CHAPITRE III

Les préjugés contre la violence

I. — Anciennes idées relatives à la Révolution. — Changement résultant de la guerre de 1870 et du régime parlementaire.

II. — Observations de Drumont sur la férocité bourgeoise. — Le Tiers-Etat judiciaire et l’histoire des tribunaux. — Le capitalisme contre le culte de l’Etat.

III. — Attitude des dreyfusards. — Jugements de Jaurès sur la Révolution : son adoration du succès et sa haine pour le vaincu.

IV. — L’antimilitarisme comme preuve d’un abandon des traditions bourgeoises.

I

Les idées qui ont cours, dans le grand public, au sujet de la violence prolétarienne, ne sont point fondées sur l’observation des faits contemporains et sur une interprétation raisonnée du mouvement syndical actuel ; elles dérivent d’un travail de l’esprit infiniment plus simple, d’un rapprochement que l’on établit entre le présent et des temps passés ; elles sont déterminées par les souvenirs que le mot révolution évoque d’une manière presque nécessaire. On suppose que les syndicalistes, par le seul fait qu’ils s’intitulent révolutionnaires, veulent reproduire l’histoire des révolutionnaires de 93. Les blanquistes, qui se regardent comme les légitimes propriétaires de la tradition terroriste, estiment qu’ils sont, par cela même, appelés à diriger le mouvement prolétarien[1] ; ils montrent pour les syndicalistes beaucoup plus de condescendance que les autres socialistes parlementaires : ils sont assez disposés à admettre que les organisations ouvrières finiront par comprendre qu’elles n’ont rien de mieux à faire qu’à se mettre à leur école. Il me semble que, de son côté, Jaurès, en écrivant l’Histoire socialiste de 93, ait, plus d’une fois, songé aux enseignements que ce passé, mille fois mort, pouvait lui donner pour la conduite du présent.

Le lecteur pourra se reporter utilement à un très intéressant chapitre du livre de Bernstein : Socialisme théorique et socialdémocratie pratique, pp. 47-63. Bernstein, étranger aux préoccupations de notre syndicalisme actuel, n’a pas, à mon sens, tiré du marxisme tout ce qu’il contient. Son livre a, d’ailleurs, été écrit à une époque où l’on ne pouvait pas encore comprendre le mouvement révolutionnaire, en vue duquel sont écrites ces réflexions.

 

On ne fait pas toujours bien attention aux grands changements qui sont survenus dans la manière de juger la Révolution depuis 1870 ; cependant ces changements sont essentiels à considérer quand on veut comprendre les idées contemporaines relatives à la violence.

Pendant très longtemps la Révolution apparut comme étant essentiellement une suite de guerres glorieuses qu’un peuple, affamé de liberté et emporté par les passions les plus nobles, avait soutenues contre une coalition de toutes les puissances d’oppression et d’erreur. Les émeutes et les coups d’Etat, les compétitions de partis souvent dépourvus de tout scrupule et les proscriptions des vaincus, les débats parlementaires et les aventures des hommes illustres, en un mot tous les événements de l’histoire politique, n’étaient, aux yeux de nos pères, que des accessoires très secondaires des guerres de la Liberté.

Pendant vingt-cinq ans environ, on avait mis en question le changement de régime de la France ; après des campagnes qui avaient fait pâlir les souvenirs de César et d’Alexandre, la charte de 1814 avait incorporé définitivement à la tradition nationale le système parlementaire, la législation napoléonienne et l’Eglise concordataire ; la guerre avait rendu un jugement irréformable dont les considérants, comme dit Proudhon, avaient été datés de Valmy, de Jemmapes et de cinquante autres champs de bataille, et dont les conclusions avaient été prises à Saint-Ouen par Louis XVIII[1]. Protégées par le prestige des guerres de la Liberté, les institutions nouvelles étaient devenues intangibles et l’idéologie, qui fut construite pour les expliquer, devint comme une loi qui sembla longtemps avoir pour les Français la valeur que la révélation de Jésus a pour les catholiques.

Proudhon, La guerre et la paix, livre V. chap. III.

Plusieurs fois, des écrivains éloquents crurent qu’ils pourraient déterminer un courant de réaction contre ces doctrines, et l’Eglise put espérer qu’elle viendrait à bout de ce qu’elle nommait l’erreur du libéralisme. Une longue période d’admiration pour l’art médiéval et de mépris pour les temps voltairiens sembla menacer de ruine l’idéologie nouvelle ; toutes les tentatives de retour au passé ne laissèrent cependant de traces que dans l’histoire littéraire. Il y eut des époques où le pouvoir gouverna de la manière la moins libérale, mais les principes du régime moderne ne furent jamais menacés sérieusement. On ne saurait expliquer ce fait par la puissance de la raison et par quelque loi du progrès ; la cause en est simplement dans l’épopée des guerres qui avaient rempli l’âme française d’un enthousiasme analogue à celui que provoquent les religions.

Cette épopée militaire donna une couleur épique à tous les événements de la politique intérieure ; les compétitions des partis furent ainsi haussées au niveau d’une Iliade, les politiciens devinrent des géants et la Révolution, que Joseph de Maistre avait dénoncée comme satanique, fut divinisée. Les scènes sanguinaires de la Terreur étaient des épisodes sans grande portée à côté des énormes hécatombes de la guerre et on trouvait moyen de les envelopper d’une mythologie dramatique ; les émeutes étaient mises sur le même rang que les batailles illustres ; et c’est vainement que des historiens plus calmes cherchaient à ramener la Révolution et l’Empire sur le plan d’une histoire commune ; les triomphes prodigieux des armées révolutionnaires et impériales rendaient toute critique impossible.

 

La guerre de 1870 a changé tout cela. Au moment de la chute du second Empire, l’immense majorité de la France croyait encore, très fermement, aux légendes qui avaient été répandues sur les armées des volontaires, sur le rôle miraculeux des représentants du peuple, sur les généraux improvisés ; l’expérience produisit une cruelle désillusion. Tocqueville avait écrit : « La Convention a créé la politique de l’impossible, la théorie de la folie furieuse, le culte de l’audace aveugle[1]. » Les désastres de 1870 ont ramené le pays à des conditions pratiques, prudentes et prosaïques ; le premier résultat de ces désastres fut de développer l’idée tout opposée à celle dont parlait Tocqueville, l’idée d’opportunité qui, aujourd’hui, s’est introduite même dans le socialisme.

Toqueville. Mélanges, p. 189.

Une autre conséquence fut de changer toutes les valeurs révolutionnaires et notamment de modifier le jugements que l’on portait sur la violence.

Après 1871, tout le monde se préoccupa en France de chercher les moyens les plus appropriés pour relever le pays. Taine voulut appliquer à cette question les procédés de la psychologie la plus scientifique et il regarda l’histoire de la Révolution comme une expérimentation sociale. Il espérait pouvoir rendre évident le danger que présentait, selon lui, l’esprit jacobin, et amener ainsi ses contemporains à changer le cours de la politique française, en abandonnant des notions qui semblaient incorporées à la tradition nationale et qui étaient d’autant plus solidement ancrées dans les têtes que personne n’en avait jamais discuté les origines. Taine a échoué dans son entreprise, comme échouèrent Le Play et Renan, comme échoueront tous ceux qui voulaient fonder une réforme intellectuelle et morale sur des enquêtes, sur des synthèses scientifiques et sur des démonstrations.

On ne peut pas dire cependant que l’immense labeur de Taine ait été fait en pure perte ; l’histoire de la Révolution a été bouleversée de fond en comble ; l’épopée militaire ne domine plus les jugements relatifs aux incidents de la politique. La vie des hommes, les ressorts intimes des factions, les besoins matériels qui déterminent les tendances des grandes masses, sont passés maintenant au premier plan. Dans le discours qu’il a prononcé le 24 septembre 1905 pour l’inauguration du monument de Taine à Vouziers, le député Hubert, tout en rendant hommage au grand et multiple talent de son illustre compatriote, a exprimé le regret que le côté épique de la Révolution eût été laissé par lui de côté d’une manière systématique. Regrets superflus ; l’épopée ne pourra plus désormais gouverner cette histoire politique ; on se rendra compte des effets grotesques auxquels peut conduire la préoccupation de revenir aux anciens procédés, en lisant l’Histoire socialiste de Jaurès : Jaurès a beau tirer des armoires de la vieille rhétorique les images les plus mélodramatiques, il ne parvient qu’à produire du ridicule.

Le prestige des grandes journées révolutionnaires s’est trouvé directement atteint par la comparaison avec les luttes civiles contemporaines ; il n’y eut alors rien qui puisse soutenir la comparaison avec les batailles qui ensanglantèrent Paris en 1848 et en 1871 ; le 14 juillet et le 10 août apparaissent maintenant comme ayant été des échauffourées qui n’auraient pu faire trembler un gouvernement sérieux.

 

Il y a une autre raison, mal reconnue encore par les professionnels de l’histoire révolutionnaire, qui a beaucoup contribué à enlever la poésie à ces événements. Il n’y a point d’épopée nationale de choses que le peuple ne peut se représenter comme reproduisibles dans un avenir prochain ; la poésie populaire implique bien plutôt du futur que du passé : c’est pour cette raison que les aventures des Gaulois, de Charlemagne, des Croisés, de Jeanne d’Arc ne peuvent faire l’objet d’aucun récit capable de séduire d’autres personnes que des lettrés[1]. Depuis qu’on a commencé à croire que les gouvernements contemporains ne pourraient être jetés à terre par des émeutes semblables au 14 juillet et au 10 août, on a cessé de regarder ces journées comme épiques. Les socialistes parlementaires, qui voudraient utiliser le souvenir de la Révolution pour exciter l’ardeur du peuple et qui lui demandent, en même temps, de mettre toute sa confiance dans le parlementarisme, sont fort inconséquents, car ils travaillent à ruiner eux-mêmes l’épopée dont ils voudraient maintenir le prestige dans leurs discours.

Il est bien remarquable que déjà au XVIIe siècle, Boileau se soit prononcé contre les épopées à surnaturel chrétien : c’est que ses contemporains, si religieux qu’ils pussent être, n’attendaient point que des anges vinssent aider Vauban à prendre les places fortes ; ils ne doutaient pas de ce que racontait la Bible, mais ils n’y voyaient pas matière à épopée parce que ces merveilles n’étaient pas destinées à se reproduire.

Mais alors, que reste-t-il de la Révolution, quand on a supprimé l’épopée des guerres contre la coalition et celle des journées populaires ? Ce qui reste est peu ragoûtant : des opérations de police, des proscriptions et des séances de tribunaux serviles. L’emploi de la force de l’Etat contre les vaincus nous choque d’autant plus que beaucoup de coryphées de la Révolution devaient bientôt se distinguer parmi les serviteurs de Napoléon et employer le même zèle policier en faveur de l’empereur qu’en faveur de la Terreur. Dans un pays qui a été bouleversé par tant de changements de régime et qui a, par suite, connu tant de palinodies, la justice politique a quelque chose de particulièrement odieux, parce que le criminel d’aujourd’hui peut devenir le juge de demain : le général Malet pouvait dire, devant le conseil de guerre qui le condamna en 1812, qu’il aurait eu pour complices la France entière et ses juges eux-mêmes s’il avait réussi[1].

Ernest Hamel. Histoire de la conspiration du général Malet, p. 241. — Suivant quelques journaux, Jaurès, dans sa déposition du 5 juin 1907, devant la Cour d’assises de la Seine, dans le procès Bousquet-Lévy, aurait dit que les agents de la sûreté témoigneront de la considération pour l’accusé Bousquet lorsque celui-ci sera législateur.

Il est inutile d’insister davantage sur ces réflexions ; il suffit de la moindre observation pour constater que les violences prolétariennes évoquent une masse de souvenirs pénibles de ces temps passés : on se met, instinctivement, à penser aux comités de surveillance révolutionnaire, aux brutalités d’agents soupçonneux, grossiers et affolés par la peur, aux tragédies de la guillotine. On comprend donc pourquoi les socialistes parlementaires font de si grands efforts pour persuader au public qu’ils ont des âmes de bergers sensibles, que leur cœur est tout plein de sentiments de bonté et qu’ils n’ont qu’une seule passion : la haine pour la violence. Ils se donneraient volontiers pour les protecteurs de la bourgeoisie contre la violence prolétarienne et, dans le but de rehausser leur prestige d’humanitaires, ne manquent jamais de repousser tout contact avec les anarchistes ; quelquefois même, ils repoussent ce contact avec un sans-façon qui n’exclut pas une certaine dose de lâcheté et d’hypocrisie.

Lorsque Millerand était le chef incontesté du parti socialiste au Parlement, il recommandait d’avoir peur de faire peur ; et, en effet, les députés socialistes trouveraient peu d’électeurs s’ils ne parvenaient à convaincre le grand public qu’ils sont des gens très raisonnables, fort ennemis des anciennes violences et uniquement occupés à méditer sur la philosophie du droit futur. Dans un grand discours prononcé le 8 octobre 1905 à Limoges, Jaurès s’est attaché à rassurer beaucoup plus les bourgeois qu’on ne l’avait fait jusqu’ici ; il leur a annoncé que le socialisme vainqueur se montrerait bon prince et qu’il étudiait diverses solutions pour indemniser les anciens propriétaires. Il y a quelques années, Millerand ne promettait d’indemnités qu’aux pauvres (Petite République, 25 mars 1898) ; maintenant tout le monde sera mis sur le même pied et Jaurès nous assure que Vandervelde a écrit sur ce sujet des choses pleines de profondeur. Je veux bien le croire sur parole.

 

La révolution sociale est conçue par Jaurès comme une faillite ; on donnera de bonnes annuités aux bourgeois d’aujourd’hui ; puis de génération en génération, ces annuités décroîtront. Ces plans doivent sourire aux financiers habitués à tirer grand parti des faillites et je ne doute pas que les actionnaires de l’Humanité ne trouvent ces idées merveilleuses ; ils seront les syndics de la faillite et toucheront de bons honoraires, qui compenseront les pertes que leur a occasionnées ce journal.

Aux yeux de la bourgeoisie contemporaine, tout est admirable qui écarte l’idée de violences. Nos bourgeois désirent mourir en paix ; — après eux le déluge.

II

Examinons maintenant d’un peu plus près la violence de 93 et cherchons si elle peut être identifiée avec celle du syndicalisme contemporain.

Il y a une quinzaine d’années, Drumont, parlant du socialisme et de son avenir, écrivait ces phrases qui parurent alors fort paradoxales à beaucoup de personnes : « Saluez les chefs ouvriers de la Commune, peut dire aux conservateurs l’historien qui est toujours un peu prophète ; vous ne les reverrez plus !… Ceux qui viendront seront autrement haineux, mauvais et vindicatifs que les hommes de 1871. Un sentiment nouveau prend désormais possession du prolétariat français : la haine[1]. » Ce n’étaient pas là des paroles en l’air d’un homme de lettres : Drumont avait été renseigné sur la Commune et le monde socialiste par Malon, dont il fait un portrait très enthousiaste dans son livre.

Drumont, La fin d’un monde, pp. 137-138.

Cette sinistre prédiction était fondée sur l’idée que l’ouvrier s’éloigne de plus en plus de la tradition nationale et qu’il se rapproche du bourgeois, beaucoup plus accessible que lui aux mauvais sentiments. « Ce fut l’élément bourgeois, dit Drumont, qui fut surtout féroce dans la Commune ;… l’élément peuple, au milieu de cette crise effroyable, resta humain, c’est-à-dire français… Parmi les internationalistes qui firent partie de la Commune, quatre seulement se prononcèrent pour des mesures violentes[1]. » On voit que Drumont en est encore à cette naïve philosophie du XVIIIe siècle et des utopistes antérieurs à 1848, d’après laquelle les hommes suivent d’autant mieux les injonctions de la loi morale qu’ils ont été moins gâtés par la civilisation ; en descendant des classes supérieures aux classes pauvres, on trouve plus de bonnes qualités ; le bien n’est naturel qu’aux individus qui sont demeurés rapprochés de l’état de nature.

Drumont, op. cit., p. 128.

Cette philosophie des classes conduit Drumont à une théorie historique assez curieuse : aucune de nos révolutions ne fut aussi sanglante que la première, parce qu’elle fut « conduite par la bourgeoisie » ; — à mesure que le peuple s’est plus intimement mêlé aux révolutions, elles sont devenues moins « féroces » ; — « le prolétariat, quand il eut, pour la première fois, une part effective de pouvoir, fut infiniment moins sanguinaire que la bourgeoisie »[1]. Nous ne saurions nous contenter des explications futiles qui suffisent à Drumont ; mais il est certain qu’il y a quelque chose de changé depuis 93. Nous devons nous demander si la férocité des anciens révolutionnaires ne tiendrait pas à des raisons tirées de l’histoire de la bourgeoisie, en sorte que l’on commettrait un contresens en confondant les abus de la force bourgeoise révolutionnaire de 93 avec la violence de nos syndicalistes révolutionnaires : le mot révolutionnaire aurait ainsi deux sens parfaitement distincts.

Drumont, op. cit., p. 136.

 

Le Tiers Etat, qui a rempli les assemblées à l’époque révolutionnaire, celui que l’on peut appeler le Tiers Etat officiel, n’était point l’ensemble des agriculteurs et des chefs d’industrie ; le pouvoir ne fut jamais alors entre les mains des hommes de la production, mais entre les mains des basochiens. Taine est très frappé de ce fait que sur 577 députés du Tiers Etat à la Constituante, il y avait 373 « avocats inconnus et gens de loi d’ordre subalterne, notaires, procureurs du roi, commissaires de terrier, juges et assesseurs de présidial, baillis et lieutenants de bailliage, simples praticiens enfermés depuis leur jeunesse dans le cercle étroit d’une médiocre juridiction ou d’une routine paperassière, sans autre échappée que des promenades philosophiques à travers les espaces imaginaires, sous la conduite de Rousseau et de Raynal[1] ». Nous avons peine aujourd’hui à comprendre l’importance qu’avaient les gens de loi dans l’ancienne France ; il existait une multitude de juridictions ; les propriétaires mettaient un amour-propre extrême à faire juger des questions qui nous paraissent aujourd’hui bien médiocres, mais qui leur paraissaient énormes à cause de l’enchevêtrement du droit féodal dans le droit de propriété ; on trouvait partout des fonctionnaires de l’ordre judiciaire et ils jouissaient du plus grand prestige auprès des populations.

Taine, La Révolution, tome I, p. 155.

Cette classe apporta à la Révolution beaucoup de capacités administratives ; c’est grâce à elles que le pays put traverser assez facilement la crise qui l’ébranla durant dix ans et que Napoléon put si rapidement reconstituer des services bien réguliers ; mais cette classe apporta aussi une masse de préjugés qui firent commettre les plus lourdes fautes à ceux de ses représentants qui occupèrent les premiers postes. On ne peut, par exemple, comprendre la conduite de Robespierre quand on le compare aux politiciens d’aujourd’hui ; il faut toujours voir en lui l’homme de loi sérieux, préoccupé de ses devoirs, soucieux de ne pas ternir l’honneur professionnel de l’orateur de la barre ; de plus il était lettré et disciple de Rousseau. Il a des scrupules de légalité qui étonnent les historiens contemporains ; quand il lui fallut prendre des résolutions suprêmes et se défendre contre la Convention, il se montra d’une naïveté qui confine à la niaiserie. La fameuse loi du 22 prairial, qu’on lui a si souvent reprochée et qui donna une allure si rapide au tribunal révolutionnaire, est le chef-d’œuvre de son genre d’esprit ; on y retrouve tout l’Ancien Régime exprimé en formules lapidaires.

Une des pensées fondamentales de l’Ancien Régime avait été l’emploi de la procédure pénale pour ruiner tous les pouvoirs qui faisaient obstacle à la royauté. Il semble que, dans toutes les sociétés primitives, le droit pénal ait commencé par être une protection accordée au chef et à quelques privilégiés qu’il honore d’une faveur spéciale ; c’est seulement fort tard que la force légale sert indistinctement à sauvegarder les personnes et les biens de tous les habitants du pays. Le Moyen Age étant un retour aux mœurs des très vieux temps, il était naturel qu’il engendrât de nouveau des idées fort archaïques relatives à la justice, et qu’il fît considérer les tribunaux comme ayant surtout pour mission d’assurer la grandeur royale. Un accident historique vint donner un développement extraordinaire à cette théorie de sauvages : l’Inquisition fournissait le modèle de tribunaux qui, mis en action sur de très faibles indices, poursuivaient avec persévérance les gens qui gênaient l’autorité, et les mettaient dans l’impossibilité de lui nuire. L’Etat royal emprunta à l’Inquisition beaucoup de ses procédés et suivit presque toujours ses principes.

La royauté demandait constamment à ses tribunaux de travailler à agrandir son territoire ; il nous paraît aujourd’hui étrange que Louis XIV fît prononcer des annexions par des commissions de magistrats ; mais il était dans la tradition ; beaucoup de ses prédécesseurs avaient fait confisquer par le Parlement des seigneuries féodales pour des motifs fort arbitraires. La justice, qui nous semble aujourd’hui faite pour assurer la prospérité de la production et lui permettre de se développer, en toute liberté, sur des proportions toujours plus vastes, semblait faite autrefois pour assurer la grandeur royale : son but essentiel n’était pas le droit, mais l’Etat.

Il fut très difficile d’établir une discipline sévère dans les services constitués par la royauté pour la guerre et pour l’administration ; à chaque instant il fallait faire des enquêtes pour punir des employés infidèles ou indociles ; les rois employaient pour ces missions des hommes pris dans leurs tribunaux ; ils arrivaient ainsi à confondre les actes de répression disciplinaire avec la répression des crimes. Les hommes de loi devaient transformer toutes choses suivant leurs habitudes d’esprit ; ainsi la négligence, la mauvaise volonté ou l’incurie devenaient de la révolte contre l’autorité, des attentats ou de la trahison.

La Révolution recueillit pieusement cette tradition, donna aux crimes imaginaires une importance d’autant plus grande que ses tribunaux politiques fonctionnaient au milieu d’une population affolée par la gravité du péril ; on trouvait alors tout naturel d’expliquer les défaites des généraux par des intentions criminelles et de guillotiner les gens qui n’avaient pas été capables de réaliser les espérances qu’une opinion, revenue souvent aux superstitions de l’enfance, avait rêvées. Notre code pénal renferme encore pas mal d’articles paradoxaux venant de ce temps : aujourd’hui on ne comprend plus facilement que l’on puisse accuser sérieusement un citoyen de pratiquer des machinations ou entretenir des intelligences avec les puissances étrangères ou leurs agents, pour les engager à commettre des hostilités ou à entreprendre la guerre contre la France, ou pour leur en procurer les moyens. Un pareil crime suppose que l’Etat peut être mis en péril tout entier par le fait d’une personne : cela ne nous paraît guère croyable[1].

C’est cependant l’article que l’on a appliqué à Dreyfus, sans qu’on ait jamais cherché, d’ailleurs, à démontrer que la France ait été en danger de guerre par suite de la livraison de documents à l’Allemagne.

Les procès contre les ennemis du roi furent toujours conduits d’une manière exceptionnelle ; on simplifiait les procédures autant qu’on le pouvait ; on se contentait de preuves médiocres, qui n’auraient pu suffire pour des délits ordinaires ; on cherchait à faire des exemples terribles et profondément intimidants. Tout cela se retrouve dans la législation robespierrienne. La loi du 22 prairial se contente de définitions assez vagues du crime politique, de manière à ne laisser échapper aucun ennemi de la Révolution ; quant aux preuves, elles sont dignes de la plus pure tradition de l’Ancien Régime et de l’Inquisition. « La preuve nécessaire pour condamner les ennemis du peuple est toute espèce de documents, soit matérielle, soit morale, soit verbale, soit écrite, qui peut naturellement obtenir l’assentiment de tout esprit juste et raisonnable. La règle des jugements est la conscience des jurés éclairés par l’amour de la patrie ; leur but est le triomphe de la République et la ruine de ses ennemis. » Nous avons, dans cette loi terroriste célèbre, la plus forte expression de la doctrine de l’Etat[1].

Les détails mêmes de cette loi ne peuvent s’expliquer que par leur rapprochement avec les règles de l’ancien droit pénal.

La philosophie du XVIIIe siècle était venue renforcer encore ces tendances ; elle prétendait, en effet, formuler un retour au droit naturel ; l’humanité avait été, jusqu’alors, corrompue, par la faute d’un petit nombre de gens qui avaient eu intérêt à la duper ; mais on avait enfin découvert le moyen de revenir aux principes de bonté primitive, de vérité et de justice ; toute opposition à une réforme si belle, si facile à appliquer et d’un succès si certain, était l’acte le plus criminel que l’on pût imaginer ; les novateurs étaient résolus à se montrer inexorables pour détruire l’influence néfaste que des mauvais citoyens pouvaient exercer en vue d’empêcher la régénération de l’humanité. L’indulgence était une faiblesse coupable, car elle ne tendait à rien moins qu’à sacrifier le bonheur des multitudes aux caprices de gens incorrigibles qui montraient un entêtement incompréhensible, refusaient de reconnaître l’évidence et ne vivaient que de mensonges.

De l’Inquisition à la justice politique de la royauté et de celle-ci aux tribunaux révolutionnaires, il y avait eu constamment progrès dans le sens de l’arbitraire des règles, de l’extension de la force et de l’amplification de l’autorité. L’Eglise avait eu, très longtemps, des doutes sur la valeur des procédures exceptionnelles que pratiquaient ses inquisiteurs[1]. La royauté n’avait plus eu autant de scrupules, surtout quand elle eut acquis sa pleine maturité ; mais la Révolution étalait au grand jour le scandale de son culte superstitieux de l’Etat.

Des auteurs modernes, prenant à la lettre certaines instructions de la papauté, ont pu soutenir que l’Inquisition avait été relativement indulgente, eu égard aux mœurs du temps.

 

Une raison d’ordre économique donnait alors à l’Etat une force que n’avait jamais eue l’Eglise. Au début des temps modernes, les gouvernements, par leurs expéditions maritimes et les encouragements donnés à l’industrie, avaient occupé une très grande place dans la production ; mais au XVIIe siècle cette place était devenue exceptionnellement énorme dans l’esprit des théoriciens. Tout le monde avait alors la tête pleine de grands projets ; on concevait les royaumes sur le plan de vastes compagnies qui entreprennent de mettre le sol en valeur et on s’attachait à assurer le bon ordre dans le fonctionnement de ces compagnies. Aussi l’Etat était-il le dieu des réformateurs : « Ils veulent, dit Tocqueville, emprunter les mains du pouvoir central et l’employer à tout briser et à tout refaire suivant un nouveau plan qu’ils ont conçu eux-mêmes ; lui seul leur paraît en état d’accomplir une telle tâche. La puissance de l’Etat doit être sans limites, comme son droit, disent-ils ; il ne s’agit que de lui persuader d’en faire un usage convenable[1]. » Les physiocrates paraissaient disposés à sacrifier les individus à l’utilité générale ; ils tenaient fort peu à la liberté et trouvaient absurde l’idée d’une pondération des pouvoirs ; ils espéraient convertir l’Etat ; leur système est défini par Tocqueville « un despotisme démocratique » ; le gouvernement eût été en théorie un mandaire de tous, contrôlé par une opinion publique éclairée ; pratiquement il était un maître absolu[2]. Une des choses qui ont le plus étonné Tocqueville, au cours de ses études sur l’Ancien Régime, est l’admiration que les physiocrates avaient pour la Chine, qui leur paraissait le type du bon gouvernement, parce que là il n’y a que des valets et des commis soigneusement catalogués et choisis au concours.

Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, p. 127.

Tocqueville. op. cit., pp. 265-266 et pp. 269-271.

Depuis la Révolution, il y a eu un tel bouleversement dans les idées que nous avons peine à bien comprendre les conceptions de nos pères[1]. L’économie capitaliste a mis en pleine lumière l’extraordinaire puissance des individus ; la confiance que les hommes du XVIIIe siècle avaient dans les capacités industrielles de l’Etat, paraît puérile à toutes les personnes qui ont étudié la production ailleurs que dans les insipides bouquins des sociologues ; ceux-ci conservent encore fort soigneusement le culte des âneries du temps passé ; — le droit de la nature est devenu un sujet inépuisable de railleries pour les personnes qui ont la moindre teinture de l’histoire ; — l’emploi de tribunaux comme moyen de coercition contre des adversaires politiques soulève l’indignation universelle, et les gens qui ont le sens commun, trouvent qu’il ruine toute notion juridique.

Il faut, dans l’histoire des idées juridiques en France, tenir grand compte du morcellement de la propriété foncière, qui, en multipliant les chefs indépendants d’unités de production, a plus contribué à répandre dans les masses des idées juridiques que les plus beaux traités de philosophie n’en ont répandu dans les classes lettrées.

Sumner Maine fait observer que les rapports des gouvernements et des citoyens ont été bouleversés de fond en comble depuis la fin du XVIIIe siècle ; jadis l’Etat était toujours censé être bon et sage ; par suite, toute entrave apportée à son fonctionnement était regardée comme un délit grave ; le système libéral suppose, au contraire, que le citoyen, laissé libre, choisit le meilleur parti et qu’il exerce le premier de ses droits en critiquant le gouvernement, qui de maître devient serviteur[1]. Maine ne dit pas quelle est la raison de cette transformation ; la raison me semble être surtout d’ordre économique. Dans le nouvel état de choses, le crime politique est un acte de simple révolte, qui ne saurait comporter aucune infamie, et que l’on arrête par des mesures de prudence, mais qui ne mérite plus le nom de crime, car son auteur ne ressemble point aux criminels.

Sumner Maine, Essais sur le gouvernement populaire, trad. franç., p. 20.

Nous ne sommes peut-être pas meilleurs, plus humains, plus sensibles aux malheurs d’autrui que n’étaient les hommes de 93 ; je serais même assez disposé à admettre que le pays est probablement moins moral qu’il n’était à cette époque ; mais nous n’avons plus, autant que nos pères, la superstition du Dieu Etat, auquel ils sacrifièrent tant de victimes. La férocité des Conventionnels s’explique facilement par l’influence des conceptions que le Tiers Etat avait puisées dans les pratiques détestables de l’Ancien Régime.

III

Il serait étrange que les idées anciennes fussent complètement mortes ; l’affaire Dreyfus nous a montré que l’immense majorité des officiers et des prêtres concevait toujours la justice à la manière de l’Ancien Régime et trouvait toute naturelle une condamnation pour raison d’Etat[1]. Cela ne doit pas nous surprendre, car ces deux catégories de personnes, n’ayant jamais eu de rapports directs avec la production, ne peuvent rien comprendre au droit. Il y eut une si grande révolte dans le public éclairé contre les procédés du ministère de la Guerre, que l’on put croire un instant que la raison d’Etat ne serait bientôt plus admise (en dehors de ces deux catégories) que par les lecteurs du Petit Journal, dont la mentalité se trouverait ainsi caractérisée et rapprochée de celle qui existait il y a un siècle. Nous avons vu, hélas ! par une cruelle expérience, que l’Etat avait encore des pontifes et de fervents adorateurs parmi les dreyfusards.

L’extraordinaire et illégale sévérité que l’on apporta dans l’application de la peine, s’explique par ce fait que le but du procès était de terrifier certains espions que leur situation mettait hors d’atteinte : on se souciait assez peu que Dreyfus fût coupable ou innocent ; l’essentiel était de mettre l’Etat à l’abri de trahisons et de rassurer les Français affolés par la peur de la guerre.

L’affaire Dreyfus était à peine terminée que le gouvernement de Défense républicaine commençait une autre affaire politique au nom de la raison d’Etat et accumulait presque autant de mensonges que l’Etat-major en avait accumulés dans le procès de Dreyfus. Aucune personne sérieuse ne doute, en effet, aujourd’hui, que le grand complot pour lequel Déroulède, Buffet et Lur-Saluces furent condamnés, était une invention de la police : le siège de ce qu’on a appelé le fort Chabrol avait été arrangé pour faire croire aux Parisiens qu’ils avaient été à la veille d’une guerre civile. On a amnistié les victimes de ce forfait juridique, mais l’amnistie ne devrait pas suffire ; si les dreyfusards avaient été sincères, ils auraient réclamé que le Sénat reconnût la scandaleuse erreur que les mensonges de la police lui ont fait commettre : je crois qu’ils ont trouvé, tout au contraire, très conforme aux principes de la Justice éternelle, de maintenir, le plus longtemps possible, une condamnation fondée sur la fraude la plus évidente.

Jaurès et beaucoup d’autres éminents dreyfusards approuvèrent le général André et Combes d’avoir organisé un système régulier de délation. Kautsky lui a vivement reproché sa conduite ; l’écrivain allemand demandait que le socialisme ne présentât point comme de grandes actions démocratiques « les misérables procédés de la République bourgeoise » et qu’il demeurât « fidèle au principe qui déclare que le dénonciateur est la dernière des canailles » (Débats, 13 novembre 1904). Ce qu’il y eut de plus triste dans cette affaire, c’est que Jaurès prétendit que le colonel Hartmann (qui protestait contre le système des fiches) avait employé lui-mème des procédés tout semblables[1] ; celui-ci lui écrivait : « Je vous plains d’en être arrivé à défendre aujourd’hui et par de tels moyens les actes coupables que vous flétrissiez avec nous il y a quelques années ; je vous plains de vous croire obligé de solidariser le régime républicain avec les procédés vils de mouchards qui le déshonorent. » (Débats, 5 novembre 1904.)

Dans l’Humanité du 17 novembre 1904 se trouve une lettre de Paul Guieysse et de Vazeilles déclarant qu’il n’y a aucun fait de ce genre à imputer au colonel Hartmann. Jaurès fait suivre cette lettre d’un commentaire étrange : il estime que les délateurs agissaient avec une parfaite loyauté et il regrette que le colonel ait fourni « imprudemment un aliment de plus à la campagne systématique des journaux réactionnaires ». Jaurès ne s’est pas douté que ce commentaire aggravait fort son cas et n’eût pas été indigne d’un disciple d’Escobar.

L’expérience nous a toujours montré jusqu’ici que nos révolutionnaires arguent de la raison d’Etat, dès qu’ils sont parvenus au pouvoir, qu’ils emploient alors les procédés de police, et qu’ils regardent la justice comme une arme dont ils peuvent abuser contre leurs ennemis. Les socialistes parlementaires n’échappent point à la règle commune ; ils conservent le vieux culte de l’Etat ; ils sont donc préparés à commettre tous les méfaits de l’Ancien Régime.

 

On pourrait composer un beau recueil de vilaines sentences politiques en compulsant l’Histoire socialiste de Jaurès : je n’ai pas eu la patience de lire les 1824 pages consacrées à raconter la Révolution entre le 10 août 1792 et la chute de Robespierre ; j’ai seulement feuilleté ce fastidieux bouquin et j’ai vu qu’on y trouvait mêlées une philosophie parfois digne de monsieur Pantalon et une politique de pourvoyeur de guillotine. J’avais, depuis longtemps, estimé que Jaurès serait capable de toutes les férocités contre les vaincus ; j’ai reconnu que je ne m’étais pas trompé ; mais je n’aurais pas cru qu’il fût capable de tant de platitude : le vaincu à ses yeux a toujours tort, et la victoire fascine tellement notre grand défenseur de la Justice éternelle qu’il est prêt à souscrire toutes les proscriptions qu’on exigera de lui : « Les révolutions, dit-il, demandent à l’homme le sacrifice le plus effroyable, non pas seulement de son repos, non pas seulement de sa vie, mais de l’immédiate tendresse humaine et de la pitié »[1]. Pourquoi avoir tant écrit sur l’inhumanité des bourreaux de Dreyfus ? Eux aussi sacrifiaient « l’immédiate tendresse humaine » à ce qui leur paraissait être le salut de la patrie.

J. Jaurès. La Convention, p. 1732.

Il y a quelques années, les républicains n’eurent pas assez d’indignation contre le vicomte de Voguë qui, recevant Hanotaux à l’Académie française, appelait le coup d’Etat de 1851 une « opération de police un peu rude »[1]. Jaurès, instruit par l’histoire révolutionnaire, raisonne maintenant tout juste comme le jovial vicomte[2] ; il vante, par exemple, « la politique de vigueur et de sagesse » qui consistait à forcer la Convention à expulser les Girondins « avec une sorte de régularité apparente »[3].

C’était le 25 mars 1898, dans un moment particulièrement critique de l’affaire Dreyfus, alors que les nationalistes demandaient qu’on balayât les perturbateurs et les ennemis de l’armée. J. Reinach dit que de Voguë conviait ouvertement l’armée à recommencer l’œuvre de 1851 (Histoire de l’affaire Dreyfus, tome III, p. 545).

De Voguë a l’habitude, dans ses polémiques, de remercier ses adversaires de l’avoir beaucoup amusé : c’est pourquoi je me permets de l’appeler jovial, bien que ses écrits soient plutôt endormants.

J. Jaurès, op. cit., p. 1434.

Les massacres de septembre 1792 ne sont pas sans le gêner un peu : la régularité n’est pas ici apparente ; mais il a de grands mots et de mauvaises raisons pour toutes les vilaines causes ; la conduite de Danton ne fut pas très digne d’admiration au moment de ces tristes journées ; mais Jaurès doit l’excuser, puisque Danton triomphait durant cette période. « Il ne crut pas de son devoir de ministre révolutionnaire et patriote d’entrer en lutte avec ces forces populaces égarées. Comment épurer le métal des cloches quand elles sonnent le tocsin de la liberté en péril[1] ? » Il me semble que Cavaignac aurait pu expliquer de la même manière sa conduite dans l’affaire Dreyfus : aux gens qui lui reprochaient de marcher avec les antisémites, il aurait pu répondre que son devoir de ministre patriote ne le forçait pas à entrer en lutte avec la populace égarée et que les jours où le salut de la défense nationale est en jeu on ne peut épurer le métal des cloches qui sonnent le tocsin de la patrie en danger.

J. Jaurès, op. cit., p. 77.

Lorsqu’il arrive au temps où Camille Desmoulins cherche à provoquer un mouvement d’opinion capable d’arrêter la Terreur, Jaurès se prononce avec énergie contre cette tentative. — Il reconnaîtra cependant, quelques pages plus loin, que le système de la guillotine ne pouvait toujours durer ; mais Desmoulins, ayant succombé, a tort aux yeux de notre humble adorateur du succès. Jaurès accuse l’auteur du Vieux Cordelier d’oublier les conspirations, les trahisons, les corruptions et tous les rêves dont se nourrissait l’imagination affolée des terroristes ; il a même l’ironie de parler de la « France libre ! » et il prononce cette sentence digne d’un élève jacobin de Joseph Prudhomme : « Le couteau de Desmoulins était ciselé avec un art incomparable, mais il le plantait au cœur de la Révolution[1]. » Lorsque Robespierre ne disposera plus de la majorité dans la Convention, il sera, tout naturellement, mis à mort par les autres terroristes, en vertu du jeu légitime des institutions parlementaires de ce temps ; mais faire appel à la seule opinion publique contre les chefs du gouvernement, voilà quel était le « crime » de Desmoulins. Son crime fut aussi celui de Jaurès au temps où il défendait Dreyfus contre les grands chefs de l’armée et le gouvernement ; que de fois n’a-t-on pas reproché à Jaurès de compromettre la défense nationale ? Mais ce temps est déjà bien éloigné ; et, à cette époque, notre tribun, n’ayant pas encore goûté les avantages du pouvoir, n’avait pas une théorie de l’Etat aussi féroce que celle qu’il a aujourd’hui.

J. Jaurès, op. cit., p. 1731.

 

Je crois qu’en voilà assez pour me permettre de conclure que si, par hasard, nos socialistes parlementaires arrivaient au gouvernement, ils se montreraient de bons successeurs de l’Inquisition, de l’Ancien Régime et de Robespierre ; les tribunaux politiques fonctionneraient sur une grande échelle et nous pouvons même supposer que l’on abolirait la malencontreuse loi de 1848, qui a supprimé la peine de mort en matière politique. Grâce à cette réforme, on pourrait voir de nouveau l’Etat triompher par la main du bourreau.

Les violences prolétariennes n’ont aucun rapport avec ces proscriptions ; elles sont purement et simplement des actes de guerre, elles ont la valeur de démonstrations militaires et servent à marquer la séparation des classes. Tout ce qui touche à la guerre se produit sans haine et sans esprit de vengeance ; en guerre on ne tue pas les vaincus ; on ne fait pas supporter à des êtres inoffensifs les conséquences des déboires que les armées peuvent avoir éprouvées sur les champs de bataille[1] ; la force s’étale alors suivant sa nature, sans jamais prétendre rien emprunter aux procédures juridiques que la société engage contre des criminels.

Je signale ici un fait qui n’est peut-être pas très connu : la guerre d’Espagne, au temps de Napoléon, fut l’occasion d’atrocités sans nombre ; mais le colonel Lafaille dit qu’en Catalogne les meurtres et les cruautés ne furent jamais le fait des soldats espagnols enrégimentés depuis un certain temps et ayant pris les mœurs propres à la guerre (Mémoires sur les campagnes de Catalogne de 1808 à 1814, pp. 164-165).

Plus le syndicalisme se développera, en abandonnant les vieilles superstitions qui viennent de l’Ancien Régime et de l’Eglise — par le canal des gens de lettres, des professeurs de philosophie et des historiens de la Révolution, — plus les conflits sociaux prendront un caractère de pure lutte semblable à celles des armées en campagne. On ne saurait trop exécrer les gens qui enseignent au peuple qu’il doit exécuter je ne sais quel mandat superlativement idéaliste d’une justice en marche vers l’avenir. Ces gens travaillent à maintenir les idées sur l’Etat qui ont provoqué toutes les scènes sanglantes de 93, tandis que la notion de lutte de classe tend à épurer la notion de violence.

IV

Le syndicalisme se trouve engagé, en France, dans une propagande antimilitariste qui montre clairement l’immense distance qui le sépare du socialisme parlementaire sur cette question de l’Etat. Beaucoup de journaux croient qu’il s’agit là seulement d’un mouvement humanitaire exagéré, qu’auraient provoqué les articles de Hervé ; c’est une grosse erreur. Il ne faut pas croire que l’on proteste contre la dureté de la discipline, ou contre la durée du service militaire, ou contre la présence dans les grades supérieurs d’officiers hostiles aux institutions actuelles[1] ; ces raisons-là sont celles qui ont conduit beaucoup de bourgeois à applaudir les déclamations contre l’armée au temps de l’affaire Dreyfus, mais ce ne sont pas les raisons des syndicalistes.

Suivant Joseph Reinach on a eu le tort, après la guerre, de faire une part trop grande aux élèves des écoles militaires ; la vieille noblesse et le parti catholique avaient pu ainsi s’emparer du commandement. (Loc. cit., pp. 555-556.)

L’armée est la manifestation la plus claire, la plus tangible et la plus solidement rattachée aux origines, que l’on puisse avoir de l’Etat. Les syndicalistes ne se proposent pas de réformer l’Etat comme se le proposaient les hommes du XVIIIe siècle ; ils voudraient le détruire[1] parce qu’ils veulent réaliser cette pensée de Marx : que la révolution socialiste ne doit pas aboutir à remplacer une minorité gouvernante par une autre minorité[2]. Les syndicalistes marquent, encore plus fortement, leur doctrine quand ils lui donnent un aspect plus idéologique et se déclarent antipatriotes — à la suite du Manifeste communiste.

« La société qui organisera la production sur les bases d’une association de producteurs libres et égalitaires, transportera toute la machine de l’Etat là où est dès lors sa place : dans le musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de pierre. » (Engels. Les Origines de la société, trad. franç., p. 280.)

Manifeste communiste, trad. Andler, tome I, p. 39.

Sur ce terrain il est impossible qu’il y ait la moindre entente entre les syndicalistes et les socialistes officiels ; ceux-ci parlent bien de tout briser, mais ils attaquent plutôt les hommes au pouvoir que le pouvoir lui-même ; ils espèrent posséder la force de l’Etat et ils se rendent compte que le jour où ils détiendraient le gouvernement, ils auraient besoin d’une armée ; ils feraient de la politique étrangère et, par suite, auraient, eux aussi, à vanter le dévouement à la patrie.

Les socialistes parlementaires sentent bien que l’antipatriotisme tient fort aux cœurs des ouvriers socialistes et ils font de grands efforts pour concilier ce qui est inconciliable : ils ne voudraient pas trop heurter des idées qui sont devenues chères au prolétariat, mais ils ne peuvent pas abandonner leur cher Etat qui leur promet tant de jouissances. Ils se sont livrés aux acrobaties oratoires les plus cocasses pour se tirer d’affaire. Par exemple, après l’arrêt de la Cour d’assises de la Seine condamnant Hervé et les antimilitaristes, le Conseil national du parti socialiste vota un ordre du jour flétrissant le « verdict de haine et de peur », déclarant qu’une justice de classe ne saurait respecter « la liberté d’opinion », protestant contre l’emploi des troupes dans les grèves et affirmant « hautement la nécessité de l’action et de l’entente internationale des travailleurs pour la suppression de la guerre » (Socialiste, 20 janvier 1906). Tout cela est fort habile, mais la question fondamentale est esquivée.

 

Ainsi on ne pourrait plus contester qu’il n’y ait une opposition absolue entre le syndicalisme révolutionnaire et l’Etat ; cette opposition prend en France la forme particulièrement âpre de l’antipatriotisme, parce que les hommes politiques ont mis en œuvre toute leur science pour arriver à jeter la confusion dans les esprits sur l’essence du socialisme. Sur le terrain du patriotisme, il ne peut y avoir de compromissions et de position moyenne ; c’est donc sur ce terrain que les syndicalistes ont été forcés de se placer lorsque les bourgeois de tout acabit ont employé tous leurs moyens de séduction pour corrompre le socialisme et éloigner les ouvriers de l’idée révolutionnaire. Ils ont été amenés à nier l’idée de patrie par une de ces nécessités comme on en rencontre, à tout instant, au cours de l’histoire[1] et que les philosophes ont parfois beaucoup de peine à expliquer, — parce que le choix est imposé par les conditions extérieures et non librement fait pour des raisons tirées de la nature des choses. Ce caractère de nécessité historique donne au mouvement antipatriotique actuel une force qu’on chercherait vainement à dissimuler au moyen de sophismes[2].

Cf. l’enquête du Mouvement socialiste : L’idée de patrie et la classe ouvrière. Après le procès de Hervé, Léon Daudet écrivait : « Ceux qui ont suivi ces débats ont frémi aux dépositions nullement théâtrales des secrétaires des syndicats. » (Libre Parole, 31 décembre 1905.)

Jaurès a eu cependant l’audace de déclarer à la Chambre, le 11 mai 1907, qu’il y avait seulement « à la surface du mouvement ouvrier quelques formules d’outrance et de paradoxe, qui procèdent non de la négation de la patrie, mais de la condamnation de l’abus qu’on a fait si souvent de l’idée et du mot ». Un tel langage n’a pu être tenu que devant une assemblée qui ignore tout du mouvement ouvrier.

Nous avons le droit de conclure de là que l’on ne saurait confondre les violences syndicalistes exercées au cours des grèves par des prolétaires qui veulent le renversement de l’Etat, avec ces actes de sauvagerie que la superstition de l’Etat a suggérés aux révolutionnaires de 93, quand ils eurent le pouvoir en main et qu’ils purent exercer sur les vaincus l’oppression, — en suivant les principes qu’ils avaient reçus de l’Eglise et de la royauté. Nous avons le droit d’espérer qu’une révolution socialiste poursuivie par de purs syndicalistes ne serait point souillée par les abominations qui souillèrent les révolutions bourgeoises.

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