CHAPITRE II

La décadence bourgeoise et la violence

I. — Parlementaires ayant besoin de faire peur. — Les méthodes de Parnell. — Casuistique : identité fondamentale des groupes de socialisme parlementaire.

II. — Dégénérescence de la bourgeoisie par la paix. — Conceptions de Marx sur la nécessité. — Rôle de la violence pour restaurer les anciens rapports sociaux.

III. — Relation entre la révolution et la prospérité économique. — Révolution française. — Conquête chrétienne. — Invasion des Barbares. — Dangers qui menacent le monde.

I

On éprouve beaucoup de peine à comprendre la violence prolétarienne quand on essaie de raisonner au moyen des idées que la philosophie bourgeoise a répandues dans le monde : suivant cette philosophie, la violence serait un reste de la barbarie et elle serait appelée à disparaître sous l’influence du progrès des lumières. Il est donc tout naturel que Jaurès, nourri d’idéologie bourgeoise, ait un profond mépris pour les gens qui vantent la violence prolétarienne ; il s’étonne de voir des socialistes instruits marcher d’accord avec les syndicalistes ; il se demande par quel prodige de mauvaise foi des hommes qui ont fait leurs preuves comme penseurs, peuvent accumuler des sophismes en vue de donner une apparence raisonnable aux rêveries de personnages grossiers qui ne pensent pas[1]. Cette question tourmente fort les amis de Jaurès, qui traitent volontiers de démagogues les représentants de la nouvelle école, et les accusent de chercher les applaudissements de masses impulsives.

Il paraît que c’est en ces termes que l’on parle du mouvement prolétarien dans le beau monde du socialisme raffiné.

Les socialistes parlementaires ne peuvent comprendre les fins que poursuit la nouvelle école, ils se figurent que tout le socialisme se ramène à la recherche des moyens d’arriver au pouvoir. Les gens de la nouvelle école voudraient-ils, par hasard, faire de la surenchère pour capter la confiance de naïfs électeurs et subtiliser les sièges aux socialistes nantis ? L’apologie de la violence pourrait encore avoir un très fâcheux résultat, en dégoûtant les ouvriers de la politique électorale, ce qui tendrait à faire perdre leurs chances aux candidats socialistes, en multipliant les abstentions ! Voudrait-on faire revivre les guerres civiles ? Cela paraît insensé à nos grands hommes d’Etat.

La guerre civile est devenue bien difficile depuis la découverte des nouvelles armes à feu et depuis le percement des voies rectilignes dans les métropoles[1]. Les récentes affaires de Russie semblent même avoir montré que les gouvernements peuvent compter, beaucoup plus qu’on ne supposait, sur l’énergie des officiers : presque tous les hommes politiques français avaient prophétisé la chute imminente du tsarisme, au moment des défaites de Mandchourie ; mais l’armée russe n’a point manifesté, en présence des émeutes, la mollesse qu’avait eue l’armée française durant nos révolutions ; la répression a été, presque partout, rapide, efficace ou même impitoyable. Les discussions qui ont eu lieu au congrès des social démocrates, réunis à Iéna, montrent que les socialistes parlementaires ne comptent plus du tout sur une lutte armée pour s’emparer de l’Etat.

Cf. les réflexions d’Engels dans la préface à la réédition qu’il fit en 1895 d’articles de Marx sous le titre Luttes des classes en France de 1848 à 1850. Cette préface manque dans la traduction française. Dans l’édition allemande il y a une coupure, les chefs de la social démocratie n’ayant pas trouvé certaines phrases d’Engels suffisamment politiques.

Est-ce à dire qu’ils soient complètement ennemis de la violence ? Il ne serait pas dans leur intérêt que le peuple fût tout à fait calme ; il leur convient qu’il y ait une certaine agitation ; mais il faut qu’elle soit contenue en de justes limites et contrôlée par les politiciens. Jaurès fait, quand il juge cela utile pour ses intérêts, des avances à la Confédération du Travail[1] ; il recommande parfois à ses pacifiques commis de remplir son journal de phrases révolutionnaires ; il est passé maître dans l’art d’utiliser les colères populaires. Une agitation, savamment canalisée, est extrêmement utile aux socialistes parlementaires, qui se vantent, auprès du gouvernement et de la riche bourgeoisie, de savoir modérer la révolution ; ils peuvent ainsi faire réussir les affaires financières auxquelles ils s’intéressent, faire obtenir de menues faveurs à beaucoup d’électeurs influents, et faire voter des lois sociales pour se donner de l’importance dans l’opinion des nigauds qui s’imaginent que ces socialistes sont de grands réformateurs du droit. Il faut, pour que cela réussisse, qu’il y ait toujours un peu de mouvement et qu’on puisse faire peur aux bourgeois.

Suivant les besoins, il est pour ou contre la grève générale. D’après quelques-uns il vota pour la grève générale au congrès international de 1900, d’après d’autres il s’abstint.

 

On conçoit qu’il pourrait s’établir une diplomatie régulière entre le parti socialiste et l’Etat, chaque fois qu’un conflit économique s’élèverait entre ouvriers et patrons ; deux pouvoirs régleraient le différend particulier. En Allemagne, le gouvernement entre en négociations avec l’Eglise chaque fois que les cléricaux gênent l’administration. On a souvent engagé les socialistes à imiter Parnell qui avait su imposer, si souvent, sa volonté à l’Angleterre. La ressemblance avec Parnell est d’autant plus grande que l’autorité de celui-ci ne reposait pas seulement sur le nombre de voix dont il disposait, mais, aussi et principalement, sur la terreur que tous les Anglais éprouvaient à la seule annonce de mouvements agraires en Irlande. Un peu de violences, contrôlées par un groupe parlementaire, servait fort la politique parnellienne, comme elle sert aussi la politique de Jaurès. Dans un cas comme dans l’autre, un groupe parlementaire vend la tranquillité aux conservateurs, qui n’osent faire régner leur droit.

Cette diplomatie est difficile à conduire et on ne voit pas que les Irlandais, après la mort de Parnell, aient réussi à la continuer avec le même succès que de son temps. En France, elle présente une difficulté toute particulière, parce que, nulle part peut-être, le monde ouvrier n’est plus difficile à diriger : il est assez aisé de soulever des colères populaires, mais il est malaisé de les faire cesser. Tant qu’il n’y aura point de très riches syndicats, fortement centralisés, dont les chefs seront en relations suivies avec les hommes politiques[1], il ne sera point possible de savoir jusqu’où peut aller la violence. Jaurès voudrait bien qu’il existât de telles sociétés ouvrières, car le jour où le grand public s’apercevrait qu’il n’est pas en mesure de modérer la révolution, son prestige disparaîtrait en un instant.

Gambetta se plaignait de ce que le clergé français fût « acéphale » ; il aurait voulu qu’il se formât dans son sein une élite avec laquelle le gouvernement pût discuter (Garilhe. Le clergé séculier français au XIXe siècle, p. 88-89.) Le syndicalisme n’a pas de tête avec laquelle on puisse faire utilement de la diplomatie.

Tout devient question d’appréciation, de mesure, d’opportunité ; il faut beaucoup de finesse, de tact et d’audace calme pour conduire une pareille diplomatie : faire croire aux ouvriers que l’on porte le drapeau de la révolution, à la bourgeoisie qu’on arrête le danger qui la menace, au pays que l’on représente un courant d’opinion irrésistible. La grande masse des électeurs ne comprend rien à ce qui se passe en politique et n’a aucune intelligence de l’histoire économique ; elle est du côté qui lui semble renfermer la force ; et on obtient d’elle tout ce qu’on veut, lorsqu’on peut lui prouver qu’on est assez fort pour faire capituler le gouvernement. Mais il ne faut pas cependant aller trop loin, parce que la bourgeoisie pourrait se réveiller et le pays pourrait se donner à un homme d’Etat résolument conservateur. Une violence prolétarienne qui échappe à toute appréciation, à toute mesure, à toute opportunité, peut tout mettre en question et ruiner la diplomatie socialiste.

Cette diplomatie se joue à tous les degrés : avec le gouvernement, avec les chefs de groupes dans le parlement, avec les électeurs influents. Les politiciens cherchent à tirer le meilleur parti possible des forces discordantes qui se présentent sur le terrain politique.

Le socialisme parlementaire éprouve un certain embarras du fait que le socialisme s’est affirmé, à l’origine, par des principes absolus, et a fait appel, pendant longtemps, aux mêmes sentiments de révolte que le parti républicain le plus avancé. Ces deux circonstances empêchent de suivre une politique particulariste, comme celle que Charles Bonnier a recommandée souvent : cet écrivain, qui a été longtemps le principal théoricien du parti guesdiste, voudrait que les socialistes suivissent exactement l’exemple de Parnell, qui négociait avec les partis anglais sans jamais s’inféoder à l’un d’eux ; on pourrait, de même, s’entendre avec les conservateurs, si ceux-ci s’engageaient à accorder aux prolétaires des conditions meilleures que les radicaux. (Socialiste, 27 août 1905.) Cette politique a paru scandaleuse à beaucoup de personnes. Bonnier a dû atténuer sa thèse : il s’est contenté de demander que l’on agisse au mieux des intérêts du prolétariat (17 septembre 1905) ; mais comment savoir où sont ces intérêts, quand on ne prend plus pour règle unique et absolue le principe de la lutte de classe ?

Les socialistes parlementaires croient posséder des lumières spéciales qui leur permettent de tenir compte non seulement des avantages matériels et immédiats recueillis par la classe ouvrière, mais encore des raisons morales qui obligent le socialisme à faire partie de la grande famille républicaine. Leurs congrès s’épuisent à combiner des formules destinées à régler la diplomatie socialiste, à dire quelles alliances sont permises et quelles sont défendues, à concilier le principe abstrait de la lutte de classe (que l’on tient à garder verbalement) avec la réalité de l’accord des politiciens. Une pareille entreprise est une insanité ; aussi aboutit-elle à des équivoques, quand elle n’oblige pas les députés à des attitudes d’une déplorable hypocrisie. Il faut, chaque année, remettre les problèmes en discussion, parce que toute diplomatie comporte une souplesse d’allures incompatible avec l’existence de statuts parfaitement clairs.

 

La casuistique, dont Pascal s’est tant moqué, n’était pas plus subtile et plus absurde que celle que l’on retrouve dans les polémiques entre ce qu’on nomme les écoles socialistes : Escobar aurait eu quelque peine à se reconnaître au milieu des distinctions de Jaurès ; la théologie morale des socialistes sérieux n’est pas une des moindres bouffonneries de notre temps.

Toute théologie morale se divise nécessairement en deux tendances : il y a des casuistes pour dire qu’il faut se contenter des opinions ayant une légère probabilité ; d’autres veulent qu’on adopte toujours l’avis le plus sévère et le plus sûr. Cette distinction ne pouvait manquer de se rencontrer chez nos socialistes parlementaires. Jaurès tient pour la méthode douce et conciliante, pourvu qu’on trouve moyen de l’accorder, tant bien que mal, avec les principes et qu’elle ait pour elle quelques autorités respectables ; c’est un probabiliste dans toute la force du terme, — ou même un laxiste. Vaillant recommande la méthode forte et batailleuse qui, à son avis, s’accorde seule avec la lutte de classe et qui a pour elle l’opinion unanime de tous les anciens maîtres ; c’est un tutioriste et une sorte de janséniste.

Jaurès croit, sans doute, agir pour le plus grand bien du socialisme, comme les casuistes relâchés croyaient être les meilleurs et les plus utiles défenseurs de l’Eglise ; ils empêchaient, en effet, les chrétiens faibles de tomber dans l’irreligion et les amenaient à pratiquer les sacrements, — exactement comme Jaurès empêche les riches Intellectuels, venus au socialisme par le dreyfusisme, de reculer d’horreur devant la lutte de classe et les amène à commanditer les journaux du parti. A ses yeux, Vaillant est un rêveur, qui ne voit pas la réalité du monde, qui se grise avec les chimères d’une insurrection devenue impossible et qui ne comprend point les beaux avantages que peut tirer du suffrage universel un politicien roublard.

Entre ces deux méthodes, il n’y a qu’une différence de degré et non une différence de nature, comme le croient ceux des socialistes parlementaires qui s’intitulent révolutionnaires. Jaurès a, sur ce point, une grande supériorité sur ses adversaires, car il n’a jamais mis en doute l’identité fondamentale des deux méthodes.

Les deux méthodes supposent, toutes les deux, une société bourgeoise entièrement disloquée, des classes riches ayant perdu tout sentiment de leur intérêt de classe, des hommes disposés à suivre, en aveugles, les impulsions de gens qui ont pris à l’entreprise la direction de l’opinion. L’affaire Dreyfus a montré que la bourgeoisie éclairée était dans un étrange état mental : des personnages qui avaient, longtemps et bruyamment, servi le parti conservateur, se sont mis à faire campagne à côté d’anarchistes, ont pris part à de violentes attaques contre l’armée ou se sont même enrôlés définitivement dans le parti socialiste ; d’autre part, des journaux qui font profession de défendre les institutions traditionnelles, traînaient dans la boue les magistrats de la Cour de cassation. Cet épisode étrange de notre histoire contemporaine a mis en évidence l’état de dislocation des classes.

Jaurès, qui avait été si fort mêlé à toutes les péripéties du dreyfusisme, avait rapidement jugé l’âme de la haute bourgeoisie, dans laquelle il n’avait pu encore pénétrer. Il a vu que cette haute bourgeoisie est d’une ignorance affreuse, d’une niaiserie béate et d’une impuissance politique absolue ; il a reconnu qu’avec des gens qui n’entendent rien aux principes de l’économie capitaliste, il est facile de pratiquer une politique d’entente sur la base d’un socialisme extrêmement large ; il a apprécié dans quelle mesure il fallait mêler : les flatteries à l’intelligence supérieure des imbéciles qu’il s’agit de séduire, les appels aux sentiments désintéressés des spéculateurs qui se piquent d’avoir inventé l’idéal, les menaces de révolution, — pour devenir le maître de gens dépourvus d’idées. L’expérience a montré qu’il avait une très remarquable intuition des forces qui existent, à l’heure actuelle, dans le monde bourgeois. Vaillant, au contraire, connaît très médiocrement ce monde ; il croit que la seule arme à employer pour faire marcher la bourgeoisie est la peur ; sans doute, la peur est une arme excellente, mais elle pourrait provoquer une résistance obstinée si l’on dépassait une certaine mesure. Vaillant n’a pas, dans l’esprit, les remarquables qualités de souplesse et peut être même de duplicité paysanne qui brillent chez Jaurès et qui l’ont fait souvent comparer à un merveilleux marchand de bestiaux.

 

Plus on examine de près l’histoire de ces dernières années, plus on reconnaît que les discussions sur les deux méthodes sont puériles : les partisans des deux méthodes sont également opposés à la violence prolétarienne, parce que celle-ci échappe au contrôle de gens dont la profession est de faire de la politique parlementaire. Le syndicalisme révolutionnaire n’a pas à recevoir l’impulsion des socialistes dits révolutionnaires du parlement.

II

Les deux méthodes du socialisme officiel supposent une même donnée historique. Sur la dégénérescence de l’économie capitaliste se greffe l’idéologie d’une classe bourgeoise timorée, humanitaire et prétendant affranchir sa pensée des conditions de son existence ; la race des chefs audacieux qui avaient fait la grandeur de l’industrie moderne, disparaît pour faire place à une aristocratie ultra-policée, qui demande à vivre en paix. Cette dégénérescence comble de joie nos socialistes parlementaires. Leur rôle serait nul s’ils avaient devant eux une bourgeoisie qui serait lancée, avec énergie, dans les voies du progrès capitaliste, qui regarderait comme une honte la timidité et qui se flatterait de penser à ses intérêts de classe. Leur puissance est énorme en présence d’une bourgeoisie devenue à peu près aussi bête que la noblesse du XVIIIe siècle. Si l’abrutissement de la haute bourgeoisie continue à progresser d’une manière régulière, à l’allure qu’il a prise depuis quelques années, nos socialistes officiels peuvent raisonnablement espérer atteindre le but de leurs rêves et coucher dans des hôtels somptueux.

Deux accidents sont seuls capables, semble-t-il, d’arrêter ce mouvement : une grande guerre étrangère qui pourrait retremper les énergies et qui, en tout cas, amènerait, sans doute, au pouvoir des hommes ayant la volonté de gouverner[1] ; ou une grande extension de la violence prolétarienne qui ferait voir aux bourgeois la réalité révolutionnaire et les dégoûterait des platitudes humanitaires avec lesquelles Jaurès les endort. C’est en vue de ces deux grands dangers que celui-ci déploie toutes ses ressources d’orateur populaire : il faut maintenir la paix à tout prix ; il faut mettre une limite aux violences prolétariennes.

Cf. G. Sorel, Insegnamenti sociali. p. 388. L’hypothèse d’une grande guerre européenne semble peu vraisemblable à l’heure présente.

Jaurès est persuadé que la France serait parfaitement heureuse le jour où les rédacteurs de son journal et ses commanditaires pourraient puiser librement dans la caisse du Trésor public ; c’est le cas de répéter un proverbe célèbre : « Quand Auguste avait bu, la Pologne était ivre. » Un tel gouvernement socialiste ruinerait, sans doute, le pays qui serait administré avec le même souci de l’ordre financier qu’a été administrée l’Humanité ; mais qu’importe l’avenir du pays pourvu que le nouveau régime procure du bon temps à quelques professeurs qui s’imaginent avoir inventé le socialisme et à quelques financiers dreyfusards ?

Pour que la classe ouvrière pût accepter aussi cette dictature de l’incapacité, il faudrait qu’elle fût devenue aussi bête que la bourgeoisie et qu’elle eût perdu toute énergie révolutionnaire, en même temps que ses maîtres auraient perdu toute énergie capitaliste. Un tel avenir n’est pas impossible et l’on travaille avec ardeur à abrutir les ouvriers dans ce but. La Direction du Travail et le Musée social s’appliquent, de leur mieux, à cette merveilleuse besogne d’éducation idéaliste, que l’on décore des noms les plus pompeux et que l’on présente comme une œuvre de civilisation du prolétariat. Les syndicalistes gênent beaucoup nos idéalistes professionnels et l’expérience montre qu’une grève suffit parfois à ruiner tout le travail d’éducation que les fabricants de paix sociale ont patiemment conduit durant plusieurs années.

 

Pour bien comprendre les conséquences du régime si singulier au milieu duquel nous vivons, il faut se reporter aux conceptions que se faisait Marx sur le passage du capitalisme au socialisme. Ces conceptions sont bien connues ; mais il faut cependant y revenir continuellement, parce qu’elles sont souvent oubliées, ou tout au moins mal appréciées par les écrivains officiels du socialisme ; il est nécessaire d’y insister avec force chaque fois que l’on a à raisonner sur la transformation antimarxiste que subit le socialisme contemporain.

Suivant Marx, le capitalisme est entraîné, en raison des lois intimes de sa nature, dans une voie qui conduit le monde actuel aux portes du monde futur, avec l’extrême rigueur que comporte une évolution de la vie organique. Ce mouvement comprend une longue construction capitaliste et il se termine par une rapide destruction qui est l’œuvre du prolétariat. Le capitalisme crée : l’héritage que recevra le socialisme, les hommes qui supprimeront le régime actuel et les moyens de produire cette destruction, — en même temps que s’opère la conservation des résultats acquis[1]. Le capitalisme engendre les nouvelles manières de travailler ; il jette la classe ouvrière dans des organisations de révolte par la compression qu’il exerce sur le salaire ; il restreint sa propre base politique par la concurrence qui élimine constamment des chefs d’industrie. Ainsi, après avoir résolu le grand problème de l’organisation du travail, en vue duquel les utopistes avaient présenté tant d’hypothèses naïves ou stupides, le capitalisme provoque la naissance de la cause qui le renversera, — ce qui rend inutile tout ce que les utopistes avaient écrit pour amener les gens éclairés à faire des réformes ; et il ruine progressivement l’ordre traditionnel, contre lequel les critiques des idéologues s’étaient montrées d’une si déplorable insuffisance. On pourrait donc dire que le capitalisme joue un rôle analogue à celui que Hartmann attribue à l’Inconscient dans la nature, puisqu’il prépare l’avènement de formes sociales qu’il ne cherche pas à produire. Sans plan d’ensemble, sans aucune idée directrice, sans idéal d’un monde futur, il détermine une évolution parfaitement sûre ; il tire du présent tout ce qu’il peut donner pour le développement historique ; il fait tout ce qu’il faut pour qu’une ère nouvelle puisse apparaître, d’une manière presque mécanique, et qu’elle puisse rompre tout lien avec l’idéologie des temps actuels, malgré la conservation des acquisitions de l’économie capitaliste[2].

Cette question de la conservation révolutionnaire sur laquelle je reviendrai plusieurs fois est très importante ; je l’ai signalée dans le passage du judaïsme au christianisme (Le système historique de Renan, pp. 72-73, pp. 171-172, p. 467).

Cf. ce que j’ai dit sur la transformation que Marx a apportée dans le socialisme. Insegnamenti sociali, pp. 179-186.

Les socialistes doivent donc cesser de chercher (à la suite des utopistes) les moyens d’amener la bourgeoisie éclairée à préparer le passage à un droit supérieur : leur seule fonction consiste à s’occuper du prolétariat pour lui expliquer la grandeur du rôle révolutionnaire qui lui incombe. Il faut, par une critique incessante, l’amener à perfectionner ses organisations ; il faut lui indiquer comment il peut développer des formations embryonnaires qui apparaissent dans ses sociétés de résistance, en vue d’arriver à construire des institutions qui n’ont point de modèle dans l’histoire de la bourgeoisie, en vue de se former des idées qui dépendent uniquement de sa situation de producteur de grande industrie et qui n’empruntent rien à la pensée bourgeoise, et en vue d’acquérir des mœurs de liberté que la bourgeoisie ne connaît plus aujourd’hui.

Cette doctrine est évidemment en défaut si la bourgeoisie et le prolétariat ne dressent pas, l’une contre l’autre, avec toute la rigueur dont elles sont susceptibles, les puissances dont ils disposent ; plus la bourgeoisie sera ardemment capitaliste, plus le prolétariat sera plein d’un esprit de guerre et confiant dans la force révolutionnaire, plus le mouvement sera assuré.

La bourgeoisie que Marx avait connue en Angleterre, était encore, pour l’immense majorité, animée de cet esprit conquérant, insatiable et impitoyable, qui avait caractérisé, au début des temps modernes, les créateurs de nouvelle industrie et les aventuriers lancés à la découverte de terres inconnues. Il faut toujours, quand on étudie l’économie moderne, avoir présent à l’esprit ce rapprochement du type capitaliste et du type guerrier ; c’est avec une grande raison que l’on a nommé capitaines d’industrie les hommes qui ont dirigé de gigantesques entreprises. On trouve encore aujourd’hui ce type, dans toute sa pureté, aux Etats-Unis : là se rencontrent l’énergie indomptable, l’audace fondée sur une juste appréciation de sa force, le froid calcul des intérêts, qui sont les qualités des grands généraux et des grands capitalistes[1]. D’après Paul de Rousiers, tout Américain se sentirait capable de disputer sa chance sur le champ de bataille des affaires[2], en sorte que l’esprit général du pays serait en pleine harmonie avec celui des milliardaires ; nos hommes de lettres sont fort surpris de voir ceux-ci se condamner à mener, jusqu’à la fin de leurs jours, une existence de galériens, sans songer à se donner une vie de gentilshommes, comme font les Rothschild.

Je reviendrai sur cette assimilation au chapitre VII, III.

P. de Rousiers. La vie américaine, L’éducation et la société, p. 19. « Les pères de famille donnent peu de conseils à leurs enfants et les laissent apprendre leur leçon eux-mêmes, comme on dit là-bas » (p. 14). « Non seulement [l’Américain] veut être indépendant, mais il veut être puissant » (p. 6).

Dans une société aussi enfiévrée par la passion du succès à obtenir dans la concurrence, tous les acteurs marchent droit devant eux comme de véritables automates, sans se préoccuper des grandes idées des sociologues ; ils sont soumis à des forces très simples et nul d’entre eux ne songe à se soustraire aux conditions de son état. C’est alors seulement que le développement du capitalisme se poursuit avec cette rigueur qui avait tant frappé Marx et qui lui semblait comparable à celle d’une loi naturelle. Si, au contraire, les bourgeois, égarés par les blagues des prédicateurs de morale ou de sociologie, reviennent à un idéal de médiocrité conservatrice, cherchent à corriger les abus de l’économie et veulent rompre avec la barbarie de leurs anciens, alors une partie des forces qui devaient produire la tendance du capitalisme est employée à l’enrayer, du hasard s’introduit et l’avenir du monde est complètement indéterminé.

 

Cette indétermination augmente encore si le prolétariat se convertit à la paix sociale en même temps que ses maîtres, — ou même, simplement, s’il considère toutes choses sous un aspect corporatif, alors que le socialisme donne à toutes les contestations économiques une couleur générale et révolutionnaire.

Les conservateurs ne se trompent point lorsqu’ils voient dans les compromis donnant lieu à des contrats collectifs et dans le particularisme corporatif des moyens propres à éviter la révolution marxiste[1] ; mais d’un danger ils tombent dans un autre et ils s’exposent à être dévorés par le socialisme parlementaire[2]. Jaurès est aussi enthousiaste que les cléricaux des mesures qui éloignent les classes ouvrières de la révolution marxiste ; je crois qu’il comprend mieux qu’eux ce que peut produire la paix sociale : il fonde ses propres espérances sur la ruine simultanée de l’esprit capitaliste et de l’esprit révolutionnaire.

On parle constamment aujourd’hui d’organiser le travail : cela veut dire : utiliser l’esprit corporatif en le soumettant à la direction des gens très sérieux et affranchissant les ouvriers du joug des sophistes. Les gens très sérieux sont de Mun, Charles Benoist (l’amusant spécialiste des lois constitutionnelles), Arthur Fontaine et la bande des abbés démocrates…. et enfin Gabriel Hanotaux !

Vilfredo Pareto raille les naïfs bourgeois qui sont heureux de ne plus être menacés par les marxistes intransigeants et de tomber sous la coupe de marxistes transigeants (Systèmes socialistes, tome II, p. 453).

 

On objecte aux gens qui défendent la conception marxiste, qu’il leur est impossible d’empêcher le double mouvement de dégénérescence qui entraîne bourgeoisie et prolétariat loin des routes que la théorie de Marx leur avait assignées. Sans doute ils peuvent agir sur les classes ouvrières, et on ne conteste guère que les violences des grèves ne soient de nature à entretenir l’esprit révolutionnaire ; mais comment peuvent-ils espérer rendre à la bourgeoisie une ardeur qui s’éteint ?

C’est ici que le rôle de la violence nous apparaît comme singulièrement grand dans l’histoire ; car elle peut opérer, d’une manière indirecte, sur les bourgeois, pour les rappeler au sentiment de leur classe. Bien des fois on a signalé le danger de certaines violences qui avaient compromis d’admirables œuvres sociales, écœuré les patrons disposés à faire le bonheur de leurs ouvriers et développé l’égoïsme là où régnaient autrefois les plus nobles sentiments. Opposer la noire ingratitude à la bienveillance de ceux qui veulent protéger les travailleurs[1], opposer l’injure aux homélies des défenseurs de la fraternité humaine et répondre par des coups aux avances des propagateurs de paix sociale, cela n’est pas assurément conforme aux règles du socialisme mondain de monsieur et de madame Georges Renard[2], mais c’est un procédé très pratique pour signifier aux bourgeois qu’ils doivent s’occuper de leurs affaires et seulement de cela.

Cf. G. Sorel, Insegnamenti sociali, p. 53.

Madame G. Renard a publié dans la Suisse du 26 juillet 1900 un article plein de hautes considérations sociologiques sur une fête ouvrière donnée par Millerand (Léon de Seilhac, Le monde socialiste, pp. 307-309). Son mari a résolu la grave question de savoir qui boira le Clos-Vougeot dans la société future (G. Renard, Le régime socialiste, p. 175).

Je crois très utile aussi de rosser les orateurs de la démocratie et les représentants du gouvernement, afin que nul ne conserve d’illusions sur le caractère des violences. Celles-ci ne peuvent avoir de valeur historique que si elles sont l’expression brutale et claire de la lutte de classe : il ne faut pas que la bourgeoisie puisse s’imaginer qu’avec de l’habileté, de la science sociale ou de grands sentiments, elle pourrait trouver meilleur accueil auprès du prolétariat.

Le jour où les patrons s’apercevront qu’ils n’ont rien à gagner par les œuvres de paix sociale ou par la démocratie, ils comprendront qu’ils ont été mal conseillés par les gens qui leur ont persuadé d’abandonner leur métier de créateurs de forces productives pour la noble profession d’éducateurs du prolétariat. Alors il y a quelque chance pour qu’ils retrouvent une partie de leur énergie et que l’économie modérée ou conservatrice leur apparaisse aussi absurde qu’elle apparaissait à Marx. En tout cas la séparation des classes étant mieux accusée, le mouvement aura des chances de se produire avec plus de régularité qu’aujourd’hui.

Les deux classes antagonistes agissent donc l’une sur l’autre, d’une manière en partie indirecte, mais décisive. Le capitalisme pousse le prolétariat à la révolte, parce que, dans la vie journalière, les patrons usent de leur force dans un sens contraire au désir de leurs ouvriers ; mais cette révolte ne détermine pas entièrement l’avenir du prolétariat ; celui-ci s’organise sous l’influence d’autres causes et le socialisme, lui inculquant l’idée révolutionnaire, le prépare à supprimer la classe ennemie. La force capitaliste est à la base de tout ce processus, et elle agit d’une manière impérieuse[1]. Marx supposait que la bourgeoisie n’avait pas besoin d’être excitée à employer la force ; nous sommes en présence d’un fait nouveau et fort imprévu : une bourgeoisie qui cherche à atténuer sa force ; faut-il croire que la conception marxiste est morte ? Nullement, car la violence prolétarienne entre en scène en même temps que la paix sociale prétend apaiser les conflits ; la violence prolétarienne enferme les patrons dans leur rôle de producteurs et tend à restaurer la structure des classes au fur et à mesure que celles-ci semblaient se mêler dans un marais démocratique.

Dans un article de septembre 1851 (le premier de la série publiée sous le titre : Révolution et contre-révolution), Marx établit le parallélisme suivant entre les développements de la bourgeoisie et du prolétariat : à une bourgeoisie nombreuse, riche, concentrée et puissante, correspond un prolétariat nombreux, fort, concentré et intelligent. Il semble donc que l’intelligence du prolétariat dépende des conditions historiques qui assurent la puissance à la bourgeoisie dans la société. Il dit encore que les vrais caractères de la lutte de classe n’existent que dans les pays où la bourgeoisie a refondu le gouvernement conformément à ses besoins.

Non seulement la violence prolétarienne peut assurer la révolution future, mais encore elle semble être le seul moyen dont disposent les nations européennes, abruties par l’humanitarisme, pour retrouver leur ancienne énergie. Cette violence force le capitalisme à se préoccuper uniquement de son rôle matériel et tend à lui rendre les qualités belliqueuses qu’il possédait autrefois. Une classe ouvrière grandissante et solidement organisée peut forcer la classe capitaliste à demeurer ardente dans la lutte industrielle ; en face d’une bourgeoisie affamée de conquêtes et riche, si un prolétariat uni et révolutionnaire se dresse, la société capitaliste atteindra sa perfection historique.

 

Ainsi la violence prolétarienne est devenue un facteur essentiel du marxisme. Ajoutons, encore une fois, qu’elle aura pour effet, si elle est conduite convenablement, de supprimer le socialisme parlementaire, qui ne pourra plus passer pour le maître des classes ouvrières et le gardien de l’ordre.

III

La théorie marxiste de la révolution suppose que le capitalisme sera frappé au cœur, alors qu’il est encore en pleine vitalité, quand il achève d’accomplir sa mission historique avec sa complète capacité industrielle, quand l’économie est encore en voie de progrès. Marx ne semble pas s’être posé la question de savoir ce qui se passerait dans le cas d’une économie en voie de décadence ; il ne songeait pas qu’il pût se produire une révolution ayant un idéal de rétrogradation ou même de conservation sociale. — Aujourd’hui, nous voyons que cela pourrait fort bien arriver : les amis de Jaurès, les cléricaux et les démocrates placent leur idéal de l’avenir dans le Moyen Age : ils voudraient que la concurrence fût tempérée, que la richesse fût limitée, que la production fût subordonnée aux besoins. Ce sont des rêveries que Marx regardait comme réactionnaires[1] et par suite comme négligeables, parce qu’il lui semblait que le capitalisme était entraîné dans la voie d’un progrès incoercible ; mais aujourd’hui nous voyons des puissances considérables se coaliser pour essayer de réformer l’économie capitaliste dans le sens médiéval, au moyen de lois. Le socialisme parlementaire voudrait s’unir aux moralistes, à l’Eglise et à la démocratie dans le but d’enrayer le mouvement capitaliste ; et cela ne serait peut-être pas impossible, étant donnée la lâcheté bourgeoise.

« Ceux qui, comme Sismondi, veulent revenir à la juste proportionnalité de la production, tout en conservant les bases actuelles de la société, sont réactionnaires, puisque, pour être conséquents, ils doivent aussi vouloir ramener toutes les autres conditions de l’industrie des temps passés… Dans les sociétés actuelles, dans l’industrie basée sur des échanges individuels, l’anarchie de la production qui est la source de tant de misères est en même temps la source de tout progrès. » (Marx, Misère de la philosophie, pp. 90-91.)

Marx comparait le passage d’une ère à une autre à une succession civile ; les temps nouveaux héritent des acquisitions antérieures. Si la révolution se produit durant une période de décadence économique, l’héritage ne serait-il pas fortement compromis et pourrait-on espérer voir le progrès économique bientôt reparaître ? Les idéologues ne se préoccupent guère de cette question ; ils assurent que la décadence s’arrêtera net le jour où ils auront le Trésor public à leur disposition ; ils sont éblouis par l’immense réserve de richesses qui seraient livrées à leur pillage ; que de festins, que de cocottes, que de satisfactions d’amour-propre ! Nous autres qui n’avons aucune perspective pareille devant les yeux, nous devons demander à l’histoire si elle ne pourrait pas nous fournir quelques enseignements sur ce sujet et nous permettre de soupçonner ce que produit une révolution qui se réalise en temps de décadence.

 

Les recherches de Tocqueville nous permettent d’étudier à ce point de vue la Révolution française. Il étonna beaucoup ses contemporains quand, il y a un demi-siècle, il leur montra que la Révolution avait été beaucoup plus conservatrice qu’on ne le disait jusque-là. Il fit voir que les institutions les plus caractéristiques de la France moderne datent de l’Ancien Régime (centralisation, réglementation à outrance, tutelle administrative des communes, interdiction pour les tribunaux de juger les fonctionnaires) ; il ne trouvait qu’une seule innovation importante : le groupement, qui fut établi en l’an VIII, de fonctionnaires isolés et de conseils délibérants. Les principes de l’Ancien Régime reparurent en 1800 et les anciennes habitudes reprirent faveur[1]. Turgot lui semblait être un excellent type de l’administrateur napoléonien, qui avait un « idéal de fonctionnaire dans une société démocratique soumise à un gouvernement absolu »[2]. Il estimait que le morcellement du sol, dont il est d’usage de faire honneur à la Révolution, était commencé depuis longtemps et n’avait point marché d’un pas exceptionnellement rapide sous son influence[3].

Tocqueville. L’Ancien Régime et la Révolution, livre II, chapitres II, III, IV, pp. 115-117, p. 121 et p. 320.

Tocqueville, Mélanges, pp. 155-156.

Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, pp. 60-62.

Il est certain que Napoléon n’a pas eu un effort extraordinaire à accomplir pour remettre le pays sur un pied monarchique. Il a reçu la France toute prête et n’a eu qu’à faire quelques corrections de détail pour profiter de l’expérience acquise depuis 1789. Les lois administratives et fiscales avaient été rédigées, pendant la Révolution, par des gens qui avaient appliqué les méthodes de l’Ancien Régime ; elles subsistent encore aujourd’hui d’une manière à peu près intacte. Les hommes qu’il employa avaient fait leur apprentissage sous l’Ancien Régime et sous la Révolution ; tous se ressemblent ; tous sont des hommes du vieux temps par leurs procédés de gouvernement ; tous travaillent, avec une égale ardeur, pour la grandeur de Sa Majesté[1]. Le véritable mérite de Napoléon fut de ne pas trop se fier à son génie, de ne pas se laisser aller aux rêves qui avaient, tant de fois, égaré les hommes du XVIIIe siècle et les avaient conduits à tout vouloir régénérer de fond en comble, — en un mot, de bien reconnaître le principe de l’hérédité historique. Il résulte de là que le régime napoléonien peut être regardé comme une expérience mettant en évidence le rôle énorme de la conservation à travers les plus grandes révolutions.

C’est à cette conclusion qu’aboutit aussi L. Madelin dans un article des Débats du 6 juillet 1907 sur les préfets de Napoléon Ier.

 

Je crois bien que l’on pourrait même étendre le principe de la conservation aux choses militaires et montrer que les armées de la Révolution et de l’Empire furent une extension d’institutions antérieures. En tout cas il est assez curieux que Napoléon n’ait point fait d’innovations sérieuses dans le matériel et que ce soient les armes à feu de l’Ancien Régime qui aient tant contribué à assurer la victoire aux troupes révolutionnaires. C’est seulement sous la Restauration que l’on modifia l’artillerie.

La facilité avec laquelle la Révolution et l’Empire ont réussi dans leur œuvre, en transformant si profondément le pays, tout en conservant une si grande quantité d’acquisitions, est liée à un fait sur lequel nos historiens n’ont pas toujours appelé l’attention et que Taine ne semble pas avoir remarqué : l’économie productive faisait de grands progrès et ces progrès étaient tels que vers 1780 tout le monde croyait au dogme du progrès indéfini de l’homme[1]. Ce dogme, qui devait exercer une si grande influence sur la pensée moderne, serait un paradoxe bizarre et inexplicable si on ne le considérait pas comme lié au progrès économique, et au sentiment de confiance absolue que ce progrès économique engendrait. Les guerres de la Révolution et de l’Empire ne firent que stimuler encore ce sentiment, non seulement parce qu’elles furent glorieuses, mais aussi parce qu’elles firent entrer beaucoup d’argent dans le pays et contribuèrent ainsi à développer la production[2].

Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, pp. 283-288, p. 292, et Mélanges, p. 62. Cf. le chapitre IV § IV, de mon étude sur les illusions du progrès (Rivière, éditeur).

Kautsky a beaucoup insisté sur le rôle que jouèrent les trésors dont s’emparèrent les armées françaises. (La lutte des classes en France en 1789, trad. franç., pp. 104-106.)

Le triomphe de la Révolution étonna presque tous les contemporains et il semble que les plus intelligents, les plus réfléchis et les plus instruits des choses politiques aient été les plus surpris ; c’est que des raisons tirées de l’idéologie ne pouvaient expliquer ce succès paradoxal. Il me semble qu’aujourd’hui encore la question n’est guère moins obscure pour les historiens qu’elle ne l’était pour nos pères. Il faut chercher la cause première de ce triomphe dans l’économie : c’est parce que l’Ancien Régime a été atteint par des coups rapides, alors que la production était en voie de grand progrès, que le monde contemporain a eu une naissance relativement peu laborieuse et a pu être si rapidement assuré d’une vie puissante.

 

Nous possédons, par contre, une expérience historique effrayante, relative à une grande transformation survenue en temps de décadence économique ; je veux parler de la conquête chrétienne et de la chute de l’empire romain qui la suivit de près.

Tous les vieux auteurs chrétiens sont d’accord pour nous apprendre que la nouvelle religion n’apporta aucune amélioration sérieuse dans la situation du monde : la corruption du pouvoir, l’oppression, les désastres continuèrent à accabler le peuple comme par le passé. Ce fut une grande désillusion pour les Pères de l’Eglise ; à l’époque des persécutions, les chrétiens avaient cru que Dieu comblerait Rome de faveurs le jour où l’Empire cesserait de poursuivre les fidèles ; maintenant l’Empire était chrétien et les évêques étaient devenus des personnages de premier ordre : cependant, tout continuait à marcher aussi mal que par le passé. Chose plus désolante encore, les mauvaises mœurs, si souvent dénoncées comme étant le résultat de l’idolâtrie, étaient devenues les mœurs des adorateurs du Christ. Bien loin d’imposer au monde profane une profonde réforme, l’Eglise s’était corrompue en imitant le monde profane : elle avait pris les allures d’une administration impériale et les factions qui la déchiraient étaient bien plutôt exaltées par l’appétit du pouvoir que par des raisons religieuses.

On s’est demandé souvent si le christianisme n’avait pas été la cause, ou du moins l’une des causes principales, de la chute de Rome[1]. Gaston Boissier combat cette opinion, en essayant de montrer que le mouvement de décadence que l’on observe après Constantin, continue un mouvement qui existait depuis longtemps, et qu’il n’est pas possible de voir si le christianisme a accéléré ou retardé la mort du monde antique[2]. Cela revient à dire que la conservation fut énorme ; nous pouvons, par analogie, nous représenter ce qui résulterait d’une révolution donnant aujourd’hui le pouvoir à nos socialistes officiels : les institutions demeurant à peu près ce qu’elles sont aujourd’hui, toute l’idéologie bourgeoise serait conservée ; l’Etat bourgeois dominerait avec tous ses anciens abus ; la décadence économique s’accentuerait si elle était commencée.

Je me permets de renvoyer à ce que j’ai dit dans la Ruine du monde antique, pp. 32-38.

Gaston Boissier, La fin du paganisme, livre IV, chap. III.

Bientôt surgirent les invasions barbares : plus d’un chrétien se demanda si, enfin, n’allait pas naître un ordre conforme aux principes de la nouvelle religion ; cette espérance était d’autant plus raisonnable que les Barbares se convertissaient en entrant sur l’Empire et qu’ils n’étaient pas habitués aux corruptions de la vie romaine. Au point de vue économique, on pouvait espérer une régénération, puisque le monde périssait sous le poids de l’exploitation urbaine ; les nouveaux maîtres, ayant des mœurs rurales grossières, ne vivaient pas en grands seigneurs, mais en chefs de grands domaines ; peut-être alors la terre serait-elle mieux cultivée. On peut comparer les illusions des auteurs chrétiens contemporains des invasions à celles de nombreux utopistes qui espéraient voir le monde moderne régénéré par les vertus qu’ils attribuaient aux hommes de moyenne condition : le remplacement de classes très riches par de nouvelles couches sociales devait amener la morale, le bonheur et la prospérité universelle.

Les Barbares ne créèrent point de sociétés progressives ; ils étaient peu nombreux et presque partout ils se substituèrent simplement aux anciens grands seigneurs, menèrent la même vie qu’eux et furent dévorés par la civilisation urbaine. En France, la royauté mérovingienne a été soumise à des études particulièrement approfondies : Fustel de Coulanges a employé toute son érudition à mettre en lumière le caractère conserateur qu’elle a affecté ; la conservation lui paraissait si forte qu’il osait écrire qu’il n’y avait pas eu de conquête et il se représentait toute l’histoire du haut Moyen Age comme un mouvement ayant continué le mouvement de l’empire romain, avec un peu d’accélération[1]. « Le gouvernement mérovingien, disait-il, est, pour plus des trois quarts, la continuation de celui que l’empire romain avait donné à la Gaule[2]. »

Fustel de Coulanges. Origines du régime féodal, pp. 566-567. — Je ne conteste pas qu’il n’y ait beaucoup d’exagérations dans la thèse de Fustel de Coulanges ; mais la conservation a été incontestable.

Fustel de Coulanges, La monarchie franque, p. 650.

La décadence économique s’accentua sous ces rois barbares ; une renaissance ne put se produire que très longtemps après, lorsque le monde eut traversé une longue série d’épreuves. Il fallut au moins quatre siècles de barbarie pour qu’un mouvement progressif se dessinât ; la société avait été obligée de descendre jusqu’à un état très voisin de ses origines, et Vico devait trouver dans ce phénomène l’illustration de sa doctrine des ricorsi. Ainsi une révolution survenue en temps de décadence économique avait forcé le monde à retraverser une période de civilisation presque primitive et arrêté tout progrès durant plusieurs siècles.

 

Cette effrayante expérience a été maintes fois invoquée par les adversaires du socialisme ; je ne conteste pas la valeur de l’argument, mais il faut ajouter deux détails qui paraîtront peut-être minimes aux sociologues professionnels : cette expérience suppose : 1o une décadence économique ; 2o une organisation qui assure une conservation idéologique très parfaite. Maintes fois on a présenté le socialisme civilisé de nos docteurs officiels comme une sauvegarde pour la civilisation : je crois qu’il produirait le même effet que produisit l’instruction classique donnée par l’Eglise aux rois barbares : le prolétariat serait corrompu et abruti comme furent les Mérovingiens et la décadence économique ne serait que plus certaine sous l’action de ces prétendus civilisateurs.

Le danger qui menace l’avenir du monde peut être écarté si le prolétariat s’attache avec obstination aux idées révolutionnaires, de manière à réaliser, autant que possible, la conception de Marx. Tout peut être sauvé si, par la violence, il parvient à reconsolider la division en classes et à rendre à la bourgeoisie quelque chose de son énergie ; c’est là le grand but vers lequel doit être dirigée toute la pensée des hommes qui ne sont pas hypnotisés par les événements du jour, mais qui songent aux conditions du lendemain. La violence prolétarienne, exercée comme une manifestation pure et simple du sentiment de lutte de classe, apparaît ainsi comme une chose très belle et très héroïque ; elle est au service des intérêts primordiaux de la civilisation ; elle n’est peut-être pas la méthode la plus appropriée pour obtenir des avantages matériels immédiats, mais elle peut sauver le monde de la barbarie.

 

A ceux qui accusent les syndicalistes d’être d’obtus et de grossiers personnages, nous avons le droit de demander compte de la décadence économique à laquelle ils travaillent. Saluons les révolutionnaires comme les Grecs saluèrent les héros spartiates qui défendirent les Thermopyles et contribuèrent à maintenir la lumière dans le monde antique.

 

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