CHAPITRE V

La grève générale politique

I. — Emploi des syndicats par les politiciens. — Pression sur les parlements. — Grèves générales de Belgique et de Russie.

II. — Différences des deux courants d’idées correspondant aux deux conceptions de la grève générale : lutte de classe ; Etat ; élite pensante.

III. — Jalousie entretenue par les politiciens. — La guerre comme source d’héroïsme et comme pillage. — Dictature du prolétariat et ses antécédents historiques.

IV. — La force et la violence. — Idées de Marx sur la force. — Nécessité d’une théorie nouvelle pour la violence prolétarienne.

I

Les politiciens sont des gens avisés, dont les appétits voraces aiguisent singulièrement la perspicacité, et chez lesquels la chasse aux bonnes places développe des ruses d’apaches. Ils ont horreur des organisations purement prolétariennes, et les discréditent autant qu’ils le peuvent ; ils en nient souvent même l’efficacité, dans l’espoir de détourner les ouvriers de groupements qui seraient sans avenir selon eux. Mais quand ils s’aperçoivent que leurs haines sont impuissantes, que les objurgations n’empêchent pas le fonctionnement des organismes détestés et que ceux-ci sont devenus forts, alors ils cherchent à faire tourner à leur profit les puissances qui se sont manifestées dans le prolétariat.

Les coopératives ont été longtemps dénoncées comme n’ayant aucune utilité pour les ouvriers ; depuis qu’elles prospèrent, plus d’un politicien fait les yeux doux à leur caisse et voudrait obtenir que le Parti vécût sur les revenus de la boulangerie et de l’épicerie, comme les consistoires israélites, dans beaucoup de pays, vivent sur les redevances de la boucherie juive[1].

En Algérie, les scandales de l’administration des consistoires, qui étaient devenus des officines de corruption électorale, ont obligé le gouvernement à les réformer ; mais la loi récente sur la séparation des Eglises et de l’Etat va probablement permettre le retour des anciens usages.

Les syndicats peuvent être fort utilement employés à faire de la propagande électorale ; il faut, pour les utiliser avec fruit, une certaine adresse, mais les politiciens ne manquent pas de légèreté de main. Guérard, le secrétaire du syndicat des chemins de fer, fut autrefois un des révolutionnaires les plus fougueux de France ; mais il a fini par comprendre qu’il était plus facile de faire de la politique que de préparer la grève générale[1] ; il est aujourd’hui l’un des hommes de confiance de la Direction du Travail et, en 1902, il se donna beaucoup de mal pour assurer l’élection de Millerand. Dans la circonscription où se présentait le ministre socialiste, se trouve une très grande gare, et sans l’appui de Guérard, Millerand serait probablement resté sur le carreau. Dans le Socialiste du 14 septembre 1902, un guesdiste dénonçait cette conduite qui lui semblait doublement scandaleuse : parce que le congrès des travailleurs des chemins de fer avait décidé que le syndicat ne ferait pas de politique et parce qu’un ancien député guesdiste se portait contre Millerand. L’auteur de l’article redoutait que « les groupes corporatifs ne fassent fausse route et n’en arrivent, sous prétexte d’utiliser la politique, à devenir les instruments d’une politique ». Il voyait parfaitement juste ; dans les marchés conclus entre les représentants des syndicats et les politiciens, le plus clair profit sera toujours pour ceux-ci.

Une tentative de grève des chemins de fer fut faite en 1898 ; Joseph Reinach en parle ainsi : « Un individu très louche, Guérard, qui avait fondé une association des ouvriers et employés des chemins de fer, et recueilli plus de 20.000 adhésions, intervint [dans le conflit des terrassiers de Paris] avec l’annonce d’une grève générale de son syndicat… Brisson ordonna des perquisitions, fit occuper militairement les gares, détacha des cordons de sentinelles le long des voies ; personne ne bougea. » (Histoire de l’affaire Dreyfus, tome IV, pp. 310-311). — Aujourd’hui, le syndicat Guérard est tellement bon que le gouvernement lui a accordé la faveur d’émettre une grande loterie. Le 14 mai 1907, Clemenceau le citait à la Chambre comme une réunion de « gens raisonnables et sages » opposés aux agissements de la Confédération du Travail.

Plus d’une fois, les politiciens sont intervenus dans des grèves, dans le désir de ruiner le prestige de leurs adversaires et de capter la confiance des travailleurs. Les grèves du bassin de Longwy, en 1905, eurent pour point de départ des efforts tentés par une fédération rèpublicaine qui voulait organiser des syndicats qui fussent capables de servir sa politique contre celle des patrons[1] ; les affaires ne tournèrent pas au gré des promoteurs du mouvement, qui n’étaient pas assez familiers avec ce genre d’opérations Quelques politiciens socialistes sont, au contraire, d’une habileté consommée pour combiner les instincts de révolte en une force électorale. L’idée devait donc venir à quelques personnes d’utiliser dans un but politique de grands mouvements des masses populaires.

Mouvement socialiste, 1er-15 décembre 1905, p. 130.

L’histoire de l’Angleterre a montré, plus d’une fois, un gouvernement reculant, lorsque de très nombreuses manifestations se produisaient contre ses projets, alors même qu’il aurait été assez fort pour repousser, par la force, tout attentat dirigé contre les institutions. Il semble que ce soit un principe admis du régime parlementaire, que la majorité ne saurait s’obstiner à suivre des plans qui soulèvent contre eux des manifestations atteignant un trop fort degré. C’est une des applications du système de compromis sur lequel est fondé ce régime ; aucune loi n’est valable quand elle est regardée par une minorité comme étant assez oppressive pour motiver une résistance violente. Les grandes démonstrations tumultueuses font voir que l’on n’est pas bien loin d’avoir atteint le moment où pourrait éclater la révolte armée ; devant de telles démonstrations les gouvernements respectueux des bonnes traditions cèdent[1].

Le parti clérical a cru qu’il pourrait employer cette tactique pour arrêter l’application de la loi sur les congrégations ; il a cru que des manifestations violentes feraient céder le ministère ; celui-ci a tenu bon et on peut dire qu’un des ressorts essentiels du régime parlementaire s’est trouvé ainsi faussé, puisque la dictature du parlement connaît moins d’obstacles qu’autrefois.

 

Entre la simple promenade menaçante et l’émeute, pourrait prendre place la grève générale politique, qui serait susceptible d’un très grand nombre de variétés : elle peut être de courte durée et pacifique, ayant pour but de montrer au gouvernement qu’il fait fausse route et qu’il y a des forces capables de lui résister ; elle peut être aussi le premier acte d’une série d’émeutes sanglantes.

Depuis quelques années, les socialistes parlementaires ont moins confiance dans une rapide conquête des pouvoirs publics et ils reconnaissent que leur autorité dans les Chambres n’est pas destinée à s’accroître indéfiniment. Lorsqu’il n’y a pas de circonstances exceptionnelles qui peuvent forcer un gouvernement à acheter leur appui par de grandes concessions, leur puissance parlementaire est assez réduite. Il serait donc fort utile pour eux de pouvoir exercer sur les majorités récalcitrantes une pression du dehors, qui aurait l’air de menacer les conservateurs d’un soulèvement redoutable.

S’il existait des fédérations ouvrières riches, bien centralisées et capables d’imposer à leurs membres une sévère discipline, les députés socialistes ne seraient pas très embarrassés pour imposer parfois leur direction à leurs collègues. Il leur suffirait de profiter d’une occasion favorable à un mouvement de révolte, pour arrêter une branche d’industrie pendant quelques jours. On a, plus d’une fois, proposé de mettre ainsi le gouvernement au pied du mur par un arrêt dans l’exploitation des mines[1] ou dans la marche des chemins de fer. Pour qu’une pareille tactique pût produire tous ses effets, il faudrait que la grève pût éclater à l’improviste sur le mot d’ordre lancé par le Parti et qu’elle s’arrêtât au moment où celui-ci aurait signé un pacte avec le gouvernement. C’est pourquoi les politiciens sont si partisans d’une centralisation des syndicats et parlent si souvent de discipline[2]. On comprend assez bien qu’il s’agit d’une discipline subordonnant le prolétariat à leur commandement. Des associations très décentralisées et groupées en Bourses du Travail leur offriraient moins de garanties ; aussi regardent-ils volontiers comme des anarchistes tous les gens qui ne sont point partisans d’une solide concentration du prolétariat autour des chefs du Parti.

En 1890, le congrès national du parti guesdiste vota, à Lille, une résolution par laquelle il déclarait que la grève générale des mineurs était actuellement possible et que la seule grève générale des mineurs permettrait d’obtenir tous les résultats que l’on demande en vain à un arrêt de toutes les professions.

« S’il y a place dans le Parti pour l’initiative individuelle, les fantaisies arbitraires de l’individu doivent être écartées. Le règlement est le salut du Parti ; il faut nous y attacher fortement. C’est la constitution que nous nous sommes librement donnée, qui nous lie les uns aux autres et qui nous permet tous ensemble de vaincre ou de mourir. » Ainsi parlait un docteur socialiste au Conseil national. (Socialiste, octobre 1905.) Si un jésuite s’exprimait ainsi, on dénoncerait le fanatisme monacal.

 

La grève générale politique offre cet immense avantage qu’elle ne met pas en grand péril les vies précieuses des politiciens ; elle constitue une amélioration de l’insurrection morale dont usa la Montagne, au mois de mai 1793, pour forcer la Convention à expulser de son sein les Girondins ; Jaurès, qui a peur d’effrayer sa clientèle de financiers (comme les Montagnards avaient peur d’effrayer les départements), admire fort un mouvement qui ne serait pas compromis par des violences qui auraient affligé l’humanité[1] ; aussi n’est-il pas un ennemi irréconciliable de la grève générale politique.

Jaurès, Convention, p. 1384.

 

Des événements récents ont donné une force très grande à l’idée de la grève générale politique. Les Belges obtinrent la réforme de la constitution par une démonstration que l’on a décorée, peut-être un peu ambitieusement, du nom de grève générale. Il paraît que les choses n’avaient pas eu l’allure tragique qu’on leur a quelquefois prêtée : le ministère était bien aise de forcer la Chambre à adopter un projet de loi électorale que la majorité réprouvait ; beaucoup de patrons étaient fort opposés à cette majorité ultra-cléricale ; ce qui se produisit alors fut ainsi tout le contraire d’une grève générale prolétarienne, puisque les ouvriers servirent les fins de l’Etat et de capitalistes. Depuis ces temps déjà lointains, on a tenté une autre poussée sur le pouvoir central, en vue de l’établissement d’un mode de suffrage plus démocratique ; cette tentative échoua d’une manière complète ; cette fois, le ministère n’était plus implicitement d’accord avec les promoteurs pour faire adopter une nouvelle loi électorale. Beaucoup de Belges restèrent fort ébahis de leur insuccès et ne purent comprendre que le roi n’eût pas renvoyé ses ministres pour faire plaisir aux socialistes ; il avait autrefois imposé à des ministres cléricaux leur démission en présence de manifestations libérales ; décidément ce roi ne comprenait rien à ses devoirs et, comme on le dit alors, il n’était qu’un roi de carton.

L’expérience belge n’est pas sans intérêt, parce qu’elle nous conduit à bien comprendre l’extrême opposition qui existe entre la grève générale prolétarienne et celle des politiciens. La Belgique est un des pays où le mouvement syndical est le plus faible ; toute l’organisation du socialisme est fondée sur la boulangerie, l’épicerie et la mercerie, exploitées par des comités du Parti ; l’ouvrier, habitué de longue date à une discipline cléricale, est toujours un inférieur qui se croit obligé de suivre la direction des gens qui lui vendent les produits dont il a besoin, avec un léger rabais, et qui l’abreuvent de harangues, soit catholiques, soit socialistes. Non seulement nous trouvons l’épicerie érigée en sacerdoce, mais encore c’est de Belgique que nous vint la fameuse théorie des services publics, contre laquelle Guesde écrivit en 1883 une si violente brochure et que Deville appelait, à la même époque, une contrefaçon belge du collectivisme[1]. Tout le socialisme belge tend au développement de l’industrie d’Etat, à la constitution d’une classe de travailleurs-fonctionnaires, qui serait solidement disciplinée sous la main de fer de chefs que la démocratie accepterait[1]. Il est tout naturel que dans un tel pays la grève générale soit conçue sous la forme politique ; le soulèvement populaire doit avoir, dans de telles conditions, pour but de faire passer le pouvoir d’un groupe de politiciens à un autre groupe de politiciens, — le peuple restant toujours la bonne bête qui porte le bât[1].

Deville, Le Capital, p. 10.

Paul Leroy-Beaulieu a proposé récemment d’appeler « quatrième Etat » l’ensemble des employés du gouvernement et « cinquième Etat », ceux de l’industrie privée ; il dit que les premiers tendent à former des castes héréditaires. (Débats, 28 novembre 1905.) Plus on ira, plus on sera amené à distinguer ces deux groupes ; le premier fournit un grand appui aux politiciens socialistes, qui voudraient le plus complètement discipliner et lui subordonner les producteurs industriels.

Ceci n’empêche pas Vandervelde d’assimiler le monde futur à l’abbaye de Thélème, célébrée par Rabelais, où chacun faisait ce qu’il voulait, et de dire qu’il aspire à la « communauté anarchiste ». (Destrée et Vandervelde, Le socialisme en Belgique, p. 289.) Oh ! magie des grands mots !

Les troubles tout récents de Russie ont contribué à populariser l’idée de grève générale dans les milieux des professionnels de la politique. Beaucoup de personnes ont été surprises des résultats que les grands arrêts concertés du travail ont produits ; mais on ne sait pas très bien comment les choses se sont passées et quelles conséquences ont eues ces troubles. Des gens qui connaissent le pays estiment que Witte avait des relations avec beaucoup de révolutionnaires et qu’il a été fort heureux de terrifier le tsar pour pouvoir enfin éloigner ses ennemis et obtenir des institutions qui, à son jugement, devaient rendre difficile le retour de l’ancien régime. On doit être frappé de ce que, pendant assez longtemps, le gouvernement a été comme paralysé et que l’anarchie était à son comble dans l’administration, tandis que le jour où Witte a cru nécessaire à ses intérêts personnels d’agir avec vigueur, la répression a été rapide ; ce jour est arrivé (comme l’avaient prévu quelques personnes), lorsque les financiers eurent besoin de faire remonter le crédit de la Russie. Il ne semble pas vraisemblable que les soulèvements antérieurs eussent eu jamais la puissance irrésistible qu’on leur a attribuée ; le Petit Parisien, qui est l’un des journaux français qui avaient affermé l’entretien de la gloire de Witte, disait que la grande grève d’octobre 1905 se termina par suite de la misère des ouvriers ; d’après lui, on l’avait même prolongée d’un jour, dans l’espoir que les Polonais prendraient part au mouvement et obtiendraient des concessions comme en avaient obtenu les Finlandais ; puis il félicitait les Polonais d’avoir été assez sages pour ne pas bouger et ne pas donner un prétexte à une intervention allemande (Petit Parisien, 7 novembre 1905).

Il ne faut donc pas trop se laisser éblouir par certains récits, et Ch. Bonnier avait raison de faire des réserves dans le Socialiste du 18 novembre 1905 au sujet des événements de Russie ; il avait toujours été un irréductible adversaire de la grève générale et il notait qu’il n’y avait pas un seul point commun entre ce qui s’était produit en Russie et ce qu’imaginent « les purs syndicalistes en France. » Là-bas, la grève aurait été seulement, selon lui, le couronnement d’une œuvre très complexe, un moyen employé avec beaucoup d’autres, qui avait réussi en raison des circonstances exceptionnellement favorables au milieu desquelles elle s’était produite.

 

Voilà bien un caractère très propre à distinguer deux genres de mouvements que l’on désigne par le même nom. Nous avons étudié une grève générale prolétarienne qui est un tout indivisé ; maintenant nous avons à considérer une grève générale politique, qui combine des incidents de révolte économique avec beaucoup d’autres éléments qui dépendent de systèmes étrangers. Dans le premier cas, on ne doit considérer à part aucun détail ; dans le second, tout dépend de l’art avec lequel des détails hétérogènes sont combinés. Il faut maintenant considérer isolément les parties, en mesurer l’importance et savoir les harmoniser. Il semble qu’un pareil travail devrait être regardé comme purement utopique (ou même tout à fait absurde) par les gens qui sont habitués à opposer tant d’objections pratiques à la grève générale prolétarienne ; mais si le prolétariat abandonné à lui-même n’est bon à rien, les politiciens sont bons à tout. N’est-ce pas un dogme de la démocratie que rien n’est au-dessus du génie des démagogues ; et la grève générale politique n’est-elle pas un des moyens que peuvent employer les démagogues pour vaincre les résistances qui leur sont opposées ?

Je ne m’arrêterai pas à discuter les chances de réussite de cette tactique et je laisse aux boursicotiers qui lisent l’Humanité le soin de chercher les moyens d’empêcher la grève générale politique de tomber dans l’anarchie. Je vais m’occuper seulement de chercher à mettre en pleine lumière la grande différence qui existe entre les deux conceptions de grève générale.

II

Nous avons vu que la grève générale syndicaliste est une construction qui renferme tout le socialisme prolétarien ; on y trouve non seulement tous ses éléments réels, mais encore ils sont groupés de la même manière que dans les luttes sociales et leurs mouvements sont bien ceux qui correspondent à leur essence. Nous ne pourrions pas opposer à cette construction un autre ensemble d’images aussi parfait pour représenter le socialisme des politiciens ; cependant, en faisant de la grève générale politique le noyau des tactiques des socialistes à la fois révolutionnaires et parlementaires, il devient possible de se rendre un compte exact de ce qui sépare ceux-ci des syndicalistes.

 

A. — On reconnaît immédiatement que la grève générale politique ne suppose point qu’il y a une lutte de classe concentrée sur un champ de bataille où le prolétariat attaque la bourgeoisie ; la division de la société en deux armées antagonistes disparaît ; car ce genre de révolte peut se produire avec n’importe quelle structure sociale. Dans le passé, beaucoup de révolutions furent le résultat de coalitions entre groupes mécontents ; les écrivains socialistes ont souvent montré que les classes pauvres se firent massacrer, plus d’une fois, sans autre profit que d’assurer le pouvoir à des maîtres qui avaient su utiliser, à leur avantage et avec beaucoup d’astuce, un mécontentement passager du peuple contre les autorités anciennes.

Il semble bien que les libéraux russes eussent espéré voir se réaliser quelque chose d’analogue en 1905 ; ils étaient heureux de tant de soulèvements paysans et ouvriers ; on assure même qu’ils avaient été fort satisfaits d’apprendre les défaites de l’armée de Mandchourie[1] ; ils croyaient que le gouvernement effrayé finirait par avoir recours à leurs lumières ; comme parmi eux il y a quantité de sociologues, la petite science aurait remporté ainsi un fort beau succès ; mais il est probable que le peuple n’aurait eu qu’à se brosser le ventre.

Le correspondant des Débats racontait dans le numéro du 25 novembre 1906 que des députés de la Douma avaient félicité un journaliste japonais des victoires de ses compatriotes. (Cf. Débats, 25 décembre 1907.)

Je suppose que les capitalistes actionnaires de l’Humanité ne sont d’aussi ardents admirateurs de certaines grèves qu’en raison des mêmes raisonnements ; ils estiment que le prolétariat est bien commode pour déblayer le terrain et ils croient savoir, par l’expérience de l’histoire, qu’il sera toujours possible à un gouvernement socialiste de mettre à la raison les révoltés. Ne conserve-t-on pas d’ailleurs soigneusement les lois faites contre les anarchistes dans une heure d’affolement ? On les stigmatise de temps en temps du nom de lois scélérates ; mais elles peuvent servir à protéger les capitalistes-socialistes[1].

On peut se demander aussi dans quelle mesure les anciens ennemis de la justice militaire tiennent à la disparition des conseils de guerre. Pendant longtemps les nationalistes ont pu soutenir, avec une apparence de raison, qu’on les conservait pour ne pas être obligé de renvoyer Dreyfus devant une Cour d’assises au cas où la Cour de cassation ordonnerait un troisième jugement ; un conseil de guerre peut être plus facile à composer qu’un jury.

 

B. — 1o Il ne serait plus vrai de dire que toute l’organisation du prolétariat soit contenue dans le syndicalisme révolutionnaire. Puisque la grève générale syndicaliste ne serait plus toute la révolution, il faut des organismes à côté des syndicats ; de plus, comme la grève ne saurait être qu’un détail savamment combiné avec beaucoup d’autres incidents qu’il faut savoir déchaîner à l’heure propice, les syndicats devraient recevoir l’impulsion des comités politiques, ou tout au moins marcher en parfait accord avec ces comités qui représentent l’intelligence supérieure du mouvement socialiste. En Italie, Ferri a symbolisé cet accord d’une manière assez drôle en disant que le socialisme a besoin de deux jambes ; cette figure a été empruntée à Lessing qui ne se doutait guère qu’elle pût devenir un principe de sociologie. Dans la deuxième scène de Minna de Barnhelm, l’aubergiste dit à Just qu’on ne peut rester sur un verre d’eau-de-vie, de même qu’on ne va pas bien avec une jambe ; il ajoute encore que les bonnes choses sont tierces et qu’une corde à quatre tours n’en est que plus solide. J’ignore si la sociologie a tiré quelque parti de ces derniers aphorismes, qui valent bien celui dont Ferri abuse.

2o Si la grève générale syndicaliste évoque l’idée d’une ère de haut progrès économique, la grève générale politique évoque plutôt celle d’une dégénérescence. L’expérience montre que les classes en voie de décadence se laissent prendre plus facilement aux harangues fallacieuses des politiciens que les classes en voie de progrès, en sorte que la perspicacité politique des hommes semble être en rapport étroit avec les conditions qui règlent leur existence. Les classes prospères peuvent commettre souvent de très grosses imprudences, parce qu’elles ont trop confiance dans leur force, qu’elles regardent l’avenir avec trop de hardiesse et qu’elles sont dominées, pour un instant, par quelques délires de gloire. Les classes affaiblies se tournent régulièrement vers les gens qui leur promettent la protection de l’Etat, sans chercher à comprendre comment cette protection pourrait mettre d’accord leurs intérêts discordants ; elles entrent volontiers dans toute coalition qui a pour but de conquérir les faveurs gouvernementales ; elles accordent toute leur admiration aux charlatans qui parlent avec aplomb. Le socialisme a beaucoup de précautions à prendre pour ne pas tomber au rang d’un antisémitisme à grandes phrases[1] et les conseils d’Engels n’ont pas été toujours suivis sur ce point.

Engels, La question agraire et le socialisme, dans le Mouvement socialiste, 15 octobre 1900, p. 462. Cf. pp. 458-459 et p. 463.

La grève générale politique suppose que des groupes sociaux, très divers, aient une égale foi dans la force magique de l’Etat ; cette foi ne manque jamais chez les groupes en décadence et elle permet aux bavards de se donner pour des gens ayant une compétence universelle. Elle trouverait de très utiles auxiliaires dans la niaiserie des philanthropes ; et cette niaiserie est toujours un fruit de la dégénérescence des classes riches. Elle réussirait d’autant mieux qu’elle aurait devant elle des capitalistes lâches et découragés.

3o L’on ne saurait plus maintenant se désintéresser des plans relatifs à la société future ; ces plans que le marxisme tournait en ridicule et que la grève générale syndicaliste écartait, deviennent un élément essentiel du nouveau système. La grève générale politique ne saurait être proclamée que le jour où l’on aurait acquis la certitude qu’on a sous la main des cadres complets pour régler l’organisation future. C’est ce que Jaurès a voulu faire entendre dans ses articles de 1901, quand il a dit que la société moderne « reculera devant une entreprise aussi indéterminée et aussi creuse que la [grève syndicaliste] comme on recule devant le vide »[1].

Jaurès, Etudes socialistes, p. 107.

Il ne manque pas de jeunes avocassons sans avenir qui ont rempli de gros cahiers avec leurs projets détaillés d’organisation sociale. Si nous n’avons pas encore le bréviaire de la révolution que Lucien Herr avait annoncé en 1900, nous savons tout au moins qu’il y a déjà des règlements tout préparés pour assurer le service de la comptabilité dans la société collectiviste et Tarbouriech a même étudié des modèles de paperasses à recommander à la bureaucratie future[1]. Jaurès ne cesse de faire appel aux lumières qui sont obligées de rester sous le boisseau capitaliste, et il ne doute pas que la révolution dépend bien moins des conditions auxquelles pensait Marx, que des élucubrations de génies méconnus.

On trouve beaucoup de ces choses follement sérieuses dans la Cité future de Tarbouriech. — Des personnes qui se disent bien informées, assurent qu’Arthur Fontaine, Directeur du Travail, a dans son portefeuille des solutions étonnantes de la question sociale et qu’il les révèlera le jour où il sera à la retraite. Nos successeurs le béniront de leur avoir ainsi réservé des plaisirs que nous n’aurons pas connus.

 

C. — J’ai appelé l’attention sur ce qu’a d’effrayant la révolution conçue à la manière de Marx et des syndicalistes, et j’ai dit qu’il importe beaucoup de lui conserver son caractère de transformation absolue et irréformable, parce qu’il contribue puissamment à donner au socialisme sa haute valeur éducative. Cette gravité de l’œuvre poursuivie par le prolétariat ne saurait convenir à la clientèle jouisseuse de nos politiciens ; ceux-ci veulent rassurer la bourgeoisie et lui promettent de ne pas laisser le peuple s’abandonner à ses instincts anarchiques. Ils lui expliquent qu’on ne songe nullement à supprimer la grande machine de l’Etat, en sorte que les socialistes sages désirent deux choses : s’emparer de cette machine pour en perfectionner les rouages et les faire fonctionner au mieux des intérêts de leurs amis, — et rendre plus stable le gouvernement, ce qui sera fort avantageux pour tous les hommes d’affaires. Tocqueville avait observé que, depuis le commencement du XIXe siècle, les institutions administratives de la France ayant très peu changé, les révolutions n’ont plus produit de très grands bouleversements[1]. Les financiers socialistes n’ont pas lu Tocqueville, mais ils comprennent, d’instinct, que la conservation d’un Etat bien centralisé, bien autoritaire, bien démocratique, offre d’immenses ressources pour eux et les met à l’abri de la révolution prolétarienne. Les transformations que pourront réaliser leurs amis, les socialistes parlementaires, seront toujours assez limitées, et il sera toujours possible, grâce à l’Etat, de corriger les imprudences commises.

Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, p. 330.

La grève générale des syndicalistes éloigne du socialisme les financiers en quête d’aventures ; la grève politique leur sourit assez, parce qu’elle serait faite dans des circonstances propices au pouvoir des politiciens — et par suite aux opérations de leurs alliés de la finance[1].

Dans l’Avant-Garde du 29 octobre 1905, on lit un rapport de Lucien Rolland au Conseil national du parti socialiste unifié sur l’élection de Louis Dreyfus, spéculateur en grains et actionnaire de l’Humanité, à Florac. « J’eus l’immense douleur, dit Rolland, d’entendre un des rois de l’époque se réclamer de notre Internationale, de notre rouge drapeau, de nos principes, crier : Vive la République sociale ! » Les personnes qui ne connaîtront cette élection que par le rapport officiel publié dans le Socialiste du 28 octobre 1905, en auront une idée singulièrement fausse. Se défier des documents officiels socialistes. Je ne crois pas que, durant l’affaire Dreyfus, les amis de l’Etat-major aient jamais tant maquillé la vérité que le firent les socialistes officiels en cette occasion.

Marx suppose, tout comme les syndicalistes, que la révolution sera absolue et irréformable, parce qu’elle aura pour effet de remettre les forces productives aux mains d’hommes libres, c’est-à-dire d’hommes qui soient capables de se conduire dans l’atelier créé par le capitalisme, sans avoir besoin de maîtres. Cette conception ne saurait nullement convenir aux financiers et aux politiciens qu’ils soutiennent ; car les uns et les autres ne sont propres qu’à exercer la noble profession de maîtres. Aussi, dans toutes les études que l’on fait sur le socialisme sage, est-on amené à reconnaître que celui-ci suppose la société divisée en deux groupes : l’un forme une élite organisée en parti politique, qui se donne pour mission de penser à la place d’une masse non pensante, et qui se croit admirable parce qu’elle veut bien lui faire part de ses lumières supérieures[1] ; — l’autre est l’ensemble des producteurs. L’élite politicienne n’a pas d’autre profession que celle d’employer son intelligence et elle trouve très conforme aux principes de la Justice immanente (dont elle est propriétaire), que le prolétariat travaille à la nourrir et à lui faire une vie qui ne rappelle pas trop celle des ascètes.

Les Intellectuels ne sont pas, comme on le dit souvent, les hommes qui pensent : ce sont les gens qui font profession de penser et qui prélèvent un salaire aristocratique en raison de la noblesse de cette profession.

Cette division est si évidente qu’on ne songe généralement pas à la dissimuler : les officiels du socialisme parlent constamment du Parti comme d’un organisme possédant une vie propre. Au congrès socialiste international de 1900, on a mis en garde le Parti contre le danger que pouvait lui faire courir une politique capable de trop le séparer du prolétariat ; il faut qu’il inspire confiance aux masses, s’il veut les avoir derrière lui au jour du grand combat[1]. Le grand reproche que Marx adressait à ses adversaires de l’Alliance, était justement cette séparation des dirigeants et des dirigés qui avait pour effet de restaurer l’Etat[1] et qui est aujourd’hui si marquée en Allemagne… et ailleurs.

Par exemple Vaillant dit : « Puisque nous avons à livrer cette grande bataille, croyez-vous que nous puissions la gagner si nous n’avons pas le prolétariat derrière nous ? Il faut bien que nous l’ayons ; et nous ne l’aurons pas si nous l’avons découragé, si nous lui avons montré que le Parti socialiste ne représente plus ses intérêts. » (Cahiers de la Qinzaine, 16e de la IIe série, p. 159.) Ce fascicule renferme le compte rendu sténographique du congrès.

L’Alliance de la démocratie socialiste et l’Association internationale des travailleurs, p. 14.

III

A. — Nous allons maintenant entrer plus avant dans l’analyse des idées qui se rattachent à la grève politique et tout d’abord examiner ce que devient la notion de classe.

1o Les classes ne pourront plus être définies par la place que leurs membres occupent dans la production capitaliste ; on revient à l’ancienne distinction des groupes riches et des groupes pauvres ; c’est de cette manière que les classes apparurent aux anciens socialistes, qui cherchaient le moyen de réformer les iniquités de la distribution actuelle des richesses. Les catholiques sociaux se placent sur le même terrain et veulent améliorer le sort des pauvres, non seulement par la charité, mais par une foule d’institutions propres à atténuer les douleurs causées par l’économie capitaliste. Il paraît qu’encore aujourd’hui c’est à ce point de vue que les choses sont considérées dans le monde qui admire Jaurès comme un prophète ; on m’a raconté que celui-ci a cherché à convertir Buisson au socialisme en faisant appel à son bon cœur et que ces deux augures eurent une discussion fort cocasse sur la manière de corriger les fautes de la société.

La masse croit qu’elle souffre parce qu’elle subit une conséquence d’un passé qui était plein de violences, d’ignorance et de méchanceté ; elle a confiance dans le génie de ses chefs pour la rendre moins malheureuse ; à une hiérarchie malfaisante, elle croit que la démocratie substituerait, si elle était libre, une hiérarchie bienfaisante. — Les chefs qui entretiennent leurs hommes dans cette douce illusion voient le monde à un tout autre point de vue ; l’organisation sociale actuelle les révolte dans la mesure où elle crée des obstacles à leur ambition ; ce sont moins les classes qui leur font horreur que les positions acquises par leurs aînés ; le jour où ils ont suffisamment pénétré dans les sanctuaires de l’Etat, dans les salons, dans les lieux de plaisir, ils cessent généralement d’être révolutionnaires et parlent savamment de l’évolution.

2o Le sentiment de révolte que l’on rencontre dans les classes pauvres se colorera dès lors d’une atroce jalousie. Nos journaux démocratiques entretiennent cette passion avec beaucoup d’art, dans la pensée que c’est le meilleur moyen d’abrutir leur clientèle et de se l’attacher ; ils exploitent les scandales qui surgissent dans les classes riches ; ils entraînent leurs lecteurs à éprouver un plaisir sauvage à voir la honte pénétrer au foyer des grands de la terre. Avec une impudence qui ne laisse pas que d’étonner parfois, ils prétendent servir ainsi la cause de la morale superfine qui leur tiendrait autant à cœur, à ce qu’ils disent, que le bien-être des classes pauvres, et que leur liberté ! Mais il est probable que leurs intérêts sont les seuls mobiles de leurs actions[1].

Je note ici, en passant, que le Petit Parisien, dont l’importance est si grande comme organe de la politique de réformes sociales, s’est passionné pour les tribulations de la princesse de Saxe et du charmant précepteur Giron ; ce journal, très préoccupé de moraliser le peuple, ne peut comprendre que le mari trompé s’obstine à ne pas reprendre sa femme. Le 14 septembre 1906 il disait qu’elle « brisa avec la morale vulgaire » ; on peut conclure de là que la morale du Petit Parisien ne doit pas être banale !

La jalousie est un sentiment qui semble être surtout propre aux êtres passifs ; les chefs ont des sentiments actifs, et la jalousie se transforme chez eux en une soif d’arriver, coûte que coûte, aux positions les plus enviées, en employant tous les moyens qui permettent d’écarter les gens qui gênent leur marche en avant. Dans la politique il n’y a pas plus de scrupules que dans les sports : l’expérience apprend tous les jours avec quelle impudence les concurrents dans les courses de tout genre corrigent les hasards défavorables.

3o La masse commandée n’a qu’une notion très vague et prodigieusement naïve des moyens qui pourraient servir à améliorer son sort ; les démagogues lui font croire facilement que le meilleur moyen consiste à employer la force de l’Etat pour embêter les riches ; on passe ainsi de la jalousie à la vengeance, et on sait que la vengeance est un sentiment d’une puissance extraordinaire, surtout chez les êtres faibles. L’histoire des cités grecques et des républiques italiennes du Moyen Age est pleine de lois fiscales qui étaient fort oppressives pour les riches et qui n’ont pas médiocrement contribué à la ruine de ces gouvernements. Au XVe siècle, Ænéas Sylvius (le futur pape Pie II) notait avec étonnement l’extraordinaire prospérité des villes commerçantes d’Allemagne et la grande liberté dont y jouissaient les bourgeois, qui en Italie étaient persécutés[1]. Si on regardait de près la politique sociale contemporaine, on trouverait qu’elle est, elle aussi, empreinte des idées de jalousie et de vengeance ; beaucoup de réglementations ont plutôt pour but de donner des moyens d’embêter les patrons, que d’améliorer la situation des ouvriers ; quand les cléricaux sont les plus faibles dans un pays, ils ne manquent jamais de recommander des mesures de sévère réglementation pour se venger de patrons francs-maçons[2].

Janssen, L’Allemagne et la Réforme, trad. franç., tome I, p. 361.

L’application des lois sociales donne lieu, en France du moins, à de très singulières inégalités de traitement ; les poursuites judiciaires dépendent de conditions politiques… ou financières. On se rappelle l’aventure de ce grand couturier qui fut décoré par Millerand, et contre lequel avaient été dressés tant de procès-verbaux.

Les chefs trouvent des avantages de toute sorte dans ces procédés ; ils font peur aux riches et les exploitent à leur profit personnel ; ils crient plus fort que personne contre les privilèges de la fortune et savent se donner toutes les jouissances que procure celle-ci : en utilisant les mauvais instincts et la sottise de leurs hommes, ils réalisent ce curieux paradoxe de faire applaudir par le peuple l’inégalité des conditions au nom de l’égalité démocratique. Il serait impossible de comprendre les succès des démagogues, depuis les temps d’Athènes jusqu’à la New-York contemporaine, si on ne tenait compte de la force extraordinaire que possède l’idée de vengeance pour oblitérer tout raisonnement.

Je ne crois pas qu’il y ait de moyens propres à faire disparaître cette influence funeste des démagogues, autres que ceux que peut employer le socialisme en propageant la notion de grève générale prolétarienne ; il éveille au fond de l’âme un sentiment du sublime en rapport avec les conditions d’une lutte gigantesque et il fait tomber au dernier rang le besoin de satisfaire la jalousie par la méchanceté : il fait apparaître au premier rang l’orgueil de l’homme libre et ainsi met l’ouvrier à l’abri du charlatanisme des chefs ambitieux et avides de jouissances.

 

B. — Les grandes différences qui existent entre les deux grèves générales (ou les deux socialismes) deviennent encore plus claires quand on rapproche les luttes sociales et la guerre : celle-ci est, en effet, susceptible de donner aussi naissance à deux systèmes opposés, en sorte que l’on peut dire sur la guerre les choses les plus contradictoires, en s’appuyant également sur des faits incontestables.

On peut la considérer du côté noble, c’est-à-dire comme l’ont considérée les poètes célébrant les armées qui ont été particulièrement illustres ; en procédant de cette manière, nous y trouvons :

1o L’idée que la profession des armes ne peut être comparée à aucune autre, — qu’elle met l’homme qui s’y livre dans une catégorie supérieure aux conditions communes de la vie, — que l’histoire repose tout entière sur les aventures des gens de guerre, en sorte que l’économie n’existe que pour les entretenir ;

2o Le sentiment de la gloire que Renan a si justement regardé comme une des créations les plus singulières et les plus puissantes du génie humain, et qui s’est trouvé être une valeur incomparable dans l’histoire[1] ;

Renan, Histoire du peuple d’Israël, tome IV, pages 199-200.

3o Le désir ardent de se mesurer dans les grandes batailles, de subir l’épreuve en raison de laquelle le métier des armes revendique sa supériorité, et de conquérir la gloire au péril de ses jours.

Je n’ai pas besoin d’appeler longuement l’attention des lecteurs sur ces caractères pour leur faire comprendre le rôle que cette conception de la guerre a eu dans l’ancienne Grèce. Toute l’histoire classique est dominée par la guerre conçue héroïquement ; les institutions des républiques grecques eurent, à l’origine, pour base l’organisation d’armées de citoyens ; l’art grec atteignit son apogée dans les citadelles ; les philosophes ne concevaient d’autre éducation que celle qui peut entretenir une tradition héroïque dans la jeunesse et s’ils s’attachaient à réglementer la musique, c’est qu’ils ne voulaient pas laisser se développer des sentiments étrangers à cette discipline ; les utopies sociales furent faites en vue de maintenir un noyau de guerriers homériques dans les cités ; etc. De notre temps les guerres de la Liberté n’ont guère été moins fécondes en idées que celles des anciens Grecs.

Il y a un autre aspect de la guerre qui n’a plus aucun caractère de noblesse et sur lequel insistent toujours les pacifistes[1]. La guerre n’a plus ses fins en elle-même ; elle a pour objet de permettre aux hommes politiques de satisfaire leurs ambitions ; il faut conquérir sur l’étranger pour se procurer de grands avantages matériels et immédiats ; il faut aussi que la victoire donne au parti qui a dirigé le pays pendant les temps de succès, une telle prépondérance qu’il puisse se permettre de distribuer beaucoup de faveurs à ses adhérents ; on espère enfin que le prestige du triomphe enivrera tellement les citoyens qu’ils cesseront de bien apprécier les sacrifices qu’on leur demande et qu’ils se laisseront aller à des conceptions enthousiastes de l’avenir. Sous l’influence de cet état d’esprit, le peuple permet facilement à son gouvernement de développer son organisme d’une manière abusive, en sorte que toute conquête au dehors peut être considérée comme ayant pour corollaire une conquête à l’intérieur, faite par le parti qui détient le pouvoir.

La distinction des deux aspects de la guerre est la base du livre de Proudhon sur La guerre et la paix.

La grève générale syndicaliste offre les plus grandes analogies avec le premier système de guerre : le prolétariat s’organise pour la bataille, en se séparant bien des autres parties de la nation, en se regardant comme le grand moteur de l’histoire, en subordonnant toute considération sociale à celle du combat ; — il a le sentiment très net de la gloire qui doit s’attacher à son rôle historique et de l’héroïsme de son attitude militante ; — il aspire à l’épreuve décisive dans laquelle il donnera toute la mesure de sa valeur. Ne poursuivant point une conquête, il n’a point à faire des plans pour utiliser ses victoires : il compte expulser les capitalistes du domaine productif et reprendre ensuite sa place dans l’atelier créé par le capitaliste.

Cette grève générale marque, d’une manière très claire, son indifférence pour la conquête, en affirmant qu’elle se propose de supprimer l’Etat ; l’Etat a été, en effet, l’organisateur de la guerre de conquête, le dispensateur de ses fruits, et la raison d’être des groupes dominateurs qui profitent de toutes les entreprises dont l’ensemble de la société supporte les charges.

Les politiciens se placent à l’autre point de vue ; ils raisonnent sur les conflits sociaux exactement de la même manière que les diplomates raisonnent sur les affaires internationales ; tout l’appareil proprement guerrier des conflits ne les intéresse que médiocrement ; ils ne voient dans les combattants que des instruments. Le prolétariat est leur armée, qu’ils aiment de l’amour qu’un administrateur colonial peut avoir pour les bandes qui lui permettent de soumettre beaucoup de nègres à ses caprices ; ils s’occupent de l’entraîner parce qu’ils sont pressés de gagner bien vite les grandes batailles qui doivent leur livrer l’Etat ; ils entretiennent l’ardeur de leurs hommes comme on a toujours entretenu l’ardeur des troupes de mercenaires, par des exhortations au prochain pillage, par des appels à la haine et aussi par les menues faveurs que leur permet déjà de distribuer l’occupation de quelques places politiques. Mais le prolétariat est pour eux de la chair à canon et pas autre chose, comme Marx le disait en 1873[1].

L’Alliance de la démocratie socialiste, p. 15. Marx reprochait à ses adversaires de s’inspirer des pratiques bonapartistes.

Le renforcement de l’Etat est à la base de toutes leurs conceptions ; dans leurs organisations actuelles les politiciens préparent déjà les cadres d’un pouvoir fort, centralisé, discipliné, qui ne sera pas troublé par les critiques d’une opposition, qui saura imposer le silence et qui décrétera ses mensonges.

 

C. — Il est très souvent question dans la littérature socialiste d’une future dictature du prolétariat sur laquelle on n’aime pas beaucoup à donner des explications ; quelquefois on perfectionne cette formule et on ajoute l’épithète impersonnelle au substantif dictature, sans que ce progrès éclaire beaucoup la question. Bernstein signalait, il y a quelques années, que cette dictature serait probablement celle « d’orateurs de clubs et de littérateurs »[1] et il estimait que les socialistes de 1848 avaient eu en vue, en parlant de cette dictature, une imitation de 1793, « un pouvoir central dictatorial et révolutionnaire, soutenu par la dictature terroriste des clubs révolutionnaires » ; il était effrayé par cette perspective et il assurait que tous les ouvriers avec lesquels il avait eu occasion de s’entretenir, se méfiaient beaucoup de l’avenir[2]. De là il concluait à la nécessité de baser la politique et la propagande socialistes sur une conception plus évolutionniste de la société moderne. Son analyse me semble insuffisante.

La pensée de Bernstein se reporte évidemment ici à un article célèbre de Proudhon, dont il cite d’ailleurs un fragment à la page 47 de son livre. Cet article se termine par des imprécations contre les Intellectuels : « Alors vous saurez ce que c’est qu’une révolution provoquée par des avocats, accomplie par des artistes, conduite par des romanciers et des poètes. Néron jadis fut artiste, artiste lyrique et dramatique, amant passionné de l’idéal, adorateur de l’antique, collecteur de médailles, touriste, poète, orateur, bretteur, sophiste, un don Juan, un Lovelace, un gentilhomme plein d’esprit, de fantaisie, de sympathie, en qui regorgeait la vie et la volupté. C’est pour cela qu’il fut Néron. » (Représentant du peuple, 29 avril 1848.)

Bernstein, Socialisme théorique et socialdémocratie pratique, pp. 298 et 226.

Dans la dictature du prolétariat, nous pouvons, tout d’abord, signaler un souvenir de l’Ancien Régime ; les socialistes ont, pendant très longtemps, été dominés par l’idée qu’il faut assimiler le capitalisme au régime féodal ; je ne connais guère d’idée plus fausse et plus dangereuse ; ils s’imaginaient que la féodalité nouvelle disparaîtrait sous l’influence de forces analogues à celles qui ont ruiné le régime féodal. Celui-ci succomba sous les coups d’un pouvoir fort, centralisé et pénétré de la conviction qu’il avait reçu de Dieu la mission d’employer des mesures exceptionnelles contre le mal ; les rois du nouveau modèle[1], qui établirent le droit monarchique moderne, furent de terribles despotes qui manquèrent totalement de scrupules ; mais les historiens les ont absous de leurs violences, parce qu’ils ont écrit en des temps où l’anarchie féodale, les mœurs barbares des anciens nobles et leur manque de culture, joints à un défaut de respect pour les idéologues du passé[2], paraissaient des crimes contre lesquels la force royale avait eu le devoir d’agir avec vigueur. Il est à supposer que c’est en vue de traiter avec une vigueur toute royale les chefs du capitalisme que l’on parle aujourd’hui d’une dictature du prolétariat.

Gervinus, Introduction à l’histoire du XIXe siècle, trad. franç., p. 27.

L’histoire de la papauté embarrasse beaucoup les écrivains modernes : quelques-uns lui sont foncièrement hostiles en raison de leur haine pour le christianisme, mais beaucoup sont entraînés à absoudre les plus grandes fautes de la politique papale au Moyen Age, en raison de la sympathie naturelle qui les entraîne à admirer toutes les tentatives faites par des idéologues pour tyranniser le monde.

Plus tard la royauté se relâcha de son despotisme et alors intervint le gouvernement constitutionnel ; on admet aussi que la dictature du prolétariat devra s’atténuer à la longue et disparaître pour faire place finalement à une société anarchique, mais on oublie de nous expliquer comment cela pourra se produire. Le despotisme royal n’est pas tombé tout seul ou par la bonté des souverains ; il faudrait être bien naïf pour supposer que les gens qui profiteraient de la dictature démagogique, en abandonneraient facilement les avantages.

 

Ce que Bernstein a bien reconnu, c’est que la dictature du prolétariat correspond à une division de la société en maîtres et en asservis ; mais il est curieux qu’il n’ait pas aperçu que l’idée de grève politique (qu’il accepte aujourd’hui dans une certaine mesure) se rattache, de la manière la plus étroite, à cette dictature des politiciens qu’il redoute. Les hommes qui auraient pu organiser le prolétariat sous la forme d’une armée, toujours prête à obéir à leurs ordres, seraient les généraux qui établiraient l’état de siège dans la société conquise ; nous aurions donc au lendemain d’une révolution la dictature exercée par l’ensemble des politiciens qui ont déjà formé un groupe compact dans le monde actuel.

J’ai déjà rappelé ce que Marx disait des gens qui restaurent l’Etat, en créant un embryon de société future de maîtres dans la société contemporaine. L’histoire de la Révolution française nous montre comment les choses se passent. Les révolutionnaires adoptent des dispositions telles que leur personnel administratif soit prêt à prendre l’autorité dès que l’ancien personnel abandonne la place, de sorte qu’il n’y ait aucune solution de continuité dans la domination. Rien n’égale l’admiration de Jaurès pour ces opérations, qu’il rencontre au cours de son Histoire socialiste, dont il ne comprend point parfaitement le sens, mais dont il devine l’analogie avec ses propres conceptions de révolution sociale. La veulerie des hommes de ce temps fut si grande que parfois la substitution du nouveau personnel à l’ancien prenait des allures bouffonnes ; nous trouvons toujours un Etat surnuméraire (un Etat postiche, pour employer une expression de ce temps), qui est organisé d’avance à côté de l’Etat légal, qui se regarde comme un pouvoir légitime avant de devenir un pouvoir légal, et qui est tout prêt à profiter du moindre incident pour prendre le gouvernement que lâchent les mains débiles des autorités constituées[1].

Une des comédies cocasses de la Révolution est celle que raconte Jaurès dans la Convention, pp. 1386-1388. Au mois de mai 1793 s’était établi à l’Evêché un comité insurrectionnel, qui forme un Etat postiche et qui, le 31 mai, se rend à l’Hôtel de ville et déclare que le peuple de Paris retire les pouvoirs de toutes les autorités constituées ; le Conseil général de la Commune n’ayant aucun moyen de défense « n’avait plus qu’à céder », mais il le fit en se donnant des grands airs tragiques : discours pompeux, embrassades générales, « pour attester qu’il n’y a ni dépit d’amour-propre chez les uns, ni orgueil de domination chez les autres » et puis « un serment civique fort, modéré et grave » ; enfin la bouffonnerie se termine par un arrêté réintégrant dans ses fonctions le Conseil qu’on vient de dissoudre. Jaurès a ici des mots charmants : le comité révolutionnaire « déliait [l’autorité légale] de toutes les entraves de la légalité ». Cette belle réflexion est la reproduction du fameux mot des bonapartistes : « Sortir de la légalité pour rentrer dans le droit. »

L’adoption du drapeau rouge constitue un des épisodes les plus singuliers et les plus caractéristiques de cette époque. Cet insigne était employé, en temps de troubles, pour prévenir que la loi martiale allait être appliquée ; le 10 août 1792 il devint le symbole révolutionnaire, en vue de proclamer « la loi martiale du peuple contre les rebelles du pouvoir exécutif ». Jaurès commente ce fait en ces termes : « C’est nous, le peuple, qui sommes le droit… Nous ne sommes pas des révoltés. Les révoltés sont aux Tuileries, et, contre les factieux de la Cour et du modérantisme, nous retournons le drapeau des répressions légales »[1]. Ainsi les insurgés commencent par proclamer qu’ils détiennent le pouvoir légitime ; ils combattent un Etat n’ayant qu’une apparence de légitimité et ils prennent le drapeau rouge pour symboliser le rétablissement de l’ordre véritable par la force ; vainqueurs, ils traiteront les vaincus de conspirateurs et demanderont qu’on punisse leurs complots. La véritable conclusion de toute cette belle idéologie devait être le massacre des prisonniers en septembre.

Jaurès, Législative, p. 1288.

Tout cela est parfaitement simple et la grève générale politique se développerait en produisant des événements tout pareils. Pour que cette grève réussisse, il faut que le prolétariat soit largement entré dans des syndicats recevant l’impulsion des comités politiques, qu’il existe ainsi une organisation complète dépendant des hommes qui vont prendre le gouvernement et qu’il y ait à faire une simple transmutation dans le personnel de l’Etat. L’organisation de l’Etat postiche devrait être plus complète qu’elle ne le fut à l’époque de la Révolution, parce que la conquête de l’Etat ne semble pas aussi facile à faire qu’autrefois ; mais le principe serait le même ; on pourrait même supposer que la transmission de l’autorité s’opérant aujourd’hui avec plus de régularité, grâce aux ressources nouvelles que procure le régime parlementaire, et le prolétariat étant parfaitement encadré dans des syndicats officiels, nous verrions la révolution sociale aboutir à une merveilleuse servitude.

 

IV

L ’étude de la grève politique nous conduit à mieux comprendre une distinction qu’il faut avoir toujours présente à l’esprit quand on réfléchit sur les questions sociales contemporaines. Tantôt on emploie les termes force et violence en parlant des actes de l’autorité, tantôt en parlant des actes de révolte. Il est clair que les deux cas donnent lieu à des conséquences fort différentes. Je suis d’avis qu’il y aurait grand avantage à adopter une terminologie qui ne donnerait lieu à aucune ambiguïté et qu’il faudrait réserver le terme violence pour la deuxième acception ; nous dirons donc que la force a pour objet d’imposer l’organisation d’un certain ordre social dans lequel une minorité gouverne, tandis que la violence tend à la destruction de cet ordre. La bourgeoisie a employé la force depuis le début des temps modernes, tandis que le prolétariat réagit maintenant contre elle et contre l’Etat par la violence.

 

Depuis longtemps, j’étais convaincu qu’il importerait beaucoup d’approfondir la théorie des puissances sociales ; mais je n’avais pu apercevoir la distinction capitale, dont il est question ici, avant d’avoir réfléchi sur la grève générale. Il ne me semble pas d’ailleurs que Marx ait jamais examiné d’autres puissances sociales que la force. Dans les Saggi di critica del marxismo, j’avais cherché, il y a quelques années, à résumer les thèses marxistes sur l’adaptation de l’homme aux conditions du capitalisme et j’avais présenté ces thèses de la manière suivante, aux pages 38-40 :

« 1o Il y a un système en quelque sorte mécanique, dans lequel l’homme semble soumis à de vraies lois naturelles ; les économistes classiques placent à l’origine cet automatisme qui est le dernier produit du régime capitaliste. « Il se forme, dit Marx[1], une classe de plus en plus nombreuse de travailleurs qui, grâce à l’éducation, la tradition, l’habitude, subissent les exigences du régime aussi spontanément que le changement des saisons. » L’intervention d’une volonté intelligente dans la coercition apparaîtrait comme une exception.

Capital, tome I, p. 327, col. 1.

« 2o Il y a un régime d’émulation et de grande concurrence, qui entraîne les hommes à écarter les obstacles traditionnels, à chercher constamment du nouveau et à imaginer des conditions de vie qui leur semblent meilleures. C’est dans cette tâche révolutionnaire que la bourgeoisie excella selon Marx.

« 3o Il y a le régime de la violence qui a un rôle très important dans l’histoire et qui revêt plusieurs formes distinctes :

« a) Au plus bas degré nous avons la violence dispersée, qui ressemble à la concurrence vitale, qui agit par la médiation des forces économiques et qui opère une expropriation lente mais certaine ; une telle violence se manifeste surtout avec l’aide de régimes fiscaux[1].

Marx fait observer qu’en Hollande, l’impôt fut employé pour faire renchérir artificiellement les objets de première nécessité ; ce fut l’application d’un principe de gouvernement : ce régime exerça une action délétère sur la classe ouvrière et ruina le paysan, l’artisan et les autres éléments de la classe moyenne ; mais il assurait une parfaite soumission de l’ouvrier au patron des manufactures. (Capital, tome 1. p. 338. col. 2.)

 

« b) Vient ensuite la force concentrée et organisée de l’Etat qui agit directement sur le travail, « pour régler le salaire, c’est-à-dire pour le déprimer au niveau convenable, pour prolonger la journée du travail et maintenir le travailleur lui-même au degré de dépendance voulu ; c’est là un moment essentiel de l’accumulation primitive »[1].

Capital, tome I, p. 327, col. 1.

« c) Nous avons enfin la violence proprement dite qui occupe une si grande place dans l’histoire de l’accumulation primitive et qui constitue l’objet principal de l’histoire. »

Quelques observations complémentaires ne seront pas inutiles ici.

Il faut, tout d’abord, observer que ces divers moments sont placés sur une échelle logique, en partant des états qui rappellent le plus un organisme et dans lesquels n’apparaît aucune volonté distincte, pour aller vers les états où des volontés mettent leurs plans réfléchis en évidence ; mais l’ordre historique est tout le contraire de celui-là.

A l’origine de l’accumulation capitaliste, nous trouvons des faits historiques bien distincts, qui apparaissent chacun en son temps, avec ses caractères propres et dans des conditions assez marquées pour être inscrits dans les chroniques. C’est ainsi que l’on rencontre l’expropriation des paysans et la suppression de l’ancienne législation qui avait constitué « le servage et la hiérarchie industrielle. » Marx ajoute : « L’histoire de cette expropriation n’est pas matière à conjectures, elle est inscrite dans les annales de l’humanité en lettres de sang et de feu indélébiles[1]. »

Capital, tome I, p. 315.

Plus loin, Marx nous fait voir comment l’aurore des temps modernes fut marquée par la conquête de l’Amérique, l’esclavage des nègres et les guerres coloniales : « Les diverses méthodes d’accumulation primitive que l’ère capitaliste fit éclore, se partagent d’abord, par ordre plus ou moins chronologique, entre le Portugal, l’Espagne, la France et l’Angleterre, jusqu’à ce que celle-ci les combine toutes, au dernier tiers du XVIIe siècle, dans un ensemble systématique, embrassant à la fois le régime colonial, le crédit public, la finance moderne et le système protectionniste. Quelques-unes de ces méthodes reposent sur l’emploi de la force brutale ; mais toutes, sans exception, exploitent le pouvoir de l’Etat, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage de l’ordre économique féodal à l’ordre économique capitaliste, et d’abréger les phrases de transition. » C’est à cette occasion qu’il compare la force à une accoucheuse et dit qu’elle multiplie le mouvement social[1].

Capital, tome I, p. 336, col. 1. — Le texte allemand porte que la force est œkonomische Potenz (Kapital, 4e édition, p. 716) ; le texte français porte que la force est un agent économique. Fourier appelle puissancielles les progressions géométriques (Nouveau monde industriel et sociétaire, p. 376). Marx a évidemment employé le mot Potenz dans le sens de multiplicateur ; Cf. dans le Capital, p 176, col. 1. le terme : travail puissancié pour travail d’une productivité multipliée.

 

Ainsi nous voyons des puissances économiques se mêler d’une manière étroite à la puissance politique et finalement le capitalisme se perfectionner à ce point qu’il n’ait plus besoin de faire un appel direct à la force publique, sauf dans des cas très exceptionnels. « Dans le cours ordinaire des choses, le travailleur peut être abandonné à l’action des lois naturelles de la société, c’est-à-dire à la dépendance du capital, engendrée, garantie et perpétuée par le mécanisme même de la production[1]. »

Capital, tome I, p. 327, col. 1.

Lorsqu’on est parvenu au dernier terme historique, l’action de volontés distinctes disparaît et l’ensemble de la société ressemble à un corps organisé, fonctionnant tout seul ; les observateurs peuvent alors fonder une science économique qui leur paraît aussi certaine que les sciences de la nature physique. L’erreur de beaucoup d’économistes a consisté à ne pas voir que ce régime, qui leur semblait naturel ou primitif[1], est le résultat d’une série, de transformations qui auraient pu ne pas se produire et dont la combinaison reste toujours fort instable, car elle pourrait être détruite par la force, comme elle a été créée par l’intervention de celle-ci ; — la littérature économique contemporaine est, d’ailleurs, pleine de plaintes relatives aux interventions de l’Etat qui troublent les lois naturelles.

Naturel, au sens marxiste, est ce qui ressemble à un mouvement physique, ce qui s’oppose à la création d’une volonté intelligente ; — pour les déistes du XVIIIe siècle, naturel était ce qui avait été créé par Dieu et était à la fois primitif et excellent ; c’est encore le point de vue de G. de Molinari.

Aujourd’hui les économistes sont peu disposés à croire que le respect de ces lois naturelles s’impose en raison du respect dû à la Nature : ils voient bien qu’on est parvenu tardivement au régime capitaliste, mais ils estiment qu’on y est parvenu par un progrès qui devrait enchanter l’âme des hommes éclairés. Ce progrès se traduit, en effet, par trois faits remarquables : il est devenu possible de constituer une science de l’économie ; — le droit peut atteindre ses formules les plus simples, les plus sûres, les plus belles, puisque le droit des obligations domine tout capitalisme avancé ; — les caprices des maîtres de l’Etat ne sont plus aussi apparents et ainsi on marcherait vers la liberté. Tout retour au passé leur semble être un attentat contre la science, le droit et la dignité humaine.

Le socialisme considère cette évolution comme étant une histoire de la force bourgeoise et il ne voit que des modalités là où les économistes croient découvrir des hétérogénéités : que la force se présente sous l’aspect d’actes historiques de coercition ou d’oppression fiscale, ou de conquête, ou de législation du travail, ou encore qu’elle soit tout enveloppée dans l’économie, il s’agit toujours de la force bourgeoise travaillant, avec plus ou moins d’adresse, à produire l’ordre capitaliste.

 

Marx s’est attaché, avec beaucoup de minutie, à décrire les phénomènes de cette évolution ; mais il est très sobre de détails sur l’organisation du prolétariat. Cette lacune de son œuvre a été souvent expliquée ; il trouvait en Angleterre, sur l’histoire du capitalisme, une masse énorme de matériaux assez bien classés et déjà soumis à des discussions économiques ; il pouvait donc approfondir les diverses particularités de l’évolution bourgeoise ; mais il n’avait pas beaucoup d’éléments pour raisonner sur l’organisation du prolétariat ; il devait donc se contenter d’expliquer en formules très abstraites l’idée qu’il se faisait du chemin que celui-ci avait à parcourir pour atteindre l’heure de la lutte révolutionnaire. Cette insuffisance de l’œuvre de Marx a eu pour conséquence de faire dévier le marxisme de sa véritable nature.

Les gens qui se piquaient d’orthodoxie marxiste n’ont voulu ajouter rien d’essentiel à ce qu’avait écrit leur maître et ils ont cru qu’ils devaient utiliser, pour raisonner sur le prolétariat, ce qu’ils avaient appris dans l’histoire de la bourgeoisie. Ils n’ont donc pas soupçonné qu’il y avait une différence à établir entre la force qui marche vers l’autorité et cherche à réaliser une obéissance automatique, et la violence qui veut briser cette autorité. Suivant eux, le prolétariat doit acquérir la force comme la bourgeoisie l’a acquise, s’en servir comme elle s’en est servie et aboutir à un Etat socialiste remplaçant l’Etat bourgeois.

L’Etat ayant joué autrefois un rôle de premier ordre dans les révolutions qui supprimèrent l’ancienne économie, c’est encore l’Etat qui devra supprimer le capitalisme. Les travailleurs doivent donc tout sacrifier à un seul but : amener au pouvoir des hommes qui lui promettent solennellement de ruiner le capitalisme au profit du peuple ; c’est ainsi que se forme un parti socialiste parlementaire. D’anciens militants socialistes pourvus d’emplois modestes, des bourgeois lettrés, légers et avides de bruit, et des spéculateurs de la Bourse imaginent qu’un âge d’or pourrait naître pour eux à la suite d’une révolution sage, bien sage, qui ne toucherait pas gravement l’Etat traditionnel. Ces futurs maîtres du monde rêvent tout naturellement de reproduire l’histoire de la force bourgeoise et ils s’organisent pour être en mesure de tirer le plus possible de profit de cette révolution. Un groupe considérable de clients pourrait prendre rang dans la hiérarchie nouvelle, et ce que Paul Leroy-Beaulieu nomme le « Quatrième Etat » deviendrait vraiment une basse-bourgeoisie[1].

Dans un article du Radical (2 janvier 1906), Ferdinand Buisson expose que les catégories de travailleurs actuellement les plus favorisées continueront à s’élever au-dessus des autres ; les ouvriers des mines, de la voie ferrée, des manufactures de l’Etat ou des services municipaux qui sont bien organisés, forment une « aristocratie ouvrière » qui réussit d’autant plus facilement qu’elle a à discuter avec des collectivités qui font « profession de reconnaître les droits de l’homme, la souveraineté nationale, l’autorité du suffrage universel ». Sous ce galimatias on trouve tout simplement la reconnaissance de relations existant entre des clients obséquieux et des politiciens.

Tout l’avenir de la démocratie pourrait bien dépendre de cette basse-bourgeoisie, qui espère utiliser, pour son plus grand avantage personnel, la force des organisations vraiment prolétariennes[1]. Les politiciens croient qu’elle aura toujours des tendances pacifiques, qu’elle est susceptible d’être bien disciplinée et que, les chefs de si sages syndicats comprenant comme eux l’action de l’Etat, cette classe formera une clientèle excellente. Ils voudraient qu’elle leur servît à gouverner le prolétariat : c’est pourquoi Ferdinand Buisson et Jaurès sont partisans des syndicats des petits fonctionnaires, qui, en entrant dans les Bourses du Travail, inspireraient au prolétariat leur attitude éteinte et pacifique.

« Une partie de la nation s’agrège au prolétariat pour demander des droits », dit Maxime Leroy dans un livre consacré à défendre les syndicats de fonctionnaires. (Les transformations de la puissance publique, p. 216.)

 

La grève générale politique concentre toute cette conception dans un tableau d’une intelligence facile ; elle nous montre comment l’Etat ne perdrait rien de sa force, comment la transmission se ferait de privilégiés à privilégiés, comment le peuple des producteurs arriverait à changer de maîtres. Ces maîtres seraient très probablement moins habiles que ceux d’aujourd’hui ; ils feraient de plus beaux discours que les capitalistes ; mais tout porte à croire qu’ils seraient beaucoup plus durs et plus insolents que leurs prédécesseurs.

La nouvelle école raisonne tout autrement ; elle ne peut accepter l’idée que le prolétariat ait pour mission historique d’imiter la bourgeoisie ; elle ne conçoit pas qu’une révolution aussi prodigieuse que celle qui supprimerait le capitalisme, puisse être tentée pour un minime et douteux résultat, pour un changement de maîtres, pour la satisfaction d’idéologues, de politiciens et spéculateurs, tous adorateurs et exploiteurs de l’Etat. Elle ne veut pas s’en tenir aux formules de Marx : si celui-ci n’a point fait d’autre théorie que celle de la force bourgeoise, ce n’est point à ses yeux une raison pour s’en tenir rigoureusement à l’imitation de la force bourgeoise.

Au cours de sa carrière révolutionnaire, Marx n’a pas été toujours bien inspiré et trop souvent il a suivi des inspirations qui appartiennent au passé ; dans ses écrits, il lui est même arrivé d’introduire quantité de vieilleries provenant des utopistes. La nouvelle école ne se croit nullement tenue d’admirer les illusions, les fautes, les erreurs de celui qui a tant fait pour élaborer les idées révolutionnaires ; elle s’efforce d’établir une séparation entre ce qui dépare l’œuvre de Marx et ce qui doit immortaliser son nom ; elle prend ainsi le contrepied des socialistes officiels qui veulent surtout admirer dans Marx ce qui n’est pas marxiste. Nous n’attacherons donc aucune importance aux textes nombreux qu’on peut nous opposer pour nous montrer que Marx a souvent compris l’histoire comme les politiciens.

Nous savons maintenant quelle est la raison de son attitude ; il ne connaissait pas la distinction qui nous apparaît aujourd’hui si claire entre la force bourgeoise et la violence prolétarienne, parce qu’il n’a point vécu dans des milieux qui eussent acquis une conception satisfaisante de la grève générale[1]. Aujourd’hui nous possédons assez d’éléments pour comprendre aussi bien la grève syndicaliste que la grève politique ; nous savons en quoi le mouvement prolétarien se différencie des anciens mouvements bourgeois ; nous trouvons dans l’attitude des révolutionnaires en présence de l’Etat le moyen de distinguer des notions qui étaient encore bien confuses dans l’esprit de Marx.

Les insuffisances et les erreurs que renferme l’œuvre de Marx, en tout ce qui touche à l’organisation révolutionnaire du prolétariat, peuvent être signalées comme des illustrations mémorables de cette loi qui nous empêche de penser autre chose que ce qui a des bases réelles dans la vie. Ne confondons pas pensée et imagination.

 

La méthode qui nous a servi à marquer la différence qui existe entre la force bourgeoise et la violence prolétarienne, peut servir aussi à résoudre beaucoup de questions qui se présentent au cours des recherches relatives à l’organisation du prolétariat. En rapprochant les essais d’organisation de la grève syndicaliste et ceux de la grève politique, on peut souvent juger ce qui est bon et ce qui est mauvais, c’est-à-dire ce qui est spécifiquement socialiste et ce qui a des tendances bourgeoises.

L’éducation populaire, par exemple, semble être entièrement dirigée dans un esprit bourgeois ; tout l’effort historique du capitalisme a été de conduire les masses à se laisser gouverner par les conditions de l’économie capitaliste, en sorte que la société devînt un organisme ; tout l’effort révolutionnaire tend à créer des hommes libres ; mais les gouvernements démocratiques se donnent pour mission de réaliser l’unité morale de la France. Cette unité morale, c’est la discipline automatique des producteurs qui seraient heureux de travailler pour la gloire de leurs chefs intellectuels.

On peut encore dire que le grand danger qui menace le syndicalisme serait toute tentative d’imiter la démocratie ; il vaut mieux pour lui savoir se contenter, pendant un temps, d’organisations faibles et chaotiques que de tomber sous la domination de syndicats qui copieraient des formes politiques de la bourgeoisie.

Les syndicalistes révolutionnaires ne s’y sont jamais trompés, parce que ceux qui cherchent à les diriger dans la voie simili-bourgeoise sont des adversaires de la grève générale syndicaliste et se sont ainsi dénoncés eux-mêmes comme des ennemis.

 

---

Version WEB (Accès aux chapitres)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *