CHAPITRE PREMIER

Lutte de classe et violence

I. — Luttes des groupes pauvres contre les groupes riches. — Opposition de la démocratie à la division en classes. — Moyens d’acheter la paix sociale. — Esprit corporatif.

II. — Illusions relatives à la disparition de la violence. — Mécanisme des conciliations et encouragements que celles-ci donnent aux grévistes. — Influence de la peur sur la législation sociale et ses conséquences.

I

Tout le monde se plaint de ce que les discussions relatives au socialisme soient généralement fort obscures ; cette obscurité tient, pour une grande partie, à ce que les écrivains socialistes actuels emploient une terminologie qui ne correspond plus généralement à leurs idées. Les plus notables d’entre les gens qui s’intitulent réformistes, ne veulent point paraître abandonner certaines phrases qui ont si longtemps servi d’étiquette pour caractériser la littérature socialiste. Lorsque Bernstein, s’apercevant de l’énorme contradiction qui existait entre le langage de la social démocratie et la vraie nature de son activité, engagea ses camarades allemands à avoir le courage de paraître ce qu’ils étaient en réalité[1], et à réviser une doctrine devenue mensongère, il y eut un cri universel d’indignation contre l’audacieux ; et les réformistes ne furent pas les moins acharnés à défendre les formules anciennes ; je me rappelle avoir entendu de notables socialistes français dire qu’ils trouvaient plus facile d’accepter la tactique de Millerand que les thèses de Bernstein.

Bernstein se plaint de l’avocasserie et du cant qui règnent dans la socialdémocratie (Socialisme théorique et socialdémocratie pratique, trad. franç., p. 277). Il adresse à la socialdémocratie ces paroles de Schiller : « Qu’elle ose donc paraître ce qu’elle est » (p. 238).

Cette idolâtrie des mots joue un grand rôle dans l’histoire de toutes les idéologies ; la conservation d’un langage marxiste par des gens devenus complètement étrangers à la pensée de Marx, constitue un grand malheur pour le socialisme. Le terme « lutte de classe » est, par exemple, employé de la manière la plus abusive ; tant qu’on ne sera point parvenu à lui rendre un sens parfaitement précis, il faudra renoncer à donner du socialisme une exposition raisonnable.

 

A. — Aux yeux du plus grand nombre, la lutte des classes est le principe de la tactique socialiste. Cela veut dire que le parti socialiste fonde ses succès électoraux sur les hostilités d’intérêts qui existent à l’état aigu entre certains groupes, et qu’au besoin il se chargerait de les rendre plus aiguës ; les candidats demanderont à la classe la plus nombreuse et la plus pauvre de se regarder comme formant une corporation et ils s’offriront à devenir les avocats de cette corporation ; grâce à l’influence que peuvent leur donner leurs titres de représentants, ils travailleront à améliorer le sort des déshérités. Nous ne sommes pas fort éloignés ainsi de ce qui se passait dans les cités grecques ; les socialistes parlementaires ressemblent beaucoup aux démagogues qui réclamaient constamment l’abolition des dettes, le partage des terres, qui imposaient aux riches toutes les charges publiques, qui inventaient des complots pour pouvoir faire confisquer les grandes fortunes. « Dans les démocraties où la foule peut souverainement faire la loi, dit Aristote, les démagogues, par leurs attaques continuelles contre les riches, divisent toujours la cité en deux camps… Les oligarques devraient renoncer à prêter des serments comme ceux qu’ils prêtent aujourd’hui ; car voici le serment que de nos jours ils ont fait dans quelques Etats : Je serai l’ennemi du peuple et je lui ferai tout le mal que je pourrai lui faire »[1]. Voilà certes une lutte entre deux classes aussi nettement caractérisée que possible ; mais il me semble absurde d’admettre que ce fût de cette manière que Marx entendit la lutte de classe dont il faisait l’essence du socialisme.

Aristote, Politique, livre VIII, chap. VII, 19.

Je crois que les auteurs de la loi française du 11 août 1848 avaient la tête pleine de ces souvenirs classiques, lorsqu’ils édictèrent une peine contre ceux qui, par des discours ou des articles de journaux, cherchent « à troubler la paix publique, en excitant le mépris ou la haine des citoyens les uns contre les autres ». On sortait de la terrible insurrection du mois de juin et on était persuadé que la victoire des ouvriers parisiens aurait amené, sinon une mise en pratique du communisme, du moins de formidables réquisitions imposées aux riches en faveur des pauvres ; on espérait mettre un terme aux guerres civiles en rendant plus difficile la propagation de doctrines de haine, capables de soulever les prolétaires contre les bourgeois.

Aujourd’hui les socialistes parlementaires ne songent plus à l’insurrection ; s’ils en parlent encore parfois, c’est pour se donner un air d’importance ; ils enseignent que le bulletin de vote a remplacé le fusil ; mais le moyen de conquérir le pouvoir peut avoir changé sans que les sentiments soient modifiés. La littérature électorale semble inspirée des plus pures doctrines démagogiques : le socialisme s’adresse à tous les mécontents sans se préoccuper de savoir quelle place ils occupent dans le monde de la production ; dans une société aussi complexe que la nôtre et aussi sujette aux bouleversements d’ordre économique, il y a un nombre énorme de mécontents dans toutes les classes ; — aussi trouve-t-on souvent des socialistes là où l’on s’attendrait le moins à en rencontrer. Le socialisme parlementaire parle autant de langages qu’il a d’espèces de clientèles. Il s’adresse aux ouvriers, aux petits patrons, aux paysans ; en dépit d’Engels, il s’occupe des fermiers[1] ; tantôt il est patriote, tantôt il déclame contre l’armée. Aucune contradiction ne l’arrête, — l’expérience ayant démontré que l’on peut, au cours d’une campagne électorale, grouper des forces qui devraient être normalement antagonistes d’après les conceptions marxistes. D’ailleurs un député ne peut-il pas rendre des services à des électeurs de toute situation économique ?

Engels, La question agraire et le socialisme. Critique du programme du parti ouvrier français, traduit dans le Mouvement socialiste, 15 octobre 1900, p. 453. On a signalé, maintes fois, des candidats socialistes ayant des affiches particulières pour la ville et d’autres pour la campagne.

Le terme « prolétaire » finit par devenir synonyme d’opprimé ; et il y a des opprimés dans toutes les classes[1] : les socialistes allemands ont pris un extrême intérêt aux aventures de la princesse de Cobourg[2]. L’un de nos réformistes les plus distingués, Henri Turot, longtemps rédacteur de la Petite République[3] et conseiller municipal de Paris, a écrit un livre sur les « prolétaires de l’amour » ; il désigne ainsi les prostituées de bas étage. Si quelque jour l’on donne le droit de suffrage aux femmes, il sera, sans doute, chargé de dresser le cahier des revendications de ce prolétariat spécial.

Gênés par le monopole des agents de change, les coulissiers de la Bourse sont ainsi des prolétaires financiers, et parmi eux se rencontre plus d’un socialiste admirateur de Jaurès.

Le député socialiste Sudekum, l’homme le plus élégant de Berlin, a joué un grand rôle dans l’enlèvement de la princesse de Cobourg ; espérons qu’il n’a pas d’intérêts financiers dans cette affaire. Il représentait alors à Berlin le journal de Jaurès.

H. Turot a été assez longtemps rédacteur au journal nationaliste l’Eclair, en même temps qu’à la Petite République. Lorsque Judet a pris la direction de l’Eclair, il a remercié son collaborateur socialiste.

 

B. — La démocratie contemporaine se trouve, en France, un peu désorientée par la tactique de la lutte des classes ; c’est ce qui explique pourquoi le socialisme parlementaire ne se fond point dans l’ensemble des partis d’extrême gauche.

Pour comprendre la raison de cette situation, il faut se rappeler le rôle capital que les guerres révolutionnaires ont joué dans notre histoire ; un nombre énorme de nos idées politiques proviennent de la guerre ; la guerre suppose l’union des forces nationales devant l’ennemi et nos historiens français ont toujours traité très durement les insurrections qui gênaient la défense de la patrie. Il semble que notre démocratie soit plus dure pour des révoltés que ne le sont les monarchies ; les Vendéens sont encore dénoncés journellement comme d’infâmes traîtres. Tous les articles publiés par Clemenceau pour combattre les idées de Hervé sont inspirés par la plus pure tradition révolutionnaire, et lui-même le dit clairement. « Je m’en tiens et je m’en tiendrai au patriotisme vieux jeu de nos pères de la Révolution, » et il se moque des gens qui veulent « supprimer les guerres internationales pour nous livrer en paix aux douceurs de la guerre civile. » (Aurore, 12 mai 1905.)

Pendant assez longtemps, les républicains niaient, en France, les luttes de classes ; ils avaient tant horreur des révoltes, qu’ils ne voulaient pas voir les faits. Jugeant toutes choses au point de vue abstrait de la Déclaration des droits de l’homme, ils disaient que la législation de 1789 avait été faite pour faire disparaître toute distinction de classes dans le droit ; c’est pour cette raison qu’ils s’opposaient aux projets de législation sociale qui, presque toujours, réintroduisent la notion de classe et distinguent parmi les citoyens des groupes qui sont incapables de se servir de la liberté. « La Révolution avait cru supprimer les classes, — écrivait avec mélancolie Joseph Reinach, dans le Matin du 19 avril 1895 ; — elles renaissent sous chacun de nos pas… Il est nécessaire de constater ces retours offensifs du passé, mais il ne faut pas s’y résigner ; il faut les combattre »[1]

J. Reinach, Démagogues et socialistes, p. 198.

La pratique électorale a amené beaucoup de républicains à reconnaître que les socialistes obtenaient de grands succès en utilisant les passions de jalousie, de déception ou de haine qui existent dans le monde ; ils ont, dès lors, aperçu la lutte des classes, et beaucoup ont emprunté aux socialistes parlementaires leur jargon : ainsi est né le parti qu’on appelle radical-socialiste. Clemenceau assure même qu’il connaît des modérés qui se sont faits socialistes du jour au lendemain : « En France, dit-il, les socialistes que je connais[1] sont d’excellents radicaux qui jugent que les réformes sociales n’avancent pas à leur gré et se disent qu’il est de bonne tactique de réclamer le plus pour avoir le moins. Que de noms et que d’aveux secrets je pourrais citer à l’appui de mon dire ! Ce serait bien inutile, car il n’y a rien de moins mystérieux ». (Aurore, 14 août 1905.)

Clemenceau connaît, fort bien et d’ancien temps, tous les socialistes du parlement.

 

Léon Bourgeois — qui n’a pas voulu complètement sacrifier à la nouvelle mode, et qui, peut-être à cause de cela, quitta la Chambre des députés pour entrer au Sénat — disait, au congrès de son parti, en juillet 1905 : « La lutte des classes est un fait, mais un fait cruel. Je ne crois pas que c’est en la prolongeant qu’on arrivera à la solution du problème ; je crois que c’est en la supprimant… en faisant que tous les hommes se considèrent comme des associés à la même œuvre. » Il s’agirait donc de créer législativement la paix sociale, en montrant aux pauvres que le gouvernement n’a pas de plus grand souci que celui d’améliorer leur sort, et en imposant des sacrifices nécessaires aux gens qui possèdent une fortune jugée trop forte pour l’harmonie des classes.

La société capitaliste est tellement riche, et l’avenir lui apparaît sous des couleurs si optimistes qu’elle supporte des charges effroyables sans trop se plaindre : en Amérique, les politiciens gaspillent sans pudeur de gros impôts ; en Europe, les préparatifs militaires engouffrent des sommes tous les jours plus considérables[1] ; la paix sociale peut bien être achetée par quelques sacrifices complémentaires[2]. L’expérience montre que la bourgeoisie se laisse facilement dépouiller, pourvu qu’on la presse quelque peu et qu’on lui fasse peur de la révolution : le parti qui saura manœuvrer avec le plus d’audace le spectre révolutionnaire, aura l’avenir pour lui ; c’est ce que le parti radical commence à comprendre ; mais si habiles que soient ses clowns, il aura de la peine à en trouver qui sachent éblouir les gros banquiers juifs aussi bien que le font Jaurès et ses amis.

A la conférence de La Haye, le délégué allemand déclara que son pays supportait facilement les frais de la paix armée ; Léon Bourgeois soutint que la France supportait « aussi allègrement les obligations personnelles et financières que la défense nationale impose à ses citoyens ». Ch. Guieysse, qui cite ces discours, pense que le tsar avait demandé la limitation des dépenses militaires parce que la Russie n’est pas encore assez riche pour se tenir sur le pied des grands pays capitalistes. (La France et la paix armée, p. 45.)

C’est pourquoi Briand disait le 9 juin 1907 à ses électeurs de Saint-Etienne que la République a pris envers les travailleurs un engagement sacré relativement aux retraites ouvrières.

 

C. — L’organisation syndicale donne une troisième valeur à la lutte des classes. Dans chaque branche de l’industrie, patrons et ouvriers forment des groupes antagonistes, qui ont continuellement des discussions, qui parlementent et qui font des traités. Le socialisme vient apporter sa terminologie de lutte sociale et compliquer ainsi des contestations qui pouvaient rester purement d’ordre privé ; l’exclusivisme corporatif, qui ressemble tant à l’esprit de localité ou à l’esprit de race, s’en trouve consolidé, et ceux qui le représentent aiment à se figurer qu’ils accomplissent un devoir supérieur et font de l’excellent socialisme.

On sait que les plaideurs étrangers à une ville sont généralement fort maltraités par les juges des tribunaux de commerce qui y siègent et qui cherchent à donner raison à leurs confrères. — Les compagnies de chemins de fer payent à des prix fantastiques les terrains dont la valeur est fixée par des jurés recrutés parmi les propriétaires du pays. — J’ai vu les prud’hommes-pêcheurs accabler d’amendes, pour de prétendues contraventions, les marins italiens qui venaient leur faire concurrence, en vertu d’anciens traités. — Beaucoup d’ouvriers sont, de même, disposés à admettre que, dans toutes contestations avec le patron, le travailleur représente la morale et le droit : j’ai entendu un secrétaire de syndicat — si fanatiquement réformiste qu’il déniait le talent oratoire de Guesde — déclarer que nul n’avait autant que lui le sentiment de classe, — parce qu’il raisonnait de la manière que je viens d’indiquer, — et il en concluait que les révolutionnaires n’avaient pas le monopole de la juste conception de la lutte des classes.

On comprend que beaucoup de personnes aient pensé que cet esprit corporatif n’est pas une meilleure chose que l’esprit de clocher et qu’elles aient cherché à le faire disparaître, en employant des procédés fort analogues à ceux qui ont tant atténué, en France, les jalousies qui existaient entre les provinces. Une culture plus générale et la fréquentation des gens d’une autre région annulent rapidement le provincialisme : en amenant les hommes importants des syndicats à se rencontrer souvent avec des patrons et en leur fournissant l’occasion de participer à des discussions d’ordre général dans des commissions mixtes, ne pourrait-on pas faire s’évanouir le sentiment corporatif ? — L’expérience a montré que cela était faisable.

 

II

Les efforts qui ont été tentés pour amener la disparition des causes d’hostilité qui existent dans la société moderne, ont incontestablement abouti à des résultats, — encore que les pacificateurs se soient bien trompés sur la portée de leur œuvre. En montrant à quelques fonctionnaires des syndicats que les bourgeois ne sont pas des hommes aussi terribles qu’ils l’avaient cru, en les comblant de politesses dans des commissions constituées dans les ministères ou au Musée social, en leur donnant l’impression qu’il y a une équité naturelle et républicaine, supérieure aux haines ou aux préjugés de classe, on a pu changer l’attitude de quelques anciens révolutionnaires[1]. Un grand désordre a été jeté dans l’esprit des classes ouvrières, par suite de ces conversions de quelques-uns de leurs anciens chefs ; beaucoup de découragement a remplacé l’ancien enthousiasme chez plus d’un socialiste ; bien des travailleurs se sont demandé si l’organisation syndicale allait devenir une variété de la politique, un moyen d’arriver.

Il y a peu de choses nouvelles sous le soleil en matière de clowneries sociales. Aristote a déjà donné des règles de paix sociale ; il dit que les démagogues « devraient dans leurs harangues ne paraître préoccupés que de l’intérêt des riches, de même que dans les oligarchies, le gouvernement ne devrait sembler avoir en vue que l’intérêt du peuple » (Loc. cit.). Voilà un texte que l’on devrait inscrire à la porte des bureaux de la Direction du Travail.

 

Mais, en même temps que se produisait cette évolution, qui remplit de joie le cœur des pacificateurs, il y a eu une recrudescence d’esprit révolutionnaire dans une partie notable du prolétariat. Depuis que le gouvernement républicain et les philanthropes se sont mis en tête d’exterminer le socialisme, en développant la législation sociale et en modérant les résistances patronales dans les grèves, on a observé que, plus d’une fois, les conflits avaient pris une acuité plus grande qu’autrefois[1]. On explique souvent cela en disant qu’il y a là seulement un accident imputable aux anciens errements ; on aime à se bercer de l’espoir que tout marchera parfaitement bien le jour où les industriels auront mieux compris les mœurs de la paix sociale[2]. Je crois, au contraire, que nous sommes en présence d’un phénomène qui découle, tout naturellement, des conditions mêmes dans lesquelles s’opère cette prétendue pacification.

Cf. G. Sorel, Insegnamenti sociali, p. 343.

Dans son discours du 11 mai 1907, Jaurès disait qu’il n’y avait eu nulle part autant de violences qu’en Angleterre tant que les patrons et le gouvernement avaient refusé d’accepter les syndicats. « Ils ont cédé ; c’est l’action vigoureuse et robuste, mais légale, ferme et sage. »

 

J’observe, tout d’abord, que les théories et les agissements des pacificateurs sont fondés sur la notion du devoir et que le devoir est quelque chose de complètement indéterminé, — alors que le droit recherche les déterminations rigoureuses. Cette différence tient à ce que le second trouve une base réelle dans l’économie de la production, tandis que le premier est fondé sur des sentiments de résignation, de bonté, de sacrifice : et qui jugera si celui qui se soumet au devoir a été assez résigné, assez bon, assez sacrifié ? Le chrétien est persuadé que jamais il ne peut parvenir à faire tout ce que lui commande l’Evangile ; quand il est affranchi de tout lien économique (dans le couvent), il invente toute sorte d’obligations pieuses, de manière à rapprocher sa vie de celle du Christ, qui aima les hommes au point d’avoir accepté, pour les racheter, un sort ignominieux.

Dans le monde économique, chacun limite son devoir d’après la répugnance qu’il éprouve à abandonner certains profits ; si le patron estime toujours qu’il a fait tout son devoir, le travailleur sera d’un avis opposé, et aucune raison ne pourra les départager : le premier pourra croire qu’il a été héroïque, et le second pourra traiter ce prétendu héroïsme d’exploitation honteuse.

Pour nos grands pontifes du devoir, le contrat de travail n’est pas une vente ; rien n’est simple comme la vente : personne ne se mêle de savoir qui a raison de l’épicier ou du client, quand ils ne sont pas d’accord sur le prix du fromage ; le client va où il trouve à acheter à meilleur compte et l’épicier est obligé de changer ses prix quand sa clientèle l’abandonne. Mais quand il se produit une grève, c’est bien autre chose : les bonnes âmes du pays, les gens de progrès et les amis de la République se mettent à discuter la question de savoir qui des deux parties a raison : avoir raison, c’est avoir accompli tout son devoir social. Le Play a donné beaucoup de conseils sur la manière d’organiser le travail en vue de bien remplir le devoir ; mais il ne pouvait fixer l’étendue des obligations des uns et des autres ; il s’en rapportait au tact de chacun, au sentiment exact du rang, à l’appréciation intelligente des vrais besoins de l’ouvrier par le maître[1].

Le Play, Organisation du travail, chap. II. § 21. D’après lui les forces morales sont plus importantes à considérer que les systèmes que l’on imagine pour régler le salaire d’une manière plus ou moins automatique.

Les patrons acceptent généralement la discussion sur ce terrain ; aux réclamations des travailleurs, ils répondent qu’ils ont été déjà jusqu’à la limite des faveurs qu’ils peuvent accorder — tandis que les philanthropes se demandent si les prix de vente ne permettraient pas de relever encore un peu les salaires. Une telle discussion suppose que l’on sache jusqu’où devrait aller le devoir social et quels prélèvements le patron doit continuer à faire pour pouvoir maintenir son rang : comme il n’y a aucun raisonnement capable de résoudre un tel problème, les gens sages proposent que l’on ait recours à un arbitrage ; Rabelais aurait proposé que l’on eût recours au sort des dés. Quand la grève est importante, les députés réclament, à grands cris, une enquête, dans le but de savoir si les chefs d’industrie remplissent bien leurs fonctions de bons maîtres.

On arrive à des résultats par cette voie, qui semble cependant si absurde, parce que, d’une part, les grands patrons ont été élevés dans des idées civiques, philanthropiques et religieuses[1], et que, d’autre part, ils ne peuvent pas se montrer trop récalcitrants lorsque certaines choses leur sont demandées par des personnes occupant une haute situation dans le pays. Les conciliateurs mettent tout leur amour-propre à réussir et ils seraient extrêmement froissés si les chefs d’industrie les empêchaient de faire de la paix sociale. Les ouvriers sont dans une posture plus favorable, parce que le prestige des pacificateurs est bien moindre auprès d’eux qu’auprès des capitalistes : ces derniers cèdent donc beaucoup plus facilement que les ouvriers pour permettre aux bonnes âmes d’avoir la gloire de terminer le conflit. On observe que ces procédés ne réussissent que rarement quand l’affaire est entre les mains d’anciens ouvriers enrichis : les considérations littéraires, morales ou sociologiques touchent fort peu les gens qui ne sont pas nés dans les rangs de la bourgeoisie.

Sur les forces qui tendent à entretenir les sentiments de modération. Cf. les Insegnamenti sociali, 3e partie, chap. V.

Les personnes qui sont appelées à intervenir de cette manière, dans les conflits, sont induites en erreur par les observations qu’elles font sur certains secrétaires de syndicats, qu’elles trouvent beaucoup moins intransigeants qu’elles ne l’auraient cru et qui leur semblent mûrs pour comprendre la paix sociale. Au cours des séances de conciliation, plus d’un révolutionnaire dévoilant une âme d’aspirant à la petite bourgeoisie, il ne manque pas de gens très intelligents pour s’imaginer que les conceptions socialistes et révolutionnaires ne sont qu’un accident que pourraient écarter de meilleurs procédés à établir dans les rapports entre les classes. Ils croient que le monde ouvrier comprend, tout entier, l’économie sous l’aspect du devoir et se persuadent qu’un accord se ferait si une meilleure éducation sociale était donnée aux citoyens.

 

Voyons sous quelles influences se produit l’autre mouvement qui tend à rendre les conflits plus aigus.

Les ouvriers se rendent facilement compte que le travail de conciliation ou d’arbitrage ne repose sur aucune base économico-juridique et leur tactique a été conduite — instinctivement peut-être — en conséquence. Puisque les sentiments et surtout l’amour-propre des pacificateurs sont en jeu, il convient de frapper fortement leurs imaginations et de leur donner l’idée qu’ils ont à accomplir une besogne de Titans ; on accumulera donc les demandes, on fixera les chiffres un peu au hasard, et on ne craindra pas de les exagérer ; souvent le succès de la grève dépendra de l’habileté avec laquelle un syndiqué (qui comprend bien l’esprit de la diplomatie sociale) aura su introduire des réclamations fort accessoires en elles-mêmes, mais capables de donner l’impression que les entrepreneurs d’industrie ne remplissent pas leur devoir social. Bien des fois les écrivains qui s’occupent de ces questions s’étonnent qu’il se passe plusieurs jours avant que les grévistes soient parfaitement fixés sur ce qu’ils doivent réclamer, et que l’on voie à la fin apparaître des demandes dont il n’avait jamais été question au cours des pourparlers antérieurs. Cela s’explique sans difficulté lorsqu’on réfléchit aux conditions bizarres dans lesquelles se fait la discussion entre les intéressés. Je suis surpris qu’il n’y ait pas de professionnels des grèves, qui se chargeraient de dresser les tableaux des revendications ouvrières ; ils obtiendraient d’autant plus de succès dans les conseils de conciliation, qu’ils ne se laisseraient pas éblouir par les belles paroles aussi facilement que les délégués des ouvriers[1].

La loi française du 27 décembre 1892 semble avoir prévu cette possibilité et elle ordonne que les délégués des comités de conciliation doivent être pris parmi les intéressés ; elle écarte ainsi ces professionnels dont la présence rendrait si précaire le prestige des autorités ou des philanthropes.

Lorsque tout est fini, il ne manque pas d’ouvriers pour se rappeler que les patrons avaient d’abord affirmé que toute concession était impossible : ils sont amenés ainsi à se dire que ceux-ci sont des ignorants ou des menteurs ; ce ne sont pas des conséquences capables de beaucoup développer la paix sociale !

Tant que les travailleurs avaient subi les exigences patronales sans protester, ils avaient cru que la volonté de leurs maîtres était complètement dominée par les nécessités économiques ; ils s’aperçoivent, après la grève, que cette nécessité n’existe point d’une manière bien rigoureuse et que, si une pression énergique est exercée par en bas sur la volonté du maître, cette volonté trouve moyen de se libérer des prétendues entraves de l’économie ; ainsi, en se tenant dans les limites de la pratique, le capitalisme apparaît aux ouvriers comme étant libre, et ils raisonnent comme s’il l’était tout à fait. Ce qui restreint à leurs yeux cette liberté, ce n’est pas la nécessité issue de la concurrence, mais l’ignorance des chefs d’industrie. Ainsi s’introduit la notion de l’infinité de la production, qui est un des postulats de la théorie de la lutte de classe dans le socialisme de Marx[1].

G. Sorel, Insegnamenti sociali, p. 390, texte français dans le Mouvement socialiste, 1er juillet 1905, p. 290.

Pourquoi donc parler de devoir social ? Le devoir se comprend dans une société dont toutes les parties sont étroitement solidaires les unes des autres ; mais si le capitalisme est infini, la solidarité n’est plus fondée sur l’économie et les ouvriers estiment qu’ils seraient dupes s’ils n’exigeaient pas tout ce qu’ils peuvent obtenir ; ils considèrent le patron comme un adversaire avec lequel on traite après une guerre. Il n’y a pas plus de devoir social qu’il n’y a de devoir international.

Ces idées-là sont un peu confuses, je le veux bien, dans beaucoup de cerveaux ; mais elles existent d’une manière beaucoup plus stable que ne le pensent les partisans de la paix sociale ; ceux-ci se laissent prendre aux apparences et ne descendent pas jusqu’aux racines obscures qui supportent les tendances socialistes actuelles.

 

Avant de passer à d’autres considérations, il faut observer que nos pays latins présentent une grande difficulté pour la formation de la paix sociale ; les classes y sont bien plus nettement séparées que dans les pays saxons par des caractères extérieurs ; de telles séparations gênent beaucoup les chefs des syndicats quand ils abandonnent leurs anciennes manières pour prendre rang dans le monde officiel ou philanthropique[1] : ce monde les accueille avec grand plaisir, depuis qu’on lui a montré que la tactique de l’embourgeoisement progressif des fonctionnaires syndicaux pouvait produire d’excellents résultats ; mais leurs camarades se défient d’eux. Cette défiance est devenue, en France, beaucoup plus vive depuis que beaucoup d’anarchistes sont entrés dans le mouvement syndical ; parce que l’anarchiste a horreur de tout ce qui rappelle les procédés des politiciens, dévorés du besoin de grimper dans les classes supérieures et ayant déjà l’esprit capitaliste alors qu’ils sont encore pauvres[2].

Toutes les personnes qui ont vu de près les chefs des trade-unions sont frappées de l’extrême différence qui existe entre la France et l’Angleterre à ce point de vue : les chefs des trade-unions deviennent rapidement des gentlemen sans que personne y trouve à redire. (P. de Rousiers, Le trade-unionisme en Angleterre, p. 309 et p. 322.) — En corrigeant cette épreuve, je lis un article de Jacques Bardoux signalant qu’un charpentier et un mineur ont été créés chevaliers par Edouard VII. (Débats, 16 décembre 1907.)

Il y a un certain nombre d’années, Arsène Dumont a imaginé le terme de capillarité sociale pour exprimer la lente ascension des classes. Si le syndicalisme suivait les inspirations des pacificateurs, il serait un puissant agent de capillarité sociale.

La politique sociale a introduit de nouveaux éléments dont il nous faut maintenant tenir compte. On peut, tout d’abord, observer que les ouvriers comptent aujourd’hui dans le monde au même titre que les divers groupes producteurs qui demandent à être protégés ; ils peuvent être traités avec sollicitude tout comme les viticulteurs ou les fabricants de sucre[1]. Il n’y a rien de déterminé dans le protectionnisme ; les droits de douane sont fixés de manière à satisfaire les désirs de personnalités très influentes qui veulent accroître leurs revenus : la politique sociale procède de la même manière. Le gouvernement protectionniste prétend avoir des lumières lui permettant de mesurer ce qu’il convient d’accorder à chaque groupe, de défendre les producteurs sans léser les consommateurs ; de même la politique sociale annonce qu’elle prendra en considération les intérêts des patrons et ceux des ouvriers.

On a souvent signalé que l’organisation ouvrière en Angleterre est un simple syndicat d’intérêts, ayant en vue des avantages matériels immédiats. Quelques écrivains sont très heureux de cette situation, parce qu’ils y voient, avec raison, une difficulté pour la propagande socialiste. Embêter les socialistes, même au prix du progrès économique et du salut de la culture de l’avenir, voilà le grand but que se proposent les grands idéalistes de la bourgeoisie philanthropique.

Peu de gens, en dehors des Facultés de droit, sont assez naïfs pour croire que l’Etat puisse remplir un tel programme : en fait, les parlementaires se décident de manière à satisfaire partiellement les intérêts les plus influents dans les élections, sans soulever de trop vives protestations des gens sacrifiés. Il n’y a pas d’autre règle que l’intérêt vrai ou présumé des électeurs : tous les jours la commission des douanes remanie ses tarifs et elle déclare qu’elle ne cessera de les remanier tant qu’elle ne sera point parvenue à assurer des prix qu’elle considère comme rémunérateurs, aux gens pour lesquels elle a entrepris d’être une providence : elle a l’œil ouvert sur les opérations des importateurs ; toute baisse de prix éveille son attention et provoque des recherches destinées à savoir si on ne pourrait pas artificiellement relever les valeurs. La politique sociale se pratique exactement de la même manière : le 27 juin 1905, le rapporteur d’une loi sur la durée du travail dans les mines disait, à la Chambre des députés : « Au cas où l’application de la loi donnerait des déceptions aux ouvriers, nous avons pris l’engagement de déposer sans tarder un nouveau projet de loi. » Cet excellent homme parlait exactement comme un rapporteur d’une loi de douane.

Il ne manque pas d’ouvriers qui comprennent parfaitement que tout le fatras de la littérature parlementaire ne sert qu’à dissimuler les véritables motifs qui dirigent les gouvernements. Les protectionnistes réussissent en subventionnant quelques gros chefs de parti ou en entretenant des journaux qui soutiennent la politique de ces chefs de parti ; les ouvriers n’ont pas d’argent, mais ils ont à leur disposition un moyen d’action bien plus efficace ; ils peuvent faire peur et, depuis quelques années, ils ne se privent pas de cette ressource.

Lors de la discussion de la loi sur le travail des mines, il a été plusieurs fois question des menaces adressées au gouvernement : le 5 février 1902, le président de la commission disait à la Chambre que le pouvoir avait prêté « une oreille attentive aux bruits du dehors, [qu’il avait été] inspiré par un sentiment de généreuse bienveillance en laissant arriver jusqu’à lui, quel qu’en fût le ton, les revendications ouvrières et le long cri de souffrance des ouvriers mineurs. » Un peu plus tard, il ajoutait : « Nous avons fait une œuvre de justice sociale,… une œuvre de bonté aussi, en allant à ceux qui peinent et qui souffrent comme à des amis uniquement désireux de travailler dans la paix et à des conditions honorables, et que nous ne devons pas, par une intransigeance brutale et trop égoïste, laisser s’abandonner à des entraînements qui, pour ne pas être des révoltes, n’en feraient pas moins des victimes. » Toutes ces phrases embrouillées servaient à dissimuler l’effroyable peur qui étreignait ce député grotesque[1]. Dans la séance du 6 novembre 1904, au Sénat, le ministre déclarait que le gouvernement était incapable de céder à des menaces, mais qu’il fallait ouvrir non seulement les oreilles et l’esprit, mais aussi le cœur « aux réclamations respectueuses » (?) ; — il avait passé quelque peu d’eau sous les ponts depuis le jour où le gouvernement avait promis la loi sous la menace de la grève générale[2].

Cet imbécile est devenu ministre du Commerce. Tous ses discours sur cette question sont pleins de galimatias : il a été médecin aliéniste et a, peut-être, été influencé par la logique et le langage de ses clients.

Le ministre déclarait qu’il faisait de la « véritable démocratie » et que c’est faire de la démagogie que « d’obéir à des pressions extérieures, à des sommations hautaines qui ne sont, la plupart du temps, que des surenchères et des appâts grossiers s’adressant à la crédulité de gens dont la vie est pénible. »

Je pourrais choisir d’autres exemples, pour montrer que le facteur le plus déterminant de la politique sociale est la poltronnerie du gouvernement. Cela s’est manifesté, de la manière la plus ostensible, dans des discussions récentes relatives à la suppression des bureaux de placement et à la loi qui a porté devant les tribunaux civils les appels des décisions rendues par les prud’hommes. Presque tous les chefs des syndicats savent tirer un excellent parti de cette situation et ils enseignent aux ouvriers qu’il ne s’agit pas d’aller demander des faveurs, mais qu’il faut profîter de la lâcheté bourgeoise pour imposer la volonté du prolétariat. Il y a trop de faits venant à l’appui de cette tactique pour qu’elle ne prenne pas racine dans le monde ouvrier.

 

Une des choses qui me paraissent avoir le plus étonné les travailleurs, au cours de ces dernières années, a été la timidité de la force publique en présence de l’émeute : les magistrats qui ont le droit de requérir l’emploi de la troupe, n’osent pas se servir de leur pouvoir jusqu’au bout et les officiers acceptent d’être injuriés et frappés avec une patience qu’on ne leur connaissait pas jadis. Il est devenu évident, par une expérience qui ne cesse de s’affirmer, que la violence ouvrière possède une efficacité extraordinaire dans les grèves : les préfets, redoutant d’être amenés à faire agir la force légale contre la violence insurrectionnelle, pèsent sur les patrons pour les forcer à céder ; la sécurité des usines est, maintenant, considérée comme une faveur dont le préfet peut disposer à son gré ; en conséquence, il dose l’emploi de sa police pour intimider les deux parties et les amener, plus adroitement, à un accord.

Il n’a pas fallu beaucoup de temps aux chefs des syndicats pour bien saisir cette situation, et il faut reconnaître qu’ils se sont servis de l’arme qu’on mettait entre leurs mains avec un rare bonheur. Ils s’efforcent d’intimider les préfets par des démonstrations populaires qui seraient susceptibles d’amener des conflits graves avec la police et ils préconisent une action tumultuaire comme étant le moyen le plus efficace d’obtenir des concessions. Il est rare qu’au bout de quelque temps l’administration, obsédée et effrayée, n’intervienne pas auprès des chefs d’industrie et ne leur impose pas une transaction, qui devient un encouragement pour les propagandistes de la violence.

Que l’on approuve ou que l’on condamne ce qu’on appelle la méthode directe et révolutionnaire, il est évident qu’elle n’est pas près de disparaître ; dans un pays aussi belliqueux que la France, il y a des raisons profondes qui assureraient à cette méthode une sérieuse popularité, alors même que tant d’exemples ne montreraient pas sa prodigieuse efficacité. C’est le grand fait social de l’heure actuelle et il faut chercher à en comprendre la portée.

 

Je ne puis m’empêcher de noter ici une réflexion que faisait Clemenceau à propos de nos relations avec l’Allemagne, et qui convient tout aussi bien aux conflits sociaux quand ils prennent l’aspect violent (qui semble devoir devenir de plus en plus général au fur et à mesure qu’une bourgeoisie lâche poursuit davantage la chimère de la paix sociale) : « Il n’y a pas de meilleur moyen, disait-il, [que la politique de concessions à perpétuité] d’engager la partie adverse à demander toujours davantage. Tout homme ou toute puissance, dont l’action consiste uniquement à céder, ne peut aboutir ainsi qu’à se retrancher de l’existence. Qui vit, résiste ; qui ne résiste pas se laisse dépecer par morceaux. » (Aurore, 15 août 1905.)

Une politique sociale fondée sur la lâcheté bourgeoise, qui consiste à toujours céder devant la menace de violences, ne peut manquer d’engendrer l’idée que la bourgeoisie est condamnée à mort et que sa disparition n’est plus qu’une affaire de temps. Chaque conflit qui donne lieu à des violences devient ainsi un combat d’avant-garde, et personne ne saurait prévoir ce qui peut sortir de tels engagements ; la grande bataille a beau fuir : en l’espèce, chaque fois qu’on en vient aux mains, c’est la grande bataille napoléonienne (celle qui écrase définitivement les vaincus) que les grévistes espèrent voir commencer ; ainsi s’engendre, par la pratique des grèves, la notion d’une révolution catastrophique.

Un bon observateur du mouvement ouvrier contemporain a exprimé les mêmes idées : « Comme leurs ancêtres, [les révolutionnaires français] sont pour la lutte, pour la conquête ; ils veulent par la force accomplir de grandes œuvres. Seulement, la guerre de conquête ne les intéresse plus. Au lieu de songer au combat, ils songent maintenant à la grève ; au lieu de mettre leur idéal dans la bataille contre les armées de l’Europe, ils le mettent dans la grève générale où s’anéantirait le régime capitaliste[1]. »

Ch. Guieysse, op. cit., p 125.

Les théoriciens de la paix sociale ne veulent pas voir ces faits qui les gênent ; ils ont sans doute honte d’avouer leur poltronnerie, de même que le gouvernement a honte d’avouer qu’il fait de la politique sociale sous la menace de troubles. Il est curieux que des gens qui se vantent d’avoir lu Le Play, n’aient pas observé que celui-ci avait sur les conditions de la paix sociale une toute autre conception que ses successeurs imbéciles. Il supposait l’existence d’une bourgeoisie grave dans ses mœurs, pénétrée du sentiment de sa dignité et ayant l’énergie nécessaire pour gouverner le pays sans avoir recours à la vieille bureaucratie traditionnelle. A ces hommes qui disposaient de la richesse et du pouvoir, il prétendait enseigner le devoir social envers leurs sujets. Son système supposait une autorité indiscutée ; on sait qu’il déplorait comme scandaleuse et dangereuse la licence de la presse telle qu’elle existait sous Napoléon III ; ses réflexions à ce sujet font quelque peu sourire ceux qui comparent les journaux de ce temps à ceux d’aujourd’hui[1]. Personne de son temps n’eût compris qu’un grand pays acceptât la paix à tout prix ; son point de vue ne différait pas beaucoup là dessus de celui de Clemenceau. Il n’avait jamais admis que l’on pût avoir la lâcheté et l’hypocrisie de décorer du nom de devoir social la poltronnerie d’une bourgeoisie incapable de se défendre.

Parlant des élections de 1869, il disait qu’on avait alors « employé des violences de langage que la France n’avait pas encore entendues, même aux plus mauvais jours de la révolution ». (Organisation du travail, 3e édition, p. 340.) Il s’agit évidemment de la révolution de 1848. En 1873 il déclarait que l’empereur n’avait pas eu à se louer d’avoir abrogé le système de contrainte imposé à la presse avant d’avoir réformé les mœurs du pays. (Réforme sociale en France, 5e édition, tome III, p. 456.)

 

La lâcheté bourgeoise ressemble fort à celle du parti libéral anglais qui proclame à tout instant son absolue confiance dans l’arbitrage entre nations : l’arbitrage donne presque toujours des résultats désastreux pour l’Angleterre[1], mais ces braves gens aiment mieux payer, ou même compromettre l’avenir de leur pays, que d’affronter les horreurs de la guerre. Le parti libéral anglais a toujours le mot justice à la bouche, absolument comme notre bourgeoisie ; on pourrait se demander si toute la haute morale des grands penseurs contemporains ne serait pas fondée sur une dégradation du sentiment de l’honneur.

Summer Maine observait, il y a longtemps déjà, que l’Angleterre a le sort des plaideurs peu sympathiques. (Le droit international, trad. franç., p. 279). Beaucoup d’Anglais croient qu’en humiliant leur pays ils deviendront plus sympathiques : ce n’est pas bien démontré.


 

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