teneur véritable du mot capital et ses emplois figurés ou elliptiques. C’est là chose possible sans grande difficulté. Cette idée directrice peut être reconnue partout comme un « fil rouge » propre à s’orienter. Il faut faire place ici à l’expression « marché du capital ». Qu’est-ce que le marché du capital ? Rien autre que le marché du pouvoir d’achat [[21]], le résumé des évé­ne­ments par lesquels les moyens de paiement arrivent entre les mains des entrepre­neurs. Quelle que soit la définition que l’on en donne, il est certain que, lorsque l’hom­me d’affaire parle du marché du capital, il songe non à des biens concrets, encore moins à certaines catégories d’entre eux, mais à des effets de crédit, à des soldes actifs, à de la monnaie, bref a un pouvoir d’achat disponible. Il faut faire place aussi à l’expression de fourniture de capital, de « capital création ». Il ne s’agit pas ici de fourniture de biens immédiats, ni de production de biens en vue d’une production ultérieure, mais de la fourniture ou de la création nouvelle de moyens de paiement à crédit. Il faut enfin mentionner ici l’expression de « capitaliste ». Un capitaliste est certainement quelqu’un qui a du capital. Mais, au point de vue pratique, c’est en même temps quelqu’un de qui on peut obtenir du capital au sens de pouvoir d’achat, de moyen de paiement, peu importe que sa fortune consiste pour le moment en des biens quelconques, peu importe qu’ils se composent de monnaie ou d’un autre pouvoir d’achat.

Le concept pratique de capital que nous rencontrons dans l’expression « un fonds » ou une entreprise, est, en apparence, d’une autre espèce. Qu’est-ce qu’un « fonds » ? Ce concept se rencontre en comptabilité dans le sens le plus technique, le plus logiquement élaboré. Au premier regard notre réponse à cette question paraît contredire la pratique de la comptabilité. Elle se formule comme suit : nous appelons fonds la somme de monnaie qui est employée à la fondation et à l’exploitation d’une entreprise. Nous expliciterons d’abord cette définition, puis nous la rattacherons à la conception du capital comme pouvoir d’achat; enfin nous la comparerons à celle qui découle de la pratique de la comptabilité. Pour simplifier l’exposé, nous supposerons à nouveau que tout le processus de production ne dure qu’une période économique, que toute la force de production d’une entreprise s’épuise complètement en cette seule période, si bien qu’à la fin de celle-ci il n’y a plus que des produits ou leur substitut en argent, et rien ,autre. Tous les produits doivent être achevés et être vendables seulement à la fin de cette période, et toute la monnaie nécessaire à la production doit être disponible déjà au début de cette même période.

Le fonds se divise en capital d’établissement et en capital d’exploitation. A l’aide du premier on achète des prestations de terre, des bâtiments, des machines, etc., à l’aide du second les prestations de travail, les matières premières, etc., au fur et à mesure qu’elles deviennent nécessaires. Le prix total de ces différents biens la somme de toutes les  dépensés productives, bref la somme avec laquelle l’entreprise prend son départ, nous l’appelons son fonds ou capital initial.  Peu importe que cette somme appar­tienne à l’entrepreneur, ou soit empruntée par lui partiellement ou en totalité ; peu importe  aussi que tous ces biens soient payés avec de la monnaie, avec des lettres de change ou avec tous autres moyens de paiement à crédit. C’est là tout ce que nous avons à dire quant au premier point.

Pour ce qui est du second point, il est clair que le capital, entendu en ce sens, n’est autre que ce que nous avons déjà appelé capital. Le fonds ou capital est le montant du pouvoir d’achat de l’entreprise sur les moyens de production dont elle a besoin. Mais nous avons ici à constater une seconde fonction du concept de capital, une fonction que nous pourrions appeler une fonction de comptabilité. Le montant du capital est en effet la mesure du succès ou de l’échec de l’entreprise. Il fournit la borne à partir de laquelle il y a un succès productif, un standard de comparaison entre les forces productives sacrifiées et le succès atteint. Elle représente la charge qu’il faut contre-balancer, si l’entreprise doit avoir le droit de vivre dans l’économie d’échange. Le capital pris en ce sens crée un critère pour juger de l’activité d’un entrepreneur, il marque le « talent » [[22]] avec lequel il se livre à l’économie, la base nécessaire de ses comptes dans l’économie d’échange, d’un coup d’œil sommaire sur la marche de l’entreprise et le sort des forces productives confiées à celle-ci. Vue ainsi, la somme de capital représente le nombre des unités de calcul, à qui il faut rapporter les biens productifs et à qui on devra rattacher plus tard le rendement des produits. Envisager les choses sous leur aspect de capital, c’est pouvoir les calculer. Le capital est un concept de mesure. C’est là ce qu’il y a d’exact dans l’opinion qui voit dans le capital exprimé en monnaie une mesure de la valeur des biens productifs. Seulement on n’a pas épuisé par là son essence, ce n’est là qu’une fonction accessoire de ce concept. On peut distinguer celle-ci de la fonction essentielle du même concept. Le capital envisagé dans cette fonction est, de par sa portée, identique au capital entendu comme fonds destiné au paiement des biens de production par l’entrepreneur. Le capital pro­cure à l’entrepreneur, sur le marché, les biens de production. Précisément cette som­me dépensée à l’achat de biens de production est incorporée au compte et employée à mesurer le succès remporté par l’entreprise. Nous voyons dans cette coïncidence, qui ne ressort dans aucune autre définition du concept de capital, un argument favorable à notre conception.

Cependant notre concept de capital entre en conflit avec celui tiré de la compta­bilité. Nous en arrivons ainsi au dernier point qui doit être éclairci. Nous avons auparavant la satisfaction d’indiquer quelques concordances essentielles entre notre conception et celle tirée de la comptabilité. Nous rencontrons d’abord la distinction entre capital et biens. Le capital est une somme de monnaie, tandis que l’inscription des biens achetés a pour seule fin de montrer ce qu’il est advenu du capital. La somme entière avec laquelle l’entreprise prend son départ est du capital, sans que l’on ait à distinguer quels biens ont été achetés par elle. Il en va ainsi des sommes données en achat des instruments et des prestations de terre. On appelle capital, non pas l’excé­dent net, l’actif d’une entreprise, mais quelque chose d’autre, à savoir le montant du pouvoir d’achat consacré à l’exploitation. La grandeur du capital ne se modifie pas à la suite de l’usure normale des moyens de production. jusqu’ici donc nous pouvons indiquer comme favorable à notre conception la pratique de la comptabilité.

Cependant une différence semble apparaître ici. Les bilans paraissent ne pas coïncider pleinement avec notre représentation théorique. Il est de peu d’importance que nous ne rencontrions pas, par exemple, du côté de l’actif le poste « prestations de travail ». Ce poste est inclus dans le poste « caisse » et dans le poste « réserves de marchandises ». Notre hypothèse, qui limite la dure de l’entreprise à une période de production, établit là une différence par rapport aux bilans de la pratique, ces derniers étant adaptés à d’autres considérations. Si nous y trouvons, non pas des prestations de travail, mais de la terre, des immeubles, etc., la raison en est la circonstance suivante et non pas une différence tenant à l’essence des choses : les fonds, les immeubles et autres biens achetés serviront aussi dans d’autres périodes économiques ultérieures ; seule une partie de leur valeur est transférée à la réserve de marchandises, tandis qu’une autre partie continue à demeurer indépendante.

Ce qui suit est plus important : la somme totale employée par l’entrepreneur n’ap­pa­raît pas toujours dans la comptabilité comme son « capital ». On distingue au contraire ce capital de diverses autres sommes, telles les actions de préférence, les lettres de change en circulation. Cette division repose sur deux circonstances : sur la différence entre les emplois permanents et les emplois temporaires, et sur la diffé­rence entre le capital et les dettes. En ce qui concerne la première différence, elle perd de son importance si l’on suppose que l’entreprise survit à une première période économique et que ses produits sont tous mis en vente seulement à la fin de cette période. Dans ces conditions, le montant des lettres de change est investi avec une durée aussi relative que le capital entendu au sens restreint. Même quand notre hypo­thèse n’est pas exacte, il n’y a pas de différence essentielle. Quand bien même on appelle « capital » la somme servant constamment à l’entreprise, il faudra accorder que, du point de vue qui nous intéresse ici, cette somme n’a, en principe, pas d’autre fonction que cette fonction moins constante, plus souple. En pratique, on appelle assez souvent cette dernière somme « capital fluctuant » ou « capital variable »; on nous contredira à peine si nous disons que cet emploi plus restreint du concept de capital n’est qu’une expression elliptique pour désigner le « capital consacré d’une manière permanente à l’entreprise », ou « l’élément permanent qui existe dans le capital de l’entreprise ». La conséquence de cette façon de s’exprimer est la distinction entre la dépense de capital et les autres dépenses. Ici encore la durée, le caractère relativement définitif de cette réponse est le facteur décisif et cette manière de s’exprimer n’est qu’elliptique. Même si on pouvait ne pas dépenser de capital grâce à des rendements antérieurs, rien d’essentiel ne serait modifié au point qui nous importe ici. Si essentiel que puisse être par ailleurs cet événement, il nous apparaîtrait sous l’angle d’une élévation de capital, et ce n’est pas à nous seulement qu’il apparaît comme tel, mais aussi à l’entrepreneur et aux actionnaires; l’essentiel est que l’on emploie une nouvelle somme à l’achat de moyens de production. Si cette somme vient d’un rendement antérieur, nous avons à nous en réjouir, mais cela ne modifie rien d’essentiel à l’événement ; c’est la même chose que si on procédait à une élévation de capital entendu au sens habituel du mot. En fait, cette somme est, en dernière analyse, additionnée au « capital ». Si l’on conserve l’expression de capital en lui donnant ce sens, cela n’est, nous le répétons, qu’une expression synonyme de « capital primitif ». La situation juridique différente de ces sommes ne modifie pas leur signification économique.

La seconde différence indiquée par nous n’est-elle pas plus importante, à savoir la différence entre « capital » et « dettes » ? Est-ce que mon capital n’est pas un actif, ma dette un passif ? Certes on ne peut nous adresser cette objection au point de vue de la comptabilité. Car le capital ne figure jamais du côté actif du bilan.

Au point de vue de l’entrepreneur il est toujours un passif, même s’il lui appartient en propre. Dans ce cas le « forgeron » entrepreneur, doit son capital au « forgeron » capitaliste. La science juridique, il est vrai, a formé en vue de ses desseins une autre conception, selon laquelle personne ne peut avoir de créance envers soi-même. Mais cela n’a pas d’autre signification que celle-ci : personne ne peut porter plainte contre soi-même. En pratique la différence n’est pas aussi grande que l’on pourrait le croire. Si l’entrepreneur réussit, il recouvre sa créance envers lui-même tout aussi bien que d’autres personnes recouvrent leur créance envers lui. S’il n’a pas de succès, les autres personnes ne peuvent pas non plus réaliser leurs créances contre lui en tant qu’entre­preneur. Le droit ne leur donne que la possibilité de se saisir d’autres éléments de la fortune de l’entrepreneur, ou, en cas d’insuccès partiel, de satisfaire leurs créan­ces à l’exclusion de celles de l’entrepreneur. Mais c’est là autre chose, c’est un complexe de conditions et de faits, que, du point de vue économique, il faut mettre strictement à part. On pourrait dire que le capital d’une entreprise est destiné à constituer une réserve pour faire face à ses dettes. Mais cela ne serait exact que si l’on maintenait ce capital liquide, par exemple si on gardait la monnaie en caisse. Au cas contraire le montant, qui est le « capital », est dépensé tout aussi bien que le montant représenté par les dettes, et il n’est pas possible de s’en tenir au capital de l’entreprise pour satisfaire des créances. Que le capital soit petit ou grand, les créanciers ne peuvent se payer que sur les restes des biens productifs et sur les produits. S’il est vrai qu’on prête à une entreprise disposant d’un grand capital d’un cœur plus léger qu’à une entreprise disposant d’un petit capital, cela vient de ce que la grandeur du capital est un symp­tôme de la force de l’entreprise et parce que l’on sait que ce capital ne peut pas devant les tribunaux concourir avec les autres dettes [[23]], entendues au sens juridique. Croire que le capital, comme tell est prêt à rembourser les créances, serait tout aussi naïf que de croire qu’à chaque avoir en banque correspond un versement en espèces sonnantes et trébuchantes et qu’une somme de monnaie destinée au remboursement attend quel­que part chaque lettre de change émise.

Le capital d’une entreprise n’est, sous l’angle économique, pas moins un passif que toutes les autres dettes, depuis l’action de préférence jusqu’à l’argent prêté au jour le jour (Taggeld) ou le « use of balances over night ». Le rôle des sommes de monnaie correspondant à ces dernières dettes n’est que celui correspondant au capital pris au sens de fourniture de moyens de production. Nous appellerons donc capital la somme de tous les postes passifs. La pratique de la comptabilité elle-même nous y conduit et nous apprend que son concept de capital est trop restreint, et qu’elle distingue le capital de sommes qui, par leur rôle ou leur nature, sont identiques à lui : elle le fait pour des raisons pratiques, pour discerner les différentes fractions de la somme totale investie dans l’entreprise, et ce, d’après des points de vue qui, en pratique, sont essen­tiels pour juger de la situation d’un entrepreneur, mais qui sont accessoires au point de vue des principes ici au premier plan. Si on veut englober dans le concept de capital ce facteur qui contient la quintessence du phénomène Au capitalisme et que toutes les théories du capital désirent consciemment ou non saisir, il faut lui donner toute l’ampleur qu’il a en comptabilité.

Un coup d’œil jeté sur la réalité renforce notre conception. Nous voyons, par exemple, que la façon dont une société par actions se procure de la monnaie n’a pour elle qu’une valeur d’utilité: sera-ce par une émission de nouvelles actions ou par la création d’actions de préférence ou par des dettes flottantes ? Tous ces procédés ont d’innombrables formes intermédiaires, tous empiètent souvent les uns sur les autres, tous servent à une fin unique, à fournir à l’entreprise de la monnaie pour l’acquisition de biens de production ou pour l’exécution de nouvelles combinaisons. A l’égard de tous, la pratique a une expression consacrée : ce sont des méthodes pour « fournir du capital ». Seule la forme juridique distingue ces procédés les uns des autres. Elle est adaptée aux circonstances, mais la chose fondamentale demeure la même. Toutes ces formes juridiques apparaissent aux dirigeants de l’entreprise comme des moyens techniques pour un seul et même but, elles apparaissent au possesseur de capital com­me des modes variés de placement de son capital, qui ne se distinguent que par des avantages et des inconvénients juridiques et par des avantages ou des incon­vénients économiques correspondants.

La réalité incite donc à grouper en une seule et même conception toutes ces som­mes d’argent fournies. Toutes, du point de vue de l’entreprise, sont du capital. Il est donc indiqué d’envisager tous les agents économiques, qui contribuent par l’apport de leur capital à une entreprise, comme les créanciers de cette entreprise au sens éco­no­mique du mot. Même si ceux-ci jouent aussi dans l’entreprise le rôle de dirigeants, il faudra distinguer ce dernier rôle de leur rôle en tant que capitalistes. Mais la grande masse de tous les actionnaires, commanditaires, sociétaires sans droit de vote, etc., ne joue pas le rôle de dirigeants, et leur situation, en tant qu’associés juridiques, a vrai­ment peu d’importance réelle en face de l’impossibilité où ils se trouvent d’exercer une influence correspondante. Cette influence consiste le plus souvent en un contrôle qui dépasse de peu en pratique celui que peut exercer tout autre créancier. A mon avis on est plus près des faits, en désignant les actionnaires et les sociétaires comme des fournisseurs de capital, dont les droits sont en état d’infériorité par rapport à tous les autres créanciers, mais qui, précisément pour cette raison, ont une influence immé­diate sur la marche de l’affaire, à titre de garantie, et un droit à un gain plus élevé éventuel à titre de prime : ils sont donc comparables à des entrepreneurs. Même un con­sortium de créanciers de l’État ne devient pas le souverain du fait qu’on lui concède parfois un contrôle qui va parfois assez loin, voire même une influence directe sur la gestion de l’État. Un fournisseur de monnaie ne devient pas un entre­preneur au sens propre du mot du fait qu’il peut espérer un dividende plus élevé et qu’il peut par là être enclin à prendre une part du risque.

Ce point de vue est apparu déjà plusieurs fois dans la théorie. Cette conception économique n’est même devenue déterminante pour l’économie nationale que là où, en principe, on faisait attention à ces faits, mais toujours, quand on traitait de ques­tions concrètes individuelles, le point de vue défendu ici était – au moins implicite­ment – plus ou moins pris en considération. Il est d’un usage courant pour le praticien. Ceci apparut, par exemple, lors de la discussion du problème de savoir si les dividen­des doivent être soumis aux impôts sur les sociétés par actions, ou s’ils doivent encore acquitter les impôts sur les créances. Des réponses différentes furent données à ces questions. Quoique le jugement porté sur ces problèmes dépende de considéra­tions autres que la conception qu’on se fait de la nature économique du phénomène, les, arguments développés montrent que notre point de vue n’est pas nouveau. Son importance pour nous réside en cela, et en cela seulement, qu’il confirme notre réso­lution d’englober en une conception unique toutes les sommes qui servent aux fins d’une entreprise.

Ceci ne veut pas dire, comme nous l’avons déjà remarqué, que nous voulons effacer la différence qui existe entre deux sommes que l’on distingue dans la langue courante, soit comme « capital », soit comme « dettes ». Ce n’est que du point de vue « aspect du capital » que ces sommes ont le même rôle, et qu’il faut les additionner. Pour l’entreprise elles collaborent et contribuent toutes deux à lui faire atteindre son but. Si, au contraire, on veut savoir ce que serait la situation de chacune de ces sommes si toutes les entreprises liquidaient, si l’on veut fixer ce que chacune de ces sommes a atteint à un certain moment, ces sommes s’opposent, et le résultat de cette opposition n’est pas leur somme, mais leur différence. C’est cet aspect que l’expres­sion « fortune » incarne pour nous. La différence entre les concepts de capital et de fortune résulte de l’angle sous lequel on considère la situation économique de quel­qu’un. Ces deux concepts représentent des formes de calcul propres à saisir cette situation, formes de calcul, dont le sens et la justification dépendent de la fin qui est poursuivie. Cette distinction fournit ce qui est encore nécessaire pour répondre à différentes objections voisines.

Nous croyons avoir caractérisé le phénomène du capital par nos développements. Nous pensons aussi avoir saisi la quintessence du concept de capital dont se sert la pratique, nous l’avons simplement élaboré plus profondément et élargi en partant du facteur qui forme son essence. Assurément l’homme d’affaires ne considère jamais un certain bien comme formant en tant que tel un capital, il consi­dère les biens au seul point de vue de leur pouvoir d’achat. Or, ce pouvoir d’achat ne peut agir que par l’intermédiaire de moyens de paiement véritables, nous les avons caractérisés comme formant du capital, et nous nous faisons forts de convaincre tout praticien qu’il ne désigne des biens concrets comme capital que dans un sens figuré, dans la mesure où il peut obtenir en échange de la monnaie. En outre, ce pouvoir d’achat ne peut, en principe, avoir pour but que de procurer à l’entrepreneur les moyens matériels en vue de nouvelles productions; des moyens de paiement à crédit peuvent aussi servir à cette fin, aussi les avons-nous englobés dans ce chapitre. Il est clair que, lorsqu’une nouvelle entreprise doit être créée dans une économie jusqu’alors statique, où toute la monnaie est « liée », le capital ne peut consister qu’en moyens de paiement à crédit ; ce fait ne nous semble si étrange que parce que notre expérience ne nous parle que d’évolution vivante et que l’évolution capitaliste se rattache en fait à l’évolution précapitaliste (et non pas à un régime sans évolution), laquelle a mis à sa disposition sa riche réserve de monnaie. Mais ces mêmes réserves ne suffisent nullement à tous les besoins présents et, dans les centres où l’évolution capitaliste est rapide, la mon­naie « réelle » ne joue que le rôle de « monnaie d’appoint »; les faits correspon­dent ainsi mieux encore à notre tableau théorique qu’il ne serait nécessaire pour que l’on puisse s’en servir. Notre conception n’est que celle de la pratique, elle est seulement menée à bout avec logique et vidée de ses contradictions, de concep­tions impropres et figurées, et de la supposition naïve, qui s’explique le paiement de tout chèque par le fait que la banque qui l’acquitte en a par devers elle le montant équivalent en monnaie.

III – Le marché monétaire 

Il nous reste encore un pas à faire. Le capital n’est ni la totalité, ni une catégorie des moyens de production ; il ne consiste pas plus en matières premières qu’en produits finis. Le capital n’est pas non plus une réserve de biens de consommation. Il est un facteur spécial. Comme tel, il doit avoir un marché au sens théorique du mot, comme il y a un marché des biens de consommation et des moyens de production. Et à ce marché théorique doit correspondre dans la réalité quelque chose d’analogue, ainsi que quelque chose correspond aux deux marchés théoriques des biens de con­som­mation et des moyens de production. Nous avons vu dans le premier chapitre qu’il y a des marchés de prestations de travail et de terre, et des marchés de biens de consommation ; on y acquiert tout ce qui est essentiel pour le circuit de l’économie nationale, tandis que les moyens de production fabriqués qui sont, sous tous rapports, des postes provisoires de compte, n’ont pas de marché propre à tendance indépen­dante, pas de centre théorique et pratique. Dans l’évolution, qui introduit dans le processus économique ce nouvel agent qu’est le capital, il faut qu’il y ait un troisième marché: à savoir le marché du capital.

Il en existe un. La réalité nous le montre immédiatement, bien plus nettement qu’elle nous montre le marché des prestations et celui des biens de consommation. Il est bien plus concentré, beaucoup mieux organisé, beaucoup plus facile à voir et à embrasser du regard, que les deux autres. C’est ce que l’homme d’affaire appelle le marché monétaire, ce sur quoi les journaux donnent sous ce titre quotidiennement des nouvelles. Le nom de ce marché n’est pas entièrement satisfaisant de notre point de vue : on n’y traite pas seulement la monnaie; aussi pourrions-nous, en partie, protester avec les économistes contre la conception exprimée dans ce mot. Toutefois acceptons ce mot. En tout cas le marché du capital est le même que ce que l’on désigne en pratique comme marché monétaire. Il n’y a pas d’autre marché du capital [[24]]. Ce serait une tâche attrayante et profitable que de donner une théorie du marché monétaire. Nous n’en possédons pas encore [[25]]. Il serait surtout intéressant, et profitable, de ras­sem­bler et d’éprouver la valeur théorique des règles concrètes qui déterminent les décisions et les jugements du praticien dans des situations particulières qui ont donné lieu d’habitude à des formules fixes et servent de guide à tout auteur d’article sur le marché moné­taire. Ces règles pratiques, ces pronostics de la météorologie écono­mique, sont pour le moment tout à fait négligés par les théoriciens, quoique leur étude conduise au fond même de la connaissance de l’économie moderne. Nous ne pouvons nous y lancer ici. Nous ne dirons que ce qui est nécessaire à nos desseins. Il est possible de le faire en peu de mots.

Dans une économie sans évolution, il n’y aurait pas un pareil marché monétaire. Si cette économie était parfaitement organisée, et si son trafic était réglé par des moyens de paiement à crédit, elle posséderait une sorte de chambre de compensation, de clearing-house, de centrale de comptabilité de l’économie nationale. Les faits qui surviendraient dans ce clearing reflèteraient tous les événements économiques, les paiements périodiques de salaires, d’impôts, les besoins monétaires des périodes de récolte, ceux des périodes de repos. Mais ce ne serait là que des faits de liquidation, on ne saurait nullement parler d’un marché véritable. Ces fonctions doivent également être accomplies dans un régime à évolution. Mais, en pareil régime, il y a toujours un emploi possible pour tout pouvoir d’achat momentanément oisif. Dans ce régime à évolution enfin, comme nous l’avons souligné, on oriente le crédit bancaire vers les nécessités du circuit économique. Ainsi il arrive que ces fonctions du crédit bancaire deviennent des éléments importants de la fonction du marché monétaire, qu’elles sont entraînées dans le mouvement du marché monétaire, que les besoins du circuit s’ajou­tent sur le marché monétaire à la demande des entrepreneurs, et que sur le marché monétaire la monnaie venue du circuit augmente l’offre de pouvoir d’achat. Pour cette raison, nous sentons dans chaque élément du marché monétaire les pulsations du circuit : la demande de pouvoir d’achat augmente à l’époque de la récolte, à celle des paiements d’impôts, etc., et après ces époques c’est son offre qui augmente. Mais cela ne doit pas nous empêcher de distinguer sur le marché monétaire les événements du circuit des autres. Les derniers événements seuls sont essentiels, les premiers se joignent à eux, et leur apparition même sur le marché n’est qu’une conséquence de l’évolution. Tous les liens étroits d’actions réciproques qui existent entre les deux régimes ne changent rien au fait que l’on peut les distinguer également dans la pratique, et qu’on peut toujours dire ce qui, dans un événement du marché monétaire, appartient au circuit et ce qui appartient à l’évolution.

La quintessence du phénomène réside dans le besoin de crédit des nouvelles entreprises. Cela apparaît encore plus clairement, si nous nous souvenons que, pour être bref et simple, nous faisons abstraction ici de l’influence des relations interna­tionales, que subit chaque économie nationale, et des interventions extra-économi­ques, auxquelles est exposée toute économie nationale. Par là, disparaissent pour nous les phénomènes de la balance des comptes de l’économie nationale, du marché de l’or, etc. Cette réserve faite sur le marché monétaire se produit essentiellement une chose: d’une part, les entrepreneurs y apparaissent comme la partie qui demande ; d’autre part, les producteurs de pouvoir d’achat et ceux qui négocient le prêt de ce pouvoir – les banquiers – y apparaissent comme la partie qui offre, les uns et les autres étant accompagnés de leurs états-majors d’agents et d’intermédiaires. L’objet de l’échange est le pouvoir d’achat présent, le bien-prix, le pouvoir futur, comme nous l’explique­rons plus loin. Dans la lutte quotidienne qui se livre entre ces deux parties pour la fixation du prix, se décide la destinée de l’évolution future. Dans cette lutte, le systè­me des valeurs futures apparaît pour la première fois sous une forme pratique, saisissable et en relation avec les circonstances données de l’économie nationale. Il serait tout à fait faux de croire en même temps, que des crédits à court terme sont sans importance pour des entreprises nouvelles, que la formation de leur prix n’importe donc pas pour les entrepreneurs. Au contraire : nulle part la situation globale de l’éco­nomie nationale ne s’exprime aussi nettement et de façon si décisive pour l’évolution que dans le prix de l’argent au jour le jour; l’entrepreneur n’emprunte pas forcément du crédit pour tout le laps de temps pour lequel il a besoin de crédit, il emprunte en cas de besoin, et souvent de jour en jour. C’est surtout la spéculation qui souvent soutient toute seule sur le marché les nouvelles entreprises ; or, elle travaille presque uniquement avec des crédits à court terme, qui peuvent être accordés aujourd’hui et refusés demain.

L’influence de l’offre et de la demande, les deux parties au marché, se voit très nettement sur les marchés les plus développés, moins nettement sur d’autres. Nous y voyons comment s’exprime le besoin de crédit de l’industrie, et comment le monde de la banque tantôt l’appuie et l’encourage, tantôt cherche à y mettre un frein, tantôt enfin lui refuse toute satisfaction. Tandis que, sur les autres marchés de l’économie natio­nale, la demande et l’offre témoignent même dans leur évolution d’une certaine cons­tance, des fluctuations d’une grandeur frappante apparaissent d’un jour à l’autre sur le marché monétaire. Nous l’expliquerons par la fonction particulière du marché moné­taire. Tous les plans, toutes les perspectives d’avenir de l’économie nationale agissent sur lui. Et aussi, par ailleurs, toutes les conditions de vie de la nation, tous les évè­ne­ments politiques, économiques, physiques. C’est à peine s’il y a des nouvelles politiques, sociales qui n’exercent pas une influence sur la décision à prendre dans l’exécution de nouvelles combinaisons, qui ne modifient pas la situation du marché monétaire, les opinions et les intentions des dirigeants. Le système des valeurs futures doit être adapté à chaque nouvelle situation; il faut agir conformément à chaque nouvelle situation et autrement qu’on a agi jusqu’alors. Cela ne peut pas toujours se faire par de simples variations du prix du pouvoir d’achat. L’influence de la personne intervient de multiples façons à côté des répercussions des variations de prix ou à leur place. On comprendra dans quel sens nous. pouvons dire que le principe du phéno­mène n’est pas atteint par là. Il va de soi que la nature concrète de chaque élément de pouvoir d’achat, spécialement le temps durant lequel on en peut disposer,. établira dans les prix de la monnaie au même moment et sur le même marché une diversité qui ne doit pas nous tromper.

Ces remarques embrassent une très grande masse de faits et schématisent beau­coup de formes extérieurement très différentes, qui nous permettent de résoudre dans le détail plus d’un problème. Cependant il ne s’agit ici que d’envisager les grandes lignes fondamentales. Le marché monétaire est toujours, pour ainsi dire, le grand-quartier de l’économie capitaliste, d’où les ordres partent vers ses différentes parties ; ce que l’on y débat, ce que l’on y décide est toujours, de par sa nature la plus intime, l’établissement du plan d’évolution ultérieure. Tous les besoins de crédit y aboutissent, toutes les intentions économiques prennent là position les unes par rapport aux autres, y luttent pour leur réalisation. Et toutes les formes de pouvoir d’achat, les soldes actifs de toutes. espèces y affluent et y sont offerts. Cela donne lieu à une foule d’opérations d’arbitrage, et de manœuvres intermédiaires, qui pourraient voiler à un premier examen l’essentiel du phénomène. Cependant je crois que notre conception n’a pas à craindre la contradiction.

Consentir du crédit en faveur des valeurs d’avenir, financer l’évolution, telle est la fonction principale du marché monétaire ou du capital. L’évolution crée le crédit et à son tour il vit de l’évolution [[26]]. Dans le courant de l’évolution, le marché monétaire possède une troisième fonction : il devient le marché même des sources de revenus. Nous verrons plus tard la relation qui existe entre le prix du crédit et le prix qu’ont les sources de revenus durables ou temporaires. Il est clair que la vente de pareilles ,sources de revenus représente une méthode pour se procurer du capital, et leur achat une possibilité d’emploi du capital; le trafic des sources de revenus ne peut donc pas rester à l’écart du marché monétaire. Il faudrait y ranger également le trafic consistant en ventes et achats de terre ; seules des circonstances secondaires font que ce trafic n’apparaît pas comme un élément du marché monétaire, mais il existe un lien de causalité entre le marché monétaire et le marché de la terre. D’autres sources durables de revenus ou des parts bénéficiaires découlant de ces revenus ne sont traités sur le marché monétaire que selon des hypothèses techniques connues. Mais personne ne doute que la fixation de leur valeur et de leur prix ne soit entièrement sous l’influence des événements du marché monétaire. Pour parer à des malentendus, rappelons encore au lecteur que toutes nos affirmations sont des éléments d’une conception globale, qui a ses hypothèses et son langage particuliers. Tout ce que nous avons dit dans ce chapitre peut apparaître facilement sous un faux jour, si l’on oublie cela.


[[1]]      Les idées, que nous exposons dans la suite, sans y rien changer d’essentiel, ont été depuis confir­mées et améliorées, d’une manière précieuse, par les recherches de A. HAHN, Volkswirt­schaft­liche Theorie des Bankkredits [Théorie économique du crédit bancaire], 1re éd., 1920, 2e éd., 1926). Nous renvoyons avec insistance le lecteur à ce livre original et méritoire qui a essen­tiellement contribué à faire avancer la connaissance de ce problème. En bien des points W. G. LANGWORTH y TAYLOR, The Credit System [Le système de crédit], 1913, lui est parallèle.

Peut-être les phénomènes de l’après-guerre et les discussions sur le rôle du crédit bancaire dans l’essor et la dépression ont donné, à ce que j’avais à dire, l’apparence d’un paradoxe qui se condamne lui-même. Chaque théorie du cycle de la conjoncture prend aujourd’hui en considé­ration le­ fait du « crédit additionnel » et débat la question mise en discussion par KEYNES de sa­voir, si le cycle peut être atténué par l’action d’une influence émanant de la monnaie. Ceci ne si­gni­fie pas encore l’acceptation de mon point de vue, mais y mène nécessairement. Cf. aussi mon article : Kredithontroll [Le Contrôle du crédit] dans Archiv f. Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, 1925. En toute indépendance, ROBERTSON, Banking policy and the price level [Politique ban­caire et niveau des prix] est arrivé récemment aux mêmes résultats (cf. PIGOU, dans Econ. J., juin 1926) et bientôt la matière de ce chapitre sera une vérité patente.

[[2]]      La construction de la théorie qui, depuis QUESNAY, extorque cette idée étrangère à, la réalité, se réfute ainsi elle-même. Et elle est si importante que l’on peut parler d’une « économie de l’avance».

[[3]]      Si on n’a pas le droit en général de placer sur le même plan des créances sur des biens et ces biens, comme s’ils étaient quelque chose d’analogue, on a tout aussi pou le droit de le faire pour l’épi et les grains de blé. La chose est ici évidemment autre: je ne puis enfourcher une créance sur un cheval, mais suivant les circonstances je puis, avec une créance sur la monnaie, faire tout à fait la même chose qu’avec de la monnaie, c’est-à-dire acheter.

[[4]]      Cf. J.-S. MILL. Que d’ailleurs le principe de Ricardo ne soit pas absolument exact, c’est ce qu’ac­cor­dera tout économiste, même s’il est très conservateur sur ce point. Cf. comme exemple de cette attitude L. LAUGHLIN qui dit dans ses Principles of money : « credit does not increase capital » [le crédit n’accroît pas le capital] ; « but mobilises it and makes it more efficient and thereby leads to an increase in product » [mais il le mobilise et le rend plus efficient et par là conduit à un accroissement dans la production]. Nous aurons une idée analogue à exprimer.

[[5]]      Seules quelques banques font paraître dans leurs bilans périodiques quelle part, dans leurs dépôts, repose et quelle part ne repose pas sur des dépôts réels. L’estimation faite plus haut repose sur des bilans anglais, qui montrent cela tout au moins indirectement, et elle pourrait correspondre à une opinion commune. Cela n’est pas valable, par exemple, pour l’Allemagne, parce qu’on n’a pas l’ha­bi­tude de porter au compte d’un client le montant d’un crédit ouvert. Mais cela. ne change pas l’essence du problème. A prendre d’ailleurs les choses strictement, tous les dépôts en banque repo­sent, comme HAHN l’a souligné avec exactitude, sur de simples créances; seulement les « ver­sements » sont des crédits couverts d’une manière spéciale qui n’augmentent pas la capacité d’achat du dépositaire.

[[6]]      Il y a toujours suffisamment de théoriciens qui s’en tiennent au point de vue du profane qu’éton­nent les sommes « gigantesques réunies dans les banques ». Il faut s’étonner davantage que des écrivains financiers usent parfois d’un langage analogue. Comme exemple cf. l’ouvrage par ailleurs très utilisable, de CLARE, Money Market Primer [L’abécédaire du marché monétaire] qui sans doute n’adopte pas ce point de vue, mais définit cependant les sommes disponibles. pour l’octroi de crédit « other peoples money », ce qui n’est exact que pour une partie de ces sommes, et ne l’est même là que dans un sens figuré.

[[7]]      Je fais par là abstraction du cas suivant : dans une économie nationale le trafic régulier des affaires se déroule avec des moyens de paiement à crédit, le producteur reçoit de ses clients une lettre de change ou une assignation sur une dette, avec quoi il achète immédiatement des moyens de pro­duction. Il n’y a pas là à proprement parler d’octroi de crédit; le cas ne se distingue pas essen­tiellement d’une affaire au comptant au moyen d’un échange de monnaie métallique. Le cas, dont nous parlons ici, a été mentionné au premier chapitre.

[[8]]      S’il s’agit de choses qui, comme des biens fonciers ou des actions, ne circulent pas, ou ne circulent pas sur le marché des biens, la création de monnaie a sur le monde de la monnaie et sur les prix tout à fait la même influence qu’une création de monnaie non couverte; on omet souvent cela. Cf. une erreur analogue dans la création de monnaie par l’État, quand cette monnaie n’a pas pour fondement par exemple la terre. Cette catégorie de moyens de paiement peut avoir pour base souvent des valeurs patrimoniales quelconques, qui réduisent généralement les risques, mais le fait reste qu’aucune offre nouvelle de produits ne correspond à la demande nouvelle de produits émanant de ces valeurs. Cf. le chap. II.

[[9]]      L’entrepreneur est débiteur en un sens encore plus profond que nous ne pouvons le souligner ici : il puise en principe, répétons-le, dans le courant économique des biens, avant qu’il puisse y verser quelque chose. En ce sens il devient pour ainsi dire un débiteur à l’égard de l’ensemble social. On lui concède des biens à l’égard desquels il ne peut faire valoir de titre propre à ouvrir l’accès au réservoir des biens. Cf. le chap. II.

[[10]]    Le lecteur, nous l’espérons, ne confond pas ce crédit à l’exploitation avec la somme dont doit disposer l’entrepreneur pour l’ « exploitation » par opposition à la somme nécessaire à la fondation de l’entreprise, la somme dont je parle doit donc servir au paiement courant des salaires.

[[11]]    D’ailleurs elle est vérifiée immédiatement par les faits : pendant des siècles il n’y eut pour ainsi dire que du crédit à la consommation. Le crédit à l’exploitation ne faisait pas moins défaut que le crédit pour la fondation des entreprises (Gründungskredit). Cependant le circuit de l’économie se tirait d’affaire sans lui. C’est seulement dans j’évolution moderne que le crédit d’exploitation ac­quiert son importance actuelle. Et, comme une exploitation moderne ne se distingue économi­que­ment par rien d’essentiel d’un atelier médiéval, il en résulte qu’en principe la première n’a pas besoin non plus de crédit.

[[12]]    Cf. notre schéma dans le premier chapitre; c’est la raison pour laquelle je ne cite pas. les moyens de production produits à côté des prestations de travail et de terre, quoique le pouvoir d’achat en question doive leur faire face à eux aussi et pas seulement aux prestations de travail et de terre.

[[13]]    Sur ce point je diffère de SPIETHOFF. Ses trois mémoires: Die äussere Ordnùng des Kapital-und Geldmarktes [L’ordre extérieur du marché du capital et de la monnaie], Das Verhältnis von Kapital, Geld und Güterwelt [Les rapports du capital, de la monnaie, et du monde des biens], et Der Kapitalmangel in seinem Verhältnisse zur Güterwelt [Le manque de capital dans son rapport avec le monde des biens] (Schmollers Jahrbuch, 1909, et isolément sous le titre : Kapital, Geld und Güterwelt [Capital, monnaie, et monde des biens] ont avant tout le mérite d’avoir saisi le problème. En une série de points ils ont anticipé sur ce qui est exposé dans ce chapitre. On y insiste expressément sur la possibilité « de création de nouveaux substituts de la monnaie » (dans le deuxième mémoire, p. 85). Mais il y aurait dans les réserves présentes de biens une « limite de l’économie nationale, insurmontable ). Ce n’est que dans la mesure où des moyens artificiels peu­vent mettre en mouvement des biens jusqu’alors oisifs, qu’ils peuvent agir. Cette limite est-elle dépassée, alors surgissent des augmentations de prix. Cette dernière remarque est certainement juste, mais c’est là qu’est pour nous le point saillant. Nous accordons qu’une crise monétaire ne peut être écartée par une création de pouvoir d’achat, à moins qu’il ne s’agisse d’une panique mo­mentanée.

[[14]]    On comprime d’abord le pouvoir d’achat des producteurs actuels sur le marché des moyens de pro­duction, puis sur le marché des biens de consommation le pouvoir d’achat des gens qui n’ont aucune part bénéficiaire, ou aucune part bénéficiaire correspondant à l’élévation des revenus monétaires relatifs à la demande de l’entrepreneur. C’est ce qui explique la hausse des prix perdant les périodes d’essor. Sauf erreur de ma part, Ce fut V. MISES qui forgea pour exprimer ce fait l’expression plus qu’heureuse d’ « épargne forcée ».

[[15]]    Cf. maintenant aussi: A. HAHN, art. Kredit dans le Handwörterbüch der Staatswissenschaften.

[[16]]    Cela seul expliquerait déjà la baisse des prix en périodes de dépression et explique la baisse des prix quand aucune autre cause, par exemple des découvertes d’or, ne l’empêchent pas.

[[17]]    Cela aussi demande du temps. Selon une bonne tradition ancienne transformer immédiatement une entreprise non éprouvée en une société par actions ne passe pas pour « un procédé élégant », à moins que des facteurs très puissants n’en garantissent pratiquement le succès; il est encore bien moins « élégant » de jeter ces .actions immédiatement à la tête des clients.

[[18]]    Cf. l’article au reste excellent de HAHN dans le Handwörterbuch der Staatswissenschaften au mot Kredit. En présence de la formule donnée par lui, il me semble juste de dire : quoiqu’elle ne soit pas limitée par des biens présents, la quantité possible de pouvoir d’achat à créer nouvellement est soutenue et limitée par des biens futurs.

[[19]]    Surtout pas si l’on mesure cette unité de capital aux quantités de moyens de production que l’on peut obtenir en échange de cette unité de capital. Si on le fait, on peut – mais seulement en un sens figuré – parler aussi d’un capital en nature.

[[20]]    Cf. la définition du capital en tant que somme des montants monétaires d’ « embauche » (Werben­de Geldoeträge) dans le Code civil .du Reich allemand.

[[21]]    Cf. sur ce point SPIETHOFF, loc. cit., p. 42, qui ne comprend comme marché de capital que le marché des capitaux prêtés à l’entreprise à long terme, tandis que chez lui le marché monétaire est le marché des capitaux prêtés à court terme.

[[22]]    Allusion à la parabole biblique [Note du traducteur].

[[23]]    KNAPPE, Bilanzen der Aktiengesellschaften [Bilans des sociétés par actions], reproche à Simon l’expression de dette employée dans ce contexte. Du point de vue juridique il a naturellement raison.

[[24]]    Tout au Plus pourrait-on avec SPIETHOFF (loc. cit.) distinguer le marché du capital, en tant que marché de pouvoir d’achat à long terme, du marché monétaire, en tant que marché de pouvoir d’achat à court terme. Mais sur l’un et l’autre la marchandise traitée, c’est le pouvoir d’achat.

[[25]]    Mais cf. A. HAHN, A Propos de la théorie du marché monétaire. Archiv jür Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, 1923.

[[26]]    On a reconnu ce fait, et la grande part qui revient dans l’évolution aux dispositions psychiques, à une volonté énergique d’aller de l’avant; on a donné à cet élément psychologique une expression empreinte d’humour dans une résolution qu’ont prise des gens de bourse à Londres en 1909 : il y est dit que chacun est tenu de croire à la hausser et à la prospérité, et que c’est avoir une pensée mauvaise que d’exprimer l’opinion contraire.

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