CHAPITRE IV

La grève prolétarienne

I. — Confusion du socialisme parlementaire et clarté de la grève générale. — Les mythes dans l’histoire. — Preuve expérimentale de la valeur de la grève générale.

II. — Recherches faites pour perfectionner le marxisme. — Manière de l’éclairer en partant de la grève générale : lutte de classe ; — préparation à la révolution et absence d’utopies ; — caractère irréformable de la révolution.

III. — Préjugés scientifiques opposés à la grève générale ; doutes sur la science. — Les parties claires et les parties obscures dans la pensée. — Incompétence économique des parlements.

I

Toutes les fois que l’on cherche à se rendre un compte exact des idées qui se rattachent à la violence prolétarienne, on est amené à se reporter à la notion de grève générale ; mais la même notion peut rendre bien d’autres services et fournir des éclaircissements inattendus sur toutes les parties obscures du socialisme. Dans les dernières pages du premier chapitre, j’ai comparé la grève générale à la bataille napoléonienne qui écrase définitivement l’adversaire ; ce rapprochement va nous aider à comprendre le rôle idéologique de la grève générale.

Lorsque les écrivains militaires actuels veulent discuter de nouvelles méthodes de guerre appropriées à l’emploi de troupes infiniment plus nombreuses que n’étaient celles de Napoléon et pourvues d’armes bien plus perfectionnées que celles de ce temps ils ne supposent pas moins que la guerre devra se décider dans des batailles napoléoniennes. Il faut que les tactiques proposées puissent s’adapter au drame que Napoléon avait conçu ; sans doute, les péripéties du combat se dérouleront tout autrement qu’autrefois ; mais la fin doit être toujours la catastrophe de l’ennemi. Les méthodes d’instruction militaire sont des préparations du soldat en vue de cette grande et effroyable action, à laquelle chacun doit être prêt à prendre part au premier signal. Du haut en bas de l’échelle, tous les membres d’une armée vraiment solide ont leur pensée tendue vers cette issue catastrophique des conflits internationaux.

Les syndicats révolutionnaires raisonnent sur l’action socialiste exactement de la même manière que les écrivains militaires raisonnent sur la guerre : ils enferment tout le socialisme dans la grêve générale ; ils regardent toute combinaison comme devant aboutir à ce fait ; ils voient dans chaque grève une imitation réduite, un essai, une préparation du grand bouleversement final.

La nouvelle école qui se dit marxiste, syndicaliste et révolutionnaire, s’est déclarée favorable à l’idée de grève générale, dès qu’elle a pu prendre une claire conscience du sens vrai de sa doctrine, des conséquences de son activité, ou de son originalité propre. Elle a été conduite ainsi à rompre avec les anciennes chapelles officielles, utopistes et politiciennes, qui ont horreur de la grève générale, et à entrer, au contraire, dans le mouvement propre du prolétariat révolutionnaire — qui, depuis longtemps, fait de l’adhésion à la grève générale le test au moyen duquel le socialisme des travailleurs se distingue de celui des révolutionnaires amateurs.

Les socialistes parlementaires ne peuvent avoir une grande influence que s’ils parviennent à s’imposer à des groupes très divers, en parlant un langage embrouillé : il leur faut des électeurs ouvriers assez naïfs pour se laisser duper par des phrases ronflantes sur le collectivisme futur ; ils ont besoin de se présenter comme de profonds philosophes aux bourgeois stupides qui veulent paraître entendus en questions sociales ; il leur est très nécessaire de pouvoir exploiter des gens riches qui croient bien mériter de l’humanité en commanditant des entreprises de politique socialiste. Cette influence est fondée sur le galimatias et nos grands hommes travaillent, avec un succès parfois trop grand, à jeter la confusion dans les idées de leurs lecteurs ; ils détestent la grève générale, parce que toute propagande faite sur ce terrain est trop socialiste pour plaire aux philanthropes.

Dans la bouche de ces prétendus représentants du prolétariat, toutes les formules socialistes perdent leur sens réel. La lutte de classe reste toujours le grand principe ; mais elle doit être subordonnée à la solidarité nationale[1]. L’internationalisme est un article de foi, en l’honneur duquel les plus modérés se déclarent prêts à prononcer les serments les plus solennels ; mais le patriotisme impose aussi des devoirs sacrés[2]. L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, comme on l’imprime encore tous les jours, mais la véritable émancipation consiste à voter pour un professionnel de la politique, à lui assurer les moyens de se faire une bonne situation, à se donner un maître. Enfin l’Etat doit disparaître et on se garderait de contester ce que Engels a écrit là-dessus ; mais cette disparition aura lieu seulement dans un avenir si lointain que l’on doit s’y préparer en utilisant provisoirement l’Etat pour gaver les politiciens de bons morceaux ; et la meilleure politique pour faire disparaître l’Etat consiste provisoirement à renforcer la machine gouvernementale ; Gribouille, qui se jette à l’eau pour ne pas être mouillé par la pluie, n’aurait pas raisonné autrement. Etc., etc.

Le Petit Parisien, qui a la prétention de traiter en spécialiste et en socialiste les questions ouvrières, avertissait, le 31 mars 1907, des grévistes qu’ils « ne doivent jamais se croire au-dessus des devoirs de la solidarité sociale ».

A l’époque où les antimilitaristes commencèrent à préoccuper le public, le Petit Parisien se distingua par son patriotisme : le 8 octobre 1905 article sur « le devoir sacré » et sur « le culte de ce drapeau tricolore qui a parcouru le monde avec nos gloires et nos libertés » ; le 1er janvier 1906 félicitations au Jury de la Seine : « Le drapeau a été vengé des outrages jetés par ses détracteurs sur ce noble emblème. Quand il passe dans nos rues, on le salue. Les jurés ont fait plus que de s’incliner ; ils se sont rangés avec respect autour de lui. » Voilà du socialisme très sage.

 

On pourrait remplir des pages entières avec l’exposé sommaire des thèses contradictoires, cocasses et charlatanesques qui forment le fond des harangues de nos grands hommes ; rien ne les embarrasse et ils savent combiner, dans leurs discours pompeux, fougueux et nébuleux, l’intransigeance la plus absolue avec l’opportunisme le plus souple. Un docteur du socialisme a prétendu que l’art de concilier les oppositions par le galimatias est le plus clair résultat qu’il ait tiré de l’étude des œuvres de Marx[1]. J’avoue ma radicale incompétence en ces matières difficiles ; je n’ai d’ailleurs nullement la prétention d’être compté parmi les gens auxquels les politiciens concèdent le titre de savants ; cependant, je ne me résous point facilement à admettre que ce soit là le fond de la philosophie marxiste.

On venait de discuter longuement au Conseil national deux motions, l’une proposant d’inviter les fédérations départementales à engager la lutte électorale partout où cela serait possible, l’autre décidant de présenter des candidats partout. Un membre se leva : « J’ai besoin, dit-il, d’un peu d’attention, car la thèse que je vais soutenir peut paraître d’abord bizarre et paradoxale. [Ces deux motions] ne sont pas inconciliables, si on essaie de résoudre cette contradiction suivant la méthode naturelle et marxiste de résoudre toute contradiction. » (Socialiste, 7 octobre 1905.) Il semble que personne ne comprit. Et c’était, en effet, inintelligible.

Les polémiques de Jaurès avec Clemenceau ont montré, d’une manière parfaitement incontestable, que nos socialistes parlementaires ne peuvent réussir à en imposer au public que par leur galimatias et qu’à force de tromper leurs lecteurs, ils ont fini par perdre tout sens de la discussion honnête. Dans l’Aurore du 4 septembre 1905. Clemenceau reproche à Jaurès d’embrouiller l’esprit de ses partisans « en des subtilités métaphysiques où ils sont incapables de le suivre » ; il n’y a rien à objecter à ce reproche, sauf l’emploi du mot métaphysique : Jaurès n’est pas plus métaphysicien qu’il n’est juriste ou astronome. Dans le numéro du 26 octobre, Clemenceau démontre que son contradicteur possède « l’art de solliciter les textes » et termine en disant : « Il m’a paru instructif de mettre à nu certains procédés de polémique dont nous avons le tort de concéder trop facilement le monopole à la congrégation de Jésus. »

 

En face de ce socialisme bruyant, bavard et menteur qui est exploité par les ambitieux de tout calibre, qui amuse quelques farceurs et qu’admirent les décadents, se dresse le syndicalisme révolutionnaire qui s’efforce, au contraire, de ne rien laisser dans l’indécision ; la pensée est ici honnêtement exprimée, sans supercherie et sans sous-entendus ; on ne cherche plus à diluer les doctrines dans un fleuve de commentaires embrouillés. Le syndicalisme s’efforce d’employer des moyens d’expression qui projettent sur les choses une pleine lumière, qui les posent parfaitement à la place que leur assigne leur nature et qui accusent toute la valeur des forces mises en jeu. Au lieu d’atténuer les oppositions, il faudra, pour suivre l’orientation syndicaliste, les mettre en relief ; il faudra donner un aspect aussi solide que possible aux groupements qui luttent entre eux ; enfin on représentera les mouvements des masses révoltées de telle manière que l’âme des révoltés en reçoive une impression pleinement maîtrisante.

Le langage ne saurait suffire pour produire de tels résultats d’une manière assurée ; il faut faire appel à des ensembles d’images capables d’évoquer en bloc et par la seule intuition, avant toute analyse réfléchie, la masse des sentiments qui correspondent aux diverses manifestations de la guerre engagée par le socialisme contre la société moderne. Les syndicalistes résolvent parfaitement ce problème en concentrant tout le socialisme dans le drame de la grève générale ; il n’y a plus ainsi aucune place pour la conciliation des contraires dans le galimatias par les savants officiels ; tout est bien dessiné, en sorte qu’il ne puisse y avoir qu’une seule interprétation possible du socialisme. Cette méthode a tous les avantages que présente la connaissance totale sur l’analyse, d’après la doctrine de Bergson ; et peut-être ne pourrait-on pas citer beaucoup d’exemples capables de montrer d’une manière aussi parfaite la valeur des doctrines du célèbre professeur[1].

La nature de ces articles ne comporte pas de longs développements sur ce sujet ; mais je crois que l’on pourrait faire une application plus complète encore des idées de Bergson à la théorie de la grève générale. Le mouvement, dans la philosophie bergsonienne est regardé comme un tout indivisé : ce qui nous conduit justement à la conception catastrophique du socialisme.

On a beaucoup disserté sur la possibilité de réaliser la grève générale : on a prétendu que la guerre socialiste ne pouvait se résoudre en une seule bataille ; il semble aux gens sages, pratiques et savants, qu’il serait prodigieusement difficile de lancer avec ensemble les grandes masses du prolétariat ; on a analysé les difficultés de détail que présenterait une lutte devenue énorme. Au dire des socialistes-sociologues, comme au dire des politiciens, la grève générale serait une rêverie populaire, caractéristique des débuts d’un mouvement ouvrier ; on nous cite l’autorité de Sidney Webb qui a décrété que la grève générale était une illusion de jeunesse[1], dont s’étaient vite débarrassés ces ouvriers anglais — que les propriétaires de la science sérieuse nous ont si souvent présentés comme les dépositaires de la véritable conception du mouvement ouvrier.

Bourdeau, Evolution du socialisme, p. 232.

Que la grève générale ne soit pas populaire dans l’Angleterre contemporaine, c’est un pauvre argument à faire valoir contre la portée historique de l’idée, car les Anglais se distinguent par une extraordinaire incompréhension de la lutte de classe ; leur pensée est restée très dominée par des influences médiévales : la corporation, privilégiée ou protégée au moins par les lois, leur apparaît toujours comme l’idéal de l’organisation ouvrière ; c’est pour l’Angleterre que l’on a inventé le terme d’aristocratie ouvrière pour parler des syndiqués et, en effet, le trade-unionisme poursuit l’acquisition de faveurs légales[1]. Nous pourrions donc dire que l’aversion que l’Angleterre éprouve pour la grève générale devrait être regardée comme une forte présomption en faveur de celle-ci, par tous ceux qui regardent la lutte de classe comme l’essentiel du socialisme.

C’est ce qu’on voit, par exemple, dans les efforts faits par les trade-unions pour obtenir des lois leur évitant la responsabilité civile de leurs actes.

D’autre part, Sidney Webb jouit d’une réputation fort exagérée de compétence ; il a eu le mérite de compulser des dossiers peu intéressants et la patience de composer une des compilations les plus indigestes qui soient, sur l’histoire du trade-unionisme ; mais c’est un esprit des plus bornés qui n’a pu éblouir que des gens peu habitués à réfléchir[1]. Les personnes qui ont introduit sa gloire en France n’entendaient pas un mot au socialisme ; et si vraiment il est au premier rang des auteurs contemporains d’histoire économique, comme l’assure son traducteur[2], c’est que le niveau intellectuel de ces historiens est assez bas ; bien des exemples nous montrent d’ailleurs qu’on peut être un illustre professionnel de l’histoire et un esprit moins que médiocre.

Tarde ne pouvait arriver à se rendre compte de la réputation que l’on avait faite à Sidney Webb, qui lui semblait un barbouilleur de papier.

Métin, Le socialisme en Angleterre, p 210. Cet écrivain a reçu un brevet de socialisme du gouvernement ; le 26 juillet 1904, le Commissaire général français de l’Exposition de Saint-Louis disait : « M. Métin est animé du meilleur esprit démocratique ; c’est un excellent républicain ; c’est même un socialiste que les associations ouvrières doivent accueillir comme un ami. » (Association ouvrière, 30 juillet 1904.) Il y aurait une étude amusante à faire sur les personnes qui possèdent de pareils brevets délivrés soit par le gouvernement, soit par le Musée social, soit par la presse bien informée.

 

Je n’attache pas d’importance, non plus, aux objections que l’on adresse à la grève générale en s’appuyant sur des considérations d’ordre pratique ; c’est revenir à l’ancienne utopie que vouloir fabriquer sur le modèle des récits historiques des hypothèses relatives aux luttes de l’avenir et aux moyens de supprimer le capitalisme. Il n’y a aucun procédé pour pouvoir prévoir l’avenir d’une manière scientifique, ou même pour discuter sur la supériorité que peuvent avoir certaines hypothèses sur d’autres ; trop d’exemples mémorables nous démontrent que les plus grands hommes ont commis des erreurs prodigieuses en voulant, ainsi, se rendre maîtres des futurs, même des plus voisins[1].

Les erreurs commises par Marx sont nombreuses et parfois énormes. (Cf. G. Sorel, Saggi di critica del marxismo, pp. 51-57.)

Et cependant nous ne saurions agir sans sortir du présent, sans raisonner sur cet avenir qui semble condamné à échapper toujours à notre raison. L’expérience nous prouve que des constructions d’un avenir indéterminé dans les temps peuvent avoir une grande efficacité et n’avoir que bien peu d’inconvénients, lorsqu’elles sont d’une certaine nature ; cela a lieu quand il s’agit de mythes dans lesquels se retrouvent les tendances les plus fortes d’un peuple, d’un parti ou d’une classe, tendances qui viennent se présenter à l’esprit avec l’insistance d’instincts dans toutes les circonstances de la vie et qui donnent un aspect de pleine réalité à des espoirs d’action prochaine sur lesquels se fonde la réforme de la volonté. Nous savons que ces mythes sociaux n’empêchent d’ailleurs nullement l’homme de savoir tirer profit de toutes les observations qu’il fait au cours de sa vie et ne font point obstacle à ce qu’il remplisse ses occupations normales[1].

On a souvent fait remarquer que des sectaires anglais ou américains, dont l’exaltation religieuse était entretenue par les mythes apocalyptiques, n’en étaient pas moins souvent des hommes très pratiques.

C’est ce que l’on peut montrer par de nombreux exemples.

Les premiers chrétiens attendaient le retour du Christ et la ruine totale du monde païen, avec l’instauration du royaume des saints, pour la fin de la première génération. La catastrophe ne se produisit pas, mais la pensée chrétienne tira un tel parti du mythe apocalyptique que certains savants contemporains voudraient que toute la prédication de Jésus eût porté sur ce sujet unique[1]. — Les espérances que Luther et Calvin avaient formées sur l’exaltation religieuse de l’Europe ne se sont nullement réalisées ; très rapidement ces Pères de la Réforme ont paru être des hommes d’un autre monde ; pour les protestants actuels, ils appartiennent plutôt au Moyen Age qu’aux temps modernes et les problèmes qui les inquiétaient le plus occupent fort peu de place dans le protestantisme contemporain. Devrons-nous contester, pour cela, l’immense résultat qui est sorti de leurs rêves de rénovation chrétienne ? — On peut reconnaître facilement que les vrais développements de la Révolution ne ressemblent nullement aux tableaux enchanteurs qui avaient enthousiasmé ses premiers adeptes : mais sans ces tableaux la Révolution aurait-elle pu vaincre ? Le mythe était fort mêlé d’utopies[2], parce qu’il avait été formé par une société passionnée pour la littérature d’imagination, pleine de confiance dans la petite science et fort peu au courant de l’histoire économique du passé. Ces utopies ont été vaines ; mais on peut se demander si la Révolution n’a pas été une transformation beaucoup plus profonde que celles qu’avaient rêvées les gens qui, au XVIIIe siècle, fabriquaient des utopies sociales. — Tout près de nous. Mazzini a poursuivi ce que les hommes sages de son temps nommèrent une folle chimère ; mais on ne peut plus douter aujourd’hui que sans Mazzini l’Italie ne serait jamais devenue une grande puissance et que celui-ci a beaucoup plus fait pour l’unité italienne que Cavour et tous les politiques de son école.

Cette doctrine occupe, à l’heure actuelle, une grande place dans l’exégèse allemande ; elle a été apportée en France par l’abbé Loisy.

Cf. la lettre à Daniel Halévy, IV.

Il importe donc fort peu de savoir ce que les mythes renferment de détails destinés à apparaître réellement sur le plan de l’histoire future ; ce ne sont pas des almanachs astrologiques ; il peut même arriver que rien de ce qu’ils renferment ne se produise, — comme ce fut le cas pour la catastrophe attendue par les premiers chrétiens[1]. Dans la vie courante ne sommes nous pas habitués à reconnaître que la réalité diffère beaucoup des idées que nous nous en étions faites avant d’agir ? Et cela ne nous empêche pas de continuer à prendre des résolutions. Les psychologues disent qu’il y a hétérogénéité entre les fins réalisées et les fins données : la moindre expérience de la vie nous révèle cette loi, que Spencer a transportée dans la nature, pour en tirer sa théorie de la multiplication des effets[2].

J’ai essayé de montrer comment à ce mythe social qui s’est évanoui, a succédé une dévotion qui a conservé une importance capitale dans la vie catholique : cette évolution du social à l’individuel me semble toute naturelle dans une religion. (Le système historique de Renan, pp. 374-382.)

Je crois bien que tout l’évolutionnisme de Spencer doit s’expliquer, d’ailleurs, par une émigration de la psychologie dans la physique.

Il faut juger les mythes comme des moyens d’agir sur le présent et toute discussion sur la manière de les appliquer matériellement sur le cours de l’histoire est dépourvue de sens. C’est l’ensemble du mythe qui importe seul ; ses parties n’offrent d’intérêt que par le relief qu’ils donnent à l’idée contenue dans la construction. Il n’est donc pas utile de raisonner sur les incidents qui peuvent se produire au cours de la guerre sociale et sur les conflits décisifs qui peuvent donner la victoire au prolétariat ; alors même que les révolutionnaires se tromperaient, du tout au tout, en se faisant un tableau fantaisiste de la grève générale, ce tableau pourrait avoir été, au cours de la préparation à la révolution, un élément de force de premier ordre, s’il a admis, d’une manière parfaite, toutes les aspirations du socialisme et s’il a donné à l’ensemble des pensées révolutionnaires une précision et une raideur que n’auraient pu leur fournir d’autres manières de penser.

Pour apprécier la portée de l’idée de grève générale, il faut donc abandonner tous les procédés de discussion qui ont cours entre politiciens, sociologues ou gens ayant des prétentions à la science pratique. On peut concéder aux adversaires tout ce qu’ils s’efforcent de démontrer, sans réduire, en aucune façon, la valeur de la thèse qu’ils croient pouvoir réfuter ; il importe peu que la grève générale soit une réalité partielle, ou seulement un produit de l’imagination populaire. Toute la question est de savoir si la grève générale contient bien tout ce qu’attend la doctrine socialiste du prolétariat révolutionnaire.

Pour résoudre une pareille question, nous ne sommes plus réduits à raisonner savamment sur l’avenir ; nous n’avons pas à nous livrer à de hautes considérations sur la philosophie, sur l’histoire et sur l’économie ; nous ne sommes pas sur le domaine des idéologies, mais nous pouvons rester sur le terrain des faits que l’on peut observer. Nous avons à interroger les hommes qui prennent une part très active au mouvement réellement révolutionnaire au sein du prolétariat, qui n’aspirent point à monter dans la bourgeoisie et dont l’esprit n’est pas dominé par des préjugés corporatifs. Ces hommes peuvent se tromper sur une infinité de questions de politique, d’économie ou de morale ; mais leur témoignage est décisif, souverain et irréformable quand il s’agit de savoir quelles sont les représentations qui agissent sur eux et sur leurs camarades de la manière la plus efficace, qui possèdent, au plus haut degré, la faculté de s’identifier avec leur conception socialiste, et grâce auxquelles la raison, les espérances et la perception des faits particuliers semblent ne plus faire qu’une seule unité[1].

C’est encore une application des thèses bergsoniennes.

 

Grâce à eux, nous savons que la grève générale est bien ce que j’ai dit : le mythe dans lequel le socialisme s’enferme tout entier, une organisation d’images capables d’évoquer instinctivement tous les sentiments qui correspondent aux diverses manifestations de la guerre engagée par le socialisme contre la société moderne. Les grèves ont engendré dans le prolétariat les sentiments les plus nobles, les plus profonds et les plus moteurs qu’il possède ; la grève générale les groupe tous dans un tableau d’ensemble et, par leur rapprochement, donne à chacun d’eux son maximum d’intensité ; faisant appel à des souvenirs très cuisants de conflits particuliers, elle colore d’une vie intense tous les détails de la composition présentée à la conscience. Nous obtenons ainsi cette intuition du socialisme que le langage ne pouvait pas nous donner d’une manière parfaitement claire — et nous l’obtenons dans un ensemble perçu instantanément[1].

C’est la connaissance parfaite de la philosophie bergsonienne.

 

Nous pouvons encore nous appuyer sur un autre témoignage pour démontrer la puissance de l’idée de grève générale. Si cette idée était une pure chimère, comme on le dit si fréquemment, les socialistes parlementaires ne s’échaufferaient pas tant pour la combattre ; je ne sache pas qu’ils aient jamais rompu des lances contre les espérances insensées que les utopistes ont continué de faire miroiter aux yeux éblouis du peuple[1]. Dans une polémique relative aux réformes sociales réalisables, Clemenceau faisait ressortir ce qu’a de machiavélique l’attitude de Jaurès quand il est en face d’illusions populaires : il met sa conscience à l’abri de « quelque sentence habilement balancée », mais si habilement balancée qu’elle « sera distraitement accueillie par ceux qui ont le plus grand besoin d’en pénétrer la substance, tandis qu’ils s’abreuveront avec délices à la rhétorique trompeuse des joies terrestres à venir » (Aurore, 28 décembre 1905). Mais quand il s’agit de la grève générale, c’est tout autre chose ; nos politiciens ne se contentent plus de réserves compliquées ; ils parlent avec violence et s’efforcent d’amener leurs auditeurs à abandonner cette conception.

Je n’ai pas souvenir que les socialistes officiels aient montré tout le ridicule des romans de Bellamy, qui ont eu un si grand succès. Ces romans auraient d’autant mieux nécessité une critique qu’ils présentent au peuple un idéal de vie toute bourgeoise. Ils étaient un produit naturel de l’Amérique, pays qui ignore la lutte de classe ; mais en Europe, les théoriciens de la lutte de classe ne les auraient-ils pas compris ?

La cause de cette attitude est facile à comprendre : les politiciens n’ont aucun danger à redouter des utopies qui présentent au peuple un mirage trompeur de l’avenir et orientent « les hommes vers des réalisations prochaines de terrestre félicité, dont une faible partie ne peut être scientifiquement le résultat que d’un très long effort ». (C’est ce que font les politiciens socialistes d’après Clemenceau.) Plus les électeurs croiront facilement aux forces magiques de l’Etat, plus ils seront disposés à voter pour le candidat qui promet des merveilles ; dans la lutte électorale, il y a une surenchère continuelle : pour que les candidats socialistes puissent passer sur le corps des radicaux, il faut que les électeurs soient capables d’accepter toutes les espérances[1] ; aussi, nos politiciens socialistes se gardent-ils bien de combattre d’une manière efficace l’utopie du bonheur facile.

Dans l’article que j’ai déjà cité, Clemenceau rappelle que Jaurès a pratiqué cette surenchère dans un grand discours prononcé à Béziers.

S’ils combattent la grève générale, c’est qu’ils reconnaissent, au cours de leurs tournées de propagande, que l’idée de grève générale est si bien adaptée à l’âme ouvrière qu’elle est capable de la dominer de la manière la plus absolue et de ne laisser aucune place aux désirs que peuvent satisfaire les parlementaires. Ils s’aperçoivent que cette idée est tellement motrice qu’une fois entrée dans les esprits, ceux-ci échappent à tout contrôle de maîtres et qu’ainsi le pouvoir des députés serait réduit à rien. Enfin ils sentent, d’une manière vague, que tout le socialisme pourrait bien être absorbé par la grève générale, ce qui rendrait fort inutiles tous les compromis entre les groupes politiques en vue desquels a été constitué le régime parlementaire.

L’opposition des socialistes officiels fournit donc une confirmation de notre première enquête sur la portée de la grève générale.

 

II

Il nous faut maintenant aller plus loin et demander si le tableau fourni par la grève générale est vraiment complet, c’est à dire s’il comprend tous les éléments de la lutte reconnus par le socialisme moderne. Mais tout d’abord il faut bien préciser la question, ce qui sera facile en partant des explications données plus haut sur la nature de cette construction. Nous avons vu que la grève générale doit être considérée comme un ensemble indivisé ; par suite aucun détail d’exécution n’offre aucun intérêt pour l’intelligence du socialisme ; il faut même ajouter que l’on est toujours en danger de perdre quelque chose de cette intelligence quand on essaie de décomposer cet ensemble en parties. Nous allons essayer de montrer qu’il y a une identité fondamentale entre les thèses capitales du marxisme et les aspects d’ensemble que fournit le tableau de la grève générale.

 

Cette affirmation ne manquera pas que de paraître paradoxale à plus d’une personne ayant lu les publications des marxistes les plus autorisés. Il a existé, en effet, pendant très longtemps, une hostilité fort déclarée dans les milieux marxistes contre la grève générale. Cette tradition a beaucoup nui aux progrès de la doctrine de Marx ; et ce n’est pas le plus mauvais exemple que l’on puisse prendre pour montrer que les disciples tendent, en général, à restreindre la portée de la pensée magistrale. La nouvelle école a eu beaucoup de peine à se dégager de ces influences ; elle a été formée par des personnes qui avaient reçu à un très haut degré une empreinte marxiste et elle a été longtemps avant de connaître que les objections adressées à la grève générale provenaient de l’incapacité des représentants officiels du marxisme plutôt que des principes mêmes de la doctrine[1].

Dans un article sur l’Introduction à la métaphysique, publié en 1903, Bergson signale que les disciples sont toujours portés à exagérer les divergences qui existent entre les maîtres et que « le maître, en tant qu’il formule, développe, traduit en idées abstraites ce qu’il apporte, est déjà, en quelque sorte, un disciple vis-à-vis de lui-même ». (Cahiers de la Quinzaine, 12e cahier de la IVe, série, pp. 22-23.)

La nouvelle école a commencé son émancipation le jour où elle a clairement discerné que les formules du socialisme s’éloignaient souvent beaucoup de l’esprit de Marx et qu’elle a préconisé un retour à cet esprit. Ce n’était pas sans une certaine stupéfaction qu’elle s’apercevait que l’on avait mis sur le compte du maître de prétendues inventions qui provenaient de ses prédécesseurs ou qui même étaient des lieux communs à l’époque où fut rédigé le Manifeste communiste. Suivant un auteur qui a sa place parmi les gens bien [biens] informés — selon le gouvernement et le Musée Social — « l’accumulation [du capital dans les mains de quelques individus] est une des grandes découvertes de Marx, une des trouvailles dont il était le plus fier »[1]. N’en déplaise à la science historique de ce notable universitaire, cette thèse était une de celles qui couraient les rues avant que Marx eût jamais rien écrit et elle était devenue un dogme dans le monde socialiste à la fin du règne de Louis-Philippe. Il y a quantité de thèses marxistes du même genre.

A. Métin, op. cit., p. 191.

Un pas décisif fut fait vers la réforme lorsque ceux des marxistes qui aspiraient à penser librement, se furent mis à étudier le mouvement syndical ; ils découvrirent que « les purs syndicaux ont plus à nous apprendre qu’ils n’ont à apprendre de nous »[1]. C’était le commencement de la sagesse ; on s’orientait vers la voie réaliste qui avait conduit Marx à ses véritables découvertes ; on pouvait revenir aux seuls procédés qui méritent le nom de philosophiques, « car les idées vraies et fécondes sont autant de prises de contact avec des courants de réalité », et elles « doivent la meilleure part de leur luminosité à la lumière que leur ont renvoyée, par réflexion, les faits et les applications où elles ont conduit, la clarté d’un concept n’étant guère autre chose, au fond, que l’assurance enfin contractée de le manipuler avec profit »[2]. Et on peut encore utilement citer une autre profonde pensée de Bergson : « On n’obtient pas de la réalité une intuition, c’est-à-dire une sympathie intellectuelle avec ce qu’elle a de plus intérieur, si l’on n’a pas gagné sa confiance par une large camaraderie avec ses manifestations superficielles. Et il ne s’agit pas simplement de s’assimiler les faits marquants ; il en faut accumuler et fondre ensemble une si énorme masse qu’on soit assuré, dans cette fusion, de neutraliser les unes par les autres toutes les idées préconçues et prématurées que les observateurs ont pu déposer, à leur insu, au fond de leurs observations Alors seulement se dégage la matérialité brute des faits connus. » On parvient enfin à ce que Bergson nomme une expérience intégrale[3].

G. Sorel. Avenir socialiste des syndicats, p. 12.

Bergson, loc. cit., p. 21.

Bergson, loc. cit., pp. 24-25.

Grâce au nouveau principe, on arriva bien vite à reconnaître que toutes les affirmations dans le cercle desquelles on avait prétendu enfermer le socialisme, sont d’une déplorable insuffisance ou qu’elles sont souvent plus dangereuses qu’utiles. C’est le respect superstitieux voué par la socialdémocratie à la scolastique de ses doctrines qui a rendu stériles tous les efforts tentés en Allemagne en vue de perfectionner le marxisme.

Lorsque la nouvelle école eut acquis une pleine intelligence de la grève générale et qu’elle eut ainsi atteint la profonde intuition du mouvement ouvrier, elle découvrit que toutes les thèses socialistes possédaient une clarté qui leur avait manqué jusque-là, dès qu’on les interprétait en évoquant à leur aide cette grande construction ; elle s’aperçut que l’appareil lourd et fragile que l’on avait fabriqué en Allemagne pour expliquer les doctrines de Marx, était à rejeter si l’on voulait suivre exactement les transformations contemporaines de l’idée prolétarienne ; elle découvrit que la notion de la grève générale mettait en mesure d’explorer avec fruit tout le vaste domaine du marxisme, qui était resté jusque-là à peu près inconnu aux pontifes qui prétendaient régenter le socialisme. Ainsi les principes fondamentaux du marxisme ne seraient parfaitement intelligibles que si l’on s’aide du tableau de la grève générale, et, d’autre part, on peut penser que ce tableau ne prend toute sa signification que pour ceux qui sont nourris de la doctrine de Marx.

 

A. — Tout d’abord, je vais parler de la lutte de classe, qui est le point de départ de toute réflexion socialiste et qui a tant besoin d’être élucidée depuis que des sophistes s’efforcent d’en donner une idée fausse.

1o Marx parle de la société comme si elle était coupée en deux groupes foncièrement antagonistes ; cette thèse dichotomique a été souvent combattue au nom de l’observation et il est certain qu’il faut un certain effort de l’esprit pour la trouver vérifiée dans les phénomènes de la vie commune.

La marche de l’atelier capitaliste fournit une première approximation et le travail aux pièces joue un rôle essentiel dans la formation de l’idée de classe ; il met, en effet, en lumière une opposition très nette d’intérêts se manifestant sur le prix des objets[1] : les travailleurs se sentent dominés par les patrons d’une manière analogue à celle dont se sentent dominés les paysans par les marchands et les prêteurs d’argent urbains ; l’histoire montre qu’il n’y a guère d’opposition économique plus clairement sentie que celle-ci ; campagnes et villes forment deux pays ennemis depuis qu’il y a une civilisation[2]. Le travail aux pièces montre aussi que dans le monde des salariés il y a un groupe d’hommes ayant la confiance du patron et qui n’appartiennent pas au monde du prolétariat.

Je ne sais pas si les savants ont toujours bien compris le rôle du travail aux pièces. Il est évident que la fameuse formule : « Le producteur devrait pouvoir racheter son produit » provient de réflexions faites sur le travail aux pièces.

« On peut dire que l’histoire économique de la société roule sur cette antithèse », de la ville et de la campagne (Capital, tome I, p. 152, col. 1.)

La grève apporte une clarté nouvelle ; elle sépare, mieux que les circonstances journalières de la vie, les intérêts et les manières de penser des deux groupes de salariés ; il devient alors clair que le groupe administratif aurait une tendance naturelle à constituer une petite aristocratie ; c’est pour ces gens que le socialisme d’Etat serait avantageux, parce qu’ils s’élèveraient d’un cran dans la hiérarchie sociale.

Mais toutes les oppositions prennent un caractère de netteté extraordinaire quand on suppose les conflits grossis jusqu’au point de la grève générale ; alors toutes les parties de la structure économico-juridique, en tant que celle-ci est regardée du point de vue de la lutte de classe, sont portées à leur perfection ; la société est bien divisée en deux camps, et seulement en deux, sur un champ de bataille. Aucune explication philosophique des faits observés dans la pratique ne pourrait fournir d’aussi vives lumières que le tableau si simple que l’évocation de la grève générale met devant les yeux.

2o On ne saurait concevoir la disparition du commandement capitaliste si l’on ne supposait l’existence d’un ardent sentiment de révolte qui ne cesse de dominer l’âme ouvrière ; mais l’expérience montre que, très souvent, les révoltes d’un jour sont bien loin d’avoir le ton qui est véritablement spécifique du socialisme ; les colères les plus violentes ont dépendu, plus d’une fois, de passions qui pouvaient trouver satisfaction dans le monde bourgeois ; on voit beaucoup de révolutionnaires abandonner leur ancienne intransigeance lorsqu’ils rencontrent une voie favorable[1]. — Ce ne sont pas seulement les satisfactions d’ordre matériel qui produisent ces fréquentes et scandaleuses conversions ; l’amour-propre est, encore plus que l’argent, le grand moteur du passage de la révolte à la bourgeoisie. — Cela serait peu de chose s’il ne s’agissait que de personnages exceptionnels ; mais on a souvent soutenu que la psychologie des masses ouvrières est si facilement adaptable à l’ordre capitaliste que la paix sociale serait rapidement obtenue pour peu que les patrons voulussent bien y mettre un peu du leur.

On se rappelle que l’éruption de la Martinique a fait périr un gouverneur qui, en 1879, avait été un des protagonistes du congrès socialiste de Marseille. La Commune, elle-même, n’a pas été funeste à tous ses partisans ; plusieurs ont eu d’assez belles carrières ; l’ambassadeur de la France, à Rome, s’était distingué, en 1871, parmi ceux qui avaient demandé la mort des otages.

G. Le Bon prétend qu’on se trompe beaucoup lorsqu’on croit aux instincts révolutionnaires des foules, que leurs tendances sont conservatrices, que toute la puissance du socialisme provient de l’état mental, passablement détraqué, de la bourgeoisie ; il est persuadé que les masses iront toujours à un César[1]. Il y a beaucoup de vrai dans ces jugements qui sont fondés sur une connaissance très étendue des civilisations ; mais il faut ajouter un correctif aux thèses de G. Le Bon ; ces thèses ne valent que pour des sociétés dans lesquelles manque la notion de lutte de classe.

G. Le Bon, Psychologie du socialisme, 3e édition, p. 111 et pp. 457-459. L’auteur, traité, il y a quelques années, d’imbécile par les petits matamores du socialisme universitaire, est l’un des physiciens les plus originaux de notre temps.

L’observation montre que cette notion se maintient avec une force indestructible dans tous les milieux qui sont atteints par l’idée de grève générale : plus de paix sociale possible, plus de routine résignée, plus d’enthousiasme pour des maîtres bienfaisants ou glorieux, le jour où les plus minimes incidents de la vie journalière deviennent des symptômes de l’état de lutte entre les classes, où tout conflit est un incident de guerre sociale, où toute grève engendre la perspective d’une catastrophe totale. L’idée de grève générale est à ce point motrice qu’elle entraîne dans le sillage révolutionnaire tout ce qu’elle touche. Grâce à elle, le socialisme reste toujours jeune, les tentatives faites pour réaliser la paix sociale semblent enfantines, les désertions de camarades qui s’embourgeoisent, loin de décourager les masses, les excitent davantage à la révolte ; en un mot, la scission n’est jamais en danger de disparaître.

3o Les succès qu’obtiennent les politiciens dans leurs tentatives destinées à faire sentir ce qu’ils nomment l’influence prolétarienne dans les institutions bourgeoises, constituent un très grand obstacle au maintien de la notion de lutte de classe. Le monde a toujours vécu de transactions entre les partis et l’ordre a toujours été provisoire ; il n’y a pas de changement, si considérable qu’il soit, qui puisse être regardé comme impossible dans un temps comme le nôtre, qui a vu tant de nouveautés s’introduire d’une manière imprévue. C’est par des compromis successifs que s’est réalisé le progrès moderne ; pourquoi ne pas poursuivre les fins du socialisme par des procédés qui ont si bien réussi ? On peut imaginer beaucoup de moyens propres à donner satisfaction aux désirs les plus pressants des classes malheureuses. Pendant longtemps ces projets d’amélioration furent inspirés par un esprit conservateur, féodal ou catholique ; on voulait, disait-on, arracher les masses à l’influence des démagogues. Ceux-ci, menacés dans leurs situations, moins par leurs anciens ennemis que par les politiciens socialistes, imaginent aujourd’hui des projets pourvus de couleurs progressives, démocratiques, libre-penseuses. On commence enfin à nous menacer de compromis socialistes !

On ne prend pas toujours garde à ce que beaucoup d’organisations politiques, de systèmes d’administration et de régimes financiers peuvent se concilier avec la domination d’une bourgeoisie. Il ne faut pas toujours attacher grande valeur à des attaques violentes formulées contre la bourgeoisie ; elles peuvent être motivées par le désir de réformer le capitalisme et de le perfectionner[1]. Il semble qu’il y ait aujourd’hui pas mal de gens qui sacrifieraient volontiers l’héritage, comme les saint-simoniens, tout en étant fort loin de désirer la disparition du régime capitaliste[2].

Je connais, par exemple, un catholique fort éclairé qui manifeste avec une singulière acrimonie son mépris pour la bourgeoisie française : mais son idéal est l’américanisme c’est-à-dire un capitalisme très jeune et très actif.

P. de Rousiers a été très frappé de voir aux Etats-Unis comment des pères riches forcent leurs fils à gagner leur vie ; il a rencontré souvent « des Français profondément choqués de ce qu’ils appellent l’égoïsme des pères américains. Il leur semble révoltant qu’un homme riche n’établisse pas son fils ». (La vie américaine, L’éducation et la société, p. 9.)

La grève générale supprime toutes les conséquences idéologiques de toute politique sociale possible ; ses partisans regardent les réformes, même les plus populaires, comme ayant un caractère bourgeois ; rien ne peut atténuer pour eux l’opposition fondamentale de la lutte de classe. Plus la politique des réformes sociales deviendra prépondérante, plus le socialisme éprouvera le besoin d’opposer au tableau du progrès qu’elle s’efforce de réaliser, le tableau de la catastrophe totale que la grève générale fournit d’une manière vraiment parfaite.

 

B. — Examinons maintenant divers aspects très essentiels de la révolution marxiste en les rapprochant de la grève générale.

1o Marx dit que le prolétariat se présentera, au jour de la révolution, discipliné, uni, organisé par le mécanisme même de la production. Cette formule si concentrée ne serait pas bien claire si nous ne la rapprochions du contexte : d’après Marx, la classe ouvrière sent peser sur elle un régime dans lequel « s’accroît la misère, l’oppression, l’esclavage, la dégradation, l’exploitation » et contre lequel elle organise une résistance toujours croissante, jusqu’au jour où toute la structure sociale s’effondre[1]. Maintes fois on a contesté l’exactitude de cette description fameuse, qui semble beaucoup mieux convenir aux temps du Manifeste (1847) qu’aux temps du Capital (1867) ; mais cette objection ne doit pas nous arrêter et elle doit être écartée au moyen de la théorie des mythes. Les divers termes que Marx emploie pour dépeindre la préparation au combat décisif, ne doivent pas être pris pour des constatations matérielles, directes et déterminées dans le temps ; c’est l’ensemble seul qui doit nous frapper et cet ensemble est parfaitement clair : Marx entend nous faire comprendre que toute la préparation du prolétariat dépend uniquement de l’organisation d’une résistance obstinée, croissante et passionnée contre l’ordre de choses existant.

Capital, tome I, p 342, col. 1.

Cette thèse est d’une importance suprême pour la saine intelligence du marxisme ; mais elle a été souvent contestée, sinon en théorie, du moins en pratique ; on a soutenu que le prolétariat devait se préparer à son rôle futur par d’autres voies que par celles du syndicalisme révolutionnaire. C’est ainsi que les docteurs de la coopération soutiennent qu’il faut accorder à leur recette une place notable dans l’œuvre d’affranchissement ; les démocrates disent qu’il est essentiel de supprimer tous les préjugés qui proviennent de l’ancienne influence catholique, etc. Beaucoup de révolutionnaires croient que, si utile que puisse être le syndicalisme, il ne saurait suffire à organiser une société qui a besoin d’une philosophie, d’un droit nouveau, etc. ; comme la division du travail est une loi fondamentale du monde, le socialisme ne doit pas rougir de s’adresser aux spécialistes qui ne manquent point en matière de philosophie et de droit. Jaurès ne cesse de répéter ces balivernes. Cet élargissement du socialisme est contraire à la théorie marxiste aussi bien qu’à la conception de la grève générale ; mais il est évident que la grève générale commande la pensée d’une manière infiniment plus claire que toutes les formules.

2o J’ai appelé l’attention sur le danger que présentent pour l’avenir d’une civilisation les révolutions qui se produisent dans une ère de déchéance économique ; tous les marxistes ne semblent pas s’être bien rendu compte de la pensée de Marx sur ce point. Celui-ci croyait que la grande catastrophe serait précédée d’une crise économique énorme ; mais il ne faut pas confondre les crises dont Marx s’occupe, avec une déchéance ; les crises lui apparaissaient comme le résultat d’une aventure trop hasardeuse de la production qui a créé des forces productives hors de proportion avec les moyens régulateurs dont dispose automatiquement le capitalisme de l’époque. Une telle aventure suppose que l’on a vu l’avenir ouvert aux plus puissantes entreprises et que la notion du progrès économique est tout à fait prépondérante à une telle époque. Pour que les classes moyennes dont les conditions d’existence passable correspondent encore à l’ère capitaliste, puissent se joindre au prolétariat, il faut que la production future soit capable de leur apparaître aussi brillante qu’apparut autrefois la conquête de l’Amérique aux paysans anglais qui quittèrent la vieille Europe pour se lancer dans une vie d’aventures.

La grève générale conduit aux mêmes considérations. Les ouvriers sont habitués à voir réussir leurs révoltes contre les nécessités imposées par le capitalisme durant les époques de prospérité, en sorte qu’on peut dire que le seul fait d’identifier révolution et grève générale éloigne toute pensée de concevoir qu’une transformation essentielle du monde puisse résulter de la décadence économique. Les ouvriers se rendent également bien compte que les paysans et les artisans ne marcheront avec eux que si l’avenir paraît tellement beau que l’industrie soit en état d’améliorer non seulement le sort de ses producteurs, mais encore celui de tout le monde[1].

On ne saurait trop insister sur ce point et il n’est pas difficile de reconnaître que les propagandistes sont amenés à revenir fréquemment sur cet aspect de la révolution sociale. Celle-ci se produira quand les classes intermédiaires seront encore en vie, mais quand elles auront été écœurées par les farces de la paix sociale et quand il se trouvera des conditions de si grand progrès économique que l’avenir se colorera d’une manière favorable pour tout le monde.

Il est très important de mettre toujours en relief ce caractère de haute prospérité que doit posséder l’industrie pour permettre la réalisation du socialisme ; car l’expérience nous montre que c’est en cherchant à combattre le progrès du capitalisme et à sauver les moyens d’existence des classes en voie de décadence que les prophètes de la paix sociale cherchent surtout à capter la faveur populaire. Il faut présenter, d’une manière saisissante, les liens qui rattachent la révolution au progrès constant et rapide de l’industrie[1].

Kautsky est souvent revenu sur cette idée qui était particulièrement chère à Engels.

3o On ne saurait trop insister sur ce fait que le marxisme condamne toute hypothèse construite par les utopistes sur l’avenir. Le professeur Brentano, de Munich, a raconté qu’en 1869 Marx écrivait à son ami Beesly, qui avait publié un article sur l’avenir de la classe ouvrière, qu’il l’avait tenu jusque-là pour le seul Anglais révolutionnaire et qu’il le tenait désormais pour un réactionnaire, — car, disait-il, « qui compose un programme pour l’avenir est un réactionnaire »[1]. Il estimait que le prolétariat n’avait point à suivre les leçons de doctes inventeurs de solutions sociales, mais à prendre, tout simplement, la suite du capitalisme. Pas besoin de programmes d’avenir ; les programmes sont réalisés déjà dans l’atelier. L’idée de la continuité technologique domine toute la pensée marxiste.

Bernstein dit, à ce propos, que Brentano a pu exagérer un peu, mais que « le mot cité par lui ne s’éloigne pas beaucoup de la pensée de Marx ». (Mouvement socialiste, 1er septembre 1899, p. 270. ) — Avec quoi peuvent se faire les utopies ? avec du passé et souvent avec du passé fort reculé ; c’est probablement pour cela que Marx traitait Beesly de réactionnaire, alors que tout le monde s’étonnait de sa hardiesse révolutionnaire. Les catholiques ne sont pas les seuls à être hypnotisés par le Moyen Age, et Yves Guyot s’amuse du « troubadourisme collectiviste » de Lafargue. (Lafargue et Y. Guyot, La propriété, pp. 121-122.)

La pratique des grèves nous conduit à une conception identique à celle de Marx. Les ouvriers qui cessent de travailler, ne viennent pas présenter aux patrons des projets de meilleure organisation du travail et ne leur offrent pas leur concours pour mieux diriger les affaires ; en un mot, l’utopie n’a aucune place dans les conflits économiques. Jaurès et ses amis sentent fort bien qu’il y a là une terrible présomption contre leurs conceptions relatives à la manière de réaliser le socialisme : ils voudraient que dans la pratique des grèves s’introduisissent déjà des fragments de programmes industriels fabriqués par les doctes sociologues et acceptés par les ouvriers ; ils voudraient voir se produire ce qu’ils appellent le parlementarisme industriel, qui comporterait, tout comme le parlementarisme politique, des masses conduites et des rhéteurs qui leur imposent une direction. Ce serait l’apprentissage de leur socialisme qui devrait commencer dès maintenant.

Avec la grève générale, toutes ces belles choses disparaissent ; la révolution apparaît comme une pure et simple révolte et nulle place n’est réservée aux sociologues, aux gens du monde amis des réformes sociales, aux Intellectuels qui ont embrassé la profession de penser pour le prolétariat.

 

C. — Le socialisme a toujours effrayé, en raison de l’inconnu énorme qu’il renferme ; on sent qu’une transformation de ce genre ne permettrait pas un retour en arrière. Les utopistes ont employé tout leur art littéraire à essayer d’endormir les âmes par des tableaux si enchanteurs que toute crainte fût bannie ; mais plus ils accumulaient de belles promesses, plus les gens sérieux soupçonnaient des pièges. — en quoi ils n’avaient pas complètement tort, car les utopistes eussent mené le monde à des désastres et à la tyrannie, si on les avait écoutés.

Marx avait, au plus haut degré, l’idée que la révolution sociale dont il parlait constituerait une transformation irréformable et qu’elle marquerait une séparation absolue entre deux ères de l’histoire ; il est revenu souvent sur ces points et Engels a essayé de faire comprendre, sous des images parfois grandioses, comment l’affranchissement économique serait le point de départ d’une ère n’ayant aucun rapport avec les temps antérieurs. Rejetant toute utopie, ces deux fondateurs renonçaient aux ressources que leurs prédécesseurs avaient possédées pour rendre moins redoutable la perspective d’une grande révolution ; mais si fortes fussent les expressions qu’ils employaient, les effets qu’elles produisent sont encore bien inférieurs à ceux qui résultent de l’évocation de la grève générale. Avec cette construction il devient impossible de ne pas voir qu’une sorte de flot irrésistible passera sur l’ancienne civilisation.

Il y a là quelque chose de vraiment effrayant ; mais je crois qu’il est très essentiel de maintenir très apparent ce caractère du socialisme, si l’on veut que celui-ci possède toute sa valeur éducative. Il faut que les socialistes soient persuadés que l’œuvre à laquelle ils se consacrent est une œuvre grave, redoutable et sublime ; c’est à cette condition seulement qu’ils pourront accepter les innombrables sacrifices que leur demande une propagande qui ne peut procurer ni honneurs, ni profits, ni même satisfactions immédiates. Quand l’idée de la grève générale n’aurait pour résultat que de rendre plus héroïque la notion socialiste, elle devrait, déjà par cela seul, être regardée comme ayant une valeur inappréciable.

 

Les rapprochements que je viens de faire entre le marxisme et la grève générale pourraient être encore étendus et approfondis ; si on les a négligés jusqu’ici, c’est que nous sommes beaucoup plus frappés par la forme des choses que par le fond ; il semblait difficile à nombre de personnes de bien saisir le parallélisme qui existe entre une philosophie issue de l’hégélianisme et des constructions faites par des hommes qui ne possèdent point de culture supérieure. Marx avait pris en Allemagne le goût des formules très concentrées, et ces formules convenaient trop bien aux conditions au milieu desquelles il travaillait, pour qu’il n’en fît pas un grand usage. Il n’avait pas sous les yeux de grandes et nombreuses expériences lui permettant de connaître dans le détail les moyens que le prolétariat peut employer pour se préparer à la révolution. Cette absence de connaissances expérimentales a beaucoup pesé sur la pensée de Marx ; il évitait d’employer des formules trop concrètes qui auraient eu l’inconvénient de donner une consécration à des institutions existantes qui lui semblaient médiocres ; il était donc heureux de pouvoir trouver dans les usages des écoles allemandes une habitude de langage abstrait, qui lui permît d’éviter toute discussion sur le détail[1].

J’ai émis ailleurs l’hypothèse que, peut-être, Marx, dans l’avant-dernier chapitre du tome premier du Capital, a voulu établir une différence entre le processus du prolétariat et celui de la force bourgeoise. Il dit que la classe ouvrière est disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Il y a peut-être une indication d’une marche vers la liberté qui s’oppose à la marche vers l’automatisme qui sera signalée plus loin à propos de la force bourgeoise. (Saggi di critica, pp. 46-47.)

 

Il n’y a peut-être pas de meilleure preuve à donner pour démontrer le génie de Marx, que la remarquable concordance qui se trouve exister entre ses vues et la doctrine que le syndicalisme révolutionnaire construit lentement, avec peine, en se tenant toujours sur le terrain de la pratique des grèves.

III

L’idée de grève générale aura longtemps encore beaucoup de peine à s’acclimater dans les milieux qui ne sont pas spécialement dominés par la pratique des grèves. Il me semble très utile de chercher ici quelles sont les raisons qui expliquent les répugnances que l’on rencontre chez des gens intelligents et de bonne foi, que trouble la nouveauté du point de vue syndicaliste. Tous les adhérents de la nouvelle école savent qu’il leur a fallu de sérieux efforts pour combattre les préjugés de leur éducation [éducacation], pour écarter les associations d’idées qui montaient automatiquement à leur pensée, pour raisonner suivant des modes qui ne correspondissent point à ceux qu’on leur avait enseignés.

Au cours du XIXe siècle, a existé une incroyable naïveté scientifique, qui est la suite des illusions qui avaient fait délirer la fin du XVIIIe[1]. Parce que l’astronomie parvenait à calculer les tables de la lune, on a cru que le but de toute science était de prévoir avec exactitude l’avenir ; parce que Le Verrier avait pu indiquer la position probable de la planète Neptune — qu’on n’avait jamais vue et qui rendait compte des perturbations des planètes observables, — on a cru que la science était capable de corriger la société et d’indiquer les mesures à prendre pour faire disparaître ce que le monde actuel renferme de déplaisant. On peut dire que ce fut la conception bourgeoise de la science : elle correspond bien à la manière de penser de capitalistes qui, étrangers à la technique perfectionnée des ateliers, dirigent cependant l’industrie et trouvent toujours d’ingénieux inventeurs pour les tirer d’embarras. La science est pour la bourgeoisie un moulin qui produit des solutions pour tous les problèmes qu’on se pose[2] : la science n’est plus considérée comme une manière perfectionnée de connaître, mais seulement comme une recette pour se procurer certains avantages[3].

L’histoire des superstitions scientifiques présente un intérêt de premier ordre pour les philosophes qui veulent comprendre le socialisme. Ces superstitions sont demeurées chères à notre démocratie, comme elles avaient été chères aux beaux-esprits de l’Ancien Régime : j’ai indiqué quelques aspects de cette histoire dans les Illusions du progrès. Engels a été souvent sous l’influence de ces erreurs et Marx n’en a pas toujours été affranchi.

Marx cite cette curieuse phrase de Ure écrite vers 1830 : « Cette invention vient à l’appui de la doctrine déjà développée par nous : c’est que si le capital enrôle la science, la main rebelle du travail apprend toujours à être docile. » (Capital, tome I, p. 188, col. 2.)

Pour employer le langage de la nouvelle école, la science était considérée du point de vue du consommateur et non du point de vue du producteur.

J’ai dit que Marx rejetait toute tentative ayant pour objet la détermination des conditions d’une société future ; on ne saurait trop insister sur ce point, car nous voyons ainsi que Marx se plaçait en dehors de la science bourgeoise. La doctrine de la grève générale nie aussi cette science et les savants ne manquent pas d’accuser la nouvelle école d’avoir seulement des idées négatives ; quant à eux, ils se proposent le noble but de construire le bonheur universel. Il ne me semble pas que les chefs de la socialdémocratie aient été toujours fort marxistes sur ce point ; il y a quelques années, Kautsky écrivait la préface d’une utopie passablement burlesque[1].

Atlanticus, Ein Blick in den Zukunftsstaat. — E. Seillière en a donné un compte rendu dans les Débats du 16 août 1899.

Je crois que, parmi les motifs qui ont amené Bernstein à se séparer de ses anciens amis, il faut compter l’horreur qu’il éprouvait pour les utopies de ceux-ci. Si Bernstein avait vécu en France et avait connu notre syndicalisme révolutionnaire, il aurait vite aperçu que celui-ci est dans la véritable voie marxiste ; mais ni en Angleterre, ni en Allemagne, il ne trouvait un mouvement ouvrier pouvant le guider ; voulant rester attaché aux réalités, comme l’avait été Marx, il crut qu’il valait mieux faire de la politique sociale, en poursuivant des fins pratiques, que de s’endormir au son de belles phrases sur le bonheur de l’humanité future.

Les adorateurs de la science vaine et fausse dont il est question ici, ne se mettaient guère en peine de l’objection qu’on eût pu leur adresser au sujet de l’impuissance de leurs moyens de détermination. Leur conception de la science, étant dérivée de l’astronomie, supposerait que toute chose est susceptible d’être rapportée à une loi mathématique. Evidemment il n’y a pas de lois de ce genre en sociologie : mais l’homme est toujours sensible aux analogies qui se rapportent aux formes d’expression : on pensait qu’on avait déjà atteint un haut degré de perfection, et qu’on faisait déjà de la science lorsqu’on avait pu présenter une doctrine d’une manière simple, claire, déductive, en partant de principes contre lesquels le bon sens ne se révolte pas, et qui peuvent être regardés comme confirmés par quelques expériences communes. Cette prétendue science est toute de bavardage[1].

« On n’a pas assez remarqué combien la portée de la déduction est faible dans les sciences psychologiques et morales… Bien vite il faut en appeler au bon sens, c’est-à-dire à l’expérience continue du réel, pour infléchir les conséquences déduites et les recourber le long des sinuosités de la vie. La déduction ne réussit dans les choses morales que métaphoriquement, pour ainsi dire. » (Bergson. Evolution créatrice, pp. 231-232.) — Newman avait écrit quelque chose d’analogue et de plus net encore : « Le logicien change de belles rivières sinueuses et rapides en canaux navigables… Ce qu’il cherche, ce n’est pas à vérifier des faits dans le concret, mais à trouver des termes moyens ; et pourvu qu’entre ces termes moyens et leurs extrêmes, il n’y ait pas place pour trop d’équivoques et que ses disciples puissent soutenir brillamment une discussion, il n’en demande pas davantage. » (Grammaire de l’assentiment, pp. 216-217.) Le bavardage est ici dénoncé sans aucune atténuation.

 

Les utopistes excellèrent dans l’art d’exposer suivant ces préjugés ; il leur semblait que leurs inventions fussent d’autant plus convaincantes que l’exposition était plus conforme aux exigences d’un livre scolaire. Je crois qu’on devrait renverser leur thèse et dire qu’il faut avoir d’autant plus de défiance, quand on se trouve devant des projets de réforme sociale, que les difficultés semblent résolues d’une manière en apparence plus satisfaisante.

 

Je voudrais examiner ici, très sommairement, quelques-unes des illusions auxquelles a donné lieu ce qu’on peut nommer la petite science, qui croit atteindre la vérité en atteignant la clarté d’exposition. Cette petite science a beaucoup contribué à créer la crise du marxisme, et nous entendons, tous les jours, reprocher à la nouvelle école de se complaire dans les obscurités que l’on avait déjà tant reprochées à Marx, tandis que les socialistes français et les sociologues belges… !

Pour donner une idée vraiment exacte de l’erreur des faux savants, contre lesquels la nouvelle école combat, le mieux est de jeter un coup d’œil sur des ensembles et de faire un rapide voyage à travers les produits de l’esprit, en commençant par les plus hauts.

 

A. — 1o Les positivistes, qui représentent, à un degré éminent, la médiocrité, l’orgueil et le pédantisme, avaient décrété que la philosophie devait disparaître devant leur science ; mais la philosophie n’est point morte et elle s’est réveillée, avec éclat, grâce à Bergson, qui loin de vouloir tout ramener à la science, a revendiqué pour le philosophe le droit de procéder d’une manière tout opposée à celle qu’emploie le savant. On peut dire que la métaphysique a reconquis le terrain perdu en montrant à l’homme l’illusion des prétendues solutions scientifiques et en ramenant l’esprit vers la région mystérieuse que la petite science abhorre. Le positivisme est encore admiré par quelques Belges, les employés de l’Office du travail et le général André[1] : ce sont gens qui comptent pour peu de chose dans le monde où l’on pense.

Cet illustre guerrier (?) s’est mêlé, il y a quelques années, de faire écarter du Collège de France Paul Tannery, dont l’érudition était universellement reconnue en Europe, au profit d’un positiviste. Les positivistes constituent une congrégation laïque qui est prête à toutes les sales besognes.

2o Il ne semble point que les religions soient sur le point de disparaître. Le protestantisme libéral meurt parce qu’il a voulu, à tout prix, rabattre la théologie chrétienne sur le plan des expositions parfaitement claires et rationalistes. A. Comte avait fabriqué une caricature du catholicisme, dans laquelle il n’avait conservé que la défroque administrative, policière et hiérarchique de cette Eglise ; sa tentative n’a eu de succès qu’auprès des gens qui aiment à rire de la simplicité de leurs dupes. Le catholicisme a repris, au cours du XIXe siècle, une vigueur extraordinaire, parce qu’il n’a rien voulu abandonner ; il a renforcé même ses mystères, et, chose curieuse, il gagne du terrain dans les milieux cultivés, qui se moquent du rationalisme jadis à la mode dans l’Université[1].

Pascal a protesté éloquemment contre ceux qui regardent l’obscurité comme une objection contre le catholicisme, et c’est avec raison que Brunetière le regarde comme étant le plus anticartésien des hommes de son temps. (Etudes critiques, 4e série, pp. 144-149)

3o Nous considérons aujourd’hui comme une parfaite cuistrerie l’ancienne prétention qu’eurent nos pères de créer une science de l’art ou encore de décrire l’œuvre d’art d’une manière si adéquate, que le lecteur puisse prendre dans le livre une exacte appréciation esthétique du tableau ou de la statue. Les efforts que Taine a faits dans le premier but sont fort intéressants, mais seulement pour l’histoire des écoles. Sa méthode ne nous fournit aucune indication utile sur les œuvres elles-mêmes. Quant aux descriptions, elles ne valent quelque chose que si les œuvres sont très peu esthétiques et si elles appartiennent à ce qu’on nomme parfois la peinture littéraire. La moindre photographie nous apprend cent fois plus sur le Parthénon qu’un volume consacré à vanter les merveilles de ce monument ; il me semble que la fameuse Prière sur l’acropole, que l’on a si souvent vantée comme un des beaux morceaux de Renan, est un assez remarquable exemple de rhétorique, et qu’elle est bien plus propre à nous rendre inintelligible l’art grec qu’à nous faire admirer le Parthénon. Malgré tout son enthousiasme (parfois cocasse et exprimé en charabia) pour Diderot, Joseph Reinach est obligé de reconnaître que son héros manquait du sentiment artistique dans ses fameux Salons, parce que Diderot appréciait surtout les tableaux quand ils sont propres à provoquer des dissertations littéraires[1]. Brunetière a pu dire que les Salons de Diderot sont la corruption de la critique, parce que les œuvres d’art y sont discutées comme pourraient l’être des livres[2].

J. Reinach, Diderot, pp. 116-117, 125-127, 131-132.

Brunetière. Evolution des genres, p. 122. Il appelle ailleurs Diderot un philistin, p. 153.

L’impuissance du discours provient de ce que l’art vit surtout de mystère, de nuances, d’indéterminé ; plus le discours est méthodique et parfait, plus il est de nature à supprimer tout ce qui distingue un chef-d’œuvre ; il le ramène aux proportions du produit académique.

Ce premier examen des trois plus hauts produits de l’esprit nous conduit à penser qu’il y a, dans tout ensemble complexe, à distinguer une région claire et une région obscure, et que celle-ci est peut-être la plus importante. L’erreur des médiocres consiste à admettre que cette deuxième partie doit disparaître par le progrès des lumières et que tout finira par se placer sur les plans de la petite science. Cette erreur est particulièrement choquante pour l’art, et surtout peut-être pour la peinture moderne qui exprime, de plus en plus, des combinaisons de nuances qu’on aurait refusé jadis de prendre en considération à cause de leur peu de stabilité, et par suite de la difficulté de les exprimer par le discours[1].

Les impressionnistes eurent le grand mérite de montrer que l’on peut traduire ces nuances par la peinture ; mais ils ne tardèrent pas à peindre, eux aussi, par des procédés d’école et alors il y eut un scandaleux contraste entre leurs œuvres et les fins qu’ils prétendaient encore se proposer.

 

 

B. — 1o Dans la morale, la partie que l’on peut exprimer facilement dans des exposés clairement déduits, est celle qui se rapporte aux relations équitables des hommes ; elle renferme des maximes qui se retrouvent dans beaucoup de civilisations différentes ; on a cru, en conséquence, pendant longtemps, que l’on pourrait trouver dans un résumé de ces préceptes les bases d’une morale naturelle propre à toute l’humanité. La partie obscure de la morale est celle qui a trait aux rapports sexuels ; elle ne se laisse pas facilement déterminer par des formules ; pour la pénétrer, il faut avoir habité un pays pendant un grand nombre d’années. C’est aussi la partie fondamentale ; quand on la connaît, on comprend toute la psychologie d’un peuple ; on s’aperçoit alors que la prétendue uniformité du premier système dissimulait, en fait, beaucoup de différences : des maximes à peu près identiques pouvaient correspondre à des applications fort diverses ; la clarté n’était que leurre.

2o Dans la législation, tout le monde voit tout de suite que le code des obligations constitue la partie claire, celle qu’on peut nommer scientifique ; ici encore on trouve une grande uniformité dans les règles adoptées par les peuples et on a cru qu’il y aurait un sérieux intérêt à rédiger un code commun fondé sur une révision raisonnée de ceux qui existent ; mais la pratique montre encore que, suivant les pays, les tribunaux ne comprennent pas, en général, les principes communs de la même manière ; cela tient à ce qu’il y a quelque chose de plus fondamental. La région mystérieuse est celle de la famille, dont l’organisation influence toutes les relations sociales. Le Play avait été extrêmement frappé d’une opinion émise par Tocqueville à ce sujet : « Je m’étonne, disait ce grand penseur, que les publicistes anciens et modernes n’aient pas attribué aux lois sur les successions une plus grande influence dans la marche des affaires humaines. Ces lois appartiennent, il est vrai, à l’ordre civil, mais elles devraient être placées en tête de toutes les institutions politiques, car elles influent incroyablement sur l’état social des peuples, dont les lois politiques ne sont que l’expression[1]. » Cette remarque a dominé toutes les recherches de Le Play.

Tocqueville, Démocratie en Amérique, tome 1. chap. III. Le Play, Réforme sociale en France, chap. 17, IV.

Cette division de la législation en une région claire et une région obscure a une curieuse conséquence : il est fort rare de voir des personnes étrangères aux professions juridiques se mêler de disserter sur les obligations ; elles comprennent qu’il faut être familier avec certaines règles de droit pour pouvoir raisonner sur ces questions : un profane s’exposerait à se rendre ridicule : mais quand il s’agit du divorce, de l’autorité paternelle, de l’héritage, tout homme de lettres se croit aussi savant que le jurisconsulte, parce que dans cette région obscure il n’y a plus de principes bien arrêtés, ni de déductions régulières.

 

3o Dans l’économie, la même distinction est, peut-être, encore plus évidente ; les questions relatives à l’échange sont d’une exposition facile ; les méthodes d’échange se ressemblent beaucoup dans les divers pays, et on ne se hasarde guère à proposer des paradoxes trop violents sur la circulation monétaire ; au contraire tout ce qui est relatif à la production présente une complication parfois inextricable ; c’est là que se maintiennent, le plus fortement, les traditions locales ; on produira indéfiniment des utopies ridicules sur la production sans trop choquer le bon sens des lecteurs. Nul ne doute que la production ne soit la partie fondamentale de l’économie ; c’est une vérité qui joue un grand rôle dans le marxisme et qui a été reconnue même par les auteurs qui n’ont pas su en comprendre l’importance[1].

Dans l’Introduction à l’économie moderne, j’ai montré comment on peut se servir de cette distinction pour éclairer beaucoup de questions qui étaient demeurées jusqu’ici fort embrouillées et notamment apprécier, d’une manière exacte, des thèses très importantes de Proudhon.

 

C. — Examinons maintenant comment opèrent les assemblées parlementaires. Pendant longtemps on a cru que leur principal rôle consistait à raisonner sur les plus hautes questions d’organisation sociale et surtout sur les constitutions ; là, on pouvait procéder en énonçant des principes, en établissant des déductions et en formulant, dans un langage précis, des conclusions très claires. Nos pères ont excellé dans cette scolastique, qui comprend la partie lumineuse des discussions politiques. Certaines grandes lois peuvent encore donner lieu à de belles joutes oratoires, depuis que l’on ne disserte plus guère sur les constitutions ; ainsi pour la séparation de l’Eglise et l’Etat, les professionnels des principes ont pu se faire écouter et même se faire applaudir ; on a été d’avis que rarement le niveau des débats avait été aussi élevé ; on était encore sur un terrain qui se prête à la scolastique. Mais, plus souvent, on s’occupe de lois d’affaires ou de mesures sociales ; alors s’étale dans toute sa splendeur l’ânerie de nos représentants : ministres, présidents ou rapporteurs de commissions, spécialistes, rivalisent à qui sera le plus stupide ; — c’est que nous sommes ici en contact avec l’économie, et l’esprit n’est plus dirigé par des moyens simples de contrôle ; pour donner des avis sérieux sur ces questions, il faudrait les avoir connues pratiquement, et ce n’est point le cas de nos honorables. Il y a là beaucoup de représentants de la petite science ; le 5 juillet 1905, un notable guérisseur de véroles[1] déclarait qu’il ne s’occupait point d’économie politique, ayant « une certaine défiance pour cette science conjecturale ». Il faut sans doute entendre par là qu’il est plus difficile de raisonner sur la production que de diagnostiquer des chancres syphilitiques.

Le docteur Augagneur fut longtemps une des gloires de cette catégorie d’intellectuels qui regardaient le socialisme comme une variété du dreyfusisme : ses grandes protestations en faveur de la justice l’ont conduit à devenir gouverneur de Madagascar, ce qui prouve que la vertu est quelquefois récompensée.

La petite science a engendré un nombre fabuleux de sophismes que l’on rencontre, à tout instant, sur son chemin et qui réussissent admirablement auprès des gens ayant la culture médiocre et niaise que distribue l’Université. Ces sophismes consistent à tout niveler dans chaque système par amour de la logique ; ainsi on ramènera la morale sexuelle aux rapports équitables entre contractants, le code de la famille à celui des obligations, la production à l’échange.

De ce que, dans presque tous les pays et tous les temps, l’Etat a pris soin de régler la circulation, soit monétaire, soit fiduciaire, ou qu’il a constitué un système légal de mesures, il n’en résulte nullement que, par amour de l’uniformité, il y ait également avantage à confier à l’Etat la gestion des grandes entreprises : ce raisonnement est cependant de ceux qui séduisent beaucoup de médicastres et de nourissons de l’Ecole de droit. Je crois bien que Jaurès ne peut encore parvenir à comprendre pourquoi l’économie a été abandonnée par des législateurs paresseux aux tendances anarchiques des égoïsmes ; si la production est vraiment fondamentale, comme le dit Marx, il est criminel de ne pas la faire passer au premier rang, de ne pas la soumettre à un grand travail législatif conçu sur le plan des parties les plus claires, c’est-à-dire de ne pas la faire dériver de grands principes analogues à ceux que l’on manie quand il est question de lois constitutionnelles.

Le socialisme est nécessairement une chose très obscure, puisqu’il traite de la production, c’est-à-dire de ce qu’il y a de plus mystérieux dans l’activité humaine, et qu’il se propose d’apporter une transformation radicale dans cette région qu’il est impossible de décrire avec la clarté que l’on trouve dans les régions superficielles du monde. Aucun effort de la pensée, aucun progrès des connaissances, aucune induction raisonnable ne pourront jamais faire disparaître le mystère qui enveloppe le socialisme ; et c’est parce que le marxisme a bien reconnu ce caractère qu’il a acquis le droit de servir de point de départ pour toutes les études socialistes.

Mais il faut se hâter d’ajouter que cette obscurité se rapporte seulement au discours par lequel on prétend exprimer les moyens du socialisme ; on peut l’appeler scolastique et elle n’empêche nullement qu’il soit facile de se représenter le mouvement prolétarien d’une façon totale, exacte et saisissante, par la grande construction que l’âme prolétarienne a conçue, au cours des conflits sociaux, et que l’on nomme grève générale. Il ne faut jamais oublier que la perfection de ce mode de représentation s’évanouirait à l’instant, si l’on prétendait résoudre la grève générale en une somme de détails historiques ; il faut s’approprier son tout indivisé et concevoir le passage du capitalisme au socialisme comme une catastrophe dont le processus échappe à la description.

Les docteurs de la petite science sont vraiment difficiles à satisfaire. Ils affirment bien haut qu’ils ne veulent admettre dans la pensée que des idées claires et distinctes ; c’est en fait une règle insuffisante pour l’action, car nous n’exécutons rien de grand sans l’intervention d’images fortement colorées et nettement dessinées, qui absorbent toute notre attention : mais peut-on trouver quelque chose de plus satisfaisant que la grève générale à leur point de vue ? — Mais, disent-ils, il ne faut s’appuyer que sur des réalités données par l’expérience : le tableau de la grève générale serait-il donc composé en partant de tendances qui ne soient pas données par l’observation du mouvement révolutionnaire ? serait-ce une œuvre de raisonnement fabriquée par des savants de cabinet occupés à résoudre le problème social suivant les règles de la logique ? serait-ce quelque chose d’arbitraire ? n’est-ce point, au contraire, un produit spontané analogue à tous ceux que l’histoire retrouve dans les périodes d’action ? — On insiste et l’on invoque les droits de l’esprit critique ; nul ne songe à les contester : il faut sans doute contrôler ce tableau et c’est ce que j’ai essayé de faire ci-dessus ; mais l’esprit critique ne consiste point à remplacer des données historiques par le charlatanisme d’une fausse science.

Si l’on veut critiquer le fond même de l’idée de grève générale, il faut s’attaquer aux tendances révolutionnaires qu’elle groupe et qu’elle représente en actions ; il n’y a pas d’autre moyen sérieux que de montrer aux révolutionnaires qu’ils ont tort de s’acharner à agir pour le socialisme et que leur véritable intérêt serait d’être politiciens : ils le savent depuis longtemps et leur choix est fait ; comme ils ne se placent point sur le terrain utilitaire, les conseils qu’on pourra leur donner seront vains.

 

Nous savons parfaitement que les historiens futurs ne manqueront pas de trouver que notre pensée a été pleine d’illusions, parce qu’ils regarderont derrière eux un monde achevé. Nous avons au contraire à agir, et nul ne saurait nous dire aujourd’hui ce que connaîtront ces historiens ; nul ne saurait nous donner le moyen de modifier nos images motrices de manière à éviter leurs critiques.

 

Notre situation ressemble fort à celle des physiciens qui se livrent à de grands calculs en partant de théories qui ne sont pas destinées à durer éternellement. On a aujourd’hui abandonné tout espoir de soumettre, d’une manière rigoureuse, la nature à la science ; le spectacle des révolutions scientifiques modernes n’est même pas encourageant pour les savants, et a pu conduire assez naturellement beaucoup de gens à proclamer la faillite de la science, — et cependant il faudrait être fou pour faire diriger l’industrie par des sorciers, des médiums ou des thaumaturges. Si le philosophe ne cherche pas d’application, il se place au point de vue de l’historien futur des sciences et alors il conteste le caractère absolu des thèses scientifiques contemporaines ; mais il est aussi ignorant que le physicien actuel dès qu’il s’agit de savoir comment il faudrait corriger les explications que donne celui-ci.

Il n’y a plus aujourd’hui de philosophes sérieux qui acceptent la position sceptique ; leur grand but est de montrer, au contraire, la légitimité d’une science qui cependant ne sait pas les choses et qui se borne à définir des rapports utilisables. C’est parce que la sociologie est entre les mains de gens impropres à toute intelligence philosophique qu’on peut nous reprocher — au nom de la petite science — de nous contenter de procédés qui sont fondés sur la loi de l’action, telle que nous la révèlent tous les grands mouvements historiques.

Faire de la science, c’est d’abord savoir quelles sont les forces qui existent dans le monde, et c’est se mettre en état de les utiliser en raisonnant d’après l’expérience. C’est pourquoi je dis qu’en acceptant l’idée de grève générale et tout en sachant que c’est un mythe, nous opérons exactement comme le physicien moderne qui a pleine confiance dans sa science, tout en sachant que l’avenir la considérera comme surannée. C’est nous qui avons vraiment l’esprit scientifique, tandis que nos critiques ne sont au courant ni de la science ni de la philosophie modernes ; — et cette constatation nous suffit pour avoir l’esprit tranquille.

 

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