Chapitre II - Le phénomène fondamental de l'évolution économique

I

Le processus social qui rationalise [[1]] notre vie et notre pensée, nous a sans doute conduits hors de l’observation métaphysique de l’évolution sociale, et nous a appris à voir à côté et hors d’elle la possibilité d’une observation à la fois expérimentale et scientifique; mais il a accompli si imparfaitement son oeuvre qu’il nous faut montrer de la prudence à l’égard du phénomène de l’évolution, objet de notre examen. Cette prudence doit être plus grande encore à l’égard du concept dans lequel nous compre­nons ce phénomène ; elle doit être extrême à l’égard du mot, dont nous désignons ce concept : les idées, qui lui sont associées, apparaissent, comme des feux-follets, dans toutes les directions possibles et les moins désirables. Ce préjugé métaphysique n’est pas seul de son espèce. Nous devrions parler plus exactement des idées d’origine mé­ta­physique qui, si on ne prend pas garde au danger couru, peuvent avoir une influence sur le plan expérimental et scientifique. De même, on côtoie sans y céder inévitable­ment le préjugé quand on cherche un sens objectif à l’histoire. De même aussi quand on admet le postulat de l’évolution d’un peuple, d’une communauté de culture ou même de l’humanité entière, selon une ligne dont on pourrait saisir la continuité.

 

Même un esprit aussi pondéré que Roscher a fait pareille hypothèse; la longue et brillante lignée des philosophes et des théoriciens de l’histoire, de Vico à Lamprecht, a usé et use encore de cette hypothèse pour l’introduire dans les faits. Ici prennent pla­ce également la variété des idées d’évolution, qui a son centre chez Darwin – du moins, lorsqu’on la transpose: simplement dans notre domaine – et le préjugé psycho­logique, dans la mesure où, sans se référer à un cas individuel, on voit dans un mobile et un acte de volonté plus qu’un réflexe du développement social; par là certes est facilitée notre compréhension de ces faits. Mais si l’idée d’évolution est actuellement si discréditée chez nous. si l’historien pour des raisons de principe la rejette continuel­le­ment, c’est encore pour un autre motif. A l’influence d’une mystique peu scientifi­que, qui nimbe de la façon la plus variée l’idée d’évolution, s’ajoute aussi l’influence du dilettantisme : toutes les généralisations prématurées et insuffisamment fondées, où le mot évolution joue un rôle, ont fait à beaucoup d’entre nous perdre toute pa­tience à l’égard du mot, du concept et de la chose.

 

Avant tout il nous faut oublier tout cela. Deux faits subsistent encore : en premier lieu le fait de la continuelle modification des états historiques, qui deviennent par là même dans la durée historique des « individus » historiques. Ces modifications n’ac­com­plissent pas un circuit qui se répéterait à peu près sans cesse ; elles ne sont pas non plus des oscillations pendulaires autour d’un point fixe. Ces notions nous donnent la définition de l’évolution sociale, pour peu qu’on leur adjoigne le second élément suivant : chaque état historique peut être compris d’une manière adéquate en partant de l’état précédent, et lorsque pour un cas individuel nous ne réussissons pas à l’expli­quer d’une manière satisfaisante, nous reconnaissons là la présence d’un problème irrésolu, mais non pas insoluble. Ceci est valable d’abord pour les cas isolés. C’est ainsi que nous comprenons la politique intérieure de l’Allemagne en 1919 comme une des dernières répercussions de la guerre précédente. Mais ceci a également une valeur plus générale, par exemple pour l’explication de la forme qu’a prise la vie de la « Polis » durant la Pentécontaétie [[2]] ou plus généralement encore, pour l’État moderne; et la valeur peut en devenir toujours plus générale, sans que l’on puisse par avance lui fixer une limite déterminée.

 

On ne saurait donc d’abord définir autrement l’évolution économique. Elle est simplement à ce point de vue l’objet de l’histoire économique, portion de l’histoire universelle; qui n’en est séparée que pour les besoins de l’exposition et qui par prin­cipe n’est pas indépendante. Cette dépendance de principe nous empêche d’affirmer également sans plus notre second élément au sujet de l’évolution économique. Car l’état économique individuel d’un peuple, quand on peut le discerner, résulte non pas simplement de l’état économique précédent, mais uniquement de l’état précédent total où se trouve ce peuple. La difficulté qui en résulte pour l’exposé et l’analyse, diminue sinon en principe, du moins en pratique grâce aux faits qui sont à la base de la conception économique de l’histoire; sans être obligé ici de prendre position pour ou contre elle, nous pouvons constater que le monde de l’activité économique a une autonomie relative, car il remplit une très grande partie de la vie d’un peuple, et une grande partie du reste reçoit de lui sa forme et ses conditions : aussi présenter une histoire économique en soi et présenter une histoire des guerres, ce sont là deux choses différentes. Une autre circonstance rend plus facile la description de chacun des domaines limités que nous pouvons distinguer dans le développement social. Les facteurs hétéronomes n’agissent en général pas sur le développement social dans chaque domaine limité, comme ferait l’éclatement d’une bombe. Ils ne peuvent agir qu’à travers les données et la conduite des hommes du domaine considéré; et même là où un événement éclate comme une bombe, – pour reprendre la comparaison, – les conséquences ne se développent que par l’intermédiaire des faits propres au domaine envisagé. L’exposé des répercussions de la Contre-Réforme sur la peinture italienne et espagnole reste toujours pour cette raison de l’histoire de l’art: de même il faut concevoir comme économique le développement économique même là où le véritable complexe causal est encore très étranger à l’économie.

 

Ce domaine limité, nous pouvons lui aussi le considérer et le traiter d’un nombre infini de manières, que l’on peut entre autres ranger d’après leur extension, ou disons immédiatement, d’après le degré de leur généralisation. De la description des terriers du couvent de Niederaltaich jusqu’à la description par Sombart de l’évolution de la vie économique de l’Europe occidentale il y a une unité logique et continue. Une descrip­tion telle que celle dont nous venons de faire mention, n’est pas seulement une théorie historique et une histoire théorique du capitalisme, c’est-à-dire une histoire rattachant les uns aux autres les éléments, les faits, par un lien causal, mais elle est à la fois l’une et l’autre pour l’économie pré-capitaliste de l’ère historique ; elle est le but le plus élevé que nous puissions ambitionner aujourd’hui. Elle est théorie et théorie de l’évo­lution économique au sens que nous donnons pour le moment à ce terme. Mais elle n’est pas théorie économique au sens où la matière du premier chapitre de ce livre est « théorie économique» et où l’on entend la théorie économique depuis Ricardo.

 

La théorie économique dans ce dernier sens joue certes un rôle dans une théorie comme celle de Sombart, mais ce rôle est tout à fait subalterne : là, en effet, où l’en­chaî­nement des faits historiques est compliqué au point de rendre nécessaires des con­cep­tions que l’on ne rencontre pas dans l’expérience quotidienne, le développe­ment de la pensée doit user d’un processus analytique. Il s’agit de faire comprendre l’évolution ou le développement historique, non pas seulement celui d’un individu, mais celui d’un groupe aussi large que possible. Il s’agit de dégager les facteurs qui caractérisent un état économique ou déterminent ses transformations : en un sens assez restreint on pourrait désigner cette tâche comme le devoir spécifique du sociologue économiste ou de l’économiste en face de l’écoulement historique, comme la théorie de l’évolu­tion : pour tout cela la théorie économique appliquée aux problèmes de valeur de prix et de monnaie ne nous fournit rien [[3]].

 

Ce n’est pas d’une telle théorie de l’évolution au sens propre et usuel – que nous venons de circonscrire – qu’il s’agit ici. Nous ne fournirons pas de renseignements sur les facteurs historiques de l’évolution, que ce soit des événements individuels comme l’apparition de la production d’or américaine dans l’Allemagne du XVIe siècle, ou ces circonstances plus générales, comme les modifications de la mentalité de l’homme économique, de l’étendue du monde connu, de l’organisation sociale, des constella­tions politiques, de la technique de la production, etc. ; nous ne décrirons pas non plus leur mode d’action ni dans les cas individuels, ni dans la généralité des cas [[4]] ; c’est une adjonction que nous songeons à faire à la théorie économique exposée au cours du premier chapitre tant en considération de ses propres fins qu’en vue de son utilisation.

 

Si mon apport devait permettre de mieux comprendre la théorie de l’évolution, dont le lecteur trouvera le meilleur exposé dans l’œuvre de Sombart ; ces deux ma­nières de voir n’en auraient pas moins leur sens et leur but particulier et se dévelop­peraient sur des plans différents.

 

NOTRE problème est le suivant. La théorie du premier chapitre décrit la vie économique sous l’aspect d’un « circuit » qui bon an mal an a essentiellement le mê­me parcours ; il est donc comparable à la circulation du sang de l’organisme animal. Voici maintenant que se modifie ce circuit sur tout son parcours et non pas seulement sur une portion; l’analogie avec la circulation du sang n’est plus valable ici. Car, quoiqu’elle se modifie elle aussi au cours de la croissance et du dépérissement de l’organisme, elle le fait d’une manière continue, c’est-à-dire par des transformations que l’on peut considérer comme plus petites que toute grandeur donnée, si petite soit-elle, et dans un cadre toujours identique. De telles modifications, la vie de l’économie en connaît aussi; mais elle en connaît aussi d’autres, qui n’apparaissent pas ainsi con­tinues, qui modifient le cadre, le parcours accoutumé même, et que la théorie du cir­cuit ne permet pas de comprendre, quoiqu’elles soient purement économiques et ne soient pas extérieures, au système : telle serait, par exemple, le remplacement des coches par les chemins de fer. C’est sur de telles modifications et leurs suites que porte notre question. Mais nous ne nous demandons pas quelles modifications de cette espèce ont fait peu à peu des économies nationales modernes ce qu’elles sont, ni quelles sont les conditions de telles modifications. Dans le cas cité, nous pourrions entre autre répondre que c’est l’augmentation de population. Mais nous nous deman­dons – et ce avec toute la généralité caractéristique des questions posées par la théorie – comment s’exécutent de telles modifications et quels phénomènes économiques elles déclanchent.

 

Nous pouvons exprimer la même chose un peu différemment La théorie exposée au. premier chapitre décrit aussi la vie économique en tant que l’économie nationale tend à un état d’équilibre. Cette tendance nous donne les moyens de déterminer les prix et les quantités des biens, et elle se présente comme une adaptation aux données existant à chaque instant. Cela, qui dépasse l’interprétation fournie par le circuit, ne veut pas dire en soi que bon an mal an il se produise essentiellement la même chose; cela veut dire seulement que nous regardons dans l’économie nationale les événe­ments individuels comme les manifestations partielles d’une tendance vers un état d’équilibre, mais non vers un équilibre constamment identique. La situation de cet état d’équilibre idéal que l’économie nationale n’atteint jamais et vers lequel toujours – inconsciemment il va de soi – elle fait effort pour atteindre, se modifie parce que les données se modifient. Et la théorie n’est Pas désarmée vis-à-vis de ces modifications des données. Elle est organisée pour en saisir les conséquences, elle a des instruments spéciaux pour cela (par exemple, la notion de quasi-rente). Si la modification se pro­duit dans des données extra-sociales – dans les conditions naturelles – ou dans des données sociales extra-économiques – parmi elles il faut ranger les suites de guerre, les modifications de la politique commerciale, sociale, économique – ou dans les goûts des consommateurs, il ne nous semble pas nécessaire en cette mesure de procé­der à une réforme fondamentale de l’appareil conceptuel de la théorie. Mais ces moyens font défaut là où la vie économique elle-même modifie ses données par à-coups; et par là cette suite d’idées arrive au même point que la précédente. La cons­truction d’un chemin de fer peut fournir ici un exemple. Les modifications continues qui avec le temps, dans une incessante adaptation, par un nombre infini de petites dé­mar­ches, peuvent faire d’une petite affaire de détail un magasin important, sont sou­mises à l’observation statique. Mais il n’en est pas de même de modifications fonda­mentales, qui se produisent uno actu ou selon un plan dans la sphère de la production au sens le plus large du mot : là, l’observation statique avec ses moyens organisés en vue de la méthode infinitésimale non seulement ne peut pas prédire avec précision les conséquences, mais encore elle ne peut expliquer ni l’avènement de telles révolutions productives ni les phénomènes concomitants; elle peut seulement examiner le nouvel état d’équi­libre, une fois ces phénomènes produits. Répétons-le

 

c’est précisément cet avènement qui est notre problème, le problème de l’évolution économique au sens très étroit et tout particulièrement formel que nous lui donnons, en faisant abstraction de tout le contenu concret de l’évolution. Si notre attitude est fondée, ce n’est pas tant que les faits nous donnent raison. Certes, surtout à l’époque capitaliste (c’est-à-dire en Angleterre depuis le milieu du XVIIIe siècle, en Allemagne depuis environ 1840) les modifications de l’économie nationale se sont produites de la sorte et non par une adaptation continue. Sans doute aussi par leur nature elles ne peuvent avoir lieu autrement. Mais si, nous écartant des voies habituelles, nous po­sons ainsi le problème, c’est avant tout parce que cette méthode nous paraît féconde [[5]].

 

Ainsi par évolution nous comprendrons seulement ces modifications du circuit de la vie économique, que l’économie engendre d’elle-même, modifications seulement éven­tuelles de l’économie nationale « abandonnée à elle-même » et ne recevant pas d’impulsion extérieure. S’il s’en suivait qu’il n’y a pas de telles causes de modification naissant dans le domaine économique même et que le phénomène appelé par nous en pratique évolution économique repose simplement sur le fait que les données se modifient et que l’économie s’y adapte progressivement, nous dirions alors qu’il n’y a pas d’évolution économique. Par là nous voudrions dire que l’évolution nationale n’est pas un phénomène pouvant ,être expliqué économiquement jusqu’en son essence la plus profonde, mais que l’économie, dépourvue par elle-même d’évolution, est comme entraînée par les modifications de son milieu, que les raisons et l’explication de l’évolution doivent être cherchées en dehors du groupe de faits que décrit en principe la théorie économique.

Nous ne considérerons pas ici comme un événement de l’évolution la simple croissance de l’économie qui se manifeste par l’augmentation de la population et de la richesse. Car cette croissance ne suscite aucun phénomène qualitativement nouveau, mais seulement des phénomènes d’adaptation qui sont de même espèce que, par exemple, les modifications des données naturelles. Comme nous voulons observer d’autres faits, nous compterons de telles augmentations au nombre des modifications des données [[6]].

Pour voir clairement ce dont il s’agit pour nous, nous nous en tiendrons pour tout le reste aux prémisses statiques et nous prendrons comme point de départ une écono­mie nationale statique. Nous supposons donc la constance de la population, de l’orga­nisation politique et sociale, et de façon générale l’absence de toutes modifi­cations sauf de celles que nous mentionnerons,

Soulignons encore maintenant un point important pour nous, quoiqu’il ne puisse apparaître que plus tard sous son véritable jour. Chaque événement dans le monde social a des répercussions dans les directions les plus différentes. Il agit sur tous les éléments de la vie sociale, sur les uns plus fortement, sur les autres plus faiblement. Une guerre, par exemple, laisse des traces dans toutes les conditions sociales et économiques. Il en est de même si nous limitons notre observation au domaine de la vie économique. La modification d’un seul prix entraîne en principe des modifications de tous les prix, même si beaucoup de ces dernières sont si peu importantes que nous ne pouvons les montrer en pratique. Et toutes ces modifications ont ensuite à leur tour les mêmes répercussions que la première qui les détermina, et finalement elles réagissent sur elle. Dans les sciences sociales nous avons toujours affaire à un tel imbroglio d’influences avec des actions réciproques et des réactions; nous pouvons facilement y perdre le fil qui mène des causes aux conséquences. Pour plus de préci­sion nous fixons maintenant une fois pour toutes ce qui suit : nous ne parlerons de cause et de conséquence que là où existe un rapport causal non réversible. Nous disons en ce sens que la valeur d’usage est la cause de la valeur d’échange des biens. Par contre nous ne parlerons Pas de cause et de conséquence là où existe entre deux groupes de faits un rapport d’interdépendance, comme par exemple entre la formation des classes et la répartition de la fortune. Quoique dans un cas concret la fortune de quelqu’un puisse entraîner son appartenance à une classe déterminée, cela ne suffit pas, d’après notre stipulation, pas plus que ne suffit le fait que pour quelqu’un dans un cas particulier une modification de la valeur d’échange d’un bien provoque une modification dans sa valeur d’usage, ce qui peut bien arriver. On voit ce que je veux dire : on ne doit désigner comme cause d’un phénomène économique que le principe d’explication, que ce facteur qui nous en fait comprendre l’essence.

C’est ainsi que nous donnerons un principe déterminé d’explication de l’évolution de l’économie.

Nous établissons en outre une distinction de principe entre l’action et la réaction d’un facteur.

Les conséquences qui résultent de son essence même, nous les appellerons « ac­tions de l’évolution ». D’autres phénomènes qui ne résultent pas directement de ce principe, mais qui prennent seulement place régulièrement dans sa suite, phénomènes que l’on peut comprendre à partir d’autres principes d’explication, quoiqu’ils doivent en dernière ligne leur existence à l’évolution, nous les appellerons « réactions de l’évolution ». Cette distinction de deux classes de phénomènes de l’évolution est, comme on le verra par la suite, d’une importance notable. On a l’habitude de consi­dérer ces phénomènes comme ayant la même importance, mais nous verrons que par leur nature ils se divisent en phénomènes primaires et secondaires, et que, ceci reconnu, on serre de plus près l’essence du phénomène de l’évolution.

Chaque fait concret d’évolution repose enfin sur les évolutions précédentes. Mais pour avoir une vue nette de la chose, nous ferons d’abord abstraction de cette cir­cons­tance et nous partirons de l’hypothèse d’un état sans évolution. Chaque fait d’évolution crée les conditions préliminaires des suivants. Cela en altère les formes, et les choses vont autrement que si chaque phase concrète d’évolution était obligée de se créer d’abord ses conditions. Mais si nous voulons atteindre l’essence de la chose, nous ne devons pas accepter dans notre explication des éléments de ce qui est à expliquer. Telle n’est d’ailleurs pas notre intention, mais, en ne le faisant pas, nous créons une contradiction apparente entre les faits et la théorie, la surmonter pourrait être pour le lecteur une difficulté capitale. De là cet avertissement général : ne pas tenir pour cause de l’évolution ce qui n’est que la suite d’une évolution présente ou précédente.

Si j’ai réussi mieux que dans la première édition à mettre en lumière l’essentiel et à mettre en garde contre les malentendus, il n’est plus nécessaire de donner des expli­cations particulières sur les mots de « statique » et de « dynamique » qui ont dans le langage moderne tant de significations. L’évolution prise en notre sens – et ce qui, dans l’évolution prise au sens usuel, est, d’une part, spécifiquement économie pure et, de l’autre, fondamentalement important du point de vue de la théorie économique – est un phénomène particulier que la pratique et la pensée savent discerner, qui ne se rencontre pas parmi les phénomènes du circuit ou de la tendance à l’équilibre, mais qui agit sur eux comme une puissance extérieure. Elle est la modification du parcours du circuit par opposition à ce mouvement ; elle est le déplacement de l’état d’équilibre par opposition au mouvement vers un état d’équilibre. Mais elle n’est pas chaque modification ou chaque déplacement analogue, mais seulement chaque déplacement ou chaque modification qui premièrement jaillit spontanément de l’évolution et qui deuxièmement est discontinu, car tous les autres déplacements et modifications sont compréhensibles sans plus et ne sont pas un problème particulier. Et, pour ce qui n’est pas déjà contenu dans le fait d’avoir reconnu la présence d’un Phénomène particulier, notre théorie est un mode d’observation spécial appliqué à ces phénomènes, leurs conséquences et leurs problèmes, une théorie des modifications ainsi délimitées du parcours du circuit, une théorie du passage de l’économie nationale du centre de gravitation donné à un autre (« dynamique ») ; elle s’oppose donc à la théorie du circuit lui-même, à la théorie de l’adaptation continuelle de l’économie à des centres changeants d’équilibre, et ipso facto aussi à la théorie des influences [[7]] de ce changement (« statique »).

II

Ces modifications spontanées et discontinues des parcours du circuit et ces déplacements du centre d’équilibre apparaissent dans la sphère de la vie commerciale et industrielle, et non pas dans la sphère des besoins des consommateurs en ce qui concerne les produits achevés. Là où, dans les directions des goûts de ces derniers, apparaissent des modifications spontanées et discontinues procédant par à-coups, on se trouve en présence d’une brusque modification des données, avec lesquelles l’hom­me d’affaire doit compter; il est donc possible qu’il y ait là un prétexte et une occasion pour lui d’adapter sa conduite autrement que par étape, mais il n’y a pas là encore de phénomènes de cette espèce. En soi de telles modifications constituent non pas un problème ayant besoin d’être traité d’une manière particulière, mais un cas analogue à la modification par exemple de données naturelles; aussi faisons-nous abstraction d’une spontanéité éventuelle des besoins des consommateurs et les supposons-nous dans cette mesure comme donnés. Ceci nous est rendu plus facile par le fait expé­ri­mental que cette spontanéité est généralement petite. L’observation économique part du fait fondamental, que la satisfaction des besoins est la cause de toute la production, et que c’est par là qu’il faut comprendre tout état économique donné, cependant – sans nier la relation suivante, qui simplement ne constitue pas de problème pour nous – les innovations en économie ne sont pas, en règle générale, le résultat du fait qu’appa­raissent d’abord chez les consommateurs de nouveaux besoins, dont la pression mo­difie l’orientation de l’appareil de production, mais du fait que la production pro­cède en quelque sorte à l’éducation des consommateurs, et suscite de nouveaux besoins, si bien que l’initiative est de son côté. C’est une de ces nombreuses différen­ces entre l’accomplissement du circuit selon le parcours accoutumé et la formation originelle de nouvelles données : dans le premier cas il. est licite d’opposer l’un à l’autre l’offre et la demande comme deux facteurs indépendants par principe, dans le second il ne l’est pas. D’où il résulte qu’il ne peut y avoir dans le second cas une situation d’équilibre au sens du premier cas.

 

 

Produire, c’est combiner les choses et les forces présentes dans notre domaine (cf. plus haut). Produire autre chose ou autrement, c’est combiner autrement ces forces et ces choses. Dans la mesure où l’on peut arriver à cette nouvelle combinaison en par­tant de l’ancienne avec le temps, par de petites démarches et une adaptation continue, il y a bien une modification, éventuellement une croissance, mais il n’y a ni un phéno­mène nouveau qui échapperait à notre théorie de l’équilibre, ni évolution au sens donné par nous à ce mot. Dans la mesure où cela n’est pas le cas, mais où, au con­trai­re, la nouvelle combinaison ne peut apparaître et de fait n’apparaît que d’une maniè­re discontinue, alors prennent naissance les phénomènes caractéristiques de l’évolution. Pour les besoins de l’exposition, c’est toujours à ce cas que nous songe­rons en parlant de nouvelles combinaisons de moyens de production. La forme et la matière de l’évolution au sens donné par nous à ce terme sont alors fournies par la définition suivante: exécution de nouvelles combinaisons.

 

Ce concept englobe les cinq cas suivants :

 

1° Fabrication d’un bien nouveau, c’est-à-dire encore non familier au cercle des consommateurs, ou d’une qualité nouvelle d’un bien.

 

2° Introduction d’une méthode de production nouvelle, c’est-à-dire pratiquement inconnue de la branche intéressée de l’industrie; il n’est nullement nécessaire qu’elle repose sur une découverte scientifiquement nouvelle et elle peut aussi résider dans de nouveaux procédés commerciaux pour une marchandise.

 

3° Ouverture d’un débouché nouveau, c’est-à-dire d’un marché où jusqu’à présent la branche intéressée de l’industrie du pays intéressé n’a pas encore été introduite, que ce marché ait existé avant ou non.

 

4° Conquête d’une source nouvelle de matières premières ou de produits semi-ouvrés; à nouveau, peu importe qu’il faille créer cette source ou qu’elle ait existé antérieurement, qu’on ne l’ait pas prise en considération ou qu’elle ait été tenue pour inaccessible.

 

5° Réalisation d’une nouvelle organisation, comme la création d’une situation de monopole (par exemple la trustification) ou l’apparition brusque d’un monopole.

 

Deux choses sont essentielles pour les formes visibles que revêt l’exécution de ces nouvelles combinaisons, et pour la compréhension des problèmes qui en résultent du même coup. Il peut arriver en premier lieu – sans que ce soit essentiel – que les nou­velles combinaisons soient exécutées par les mêmes personnes qui dirigent le pro­ces­sus de production ou des échanges selon les combinaisons accoutumées, que les nouvelles ont dépassées ou supplantées. Les nouvelles combinaisons ou les firmes, les centres de production qui leur donnent corps – théoriquement et aussi générale­ment en fait – ne remplacent pas brusquement les anciennes, mais s’y juxta­posent. Car l’ancienne combinaison, le plus souvent ne permettait pas de faire ce grand pas en avant. Pour nous en tenir à l’exemple choisi, ce ne furent pas en général les maîtres de poste qui établirent les chemins de fer. Non seulement cette circonstance jette un jour particulier sur la discontinuité qui caractérise notre phénomène fondamental, et crée pour ainsi dire une seconde espèce de discontinuité venant s’ajouter à la première déjà exposée, mais encore elle commande tout le cours des phénomènes concomitants. En particulier dans une économie à concurrence, où les combinaisons nouvelles sont réali­sées en ruinant les anciennes par la  concurrence, on explique par là le processus spécial et un peu négligé d’une part de l’ascension sociale, d’autre part du déclasse­ment social, ainsi que toute une série de phénomènes isolés, dont beaucoup intéres­sent en particulier le cycle des conjonctures et le mécanisme de la formation de la fortune. Même dans l’économie fermée, par exemple dans l’économie d’une commu­nauté socialiste, les combinaisons nouvelles se juxtaposeraient souvent d’abord aux  anciennes. Mais dans ce cas les conséquences économiques de ce fait feraient partiel­le­ment défaut,  et les conséquences sociales totalement, Si la naissance de grands « Konzern » tels qu’ils existent aujourd’hui par exemple dans la grande industrie de tous les pays brise l’économie à concurrence, la même chose reste toujours nécessairement valable, et l’exécution de nouvelles combinaisons  deviendra forcément toujours davantage l’affaire d’un seul et même corps économique. Cette différence est assez importante pour servir de ligne de démarcation entre deux époques de l’histoire  sociale du capitalisme.

 

Il nous faut en second lieu considérer un autre facteur qui n’est qu’en relation partielle avec le précédent : nous ne devons jamais par principe nous représenter les nouvelles combinaisons ou leurs réalisations, comme si elles réunissaient en elles des moyens de production inutilisés. Il est possible qu’il y ait occasionnellement des masses de chômeurs : ce sera une circonstance favorable, une condition propice et même comme un motif de mise en application de combinaisons nouvelles; mais le chômage en grand n’est que la suite d’événements historiques mondiaux, comme, par exemple, la guerre mondiale, ou de l’évolution que nous examinons ici. Dans aucun des deux cas leur présence ne peut jouer un rôle dans l’explication de principe et ils ne peuvent exister dans un circuit normal et équilibré. Non seulement l’augmentation qui aurait lieu normalement chaque année serait en soi beaucoup trop petite, mais encore l’extension correspondante du circuit, extension qui, se faisant par petites  étapes, est « statique », la conditionne exactement comme les quantités de moyens de production déjà employées dans le circuit dans la période économique précédente : c’est en vue de cette espèce  de croissance qu’elle est organisée [[8]]. En règle générale il faut que la nou­velle combinaison prélève sur d’anciennes combinaisons les moyens de produc­tion qu’elle emploie; et pour les raisons mentionnées nous pouvons dire qu’en principe elle le fait toujours. Cela aussi, nous le verrons, provoque des conséquences  impor­tan­tes, en particulier pour le déroulement de la conjoncture, et ainsi contribue à ruiner par la concurrence de vieilles exploitations. L’exécution de nouvelles combinaisons signifie donc : emploi différent de la réserve de l’économie nationale en moyens de production; cela pourrait fournir une deuxième définition de la, forme et du contenu de l’évolution prise en notre  sens. Le rudiment de théorie purement économique de l’évolution caché dans la théorie usuelle de la formation du capital ne parle jamais que d’épargner et de travailler. En conséquence, elle ne souligne que l’investissement de la petite augmentation  annuelle qui repose sur cette épargne et ce travail : on ne dit là rien de faux, mais on se ferme des perspectives essentielles. L’augmentation de la réserve nationale en moyens de production, qui se fait lentement et continuement au cours du temps, et  l’extension du besoin sont essentielles pour l’explication du dérou­le­ment de l’histoire économique à travers les siècles, mais elles sont déficientes pour le mécanisme de l’évolution lorsqu’il joue derrière l’emploi différent des moyens présents. Si nous considérons des époques plus brèves, elles sont déficientes égale­ment pour le déroulement historique : c’est un emploi différent, et non pas l’épargne ou l’augmentation des quantités de travail disponibles, qui a modifié l’aspect de l’économie mondiale, par exemple au  cours de ces cinquante dernières années. C’est seulement un emploi différent des moyens présents qui rendirent en particulier possibles dans la mesure OÙ elles se produisirent, l’augmentation de la population et aussi des sources sur lesquelles peuvent se faire des prélèvements pour l’épargne.

 

La démarche suivante de notre développement est elle aussi tout aussi peu contestée, elle est même une vérité patente qui va de soi : pour exécuter de nouvelles combinaisons il est nécessaire de disposer de moyens de production. Il n’y a pas là de problème lorsque le circuit fait partie intégrante de notre vie; les exploitations pré­sentes qui accomplissent ce mouvement en se compénétrant ont déjà les moyens de production nécessaires, ou, comme nous l’avons exposé au premier chapitre, elles peuvent se les procurer normalement pendant leur fonctionnement avec le gain de la production précédente; il n’y a pas ici de désaccord fondamental entre les « entrées » et les « sorties » qui correspondent plutôt les unes aux autres en principe, comme toutes deux correspondent aux quantités de moyens de production offertes et aux produits demandés : une fois en marche le jeu de ce mécanisme se répète sans cesse. Le problème n’existe pas non plus dans l’économie fermée, même si de nouvelles combinaisons sont réalisées chez elle; en effet la direction centrale, par exemple un ministère socialiste de l’économie, organise l’emploi différent des moyens de produc­tion présents, tout comme elle organise leur emploi antérieur; la nouvelle disposition peut suivant les circonstances imposer aux membres de la communauté des sacrifices temporaires, des privations ou des efforts supérieurs; elle peut présumer la solution de questions plus difficiles, par exemple de celle-ci : de quelles combinaisons anciennes faut-il détacher les moyens de production nécessaires ? Mais il ne saurait être ques­tion d’une action particulière, en tout cas il ne s’agit pas d’imprimer une direction à l’économie en vue de Procurer des moyens de production qui sont déjà à disposition. Enfin le problème n’existe pas non plus pour l’exécution de nouvelles combinaisons dans une économie à concurrence, lorsque celui qui veut les exécuter, en a les moyens nécessaires ou qu’il peut les obtenir en donnant en échange d’autres moyens qu’il a. ou d’autres fractions quelconques de son avoir.

 

Ce n’est pas là le privilège inhérent à la possession sans plus d’un avoir, mais à la possession d’un avoir disponible, c’est-à-dire d’un avoir qui est utilisable ou immédia­tement pour l’exécution de nouvelles combinaisons ou pour l’obtention par voie d’échange des biens et des services nécessaires [[9]]. En cas contraire, c’est là la règle, comme c’est en principe le cas le plus intéressant, même le possesseur d’avoirs, quand bien même ce serait le plus grand consortium, est dans la situation d’un homme dépourvu de ressources – il y a cependant une différence de degré : sa considération et la possibilité qu’il a de donner une garantie le mettent dans une situation meilleure – s’il veut exécuter une combinaison nouvelle, qui ne peut être financée, comme une combinaison existante, par les profits qui lui arrivent déjà; il lui faut emprunter un crédit en monnaie ou en succédanés de la monnaie, et par ce crédit acheter les moyens de production nécessaires. Tenir ce crédit prêt, c’est évidemment la fonction de cette catégorie d’agents économiques que l’on appelle « capitalistes ». Il est tout aussi évident que la méthode propre à la forme « capitaliste » de l’économie consiste à con­traindre l’économie nationale à suivre de nouvelles voies, et à faire servir ses moyens à de nouvelles fins : la chose est assez importante pour servir de critérium spécifique à cette forme économique, dont la méthode s’oppose à celle de l’économie fermée ou d’une économie dirigée quelconque qui a pour principe l’exercice d’un pouvoir de commandement par un organe dirigeant.

 

Nul à mon sens ne peut contester les vérités évidentes énoncées au paragraphe précédent. Chaque traité insiste sur l’importance du crédit ; l’édifice de l’industrie mo­derne n’aurait pu être élevé sans lui, il fertilise les moyens présents, il rend jusqu’en un certain point l’individu indépendant de la propriété héréditaire, dans la vie écono­mique le talent est « monté sur des dettes et galope vers le succès » : tout cela l’ortho­doxie des théoriciens les plus conservateurs ne peut pas elle-même le contre­dire. La liaison entre le crédit et l’exécution du produit nouveau que nous constatons ici pour la première fois et que nous formulerons plus tard avec plus de précision, ne peut pas davantage nous surprendre en cette mesure : il est aussi clair pour la pensée que pour l’histoire qu’il faut avant tout du crédit pour celle exécution et que partant de là ce crédit a pénétré dans les gestions d’exploitations « en cours » ; d’un côté il était néces­saire à leur constitution ; d’un autre côté son mécanisme une fois présent pour des raisons patentes [[10]] s’est imposé également aux anciennes combinaisons. La chose est claire pour la pensée : si ce n’était évident, le premier chapitre nous aurait appris que contracter un crédit n’est pas un élément nécessaire de la marche normale de l’écono­mie dans sa voie accou­tumée, élément sans lequel nous ne pourrions compren­dre les phénomènes essentiels de cette marche; pour l’exécution de nouvelles combinaisons au contraire, les financer est, en tant qu’action particulière, nécessaire en principe pour la pratique et pour leur représentation dans la pensée. La chose est claire pour l’histoire : le bailleur d’argent industriel et l’emprunteur industriel ne sont pas des ty­pes des « premiers temps ». Le bailleur de l’époque précapitaliste prêtait l’argent pour d’autres fins que pour des affai­res ; celui de l’époque capitaliste naissante pour d’au­tres fins que pour la satisfaction des besoins de l’exploitation en cours. Et nous con­nais­­sons tous le type d’industriels qui voyaient dans l’emprunt une capitis demunitio et qui ignoraient la banque et la lettre de change. Le système capitaliste du crédit est né du financement de nouvelles combinaisons. Il s’est développé parallèlement avec lui. Et ce chez tous les peuples, quoique pour chacun d’eux d’une manière particulière; la naissance des banques moyennes et des grandes banques en Allemagne est parti­culièrement caractéristique ; c’est seulement en relation avec ce fait que le capitalisme est passé à la chasse aux dépôts, et ce n’est qu’en relation avec ce dernier fait qu’à son tour il est passé à la pratique des crédits de circulation concédés même à des exploi­tations acclimatées. Enfin le fait de parler d’emprunt en moyens monétaires ou en succédanés de la monnaie ne peut être une pierre d’achoppement. Nous ne prétendons pas que l’on peut produire avec des pièces de monnaie, des billets ou des créances; et nous ne nions pas que pour cela il faut plutôt des prestations de travail, des matières premières et auxiliaires, des instruments, etc. Nous parlons également du fait de disposer de moyens de production.

 

Cependant il y a là un point qu’il nous faut signaler dès maintenant. La théorie traditionnelle voit un problème dans la présence de ces moyens de production, et des groupes d’idées se forment autour de ce problème, qui sont particulièrement impor­tants pour la théorie de l’intérêt. Notre conception ne connaît pas ce problème; autre­ment dit, il nous semble un faux problème. Il n’existe pas dans le circuit, car les pha­ses ne s’en déroulent que sur la base des quantités déjà présentes des moyens de pro­duc­tion; on ne peut en expliquer la naissance en partant de lui. – Il n’existe pas pour J’exécution de nouvelles combinaisons [[11]], car elles empruntent au circuit les moyens de production dont elles ont besoin : qu’elles trouvent déjà ces moyens dans le circuit et tels qu’elles en ont besoin – ce sont alors avant tout les moyens « primi­tifs », surtout le travail manuel non qualifié – ou qu’il les leur faille fabriquer ou faire fabriquer, comme beaucoup des moyens de production produits, peu importe. Nous saisissons ce fait et nous éliminons ce faux-problème avec les procédés logiques suivants : « le prélèvement de moyens de production » et l’ « emploi-différent de moyens de pro­duction ». A la place de ce problème en surgit un autre : il s’agit de dé­ta­cher du circuit les moyens de production qui sont présents en tout cas, et ne constituent pas de problème, et de les attribuer à une nouvelle combinaison. On le fait par le crédit en monnaie : grâce à lui, celui qui veut exécuter de nouvelles combinaisons, renchérit sur les producteurs du circuit qui participent au marché des moyens de production et leur arrache les quantités de moyens de production qui lui sont nécessaires. C’est là un fait qui dépend de la monnaie et du crédit et trouve son sens et sa fin dans le déclanchement d’un mouvement de biens; on ne pourrait pas le décrire aussi claire­ment, sans en laisser échapper l’essentiel, en usant d’expressions qui se rapportent aux biens. C’est de ces phénomènes monétaires que dépend précisément l’explication – autant qu’on ne peut donner une explication autrement – de phénomènes essentiels de l’économie nationale moderne par opposi­tion avec d’autres « styles de l’économie ».

 

Faisons un dernier pas, dans cette direction – d’où viennent les gommes employées à l’achat des moyens de production nécessaires pour les nouvelles combinaisons, si, en principe, l’agent économique intéressé ne les possède pas déjà par hasard ? La réponse conventionnelle est simple : de l’accroissement annuel du fond d’épargne de l’économie nationale et en plus des parties de ce fond qui deviennent libres chaque année. Or, avant la guerre, la première grandeur était très considérable : on pouvait l’es­ti­mer à un cinquième de la somme des revenus privés dans les États cultivés européens et américains. Quant à la dernière grandeur, la statistique ne peut la saisir dans sa totalité. Mais elle n’inflige pas non plus un démenti d’ordre quantitatif à cette réponse. On ne dispose pas pour l’instant d’un chiffre propre à caractériser l’ampleur de toutes les opérations commerciales qui révèlent ou favorisent l’exécution de nouvelles combinaisons. Nous n’avons pas le droit de prendre cette somme d’épargnes comme point de départ : car son montant s’explique seulement par les résultats dans l’économie privée d’une évolution déjà en cours. La partie de beaucoup la plus grande de ce montant ne découle pas d’une activité d’épargne au sens propre du mot, c’est-à-dire de la non-consommation de recettes, qui, comme fond de consommation annuel­le­ment disponible, sont avant tout prises en considération; elle consiste au contraire en réserves, en ces résultats de l’exécution de nouvelles combinaisons où nous reconnaîtrons plus tard l’essence du profit. Le reste – dans l’Allemagne d’avant-guerre peut-être deux à trois milliards – est en disproportion flagrante avec le besoin de crédit des choses nouvelles qui au total font défaut. Pour ne pas troubler les idées, il nous faut nous limiter à cela et faire abstraction de l’auto-financement, une des caracté­ristiques les plus importantes d’une évolution couronnée de succès. Dans le circuit, d’une part, il n’y aurait aucune source si abondante d’épargne, de l’autre il y aurait beaucoup moins motif à épargne. Comme gros revenus, ce mouvement connaît seulement les gains éventuels de monopoles et de rentes des grandes propriétés foncières. Les seuls motifs qu’on trouverait alors résideraient dans le fait de prévoir les accidents et la vieillesse, ce qui est un mobile certes irrationnel. Le motif le plus important, la possibilité de participer aux gains de l’évolution, serait absent. Ainsi dans une telle économie nationale il ne saurait y avoir aucun de ces grands réservoirs de puissance d’achat disponible – à qui pourrait s’adresser celui qui voudrait exécuter de nouvelles combinaisons – et sa propre activité d’épargne n’y suffirait qu’excep­tionnellement. Toute la monnaie circulerait, elle serait astreinte à des parcours déterminés. Aussi dans un tel circuit serait-il en règle générale inefficace de vouloir se procurer de la monnaie en vendant une source de revenus, par exemple un bien foncier.

 

Ainsi la réponse conventionnelle à notre question peut n’être pas une absurdité patente, surtout si l’on veut comprendre dans la théorie de l’évolution les résultats de périodes économiques écoulées, comme la pratique de chaque instant les comprend sans distinction dans l’offre de la monnaie; il se peut qu’à chaque fois l’existence de ces fonds représente un élément très important en pratique de l’ensemble de l’écono­mie nationale; néanmoins ce n’est pas lui qui présente un intérêt de principe, ni à qui revient la priorité dans la construction théorique. Cette priorité revient à une autre ma­nière de se procurer de la monnaie pour cette fin, sans doute pour cette fin seulement. Le prêt à la consommation fait par des personnes privées ou par l’État, également le crédit de circulation dans un circuit, qui ne connaît pas d’évolution, seraient norma­lement réduits à ce premier prêt. Cette autre façon de se procurer de la monnaie est la création de monnaie par les banques. La forme qu’elle prend importe peu : que l’avoir du compte résultant du versement serve au client comme espèces, tandis qu’une partie du montant versé sert de base à un crédit ultérieur consenti à quelqu’un d’autre, qui utilise aussi ce crédit comme espèces, ou bien que l’on émette des billets de banque qui ne sont pas entièrement couverts par des pièces qui sortent en même temps de la circulation, ou que l’on crée des acceptations de banque qui, dans un grand trafic, peuvent effectuer des paiements comme monnaie ; il s’agit toujours là non de la trans­formation d’une puissance d’achat qui aurait déjà existé auparavant chez une person­ne, mais de la création d’une puissance d’achat nouvelle qui s’ajoute à la circu­lation existant auparavant ; c’est là une création ex nihilo même lorsque le contrat de crédit, pour l’accomplissement duquel a été créée la nouvelle puissance d’achat, s’appuie sur des sécurités réelles qui ne sont pas elles-mêmes des moyens de circula­tion. C’est là la source où l’on puise d’une manière typique pour financer l’exécution de nouvelles com­bi­naisons, et où il faudrait presque exclusivement puiser, si les résultats précé­dents de l’évolution n’étaient pas de fait présents à tout moment.

 

Ces moyens de paiement à crédit, c’est-à-dire ces moyens de paiement créés en vue de donner du crédit et dans l’acte du crédit, servent dans le trafic tout à fait comme des espèces, partie immédiatement, partie parce que pour de petits paiements ou pour des paiements à effectuer à des personnes étrangères au trafic des banques – chez nous surtout les salariés – ils peuvent être transformés sans difficultés en espèces. Aidé par eux, celui qui veut exécuter de nouvelles combinaisons peut comme avec des espèces accéder aux moyens de-production et, le cas échéant, faciliter à ceux à qui il achète des prestations productives, l’accès immédiat aux marchés des biens de consommation. Nulle part dans ces relations il n’y a octroi de crédit en ce sens que quelqu’un devrait attendre l’équivalent de sa prestation en biens et se contenter d’une créance, ni en ce sens que quelqu’un, ayant par là une fonction spéciale à remplir, aurait à préparer des moyens d’entretien pour des travailleurs ou des propriétaires fonciers ou des. moyens de production produits qui seraient tous payés seulement sur le résultat définitif de la production. Du point de vue der l’économie nationale il y a certes une différence essentielle entre ces moyens de paiement, quand ils sont créés pour de nouvelles. fins, et la monnaie ou tous autres moyens de paiement du circuit.. On peut aussi concevoir ces derniers d’une part comme un certificat qui porte sur la production exécutée et sur l’augmentation du produit social qui en résulte, d’autre part comme une espèce de bon sur des parts de ce produit social. Ce caractère manque aux premiers. Eux aussi sont certes des bons pour lesquels on peut se procurer immédiate­ment des biens de consommation. Mais ils ne sont pas des certificats portant sur une production antérieure. Cette condition, attachée d’habitude à l’accès au réservoir des biens de consommation, n’est naturelle­ment pas encore remplie ici. Elle ne l’est qu’après l’heureuse exécution des combinai­sons nouvelles considérées. De là cepen­dant une influence particulière de cet octroi de crédit sur le niveau des prix.

 

Le banquier n’est donc pas surtout un intermédiaire dont la marchandise serait la « puissance d’achat » ; il est d’abord le producteur de cette marchandise. Mais comme aujourd’hui toutes les réserves et tous les fonds d’épargne affluent normalement chez lui, et que l’offre totale en puissance d’achat disponible soit présente, soit à créer est concentrée chez lui, il a pour ainsi dire remplacé et interdit le capitaliste privé, il est devenu lui-même le capitaliste. Il a une position intermédiaire entre ceux qui veulent exécuter de nouvelles combinaisons et les possesseurs de moyens de production. Il est dans sa substance même un phénomène de l’évolution, mais là seulement où aucune puissance de commandement ne dirige le processus social de l’économie. Il rend possible l’exécution de nouvelles combinaisons, il établit pour ainsi dire au nom de l’économie nationale les pleins pouvoirs pour leur exécution. Il est l’éphore de l’économie d’échange.

III

Nous arrivons au troisième facteur de notre analyse; les deux autres en sont l’objet et le moyen : le premier, c’est l’exécution de nouvelles combinaisons, le second, sui­vant la forme sociale, le pouvoir de commandement ou le crédit ; quoique tous trois constituent une trinité, ce dernier facteur peut être désigné comme le phénomène fon­da­mental de l’évolution économique; il appartient à l’essence de la fonction d’entre­pre­neur et de la conduite des agents économiques qui sont les représentants de cette fonction. Nous appelons « entreprise » l’exécution de nouvelles combinaisons et éga­le­ment ses réalisations dans des exploitations, etc. et « entrepreneurs », les agents économiques dont la fonction est d’exécuter de nouvelles combinaisons et qui en sont l’élément actif. Ces concepts sont à la fois plus vastes et plus étroits que les concepts habituels  [[12]]. Plus vastes, car nous appelons entrepreneurs non seulement les agents économiques « indépendants » de l’économie d’échange, que l’on a l’habitude d’appe­ler ainsi, mais encore tous ceux qui de fait remplissent la fonction constitutive de ce concept, même si, comme cela arrive toujours plus souvent de nos jours, ils sont les employés « dépendants » d’une société par actions ou d’une firme privée tels les directeurs, les membres de comité directeur, ou même si leur puissance effective ou leur situation juridique repose sur des bases étrangères au point de vue de la pensée abstraite à la fonction d’entrepreneur : la possession d’actions constitue souvent, mais pas régulièrement, une pareille base, surtout dans les cas où une firme existante a été transformée en société par actions pour se procurer plus avantageusement des capi­taux ou pour le partage d’une succession, la personne qui la dirigeait auparavant en conservant la direction à l’avenir.

 

Sont aussi entrepreneurs à nos yeux ceux qui n’ont aucune relation durable avec une exploitation individuelle et n’entrent en action que pour donner de nouvelles formes à des exploitations, tels pas mal de « financiers », de « fondateurs », de spé­cialistes du droit financier ou de techniciens : dans ce cas, nous le verrons mieux par la suite, le service spécialement juridique, technique ou financier ne constitue pas l’essence de la chose et il est, par principe, accidentel. Nous parlons en second lieu d’entrepreneurs non seulement pour les époques historiques, où ont existé des entrepreneurs en tant que phénomène social spécial, mais encore nous attachons ce concept et ce nom à la fonction et à tous les individus qui la remplissent de fait dans une forme sociale quelconque, même s’ils sont les organes d’une communauté socia­liste, les suzerains d’un bien féodal ou les chefs d’une tribu primitive. Les concepts dont nous parlons sont plus étroits que les concepts habituels car ils n’englobent pas, comme c’est l’usage, tous les agents économiques indépendants, travaillant pour leur propre compte. La propriété d’une exploitation – ou en général une « fortune » quel­conque – n’est pas pour nous un signe essentiel; mais, même abstraction faite de cela, l’indépendance comprise en ce sens n’implique pas par elle-même la réalisation de la fonction constitutive visée par notre concept. Non seulement des paysans, des ma­nœu­vres, des personnes de profession libérale – que l’on l’y inclut Parfois – mais aussi des « fabricants », des « industriels » ou des « commerçants » – que l’on y inclut toujours – ne sont pas nécessairement des « entrepreneurs ».

 

Quoi qu’il en soit, je prétends que la définition proposée met en lumière l’essence de son objet que n’éclaircit pas une analyse insuffisante; la théorie traditionnelle a aussi en vue ce phénomène et notre définition ne fait que la préciser. Il y a accord entre notre conception et la conception habituelle sur le point fondamental de la distinction entre « entrepreneurs » et « capitalistes » : peu importe que l’on voit dans ces derniers les possesseurs de monnaie, de créances ou de biens positifs quel­conques. Cette distinction est aujourd’hui et depuis assez longtemps dans le domaine publie, exception faite de quelques cas de récidive. Par là est liquidée la question de savoir si l’actionnaire ordinaire est comme tel « entrepreneur » ; la conception de l’entrepreneur comme celui qui supporte les risques, est incompatible avec nos idées [[13]]. A plus caractériser le type de l’entrepreneur, comme on le fait d’habitude par des expressions telles que initiative, autorité, prévision, etc., c’est marquer tout à fait notre ligne de pensée. Car pour de telles qualités il y a peu de champs d’action dans l’automatisme d’un circuit équilibré ; si l’on avait minutieusement distingué ce circuit du cas où il y a modification de son parcours, on aurait de soi-même transporté la fonction de l’entrepreneur dans ce fait à qui on recourt pour le caractériser et on l’aurait maintenue libre de tous ces facteurs accessoires propres au seul dirigeant de la production dans le circuit. Enfin il y a des définitions que nous pourrions purement et simplement accepter. Telle est avant tout celle bien connue qui remonte à J. B. Say : la fonction de l’entrepreneur est de combiner, de rassembler les facteurs de produc­tion. Même dans un circuit il faut faire ce travail tous les ans, il faut régler la, combinaison conformément aux habitudes. On se trouve en présence d’un service d’une espèce particulière – et pas simplement d’un travail quelconque d’administration – quand pour la première fois une combinaison nouvelle est exécutée. Alors il y a entreprise au sens donné par nous à ce terme et la définition de Say coïncide avec la nôtre. Mataja (dans Profit, 1884) donnait la définition suivante : est entrepreneur celui à qui échoit le profit ; pour ramener cette nouvelle formule à la nôtre, il suffit d’y ajouter le résultat du premier chapitre, à savoir que dans le circuit il n’y a pas de profit [[14]]. Ce résultat n’est pas étranger à la théorie, comme le montre la construction mentionnée plus haut de l’entrepreneur qui ne fait ni bénéfice ni perte : élaborée en toute rigueur par Walras, elle appartient à toute son école et à beaucoup d’auteurs en dehors de celle-ci : l’entrepreneur a tendance dans le circuit à ne faire ni profit ni perte, c’est-à-dire qu’il n’a pas de fonction de nature particulière et n’existe pas comme tel : aussi n’appliquons-nous pas ce mot à ce directeur d’exploitation.

 

C’est un préjugé de croire que la connaissance du devenir historique d’une insti­tu­tion ou d’un type nous fournit immédiatement son essence sociologique ou écono­mi­que; elle est souvent une base de notre compréhension, parfois sa seule base possible; elle peut nous mener à cette compréhension et à une formule théorique, mais elle ne veut pas dire sans plus que nous ayons compris. Il est encore bien plus faux de croire que les formes « primitives » d’un type en sont ipso facto les formes les plus « sim­ples » et les plus « primitives » au point qu’elles en montrent l’essence avec plus de pureté, moins de complication que les formes postérieures. Très souvent le contraire se produit, entre autres raisons parce qu’une spécialisation venant à surgir, elle peut faire saillir plus nettement des fonctions et des qualités qui, dans des états plus « primitifs », sont confondues avec d’autres et sont plus difficiles à reconnaître. Ceci vaut aussi dans notre cas. Dans l’activité universelle du chef d’une horde primitive il est difficile de séparer les éléments de l’entrepreneur des autres éléments. Pour cette raison l’économie nationale a éprouvé des difficultés à distinguer dans le fabricant d’il y a cent ans le capitaliste de l’entrepreneur ; certainement l’évolution des choses a per­mis à cette distinction de prendre corps, de même que le système du fermage en Angleterre a facilité la distinction entre agriculteur et propriétaire foncier, tandis que sur le continent cette distinction fait encore souvent défaut aujourd’hui dans l’écono­mie paysanne ou bien est négligée [[15]]. Mais notre cas implique encore plusieurs diffi­cul­tés analogues. En règle générale l’entrepreneur d’une époque antérieure était non seulement le capitaliste, il était – et il l’est encore le plus souvent aujourd’hui -aussi l’ingénieur de son exploitation, son directeur technique, dans la mesure où ces fonc­tions ne sont pas une seule et même chose et où, dans des cas spéciaux, on ne fait pas appel à un spécialiste de métier. Il était et il est aussi le plus souvent son propre acheteur et vendeur en chef, la tête de son bureau, le directeur de ses employés et de ses travailleurs ; parfois, bien qu’il ait en règle générale des avocats, il est son propre juriste dans les affaires courantes. C’est seulement en remplissant quelques-unes -de ces fonctions ou bien toutes qu’il arrive d’habitude à exercer sa fonction spécifique d’entrepreneur. Pourquoi? parce que l’exécution de nouvelles combinaisons ne peut pas être une profession qui caractérise son homme avec toute la clarté qu’exigeait la raison : de même prendre et exécuter des décisions stratégiques ne caractérise pas le chef d’armée, quoique ce soit cette dernière. fonction et non le fait de satisfaire à une liste d’aptitudes qui constitue ce type. Aussi la fonction essentielle de l’entrepreneur doit-elle toujours apparaître avec des activités d’espèces différentes sans que l’une quelconque soit nécessaire et paraisse absolument générale : ce qui confirme notre conception. La définition de l’entrepreneur donnée par l’école de Marshall est éga­lement, en un sens, exacte : elle assimile la fonction d’entrepreneur ait « manage­ment » au sens le plus vaste de ce terme. Nous n’acceptons pas cette définition uni­que­ment parce que ce qui nous intéresse c’est le point essentiel qui est l’occasion de phénomènes particuliers et distingue d’une manière caractéristique l’activité de l’entre­preneur des autres activités, et parce que dans cette définition ce point disparaît dans la somme des occupations administratives courantes. Nous acceptons par là seule­ment les objections qu’on pourrait élever contre toute théorie qui met en évidence un facteur qu’on ne trouve pour ainsi dire jamais isolé dans la réalité; mais nous reconnaissons aussi le fait que, puisque danse la réalité il y a toujours motif à apporter des modifications au parcours du circuit et aux combinaisons présentes, notre facteur peut être joint aux autres fonctions de la direction courante de l’exploitation, là où son essence n’est pas précisément mise en discussion; nous insistons par contre sur ce fait que ce n’est pas là un facteur parmi d’autres facteurs d’importance égale, mais que c’est là le facteur fondamental parmi ces facteurs fondamentaux qui, en principe, ne sont pas objets de problèmes.

 

Il y a cependant des types où la fonction d’entrepreneur apparaît dans une pureté somme toute suffisante : la marche des choses, les a peu à peu fait évoluer. Le « fon­dateur » n’en fait sans douter partie qu’avec des réserves. Car, abstraction faite des associations perturbatrices qui intéressent la situation morale et sociale et se ratta­chent à ce phénomène, le fondateur n’est souvent qu’un faiseur : contre provision il sert de médiateur dans une entreprise, il la groupe surtout à l’aide d’une technique financière ; il n’en est pas le créateur, la force motrice au moment de sa formation. Quoi qu’il en soit, il l’est souvent aussi ; il est alors. quelque chose comme un entre­preneur de profession. Mais le type moderne du capitaine d’industrie [[16]] correspond mieux à notre idée, surtout si on reconnaît la similitude d’essence d’une part avec par exemple, l’entrepreneur de commerce vénitien du XIIe siècle, ou bien aussi John Law, d’autre part avec le potentat de village qui adjoint à son économie rustique et à son commerce de bestiaux peut-être une brasserie campagnarde, une auberge et une boutique. Cependant, à nos yeux, quelqu’un n’est, en principe, entrepreneur que s’il exécute de nouvelles combinaisons – aussi perd-il ce caractère s’il continue ensuite d’exploiter selon un circuit l’entreprise créée – par conséquent il sera aussi rare de voir rester quelqu’un toujours un entrepreneur pendant les dizaines d’années où il est dans sa pleine force que de trouver un homme d’affaires qui n’aura jamais été un entre­preneur, ne serait-ce que très modestement : de même il arrive rarement qu’un chercheur aille seulement d’exploit intellectuel en exploit intellectuel, il arrive égale­ment peu souvent qu’au cours d’une vie entière de savant on ne mette sur pied quelque création propre, si petite soit-elle ; par là nous ne disons, il va de soi, rien ni contre l’utilité théorique, ni contre la spécificité de fait du facteur que nous envisageons : l’entrepreneur.

 

Être entrepreneur n’est pas une profession ni surtout, en règle générale, un état durable : aussi les entrepreneurs sont-ils bien une classe au sens d’un groupe que le chercheur constitue dans ses classifications, ils sont des agents économiques d’une espèce particulière quoiqu’elle n’appartienne pas toujours en propre aux mêmes indi­vidus, mais ils ne sont pas une classe au sens du phénomène social que l’on a en vue quand on se reporte aux expressions « formation des classes », « lutte des classes », etc. L’accomplissement de la fonction d’entrepreneur ne crée pas les éléments d’une classe pour l’entrepreneur heureux et les siens, elle peut marquer une époque de son existence, former un style de vie, un système moral et esthétique de valeurs, mais, en elle-même, elle a tout aussi peu le sens d’une position de classe qu’elle en présuppose une. Et la position qu’elle peut éventuellement permettre de con,quérir n’est pas, comme telle, une position d’entrepreneur ; celui qui y atteint a le caractère d’un pro­priétaire foncier ou d’un capitaliste, suivant qu’il en a usé avec le résultat de son succès, résultat qui relève de l’économie privée. L’hérédité du résultat et des qualités peut maintenir cette, position assez longtemps au delà des individus, elle peut aussi faciliter les choses aux descendants d’autres entreprises, mais elle ne saurait, comme intermédiaire, constituer la fonction d’entrepreneur : c’est ce que montre suffisamment l’histoire des grandes familles industrielles qui contraste avec la phraséologie de la lutte sociale [[17]].

 

Maintenant surgit la question décisive : pourquoi exécuter de nouvelles combi­nai­sons est-il un fait particulier et l’objet d’une « fonction » de nature spéciale ? Chaque agent économique mène son économie aussi bien qu’il le peut. Sans doute il ne satis­fait jamais idéalement à ses propres intentions, mais à la fin sous la pression d’expé­riences qui mettent un frein ou poussent de, l’avant, il adapte sa conduite aux cir­constances qui, en règle générale, ne se modifient ni brusquement ni tout d’un coup. Si une exploitation ne peut jamais en un sens quelconque être absolument par­faite, elle s’approchera cependant souvent d’une perfection relative, étant donné le milieu, les circonstances sociales, les connaissances de l’époque et l’horizon de chaque individu ou de chaque groupe adonné à ladite exploitation. Le milieu offre sans cesse de nouvelles possibilités ; de nouvelles découvertes s’ajoutent sans cesse à la réserve de connaissances de l’époque. Pourquoi l’exploitant individuel ne peut-il pas user de ces nouvelles possibilités aussi bien que des anciennes; pourquoi, de même qu’il s’y entend à tenir suivant l’état du marché plus de porcs ou plus de vaches laitières, ne peut-il pas choisir un nouvel assolement, si on lui démontre qu’il est plus avanta­geux ? Dès lors quels problèmes et phénomènes particuliers nouveaux y a-t-il que l’on ne peut rencontrer dans le circuit traditionnel ?

 

Dans le nouveau circuit accoutumé chaque agent économique est sûr de sa base, et il est porté par la conduite que tous les autres agents économiques ont adoptée en vue de ce circuit, agents auxquels il a affaire et qui, de leur côté, attendent qu’il maintienne sa conduite accoutumée; il peut donc agir promptement et rationnelle­ment ; mais il ne le peut pas faire d’emblée s’il se trouve devant une tâche inaccou­tumée. Tandis que dans les voies accoutumées l’agent économique peut se contenter de sa propre lumière et de sa propre expérience, en face de quelque chose de nouveau il a besoin d’une direction. Alors que dans le circuit connu de toutes parts il nage avec le courant, il nage contre le courant lorsqu’il veut en changer la voie. Ce qui lui était là-bas un appui, lui est ici un obstacle. Ce qui lui était une donnée familière, devient pour lui une inconnue. Là où cesse la limite de la routine, bien des gens pour cette raison ne peuvent aller plus avant et les autres ne le peuvent que dans des mesures très variables. Supposer une conduite économique qui, à l’observateur, paraît prompte et rationnelle est, en tous cas, une fiction. Mais l’expérience confirme cette conduite quand et parce que les choses ont le temps de faire pénétrer de la logique dans les hommes. Là et dans les limites où cela s’est fait, on peut tranquillement travailler avec cette fiction et élever sur elle des théories. Il n’est pas exact alors que l’habitude, la coutume ou une tournure d’esprit détournée de l’économie puissent provoquer une autre différence entre les agents économiques de classes, époques, ou cultures différentes et que, par exemple, l’ « économie de la bourse » soit inutilisable pour un paysan d’aujourd’hui ou pour un manœuvre du Moyen-Age. Bien au contraire, étant donné un degré quelconque des connaissances et une volonté économiques, le même tableau [[18]] s’applique dans ses traits fondamentaux à des agents économiques de cultures très différentes, et, nous pouvons admettre en fait que le paysan vend le veau qu’il a élevé avec autant de ruse que le boursier son paquet d’actions. Mais cela n’est vrai que là où des précédents sans nombre ont établi la conduite au cours de dizaines d’années, et, au cours de centaines et de milliers d’années, lui ont donné ses formes fondamentales, et ont anéanti tout ce qui n’était pas adapté. Hors du domaine où la ruse de dizaines d’années semble être la ruse de l’individu, où pour cette raison s’impose l’image de l’automate, et où tout marche relativement sans heurt, notre fiction cesse d’être voisine de la réalité [[19]]. La maintenir hors de ce domaine comme le fait la théorie traditionnelle, c’est replâtrer la réalité et ignorer un fait qui, contraire­ment à d’autres points sur lesquels nos hypothèses peuvent s’écarter de la réalité, a une importance et une spécificité fondamentales et est la source de l’explication de phénomènes qui n’existeraient pas sans lui.

 

Pour cette raison, en décrivant le circuit, il nous faut ranger au nombre des don­nées les combinaisons de production, comme on le fait pour les possibilités naturelles ; nous faisons abstraction des petits déplacements [[20]] qui sont possibles dans les formes fondamentales et que l’agent économique peut exécuter en s’adaptant sous la pression du milieu et sans quitter sensiblement la voie accoutumée. Pour cette raison l’exécu­tion de nouvelles combinaisons est une fonction particulière, un privilège de person­nes bien moins nombreuses que celles qui extérieurement en auraient la possibilité, et souvent de personnes à qui paraît manquer cette possibilité. Pour cette raison les entrepreneurs sont un type particulier d’agents [[21]] : c’est pourquoi aussi leur activité est un problème particulier et engendre une série de phénomènes significatifs. Pour cette raison encore, il en est de même de la situation qui scientifiquement, est caractérisée par trois couples d’oppositions qui se correspondent à savoir : premièrement, l’oppo­sition de deux événements réels : tendance à l’équilibre d’une part, modification ou chan­gement spontané des données de l’activité économique par l’économie, d’autre part ; deuxièmement, l’opposition de deux appareils théoriques : statique et dyna­mique [[22]] ; troisièmement l’opposition de deux types d’attitude : nous pouvons nous les représenter dans la réalité, comme deux types d’agents économiques : des exploitants purs et simples et des entrepreneurs. Pour cette raison il faut entendre la « meilleure méthode » comme étant la théorie la « plus avantageuse parmi les méthodes éprou­vées expérimentalement et habituelles », mais non comme la « meilleure des métho­des possibles à chaque fois » ; si l’on ne fait pas cette réserve, les choses ne vont plus; précisément les problèmes qui s’expliquent à partir de notre conception restent irrésolus ; pour cette raison correspond seule aux faits la conception selon laquelle les nouvelles combinaisons apparaissent en principe à côté des anciennes, et non selon laquelle les vieilles combinaisons, en se transformant, en deviennent automatique­ment de nouvelles: on peut bien faire cette supposition, comme on a logiquement le droit de faire toute supposition ; on saisit même par là beaucoup de choses avec exactitude, mais non pas celles qui expliquent le profit, l’intérêt, les crises, l’essor et la dépression dans le monde capitaliste et bien d’autres phénomènes.

 

Précisons encore la spécificité de notre conduite et de notre type, Le plus petit acte qu’accomplit quotidiennement un homme, implique un travail intellectuel quanti­tativement immense : non seulement il faudrait que chaque écolier et chaque maître de cet enfant soit un géant de l’esprit dépassant toute mesure humaine, s’il créait pour soi par un acte individuel, conscient, systématique ce qu’il sait et ce qu’il utilise ; mais il faudrait encore que chaque homme soit un géant par son intelligence pénétrante des conditions de la vie sociale et par sa volonté, pour traverser seulement sa vie quoti­dienne, s’il lui fallait chaque fois acquérir par un travail intellectuel les petits actes dont elle est faite, et leur donner une forme dans un acte créateur. Ceci ne vaut pas seulement pour la connaissance et l’activité dans les limites des fonctions générales de la vie individuelle et sociale, et pour les principes qui, relevant de la pensée, du cœur, de l’action, dominent cette activité, et sont les fruits d’efforts millénaires, Ceci vaut encore pour les produits de temps plus courts et d’une nature spéciale, qui permettent l’accomplissement des devoirs de la vie professionnelle. Précisément les choses, dont l’exécution exigerait, d’après ce qui précède, un travail d’une puissance immense, ne demandent aucun travail individuel particulier ; elles qui devraient être spécialement difficiles sont en réalité faciles ; ce qui demanderait une capacité surhumaine, est accessible sans défaillance frappante aux moins doués pourvu qu’ils aient un esprit droit. En particulier on n’a pas besoin d’une direction de chef dans ces choses quo­tidiennes au sens le plus large. Certes, dans bien des cas, une directive est nécessaire, mais elle aussi est facile et un homme normal peut apprendre sans plus cette fonction. Le plus souvent aussi une spécialisation, et une hiérarchisation dans la structure, forme de la spécialisation, sont nécessaires, mais, même au haut de la hiérarchie, un travail n’est qu’un travail quotidien comme tout autre ; il est comparable au service d’une machine présente et qui peut être utilisée ; tout le monde connaît et peut accom­plir son travail quotidien dans la forme accoutumée, et se met de soi-même à son exécution ; le « directeur » a sa routine comme tout le monde a la sienne ; et sa fonc­tion de contrôle n’est qu’un de ses travaux routiniers, elle est la correction d’aberra­tions individuelles, elle est tout aussi peu une « force motrice » qu’une loi pénale qui interdit le meurtre est la cause motrice de ce que normalement on ne commet plus de meurtre.

 

La raison en est que toute connaissance et toute manière accoutumée d’agir, une fois acquises, nous appartiennent si bien et font corps avec les autres éléments de notre personne – comme le remblai du chemin de fer avec le sol – qu’il n’est point nécessaire à chaque fois de les renouveler  et d’en reprendre conscience, au contraire elles tombent sur les couches présentes du subconscient ; normalement elles sont  apportées presque sans friction par l’hérédité, l’enseignement, l’éducation, la pression du milieu, les relations de ces facteurs entre eux important peu; ainsi toutes nos pensées, tous nos sentiments et tous nos actes, deviennent automatiques dans l’indi­vidu, le  groupe, les choses et soulagent notre vie consciente. L’épargne immense de force ainsi faite ancestralement et individuellement n’est  cependant pas assez grande pour faire de la vie quotidienne un fardeau léger ni pour empêcher que ses exigences n’épuisent l’existence moyenne, mais elle est assez grande pour rendre possible l’accomplissement des exigences imposées par la vie sociale. Ceci vaut aussi pour la vie quotidienne spéciale de l’économie. Il en résulte aussi pour la vie économique que chaque pas hors du domaine de la routine comporte des difficultés, implique un facteur nouveau et que ce facteur est inclus dans le phénomène – dont il constitue l’essence – du commandement.

 

On peut analyser la nature de ces difficultés sous trois rubriques. En premier lieu l’agent économique, hors des voies accoutumées, manque pour ses décisions des données que le plus souvent il connaît très exactement quand il reste sur les voies habituelles, et pour son activité il manque de règles. Certes ce n’est pas comme s’il faisait un saut hors du monde de l’expérience, ou même seulement hors du monde des expériences sociales ; il doit et peut prévoir et estimer toutes choses selon la base de ses expériences, et, dans bien des choses, en toute confiance ; mais d’autres choses sont nécessairement peu sûres selon ses dispositions, d’autres ne sont déterminables qu’avec une vaste marge ; quelques-unes ne peuvent être que « devinées ». Ceci vaut en particulier des données que modifie la conduite de l’agent économique et de celles qu’elle doit d’abord créer. Sans doute il agit maintenant aussi selon un plan : il y aura même dans ce dernier plus de raison consciente d’agir que dans le plan accoutumé qui, comme tel, n’a même pas besoin d’être « réfléchi» mais ce plan, il faut d’abord l’élaborer. C’est pourquoi il contient des sources d’erreurs non seulement graduelle­ment plus grandes, mais encore différentes de celles du plan accoutumé. Ce dernier a toute la réalité et les arêtes aiguës qu’ont les images de choses que nous avons vues et vécues ; le nouveau est une image d’une image. Agir d’après lui et agir d’après le plan accoutumé sont deux choses aussi différentes que construire un chemin et suivre un chemin. L’acte de construire un chemin est d’une puissance supérieure à l’acte de le suivre. De même exécuter de nouvelles combinaisons est un processus qui ne diffère pas seulement en degrés de la répétition de combinaisons accoutumées.

 

Produire plus et produire autrement apparaissent sous leur jour exact, si l’on songe que, même avec un travail préliminaire étendu, les actions et les réactions de l’entre­prise projetée ne peuvent être saisies de manière à être entièrement connues et épuisées même les saisir dans la mesure où en théorie le permettraient le milieu et la cause, si l’on disposait de moyens et d’un temps illimités, implique des exigences impossibles en pratique à remplir. Dans une situation stratégique donnée il, faut agir, même si manquent en vue de l’action les données que l’on pourrait se procurer: de même dans la vie économique il faut agir sans que l’on ait élaboré dans tous ces détails ce qui doit arriver. Ici pour le succès tout dépend du « coup d’œil », de la capacité de voir les choses d’une manière que l’expérience confirme ensuite, même si sur le moment on ne peut la justifier, même si elle ne saisit pas l’essentiel et pas du tout l’accessoire, même et surtout si on ne peut se rendre compte des principes d’après lesquels on agit. Un travail prélimi­naire et une connaissance approfondie, l’étendue de la compréhension intellectuelle, un talent d’analyse logique peuvent être suivant les circonstances, des sources d’insuccès. Plus est grande la précision avec laquelle nous apprenons à connaître le monde de la nature et de la société, plus est parfait le pouvoir que nous exerçons sur les faits, plus grandit avec le temps et la rationalisation croissante le domaine dans les limites duquel on peut supputer – et supputer vite et en toute confiance – les choses, et plus l’importance de cette tâche passe au second plan, plus l’importance du type « entrepreneur » doit nécessairement décliner, comme a déjà décliné l’importance du type « général en chef ». Néanmoins une partie de l’essence de deux types dépend d’elle.

 

Ce point concerne le problème posé à l’agent économique; le second, concerne sa conduite. Il est objectivement plus difficile de faire du nouveau que de faire ce qui est accoutumé et éprouvé et ce sont là deux choses différentes ; mais l’agent économique oppose encore une résistance à une nouveauté, il. lui opposerait même une résistance, si les difficultés objectives n’étaient pas là. L’histoire de la science confirme grande­ment le fait qu’il nous est extrêmement difficile de nous assimiler, par exem­ple, une nouvelle conception scientifique. Toujours la pensée revient dans la voit accoutumée, même si celle-ci est devenue impropre au but recherché et si la nouveauté, plus convenable au but poursuivi, n’offre pas en elle-même de difficultés particulières. L’essence et la fonction d’habitudes de pensées fixes, fonction qui accélère la vie et épargne des forces, reposent précisément sur ce qu’elles sont devenues subcon­scientes, donnent automatiquement leurs résultats, et sont à l’abri de la critique, voire de la contradiction, de faits individuels. Mais cette fonction, quand son heure a sonné, devient un sabot d’enrayage. Il en va de même dans le monde de l’activité écono­mique. Dans le tréfonds de celui qui veut faire du nouveau, se dressent les données de l’habitude ; elles témoignent contre le plan en gestation. Une dépense de volonté nouvelle et d’une autre espèce devient par là nécessaire ; elle s’ajoute à celle qui réside dans le fait qu’au milieu du travail et du souci de la vie quotidienne, il faut conquérir de haute lutte de l’espace et du temps pour la conception et l’élaboration des nouvelles combinaisons, et qu’il faut arriver à voir en elles une possibilité réelle et non pas seulement un rêve et un jeu. Cette liber-té d’esprit suppose une force qui dépasse de beaucoup les exigences de la vie quotidienne, elle est par nature quelque chose de spécifique et de rare.

 

Le troisième point est la réaction que le milieu social oppose à toute personne qui veut faire du nouveau en général ou spécialement en matière économique. Cette réac­tion s’exprime d’abord dans les obstacles juridiques ou politiques. Même abstraction faite de cela, chaque attitude non conforme d’un membre de la communauté sociale est l’objet d’une réprobation dont la mesure varie suivant que la communauté sociale y est adaptée ou non. Déjà quand on tranche par sa conduite, ses vêtements, ses habitudes de vie sur les personnes du même milieu social, et à plus forte raison dans des cas plus graves, celles-ci réagissent. Cette réaction est plus aiguë aux degrés primitifs de la culture qu’à d’autres, mais elle n’est jamais absente. Déjà le simple étonnement au sujet de l’écart dont on se rend coupable, sa simple constatation exerce une influence sur l’individu. La simple expression d’une désapprobation peut avoir des conséquences sensibles. Cela peut mener plus loin : au rejet de l’intéressé par la société, à une interdiction physique du dessein qu’il avait formé, à une attaque directe contre lui. Ni le fait qu’une différenciation progressive affaiblit cette réaction (d’autant plus que la raison principale qu’a cette réaction de s’affaiblir est l’évolution même que nos développements veulent expliquer) ni le fait que la réaction sociale agit comme une impulsion suivant les circonstances et sur certains individus ne changent rien en principe à l’importance de cette réaction. Surmonter cette résistance est toujours une tâche particulière sans équivalent dans le cours accoutumé de la vie ; cette tâche exige une conduite d’une nature particulière. Dans les matières économiques cette résistance se manifeste d’abord chez les groupes menacés par la nouveauté, puis dans la diffi­culté à trouver la coopération nécessaire de la part des gens dont on a besoin, enfin dans la difficulté à amener les consommateurs à suivre. Ces facteurs sont encore influents aujourd’hui, quoiqu’une évolution tumultueuse nous ait habitués à l’appa­rition et à l’exécution de nouveautés ; c’est dans les stades initiaux du capitalisme qu’on peut le mieux les étudier. Ils sont si évidents, que par rapport à nos fins, ce serait temps perdu que de s’y étendre davantage.

 

Il n’y a de fonction de chef que pour ces raisons – nous entendons par là une fonction de nature spéciale, par opposition à la simple position organique supérieure qu’il y aurait dans tout corps social, dans le plus petit comme dans le plus grand, et dont en règle générale la fonction de chef est concomitante. C’est pour ces raisons que l’état de choses décrit crée une frontière au delà de laquelle la majorité des gens n’accomplissent pas d’eux-mêmes promptement leurs fonctions et ont besoin de l’aide d’une minorité : car, si la vie sociale en tous ses domaines avait l’invariabilité relative, par exemple, du monde astronomique, ou, si étant variable, elle n’était pas influen­çable dans sa variabilité, ou enfin, si pouvant être dirigée par la « conduite » en soi ou dans ses répercussions, cette direction était également possible à chacun, il n’y aurait pas de fonction particulière de chef à côté des tâches objectivement déterminées du travail routinier des individus, il n’y aurait même pas besoin qu’un animal déterminé marche en tête du troupeau de cerfs.

 

Ce n’est qu’en présence de nouvelles possibilités que naît la tâche spécifique du chef, qu’apparaît le type du chef. C’est pour cette raison qu’il a été si fortement souligné chez les Normands à l’époque des invasions, et si faiblement chez les Slaves durant les siècles où ont existé une passivité constante et une sécurité relative de la vie dans la contrée marécageuse du Pripet. Nos trois points caractérisent la nature tant de la fonction de chef que de la conduite de chef, laquelle caractérise le type. Le chef en tant que tel ne « trouve » ni ne « crée » les nouvelles possibilités. Elles sont tou­jours présentes, formant un riche amas de connaissances constitué par les gens au cours de leur travail professionnel habituel, elles sont souvent aussi connues au loin, et s’il existe des écrivains, elles sont propagées par eux. Souvent des possibilités – des possibilités vitales – ne sont pas difficiles à reconnaître : par exemple, la possibilité de sauver les passagers d’un navire en flammes en adoptant une attitude convenable, ou la possibilité d’améliorer toute la situation sociale et politique de la France de Louis XVI par des « économies », ou, un peu plus tard, par de fermes conceptions constitu­tionnelles. Seulement ces possibilités sont mortes, n’existant qu’à l’état latent. La fonction de chef consiste à leur donner la vie, à les réaliser, à les exécuter. Ceci vaut dans tous les cas, au cas où la fonction de chef est éphémère – dans l’exemple du bateau en flammes – au cas où cette fonction s’in,carne en un service propre et agit seulement par l’exemple, tel le cas du chef militaire primitif, le cas surtout du chef dans les arts et les sciences, partiellement aussi le cas du chef de l’entrepreneur moderne. Ce n’est pas le service en tant que tel qui signifie « diriger en chef », mais l’action exercée par là sur autrui ; ce n’est pas le fait qu’un chef d’escadron, qui pénètre au galop dans le camp ennemi, abat un adversaire d’un coup de pointe selon les règles de l’art, qui est un exploit de chef, mais le fait qu’il entraîne en même temps ses hommes; enfin ce que nous disions plus haut, vaut de la fonction de chef dont l’action est secondée par une situation sociale et organique perfectionnée. Les caractéristiques de la fonction de chef sont : une manière spéciale de voir les choses, et ce, non pas tant grâce à l’intellect (et dans la mesure où c’est grâce à lui, non pas seulement grâce à son étendue et à son élévation, mais grâce à une étroitesse de nature spéciale) que grâce à une volonté, à la capacité de saisir des choses tout à fait précises et de les voir dans leur réalité ; la capacité d’aller seul et de l’avant, de ne pas sentir l’insécurité et la résistance comme des arguments contraires; enfin la faculté d’agir sur autrui, qu’on peut désigner par les mots d’ « autorité », de « poids » d’ « obéissance obtenue » et qu’il n’y a pas lieu d’examiner davantage ici.

 

Dans la mesure où la fonction d’entrepreneur est indiscernablement mêlée aux autres éléments d’une fonction plus générale de chef – comme chez le chef d’une horde primitive ou dans l’organisme central d’une société communiste, même si beau­coup de ses membres se spécialisent pour l’économie, et dans la mesure où la fonction de chef repose sur l’exercice d’un pouvoir général de commandement, après ce que nous avons dit, il ne nous reste plus que deux choses à indiquer – on voit maintenant pourquoi nous avons attaché tant d’importance au fait d’exécuter de nouvelles combinaisons et non au fait de les trouver ou de les inventer. La fonction d’inventeur ou de technicien en général, et celle de l’entrepreneur ne coïncident pas. L’entrepre­neur peut être aussi un inventeur et réciproquement, mais en principe ce n’est vrai qu’accidentellement. L’entrepreneur, comme tel, n’est pas le créateur spirituel des nouvelles combinaisons ; l’inventeur comme tel n’est ni entrepreneur ni chef d’une autre espèce. Leurs actes et les qualités nécessaires pour les accomplir, diffèrent com­me « conduite » et comme « type ». Point n’est pas besoin de nous justifier davantage de ne pas qualifier de « travail » l’activité de l’entrepreneur. Nous le pourrions dénom­mer ainsi ; mais ce serait un travail qui, par nature et par fonction, serait fondamen­talement différent de tout autre, même d’un travail de « direction », ne serait-il qu’ « intellectuel », et aussi du travail que fournit peut-être l’entrepreneur en dehors de ses actes d’entrepreneur.

 

Dans la mesure où la fonction d’entrepreneur appartient à l’ « homme d’affaires » privé, elle n’embrasse pas toute espèce de conduite par un chef, dont l’objet peut être la vie économique. Même le chef de travailleurs de toutes catégories, même le représentant d’intérêts – et pas seulement dans le domaine de la Politique économique – peuvent être des chefs économiques. Cette manière spéciale d’être un chef, qui est l’attribut de l’entrepreneur dans la vie économique, reçoit, tant pour la « conduite» que pour le type », « sa couleur et sa forme de conditions particulières. L’importance de l’ « autorité » n’est pas absente, il s’agit souvent de surmonter des résistances sociales, de conquérir des « relations » et de faire supporter des épreuves de poids. Mais elle est moindre : il n’est pas besoin d’une « puissance de commandement » qui s’exerce sur les moyens de production ; entraîner d’autres collègues est toujours une consé­quence importante de l’exemple donné, c’est là l’explication de phénomènes essen­tiels, mais ce n’est pas souvent nécessaire au succès individuel [[23]] – au contraire cela lui nuit et n’est pas souhaité par l’entrepreneur – cette capacité pour entraîner apparaît sans qu’un acte prémédité, l’ait eu pour objet. Le mélange particulier d’acuité et d’étroi­tesse du cercle visuel, la capacité d’aller tout seul ont au contraire une importance d’autant plus grande. C’est là ce qui est décisif pour le « type » de chef. Il lui manque l’éclat extérieur que reçoivent les autres façons d’être chef du fait qu’une position organique élevée est la condition de leur exercice. Il lui manque l’éclat personnel, qui existe nécessairement dans bien d’autres positions de chef, dans celles où l’on est chef dans un cercle social critique à raison de la « personnalité» ou de la valeur qu’on possède. La tâche de chef est très spéciale : celui qui peut la résoudre, n’a pas besoin d’être sous d’autres rapports ni intelligent, ni intéressant, ni cultivé, ni d’occuper en aucun sens une « situation élevée » ; il peut même sembler ridicule dans les positions sociales où son succès l’amène par la suite. Par son essence, mais aussi par son histoire (ce qui ne coïncide pas nécessairement) il est hors de son bureau typiquement un parvenu, il est sans tradition, aussi est-il souvent incertain, il s’adapte, anxieux, bref il est tout sauf un chef. Il est le révolutionnaire de l’économie – et le pionnier involontaire de la révolution sociale et politique – ses propres collègues le renient, quand ils sont d’un pas en avance sur lui, si bien qu’il n’est pas reçu parfois dans le milieu des industriels établis. Tous ces points ont des analogies avec des types de chef d’autres catégories. Mais aucune ne provoque autant de réaction, et, pour les raisons les plus diverses, tant de critique défavorable. Les différences individuelles de qualité prennent ici pour cette raison une importance sérieuse pour la destinée du « type » de chef comme pour la destinée de la forme économique à qui il impose son sceau [[24]].

 

Pour finir élucidons encore la conduite du « type » que revêt le chef ; tenant comp­­te du but particulier de notre explication, élucidons spécialement la conduite de l’entrepreneur privé capitaliste, de la façon où, dans la vie comme dans la science, on élucide la conduite d’hommes, en pénétrant dans les motifs [[25]] qui caractérisent cette conduite.

 

L’importance qu’il y a à examiner les motifs de l’ « exploitant pur et simple » est très réduite pour la théorie économique du circuit – mais non pour la théorie socio­lo­gi­que des régimes économiques, des époques économiques, des esprits « écono­miques » – car l’on peut décrire le système d’équilibre économique sans prendre en considération ces motifs [[26]]. Mais dans la mesure où l’on veut comprendre les évé­nements qui y sont inclus, les saisir dans leur importance vitale, la motivation n’est pas simple du tout à saisir. Le tableau d’un égoïsme individualiste, rationnel et hédo­nistique ne la saisit pas exactement. Ce qu’il faut faire couramment dans les limites d’une certaine détermination sociale étant donné une certaine structure sociale, une certaine constitution de la production, et dans un monde culturel donné, dans les limites aussi d’habitudes et de mœurs sociales déterminées, tout cela apparaît à l’agent économique sous l’angle d’une tâche largement objectivée et non comme le résultat d’un choix rationnel fait selon les principes de l’égoïsme individuel, hédonistique. Cette tâche peut être orientée hors du monde, ou sur un groupe social d’assez large envergure (pays, peuple, ville, classe), ou sur un cercle plus étroit donné par les liens du sang, ou enfin sur les groupes d’activité économique (ferme, fabrique, firme, corps de métier), mais cette tâche n’est qu’assez peu souvent et que depuis peu orientée sur la propre personne, en ce sens elle ne remonte pas plus haut que la Renaissance et dans une mesure considérable pas au delà de la révolution industrielle du XVIIIe siècle : alors au cours du processus de rationalisation la « tâche » disparaît de plus en plus dans l’intérêt hédonistique. Quoi qu’il en soit, on peut donner au motif économique dans le circuit un sens plus précis que nous ne l’avons fait dans l’intro­duction (cf. chap. I). Car c’est dans le circuit que s’exprime, vu par l’observateur, le sens fondamental de l’activité économique, lequel sens explique pourquoi il y a même des économies. L’acquisition de biens, comme matière du motif économique, signifie l’acquisition de biens pour la satisfaction de besoins. La force de ce motif varie d’une manière caractéristique avec la culture et la place sociale de l’agent, et elle est tou­jours déterminée par la société ; il ne s’agit pas simplement ici des besoins d’indi­vidus isolés, mais presque toujours de ceux d’autres personnes que l’agent doit pourvoir : ce qui signifie ou que le besoin à satisfaire n’est pas individuel ou qu’il est individuel, mais de telle nature qu’il implique le souci de satisfaire les besoins d’autrui ; si l’on tient compte de tout cela, on peut dire que les événements relatifs à l’effort vers l’équi­li­bre trouvent leur mesure et leur loi dans les satisfactions de besoins à attendre d’actes de consommation ; on peut comprendre les premiers en partant de ces satis­factions et en les interprétant [[27]]. Et plus on concentre son observation sur des types de cultures, où l’ensemble social se livre à l’économie en laissant les individus et les groupes s’y livrer (types de cultures où sont rompues les liens qui en d’autres régimes entourent l’individu ou des groupes partiels d’un réseau de défenses et de protection, et où finalement l’homme isolé, ayant une personnalité, créé comme individu, est complè­tement réduit à lui-même), plus on observe de tels types de cultures, plus on peut dire que ces satisfactions de besoins ont une teinte égoïste, le mot étant pris dans un sens large.

 

On ne peut rien dire d’analogue quant au type dont nous nous occupons. Sans doute ses motifs ont tout particulièrement une teinte égoïste, même dans le sens d’égoïsme renforcé, de brutalité ; il est sans tradition et sans relation ; vrai levier pour rompre toutes les liaisons, il est étranger au système des valeurs supra-individuelles tant du régime économique d’où il vient que du régime vers lequel il s’élève ; pionnier de l’homme moderne, de la forme capitaliste de la vie dirigée par l’individu, comme d’un mode prosaïque de penser, d’une philosophie utilitariste, son cerveau eut d’abord l’occasion de ramener le beafsteck et l’idéal à un dénominateur commun. Avec cela il est rationnel, au sens de conscient de la conduite à laquelle il vient de donner une forme, car il lui faut élaborer ce que les autres trouvent achevé, il est un véhicule d’une réorganisation de la vie économique dans le sens d’une adaptation aux fins de l’économie privée. Mais si, par désir de satisfaire des besoins, on n’entend pas le sens précis que nous lui avons donné, et à qui il doit la matière le rendant utilisable, la motivation de notre type sera essentiellement autre : on peut – mais en effaçant toutes les différences et en faisant une tautologie – concevoir la volonté de fuir la douleur et de rechercher le plaisir, mais cette interprétation hédonistique des actes humains est si large que toute motivation tombe sous ce schéma : son mobile économique – l’effort vers l’acquisition de biens – n’est pas ancré dans le sentiment de plaisir que déclanche la consommation des biens acquis. Si la satisfaction des besoins est la raison de l’acti­vité économique, la conduite de notre type est irrationnelle ou du moins d’un rationa­lisme d’une autre espèce.

 

Nous l’observons dans la vie quotidienne, les personnalités de chefs de l’économie nationale et en général tous ceux qui dépassent la masse dans le mécanisme de l’économie, en arrivent vite à disposer de moyens importants. Mais nous les voyons consacrer toute leur force à l’acquisition de nouvelles quantités de biens, et cela très souvent sans faire de place à une autre idée. Font-ils effort pour atteindre un nouvel équilibre économique, pensent-ils à chaque pas à de nouveaux besoins qu’il faudra satisfaire en même temps par des biens à acquérir ? Pèsent-ils à chaque pas l’intensité de certains besoins et la comparent-ils à une valeur négative qui correspond à l’aver­sion inhérente à la dépense respective d’énergie économique ? Les motifs de leur ac­tion se laissent-ils résoudre en ces deux composantes – satisfaction et souffrance à travailler – dont l’action détermine dans les grandes masses des agents économiques la quantité présente de travail ?

 

C’est un fait qu’après qu’un certain état de satisfaction est assuré à un agent économique, la valeur d’autres acquisitions de biens décline beaucoup à ses yeux. La loi de Gossen explique ce fait, et l’expérience quotidienne nous apprend qu’au delà d’une certaine grandeur de revenus, variable selon les individus, les intensités des besoins qui restent insatisfaits deviennent extraordinairement petites. A chaque degré de culture et dans chaque milieu concret il est possible de donner selon une estimation grossière la somme de revenus au delà de laquelle la valeur de l’unité de revenu s’ap­proche de zéro. Le profane n’est pas loin de répondre que plus un homme possède de moyens, plus ses besoins grandissent, plus aussi ses nouveaux besoins se font sentir avec la même énergie que les anciens. Il y a là quelque chose de vrai. La loi de Gossen vaut d’abord pour un niveau donné de besoins. Elle se déve­loppe avec l’ac­crois­­sement des moyens. Aussi l’échelle des estimations vis-à-vis de quantités crois­santes de biens ne déclinera pas si vite qu’elle le ferait si les besoins restaient lès mêmes. Mais les mouvements croissants de besoins sont d’une intensité toujours moindre : cela est suffisamment vérifié pour nos desseins par le fait qu’une somme de monnaie a pour celui dont elle est tout l’avoir une tout autre importance que pour le millionnaire qui fait dépendre d’elle la possibilité d’une dépense qui lui est au fond tout à fait indifférente. Dès lors ces chefs de l’économie nationale devraient- forcé­ment être pousses par un désir presque insatiable de jouissance et leurs besoins seraient tout particulièrement intenses, s’ils ne devaient pas s’arrêter uniquement parce que le point de saturation se trouvait pour eux au delà de toutes limites accessibles.

 

Une telle interprétation induit en erreur, si l’on songe qu’une telle conduite serait tout à fait contraire aux fins poursuivies. L’activité dépensée pour acquérir est un obstacle pour la jouissance des biens que l’on a surtout l’habitude d’acquérir au delà d’une certaine grandeur de revenu. Car à leur endroit il faut avant tout des loisirs ; leur désir de consommation devrait alors bientôt prendre une importance prépondérante. Certes, une telle conduite anti-rationnelle est, de fait, imposée dans la vie pratique à des personnes de notre type. Des hommes qui leur sont proches et aussi des gens qui ne les connaissent que de nom ont très souvent cette conception. Et, nous l’accordons encore, manquer ainsi un but ne démontre pas l’absence de motifs dirigés vers ce but. Soit une habitude, qui une fois acquise continue d’agir, même si sa raison d’être a disparu ; d’autres motifs semi-pathologiques peuvent en fournir une explication nouvelle.

Mais chez de telles personnes apparaît une remarquable indifférence, voire même une répulsion pour les jouissances inactives. Il suffit de se représenter tel ou tel de ces types généralement connus d’hommes qui ont fait une partie de l’histoire économique ou seulement le premier venu qui est entièrement absorbé par ses affaires, et immé­dia­tement on reconnaît la vérité de cette affirmation.

De tels agents économiques vivent le plus souvent dans le luxe. Mais ils le font parce qu’ils en ont les moyens ; ils n’acquièrent pas en vue de vivre dans le luxe. Il n’est pas facile de rendre tout à fait compte de ces faits : la conception et l’expérience personnelles de l’observateur joueront ici un grand rôle, et il ne faut pas s’attendre d’avance à ce que notre affirmation soit acceptée d’emblée. Mais on ne lui déniera pas tout fondement, surtout si l’on ne s’en rapporte pas à une opinion générale ancienne et à des idées préconçues, et si l’on cherche à analyser quelques cas concrets de notre type. Ce faisant, on verra bientôt que des exceptions apparentes s’expliquent sans difficulté et que les personnes qui mettent au premier plan un effort vers la jouissance et le désir d’un certain résultat « hédonistique », qui sur tout ont le désir d’une retraite une fois obtenu un certain revenu, ne doivent pas d’habitude leur position à leur propre force, mais doivent leurs succès éventuels au fait qu’une personnalité de notre type leur a préparé les voies. L’entrepreneur typique ne se demande pas si chaque effort, auquel il se soumet, lui promet un « excédent de jouissance » suffisant. Il se préoccupe peu des fruits hédonistiques de ses actes. Il crée sans répit, car il ne peut rien faire d’autre ; il ne vit pas pour jouir voluptueusement de ce qu’il a acquis. Si ce désir surgit, c’est pour lui la paralysie, et non un temps d’arrêt sur sa ligne antérieure ; c’est un messager avant coureur de la mort physique. Pour cette raison – nous avons déjà mentionné, l’autre raison qui est que, dans l’évolution comprise à notre sens la « demande » n’est pas un facteur indépendant de l’ « offre », – la conduite de notre type ne peut pas être incorporée, au même sens que la conduite de l’ « exploitant pur et simple », dans le schéma d’un état d’équilibre, ou d’une tendance vers lui ; pour cette raison encore on ne peut pas admettre que, dans cette première façon de se conduire, on tire des conséquences des données présentes de la même façon que dans la dernière, ce que l’on peut cependant prétendre en un autre sens [[28]].

Sous notre portrait du type de l’entrepreneur il y a l’épigraphe plus ultra. Celui qui jette un regard autour de soi dans la vie, voit surgir cette épigraphe du type ; ce ne sont pas toujours les expressions d’une heure de loisirs, teintées par des accès de philosophie. Et la motivation qui permet d’interpréter sa conduite est assez facile à concevoir.

Il y a d’abord en lui le rêve et la volonté de fonder un royaume privé, le plus sou­vent, quoique pas toujours, une dynastie aussi. Un empire, qui donne l’espace et le sentiment de la puissance, qui au fond ne saurait exister dans le monde moderne, mais qui est le succédané le meilleur de la suzeraineté absolue et dont la fascination s’exerce sur les personnes qui n’ont pas d’autre moyen d’avoir une valeur sociale. Il faudrait l’analyser avec plus de détails : cette motivation, on peut chez l’un la préciser avec les mots de « liberté » et de « piédestal de la personnalité », chez l’autre par « sphère d’influence », chez le troisième par « snobisme », mais cela n’importe pas plus ici. Ce groupe de motifs est très proche de la satisfaction de la consommation. Mais il ne coïncide pas avec elle : les besoins satisfaits ici ne sont pas ceux de l’ « ex­ploi­tant pur et simple », ce ne sont pas ceux qui donnent la raison de l’activité économique et ceux à qui seuls s’appliquent ses lois.

Puis vient la volonté du vainqueur. D’une part vouloir lutter, de l’autre vouloir remporter un succès pour le succès même. La vie économique est, en soi, matière indifférente dans les deux sens. Il aspire à la grandeur du profit comme à l’indice du succès – pas absence souvent de tout autre indice – et comme à un arc de triomphe. L’activité économique entendue comme sport, course financière, plus encore combat de boxe. Il y a là d’innombrables nuances. Et beaucoup de mobiles -comme la volonté de s’élever socialement – se confondent avec le premier point. Ce que nous avons dit suffit. Répétons-le, il s’agit d’une motivation qui présente une différence caractéristi­que avec la motivation spécifiquement économique, il s’agit d’une motivation étran­gère à la raison économique et à sa loi.

La joie enfin de créer une forme économique nouvelle est un troisième groupe de mobiles qui se rencontre aussi par ailleurs, mais qui seulement ici fournit le principe même de la conduite. Il peut n’y avoir que simple joie à agir : l’ « exploitant pur et simple » vient avec peine à bout de sa journée de travail, notre entrepreneur, lui, a un excédent de force, il peut choisir le champ économique, comme tous autres champs d’activité, il apporte des modifications à l’économie, il y fait des tentatives hasar­deuses en vue de ces modifications et précisément à raison de ces difficultés [[29]]. Il se peut là aussi que la joie pour lui naisse de l’œuvre, de la création nouvelle comme telle, que ce soit quelque chose d’indépendant ou que ce soit chose indiscer­nable de l’œuvre elle-même. Ici non plus on n’acquière pas des biens pour la raison et selon la loi de la raison, qui constituent le mobile économique habituel de l’acquisition des biens.

C’est seulement dans la première des trois séries de motifs que la propriété privée est un facteur essentiel de l’activité dé l’entrepreneur. Dans les deux autres cas il ne s’agit pas de cela, mais plutôt de la façon, précise et indépendante du jugement d’autrui, qui mesure dans la vie capitaliste la «victoire » et le « succès », et de la façon dont l’œuvre réjouit celui même qui lui donne forme, et dont elle se comporte à l’épreuve. Cette façon n’est pas facile à remplacer par un autre arrangement social, mais ce n’est pas un contre-sens de la rechercher. Sans doute dans une organisation sociale qui excluerait l’entrepreneur privé, il faudrait non seulement lui chercher un succédané, mais en chercher un à la fonction que remplit l’entrepreneur quand il met en réserve la majeure partie de son profit au lieu de le consommer; quoique difficile en pratique, cela serait facile en théorie d’après l’idée organisatrice. Aussi l’examen détaillé et réaliste des motifs infiniment variés que l’on peut constater dans la vie économique, l’examen aussi de leur importance concrète pour la conduite de notre type d’entrepreneur et des possibilités qu’il y aurait de les conserver suivant les circonstances, peut-être avec d’autres stimulants, tout cela est une question fondamen­tale d’une économie dirigée (Planwirtschaft) et d’un socialisme si l’un doit prendre l’un et l’autre au sérieux.


[[1]]      Au sens donné par Max Weber.

[[2]]      Période de cinquante ans environ allant grosso modo des guerres médiques à la guerre du Péloponèse; c’est l’ère la plus florissante de l’hégémonie athénienne [note du traducteur].

[[3]]      Cependant de tout temps les économistes avaient quelque chose à dire sur ce sujet : c’est qu’ils ne se limitaient pas a la théorie économique, mais faisaient soit de la sociologie historique et en règle générale très superficiellement, soit des hypothèses sur la conformation de l’avenir économique. Division du travail, formation de la propriété foncière privée, domination croissante de la nature, liberté économique et sécurité juridique, ce sont bien là les facteurs les plus importants de la « socio­logie économique » d’Adam Smith. Ils se rapportent, on le voit, au cadre social de l’écoule­ment économique, non pas à une spontanéité quelconque qui lui serait immanente. On peut aussi considérer ceci comme la théorie de l’évolution de Ricardo – peut-être au sens de Bûcher – mais Ricardo expose en outre la suite d’idées qui lui valut de se voir qualifier de « pessimiste » : dans son « hypothèse » il « pronostique » que l’accroisse­ment progressif du capital et de la population allant de pair avec l’épuisement pro­gressif des forces du sol (que les progrès de la production interrompront d’une ma­nière seulement temporaire) auront pour conséquence un état stationnaire, qu’il faut distinguer de l’état stationnaire, idéal momentané de la théorie moderne, qui, lui, est un état d’équilibre; une hypertrophie de la rente foncière et une hypertrophie de tous les autres reve­nus seraient alors les caractères de la situation économique. C’est là une hypothèse sur la confor­ma­tion des données, dont les conséquences sont déduites « statiquement » ; c’est quelque chose d’entièrement différent de ce que nous avons entendu plus haut par évolution économique et cela diffère beaucoup plus encore de ce que nous entendrons par là dans ce livre.

Mill développe plus soigneusement cette suite d’idées, il répartit aussi autrement les lumières et les ombres. Mais en substance, son quatrième livre : Influence of the progress of society on pro­duction and distribution offre la même matière. Son titre indique déjà combien il considère le progrès comme quelque chose d’extra-économique, d’enraciné dans les données, qui n’ « influence » que la production et la répartition. Sa façon de traiter les « arts of production » est en particulier strictement « statique » : ce progrès apparaît comme quelque chose d’autonome, qui agit sur l’éco­no­mie, et dont il faut examiner l’action. Ce faisant, on oublie l’objet de ce livre ou la pierre fonda­mentale de sa construction. J. B. CLARK, Essentials of economic theory, 1907, a pour mérite d’avoir distingué dans leurs principes et en toute connaissance la «statique » et la « dyna­mique», il voit dans les facteurs « dynamiques » une perturbation de l’équilibre statique. Nous aussi, car, de notre point de vue, c’est un devoir essentiel, d’examiner les influences de cette perturbation et le nou­vel équilibre qui s’en dégage ensuite. Mais, tandis que Clark se limite à cela et que, tout com­me Mill, il voit là précisément la matière de la dynamique, nous voulons donner d’abord une théo­rie de ces causes-là de perturbation, dans la mesure où elles sont pour nous plus que de telles causes et où des phénomènes économiques essentiels nous paraissent dépendre de leur apparition même. En particulier : deux des causes de perturbation énumérées par lui (accroissement du capi­tal et de la population) sont pour nous, comme pour lui également, de simples causes de perturba­tion, quoiqu’elles soient d’importants « facteurs de modification » pour une autre série de problè­mes, à laquelle nous venons de faire allusion dans le texte. Il en est de même pour une troisième cause (modification dans les directions des goûts des consommateurs) : nous établirons par la suite cela dans le texte. Mais les deux autres causes (modifications de la technique et de l’organisation de la production) ont besoin d’une analyse particulière; elles provoquent autre chose que des per­tur­ba­tions au sens donné à ce terme par la théorie statique, quoiqu’elles en provoquent également d’une manière accessoire. La méconnaissance de tout cela est la seule cause, très importante, de tout ce qui nous semble peu satisfaisant dans la théorie économique. De cette source peu apparente découle, nous le verrous, une nouvelle conception globale du processus économique, qui triomphe d’une série de difficultés fondamentales et justifie la façon nouvelle, dont nous posons la question dans le texte. Cette façon serait plutôt parallèle à celle de Marx: car il y a chez lui une évolution économique et non pas seulement une simple adaptation à des données qui se modifient. Mais ma construction ne coïncide qu’avec une partie de la surface de la sienne.

[[4]]      Aussi un des malentendus les plus fâche x que rencontre la première édition de ce livre, fut qu’on pût lui reprocher que cette théorie de l’évolution négligeait tous les facteurs historiques de modification à l’exception d’un seul, à savoir la personnalité de l’entrepreneur. Si mon exposé avait eu l’intention que suppose cette objection, il aurait été un non-sens patent. Mais il n’a absolument rien à faire avec les facteurs de modification et s’occupe de la manière dont ils s’exercent, du mécanisme de la transformation. L’ « entrepreneur » est ici non pas un facteur de transformation, mais le support du mécanisme de transformation. Non seulement je n’ai pas pris un facteur de transformation en considération, mais je n’en ai même pris aucun. Nous nous occupons encore bien moins ici des facteurs qui expliquent en particulier les modifications des constitutions, des styles, etc. économiques. Ceci est un autre problème pour lequel nous pouvons attendre des choses décisives de l’ouvrage que Spiethoff est en train de préparer; s’il y a des points où toutes ces manières de voir se rencontrent et se heurtent, c’est porter atteinte aux résultats de toutes que ne pas les distinguer les uns des autres et ne pas reconnaître à chacune le droit de se développer en toute indépendance.

[[5]]      Les problèmes du capital, du crédit, du profit, de l’intérêt du capital et des crises (le cas échéant du changement de conjoncture) voilà quelques-unes des matières qu’éclaire notre théorie. Mais il s’en faut que ces quelques problèmes l’épuisent. J’indique au spécialiste les difficultés qui entourent le problème du profit croissant, la question des points d’intersection de la courbe de la demande et de celle de l’offre, et le facteur temps; l’analyse de Marshall elle-même, comme l’a très justement souligné Keynes, n’en a pas triomphé. Elles aussi sont mieux éclairées dans notre théorie. On pourrait en citer beaucoup d’autres exemples.

[[6]]      Nous agissons ainsi parce que les modifications ne peuvent par année apparaître qu’impercepti­ble­ment et ne sont donc pas un obstacle à l’emploi de l’observation statique. Cependant leur appari­tion est de multiple manière condition de l’évolution au sens donné par nous à ce terme. Mais, si elles les rendent possibles, elles ne les créent pas cependant d’elles-mêmes.

[[7]]      C’est ce qui explique que les idées dont se sert la statique, puissent résoudre beaucoup de problè­mes de l’évolution au sens usuel, et qu’en outre (cf. Barone) cette analyse des conséquences de modifications quelconques soit qualifiée de « dyna­mique » bien qu’elle soit faite a l’aide de la méthode que commande l’effort vers l’équilibre, donc à l’aide de la méthode « statique ». Nous nous servirons également de déductions « statiques » pour traiter des phénomènes secondaires de l’évolution prise en notre sens.

[[8]]      On peut affirmer en général que la population s’étend dans l’espace exploité économiquement, plutôt que de dire que sa croissance spontanée le dilate.

[[9]]      Privilège que l’individu peut acquérir par l’épargne. Il faudrait insister davantage sur ce facteur dans une économie nationale du type artisanal. Les « réserves » des industriels supposent déjà l’évolution.

[[10]]    La raison la plus importante en est l’apparition de l’intérêt productif; nous le verrons au chapitre V.

[[11]]    Naturellement les moyens de production ne tombent pas du ciel : dans la mesure où ils ne sont pas donnés dans l’économie naturelle ou en dehors de l’économie, ils furent et sont créés par les vagues isolées de l’évolution et désormais sont incorporés au circuit. Mais chaque vague individuelle de l’évolution et chaque nouvelle combinaison particulière proviennent elles-mêmes, à leur tour, de la réserve en moyens de production du circuit correspondant ; c’est l’histoire de la poule et de l’œuf.

[[12]]    Rien ne nous est plus étranger qu’ « une interprétation du concept » linguistique; aussi ne nous arrêterons-nous pas aux significations où, par exemple « entrepreneur » doit être traduit en anglais par « contractor », ou bien où « entrepreneur » a une signification qui amènerait la plupart des indus­triels à protester si on les comprenait dans ce concept.

[[13]]    Deux exemples pour montrer que nous nous bornons à « nettoyer » les conceptions courantes, à les dégager de mauvaises formules. La conception de l’actionnaire que nous combattons repose seulement sur une erreur des juristes au sujet des fonctions de ce type; elle a été acceptée par beaucoup d’économistes, ainsi une fiction est devenue la base de la forme qu’a prise sa situation juridique. Au reste le fait de participer au bénéfice au lieu de toucher des intérêts ne fait pas d’un capitaliste un entrepreneur, à preuve les cas, où de simples fournisseurs de monnaie se réservent des participations au bénéfice. Parfois les banques accordent leur crédit de cette manière; au fond le foenus nauticum n’était rien d’essentiellement autre, quoique la participation y fût exprimée en pourcentages du montant du prêt. C’est toujours le capitaliste qui supporte seul le risque, quoique le capitaliste le supporte souvent en tant que capitaliste. Nous y reviendrons au chapitre IV.

[[14]]    Il est peu brillant de définir l’entrepreneur par le profit et non par la fonction dont l’accomplisse­ment engendre ce profit. Mais nous avons encore là-contre une autre objection : nous verrons en effet que la nécessité du marché, qui fait que le profit échoit à l’entrepreneur, n’a pas le même sens que celle qui fait que le produit limite -du travail échoit au travailleur.

[[15]]    Cette seule négligence explique l’attitude de certains théoriciens socialistes vis-à-vis de la proprié­té paysanne.. Car la petitesse de la propriété ne constitue de différence de principe que pour une conception de petits bourgeois, qui du reste porteraient des jugements sentimentaux de valeur; elle n’entre pas en ligne de compte pour la science, mais il n’y a pas là de différence pour la conception socialiste. La grande propriété peut être aussi objet et moyen de travail pour le propriétaire. Le critère du propriétaire et de sa famille constitué par le fait d’occuper une autre force de travail n’a d’importance économique que du point de vue d’une théorie de l’exploitation qu’il est à peine possible encore de défendre : nous faisons abstraction de ce que ce signe ne s’applique qu’à un type de propriété en règle générale irrationnellement petite.

[[16]]    Cf. par exemple la bonne description donnée par WIEDENFELD dans : Das Persönliche im modernen Unternehmertum (L’élément personne chez les entrepreneurs modernes). Bien que paru déjà en 1910 dans le Schmollers Jahrbuch, ce travail ne m’était pas connu lors de lapublication de la première édition de ce livre.

[[17]]    Sur l’essence de la fonction d’entrepreneur, cf. maintenant la formule que j’en ai donnée dans mon article « Unternehmer » dans le Handwörterbuch der Staatswissenschaften.

[[18]]    Naturellement le même tableau théorique, mais naturellement pas sociologique, culturel, etc.

[[19]]    C’est l’économie des peuples et dans la sphère de notre culture l’économie des sujets que l’évolu­tion du siècle dernier n’a pas encore entraînés dans son cours, qui montrent le mieux, combien c’est le cas. Par exemple l’économie du paysan de l’Europe centrale. Ce paysan « calcule», il ne manque pas d’ « une tournure d’esprit économique ». Cependant il ne fait pas un pas hors de la voie accou­tumée, son économie ne s’est pas modifiée du tout au cours des siècles, on ne s’est modifiée que sous l’action de la violence ou d’influences extérieures. Pourquoi ? Parce que choisir de nouvelles méthodes ne va pas de soi et n’est pas sans plus un élément conceptuel de l’activité économique rationnelle.

[[20]]    Petits déplacements, qui certes, avec le temps, en s’ajoutant, peuvent faire de grands déplacements. Le fait décisif est que l’exploitant ne s’écarte pas des données habituelles quand il entreprend ce déplacement. Le cas est régulier, quand il s’agit de petits déplacements; il y a exception, quand il s’agit de grands déplacements, faits d’un seul coup. C’est seulement en ce sens que nous donnons une importance à la faiblesse de ces déplacements. L’objection qu’il ne saurait y avoir de diffé­rence de principe entre de petits et grands déplacements, n’est pas convaincante. D’abord elle est fausse dans la mesure où elle repose sur la non-observation du principe de la méthode infinité­simale; l’essence de celle-ci consiste en ce que, suivant les circonstances, on peut dire du « petit » ce que l’on ne peut dire du « grand ». Mais, abstraction faite de cela, il s’agit uniquement ici de sa­voir si notre facteur apparaît ou non lors d’un changement. Le lecteur que choque l’opposition : grand-petit, peut la remplacer, s’il le veut, par l’opposition : qui s’adapte – qui est spontané. Je ne le fais pas moi-même volontiers, car cette manière de s’exprimer peut être encore plus facilement mal comprise que l’autre, et demanderait encore de plus longues explications.

[[21]]    On envisage ici un type de conduite et un type de personnes dans la mesure où cette conduite est si accessible aux personnes qu’elle en constitue une caractéristique saillante; elle n’est d’ailleurs accessible que dans une mesure très inégale, et pour relativement peu de personnes. On a reproché à l’exposé de la première édition d’exagérer la spécificité de cette conduite, de méconnaître qu’elle était plus ou moins propre à tout homme d’affaire ; on a reproché à la description d’un travail ultérieur Wellenbewegung des Wirtschaftslebens (Mouvements ondulatoires de la vie économique. Archiv für Sozialwissenschaft, 1914) d’introduire un type intermédiaire (des sujets économiques « semi-statiques ») ; ajoutons donc ceci ; la conduite, dont il est question, est spécifique en deux directions. D’abord dans la mesure où elle est dirigée vers quelque chose d’autre, où elle signifie l’ac­com­plissement de quelque chose d’autre que ce qui est accompli par la conduite habituelle. Sans doute, à cet égard, on peut la confondre avec cette dernière dans une unité supérieure, mais cela ne change rien au fait qu’une différence importante en théorie subsiste entre les deux « objets » et qu’un seul des objets est décrit dans la théorie habituelle. De plus la conduite dont il est ques­tion est, par elle-même, une autre manière d’agir, elle exige des qualités autres et non pas seule­ment différentes en degré – le parcours du circuit qui se réalise selon la voie normale – et cela apparaîtra encore plus nettement – c’est ce parcours qui est conforme, par sa nature, a la manière traditionnelle de voir.

Ces qualités sont sans doute réparties dans une population ethniquement homogène, comme les autres qualités le sont, par exemple les qualités corporelles; bref la courbe de leur répartition a une ordonnée très dense, de part et d’autre de laquelle on peut ordonner symétriquement les indi­vidus, qui, sous ce rapport, sont au-dessus et au-dessous de la moyenne : ainsi on a progressive­ment toujours moins d’individus à rattacher aux mesures qui s’élèvent au-dessus ou tombent au-dessous de la moyenne. De même nous pouvons admettre que tout homme bien portant peut chan­ter, s’il le veut. Peut-être une moitié des individus d’un groupe ethniquement homogène en possède-t-il la capacité dans une mesure moyenne, un quart ans une mesure progressivement tou­jours moindre, et disons un quart dans une mesure qui dépasse la moyenne; dans ce quart, à, tra­vers une série de capacités vocales toujours croissantes et un nombre toujours dégressif de person­nes possédant ces qualités, nous arrivons finalenient aux Carusos. C’est seulement dans ce dernier quart que la capacité vocale est remarquable, c’est seulement chez les artistes supérieurs qu’elle devient un signe caractéristique de la personne: nous ne parlons pas de la profession, qui exige, elle aussi, un minimum de capacité. Ainsi bien que, pour ainsi dire, tous les hommes puissent chanter, la capacité de chanter n’en est pas moins une qualité distinctive et l’attribut d’une mino­rité ; elle ne constitue pas précisément un type d’homme, parce que cette qualité, à l’opposé de celle que nous envisageons déteint relativement peu sur l’ensemble de la personnalité.

Faisons l’application de cela : un quart de la population est si pauvre de qualités, disons pour l’instant, d’initiative économique que cela se répercute dans de l’indigence de l’ensemble de la personnalité morale ; dans les moindres affaires de la vie privée ou de la vie professionnelle où ce facteur entre en ligne, le rôle joué par lui est pitoyable. Nous connaissons ce type d’hommes et nous savons que beaucoup des plus braves employés qui se distinguent par leur fidélité au devoir, leur compétence, leur exactitude appartiennent à cette catégorie.

Puis vient la « moitié » de la population, c’est-à-dire les « normaux ». Ceux-ci se révèlent mieux au contact de la réalité que, dans les voies habituellement parcourues, là il ne faut pas seulement « liquider », mais aussi «trancher » et « exécuter ». Presque tous les hommes d’affaires sont de ce nombre ; sans cela ils ne seraient jamais arrivés à leur position; la plupart représentent même une élite ayant fait ses preuves individuelles ou héréditaires. Un industriel du textile ne suit pas un chemin « nouveau» en se rendant à Liverpool pour une vente publique de laine. Mais les situations ne se ressemblent pas, et le succès de l’exploitation dépend tellement de l’habileté et de l’initiative montrées lors de l’achat de la laine que l’industrie textile n’a jusqu’à ce jour donné lieu à aucune formation de trusts comparables à celle de la grande industrie. Ce fait s’explique en partie par ce que les plus aptes n’ont pas renoncé à profiter de leur propre habileté dans l’achat de la laine.

Montant de là plus haut dans l’échelle, nous arrivons aux personnes qui, dans le quart le plus élevé de la population, forment un type, que caractérise la mesure hors pair de ces qualités dans la sphère de l’intellect et de la volonté. A l’intérieur de ce type d’hommes, il y a non seulement beaucoup de variétés (le commerçant, l’industriel, le financier), mais encore une diversité continue dans le degré d’intensité, de l’ « initiative ». Dans notre développement nous rencontrons des types d’intensité très variée. Certain peut atteindre à un degré jusqu’ici inégalé; un autre suivra là où l’a précédé seulement un premier agent économique; un troisième n’y réussit qu’avec un groupe., mais il sera là parmi les premiers. C’est ainsi que le grand chef politique, de tout temps, a constitué aussi un type, mais non pas un phénomène unique; delà une diversité continue de chefs politiques qui conduit jusqu’à la moyenne et même jusqu’aux valeurs inférieures. Cependant la « direction » poli­ti­que n’est pas une fonction spéciale, mais le chef lui, est quelque chose de particulier et de bien discernable. Ainsi, dans notre cas, on pose d’abord la question : « Où commence le type que vous affirmez ? » On déclare ensuite : « Mais ce n’est pas un type ». Cette objection n’a vraiment aucun sens.

[[22]]    On a reproché à la première édition de définir la « statique » tantôt comme une construction théorique, tantôt comme un tableau de la situation de fait de l’économie. Je crois que le présent exposé ne peut plus prêter à une telle hésitation, La théorie statique ne présuppose pas une écono­mie stationnaire, bien qu’elle traite aussi des répercussions qu’ont les modifications des données. Il n’y a en soi aucune connexion nécessaire entre une théorie statique et une réalité stationnaire. Cette supposition se recommande à la théorie seulement dans la mesure où l’on peut exposer de la manière la plus simple les formes fondamentales du cours économique des choses d’après une économie qui reste identique à elle-même. L’économie stationnaire est un fait incontestable pour d’innombrables milliers d’années et aussi, dans des temps historiques, en bien des lieux durant des siècles. Abstraction faite de cela, comme Sombart fut le premier à le mettre en évidence, l’éco­nomie stationnaire est réalisée en sa tendance dans chaque période de dépression. Cette première construction et ce dernier fait ne contiennent d’abord, ni l’un ni l’autre le facteur qui nous intéresse; de plus, la circonstance qui explique ce fait, à savoir la puissance de la voie donnée, fait que cette construction s ‘applique relativement très bien à une partie de la réalité et mal à une autre; aussi, dans la première édition, ai-je établi entre les deux dans mon exposé un lien qui trouve là son fondement, mais qui s’est si peu confirmé que j’ai cru devoir désormais l’exclure. Encore une chose : la théorie emploie deux manières de voir qui peuvent provoquer des difficultés. Si l’on veut montrer comment tous les éléments de l’économie nationale conditionnent réciproque­ment leur équilibre, on considère ce système d’équilibre comme n’existant pas encore et on le bâtit sous nos yeux ab ovo. Ce n’est pas à dire que l’on explique génériquement sa naissance. La pensée, qui en démonte les pièces, n’élucide que logiquement le problème de son existence et de son fonctionne­ment. Ce faisant, on suppose que les expériences et les habitudes des sujets économiques existent déjà. Mais on n’explique pas ainsi comment ces combinaisons de production se constituent. Si, de plus, on doit examiner deux états d’équilibre voisins, on compare parfois – mais pas toujours – comme dans l’economics of welfare de Pigou, la « meilleure » combinaison de production du pre­mier état avec la « meilleure » du second état. Ce qui ne veut pas dire -nécessairement, mais peut vouloir dire, que les deux combinaisons au sens actuel diffèrent non seulement par de petites variations de quantités, mais encore par leur principe technique et commercial. Nous n’examinons pas ici la -naissance de la seconde combinaison, ni tous les problèmes qui peuvent s’y rattacher; nous envisageons seulement le fonctionnement de la combinaison qui est déjà – comme toujours -réalisée. Quoique cette manière de voir soit justifiée et incontestable, elle dépasse notre problème. Si l’on prétendait du même coup qu’elle le résout, ce serait faux.

[[23]]    Lorsque l’entraînement coïncide avec l’avance de la concurrence. C’est là-dessus que reposent le fait fondamental de l’élimination continuelle des profits, et le fait, non moins fondamental, de dépressions. périodiques, comme nous le verrons par la suite. Mais l’entraînement n’a pas toujours ce caractère, par exemple au cas de concentration d’une industrie en trust et vis-à-vis des consommateurs.

[[24]]    On a dit de l’exposé de la première édition qu’il est très favorable à l’entrepreneur et qu’il exalte de façon exagérée le type de l’entrepreneur. Je proteste la contre; c’est une argumentation non scientifique ou qui correspond à un stade actuellement dépassé de la science. Ce que l’on voit dans mon exposé comme favorable à l’entrepreneur, n’est que la démonstration que l’entrepreneur a une fonction propre dans le processus social, par opposition à l’aventurier. Comme ce fait est reconnu aujourd’hui même par les socialistes sérieux, on ne peut plus discuter de la fausseté ou de l’exac­titude de notre conception : les effets oratoires et les grands mots employés ne feront pas avancer cette discussion. Ni par tendance, ni de fait, il n’y a dans notre exposé d’exaltation : les faits et les arguments cités sont compatibles avec une estimation tant favorable que défavorable de l’activité privée de l’entrepreneur et, en particulier, de l’appropriation privée du profit. Celui qui n’a rien à appor­ter comme contribution à cette explication, peut faire entendre le cliquetis de ses belles phrases. Mais il n’a pas droit qu’on le prenne en considération.

[[25]]    Aux objections qui, pareilles à celles mentionnées dans la note précédente, entrent en ligne de compte telle une simple épreuve de patience, il faut ajouter le reproche suivant : le développement des idées de mon livre reposerait sur une psychologie douteuse. Sans compter que la psychologie en question a seulement l’importance d’une illustration et qu’il s’agit ici d’autre chose, à savoir de faits économiques, il nous faut répondre à quatre significations possibles de ce reproche insipide :

1° Si l’on veut dire que la « motivation » ne peut pas fournir d’explication, parce que le motif n’est pas seulement « cause » de l’action, mais ne constitue d’abord qu’un simple réflexe psychique, on a raison. Mais nous ne prétendons pas le contraire. Le motif n’est que l’instrument par lequel, suivant les circonstances, l’observateur rend plus clair, pour lui et pour les autres, la suite des causes et de leurs conséquences dans la vie sociale, et par lequel il peut comprendre ce processus par opposition à ce qui aurait lieu dans la « nature inanimée ». Il est souvent un moyen heuristique précieux et aussi une cause utilisable de connaissance. Nous ne l’employons pas ici comme une « cause réelle ».

2° Si le reproche que « notre psychologie » est douteuse signifie que quelque chose de ce que nous avons exprimé, n’est pas de l’économie, est donc sans importance, ce reproche lui-même est sans importance en face de la constatation que nous avons besoin de ces explications; or, dans la mesure où aucune autre science ne nous les présente sous la forme nécessaire, il nous a fallu les élaborer nous-mêmes: de même l’économiste doit aussi faire pour son propre compte de l’histoire, de la statique, etc. La conception est erronée selon laquelle la science sociale se résout en psycho­logie, mais la conception contraire est enfantine, suivant laquelle il nous faut résoudre tous nos problèmes sans psychologie, c’est-à-dire sans l’examen et l’interprétation de la conduite observable chez les hommes. Comme d’ailleurs, la psychologie concerne des réactions objectivement consta­tables, le reproche n’a pas le sens qui suit.

3° En faisant de la psychologie, nous ne tombons pas dans ce qui est impossible à expéri­menter et qui n’existe que subjectivement. Car nous décrivons et nous analysons une conduite économique qu’on peut observer de l’extérieur. Si nous tentons en outre de la comprendre en l’in­ter­prétant subjectivement, cette conduite visible n’en reste pas moins un objet qu’embrasse notre analyse.

 

Tous ces points valent même en face de la phraséologie à laquelle souvent a été et est encore sacrifiée, au préjudice de la science, la théorie « subjective» de la valeur.

4° Veut-on dire que notre « vision » du type de l’entrepreneur est fausse alors qu’en particulier notre description de sa motivation est incomplète? Il faudrait alors le démontrer en détail, en suivant pas à pas notre argumentation, en tenant compte du développement restreint de notre des­crip­tion, qui ne veut pas s’élargir en une sociologie de ce type. Mais on ne l’a pas fait. On a fait une lecture inintelligente « en diagonale», avide d’un mot à effet  objecter, qui croit l’avoir trouvé et qui laisse de côté la marche des idées pour répéter désormais ce seul mot. On ne peut s’opposer à pareille lecture superficielle qu’en fournissant de la vérité une formule sans cesse renouvelée, toujours plus méticuleuse. Il faut seulement que le lecteur, désireux de connaître, sente passer dans notre description la vérité et la vie.

[[26]]    A cette attitude est attaché surtout le nom de Pareto; mais c’est à Baronne qu’elle correspond le plus parfaitement [Il minitrso della produzione nello stato collettivista. Giornale degli Ecomo­misti, 1908].

[[27]]    Au sens suivant des mots « hédonistique » et « rationnel» où le dernier signifie que l’observateur a reconnu comme correspondant ou adapté au but donné dans des circonstances données.

[[28]]    Certes il n’est vrai que dans un sens très particulier que ce type « crée » quelque chose. il y a toujours des significations de cette expression, où ce serait évidemment faux. Il en est ainsi de l’expression : « ne pas tirer de simples conséquences ». Mais je crois que le texte est suffisamment clair. Celui qui ne le trouve pas, peut relire l’explication ,circonstanciée de la première édition.

[[29]]    Que le « type » ne fuie pas l’ « aversion » pour l’effort, ou que l’effort signifie pour lui « joie » et non « aversion», cela revient au même. On pourrait tout aussi bien formuler ce point de la première manière.

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