Chapitre I - Le circuit de l'économie : sa détermination par des circonstances données

Les événements sociaux constituent un tout. Ils forment un grand courant d’où la main ordonnatrice du chercheur extrait de vive force les faits économiques. Qualifier un fait d’économique, c’est déjà une abstraction, la première des nombreuses abs­tractions que les nécessités techniques imposent à notre pensée, quand elle veut repro­duire la réalité. jamais un fait n’est jusqu’en son tréfonds exclusivement ou pure­ment économique; il présente toujours d’autres aspects, souvent plus importants. Cepen­dant, en science, comme dans la vie ordinaire, nous parlons, et à bon droit, de faits économiques. Aussi bien on peut écrire une histoire de la littérature, quoique la litté­rature d’un peuple soit indissolublement liée à tous les autres éléments de sa vie. C’est du même droit que nous userons ici.

 

Les faits sociaux, au moins immédiatement, sont les résultats de l’activité hu­maine ; les faits économiques, les résultats de l’activité économique. Nous défini­rons cette dernière comme l’activité qui a pour fin l’acquisition de biens. En ce sens nous parlons aussi du motif économique de l’activité humaine, de facteurs économi­ques dans la vie sociale et individuelle, etc. Mais, comme nous considérons seulement cet­te activité économique qui, par échange ou production, vise à l’acquisition des biens, nous en limiterons d’habitude le concept à ces modes d’acquisition. Les concepts de motif et de facteur économiques conserveront cependant une signification plus étendue. Nous les emploierons aussi tous deux hors du domaine plus étroit où nous parlons d’activité économique.

 

Le domaine des faits économiques a donc pour frontière le concept d’activité économique. Chacun doit nécessairement – au moins d’une manière accessoire – avoir une activité économique. Chacun doit ou bien être un « agent économique » (Wirt­schaftssubjekt) ou dépendre d’un agent économique. Mais, dès que les membres du groupe social se sont spécialisés par professions, il existe des classes sociales dont l’activité principale est consacrée à l’économie, à l’acquisition de biens et d’autres classes pour lesquelles les règles économiques de l’activité cèdent le pas à des facteurs différents. La vie économique se concentre alors dans un groupe déterminé d’individus, bien que tous les autres membres de la société doivent aussi avoir une activité économique. On peut alors dire que l’activité de ce groupe constitue la vie éco­no­mique par excellence. Malgré les relations qui existent entre cette vie écono­mique et toutes les autres expressions de la vie nationale, cette affirmation n’est plus une abstraction.

 

Tout comme nous parlons de faits économiques en général, nous parlons d’une évolution économique. C’est elle que nous nous proposons d’expliquer ici. Mais, avant de pénétrer dans l’enchaînement de nos idées, nous voulons dans ce chapitre établir les bases nécessaires et nous familiariser avec certaines manières de voir, dont nous aurons plus tard besoin. Il faut aussi que ce qui va venir puisse, pour ainsi dire, « mordre » dans les rouages de la théorie. Nous renonçons tout à fait ici à la protec­tion des commentaires méthodologiques. Remarquons seulement que l’apport de ce chapitre est bien un rameau de la théorie économique, mais au fond, il ne suppose chez le lecteur rien qui ait besoin présentement d’une justification particu­lière. Com­me je n’ai besoin que d’un petit nombre de résultats de la théorie, j’ai volontiers saisi cette occasion d’exprimer ce que j’avais à dire aussi simplement et aussi peu techni­quement que possible. Je renonce donc en général à une exactitude entière. A plus forte raison quand il s’agit de points secondaires qui auraient pu être mieux formulés. Sur ce point je renvoie à mon précédent livre [[1]].

 

Poser la question des formes générales des phénomènes économiques et de leur régularité, en chercher la clef, c’est ipso facto les considérer comme un objet de recherches, comme un but d’enquête, comme une « inconnue », qu’il s’agit de ramener à une donnée relativement « connue ». Ainsi en use chaque science avec l’objet de ses recherches. Si nous réussissons à trouver entre deux phénomènes un lien causal déter­mi­né, nous aurons résolu le problème qui se posait, à condition que le phénomène qui joue dans ce rapport le rôle de cause fondamentale ne soit pas un phénomène écono­mique. Nous aurons ainsi fait tout ce que nous pouvons faire en tant qu’économiste. Il nous faudra laisser la parole à d’autres disciplines. Mais si la cause fondamentale elle-même est de nouveau de nature économique, il nous faudra poursuivre nos essais d’explication jusqu’à ce que nous rencontrions une cause non économique. Cela vaut pour la théorie générale comme pour les cas concrets. Si, par exemple, je pouvais dire que le phénomène de la rente foncière repose sur la différence de la qualité des terres, l’explication économique aurait reçu satisfaction. Si je puis ramener certains mouve­ments de prix à des mesures de politique commerciale, j’aurai fait ce que je puis com­me économiste : en effet les mesures de politique commerciale n’ont pas pour objet immédiat l’acquisition de biens par échange ou par production, elles n’entrent pas dans notre concept des faits purement économiques. Il s’agira toujours pour nous de décrire les formes générales du lien causal qui relie les faits économiques à des don­nées non économiques. L’expérience enseigne que c’est possible. Les matières écono­mi­ques ont leur logique que connaît chaque praticien, et que nous voulons seulement préciser. En général, pour plus de simplicité, nous considérerons une économie natio­nale isolée. Néanmoins la ligne fondamentale des phénomènes économiques – seul objet de ce livre – se dégagera aussi de cette étude.

 

Nous allons esquisser les traits fondamentaux d’une reproduction conceptuelle du mécanisme économique. Nous allons considérer une économie nationale organisée en économie d’échange, c’est-à-dire une économie où règnent la propriété privée, la division du travail et la libre concurrence.

 

Soit une personne qui n’a jamais vu pareille économie, ou n’en a jamais entendu parler. En observant un paysan cultivant des céréales qui seront consommées sous forme de pain dans une ville éloignée, elle se demandera comment le paysan savait que ce consommateur aurait besoin de pain, et précisément en une telle quantité. Cette même personne serait étonnée d’apprendre que le paysan ignorait même qui consommerait ses céréales et où on les consommerait. Elle pourrait de plus observer ceci : toutes les personnes, aux mains de qui les céréales ont dû passer avant d’arriver à la consommation finale, exception faite de celui qui vendit le pain au consom­ma­teur, ne connaissaient pas la dernière personne de la série. En outre, le dernier ven­deur lui-même doit produire ou vendre le pain en règle générale avant de savoir précisément quel consommateur l’acquerra. Mais le paysan pourrait facilement répon­dre à cette question : une longue expérience [[2]], partiellement héritée, lui a appris de quelle grandeur devait être sa production pour qu’il s’en trouvât le mieux possible ; elle lui a appris à connaître l’ampleur et l’intensité de la demande sur laquelle il doit compter. Il s’y tient aussi bien que possible et ce n’est que petit à petit qu’il y apporte des modifications sous la pression des circonstances.

 

Il en va exactement de même pour les autres chapitres de ses comptes qu’il les calcule avec la perfection d’un industriel, ou qu’il se décide pour des raisons à demi-conscientes et conformes à ses habitudes. Il connaît normalement et dans la limite de certaines erreurs les prix des choses qu’il lui faut acheter ; il sait combien il doit dépenser lui-même de travail, soit qu’il estime ce travail selon des principes exclusi­vement économiques, soit qu’il considère le travail dépensé sur son propre fonds avec de tous autres yeux qu’un autre travail ; il connaît sa manière d’exploiter, tout cela à la suite d’une longue expérience. Par expérience aussi tous ces gens à qui il achète d’ordinaire, connaissent l’ampleur et l’intensité de sa demande. Comme le circuit des périodes économiques, qui est le plus frappant de tous les rythmes de l’économie, est relativement rapide et comme, dans chaque période, se produisent en principe les mêmes événements, le mécanisme d’une économie d’échange joue avec une grande précision. Mais ce n’est pas seulement parce que les périodes économiques passées ont enseigné avec rigueur à l’agent économique ce qu’il a à faire, que, dans un cas comme le nôtre, elles lui dictent son attitude pour la période suivante : il y a à cela une autre raison. Pendant chaque période économique notre paysan doit vivre, soit directement du rendement physique de la période précédente, soit de la vente des produits qui forment ce rendement et de ce qu’il peut se procurer avec cette recette. Toutes les périodes précédentes ont tissé autour de lui un rets de rapports sociaux et économiques, dont il ne peut facilement se débarrasser. Elles lui ont légué certaines méthodes, certains moyens de production, ce sont là autant de chaînes de fer qui le maintiennent sur sa voie. Nous apercevons ici un facteur qui est pour nous d’impor­tance considérable et qui nous occupera bientôt plus directement. Pour l’instant nous voulons seulement établir cette notion que nous aurons toujours présente à l’esprit : chacun vit, dans chaque période économique, des biens produits dans la période précédente, ce qui est possible même si la production remonte assez loin, ou si le rendement d’un moyen de production est dans un flux continuel ; il n’y a là qu’une simplification pour l’exposé.

 

Généralisons maintenant et précisons un peu l’exemple du paysan. Représentons-nous la chose ainsi : chacun vend tous ses produits et dans la mesure où il les con­somme lui-même, il est son propre client. A cela pas d’objection. Car, même pour pareille consommation personnelle, le facteur décisif est le prix du marché, c’est-à-dire indirectement la quantité de biens que l’on pourrait se procurer dans les limites de ce prix. Inversement, la grandeur de la consommation personnelle agit sur le prix du marché. Dans les deux cas, tout se passe comme si la quantité en question apparaissait effectivement sur le marché. Tous les agents économiques sont dans la situation du paysan. Tous sont à la fois acheteurs – pour les fins de leur production et pour leur consommation – et vendeurs. Les travailleurs eux-mêmes, nous pouvons les concevoir ainsi pour notre étude : leurs prestations de travail peuvent, en ce cas, être englobées dans la même catégorie que les autres choses portées au marché. Chacun de ces agents économiques pris en lui-même fabrique se; produits et trouve ses acheteurs tout comme notre paysan, en partant de son expérience. Les mêmes lois valent donc pour tous et, hors le cas de perturbations qui surviennent pour les raisons les plus différentes, tous les produits doivent trouver à s’écouler, car ils ne sont fabriqués qu’en tenant compte d’une possibilité de débouché connue par expérience.

 

Pénétrons-nous profondément de cette idée. La quantité de viande qu’écoule le boucher dépend de la quantité que son client, le tailleur, veut avoir et du prix qu’il veut payer. Cette quantité dépend de la grandeur de la recette que ce dernier retire de son affaire ; cette recette, à son tour, dépend du besoin et du pouvoir d’achat de son client, le cordonnier, dont le pouvoir d’achat dépend à son tour du besoin et du pou­voir d’achat des gens pour qui il produit. Ainsi de suite jusqu’à ce que nous rencon­trions finalement quelqu’un tirant son revenu de l’écoulement de sa marchan­dise auprès du boucher. Cet enchaînement et ce conditionnement réciproques des quantités que doit prévoir la vie économique, nous les rencontrons toujours, quel que soit le fil des connexions que nous choisissions parmi toutes celles qui se présentent à nous. Quels que soient le point de départ et la direction, il nous faut toujours revenir au point initial après un nombre, certes extrêmement grand, mais fini, de démarches. On ne rencontre là ni un point final naturel, ni une « cause », c’est-à-dire un élément qui détermine les autres plus qu’il n’est déterminé par eux.

 

Notre tableau sera plus parfait, si nous nous faisons- de la conSommation une autre idée que l’idée habituelle. Chacun, par exemple, se sent consommateur de pain, mais non pas de prestations de travail, de terre, ou de fer, etc. Mais, si nous adoptons ce dernier point de vue, nous voyons plus clairement le chemin que suivent isolément les biens dans le circuit économique [[3]]. Chaque fraction de bien ne reproduit pas cha­que année pour arriver au même consommateur le même parcours que naguère la fraction précédente dans le processus de production du même producteur. Mais nous pouvons supposer qu’il en va ainsi sans que rien soit changé à l’essence du phénomè­ne. Nous pouvons imaginer que bon an mal an c’est pour le même consommateur, pour un acte de consommation identique que sont dépensées, à chaque période, les forces productives. Tout se passe en tout cas comme s’il en était ainsi. Chaque offre est, pour ainsi dire, attendue quelque part dans l’économie nationale, par une demande correspondante. Dans cette mesure, il n’y aura nulle part dans l’économie nationale de biens sans contre-partie. Cette contrepartie est représentée par des biens en possession de gens qui veulent les échanger contre les premiers dans une proportion donnée par l’expérience. De ce que tous les biens trouvent un débouché, il résulte que le circuit de la vie économique est fermé ; les vendeurs de tous les biens reparaissent en quantité suffisante, comme acheteurs, pour absorber ces mêmes biens et maintenir ainsi dans la prochaine période économique leur consommation et leur appareil de production au niveau actuel ; et inversement.

 

L’agent économique agit ainsi selon des données et en utilisant des procédés four­nis par J’expérience. Ce n’est pas à dire qu’aucune modification ne puisse se produire dans son économie. Ses données peuvent se modifier et chacun se règlera sur ces modifications, dès qu’il les remarquera. Mais nul ne fera purement et simplement du nouveau. Chacun persistera le plus possible dans sa manière économique habituelle et ne cédera à la pression des événements que dans la mesure nécessaire. Même quand il cédera, il procédera selon les règles de l’expérience. Aussi le tableau de l’économie ne se modifiera pas arbitrairement, mais se rattachera à chaque instant à l’état précédent. C’est ce que l’on peut appeler le principe de continuité de Wieser [[4]].

 

Si l’économie ne se modifiait vraiment pas d’elle-même, nous ne pourrions ignorer aucun événement économique essentiel en admettant simplement la constance de l’économie. En décrivant une économie purement stationnaire, nous recourons à une abstraction, mais à seule fin d’exposer la substance de ce qui se passe réellement. C’est ce que nous ferons pour l’instant. Nous n’entrons pas par là en opposition avec la théorie régnante, tout au plus avec la forme habituelle de son exposition qui n’expri­me pas clairement ces choses [[5]].

 

On peut arriver d’ailleurs au même résultat de la manière suivante. La somme de tout ce qui est produit et porté sur le marché dans une économie nationale pendant une période économique, peut être appelée le produit social. Inutile pour notre but de préciser davantage le sens de ce concept [[6]]. Le produit social n’existe pas comme tel. Il est, comme tel, aussi peu un résultat recherché consciemment et méthodiquement par l’ensemble des producteurs d’un pays que l’économie nationale, comme telle, est une « économie » dirigée et systématisée. Mais c’est une abstraction utile. Nous pouvons imaginer que les biens produits par tous les agents économiques sont entassés quelque part à la fin de la période économique et qu’ils sont répartis selon certains principes entre ces agents. Comme, par là, nous ne modifions rien d’essentiel aux faits, la sup­po­sition est parfaitement licite. Nous pouvons dire alors que chaque agent économi­que verse un apport dans ce grand réservoir de l’économie nationale et y fait un prélèvement. A cet apport correspond en quelque endroit de l’économie nationale le droit d’un autre agent à un prélèvement. La part de chaque agent est là qui l’attend. Cha­que apport est la condition et le complément d’un prélèvement ; inversement, à chaque prélèvement correspond un apport. Et tous, sachant par expérience la nature et la quantité de ce qu’ils doivent verser pour obtenir ce qu’ils désirent, étant donné qu’il faut faire un certain apport pour chaque prélèvement, le circuit de l’économie par là encore se ferme inévitablement ; tous les « apports » balancent tous les « prélève­ments ». La seule condition est que les grandeurs considérées soient fournies par l’expé­rience.

 

Précisons ce tableau de l’économie autant que l’exigent notre but et la compré­hension des chapitres suivants. L’expérience, avons-nous dit, a appris à notre paysan quelle demande et quels prix il pouvait attendre pour son produit et quelle offre on lui ferait en moyens de production et en biens de consommation, ainsi que le prix des offres. Nous connaissons la raison de cette constance expérimentale. Imaginons que cette expérience n’existe pas : nous aurions certes le même pays, les mêmes gens avec la même culture, la même technique, les mêmes goûts et les mêmes réserves de biens qu’auparavant, mais ces gens ne sauraient rien des prix, rien de la demande et de l’offre, en un mot de la grandeur de ces éléments sur lesquels ils fondent leur con­duite. Demandons-nous maintenant comment ils agiront : nous reconstruisons par là cet état de l’économie nationale, qui existe en réalité, que connaît chaque agent éco­no­mi­que dans la mesure de ses besoins ; il le connaît si bien, et pour ainsi dire ab ovo [[7]], qu’en pratique il ne lui est pas nécessaire de le pénétrer à fond, et qu’il peut se con­tenter d’expédients sommaires [[8]]. Sous nos yeux prend alors forme ce qui, en fait, a existé de tout temps. S’appuyant sur l’expérience, l’homme de la pratique pense, pour ainsi dire, par ellipses, tout comme l’on n’a pas besoin de réfléchir à un chemin que l’on fait chaque jour. S’il perdait cette expérience, il la lui faudrait retrouver par tâtonnements [[9]], avec peine, et nous connaîtrions seulement alors les constances éco­no­miques que dans la réalité nous trouvons comme pétrifiées en habitudes. Encore une remarque. En faisant ressusciter sous nos yeux le processus économique, nous voulons voir non pas comment, dans l’histoire, le processus économique, en fait, a évolué vers une forme donnée, mais comment il se déroule bon an mal an. Nous re­chercherons non pas comment, dans l’histoire, l’activité écono­mi­que s’est modifiée, mais comment elle se présente à un moment quelconque. Il ne s’agit pas là d’une genèse historique, mais d’une reconstruction conceptuelle. La confusion de ces deux points de vue aux antipodes l’un de l’autre est une erreur très fréquente.

 

Dans notre hypothèse les gens devraient donc raisonner leur conduite, ce que, dans la pratique, ils n’ont pas besoin de faire. Dans quelles conditions, pour atteindre quel but ? Évidemment pour satisfaire leurs besoins et ceux des leurs. De ce point de vue, ils chercheront dans leur sphère les moyens propres à cette fin. Ces moyens sont les biens. Il ne saurait y avoir de « conduite » de « l’agent » économique que relati­vement aux biens qui ne se présentent pas en quantité pratiquement illimitée, bref que par rapport aux biens économiques. Tous les biens économiques libres, c’est-à-dire en quantité pratiquement illimitée, sont estimés dans la mesure OÙ ils peuvent satisfaire les besoins de l’agent économique et toutes les unités sont de même estimées dans la mesure où la satisfaction de besoins dépend d’elles, compte tenu de la possibilité de les remplacer par d’autres unités du même bien d’abord, d’autres biens ensuite. Bref les unités de biens libres ne sont pas du tout estimées et celles de biens économiques le sont d’autant moins que l’agent économique en obtient davantage pour une échelle donnée d’intensités de besoins. Cette estimation est décisive pour la conduite de l’agent économique ; la Valeur est le signe de l’importance qu’ont certaines quantités de biens pour un agent économique. La valeur totale d’une quantité de biens, comme l’échelle des intensités des besoins, ou échelle des valeurs, ne sont que rarement conscientes chez l’agent économique; dans la pratique économique quotidienne l’agent ne sent d’habitude que la valeur des « dernières unités », la valeur limite ou utilité limite [[10]]. Bornons-nous à ajouter que, si l’estimation de chaque bien décroît avec l’augmentation de la quantité, cela ne s’explique pas du tout par le phénomène phy­siologique de la « saturation » ou de la « lassitude » au sens le plus étroit du terme ; au contraire la même loi régit les efforts faits pour satisfaire, par exemple les besoins d’autrui.

 

Les agents économiques donc régleront leur conduite vis-à-vis des biens précisé­ment de manière à réaliser la plus grande somme de valeur possible avec ce qu’ils possèdent de biens. Ils chercheront à employer leurs biens de façon telle qu’en chan­geant cette manière de les employer, ils ne puissent dans les conditions données augmenter cette somme de valeur. S’ils ont réussi à répartir ainsi les biens entre les différentes catégories de besoins, la grandeur concrète de leur valeur est également déterminée par là-même. Les agents économiques attribueront alors aux biens les estimations correspondant aux satisfactions de besoins que ces biens procurent, employés ainsi de la manière relativement la meilleure. C’est également en fonction de ces valeurs qu’ils estimeront les biens quand il sera question de nouvelles manières de les employer. Parmi celles-là est la possibilité d’échange à laquelle nous allons arriver. Mais la valeur apparaît d’abord comme valeur d’usage. Elle n’est rien autre qu’un signe de l’importance des biens pour la satisfaction des besoins de leur déten­teur, et elle dépend, quant à sa grandeur, des besoins de ce dernier et de la « satisfac­tion » présente. Comme enfin les biens sont de multiples façons en rapport entre eux : parfois ils sont « complémentaires » pour l’usage et parfois ils se peuvent remplacer l’un l’autre, leurs valeurs sont elles aussi entre elles en une relation connue. Elles ne sont pas des grandeurs indépendantes, mais constituent tout un système de valeurs. La plus importante de ces relations a pour fondement la « connexion de production ». Nous reviendrons bientôt à l’étude de ce rapport existant entre les valeurs des biens.

 

C’est à John Stuart Mill que remonte la stricte distinction de la production et de la répartition [[11]]. Comme je l’ai exposé ailleurs [[12]], cette distinction ne me paraît pas satis­faire à tout ce que l’on peut exiger aujourd’hui d’un système d’économie pure. Cepen­dant elle est pratique pour notre dessein et nous l’adopterons provisoirement. Mill donne pour motif de cette distinction que les faits de la production ont le caractère de « lois naturelles » bien plus que ceux de la répartition, soumis par nature aux lois sociales. Touchant la production, l’action et l’essence des nécessités objecti­ves qui conditionnent la vie économique nous est ici sensible et nous sommes, semble-t-il, placés en face d’événements naturels immuables. En ce sens aussi John Rae [[13]] dit que l’acti­vité économique de l’homme en face de la nature ne peut consister qu’à embras­ser du regard le cours des phénomènes naturels et à l’utiliser le plus possible. La situation de l’homme se livrant à une activité économique peut donc devenir plus clai­re pour nous si l’on permet de recourir à l’image d’un gamin se cramponnant à une voiture qui passe : il se sert de l’occasion que la voiture lui offre de gagner du temps et d’épargner ses forces, tant qu’elle roule dans la direction désirée. Mais ensuite l’hom­me qui se livre à une activité économique peut modifier partiellement l’ « arran­gement » des choses qui l’entourent, mais il ne le peut que dans des limites données par les lois naturelles d’une part, par son pouvoir technique de l’autre. C’est ce qu’af­fir­me la phrase de Mill qui remonte à Rae : le travail dans le monde physique est tou­jours et uniquement employé à mettre les objets en mouvement : les propriétés de la matière, les lois de la nature font le reste. De même v. Böhm-Bawerk part lui aussi de telles données « lois naturelles » dans sa Théorie Positive, où il analyse le proces­sus économique en son entier, mais en vue de la solution d’un seul problème.

 

C’est là un aspect du fait de la production : il est conditionné par les qualités physiques des objets matériels et des prestations de travail, étant donné certaines connaissances de ces qualités et une certaine technique. Les circonstances sociales données n’ont pas le même caractère. Mais, pour l’acte individuel de production, elles sont une donnée tout aussi immuable que les circonstances naturelles et, par consé­quent, elles sont aussi immuables pour une description du fait de la production, car leurs modifications sont en dehors du domaine de la théorie économique. Aussi à la détermination « étant donné une certaine technique » nous ajouterons les mots « et une certaine organisation sociale ». Nous suivons là, on le sait, l’usage régnant [[14]].

 

Si nous étudions la chose sous un autre aspect, nous la comprenons mieux qu’en la considérant comme un phénomène « naturel » ou social. Étudions donc le but concret de chaque production. Le but et le motif de l’acte de production impriment leur sceau sur l’espèce et l’ampleur de chaque production. Il n’y a pas besoin de démontrer que, dans le cadre des moyens donnés et des nécessités objectives, ils déterminent néces­sai­re­ment la présence, la nature et le mode de la production. Ce but ne peut être que la fabrication d’objets utiles, d’objets de consommation. Pour ce qui est d’abord d’une économie sans échange, il ne peut s’agir que d’objets utiles à la consommation à l’intérieur de celle-là. Chaque économie individuelle produit en ce cas pour consom­mer ce qu’elle produit, donc pour satisfaire ses besoins. Évidemment la nature et l’in­ten­sité de ces besoins sont décisives pour les productions dans les limites des possi­bilités pratiques. Les besoins sont à la fois la cause et la règle de conduite écono­mi­que des agents ; ils en représentent la force mo­trice. Les circonstances extérieures données et les besoins de l’économie individuelle sont les deux facteurs qui détermi­nent le processus économique et collaborent à son résultat. La production suit donc les besoins, elle est pour ainsi dire à leur remorque. Il en va de même mutatis mutandis pour l’économie d’échange.

 

Ce n’est que le deuxième aspect de la production qui en fait un problème écono­mique. Il faut distinguer ce dernier du problème purement technique de la production. Entre eux il y a la même opposition que celle qui, dans la vie économique, se traduit par l’existence souvent de deux personnes : le directeur technique et le directeur com­mercial d’une entreprise. Souvent des modifications du processus de la produc­tion sont recommandées par l’un, repoussées par l’autre. L’ingénieur, par exemple, recom­mande un nouveau procédé que le directeur commercial repousse parce qu’à son sens il ne rapporterait pas. Cet exemple est démonstratif. L’ingénieur et le commerçant peu­vent tous deux exprimer leur point de vue en déclarant qu’ils recherchent pour l’entreprise un travail utile, et que leur jugement est tiré de la connaissance de cette utilité. Abstraction faite de malentendus, d’incompétence, etc., la différence de leurs jugements ne peut venir que de ce que chacun a en vue une espèce différente d’utilité. Ce qu’entend le commerçant en parlant d’utilité, c’est chose claire. Il entend par là l’avantage commercial : il dira par exemple, que les moyens nécessaires à l’achat de la machine pourraient être employés plus avantageusement. Dans une économie fermée le directeur économique pense que cette modification du processus de production ne favorise pas la satisfaction des besoins de l’économie, qu’au contraire elle la réduit. S’il en est ainsi, quel sens a la position du technicien ? à quelle utilité songe-t-il ? Si la satisfaction des besoins est le but unique de toute activité productrice, c’est évidem­ment un non-sens économique que de prendre une mesure qui l’entrave. Si l’opposi­tion du directeur économique est objectivement exacte, il fait bien de ne pas suivre l’ingénieur. Nous faisons abstraction ici de la joie à demi esthétique à donner une plus: grande perfection technique aux machines. Nous voyons en fait que dans la vie économique pratique le facteur purement technique doit passer après le facteur économique, là, où il entre en collision avec lui. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir une existence et une importance indépendantes. Le point de vue de l’ingénieur n’en est pas pour autant dépourvu de bon sens. Car, bien que le but économique régisse les emplois pratiques des méthodes techniques, il y a du bon sens à se rendre compte de la logique interne des méthodes sans prendre ces limites en considération. Un exem­ple le montre très bien. Une machine à vapeur satisfait par toutes ses pièces l’utilité économique. C’est aussi conformément à cette utilité économique qu’elle est em­ployée. Ce serait alors un non-sens que de l’employer davantage en pratique, en la chauf­fant plus, en lui donnant des gens plus expérimentés pour la servir, en l’amélio­rant encore, si « cela ne rend pas », c’est-à-dire si l’on prévoit que le combus­tible, les gens plus capables, les améliorations ou l’accroissement de matières premières coûtent plus que tout cela ne rapporte. Mais il est très sensé de réfléchir aux circons­tances dans lesquelles la machine peut produire plus, combien elle peut produire en plus, quelles améliorations sont possibles dans l’état actuel de nos connaissances, etc. Toutes ces mesures sont élaborées pour le cas où elles deviendraient avantageuses. Et il est également très sensé de comparer toujours cet idéal à la réalité pour négliger ces possibilités non pas par ignorance, mais pour des raisons économiques bien pesées. Bref chaque méthode de production utilisée à un moment donné sert l’utilité écono­mique. Mais dans ces méthodes il y a des idées qui se rattachent non seulement à l’économie, mais aussi aux sciences de la nature. Ces dernières ont leurs problèmes propres et leur logique ; y réfléchir à fond, avec méthode, sans souci d’abord du fac­teur économique toujours décisif en dernière ligne, telle est la matière de la technique ; les exécuter en pratique dans la mesure tolérée par le facteur économique, c’est ce qui s’appelle produire au sens scientifique du terme.

 

En dernière ligne c’est une certaine utilité qui régit la production tant technique qu’économique et la différence entre ces deux dernières consiste dans la différence de nature de cette utilité ; un raisonnement un peu différent nous montre d’abord la mê­me analogie, puis la même différence. Tant au point de vue technique qu’économique la production ne « crée » rien au sens qu’a ce mot quand on parle de phénomènes naturels. Elle ne peut dans les deux cas qu’influencer, diriger des choses, des événe­ments – ou des forces – présents. Nous avons besoin pour la suite d’une expression qui embrasse ces notions d’ « employer » et d’ « exercer une influence ». « Employer » implique une foule d’utilisations différentes des biens, une foule de modalités dans la manière de se conduire vis-à-vis des choses. « Exercer une influence » implique toutes les espèces de modifications locales, de procédés mécaniques, chimiques, etc. Mais il s’agit toujours d’obtenir du point de vue de la satisfaction des besoins autre chose que ce que nous trouvons sous la main. Il s’agit toujours de modifier les rela­tions réciproques des forces et des choses, d’unir des forces et des choses que nous rencontrons séparées, de dégager des forces et (tes choses de leur connexion actuelle. L’idée de « combiner » s’applique sans plus au premier cas, et dans le second nous pouvons dire que nous combinons avec notre travail ce qu’il fallait dégager. Nous comptons certes notre travail parmi les biens donnés, qui existent en face de nos besoins. Tant au point de vue technique qu’économique, produire c’est combiner les forces et les choses que nous avons à notre portée. Chaque méthode de production est une certaine combinaison de cette sorte. Différentes méthodes de production ne peuvent se distinguer que par leur manière de procéder à ces combinaisons, donc par les objets combinés ou par leurs quantités relatives. Chaque acte concret de produc­tion incarne pour nous, est pour nous une telle combinaison. Cette conception peut être étendue aussi aux transports, bref à tout ce qui est production au sens le plus large du terme. Nous verrons de telles combinaisons même dans une entreprise, envi­sagée comme telle et dans la production de l’économie nationale. Cette notion joue un rôle important dans notre système.

 

Mais les combinaisons économiques où prédomine la considération des besoins et des moyens présents, et les combinaisons techniques où prévaut l’idée de méthode, ne se confondent pas. C’est l’économie qui fournit à la production technique son but. La technique se contente de développer des méthodes de production pour des biens demandés. Mais dans les faits l’économie ne met pas nécessairement ces méthodes à exécution dans toutes leurs conséquences ni de la manière qui serait techniquement la plus parfaite ; elle subordonne cette exécution aux considérations économiques. Le modèle technique idéal, où il n’est pas tenu compte des circonstances économiques, est modifié à l’usage. La logique économique l’emporte sur la logique technique. Voi­là pourquoi dans la réalité nous voyons autour de nous de mauvaises cordes au lieu de rubans d’acier, des animaux de travail médiocres au lieu des types des expositions, le travail manuel le plus primitif au lieu des machines les plus perfec­tion­nées, une éco­nomie financière alourdie au lieu du paiement par chèques, etc. Il ne se produit pas nécessairement une telle scission entre les combinaisons économiquement les meil­leur­es et les combinaisons techniquement les plus parfaites, mais c’est très souvent le cas non par suite d’ignorance ou d’indolence, mais par suite de l’adaptation de l’éco­nomie à des circonstances discernées avec exactitude.

 

Les « coefficients de production » représentent la proportion quantitative des biens productifs qui existent dans l’unité de produit et sont par là une caractéristique essentielle des « combinaisons économiques ». Le facteur économique se détache ici nettement du facteur technique. Le point de vue économique ne choisira pas seule­ment ici entre différentes méthodes de production, mais, dans les limites d’une certai­ne méthode, il agira sur les coefficients : car les moyens de production peuvent indivi­duellement se remplacer l’un l’autre jusqu’à un certain degré, bref les déficits chez l’un peuvent être compensés par des surcroîts chez l’autre, par exemple un déficit en force vapeur par un surcroît en travail et inversement [[15]].

 

Nous avons fait entrer le fait de la production dans le concept de combinaison de forces productives. Les résultats en sont les produits. Maintenant nous allons  préciser davantage ce que sont vraiment ces combinaisons : Ce sont en soi toutes les espèces possibles de choses et de « forces ». Ce sont partiellement des produits et partielle­ment seulement  des objets offerts par la nature. Même des forces naturelles – au sens physique de ce terme – auront pour nous parfois le caractère de produits : par exemple le courant électrique fabriqué pour un emploi industriel. Ce sont des objets en partie matériels, en partie immatériels. En outre faire d’un bien un produit ou un moyen de production, c’est là souvent affaire d’interprétation. Le travail, par exemple, peut être conçu sans abus comme le produit des biens consommés par le travailleur ou comme un moyen de production donné initialement. Suivant que l’on adopte l’une  ou l’autre de ces conceptions, ces moyens d’entretien apparaissent soit comme des moyens de production et des moyens de consommation, soit simplement comme des moyens de consommation. Nous nous déciderons pour le deuxième terme de l’alternative, sans insister sur cette relation. le travail pour nous ne doit pas être un produit. Très sou­vent, on le sait, l’économie individuelle range de son point de vue propre un bien dans l’une ou l’autre catégorie. le même exemplaire de bien paraît alors à un individu être un bien de consommation et à un autre être un moyen de production. Très souvent aussi dans l’économie individuelle le caractère du même bien dépend de l’emploi auquel il est destiné. Les vieux ouvrages théoriques sont pleins de discussions sur ces points. Nous nous contenterons de cette indication. Mais ce qui suit est plus important.

 

On a l’habitude de classer et d’ordonner les biens d’après leur éloignement de l’acte ultime de consommation [[16]]. D’après cela les tiens de consommation sont des biens du premier degré ; les biens, dont la combinaison produit immédiatement des biens de consommation, sont du second degré et ainsi de suite, en s’élevant et en s’éloignant toujours plus de degré en degré. N’oublions pas à ce propos que seul le bien prêt, chez le consommateur, à être consommé appartient au premier degré – du pain cuit, chez le boulanger, ne devient, par exemple, à strictement parler un bien du premier degré qu’en se combinant avec le travail du porteur de pain. Les biens de degrés inférieurs, quand la nature ne les donne pas immédiatement, résultent toujours d’une combinaison de biens de degrés supérieurs. Chaque bien d’un degré inférieur a pour ainsi dire son « fonds » dans un bien du degré immédiatement supérieur ; ce fonds, en se combinant avec d’autres biens soit de ce même degré immédiatement supérieur, soit d’autres degrés, devient lui-même un bien d’un degré immédiatement inférieur. Ce schéma peut être construit autrement. Pour notre dessein le mieux est de ranger chaque espèce de biens au degré, le plus élevé où l’on en rencontre encore une fraction. D’après ce principe le travail, par exemple, est un bien du degré le plus élevé, car avant toute production il est question de travail ; cependant nous rencon­trons également des prestations de travail à tous les autres degrés. Dans les combinai­sons, dans les processus successifs de production, chaque bien « mûrit » par les apports d’autres biens et, en passant par plus ou moins de degrés, il s’approche de sa transformation en bien de consommation. Grâce à ces apports il se fraie son chemin jusqu’au consommateur; on dirait un ruisseau qui, grossi d’eaux affluentes à travers les rochers, pénètre avec force toujours plus profondément dans le pays.

 

Pour nous il nous importe avant tout de savoir que les biens deviennent toujours plus amorphes, si nous regardons de bas en haut, qu’en général ils perdent toujours plus de leurs formes caractéristiques et de ces qualités précises qui les prédestinent à certains emplois, et les excluent d’autres. Plus élevés sont les biens dans cette échelle, et plus ils perdent en spécialisation, en efficacité pour une fin déterminée, plus leur possibilité d’emploi s’élargit, et plus se généralise leur importance. Nous rencontrons des espèces de biens toujours moins faciles à distinguer, et les catégories individu­elles deviennent d’autant plus vastes, de même que, lorsque nous nous élevons dans le système logique des concepts, nous arrivons à des concepts toujours moins nom­breux, d’une compréhension toujours moins riche, d’une extension toujours plus grande. L’arbre généalogique des biens va toujours en s’amincissant. Qu’est-ce à dire ? Plus nous nous éloignons d’un bien de consom­mation, plus nous rencontrons de biens du premier degré qui tirent leur origine des biens analogues des degrés supérieurs. Si des biens quelconques sont totalement ou partiellement des combinaisons de moyens analogues de production, nous les appelons connexes. Nous pouvons donc dire que la connexion de production des biens augmente avec le degré où ils sont classés.

 

Remontant dans les degrés des biens, nous devons à la fin revenir aux éléments de production, qui sont les derniers à notre point de vue. Point n’est besoin de démontrer davantage que ces derniers éléments sont le travail et les facteurs naturels la « terre », ou les prestations de travail et de terre [[17]]. Tous les autres biens sont composés pour le moins d’un de ces deux éléments, et le plus souvent des deux. En conséquence nous pouvons en ce sens les résoudre en travail et en terre, et les concevoir comme un faisceau de prestations de travail et de terre. Les biens de consommation ont par avance dans leur capacité d’être consommés une caractéristique particulière qui les fait apparaître comme les buts de tout le processus. mais tous les autres produits, donc les « moyens de production produits », ne sont pas indépendants. Ils ne représentent même pas toujours un nouveau moyen de production, mais seulement des prestations de travail et de terre « déjà effectuées ». Par suite en plus du signe qui en fait des biens de consommation, ils n’ont rien qui les distingue spécialement, car ils ne sont rien autre que des biens de consommation en train de se réaliser. D’une part ils sont seulement les incarnations de ces deux biens primitifs de production; de l’autre ce sont des biens de consommation en puissance, ou mieux des fractions de bien de consommation en puissance. Il n’y a donc pas jusqu’à présent de raison – et on verra qu’il n’y a pas de raison du tout – de voir en eux un facteur indépendant de production. Nous les « résolvons en travail et en terre ». Nous pouvons résoudre également les biens de consommation, concevoir les facteurs primitifs de production comme des biens virtuels de consommation. Ces deux possibilités ne s’appliquent qu’aux moyens de production qui ont eux-mêmes été produits : ils n’ont aucun signe distinctif en propre.

 

Comment se comportent alors l’un par rapport à l’autre les deux facteurs primitifs de production? L’un d’eux est-il prédominant? ou l’un et l’autre jouent-ils des rôles essentiellement différents ? Ni la philosophie, ni la physique, ni d’autres considéra­tions générales, mais seule l’économie nous permettent de répondre. Seule la manière dont ce rapport se présente pour les fins de l’économie, nous importe. Mais de plus la réponse qui doit être économiquement valable ne peut l’être que pour une conception donnée du processus économique. Elle ne peut donc se rapporter qu’à une certaine disposition de l’édifice théorique. Ainsi les physiocrates ont répondu affirmativement à la première question, et au profit de la terre. Réponse en soi tout à fait juste, tant qu’ils voulaient seulement exprimer que le travail ne peut rien créer de physique. Mais il s’agit de savoir comment cette conception se vérifie dans le domaine de l’éco­nomie : est-elle féconde ou non ? Notre accord avec les physiocrates sur ce point ne nous empêche pas de refuser notre approbation à leurs développements ultérieurs. Adam Smith a, lui aussi, répondu affirmativement à cette question, mais au profit du travail. Conception qui, elle non plus, n’est pas fausse en soi, que nous aurions tout à fait le droit de prendre comme point de départ. Elle exprime le fait que l’emploi de prestations de terre ne nous impose aucune aversion à surmonter; et si l’on pouvait aboutir par là à quelque résultat, nous pourrions adopter également cette conception. Visiblement Adam Smith considère comme un bien libre les forces productrices offertes par la nature, et ramène le fait qu’en réalité l’économie ne les considère pas comme des biens libres, à leur seule occupation par des propriétaires fonciers. Il a donc visiblement pensé que, dans une économie nationale sans propriété foncière, le travail serait le seul facteur entrant dans les calculs des agents économiques. Cela n’est, en fin de compte, pas exact, mais son point de départ n’en est pas moins défendable. La plupart des classiques ont mis le facteur travail au premier plan. Tel, avant tout, Ricardo. Ils pouvaient le faire parce qu’ils excluaient pour ainsi dire de leur théorie de la rente foncière la terre et sa formation de valeur. Si cette théorie de la rente foncière était défendable, nous pourrions acquiescer certainement à cette conception. Même un esprit aussi indépendant que Rae y a acquiescé, précisément parce qu’il adoptait cette théorie de la rente foncière. Un troisième groupe d’auteurs enfin a répondu négativement à notre question. C’est à eux que nous nous rattachons. Pour nous le terme décisif c’est que les deux facteurs primitifs de production sont également indispensables à la production et ce pour la même raison et de la même manière.

 

La deuxième question est susceptible de recevoir une série de réponses différentes et complètement indépendantes de celles que l’on a faites à la première. Effertz, par exemple, a attribué au travail un rôle actif, à la terre un rôle passif. On voit clairement à quoi il pense par là. Il pense que le travail est le facteur moteur de la production, tandis que la terre représente l’objet au contact duquel le travail se manifeste. Il a rai­son là, mais cet arrangement ne nous apprend rien de nouveau. Du point de vue technique c’est à peine s’il y a lieu de compléter l’opinion d’Effertz, mais cet aspect de la chose n’est pas décisif pour nous. Pour nous seule entre en ligne de compte la place qu’attribue l’agent économique dans ses jugements et dans ses actes économiques aux deux facteurs primitifs de production. De ce point de vue tous deux se présentent sur un plan de parfaite égalité. Tant le travail que la terre font l’économie. On attribue une valeur tant au travail qu’à la terre, on les emploie selon les mêmes principes économi­ques l’un comme l’autre, et l’agent économique la manie avec d’égales attentions. De leur emploi ne découle rien autre que des résultats économiques. Puisque dans notre domaine, les mêmes faits découlent des deux facteurs primitifs de production, nous les mettons côte à côte sur le même plan. Nous nous rencontrons en cette conception avec les autres théoriciens de l’utilité limite.

 

Nous n’avons plus rien à dire du facteur de production « terre », d’autant plus que nous croyons devoir rayer de nos développements la loi du rendement décroissant de la terre qui fut longtemps si importante pour l’économie; mais il convient de consi­dérer d’un peu plus près l’autre facteur de production, le travail. Nous ne nous arrêtons pas à la distinction entre le travail productif et le travail improductif, car il ne s’agit pour nous que de retenir de ces théories connues ce dont nous avons besoin pour notre dessein. Nous passons également sur la distinction entre travail employé directement dans la production et travail employé indirectement : elle est en effet sans importance bien qu’en la discutant on puisse arriver à une connaissance plus aiguë de la vie économique. La distinction entre travail intellectuel et travail physique est également sans la moindre importance pour nous, car le facteur qui est à sa base n’établit en soi aucune distinction économiquement importante. Il en va de même du « travail qualifié et du travail non qualifié ». Le travail qualifié se comporte par rapport à un travail non qualifié – pour le cas d’une « qualification » acquise – comme un champ amélioré par rapport à un champ dans son état primitif. Pour une quali­fication naturelle, le travail ainsi qualifié se comporte par rapport à un travail non qualifié comme un champ meilleur par rapport à un champ moins bon. Dans le premier cas il ne s’agit même pas d’un bien primitif de production, mais d’un produit ; dans le dernier cas, il s’agit seulement d’un bien de production primitif meilleur.

 

Mais deux autres distinctions sont pour nous importantes dans la mesure où elles sont un point de départ pour une remarque essentielle. C’est la différence entre le travail dirigeant et le travail dirigé et entre le travail indépendant et le travail salarié. Ce qui distingue le travail dirigeant et le travail dirigé, paraît au premier abord très essentiel. Deux traits marquent cette différence. 1° Le travail dirigeant est à un degré supérieur dans la hiérarchie de la production. Ce facteur de direction et de contrôle du travail d’exécution paraît exclure le travail dirigeant de toute autre catégorie de travail. Tandis que le travail d’exécution est simplement juxtaposé aux prestations de terre et, du point de vue économique, remplit la même fonction qu’elles, le travail dirigeant domine visiblement le travail d’exécution comme aussi les prestations de terre. Il constitue pour ainsi dire un troisième facteur de production. 2° Le travail dirigeant diffère encore du travail dirigé par sa propre nature. Le travail dirigeant a en effet quelque chose de créateur, il se pose à lui-même ses fins, il remplit une fonction particulière. Nous pouvons de suite ramener la distinction entre travail indépendant et travail salarié à celle de travail dirigeant et de travail dirigé. Le travail indépendant n’est quelque chose de particulier que dans la mesure où il remplit des fonctions de direction ; pour le reste il ne se distingue en rien du travail salarié. Donc un agent économique indépendant qui produit à son propre compte et qui se livre à, un travail d’exécution se scinde pour ainsi dire lui-même en deux agents économiques, en un directeur et en un travailleur au sens habituel du terme. Ce sont ces facteurs qu’il nous faut maintenant examiner de plus près.

 

Il est tout d’abord facile de saisir que le signe de la supériorité, le signe de la fonction de contrôle ne peut établir en soi de distinction essentielle. Le seul fait qu’un travailleur dans une organisation industrielle est le supérieur de l’autre, le dirige, le contrôle ne suffit pas à faire de son travail quelque chose de différent. Si le directeur ne met pas lui-même, en tant que tel, la main à l’œuvre, ou ne contribue pas directe­ment par un travail intellectuel à la production, il accomplit précisément indirecte­ment du travail au sens habituel du terme, il joue à peu près le rôle de gardien. L’autre facteur, à savoir la détermination de la direction, du mode, de l’extension de la production, est beaucoup plus important. Même en accordant que cette supériorité n’a pas grande importance du point de vue économique, elle en a cependant une grande du point de vue sociologique. On reconnaîtra néanmoins dans cette fonction qui consiste à prendre des décisions un signe distinctif essentiel.

 

Il est clair que ce n’est pas toute décision au sujet d’un acte économique qui peut conférer ce caractère à une prestation de travail dans un processus de production. Car, pour tout travail, il y a quelque décision à prendre. Aucun apprenti cordonnier ne peut réparer de soulier sans prendre quelques décisions, bien que dans ce cas il tranche de lui-même de minces questions. On lui a appris ce qu’il devait faire, comment il devait le faire; mais cela ne le dispense pas d’être quelque peu indépendant. L’ouvrier élec­tricien qui arrive dans un appartement pour réparer l’éclairage qui ne marche pas, doit de même décider un peu de la nature et du procédé de la réparation. Un représentant peut intervenir dans la fixation d’un prix, on peut même le laisser dans certaines limites fixer le prix de son article, il n’est cependant ni directeur, ni nécessairement indépendant. C’est le directeur ou le propriétaire indépendant d’une exploitation qui a le plus à trancher, et le plus à décider. Mais à lui aussi on a enseigné ce qu’il devait faire et comment il devait faire : il a appris à connaître tant la production technique que toutes les données économiques entrant en ligne de compte. Entre ce qu’il a lui-même à trancher et la décision de l’apprenti cordonnier, il n’y a qu’une différence de degré. Comment il devait le faire : le besoin ou la demande le lui prescrivent. Il ne décide pas en maître des moyens de production, il exécute au contraire l’ordre des circonstances. Il ne se pose pas de fins propres, mais les trouve en face de lui. Sans doute les données qui lui sont fournies peuvent se modifier, et il dépendra de son habileté de réagir vite et heureusement. Mais il en va aussi de même dans l’exécution de tout travail. Il n’agit pas non plus en se basant sur une connaissance pénétrante des choses, mais en se basant sur certains symptômes qu’il a appris à prendre en considération. Le vigneron – en tant qu’agent économique sinon en tant que politicien – ne se préoccupe pas de l’essence et de l’avenir du mouvement anti­alcoolique pour régler sur lui sa conduite. Il considère seulement les tendances dont témoignent immédiatement les demandes de ses clients. Et il cède peu à peu à ces tendances; seuls des facteurs d’importance subsidiaire peuvent n’être pas connus de lui. Bref, dans la mesure où les agents économiques tirent seulement dans leur conduite écono­mique les conséquences de circonstances connues (c’est ce que nous étudions ici, et c’est ce que l’économie a toujours étudié), il est sans importance pour l’essence de leur travail qu’ils dirigent ou soient dirigés. Les actes des premiers sont soumis aux mêmes règles que ceux des derniers, et la théorie économique a précisé­ment pour devoir essentiel de démontrer cette conformité à des lois, de prouver que l’arbitraire apparent est en fait fortement déterminé.

 

Donc, en face des moyens de production et du processus de production, dans notre hypothèse, il n’y a même pas de directeur à proprement parler. Le directeur, à dire vrai, c’est le consommateur. Celui qui « dirige » l’économie exécute seulement ce qui lui est prescrit par le besoin ou la demande, par les moyens et les méthodes de production donnés. Les agents économiques individuels n’ont d’influence qu’autant qu’ils sont consommateurs, qu’autant qu’ils déploient des demandes. En ce sens cha­que agent économique participe à la direction de la production: c’est le cas, non seulement d’un agent économique à qui serait échu le rôle de directeur d’une entre­prise, mais celui de tous les agents, et même du travailleur au sens le plus restreint du terme. En cette mesure seulement il y a une direction de la production par des person­nes : du même coup on voit que cette direction de la production n’est liée ni au fait de prendre des décisions particulières, ni à une prestation particulière de travail. Il n’y a, en aucun autre sens, de direction de la production par une personne : il y a seulement un mécanisme pour ainsi dire automatique. Les données ayant dominé l’économie dans le passé sont connues, et, si elles restaient immuables, l’économie s’écoulerait à nouveau de la même manière. Les modifications qu’elles peuvent subir ne sont pas aussi pleinement connues; mais en principe l’agent économique les suit de son mieux. Il ne modifie autant dire rien spontanément; il ne modifie que ce que les circonstances modifient d’elles-mêmes; il écarte toutes les différences qui apparaissent entre les données de l’économie et la conduite de l’économie quand, les circonstances données se modifiant, on essaie de continuer de mener l’économie de la même manière. C’est ainsi que se présente l’activité économique dans la mesure où elle est conditionnée nécessairement par les choses. L’agent économique peut bien agir autrement que nous ne le supposons; mais dans la mesure où nous décrivons précisément la pression de ces nécessités objectives tout rôle créateur est absent de l’économie nationale. L’agent économique agit-il autrement ? ce sont des phénomènes essentiellement différents que l’on rencontre. Mais il ne s’agit pour nous que d’exposer la logique inhérente aux choses économiques. Il s’agit d’exposer la marche de l’économie, quand on tire tout simplement les conséquences des nécessités objectives. Dans ce cas donc le travail peut toujours sembler être en technique le facteur actif, mais il n’y a pas là cependant une marque distinctive, car des forces de la nature peuvent elles aussi s’exercer acti­vement. Pour la théorie économique il est aussi passif que les objets donnés par la nature. Le seul facteur actif, c’est l’effort vers la satisfaction des besoins, dont le travail comme la terre apparaît seulement comme étant l’instrument.

 

Par conséquent la quantité de travail est déterminée par les circonstances données. Nous complétons ici un point où nous n’avions pas conclu auparavant, à savoir la grandeur de la réserve de travail présente à chaque moment. Naturellement la quantité de travail fournie par un nombre donné d’hommes n’est pas fermement déterminée par avance. Elle dépendra de savoir combien ils peuvent attendre de ce travail pour eux, c’est-à-dire pour la satisfaction de leurs besoins. Supposons pour l’instant que les agents économiques connaissent les meilleures conditions d’emploi du travail, qu’il y ait donc une échelle fixe et déterminée de ces emplois : à chaque degré de cette échelle le rendement à attendre de chaque dépense concrète de travail est comparé à l’ennui qui accompagne cette dépense. Par milliers des voix montent à nous tous les jours de la vie économique, qui nous crient que le travail pour gagner le pain quotidien est un lourd fardeau dont on se charge seulement parce qu’il le faut, et que l’on rejette quand on le peut. Ce facteur donne sans ambiguïté la quantité de travail que doit fournir chaque travailleur. Au début de la journée de travail cette comparai­son est naturellement toujours favorable au travail à entreprendre. Il s’agit en effet de satisfaire d’abord les besoins nécessaires de la vie, – on sent à peine avec des forces fraîches le facteur d’aversion au travail. Mais plus on satisfait de besoins, plus décroît cette incitation au travail, plus augmente la grandeur qu’on lui compare sans cesse, je veux dire l’aversion au travail. Le résultat de la comparaison devient de moins en moins favorable à la continuation du travail; enfin arrive un moment pour le travail­leur où l’utilité croissante et l’aversion croissante se balancent. L’intensité des besoins et l’intensité de l’aversion au travail, qui sont forces indépendantes et d’action oppo­sée, déterminent la quantité de travail dépensée. Ces deux facteurs agissent comme la force de la vapeur et un frein: dans des circonstances données il s’établit un équilibre. Naturellement la force des deux facteurs varie avec les individus et les nations. Cette différence est un facteur essentiel pour expliquer la forme de la destinée d’une personne ou d’un peuple. Mais l’essence de la règle théorique n’est pas atteinte par de telles différences [[18]].

 

Prestation de travail et prestations de terre sont donc identiquement de pures et simples forces productives. Il y a certes quelques difficultés à mesurer la quantité de travail en chaque qualité, mais la chose est réalisable. De même il n’y aurait pas de difficulté de principe pour compliqué que cela soit en pratique à ériger pour les prestations de terre une mesure quelconque utilisée en physique. Supposons qu’il n’y ait qu’un facteur de production: par exemple un travail d’une même qualité produit seul tous les biens. On peut se représenter la chose en admettant que tous les facteurs naturels sont des biens libres et que par conséquent il ne saurait être question de conduite économique à leur égard. Ou bien supposons deux facteurs agissant séparé­ment : l’un produit seul tels biens, le second tels autres. Leur mesure, rendue possible dans ce cas, serait tout ce dont l’homme de la pratique a besoin pour son plan écono­mique. Si, par exemple, la production d’un bien de consommation d’une valeur déter­minée réclamait trois unités de travail, tandis que la production d’un autre bien de la même valeur en réclamait deux, sa conduite serait donnée par là même. Mais il n’en est pas ainsi dans la réalité. Les facteurs de la production agissent en somme toujours ensemble. Si maintenant, pour produire un bien d’une valeur déterminée, il fallait trois unités de travail et deux de terre, mais pour en produire un autre deux de travail et trois de terre, que doit choisir l’agent économique ? Il a évidemment besoin pour cela d’un étalon afin de comparer les deux combinaisons ; il a besoin d’un nombre propor­tionnel ou d’un dénominateur commun. Nous pouvons appeler la question de ce chiffre proportionnel le problème de Petty [[19]].

 

La solution nous en est donnée par la théorie de l’imputation. Ce que l’agent éco­no­mique veut pouvoir déterminer par une mesure, c’est le rapport existant entre les divers facteurs de production, qui est à la base de son activité économique. Il a besoin de l’étalon qui l’aidera à régler sa conduite économique, il a besoin de signes d’après lesquels il peut se diriger. En un mot il a besoin d’un étalon de valeur. Mais il n’en a un immédiatement que pour ses biens de consommation, car ceux-là seulement pro­voquent en lui immédiatement cette satisfaction de besoins, dont l’intensité lui sert précisément de base pour fixer à ses yeux l’importance de ses biens. Mais, pour sa réserve de prestations de travail et de terre, il n’a d’abord pas d’étalon, et encore moins, ajoutons, pour ses moyens de production-produits.

 

Il est clair que ces biens ne doivent eux aussi pour l’agent économique leur importance qu’au fait de pouvoir servir également à la satisfaction de ses besoins. Ils contribuent à la satisfaction de ses besoins en contribuant à la production de biens de consommation. C’est donc de ces derniers qu’ils reçoivent leur valeur : la valeur des biens de consommation rejaillit sur eux. Elle leur est imputée, et, sur la base de cette valeur imputée, ils prennent leur place sur chaque plan économique. Il ne sera pas toujours possible d’indiquer ainsi une certaine expression finie pour la valeur totale de la réserve en moyens de production ou de l’un des deux moyens primitifs de produc­tion, car cette valeur sera souvent infiniment grande. Mais l’homme de la pratique, pas plus que le théoricien, n’a pas besoin de cette expression. Il lui suffit pleinement de pouvoir indiquer la valeur des quantités de chaque bien, à condition que certaines autres quantités soient assurées à l’agent économique. Il ne s’agit jamais pour un agent économique de se séparer de chaque possibilité de production, c’est-à-dire de chaque possibilité d’existence, mais seulement d’engager pour une fin quelconque certaines quantités de biens de sa réserve productive. Un agent économique isolé, par exemple, qui ne peut produire, c’est-à-dire vivre, sans l’un des deux facteurs primitifs de pro­duction, ne peut indiquer pour l’un des deux aucune expression finie de valeur. Stuart Mill (Principles, éd. Ashley, p. 26) a donc en cette mesure parfaitement raison de dire que les prestations de travail et de terre sont indéterminées et incommensurables. Mais il a tort d’ajouter que, même dans un cas individuel, on ne saurait préciser dans un produit la part de la « nature » et celle du travail. Physiquement certes elles ne peuvent être séparées, mais cela n’est pas nécessaire pour les desseins de l’économie. Chaque agent économique sait très bien ce qui est nécessaire pour ces desseins : c’est-à-dire quel accroissement de satisfaction il doit à la quantité partielle considérée de chaque moyen de production. Cependant nous n’examinerons pas plus avant ici les problèmes de la théorie de l’imputation ; nous nous contenterons même du fait que chaque agent économique attribue une valeur déterminée à chaque unité d’un bien de production [[20]].

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A l’inverse des biens de consommation qui ont une valeur d’usage, les biens productifs ont une valeur de rendement, en d’autres termes une valeur de productivité. A l’utilité limite d’usage des premiers correspond l’utilité limite de productivité des seconds, ou, pour introduire une expression devenue très courante, la productivité-limite ; l’importance d’une unité de prestation de travail ou de terre est donnée par la productivité-limite du travail ou de la terre, il faut donc la définir comme la valeur de l’unité de produit la moins estimée pouvant être encore fabriquée au moyen d’une unité d’une réserve donnée de prestation& de travail et de terre. Cette valeur indique la part revenant individuellement à la prestation de travail et de terre dans la valeur du produit total d’une économie; en un certain sens on peut l’appeler le « produit » d’une prestation de travail et de terre. Pour qui n’est pas très familier avec la théorie de la valeur, ces brèves indications n’auront pas toute leur signification. Je renvoie le lec­teur à la Distribution of Wealth de J. B. Clark; on les y trouvera exposées avec préci­sion et leur importance y est mise en lumière [[21]]. Je remarque que c’est là le seul sens précis de l’expression « produit du travail » au point de vue recherche écono­mique. C’est en ce sens seulement que nous l’emploierons ici. En ce sens aussi nous disons que, dans une économie d’échange, la productivité limite du travail et de la terre détermine les prix des prestations de travail et de terre, donc le salaire et la rente foncière, et qu’en cas de libre concurrence propriétaire foncier et travailleur reçoivent le produit de leur moyen de production. Contentons-nous donc de formuler seulement ce théorème que la théorie moderne ne discute plus guère. Des explications ultérieu­res l’éclairciront mieux.

 

Le point suivant est encore important pour nous. Dans la réalité l’agent écono­mique connaît avec sécurité la valeur des moyens de production parce que les biens de consommation, auxquels ils aboutissent, lui sont connus par expérience. La valeur des premiers dépendant de celle des derniers, elle devrait se modifier si on produisait d’autres biens de consommation.

 

Pour analyser le calcul de l’agent économique dont nous avons fait abstraction jusqu’ici, nous allons en considérer la genèse. Il nous faut donc partir du fait que l’agent économique ne sait pas encore clairement sur quelle possibilité présente d’emploi son choix va se porter. Il emploiera d’abord ses moyens de production pour produire les biens qui peuvent satisfaire ses besoins les plus urgents. Puis il passera aux productions qui correspondent à des besoins de moins en moins urgents. Ce. faisant, il observera à chaque fois quels sont les autres besoins qui ne peuvent être .satisfaits par suite de la préférence accordée à certains besoins lors de l’emploi des biens de production utilisés. Chaque décision implique donc un choix, éventuellement une renonciation. Chaque décision ne peut être prise que si la satisfaction de besoins plus intenses n’est pas rendue ainsi impossible. Tant que le choix n’est pas fait, les moyens de production n’auront pas de valeur précise. A chaque possibilité d’emploi que nous nous représentons, correspond une valeur particulière de chaque quantité. Et ce n’est qu’après le choix et sa confirmation à l’épreuve qu’apparaîtra la valeur qui doit être attachée définitivement à chaque quantité d’élément producteur. La condition fondamentale, à savoir qu’un besoin ne doit pas être satisfait tant que ne le sont pas des besoins plus intenses, nous amène au résultat final suivant : tous les biens doivent être répartis entre leurs différents ,emplois possibles et les utilités limites de chaque bien doivent être au même niveau dans tous ses divers emplois. L’agent économique a trouvé dans cette répartition l’arrangement le meilleur possible dans les circonstances données et à son point de vue. S’il procède ainsi, il peut se dire que, vu ce qu’il sait, il a tiré le meilleur parti de ces circonstances. Il s’efforcera d’arriver à cette répartition de ses biens, et modifiera chaque plan économique exécuté ou simplement conçu jusqu’à ce qu’il trouve cette répartition. Privé de toute expérience, il lui faudrait trou­ver en tâtonnant, pas à pas, le chemin qui mène à cette répartition. S’il dispose d’une expérience venant de périodes économiques antérieures, il tentera de s’avancer sur cette même voie. Et si les circonstances, dont cette expérience est l’expression, se sont modifiées, il cédera alors à la pression des circonstances nouvelles, et leur adaptera sa conduite et ses estimations.

 

De tous ces cas résulte un certain mode d’emploi de chaque bien, de là, une cer­taine satisfaction de besoins, de là enfin un index de valeurs qui exprime cette satis­faction pour chaque quantité de biens. Cet index de valeurs caractérise la place de chaque quantité dans l’économie individuelle. Une nouvelle possibilité d’emploi est-elle en question ? il faudra la confronter avec cette valeur. Mais si nous revenons aux différents « choix » faits par l’agent économique et qui aboutissent à cet index de valeur, nous trouvons que pour chacun d’eux a été décisive, non pas cette valeur finale, mais chaque fois une valeur différente. Si je répartis un certain bien entre trois possibilités d’emploi, je l’estimerai pour une quatrième possibilité d’emploi selon le niveau de satisfaction atteint dans les trois premières. Ce n’est pas cette valeur qui est décisive pour la répartition entre ces trois possibilités, car elle ne prend existence qu’à exécution de cette répartition. Pour cette répartition sont décisives les valeurs qui seraient à réaliser dans chacune des possibilités d’emploi entrevue chaque fois. Fina­lement pour chaque bien en résulte une certaine échelle de valeurs qui reflète les valeurs de tous ses différents emplois et lui assure une certaine utilité limite. Elle est donnée pour chaque moyen de production – nous l’avons dit – par son « produit », par sa contribution productive selon l’expression de von Wieser.

 

Mais cette échelle de valeurs et cette utilité limite sont d’abord le résultat d’un processus économique à marche calme, le résultat de choix définitifs. Où que ce soit qu’il y ait encore à choisir, toujours d’autres grandeurs de valeurs entrent en consi­dération.

 

Comme chaque production implique un choix entre des possibilités d’emploi et toujours une renonciation à la production d’autres biens, elle n’apporte jamais à l’agent économique uniquement des avantages. Certes les besoins satisfaits sont toujours plus urgents que ceux mis au second plan, sans quoi le choix n’eût pas été en leur faveur. Mais le bénéfice net est, non pas la valeur totale du produit, mais son excédent sur la valeur du produit fabriqué en cas contraire. La valeur de ce dernier est un argument qui s’oppose à la production choisie, et mesure du même coup la force de ce dernier produit. Nous rencontrons ici le facteur coût. Le coût est un phénomène de la valeur. Ce que coûte, en dernière analyse, aux producteurs la production d’un bien, ce sont les biens de consommation qu’ils auraient pu sans cela encore obtenir avec les mêmes moyens de production, et qui ne peuvent être produits maintenant par suite du choix d’une production différente. Pour cette raison toute dépense de moyens de production implique un sacrifice. Il en va de même dans la dépense de travail. Si on songe à employer une certaine quantité de travail en vue d’une certaine fin, on se demande en premier lieu ce que l’on pourrait entreprendre d’autre avec cette même quantité de tra­vail. On ne se décide pour l’emploi examiné que si le bien produit par le travail ainsi employé a une valeur plus grande que tous les autres biens possibles. On procède jusque-là par rapport au travail comme par rapport aux autres biens. Sans doute pour lui il y a encore une autre condition qui doit toujours être remplie, c’est celle dont nous avons déjà parlé : chaque emploi, pour être examiné, doit apporter un rendement qui balance pour le moins l’aversion liée au travail. Mais il n’y a rien de changé au fait que, dans les limites de cette condition, l’agent économique se comporte vis-à-vis des dépenses de travail tout comme vis-à-vis de la dépense d’autres biens.

 

Les besoins non satisfaits ne sont donc pas sans importance pour l’économie. Leur pression se fait sentir partout, et chaque mesure productive doit lutter avec eux. Plus l’agent économique développe sa production dans une direction donnée, plus il fabri­que des quantités d’un certain bien, plus âpre devient cette lutte. En effet plus une certaine catégorie de besoins est satisfaite, moins les besoins en question deviennent intenses, plus par conséquent diminue l’accroissement de valeur que doit réaliser une continuation de la production. De plus le sacrifice augmente sans cesse qui accom­pagne la production en une direction donnée. Car ce sont des besoins toujours plus forts, c’est à. des catégories de besoins toujours plus importants que l’on soustrait ces moyens de production en faveur de ce seul produit. Donc le gain de valeur diminue sans cesse quand on fabrique ce seul produit. Finalement ce gain dis­paraît. Quand on en est là, toute production concrète prend fin. Nous pouvons parler d’une loi de la décroissance du rendement de la production. Elle a cependant un sens tout autre que la loi de décroissance du rendement physique de la production. Il s’agit là de la dé­crois­sance du gain par unité produite, ce qui est tout différent. L’autorité de ce principe est indépendante de cette loi physique de décroissance [[22]]. Cette dernière veut dire seulement que les unités de facteurs naturels qui découlent d’un bien pro­ductif ne sont pas également faciles à atteindre, qu’il est sans cesse plus difficile de les obtenir. Ce fait a une importance pratique, comme tout autre fait technique; mais il est facile de se persuader que la loi économique de l’augmentation du coût l’em­por­terait finale­ment, même si le principe physique n’était pas valable, ou si au contraire il était vrai. Car la valeur des dépenses à faire monterait finalement à un point tel que l’utilité qui doit être le gain de la production disparaîtrait nécessairement à la fin, même si dimi­nuait sans cesse la grandeur physique de ces dépenses. S’il en était ainsi, le niveau de satisfaction de chaque économie serait plus élevé, mais les phénomènes essentiels de l’économie n’en seraient pas modifiés.

 

En prenant en considération le facteur du coût de la production, les agents écono­miques ne font rien autre que prendre en considération d’autres possibilités d’emploi des biens de production. Cette considération est le sabot d’enrayage de tout emploi productif et le fil conducteur auquel doit se tenir chaque agent économique. Mais, en pratique, l’habitude cristallise vite cette considération en une formule brève et mania­ble, dont se sert l’agent économique sans lui donner chaque fois une forme nouvelle. Cette brève expression est donnée par la valeur du coût. C’est avec cette valeur tou­jours ferme pour lui que travaille l’agent économique, en l’adaptant aux chan­gements des circonstances. Elle exprime – inconsciemment dans une large mesure – toutes les relations qui existent entre les besoins et les moyens présents ; elle reflète toutes ses conditions de vie et tout son horizon économique.

 

Le coût, en tant qu’expression de la valeur des emplois non réalisés, constitue le passif du bilan de l’économie. C’est là le sens le plus profond du phénomène du coût. Il faut d’ailleurs distinguer de cette expression de valeur la valeur des biens produits avec coût. Celle-ci englobe la valeur totale des produits réellement fabriqués, valeur qui, dans notre hypothèse, est plus élevée. Mais ces deux grandeurs à la limite de la production sont égales, comme nous l’avons dit ; car, dans ce cas, les coûts atteignent le niveau de l’utilité limite du produit, et du même coup aussi de la combinaison de moyens de production qui participent à cette fabrication. Ici apparaît cet état, somme toute le meilleur, que l’on appelle l’équilibre économique [[23]], et qui tend visiblement à se renouveler dans chaque période économique, tant que s’en maintiennent les con­ditions.

 

Il y a à cela une conséquence très remarquable. Tout d’abord la dernière quantité d’un produit est fabriquée sans gain en utilité dépassant le coût. Cela va de soi, pour peu qu’on le comprenne exactement. Mais, en outre, on ne saurait même pas atteindre dans la production une valeur qui dépasse les valeurs des biens produits avec coût. La production réalise seulement les valeurs prévues dans le plan économique, et qui étaient auparavant en puissance dans les valeurs des moyens de production. En ce sens, et pas seulement au sens donné à ce terme en physique et signalé antérieure­ment, la production ne crée pas de valeur, en un mot aucun accroissement de valeur n’apparaît dans le cours du processus de production. La chose est claire; la satisfaction future des besoins dépend, avant que la production n’ait fait son oeuvre, de la possession des moyens considérés de production, tout comme elle dépend ensuite de la possession des produits. Les agents économiques s’opposeront avec la même éner­gie à la perte des uns et des autres et ne renonceront aux uns comme aux autres qu’en échange des mêmes compensations.

 

Cependant ce processus d’imputation doit remonter aux éléments derniers de la production, aux prestations de travail et de terre. On ne peut s’arrêter à aucun bien productif fabriqué, car pour chacun se répète le même enchaînement d’idées. C’est par là seulement que notre résultat va apparaître sous son jour véritable. Vu sous cet angle aucun produit ne peut présenter une valeur qui excède la valeur des prestations de travail et de terre contenues en lui. Nous avons précédemment résolu en travail et en terre les moyens de production fabriqués; nous avons constaté que, dans le proces­sus physique de production, ils ne jouaient proprement aucun rôle essentiel pour l’étude économique; maintenant nous voyons aussi qu’ils sont seulement des chapitres transitoires dans le processus de l’attribution de la valeur.

 

Dans une économie d’échange – nous anticipons ici un peu pour l’instant – les prix de tous les produits devraient donc être, en régime de libre concurrence, égaux aux prix des prestations de travail et de terre contenues en eux. Le moindre gain ne saurait s’attacher ni aux produits finaux ni aux produits intermédiaires. Car le même prix atteint, après la production, par le produit devrait avoir été atteint précédemment pour l’en­semble des moyens de production nécessaires; car de leur somme résulte autant que du produit. Chaque producteur devrait livrer son gain tout entier à ceux qui lui ont fourni les moyens de production et, dans la mesure où ceux-là à leur tour sont producteurs de produits quelconques, il leur faudrait de leur côté livrer leur gain jusqu’à ce que, finalement, le total primitif des prix vienne échoir aux fournisseurs de prestations de travail et de facteurs naturels. Nous y reviendrons plus loin.

 

Ici se rencontre une seconde conception du coût ; la conception de l’économie d’échange. L’homme d’affaire considère comme coût les sommes de monnaie qu’il a à payer à d’autres agents économiques pour se procurer ses marchandises ou les élé­ments qui servent à les produire, donc ses dépenses de production et, le cas échéant, ses dépenses d’achat. Nous complétons sa conception en comptant comme coût la valeur en monnaie de sa prestation personnelle de travail [[24]]. Le coût est alors es­sen­tiellement le prix total des productions du travail et de la nature. Ce prix total doit, dans toute l’économie nationale, être égal aux gains obtenus par la fabrication des produits. Dans cette mesure la production devrait donc se dérouler sans gain. Le con­cept de bénéfice a de même que le concept de coût un double caractère. Dans l’écono­mie individuelle le bénéfice net est cette valeur qui distingue l’emploi le meilleur dans des circonstances données de l’emploi le meilleur immédiatement après, emploi auquel il a fallu renoncer par suite du choix du premier. A la limite de la production il n’y a pas un tel « surplus » ; de par sa nature, il n’est qu’intra-marginal. Cependant dans l’économie d’échange le bénéfice net serait une différence entre la mise que représentent le coût et le gain. Dans l’état d’équilibre de l’économie nationale, cette différence est égale à zéro. Dans l’économie individuelle la disparition du gain en valeur signifie que l’on a réalisé tout le gain possible; dans une économie d’échange au contraire l’absence de bénéfice net signifie que les valeurs des produits ne sont en général pas plus grandes que les valeurs des moyens de production. En ce dernier sens, le seul important pour nous, il n’y a pas de bénéfice dans une économie fermée, car là toutes les valeurs des produits sont finalement imputées aux moyens primitifs de production.

 

L’économie nationale devrait travailler sans gain quand elle parvient à son état le plus parfait : c’est là un paradoxe. Si nous nous représentons l’importance de nos pro­po­­sitions, ce paradoxe disparaît en partie. Par là nous ne prétendons pas que l’éco­nomie nationale produit sans résultat dans son état d’équilibre le plus parfait, mais seulement qu’alors les résultats vont entièrement aux facteurs primitifs de production. De même que la valeur est un symptôme de notre pauvreté, le gain en est un de notre imperfection. Mais le paradoxe subsiste à un autre point de vue. Il est nécessaire ici de voir clairement que les excédents doivent être ramenés à des avan­tages naturels et imputés aux facteurs naturels, à la situation de la terre, etc. Il le faut noter pour que les rentes différentielles n’apparaissent pas comme une objection. Il faut éviter aussi un autre malentendu. Le producteur fabrique une quantité de produits telle que le coût limite soit égal au gain limite. Le producteur ne fait-il pas dans ces limites un gain intra-marginal ? les dernières quantités partielles fabriquées ne lui rapportent aucun gain, mais les quantités antérieures, fabriquées à moindre coût, vendues à un prix plus élevé, ne lui rapportent-elles rien ? Non pas. Cette manière de voir ne doit nous ren­sei­gner que sur la grandeur de la production; mais elle ne signifie pas que le produc­teur fabrique et vende successivement ses produits. Il fabrique toutes ses unités de produit au coût limite et ne touche pour elles toutes que le prix limite.

 

Ne peut-il subsister dans l’économie nationale une marge de bénéfice net ? La concurrence peut anéantir le bénéfice net concret individuel d’une branche; mais elle cesserait de le faire s’il existait dans toutes les branches de production. Car, en ce cas, les producteurs ne seraient plus portés à se faire concurrence, tandis que les tra­vail­leurs et les propriétaires fonciers ne peuvent être concurrents qu’entre eux et non vis-à-vis des producteurs sur le marché des produits. Mais ce serait méconnaître là pro­fon­dément l’essence de la concurrence. Supposons que les producteurs fassent un tel gain : il leur faudrait estimer alors d’une manière correspondante les moyens de pro­duction, à qui ils doivent ce gain. Ou bien ce sont des moyens de production primitifs – à savoir leurs prestations personnelles ou des facteurs naturels – et nous en sommes au même point qu’auparavant, ou bien ce sont des moyens de production fabriqués et il faut les estimer d’une manière correspondante. Bref les prestations de travail et de terre contenues en eux doivent être estimées plus haut que les autres prestations de travail et de terre, ce qui est impossible, car, avec ces quantités de travail et de terre antérieurement produites, les travailleurs et les propriétaires fonciers peuvent fort bien se faire concurrence. Ce bénéfice net ne saurait donc subsister. Dans une écono­mie fermée, quand on produit en ayant en vue certains produits, dont la valeur est déjà préformée dans les valeurs des prestations productives primitives, également quand il faut franchir tant et tant d’étapes intermédiaires de production, les grandeurs des valeurs doivent rester les mêmes. Pareillement dans une économie d’échange, même si le processus économique est morcelé en tant et tant d’exploitations indépen­dantes, il faut que la valeur et le prix des prestations primitives productives absorbent la valeur et le prix des produits, car chaque agent économique estime les moyens de production pris à charge par lui selon leur résultat dans le processus productif et fixe leur production – s’ils sont produits – et leur prix d’après cette estimation. Pour cette raison un excédent ou un bénéfice net général est impossible. Je ne veux pas lasser le lecteur qui trouvera ailleurs d’autres recherches qui auraient leur place ici [[25]].

 

Cette notion est bien loin de la vie, mais elle est plus proche de la théorie qu’on ne le croirait. Depuis que les idées classiques fondamentales se sont fixées, c’est-à-dire au plus tard depuis Ricardo, la plupart des auteurs auraient dû la reconnaître. Car le principe des coûts joint à l’évaluation des coûts en travail y mène nécessairement. Il suffit de réfléchir à fond à la chose. En fait c’est par là que s’explique aussi la tendance à concevoir comme salaire tous les rendements possibles, y compris même l’intérêt. Si le résultat auquel nous arrivons n’a pas été exprimé explicitement [[26]], la première raison en est que les vieux économistes ne tiraient pas avec une grande rigueur les conséquences nécessaires des principes fondamentaux; la seconde, c’est que notre résultat paraît contredire trop crûment les faits. Néanmoins ce résultat nous lie. La théorie de l’imputation le confirme à nouveau et v. Böhm-Bawerk [[27]] fut égale­ment le premier à dire explicitement qu’en principe la valeur totale d’un produit devait se répartir entre la terre et le travail, si le processus de production suivait une marche idéale parfaite. Pour cela il faut que l’économie nationale entière soit précisément orientée vers les productions à entreprendre, que toutes les valeurs se soient fixées en conséquence, que tous les plans économiques se compénètrent et que rien ne trouble leur exécution. Ce qui ne peut être approximativement le cas que si l’économie se meut sur des voies qu’une longue expérience a rendues familières à tous ses membres.

 

Deux circonstances, continue Böhm-Bawerk, font que cette égalité de valeur des produits et des moyens de production, est toujours troublée à nouveau. L’une est connue sous le nom de résistance de frottement (Reibungswiderstand). Pour mille rai­sons le grand organisme de l’économie nationale ne fonctionne pas très prompte­ment. Erreur, malheur, indolence, etc. deviennent, on sait comment, des sources permanen­tes de pertes, mais aussi de gains.

 

Avant de passer à la seconde circonstance, que Böhm-Bawerk expose à ce propos, ajoutons quelques mots sur deux facteurs d’importance notable. Tout d’abord le facteur de risque. Pour l’économie deux espèces de risques entrent en ligne de comp­te : l’un est l’échec technique de la production – nous pouvons compter comme tel éga­lement le danger de perdre des biens par suite d’événements causés par des forces de la nature. L’autre est la possibilité d’un échec commercial. Dans la mesure où ils sont prévisibles, ces dangers ont une influence immédiate sur les plans économiques. Les agents économiques introduisent dans le calcul de leur coût des primes contre le risque, font des dépenses pour parer à certains dangers, ou enfin prennent en consi­dération et compensent les différences de danger des branches de production, en évitant les branches qui comportent plus de risques tant que le rendement accru par cette abstention ne représente pas une compensation pour ces mêmes branches [[28]]. Aucune de ces manières d’esquiver les dangers économiques ne fonde en principe un gain. Celui qui pare au risque par une mesure quelconque – construction de digues, appareil de sûreté sur des machines – y a bien un avantage, puisqu’il s’assure le rendement de sa production, mais il a normalement aussi des frais correspondants. La prime contre le risque n’est pas davantage une source de gain pour le producteur (elle l’est tout au plus pour la compagnie d’assurance qui peut faire là un gain comme intermédiaire, surtout en réunissant plusieurs risques). Cette prime sera absorbée au cours du temps en cas de besoin. Cette compensation pour un danger plus grand n’est qu’en apparence un rendement plus grand: celui-ci doit être multiplié par un coeffi­cient de probabilité qui, à son tour, diminue sa valeur réelle du montant même de ce « surplus ». Celui qui simplement consomme ce surplus, perd ce bénéfice dans le cours des événements. Aussi ce rôle indépendant que l’on a souvent attribué en économie au facteur risque, n’est-il ni plus ni moins qu’inexistant, tout comme ce rendement indépendant qu’on y a rattaché du même coup. On reconnaît de plus en plus cette vérité. Il en va autrement si les risques ne sont pas prévus ou, en tout cas, s’ils ne sont pas pris en considération sur le plan économique. D’une part ils deviennent des sour­ces de perte. De l’autre, des sources de gain : soit que ces pertes possibles auxquelles l’agent s’expose n’aient Pas lieu; soit que par l’élimination temporaire ou définitive d’un agent, l’offre retarde temporairement sur la demande faite au prix habituel.

 

La source la plus grande de ces gains, et de ces pertes – c’est là le second facteur, dont je voulais faire mention – découle de modifications spontanées quant aux don­nées sur lesquelles les agents économiques ont l’habitude de calculer. Elles créent des situations nouvelles, et l’adaptation demande du temps. Avant que cette adaptation ait lieu, il y a dans l’économie nationale une foule de différences positives ou négatives entre les coûts et les recettes. L’adaptation comporte toujours des difficultés. Recon­naître seulement que la situation se modifie, c’est un fait qui ne se produit pas le plus souvent avec toute la promptitude nécessaire. En tirer la conséquence, c’est une opéra­tion à laquelle une dextérité et des moyens insuffisants font obstacle. Mais il est impossible de s’adapter complètement en ce qui touche les produits quand ils sont sur le marché, surtout si on a affaire à des biens durables. Pendant le temps qui s’écoulera jusqu’à leur emploi, pareilles modifications ont inévitablement lieu. De là une des particularités de la formation de leur valeur que Ricardo a déjà traitée, chap. I, sect. IV. Leurs rendements perdent cette connexion qui les rattache au coût ; il faut les pren­dre tels quels, modifier leurs valeurs, sans pouvoir modifier en conséquence l’offre. Ils deviennent ainsi en un certain sens des rendements d’une espèce parti­cu­lière, et ils peuvent dépasser les prix globaux des prestations de travail et de terre contenues en eux, comme tomber plus bas que ces prix globaux. Ils apparaissent sous le même angle que des prestations naturelles de durée limitée. Nous les appelons avec Marshall des « quasi-rentes ».

 

Böhm-Bawerk expose une seconde circonstance qui modifie le résultat de l’impu­tation, et empêche une partie de la valeur de rejaillir sur les prestations de travail et de terre. Cette circonstance c’est, on le sait, l’écoulement du temps [[29]] que comporte cha­que production, à l’exception de la production immédiate dans la quête primitive de la nourriture. D’après cela les moyens de production ne seraient pas seulement des biens de consommation en puissance, mais ils se distingueraient encore des biens de con­sommation par un signe nouveau essentiel. En ce qui les concerne il serait essentiel qu’un certain temps les séparât des biens immédiatement consommables, pour cette raison qu’on estime plus des biens présents que des biens futurs. Les moyens de production seraient des biens de consommation futurs, et, comme tels, auraient moins de valeur que des biens de consommation présents. Leur valeur n’épuiserait pas la valeur du produit.

 

Nous touchons là à une question extrêmement épineuse. Il faudra analyser tant les faits existant indubitablement que la, portée économique du phénomène ainsi intro­duit dans la théorie. Une foule d’influences s’y croisent, et il est extraordinai­rement difficile de les discerner clairement. Nous en traiterons bien plus loin. Nous ne pou­vons en épuiser la matière dans ce livre; car nous songeons ici seulement à nous prémunir contre les objections possibles. Nous ne voulons que présenter actuellement cette question : dans le circuit normal d’une économie nationale, où bon an mal an le processus de production se répète et où les données restent les mêmes en général, y a-t-il une sous-estimation systématique des moyens de production par rapport aux produits ? Cette question se dédouble : 1° Dans une pareille économie, abstraction faite des coefficients de risque inhérents aux choses et aux personnes une satisfaction futu­re des besoins peut-elle être systématiquement et en général estimée moins qu’une satisfaction présente ? 2° Dans le circuit d’une telle économie, abstraction faite de l’influ­ence qu’exerce en soi l’écoulement du temps sur les estimations, est-ce que ce qui se produit dans le cours du temps peut fonder cette différence de valeur ?

 

Une réponse affirmative à la première question semblerait assez plausible. Certes je préfère que l’on me remette immédiatement plutôt que dans l’avenir [[30]] un bien qui m’est précieux. Mais ici il s’agit non pas de cela, mais de l’estimation d’éléments dont le rendement est fixe et régulier. Si on le peut, que l’on se représente le cas suivant : quelqu’un jouit d’une rente viagère; ses besoins demeurent pour le reste de sa vie absolument identiques tant en espèce qu’en intensité ; la rente est suffisamment gran­de et sûre, et le dispense de constituer un fonds de réserve en vue de cas particuliers, ou de pertes possibles ; il se sait à l’abri d’obligations surgissant au profit d’autrui ou de désirs extraordinaires. Aucun dépôt d’épargne qui porte intérêt n’est possible, car, si nous en admettions un, nous supposerions précisément là le facteur intérêt et nous serions près d’un cercle vicieux. Un tel homme en pareille situation estimera-t-il les annuités futures de sa rente moins que les annuités plus rapprochées ? Abstraction faite toujours du risque personnel de vie, se séparerait-il plus facilement d’annuités futures que d’annuités présentes ? Sûrement non, car s’il portait un tel jugement de valeur et agissait en conséquence, s’il renonçait à une annuité future en échange d’une annuité plus rapprochée, il trouverait dans le cours du temps qu’il a obtenu une somme de satisfactions moindre que celle qu’il aurait pu obtenir. Sa manière d’agir lui causerait donc une perte, et ne serait pas économique. Semblable façon d’agir peut cependant se rencontrer tout comme peuvent se rencontrer des manquements mêmes conscients aux règles de Futilité. Mais nous n’examinerons pas ici un élément de ces règles de l’utilité [[31]]. Sans doute la plupart des écarts que nous trouvons dans la vie pratique ne sont pas des manque­ments à ces règles : il les faut expliquer par le fait que nos suppositions ne sont pas réalisées. Là où nous trouvons des surestimations tout à fait instinctives d’une jouis­sance présente, spécialement chez l’enfant et le sauvage, il y aurait le plus souvent un écart entre le problème économique à résoudre et l’horizon économique de l’agent. L’enfant et l’homme à l’état de nature connaissent, par exemple, seulement une production immédiate et l’appoint présent qu’elle exprime et apporte. Les besoins futurs ne leur semblent pas moindres, ils ne les aperçoivent même pas. Quand il leur faudra prendre des décisions qui tiennent compte de ces besoins futurs, ils seront en état d’infériorité. Cela est naturel, mais ils n’ont pas à prendre normalement de telles décisions. Celui qui comprend le double rythme des besoins et des moyens de satisfaction, peut, dans un cas concret, en mépriser, mais non pas en négliger dès l’abord, la conséquence : un déplacement unilatéral des deux facteurs ne peut que nuire.

 

Notre exemple est un type très rigoureusement conçu de la situation des agents économiques dans une économie nationale, telle qu’elle se présente dans l’hypothèse du circuit. En une perpétuelle rotation les périodes économiques se succèdent avec des rendements qui restent, en principe, égaux à eux-mêmes. Chaque agent écono­mi­que doit expier toute prévision psychologique insuffisante des besoins futurs. A ceci s’ajoute que, normalement, il n’y a aucune raison de comparer des valeurs présentes aux valeurs futures. Car l’économie suit le chemin qui lui est prescrit. Elle est orga­nisée en vue de certaines productions. Le processus économique en cours doit en tout cas être poursuivi jusqu’au bout. Rien ne sert de surestimer des besoins présents. Si on l’a fait, c’est que les besoins futurs sont devenus présents. Les agents économi­ques n’ont nullement le choix entre le présent et l’avenir. Ceci va devenir encore plus clair.

 

Mais qu’en est-il de notre seconde question ? Le processus de production ne peut-il dans sa marche prendre des formes auxquelles ne s’appliquent pas les suppositions de notre cas type ? Le courant continu des biens ne peut-il couler tantôt plus faible, tantôt plus fort ? En particulier le fait même qu’une méthode de production plus lucra­tive demande plus de temps, ne peut-il influencer les valeurs des réserves présentes de biens, qui seules permettent le choix de cette méthode et faire du temps un facteur du circuit économique ? On peut se méprendre sur notre réponse négative à cette ques­tion, elle ne prendra sa pleine importance que plus tard. Nous ne nions pas le rôle que joue de fait dans l’économie l’écoulement du temps. Mais il faut l’expliquer autrement. Dès maintenant nous devons dire que l’introduction de processus plus lucratifs et plus longs est une autre affaire, et qu’il, faut discuter spécialement dans ce cas-là la ques­tion de l’influence du temps. Il ne s’agit pas de cela pour l’instant. Nous ne parlons pas de l’introduction de nouveaux processus, mais du circuit d’une économie nationale qui travaille avec des processus donnés et en cours de fonctionnement. C’est toujours la méthode de production la plus lucrative qui est la seule en application, une fois intro­duite : en effet elle fournit pour le présent plus de produits que la méthode moins lu­cra­tive, comme nous allons le voir. Un processus de production est dit plus « lucratif » s’il fournit plus de produits que tous les autres processus de production moins lucratifs, qui peuvent être pratiqués dans le même temps. Les quantités nécessaires de moyens de production étant une fois présentes, cette méthode sera toujours pratiquée à nouveau sans aucun choix. Selon nos vues, cette méthode fournira ses produits sans arrêt. Même si ce n’était pas le cas, il n’y aurait pas de sous-estimation du produit futur. Par suite de son retour périodique elle n’aurait dans notre hypothèse aucun sens [[32]] ; bien plus, il se ferait en tout cas dans le temps une répartition égale de la consommation. Je puis bien estimer davantage des biens présents, si leur possession m’assure pour l’avenir plus de biens que jusqu’à présent. Mais je ne le ferai plus – et mes estimations du présent et de l’avenir devront se balancer – si je suis assuré d’un courant plus lucratif de biens et si mon économie a été organisée à cette fin. Une « plus » grande quantité de biens dans l’avenir ne dépend pas alors de la possession de biens actuels. Nous pouvons aussi étendre à ces cas l’exemple de notre retraité. Supposons qu’on lui paie chaque mois une rente de mille couronnes. Supposons qu’on lui offre par la suite de lui donner au lieu de cela vingt mille couronnes à la fin de l’année. Jusqu’à l’échéance de la première annuité l’écoulement du temps pourra se faire sentir très désagréablement. A partir de cette échéance il verra sa situation amélio­rée, et il estimera cette amélioration à un surplus total de huit mille couronnes, et non à une partie de cette somme.

 

On peut porter des jugements partiellement analogues quant -aux facteurs absti­nence [[33]] et attente obligatoire. Je signale avant tout ici les développements à cet égard de Böhm-Bawerk. Pour nous il s’agit seulement de préciser notre position en la matière. Ce phénomène, il ne suffit pas simplement de le nier pour le supprimer. Mais il est bien plus compliqué qu’il n’en a l’air, et il est étonnant que l’on en ait pas encore analysé avec plus de pénétration la nature et les formes. Il faut ici distinguer la fixation donnée une fois pour toutes des conditions d’une production et leur évolution régulière. Quel que soit le rôle de l’abstinence à ce premier point de vue, nous y reviendrons en discutant de l’épargne au prochain chapitre, Il n’y a certainement pas chaque fois une nouvelle atteinte obligatoire. Il faut simplement ne pas « attendre » les rendements réguliers, puisqu’on peut les recevoir justement quand on en a besoin. Dans le circuit normal de l’économie on n’a pas à résister à la tentation qui vous incite à une production instantanée, car on s’en trouverait immédiatement plus mal. On ne peut donc parler d’abstinence au sens de non-consommation des sources de rende­ment, car dans notre hypothèse il n’y a pas d’autres sources de rendement que le travail et la terre. Mais finalement le facteur abstinence ne pourrait-il pas intervenir dans le circuit normal de l’économie, parce que condition nécessaire de ce mouve­ment, il peut être rémunéré à l’aide du rendement régulier de la production ? Notre examen montrera qu’il est seulement une condition tout à fait secondaire; pour user d’un langage concret, l’introduction de nouvelles méthodes de production ne demande pas une accumulation antérieure de biens. En outre, suivant la démonstration de Böhm-Bawerk, cette estimation indépendante d’un élément abstinence reviendrait en ce cas à compter deux fois le même chapitre [[34]]. Quoi qu’il en soit du facteur attente obligatoire, il n’est certainement pas un élément du processus économique, que nous avons à considérer ici.

 

Par essence le circuit de l’économie, parce qu’il reste identique à lui-même, exige qu’il n’y ait pas un vide béant entre dépense et satisfaction des besoins. Tous deux, selon la juste expression du professeur Clark, sont automatiquement « synchroni­ques » [[35]]. C’est la théorie qui, en voulant expliquer à ce propos l’intérêt, a déformé les choses en elles-mêmes claires, simplement masquées par, le fait de l’intérêt. Nos développements apparaîtront sous leur jour exact, quand nous schématiserons le pro­ces­sus économique, tel que nous le représentons. Auparavant il nous faut faire encore quelques autres remarques.

 

La solution du problème de l’imputation a éclairci la formation de toutes les valeurs individuelles de biens dans l’économie – Il y a seulement à ajouter que les valeurs individuelles ne sont pas juxtaposées sans lien entre elles, mais qu’elles se conditionnent réciproquement. Cette règle n’a d’exception que lorsqu’un bien irrem­plaçable par d’autres a pour seul moyen de production des moyens de production également irremplaçables et en outre inutilisables ailleurs. On peut se représenter pareils cas : ils peuvent se produire, par exemple, pour des biens de consommation offerts immédiatement par la nature, mais c’est là une exception qui tend à disparaître. Toutes les autres quantités de biens et leurs valeurs sont entre elles dans une étroite relation. Quantité de biens et valeurs sont donnés par les relations de complémenta­rité, de possibilité d’emplois différents, de substitution et enfin de connexité. Deux biens ayant en commun un seul moyen de production et point d’autre, leurs valeurs sont cependant en liaison, car la répartition de ce seul moyen de production établit la relation. C’est du concours de ce seul moyen de production que dépend la quantité des deux biens, donc leurs valeurs. Cette répartition est effectuée dans les deux emplois selon la règle de l’utilité limite du moyen de production. A peine est-il besoin de montrer qu’en effet la connexion ménagée par le travail, facteur productif, embrasse en somme tous les biens. La détermination de la quantité de chaque bien, donc de sa valeur, est pour chaque bien soumise à la pression de toutes les valeurs des autres biens et s’explique entièrement par le seul fait qu’on en a tenu compte. Ainsi toutes ces valeurs individuelles sont dans une interdépendance réciproque. Ce système de valeurs exprime toute l’économie de l’individu, ses conditions de vie, son horizon, sa méthode de production, ses besoins, toutes ses combinaisons économiques. L’agent économique individuel n’a jamais une conscience aussi vive de toutes les parties de ce système de valeurs, la plus grande part en est à chaque instant soustraite à sa con­science. Même quand il prend des décisions relatives à son activité économique, il ne s’en tient pas à l’ensemble de tous les faits exprimés dans ce système de valeurs, mais il a recours seulement à certains « leviers » tout prêts. Dans la vie économique quoti­dienne il agit en général par habitude et par expérience ; pour l’emploi de tel et tel bien il. se base chaque fois sur la valeur qui lui en est donnée par l’expérience. Mais la structure et le calcul de cette expérience lui sont donnés dans le système de valeurs dont nous avons parlé. Les valeurs qui y figurent sont réalisées bon an mal an par l’agent économique. Ce système de valeurs, avons-nous dit, montre une très remar­quable constance. Dans chaque période économique la tendance s’affirme de rentrer dans les voies déjà parcourues une fois complètement et de réaliser à nouveau les mêmes valeurs. Même là où cette constance est interrompue, il reste néanmoins une certaine continuité : car, même si les circonstances extérieures se modifient, il ne s’agit jamais de faire quelque chose d’entièrement nouveau, mais seulement d’adapter à de nouvelles circonstances ce que l’on a fait jusqu’à présent. Le système de valeurs une fois arrêté, et les combinaisons une fois données sont toujours le point de départ de chaque période économique nouvelle et bénéficient pour ainsi dire d’une présomp­tion. Il n’est pas superflu de signaler une fois encore l’origine véritable de cette constance ou continuité. Elle est indispensable à l’activité économique des agents économiques. Ils ne pourraient dans presque aucun cas fournir en pratique le travail intellectuel nécessaire pour recréer cette expérience. De fait la quantité et la valeur des biens des époques écoulées préparent les quantités et les valeurs des époques suivantes, mais cela ne suffit pas pour donner la raison de cette constance. La raison en est plutôt dans le fait que ces expériences ont fait leur preuve et que l’agent économique pense ne pouvoir rien faire de mieux que de les répéter. Ainsi notre analyse du système de valeurs est pour ainsi dire la géologie de cette montagne qu’est l’expérience; elle nous a montré aussi qu’en fait on explique ces facteurs et ces valeurs des biens en tenant compte des besoins et de l’horizon de l’individu, considérés eux-mêmes comme des conséquences des circonstances du monde extérieur. Cette con­duite expérimentale de l’individu n’est pas un accident, elle a un fondement rationnel. Il y a une espèce de conduite économique qui, dans des circonstances don­nées, établit aussi bien que possible l’équilibre entre les moyens présents et les besoins à satisfaire. Le système de valeurs décrit par nous correspond à un état d’équilibre économique; ses éléments individuels ne peuvent en être modifiés, les données restant les mêmes, sans que l’agent économique ne fasse l’expérience que les choses vont plus mal qu’au­pa­ravant. Dans la mesure donc où il s’agit dans l’économie de s’adapter aux circons­tances et de s’accorder simplement avec les nécessités objectives sans vouloir les modifier, il n’y a qu’une seule conduite déterminée [[36]], qui se recommande à l’individu, et les résultats de cette conduite resteront les mêmes tant que ces circonstances données resteront les mêmes.

 

Nous n’avons tout d’abord pensé dans notre examen qu’à une économie indivi­duelle ; il nous faut maintenant en étendre les résultats à l’économie nationale. En bien des points la chose est possible sans plus, comme on le voit facilement ; il n’y a relativement que peu de points qui aient besoin d’un exposé spécial, surtout en ce qui concerne une économie d’échange. Pour chaque unité économique s’offre ici la possibilité d’un échange. Il ne s’agit pas pour nous d’exposer ici une théorie détaillée de l’échange, il nous suffira d’en énoncer seulement la loi fondamentale. La réalisa­tion d’un échange implique que les deux coéchangistes estiment chacun pour soi le bien à acquérir davantage que le bien à donner. Cette condition étant donnée pour deux agents économiques, chacun d’eux désire un bien possédé par le second plus que l’un des siens, tandis qu’inversement l’autre agent économique préfère ce dernier bien au premier. On en vient alors à l’échange et l’on continue aussi longtemps que celui-ci s’étend à des quantités aussi grandes que le permettent les dispositions intéressées des deux agents économiques. Il n’est tout d’abord pas fixé de relation d’échange précise. Elle dépendra surtout de l’habileté, de la puissance économique et de la sécurité de la position des deux coéchangistes, mais on peut indiquer en toutes circonstances la condition à remplir pour que l’échange cesse : à savoir que les utilités limites des quan­tités de biens à donner mais restant aux agents économiques soient aux utilités limites des biens à acquérir pour chaque agent économique dans le rapport inverse des unités de biens à échanger entre elles. Si ce ne sont pas seulement deux agents économiques qui font un échange entre eux mais si, de part et d’autre, il y a un plus grand nombre de personnes désireuses de procéder à des échanges, on précisera sans ambiguïté le résultat de l’échange quant à la relation d’échange et à la quantité.

 

Mais ceci n’est qu’accessoire pour nous. Seule. nous importe ici la modification que le système de valeurs d’une économie jusque-là isolée subit par suite de ces possi­bilités d’échange. Cette possibilité modifie, il va de soi, de fond en comble tout le plan économique, des combinaisons toutes différentes seront recommandées, sur­tout en cas de trafic intense, tout le tableau de l’économie se modifiera. Il se produira une plus grande spécialisation dans la production ; on produira de plus en plus en vue de l’écoulement sur le marché et non plus en vue de la consommation personnelle. Tout cela a été examiné déjà souvent d’assez près. Un seul fait nous importe ici : ces nou­velles possibilités d’emploi des biens modifient leurs échelles de valeurs et surtout restent incorporées au système de valeurs. L’agent économique individuel qui n’a encore aucune expérience de cette nouvelle espèce d’emploi, essaiera différentes pos­si­­bilités d’échanges jusqu’à ce qu’en tâtonnant il parvienne à celle qui, de son point de vue, lui donne le meilleur résultat. Il organisera alors son économie d’après elle et s’efforcera de découvrir toujours les mêmes possibilités d’échange. Les biens produits par lui pour cet échange lui apparaîtront non pas sous l’angle de la valeur d’usage, qu’ils auraient pour sa propre consommation, mais sous l’angle de la valeur d’usage de ce qu’il peut obtenir en les échangeant [[37]]. Son échelle de valeurs pour ses produits et pour ses moyens de production sera donc faite des échelles de valeurs d’usage des biens à acquérir par voie d’échange. Ayant trouvé pour le mode d’emploi de ses forces productives la meilleure utilisation possible, l’agent économique estimera ces forces d’après ce mode d’emploi le meilleur. Il aura donc parmi les données expérimentales de son économie des actes très précis d’échange en vue de relations d’échange très précises. C’est en vue de ces actes d’échange, de ces relations d’échange et de la satis­faction des besoins qu’il obtient, qu’il organisera son système de valeurs. Nous approchons ainsi du point de départ de tout notre examen, à savoir du fait que chaque commerçant, chaque producteur agit toujours sur la base d’une certaine situation habi­tuelle et ne modifie sa conduite que contraint par les circonstances. Il va de soi, point n’est besoin d’examiner spécialement l’affirmation que, même dans cette nouvelle supposition, il y a un certain état d’équilibre.

 

Les actes innombrables d’échange que nous pouvons observer dans une économie d’échange au cours d’une période économique constituent en leur totalité le cadre dans lequel se déroule la vie économique. Les lois de l’échange nous montrent comment des circonstances données expliquent sans ambiguïté ce circuit. Elles nous apprennent d’une part l’immutabilité de ce circuit et la raison d’être de celle-ci quand les circons­tan­ces restent les mêmes, d’autre part les changements de ce circuit et leur cause en vue d’une adaptation spontanée aux circonstances modifiées. En ce sens chaque période se répète : sans cesse on produit des biens de consommation et des biens pro­ductifs que l’on écoule dans une économie d’échange, et sans cesse on consomme les biens de consommation et on emploie soi-même les biens productifs. A condition que les circonstances restent constantes, nous aurions toujours là les mêmes biens et on userait des mêmes méthodes de production.

 

Mais ce n’est pas ce seul facteur qui unit les périodes économiques les unes aux autres: ce facteur, la réalité nous montre qu’il forme une liaison avec les expériences déjà éprouvées et la théorie nous le montre comme une suite du choix réfléchi de la combinaison la meilleure à faire dans les circonstances données entre les moyens présents. A cela s’ajoute le fait que chaque période économique travaille aussi avec des biens qui proviennent d’une période antérieure. De même dans chaque période économique on produit des biens pour la période prochaine et l’on prépare le proces­sus économique de la période prochaine. Pour simplifier notre exposé nous résumons ce fait en supposant que, dans chaque période économique, on emploie en consomma­tion ou en production les seuls biens produits dans la période économique précédente et on produit les seuls biens qui seront employés – en consommation ou en production – dans la période suivante. Cet « emboîtement » des périodes économiques les unes dans les autres ne change rien à l’essence des choses, comme il est facile de s’en persuader. Ainsi chaque bien de consommation a besoin de deux périodes, ni plus ni moins, pour son achèvement. Les périodes économiques doivent avoir la même longueur pour tous les agents économiques.

 

Ceci arrêté, quels actes d’échange faut-il donc accomplir en chaque période éco­nomique ? Ne pouvons-nous pas les enfermer dans certaines catégories ? Avant tout mettons à part les actes d’échange entrepris uniquement pour échanger immédia­te­ment à nouveau, tels quels, les objets que l’on vient d’acquérir par échange. La théorie démontre qu’il doit y avoir un grand nombre de pareils actes d’échange dans cha­que économie d’échange, mais ces faits que nécessite la seule pratique des marchés, ne nous intéressent cependant pas ici [[38]]. Laissons-les de côté, c’est l’échange de presta­tions de travail et de terre contre des biens de consommation qui nous saute aux yeux, tel qu’il est pratiqué dans chaque économie d’échange. C’est cet échange qui alimente surtout le courant des biens de l’économie nationale, en relie la source à l’embou­chure. Ces économies, dont les agents fournissent les prestations de travail et de terre, reçoivent un afflux de biens et portent de nouveaux biens de consommation à desti­nation de l’économie nationale. C’est ce qu’il nous faut préciser dans le cadre de notre schéma. De quelles prestations de travail et de terre, et de quels biens de consomma­tion s’agit-il ici ? Sont-ce des biens de la même période économique? Naturellement non. Les prestations productives que vendent le travailleur et le propriétaire foncier ne fournissent leurs produits qu’à la fin de chaque période économique, or ils les ven­dent toujours contre des biens de consommation déjà présents. Ils vendent en outre leurs prestations productives contre des biens de consommation tandis qu’avec elles on fabrique aussi des biens de production. D’après nous l’enchaînement est plutôt le suivant : dans chaque période plus économique on échange contre des biens de con­som­mation achevés dans la période économique précédente les prestations « vivan­tes » de travail et de terre, qui ne sont pas encore incorporées dans des moyens de production, et qui doivent être employées précisément dans cette période écono­mique. Tout ce qui, dans cette affirmation, n’est pas simple observation des faits, sert seulement à simplifier notre exposé et n’entame pas le principe. Aux mains de qui se trouvent avant l’échange les prestations de travail et de terre ? La réponse est évi­dente. Mais qui sont les gens qui se trouvent en face des propriétaires et qui détien­nent avant l’échange les biens de consommation destinés à payer les premiers ? Ce sont simplement les gens qui dans cette période ont besoin de prestations de travail et de terre, donc ceux qui – y compris les intermédiaires – transforment en biens de consommation les moyens de production fabriqués dans la période précédente en y ajoutant d’autres prestations de travail et de terre, ou bien ceux qui veulent fabriquer de nouveaux moyens de production. Pour plus de simplicité supposons que les deux catégories se conduisent de même dans toutes les périodes économiques à considérer, qu’elles fabriquent donc toujours à nouveau ou des biens de consommation ou des biens productifs : cette hypothèse est conforme au principe de la division du travail dans une économie d’échange. Dès lors les agents économiques, producteurs de biens de consommation dans la période économique précédente, remettront dans la période présente une partie de ces biens aux travailleurs et aux propriétaires fonciers dont les prestations productives leur étaient nécessaires pour produire de nouveaux biens de consommation pour la période économique suivante. Les agents économiques, qui produisirent dans la période économique précédente des biens de production et veu­lent dans la période présente faire de même pour la période suivante, écouleront ces biens de production entre les mains des producteurs de consommation, et ce en échange des biens de consommation, dont ils ont besoin pour obtenir par échange de nouvelles prestations productives.

 

Travailleurs et propriétaires fonciers échangent donc toujours leurs prestations productives contre les seuls biens de consommation présents que ces prestations ser­vent immédiatement ou seulement indirectement à la production de biens de con­som­mation. Ainsi nous n’avons pas besoin de supposer qu’ils échangent leurs prestations de travail et de terre contre des biens futurs, ou contre des promesses ou des avances sur ces biens futurs de consommation. Il s’agit simplement d’un échange, non d’une affaire de crédit. Le facteur temps ne joue là aucun rôle. Tous les produits ne sont que des produits et rien autre. Pour l’agent économique individuel il est tout à fait indif­fé­rent de fabriquer des moyens de production ou des biens de consommation. Dans les deux cas le produit est payé immédiatement et à sa pleine valeur. L’agent économique individuel n’a pas à regarder au delà de la période économique en cours, quoiqu’il produise toujours pour la période prochaine. Il suit simplement la loi de la demande et le mécanisme du processus économique comporte que, ce faisant, il travaille aussi pour l’avenir. Il ne se soucie pas du sort ultérieur de ses produits, et n’aurait peut-être pas entamé du tout le processus de production, s’il lui fallait le mener à bout. Surtout les biens de consommation ne sont, eux aussi, que des produits et rien autre, des produits à qui il advient seulement d’être vendus aux consommateurs. Ils ne consti­tuent en aucune main un fonds pour l’entretien de travailleurs, etc., ils ne servent ni directement ni indirectement à d’autres fins productives. Aussi toute question relative à l’accumulation de telles réserves tombe-t-elle. Comment a été monté ce mécanisme qui, une fois établi, subsiste? C’est là une question à envisager en soi. Nous cherche­rons à y répondre. Mais son essence ne nous fournit aucune explication. C’est dans un lointain passé que sont ses sources. Savoir comment ce mécanisme s’est développé, c’est un tout autre problème que de savoir comment il fonctionne.

 

De cet examen, résulte une fois de plus que partout et même dans une économie d’échange les moyens de production déjà fabriqués n’ont d’autre rôle que celui d’éléments intermédiaires entre des étapes transitoires. Nous n’en trouvons nulle part une réserve qui ait des fonctions spéciales. Sur le produit national il n’est opéré en dernière analyse aucun prélèvement, Aucun revenu en fin de compte ne leur échoit. Aucune demande indépendante ne part d’eux. Au contraire dans chaque période économique tous les biens de consommation présents donc, selon nous, tous les biens produits dans la période précédente vont échoir aux prestations de travail et de terre employées dans cette période, et tous les revenus seront absorbés au titre de salaires ou de rentes foncières [[39]]. Nous en arrivons donc à conclure que le mouvement d’échan­ge entre, d’une part, le travail et la terre, et, d’autre part, les biens de consommation est non seulement la principale, mais au fond la seule direction du courant de la vie économique. Tout le rendement de la production revient à ceux qui ont donné en contribution des prestations de travail et de facteurs naturels. Travail et terre se le partagent, et il y a exactement autant – pas plus -de biens de consommation présents qu’il est nécessaire pour satisfaire la demande effective du travail et de la terre. Ceci correspond à l’ultime couple de faits économiques – les besoins et les moyens de les satisfaire. C’est là un tableau fidèle de la réalité, dans la mesure où elle repose sur des facteurs jusqu’ici exposés. La théorie l’a déformée, en créant artificiellement une quantité de fictions et de faux problèmes : tel le problème du fonds et du propriétaire du fonds par qui seront payées les prestations de travail et de terre.

 

L’organisation de l’économie d’échange se présente donc à nous de la manière suivante : les économies individuelles nous apparaissent sous l’angle d’ateliers de production qui fonctionnent pour les besoins d’autrui, et c’est entre ces unités qu’est « réparti » en première ligne le rendement de la production totale d’un peuple. Dans les limites de cette organisation il n’y a d’autre fonction que de combiner les deux fac­teurs primitifs de production, cette fonction s’exécute dans chaque période économi­que mécaniquement, pour ainsi dire automatiquement, sans avoir besoin d’un facteur personnel, d’un facteur autre que la surveillance ou quelque chose d’analogue. Suppo­sons les prestations de terre en possession d’un particulier : dans chaque unité écono­mique à l’exception des monopoleurs, personne, sinon celui qui fournit un travail de nature quelconque ou met des prestations de terre à la disposition de la production, n’est fondé à réclamer une part du rendement. Dans l’économie nationale il n’y a pas dans ces circonstances d’autres classes de gens ; surtout il n’y a pas de classe dont la caractéristique serait de posséder des moyens de production produits ou des biens de consommation. Nous avons déjà vu qu’il était erroné de s’imaginer qu’il y a quelque part une réserve accumulée de tels biens. Cette idée est surtout suscitée par le fait que beaucoup de moyens de production déjà fabriqués survivent à une série de périodes économiques. Mais il n’y a pas là de facteur essentiel, et no-us ne changeons rien à l’essence des événements en limitant la possibilité d’emploi de tels moyens de pro­duction à une période économique. L’idée d’une réserve de biens de consommation n’a même pas cet appui ; au contraire le consommateur n’a en mains que la quantité de biens de consommation nécessaire à la consommation du moment présent. Au reste nous ne trouvons dans l’économie nationale sous différentes formes et à différents stades de la production que des biens de consommation qui s’approchent de leur maturité. Nous observons un flux continuel de biens et un processus économique con­ti­nuellement en marche, mais nous ne trouvons pas de réserves dont les éléments composants seraient constants ou qui seraient constamment renouvelés. Il est égale­ment indifférent à une unité économique de produire soit des biens de consom­mation soit des biens pro­duc­tifs. Dans les deux cas elle écoule ses produits de la même manière, et dans l’hypo­thèse d’une concurrence absolument libre, elle reçoit une ré­mu­nération qui correspond à la valeur de ses prestations de travail et de terre, et rien de plus. Si on voulait appeler «entrepreneur » le directeur ou le propriétaire d’une exploitation, ce serait un entrepreneur ne faisant ni bénéfice ni perte [[40]], sans fonction spéciale et sans revenu spécial. Si on voulait appeler « capitalistes » les possesseurs de moyens de production déjà produits, ce serait là seulement des producteurs que rien ne distinguerait des autres et qui, tout aussi peu que les autres, ne pourraient vendre leurs produits à un taux plus élevé que celui donné par le total des salaires augmenté du total des rentes.

 

De ce point de vue nous observons un courant de biens qui se renouvelle sans cesse [[41]]. C’est seulement à des instants isolés qu’il y a quelque chose qui ressemble à des réserves constituées par des biens ayant une destination individuelle ; on ne peut au reste parler de « réserves » qu’au sens abstrait suivant : des biens d’une certaine quan­tité qui se trouvent en certaines places de l’économie nationale après avoir traversé le mécanisme de la production et de l’échange. En ce sens les réserves res­sem­blent plus au lit d’un fleuve qu’à l’eau qui y coule. Ce fleuve est alimenté par les sources toujours abondantes de travail et de terre, et durant chaque période écono­mique il coule dans ces réservoirs, que nous appelons revenus, pour s’y transformer en satisfaction de besoins. Nous ne nous arrêterons pas à ce point et nous nous contenterons d’indiquer brièvement que nous nous rallions à une certaine idée du revenu, à celle de Fetter, nous éliminerons de ce concept tous les biens qui ne sont pas consommés méthodiquement et de fait. En un sens le circuit économique s’interrompt ici. En un autre cependant non, car la consommation engendre le désir de se répéter et ce désir engendre à son tour des actes économiques. On nous excusera si, dans cet ordre d’idées, une fois de plus nous n’avons toujours pas parlé de la quasi-rente. L’absence de toute considération sur l’épargne paraît, au premier regard, plus sérieuse. Mais ce point sera expliqué en son temps. Dans des économies nationales toujours égales à elles-mêmes l’épargne ne jouerait certes pas un grand rôle.

 

Poursuivons. La valeur d’échange de chaque quantité de biens pour un agent économique dépend de la valeur des biens qu’il peut se procurer avec elle, et qu’il songe de fait à se procurer. Tant qu’il ne s’est pas encore décidé, cette valeur d’échan­ge oscillera également selon les possibilités entrevues chaque fois ; elle se modifiera de même, si l’agent économique modifie le sens de sa demande. Mais, une fois trouvé pour chaque bien l’emploi où on l’échangera au mieux, la valeur d’échange se main­tient à une hauteur déterminée et à une seule, les circonstances restant constan­tes. Il va de soi que, prise en ce sens, la valeur d’échange d’une unité d’un même bien est différente pour divers agents économiques, à cause de la différence de leurs goûts et de leurs situations économiques globales, et aussi – indépendamment de ces points de vue – à cause de la différence des biens qu’échangent les divers agents économi­ques entre eux pour les acquérir [[42]]. Or, nous l’avons vu, le rapport des quantités de deux biens, rapport suivant lequel ces quantités sont échangées sur le marché, en d’autres termes, le prix de chaque bien, restent les mêmes pour tous les agents économiques, riches ou pauvres. Mais les prix de tous les biens sont en connexion entre eux : nous le verrons clairement en les ramenant tous à un dénominateur commun. C’est ce que nous faisons en remplaçant toutes les autres quantités de biens, que l’on pourrait avoir sur le marché pour une unité du bien considéré, par les quantités de l’un des biens que l’on peut recevoir pour chacune de ces autres quantités de biens. Il en résulte que ces quantités du bien choisi comme dénominateur sont égales entre elles. Sinon on pourrait tirer un meilleur parti de ce que l’on possède en bien considéré en acquérant par voie d’échange des biens peut-être non nécessaires, mais que l’on peut avoir pour une quantité moindre du bien dénominateur, puis en échangeant ces derniers contre d’autres biens nécessaires que l’on obtiendrait ainsi à meilleur compte. Le stimulant que serait ce gain – lequel se détruirait lui-même – amènerait toujours la disparition de l’un et de l’autre [[43]].

 

Introduisons dans notre examen une mesure des prix et un moyen d’échange et choisissons immédiatement l’or pour ce rôle de « bien-monnaie ». Pour notre dessein nous n’avons besoin que de peu d’éléments de la théorie de l’échange, laquelle est suffisamment connue; nous pouvons donc la traiter très brièvement. Il nous faut au contraire entrer un peu plus avant dans la théorie de la monnaie. Là encore nous nous limiterons aux points qui auront ultérieurement une importance pour nous, et nous ne les exposerons que dans la mesure nécessaire à la compréhension de la suite. Nous laisserons de côté les problèmes que nous ne rencontrons plus dans ce livre, comme le problème du bimétallisme ou le problème de la valeur internationale de la monnaie. Nous remplacerons sans scrupule des théories présentant des avantages dans des direc­tions que nous n’aurons pas occasion de suivre, par d’autres plus simples ou mieux connues, si elles nous rendent les mêmes services, quand bien même elles seraient par ailleurs plus imparfaites [[44]].

 

Chaque agent économique estime son avoir en monnaie selon les enseignements de l’expérience. Ces estimations individuelles aboutissent sur le marché à fixer un rapport d’échange déterminé entre l’unité monétaire et les quantités de tous les autres biens ; et ce de la même manière, en principe, que celle que nous avons indiquée pour d’autres biens. La concurrence des agents économiques et des possibilités d’emploi établit un prix de la monnaie déterminé en des circonstances données. Sans dévelop­per ici à nouveau cette idée, indiquons qu’il est facile de s’en persuader : il suffit, comme nous l’avons déjà fait pour un bien quelconque, d’exprimer au moyen d’un « mètre quelconque des prix» les rapports d’échange entre la monnaie et d’autres biens, bref de passer pour l’instant à un autre étalon.

 

Le prix de la monnaie, expression parfaitement définie par ces dernières lignes et dont nous nous servirons bien souvent par la suite, repose donc, comme tout autre prix, sur des estimations individuelles. Mais sur quoi reposent ces dernières ? La question s’impose : pour la monnaie, en effet, nous n’avons pas l’explication qui est vala­ble pour tout autre bien, à savoir la satisfaction de besoins procurée à chaque agent économique par sa consommation. Nous répondrons avec Wieser [[45]] : la valeur d’usage de la matière dont le bien est formé donne la base historique selon laquelle la monnaie acquiert un certain rapport d’échange avec d’autres biens, mais sa valeur pour chaque agent et son prix sur le marché peuvent s’écarter de cette base, et s’en écartent de fait. Il semble aller de soi que ni l’utilité limite individuelle ni le prix de l’or, comme monnaie, ne peuvent s’écarter de son utilité limite individuelle et de son prix sur le marché comme bien d’usage. Car, si cela arrive, on aura toujours tendance à supprimer cette différence en frappant de « l’or destiné à l’usage industriel », ou en fondant de l’or monnayé. C’est exact. Seulement cela ne prouve rien. Un bien peut atteindre les mêmes prix dans deux emplois différents : on ne peut en déduire qu’un des emplois détermine ce prix et que l’autre se contente de se régler sur lui. Il est clair que ce sont les deux emplois ensemble qui forment l’échelle des valeurs du bien et que son prix serait autre si l’un disparaissait. Le bien-monnaie est dans ce cas. Il sert à deux possibilités différentes d’emploi, et quoique les utilités limites et les prix doivent être aussi élevés dans les deux cas, si le bien peut passer librement de l’une à l’autre, ce n’est pas son emploi dans un seul usage qui explique jamais sa valeur. Nous le voyons avec une clarté spéciale en imaginant que toute la réserve de bien-monnaie soit monnayée, hypothèse acceptable évidemment. La monnaie aurait encore sa valeur et son prix, mais cette explication serait évidemment en défaut. De même la suspension de la frappe, d’une part, et la défense de fondre la monnaie, d’autre part, sont des exemples empruntés à l’expérience qui démontrent le caractère indépendant de la valeur de la monnaie.

 

Pour cette raison la pensée peut complètement séparer la valeur de la monnaie, comme monnaie, de la valeur matérielle du bien, dont la monnaie est faite. Sans doute la dernière est la source historique de la première. Mais, en principe, pour expliquer une valeur concrète de la monnaie, on peut faire abstraction de la valeur matérielle de la monnaie, de même qu’en observant le cours d’un grand fleuve on peut faire abstrac­tion de l’apport que sa masse reçoit encore de sa source. Nous pouvons imaginer que les agents économiques reçoivent en partage, proportionnellement à leur avoir en biens, plus précisément à leur expression, en prix, des unités d’un médium des échan­ges sans valeur d’emploi, et tous les biens devront être écoulés dans chaque période économique en échange de ces unités. Ce médium des échanges n’est alors estimé qu’en tant que tel. Sa valeur ne peut être par hypothèse qu’une valeur d’échange [[46]]. Cha­que agent économique ,estimera ce médium des échanges d’après la valeur qu’ont pour lui les biens qu’il peut se procurer pour ce médium : nous avons déjà soutenu cela pour tous les biens produits pour le marché. Chaque agent économique estimera son avoir en monnaie de manière différente, et même si chacun d’eux exprime en monnaie ses estimations de la valeur de ses autres biens, ces estimations auront d’in­di­vidu à individu un sens différent, même si elles sont numériquement identiques. Sur le marché chaque bien n’aura qu’un prix en monnaie et même le prix de la (ou en) monnaie sur le marché ne peut être qu’unique à tout instant. Tous les agents écono­mi­ques calculent avec ces prix et à ce point de vue se rencontrent sur un terrain com­mun. Mais ce n’est qu’une apparence, car les prix égaux pour tous expriment pour chacun quelque chose de différent ; pour chacun ils signifient diverses limites à l’acquisition de biens.

 

Comment se forme donc cette valeur personnelle d’échange qu’a la monnaie ? Nous rattacherons la théorie de la monnaie à ce que nous avons dit, un peu plus haut, du processus économique. D’après notre schéma il est visible que la valeur person­nelle d’échange dans les biens produits avec coût doit entièrement reculer. Ces biens constituent des étapes transitoires et, dans l’économie d’échange, on ne leur rattache aucune formation indépendante de valeur. Aucun revenu n’échoit à leurs possesseurs. Aussi n’y a-t-il là aucune occasion de formation de valeur personnelle et indépendante d’échange de la monnaie. Dans le processus économique les moyens de production déjà produits constituent, selon notre hypothèse, des étapes transitoires. Il en, sera de même dans le calcul en monnaie de l’homme d’affaires. Ces agents économiques n’es­ti­ment pas la monnaie d’après sa valeur directe, car ils ne se procurent avec elle aucun bien pour leur consommation personnelle ; ils ne font au contraire que la transmettre. Ce n’est donc pas là qu’il nous faut chercher la formation de la valeur directe d’échange de la monnaie ; la valeur d’échange qui se reflète dans ces transactions doit naître ailleurs. Il ne nous reste que le courant primaire de biens, que l’échange entre les prestations de travail et de terre, d’une part, et les biens de consommation d’autre part. C’est seulement d’après les valeurs des biens de consommation que l’on peut se procurer en échange de sa monnaie, que l’on estime sa réserve de monnaie. L’échange entre des revenus en monnaie et des revenus en nature est le point saillant ; il repré­sente l’endroit du processus économique où se forment la valeur d’échange de la monnaie, donc son prix. Ce résultat s’exprime simplement : la valeur d’échange de la monnaie dépend, pour chaque agent économique, de la valeur d’usage des biens de consommation qu’il peut se procurer en échange de son revenu. Le besoin global effectif de biens d’une économie dans une période économique donne l’échelle de valeurs pour les unités de revenus disponibles dans ce processus économique. Il y a donc également pour chaque agent économique une telle échelle de valeurs détermi­née sans aucune ambiguïté pour des circonstances données, et une certaine utilité limite de sa réserve de monnaie [[47]]. La grandeur absolue de cette réserve de monnaie dans l’économie nationale est sans importance. Une somme moindre rend en principe les mêmes services qu’une somme plus grande. Supposons constante la quantité présente de monnaie, il en résultera bon an mal an la même demande de monnaie, et la même valeur de monnaie sera réalisée pour chaque agent économique. La monnaie se répartira dans l’économie nationale de telle manière qu’il en résultera un prix unique de la monnaie. C’est le cas quand on écoule tous les biens de consommation, et que l’on paie toutes les prestations de travail et de terre. Le mouvement d’échange entre les prestations de travail et de terre, d’une part, et les biens de consommation, de l’autre, se dédouble : il y a un mouvement d’échange entre les prestations de travail et de terre et la monnaie et un mouvement d’échange entre la monnaie et les biens de consommation. Cependant les valeurs et les prix de la monnaie doivent être égaux [[48]], d’une part, aux valeurs et aux prix des biens de consommation, et, de l’autre, aux valeurs et aux prix des prestations de travail et de terre : on voit donc clairement que cette introduction d’éléments intermédiaires n’a pas changé les traits essentiels de notre tableau, que la monnaie remplit ici une fonction technique auxiliaire sans rien ajouter aux phénomènes. Pour user d’une expression courante, nous dirons que dans cette mesure la monnaie ne représente que le voile des choses économiques, et qu’on ne laisse rien échapper d’essentiel en en faisant abstraction.

 

La monnaie se présente au premier abord comme un bon permettant d’obtenir des quantités de biens quelconques [[49]] ou, si l’on veut, comme un « pouvoir général d’achat ». Chaque agent économique voit dans la monnaie un moyen de se procurer de façon générale des biens ; quand il vend ses prestations de travail et de terre, il ne les vend pas contre des biens déterminés, mais pour ainsi dire contre des biens en général. En y regardant de plus près, la chose prend un autre aspect. Chaque agent économique estime la monnaie d’après les biens qu’il peut se procurer de fait avec elle, et non d’après des biens quelconques. Quand il parle de la valeur de la monnaie, il a devant les yeux plus ou moins nettement la masse des biens dont il use d’habitude. Si des classes entières d’acheteurs modifiaient brusquement l’emploi de leurs revenus, il faudrait alors que le prix de la monnaie et sa valeur personnelle d’échange se modi­fient. Cela n’arrive pas d’habitude. En général les agents économiques s’en tienn­ent à une certaine ligne de dépenses qu’ils considèrent comme la meilleure et ne la modi­fient pas brusquement. Par là s’explique le fait que chacun dans la vie pratique peut faire ses calculs normalement avec une valeur et un prix constants de la monnaie, et qu’il n’a qu’à adapter l’une et l’autre aux circonstances qui ne se modifient que len­tement, Nous dirons donc de la monnaie ce que nous avions dit auparavant de tous les autres biens : à chaque fraction du pouvoir présent d’achat correspondent quelque part dans l’économie nationale une demande, et une offre de biens. La masse de monnaie, tout comme la masse des moyens de production et des biens de consom­mation, suit bon an mal an le même chemin. Aussi nous ne changeons rien d’essentiel aux faits en imaginant que chaque pièce de monnaie fait dans chaque période économique le même chemin.

 

Cette relation des revenus en nature et en monnaie détermine en même temps les modifications de la valeur de la monnaie [[50]]. Les revenus en monnaie peuvent augmen­ter dans l’économie nationale pour les raisons les plus différentes, par exemple par suite de l’accroissement de la quantité d’or en circulation ; dans ce cas chaque agent économique, conformément à son échelle de valeurs de la monnaie, estimera moins chacune de ses unités de monnaie. Chacun présentera alors une demande plus élevée et l’augmentation conséquente des prix des biens rétablira un nouvel équilibre écono­mique. La valeur et le prix de la monnaie auront décrû, mais tout le système des prix aura subi un décalage, car l’accroissement de monnaie ne se produit pas simultané­ment pour toutes les économies et, même s’il en était ainsi, les économies individuel­les disposeraient différemment de cet accroissement de monnaie.

 

jusqu’ici nous avons vu dans la monnaie un simple instrument de circulation. Nous avons observé la formation de la valeur de ces quantités de monnaie qui sont seu­les employées en fait chaque année pour mettre en mouvement la masse des mar­chan­dises. Pour des raisons connues il y a dans chaque économie nationale des quan­tités de monnaie qui ne circulent pas : la formation de leur valeur ne s’explique pas sans plus par ce que nous avons dit. Jusqu’à présent en effet nous n’avons pas consi­dé­ré un emploi de la monnaie qui rende nécessaire son accumulation au delà de la mesure qui permet aux agents économiques de régler leurs achats courants. Nous n’insisterons pas davantage ici sur ce point sur lequel il nous faudra d’ailleurs revenir plus tard et nous nous contenterons du fait, simplement expliqué, de la circulation et de la formation de la valeur de la quantité de monnaie qui correspond aux principaux mouvements décrits du trafic des échanges. En tout cas, dans la circulation normale du processus économique envisagé par nous, il ne serait pas nécessaire d’entretenir pour d’autres desseins des réserves considérables de monnaie.

 

Déjà il a été fait abstraction d’un autre facteur : le pouvoir d’achat qu’est la mon­naie est employé non seulement pour échanger des biens de consommation contre des prestations de travail et de terre, mais aussi pour transmettre la propriété foncière ; le pouvoir d’achat est en outre lui-même transmis. Nous pourrions facilement tenir compte de tous ces facteurs, mais ils signifient tout autre chose que ceux que nous pourrions exposer dans le cadre de notre présent développement. Indiquons seulement que ce processus économique en se répétant sans cesse, comme nous l’avons décrit, ne laisse plus grande place pour ces facteurs. Des transmissions du pouvoir d’achat comme tel ne sont pas nécessaires pour le développement de ce processus. Il se dé­rou­le au contraire spontanément et, par essence, il ne rend pas nécessaires des opéra­tions de crédit. Nous avons indiqué que travailleurs et propriétaires fonciers ne reçoivent aucune avance, mais qu’on leur achète comptant leurs moyens de produc­tion. L’intervention de la monnaie ne modifie rien, une prestation préliminaire en monnaie est tout aussi peu nécessaire qu’une prestation préliminaire de biens de con­som­mation ou de moyens de production. Il n’est nul besoin d’exclure le cas où cer­tains agents économiques se procurent chez d’autres un pouvoir d’achat par l’échan­ge d’une partie de leurs forces productives. C’est le cas quand on contracte une dette en vue de la consommation, mais ceci ne présente aucun intérêt spécial. Il en est de même – nous le verrons encore ailleurs – de la transmission des fonds de terre en général. Pour cette raison il est constant que, dans notre hypothèse, la monnaie n’a en partage nul autre rôle que de faciliter le mouvement des marchandises.

 

Pour la même raison nous n’avons pas parlé des moyens de paiement à crédit. Sans doute de tels moyens de paiement à crédit peuvent effectuer non seulement une partie, mais la totalité du processus d’échange de l’économie nationale. Il n’est pas sans intérêt de s’imaginer la chose comme si, au lieu de la monnaie métallique actuelle circulaient simplement des lettres de change libellées en cette monnaie. En avançant qu’il était primitivement nécessaire que la monnaie ait une valeur matérielle, nous ne voulons pas dire que le bien-monnaie en question doit nécessairement circu­ler en fait. Car, pour que la monnaie puisse être mise en rapport ferme avec les autres valeurs des biens, il est seulement nécessaire que soit rattachée à la monnaie l’idée de quelque chose ayant une certaine valeur, mais non que ce quelque chose circule effectivement. Le processus économique pourrait donc s’accomplir sans l’inter­ven­tion de la monnaie métallique. Tout fournisseur de prestations de travail et de terre recevrait une pareille lettre de change; avec elle il achèterait des biens de consomma­tion pour recevoir à nouveau dans la période suivante la même lettre – nous nous en tenons à notre idée de l’identité du chemin fait chaque année par la monnaie. L’intérêt que présente pour nous cette conception est le suivant: ces lettres de change ainsi imaginées, dans l’hypothèse de leur parfait fonctionnement et de leur acceptation générale, remplissent tout à fait le rôle de la monnaie et, ce faisant, elles sont estimées par les agents écono­miques individuels tout comme la monnaie métallique ; un certain prix se formera pour chaque unité de cette monnaie scripturale et ce prix sera identique à celui de l’unité de bien correspondant à ce libellé en monnaie. Ceci est vrai, même si on ne réalise pas cette monnaie, et si au contraire dans chaque cas individuel il y a en face d’elle une demande qui l’annule. Il y aura donc une demande de cette monnaie scrip­turale, et une offre lui correspondant exactement dans notre hypothèse. Le prix de l’unité de monnaie métallique reflète simplement les prix des biens de consom­mation, donc aussi des biens de production. Le prix des lettres fera donc de même ; en outre, ces lettres seront échangées pour leur entière valeur nomi­nale, elles seront toujours au pair, il n’y a pas lien de déduire un escompte de leur valeur nominale. Cet enchaîne­ment d’idées nous apprend d’une manière un peu plus pratique, qu’aucun intérêt n’existerait, dans notre hypothèse, dans l’économie natio­nale, et que la logique des choses économiques, telle que nous les avons décrites, n’explique pas le phénomène de l’intérêt.

 

Abstraction faite de cela, il n’y a pour nous aucune raison de nous occuper davantage ici des moyens de paiement à crédit. Si les moyens de paiement à crédit remplacent la monnaie métallique disponible quelque part, ils n’ont de ce fait aucun rôle indépendant. Si, bon an mal an, une certaine action d’échange s’accomplit par l’intermédiaire de tels moyens de paiement à crédit, les dits moyens de paiement à crédit remplissent tout à fait le rôle de la monnaie métallique et jusqu’à présent, il y a peu de raison pour qu’apparaissent dans la circulation économique nationale de nou­veaux moyens de paiement à crédit. Une émission de papier par l’État, par exemple, a des influences bien connues. Elles ne nous intéressent pas ici. Notre tableau de l’économie ne contient rien qui fasse allusion à l’apparition de nouveaux moyens de paiement à crédit. De plus, le moyen de paiement à crédit joue pour nous un assez grand rôle, que nous voudrions nettement distinguer de la fonction de la monnaie. Pour ces deux raisons supposons que notre circulation en monnaie n’est faite que de monnaie métallique [[51]], pour plus de simplicité, de monnaie or. Pour séparer ces deux facteurs, décidons que, par monnaie, nous n’entendrons en général que de la monnaie métallique. Ce concept et celui de ces moyens de paiement à crédit qui ne repré­sentent pas seulement une quantité de monnaie disponible, décidons de les réunir tous deux dans celui de moyens de paiement. Il n’y a là aucune affirmation de fond. Nous nous préoccuperons plus tard de savoir si les moyens de paiement à crédit sont ou non de la « monnaie ».

 

L’idée de pouvoir d’achat est pour nous de quelque importance: elle doit être précisée davantage. On parle du pouvoir d’achat de la monnaie, entendant par là ce que nous appelons le prix de la monnaie. En disant, par exemple, que le pouvoir d’achat a décrû, on entend par là que pour une unité de monnaie on peut obtenir des quantités de biens déterminés moindres qu’auparavant, donc le rapport d’échange entre ces biens et la monnaie s’est déplacé au désavantage de celle-ci. Mais ce n’est pas à ce que nous entendons par pouvoir d’achat. On parle ensuite du pouvoir d’achat de personnes ou de classes d’acheteurs. Ces expressions ou d’autres analogues expri­ment le fait que la valeur d’échange de la monnaie est une grandeur différente pour les divers agents économiques. Les mêmes paiements impliquent donc pour divers agents économiques des sacrifices différents ; dans chaque économie nationale il y a des groupes d’agents économiques qu’il faut distinguer d’une manière pratique suffisante, et au sein desquels la valeur de la monnaie est notablement uniforme. Mais ce fait, par ailleurs si important, ne nous intéresse pas ici. Par pouvoir d’achat nous ne com­prenons pas la capacité d’achat, mais plus concrètement ce avec quoi on peut acheter, ce avec quoi on ne peut rien faire d’autre. En cherchant à se procurer de la monnaie les agents économiques s’efforcent d’obtenir ce pouvoir d’achat ; ils ne désirent de la monnaie que dans la mesure où elle représente un pouvoir d’achat. Dans une écono­mie nationale, dont le circuit s’effectue comme nous l’avons décrit, le pouvoir d’achat n’est représenté que par la « monnaie » au sens que nous venons de préciser. Cepen­dant là aussi le concept de pouvoir d’achat ne se confond pas, quant à son contenu, avec celui de monnaie ou de moyen de paiement. Quand, à la suite, par exemple, de découvertes de mines d’or, la quantité de monnaie augmente, le pouvoir d’achat reste cependant constant si personne ne peut acheter plus que précédemment. A chaque instant le pouvoir d’achat est mesuré par les moyens de paiement, mais son essence ne réside pas vraiment dans les moyens de paiement. On pourrait plutôt l’assimiler au produit issu des moyens présents de paiement, ou même au prix ou à la valeur objective d’échange de la monnaie. Ce concept pour moi désigne une somme de moyens de paiement, ou mieux une somme une fois tenu compte de sa valeur dans des circonstances données. La grandeur absolue d’une somme même ne dit rien, les circonstances données entrent aussi dans cette expression du produit. En ce sens nous pouvons définir le pouvoir d’achat comme un pouvoir abstrait – c’est à-dire non exprimé en fonction de biens concrets – qui s’exerce sur des biens. Dire au spécialiste que nous entendons par pouvoir d’achat ce que la littérature anglaise appelle parfois « general purchasing power » [[52]], le fixera mieux que toutes les définitions. Le pouvoir d’achat est un phénomène de l’économie nationale, mais, dans son cadre, il est un concept qui appartient essentiellement à l’économie privée, et il ne faut pas l’étendre à toute l’économie Nous parlerons pour le pouvoir d’achat d’offre et de demande dans le même sens où nous l’avons fait pour la monnaie ; dans le même sens encore nous dirons que, dans le circuit normal de l’économie actuellement considéré par nous, le pouvoir d’achat doit être au pair, bref pour une unité de pouvoir d’achat on ne doit obtenir en échange ni plus ni moins qu’une unité : le prix du pouvoir d’achat en mon­naie doit être essentiellement égal à un. Naturellement dans nos hypothèses actuelles une telle transaction n’aurait aucun sens.

 

Ainsi au courant des biens concrets correspond un courant de monnaie de direc­tion opposée et dont les mouvements sont seulement le reflet du mouvement des biens, en supposant qu’aucun afflux d’or ni aucune autre modification unilatérale ne se manifestent. Ainsi se trouve achevée la description de ce circuit. Même pour une éco­no­mie d’échange considérée comme un tout, nous aurions obtenu la même continuité, et, dans les mêmes hypothèses, une constance identique à celle d’une économie fer­mée. Continuité et constance non seulement des événements, mais encore des valeurs. Sans doute ce serait déformer la réalité que de parler de valeurs sociales. Toutes va­leurs doivent exister dans une conscience, si le mot a un sens; par nature elles doivent donc être individuelles. Les valeurs auxquelles nous avons affaire ici, se rapportent non à l’économie nationale entière, mais seulement à l’économie privée. Comme dans toutes les estimations le fait social ici consiste en ce que les valeurs individuelles sont en rapport entre elles, et non pas juxtaposées, indépendantes les unes des autres. C’est la plénitude des relations économiques qui fait l’économie nationale, comme la plénitude des relations sociales fait la société. Quoique l’on ne puisse parler de valeurs sociales, il y a cependant un système social de valeurs, un système social de valeurs individuelles. Ces valeurs sont entre elles comme les valeurs dans l’économie indi­viduelle. Elles s’influencent réciproquement à travers la relation d’échange, si bien qu’elles influent sur toutes les valeurs des autres agents économiques et sont influencées par elles [[53]]. Ce système social de valeurs reflète toutes les conditions de vie d’un peuple, toutes les combinaisons y étant expri­mées. Les combinaisons de production sont vraiment des faits sociaux, car, quoique l’économie nationale comme telle ne les délimite pas, bien des choses apparaissent de ce point de vue comme étant systématiques et tout à fait en dehors de l’horizon des agents économiques. Le « précipité » du système social des valeurs forme le système des prix. Il constitue une unité au sens vrai du mot. Sans doute les prix n’expriment pas quelque chose d’analo­gue à une estimation sociale d’un bien, ils ne sont même pas l’expression immédiate d’une certaine valeur ; ils sont seulement les résultats d’évé­nements qui agissent sous la pression de beaucoup d’estimations individuelles.

 

Le système social des prix et des valeurs a pour centre une certaine circonstance, une certaine relation qui existe aux yeux des agents économiques individuels entre les quantités de tous les biens. Les états individuels d’équilibre composent l’équilibre social, comme les systèmes individuels de valeurs composent le système social de valeurs. Cet équilibre social est l’état idéal où les tendances essentielles de l’économie nationale trouvent leur expression la plus pure, la plus parfaite. Là se balancent des besoins mis en relation avec le monde physique et social qui les entoure ; ce sont cet état et ses modifications qui montrent le plus clairement qu’ils sont l’alpha et l’oméga du circuit décrit jusqu’ici. En partant de ces besoins, on peut tirer d’un lien causal simple et unique qui les entoure tous deux, son contenu essentiel et la structure de l’expérience économique, laquelle sert de base aux agents économiques.

 

 

Ajoutons que cette conception de l’économie est à peu près indépendante des différences qui existent entre les formes individuelles de culture et de vie. Les faits sur lesquels repose la formation de la valeur des biens de consommation et de pro­duc­tion, et ceux sur lesquels repose la production seraient identiques dans un État socia­liste et dans un État organisé en une économie d’échange. Allons plus loin : l’éco­no­mie sans échange de l’exploitant isolé ou d’une communauté de type commu­niste se distinguent essentiellement de la structure d’une économie d’échange; celle-ci ne peut en effet être embrassée que par la théorie des prix, qui n’a pas d’analogie dans la théorie de l’économie communiste. Mais dans la mesure où il s’agit d’une économie d’échange, peu importe pour les traits fondamentaux de la théorie, que cette économie d’échange consiste dans le troc le plus primitif entre chasseurs et pêcheurs, ou dans un organisme compliqué, tel que nous pouvons l’observer sous nos yeux. Les traits fondamentaux, les ressorts du mécanisme général sont les mêmes. Il n’y a même rien de changé selon que les règlements de compte en économie nationale se font avec de la monnaie ou non. Car, avons-nous vu, la circulation de la monnaie en pareille économie n’est qu’un expédient technique, qui ne change rien à l’essence de la chose. Quelle que soit la très grande différence de degrés qui existe entre l’économie moder­ne et l’économie primitive, le même mécanisme se rencontre pour l’essentiel de part et d’autre. Ne nous en étonnons pas davantage. Il est facile de reconnaître que le facteur économique est, dans son essence, le même chez tous les peuples et dans tous les temps; il se manifeste essentiellement de la même manière quoique les résultats con­crets de ces manifestations soient très différents suivant les cas.

 

CONCLUSION DU PREMIER CHAPITRE.

Si nous embrassons maintenant d’un coup d’œil le chemin parcouru, nous voyons que le circuit des périodes économiques ne contient jusqu’à présent rien qui fasse entrevoir la possibilité d’une évolution. Il est dominé par certaines nécessités et reste semblable à lui-même aussi longtemps que ces nécessités ne se modifient pas. La théorie décrit la manière dont les agents économiques réagissent sous l’effet de con­ditions données, et montre que cette manière est déterminée inéluctablement. Nous n’avons pas recherché et pour le moment nous ne savons pas comment ces conditions elles-mêmes viennent à se former. Dans toutes circonstances qu’elles se modifient ou non, elles sont pour nous jusqu’ici des données, selon lesquelles les agents écono­miques doivent s’organiser. Nous pouvons donc les supposer purement et simplement constantes : même si elles se modifient, leur mécanisme n’est pas altéré, les agents économiques se bornent à se conformer aux nouvelles données concrètes. Le tableau de l’économie reste bon an mal an ce qu’il est, dans la mesure où les facteurs envi­sagés jusqu’à présent en sont bien les forces motrices. Une activité économique tou­jours semblable à elle-même en vue de la plus grande satisfaction possible des besoins dans des circonstances données: tel est le tableau que nous avons brossé. Pour cette raison nous avons parlé d’une économie calme, passive, conditionnée par les circonstances, stationnaire, donc d’une économie statique. Mais l’expression « statique » n’est pas très heureuse, elle éveille l’idée, qui nous est étrangère, que l’on se réfère à la mécanique. Les autres expressions ont, elles aussi, leurs défauts, et des défauts tels que l’on ne peut aussi simplement mettre en garde contre eux. L’économie statique n’est pas en « repos », le circuit de la vie économique ne cesse de se dérouler; elle n’est pas vraiment « passive », elle ne l’est que dans un certain sens. Elle n’est pas con­di­tionnée absolument par les circonstances, les agents économiques pourraient agir autrement qu’ils ne le font ; enfin elle n’est pas « station­naire »; l’essence de l’économie ne se modifierait pas, si, par exemple, la population augmentait constam­ment. Restons-en donc à l’expression bien définie et usuelle de « statique » qui, après cette remarque, ne peut choquer personne [[54]]. Nous parlerons dans le même sens de valeurs, de prix, de systèmes de valeurs, de systèmes de prix statiques.

 

Nous avons eu pour points de départ des faits qui paraissent embrasser tout le domaine de l’activité économique. La base de la théorie est constituée par les besoins présents des agents économiques. Ces besoins sont la raison du désir d’acquérir des biens. Ne doivent-ils pas être aussi la mesure et la règle de l’activité économique ? Nous avons placé en face d’eux l’ambiance géographique et sociale, donc des données qui, réellement ou non, sont modifiables ou extra-économiques. Des connaissances techniques données viennent s’y ajouter qui sont, elles aussi, un facteur évidemment extra-économique. Enfin il y avait également parmi les données des réserves de biens hérités d’une période économique précédente. De celles-ci nous devrions pouvoir don­ner une explication économique. Mais chaque fois que les hommes ont une activi­té économique, nous les voyons en chaque période économique commencer avec diverses quantités de biens déjà présentes, dont la nature et la grandeur sont décisives pour leur conduite économique. Nous ne pouvons pas indiquer, en partant de ce que nous avons dit, de quelle manière ils accèdent à cette quantité de biens. Sans doute nous pouvons décomposer ces quantités de biens en terre et en travail, mais l’ « ac­cu­mu­lation » de ces prestations de travail et de terre reste un problème à résou­dre. Il n’est pas du tout certain que les agents économiques rassembleraient immédiate­ment cette réserve, s’ils ne l’avaient pas déjà. Au contraire nous ne pouvons pas sup­po­ser que cette réserve croîtrait systématiquement et continuement jusqu’à atteindre au ni­veau qu’elle a présentement. Ceci supposerait pour le moins que nous savons quelque chose de l’évolution économique, sans quoi cette hypothèse est sans fondement. Comme les agents économiques sont déjà en possession de biens, ce que nous avons dit ne nous fournit nul moyen de rien affirmer touchant l’évolution économique; il ne nous reste qu’à accepter comme une donnée une réserve initiale et toujours présente de biens : c’est ce que nous avons fait en parlant de l’ « emboîtement» des périodes économiques.

 

Cependant nous ne sommes pas partis seulement des faits réels. Nous avons décrit aussi des événements incontestablement réels. Par un coup d’œil jeté sur la réalité on vérifie mille fois non seulement nos points de départ, mais encore les résultats et chaque étape de notre développement. Est-ce que les besoins ne dominent pas partout la production par le fait de la demande et de son orientation suivant les circonstances? Ne faut-il pas qu’à chaque instant les tranches individuelles du plan économique général soient fournies à l’agent économique ? Ne voyons-nous pas partout à l’œuvre une logique organisée en vue de certains buts précis ?

 

Sans doute notre tableau paraît au premier abord un peu étonnant. Malgré l’acuité de sa pensée et la rigueur de sa théorie, il semble étranger à la réalité par sa constance rigide, son absence de contingences, ses hommes qui restent toujours semblables à eux-mêmes, et ses quantités de biens qui se renouvellent d’une manière toujours iden­tique. Évidemment il n’est qu’un schéma. Mais un schéma que l’analyse relie à la réalité, qui puise dans la réalité ce qui fait partie du processus économique, et aban­donne seulement ce qui n’est pas force motrice, n’est pas inhérent à l’essence des cho­ses. Nous pourrions ainsi attendre qu’il reconstitue tous les traits essentiels de la vie économique et que la conception qui aboutit à la question de l’activité de l’homme dans des circonstances données embrasse la totalité des événements purement écono­mi­ques, qu’une certaine manière d’agir, dans des circonstances données, contienne tout le principe de l’explication de la vie économique.

 

Dans la suite de nos idées il n’y a pas que le fait de l’évolution économique qui manque. Nous n’avons pas rencontré tous les types d’agents économiques, que la vie quotidienne nous révèle. Nous n’avons rencontré que les travailleurs et les proprié­taires fonciers. L’absence d’entrepreneur est surtout sensible. Pour ce qui est de lui, on pourrait se consoler en pensant que nous le concevons et l’expliquons précisément comme étant un travailleur, mais il n’en va pas de même du capitaliste. Lui aussi est absent, il n’existerait pas dans une économie conforme au tableau esquissé. Nous sentons encore l’absence d’autres éléments. Tout d’abord, l’absence des revenus carac­téristiques de ces deux types d’agents économiques, c’est-à-dire l’absence du profit et de l’intérêt. L’entrepreneur serait (nous ne l’assimilons pas à un directeur d’exploita­tion) un agent ne faisant ni bénéfice ni perte ; son revenu ne serait que le salaire de son travail, il couvrirait seulement ses frais ; tout au plus réaliserait-il seulement des gains accidentels. Quant à. l’intérêt du capital, nous n’avons aucune base d’explica­tion, ainsi que je me suis efforcé de le montrer. Dans tout notre tableau il n’y a pas un surplus de valeur d’où puisse découler l’intérêt, ni une fonction dont il pourrait sembler le paiement. La loi du coût règne ici strictement ; comme biens produits avec coût apparaissent seulement ici des prestations de travail et de terre. Enfin il ne peut y avoir de crises dans une économie nationale ainsi constituée. Car chaque action économique a lieu sur un fonds connu par expérience et surtout en vue de la produc­tion de chaque bien sous l’influence de la demande immédiatement présente, laquelle repose à son tour immédiatement sur des besoins et des moyens de production présents. On peut objecter que des causes externes, des «frottements », des accidents peuvent expliquer toutes ces choses ou la plupart d’entre elles : les chapitres suivants répondent dans leur ensemble à cette objection d’une manière que je crois suffisante. D’ailleurs nous reviendrons plus d’une fois encore sur cette question.

 

Je voudrais souligner une fois encore que la conception que nous appelons ici statique, ne m’appartient pas ni n’appartient en propre à mon exposé. Chaque théori­cien au contraire la reconnaît explicitement ou implicitement; chez chacun d’eux on peut séparer la description du circuit économique du problème des causes de ses modifications. Un coup d’œil cursif sur l’évolution de la théorie économique le mon­tre avec assez de netteté : J. Stuart Mill a rendu le plus grand service à la conception que nous nous efforçons d’exposer et de défendre ici en écrivant les phrases décisives suivantes [[55]] : « Les trois parties précédentes contiennent une vue aussi détaillée que le permet cet ouvrage, de ce… que l’on a appelé la statique de notre sujet. Nous avons embrassé le champ des faits économiques et examiné leurs liens réciproques de cause et d’effet… Nous avons ainsi obtenu une vue d’ensemble des phénomènes économi­ques considérés comme simultanés. Nous avons affirmé les principes de leur interdépendance; l’état de certains des éléments étant connu, nous devrions être capables d’en inférer… l’état actuel de la plupart des autres. Tout ceci cependant nous a seulement fourni les lois économiques d’un corps social stationnaire et immuable. Nous avons maintenant à considérer la condition économique de l’humanité comme capable de changements : nous ajoutons par là une théorie du mouvement à notre théorie de l’équilibre, la dynamique de l’économie politique à la statique. » Il est donc clair que je ne mets rien dans la théorie classique qui soit étranger à son -essence. De Mill je ne m’écarte qu’en ceci : je crois pouvoir démontrer que l’état statique ne contient pas tous les phénomènes fondamentaux de l’économie, bref que la vie d’une économie nationale stationnaire se distingue de celle d’une économie non stationnaire par son essence et ses principes fondamentaux.


[[1]]      SCHUMPETER, Das Wesen und der Hauptinhalt der theoretischen Nationalökonomie (L’essence et le conte-nu principal de l’économie nationale théorique). Leipzig, 1908.

[[2]]      Cf. VON WIESER, Der natürliche Wert (La valeur naturelle), 1897, qui, pour la première fois, expose ce point et en met l’importance en lumière.

[[3]]      Cf. A. MARSHALL (tant Ses Principles que sa conférence The old generation of economists and the new) chez qui cette manière de voir joue un certain rôle.

[[4]]      Repris une fois encore récemment dans un travail sur le problème de la valeur de la monnaie in : Schriften der Vereins für Sozialpolitik (Rapports du Congrès de 1909).

[[5]]      Cf. SCHUMPETER, L’essence et le contenu principal de l’économie nationale théorique, livre II.

[[6]]      Sur ce point cf. surtout A. SMlTH et A. MARSHALL. L’idée est presque aussi vieille que l’économie nationale et a, on le sait, un passé agité qui oblige à la manier avec prudence. Sur des idées voisines cf. FiSHER, Capital and Income (1906) et également A. WAGNER, Fondements, enfin PIGOU, Preferential and Protective Tarifs, où il est beaucoup question de l’idée du « national dividend ».

[[7]]      V. WIESER a exposé cette idée à propos du calcul du coût. Cf. sa Valeur naturelle.

[[8]]      Cf. L. WALRAS, Éléments d’économie politique pure, 4e édition, 1900.

[[9]]      Expression de WALRAS.

[[10]]    Je puis renvoyer ici à toute la bibliographie concernant la théorie de l’utilité limite. Cette indica­tion justifie la brève esquisse du texte.

[[11]]    Cf. déjà ses remarques préliminaires dans les Principles.

[[12]]    Cf. Essence et contenu principal de l’Économie nationale théorique, livre II.

[[13]]    Son livre paru en 1834 fut publié en 1905 par C. W. MIXTER, débaptisé et intitulé : Sociological theory of Capital. Ce nouveau titre correspond bien au dessein de l’ouvrage, tout comme les transformations entreprises par l’éditeur. Une traduction italienne de l’œuvre primitive existe dans la Biblioteca dell’Economista, t. IX. Sur RAE Cf. v. Böum-Bawerk, Histoire et critique des théories de l’intérêt du capital, 2e éd., p. 375 ; FISHER, Yale Rewiew, t. V; MIXTER, Quarterly journal of Economics, 1897 et 1902. Nous saluons là une oeuvre qui dépasse de beaucoup son époque et sort des voies habituelles de la théorie. Aussi resta-t-elle inaperçue et fallut-il la redé­couvrir de nos jours. Quelle profondeur et quelle originalité ! Et ce n’est cependant qu’un débris d’un monde d’idées de grande envergure! Ce monde est perdu pour nous et nous ne pouvons plus qu’en avoir de vagues notions. Des vues sur ce monde font le charme du livre. Des remarques accidentelles témoignent d’une grande pénétration. C’est un « pur » qui a parlé là. Les pané­gyriques de ses compatriotes actuels ne font certes que lui nuire par leur exagération tout comme la tentative manquée d’en tirer la théorie de v. BÖHM-BAWERK. Ce n’est pas ce que RAE peut nous donner aujourd’hui qui mérite une admiration endeuillée, mais la force que les débris conservés supposent, et ce qu’il aurait pu peut-être donner sous une étoile plus heureuse.

[[14]]    STOLZMANN lui-même ne pourrait rien reprocher à cette idée qui ne contient aucune affirma­tion. Pour son point de vue; cf. ses œuvres Die Soziale Kategorie (La catégorie sociale) (1896) ; Der Zweck in der Volkswirtschaft (Le but dans l’économie nationale) (1910).

[[15]]    Ces variations ont été exposées avec clarté et élégance chez CARVER, The Distribution of Wealth, 1904.

[[16]]    Cf. K. MENGER, Principes et v. BÖHM-BAWERK, Théorie du capital.

[[17]]    O. EFFERTZ l’a particulièrement souligné, Si on songe combien les classiques ont mis en évidence avec partialité le travail, quelle étroite union il y avait entre cela et beaucoup de leurs résultats, si on songe que seul à proprement parler v. BÖHM-BAWERK a, sur ce point, tiré avec méthode les dernières conséquences de la conception correcte, il faut reconnaître à O. Effertz un mérite remarquable pour avoir ainsi insisté sur cette idée.

[[18]]    On trouvera d’autres détails dans l’Essence et le contenu principal de l’Économie nationale théorique, liv. I et II. Naturellement cette règle n’est valable que pour un résultat donné, parlons donc de salaire réel horaire, de résultat net.

[[19]]    C’est à propos de ses travaux d’ « arithmétique politique » contenant en outre, on le sait, tant de déductions théoriques que Petty s’est posé ce problème.

[[20]]    Cf. K. MENGER, V. WIESER et V. BÖHM-BAWERK qui ont trait& les premiers ce problème avec la pleine conscience de son importance. Cf. aussi mon ouvrage Wesen et mes Remarques au sujet du Problème de l’imputation (Zeitschr. f. Volksw., Sozialpol., und Verw., 1909).

[[21]]    Des malentendus peuvent se produire au cas où le concept der limite serait insuffisamment compris. Sur ce point : cf. l’article d’EDGEWORTH sur la répartition dans le Quarterly Journal of Economics (1904) et surtout sa réponse aux objections de Hobson à Clark.

[[22]]    En nous détournant de la loi physique de la décroissance, nous nous écartons d’une manière déci­sive du système des classiques. Cf. mon article, Le Principe de la rente dans la théorie de la ré­par­tition [Das Rentenprincip in der Verteilungslehre] (Schmollers Jahrbuch, 1906 et 1907), et en outre dans le H. W. B, der Staatsw. l’article de F. X. WEISZ, Rendement décroissant (Abnehmender Ertrag).

[[23]]    Cf. Wesen, liv. II.

[[24]]    Les prestations personnelles de travail sont, pour ainsi dire, des dépenses virtuelles, comme le dit justement Seager ; cf. son introduction, p. 55. Chaque homme d’affaires, comptant correctement, compte parmi ses dépenses le revenu de sa propre terre.

[[25]]    Cf. chap. IV et surtout chap. V.

[[26]]    Ce que fit par exemple LOTZ, quoique par la suite il eut la faiblesse de s’écarter de cette notion, Manuel de la théorie de l’économie politique (1821). on en trouve des échos très nets chez Smith.

[[27]]    Cf. BÖHM-BAWERK qui présente cette idée dans sa Positive Theorie des Kapitalzinses (Théorie positive de l’Intérêt du capital, 4e éd., pp. 219 et 316).

[[28]]    Cf. Emery cité dans mon article Die neue Wirtschaftstheorie in den Vereinigten Staten [La nouvelle théorie économique aux États-Unis] (Schmollers Jahrbuch, 1910) et FISHER, Capital and Income (1906).

[[29]]    Pour le facteur « temps » dans la vie économique, c’est Böhm-Bawerk qui est l’autorité la plus importante; puis en deuxième ligne W. St. Jevons et John Rae. Pour une étude détaillée surtout de la Time Preference, c’est spécialement Fisher, The rate of interest, qui doit être pris en consi­dération. Cf. également l’article de Marshall qui traite du facteur temps.

[[30]]    Disons du reste aussitôt que ce fait même n’est ni si clair ni si simple et qu’au contraire ses bases ont besoin d’être analysées comme nous le ferons brièvement par la suite.

[[31]]    Je crains presque que le prof. Fisher n’ait porté un coup mortel au facteur qui est l’écoulement du temps par la nouvelle formule qu’il en a donnée (Scientia, 1911) : il l’aperçoit dans l’impatience des agents économiques. Cette formule recèle l’argument contraire, car l’impatience n’est pas un élément du processus de production.

[[32]]    Après la récolte les céréales sont certes meilleur marché que plus tard. Ce fait s’explique cepen­dant par les frais de conservation, par l’existence de fait de l’intérêt, et par d’autres circonstances qui ne changent rien à notre principe.

[[33]]    Les auteurs principaux sont SENIOR et dans l’autre camp v. BÖHM-BAWERK clans son Histoire critique des théories de l’intérêt du capital. Parmi les tout récents spécialement l’Américain Mc Vane. Cf. aussi l’art. « abstinence 1) dans le dictionnaire de Palgrave et sa bibliographie. Pour l’insou­ciance avec laquelle on en use souvent avec ce facteur, CASSEL est typique; Nature and Necessity of the rate of interest. Notre position est proche de celle de WIESER (Valeur naturelle) et de JOHN CLARK, Distribution of Wealth). Cf. aussi Essence, liv. III.

[[34]]    FISHER, Rate et Interest, pp. 43-51. Mais le développement de cette môme matière est vicié par l’introduction de l’escompte, qu’avec une grande insouciance l’auteur considère comme allant simplement de soi.

[[35]]    Clark attribue sans doute au capital le mérite de réaliser cette « synchronisation ». Nous ne le sui­vons pas ici, comme on le verra. J’y insiste : c’est d’eux-mêmes que se synchronisent dépense et résultat, sous la pression de gains et de pertes, qui accélèrent ou retardent ce mouvement.

[[36]]    Ceci n’est certes valable que pour les cas de libre concurrence et de monopole unilatéral au sens technique des deux mots. Mais cela suffit pour nos desseins.

[[37]]    Il les estimera aussi d’après leur «valeur subjective d’échange», comme on peut dire aussi ou dans une économie financière d’après leur « valeur de rendement ». Cette manière d’envisager les choses peut facilement faire croire à un cercle vicieux. En réalité il y en aurait un à vouloir expliquer la formation des prix de la prestation de travail, par exemple, sur l’estimation que fait le travailleur de son travail. Mais cela, ni nous, ni les autres théoriciens de l’utilité limite ne le faisons.

[[38]]    Cf. L’essence et le contenu principal de l’économie nationale théorique, livre II.

[[39]]    Cette phrase contient le théorème fondamental de la doctrine de la répartition.

[[40]]    Construction de Walras. Mais il y a bien dans son système d’équilibre un revenu qui se nomme intérêt.

[[41]]    C’est un des mérites du livre trop peu apprécié de S. NEWCOMB, Principles of Political Economy (1888) d’avoir nettement distingué « funds » et « flows » de biens, et d’avoir tiré les conséquences de cette distinction. Dans la littérature contemporaine, c’est Fisher qui souligne surtout ce point. Le circuit de la monnaie n’est nulle part décrit plus clairement que chez Newcomb (p. 316 et s.).

[[42]]    Je m’explique: par suite de la diversité de ses goûts et, de sa situation économique chaque agent éco­no­mique estime de façon différente des biens identiques par eux-mêmes que d’autres agents économiques acquièrent également par échange. En outre les agents économiques acquièrent par échange des biens différents.

[[43]]    Cf. L’essence et le contenu principal de l’Économie Nationale théorique, liv, II.

[[44]]    Le lecteur trouvera les linéaments de mes idées sur la monnaie et la valeur de la monnaie dans Das Soziale Produkt und die Rechenpfennige [Le produit social et les jetons] (Archiv für Sozialwissenschaft, t. 44, 1918). Nous employons là une idée de la monnaie d’une autre ampleur qu’ici.

[[45]]    Schriften des Vereins für Sozialpolitik (Rapports au Congrès de 1909). Sur ce point: cf. v. MISE, Theorie des Geldes und der Umlaufs mittel [La théorie de la monnaie et des médiums des échanges] (2e éd.) et antérieurement Weisz, Die moderne Tendenz in der Lehre von Geldwert [La tendance moderne dans la doctrine de la valeur de la monnaie] (Zeitschrift für Volkswirtschaft, Sozialpolitik und Verwaltung, 1910).

[[46]]    La monnaie est estimée d’après sa fonction d’échange. Celle-ci a une analogie évidente avec la fonction des moyens de production. La chose devient claire si, comme le font quelques Italiens, on conçoit la monnaie seulement comme un bien instrumental.

[[47]]    Pour une technique donnée du trafic et des habitudes données de paiement. Cf. sur ce point : MARSHALL, Money, Credit and Commerce ou KEYNES, Tract on monetary Reform, en outre SCHLESINGER, Theorie der Geld- und Kreditwirtschaft [Théorie de l’économie monétaire et de crédit], 1914.

[[48]]    Nous considérons ici pour simplifier, je le répète, une économie nationale isolée : l’introduction de relations internationales compliquerait l’exposé sans rien offrir d’essentiel. En même temps nous considérons une économie nationale où tous les agents économiques calculent parfaitement en monnaie et sont en rapport entre eux.

[[49]]    Cette conception se trouve déjà chez Berkeley. Elle ne s’est jamais perdue et John Stuart Mill l’a reproduite récemment. Dans la littérature allemande de nos jours elle est surtout représentée par Bendixen. Elle ne contredit ni la théorie quantitative ni la théorie du coût de production ni la « théorie de la balance ».

[[50]]    Cf. WIESER, loc. cit.

[[51]]    Cette quantité de monnaie métallique correspond dans chacune de ces économies nationales non seulement à un certain niveau de prix, mais encore à une certaine vitesse de circulation monétaire. Si tous les revenus étaient entièrement payés chaque année, une plus grande somme de monnaie serait nécessaire, ou bien il faudrait que les prix fussent tous plus bas, comme si ce paiement était hebdomadaire. Nous supposons constante la vitesse de circulation car dans le cadre de ces idées nous approuvons certainement WIESER, loc. cit. p. 522. Il dit que des modifications de cette vitesse de circulation, pas plus que la quantité des moyens de paiement à crédit, ne sont des causes indépendantes des modifications du niveau des prix car, de notre point de vue, il vaut mieux dire «dans la mesure où ils sont induits du mouvement des marchandises ». Cf. aussi AUPETIT, Théorie de la monnaie ; DEL VECCHIO, Teoria della moneta ; Giornale degli Economisti, 1909.

[[52]]    Cf. sur ce point entre autres : DAVENPORT, Value and Distribution, 1908.

[[53]]    Il y a entre elles une interdépendance générale. Cf. pour plus de détails sur ce point : l‘Essence et le contenu principal de l’économie nationale théorique, livre II.

[[54]]    Je sais que le seul choix d’autres expressions faciliterait l’acceptation de ma conception. Mais il me répugne de faire des concessions à des adversaires qui se cramponnent a des mots.

[[55]]    Principles, liv. IV, ch. I. Cependant Mill n’a pas établi une théorie de l’évolution qui explique les causes et le phénomène de l’évolution, qui offre plus d’explication que quelques observations superficielles. Cf. notre chapitre II.

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