AVANT-PROPOS DE LA PREMIÊRE PUBLICATION

La première publication a eu lieu dans le Mouvement socialiste (premier semestre 1906).

Les réflexions que je soumets aux lecteurs du Mouvement socialiste, au sujet de la violence, ont été inspirées par quelques observations très simples, relatives à des faits très évidents, qui jouent un rôle de plus en plus marqué dans l’histoire des classes contemporaines.

Depuis longtemps, j’ai été frappé de voir que le déroulement normal des grèves comporte un important cortège de violences[1] ; quelques savants sociologues cherchent à se dissimuler un phénomène que remarque toute personne qui consent à regarder ce qui se passe autour d’elle. Le syndicalisme révolutionnaire entretient l’esprit gréviste dans les masses et ne prospère que là où se sont produites des grèves notables, menées avec violence. Le socialisme tend à apparaître, de plus en plus, comme une théorie du syndicalisme révolutionnaire, — ou, encore, comme une philosophie de l’histoire moderne en tant que celle-ci est sous l’influence de ce syndicalisme. Il résulte de ces données incontestables que, pour raisonner sérieusement sur le socialisme, il faut avant tout, se préoccuper de chercher quel est le rôle qui appartient à la violence dans les rapports sociaux actuels[2].

Cf. Les grèves, dans la Science sociale, octobre-novembre 1900.

Dans les Insegnamenti sociali della economia contemporanea (écrits en 1903 et publiés seulement en 1906, Remo Sandron, éd., Palerme), j’ai signalé déjà, mais d’une manière très insuffisante, le rôle que la violence me semblait avoir pour assurer la scission entre le prolétariat et la bourgeoisîe (pp. 53-55).

Je ne crois pas que cette question ait été encore abordée avec le soin qu’elle comporte ; j’espère que ces réflexions conduiront quelques penseurs à examiner de près les problèmes relatifs à la violence prolétarienne ; je ne saurais trop recommander ces études à la nouvelle école qui, s’inspirant des principes de Marx plus que des formules enseignées par les propriétaires officiels du marxisme, est en train de rendre aux doctrines socialistes un sentiment de la réalité et un sérieux qui leur faisaient vraiment par trop défaut depuis quelques années. Puisque la nouvelle école s’intitule marxiste, syndicaliste et révolutionnaire, elle ne doit avoir rien tant à cœur que de connaître l’exacte portée historique des mouvements spontanés qui se produisent dans les masses ouvrières et qui peuvent assurer au devenir social une direction conforme aux conceptions de son maître.

 

Le socialisme est une philosophie de l’histoire des institutions contemporaines, et Marx a toujours raisonné en philosophe de l’histoire quand des polémiques personnelles ne l’ont pas entraîné à écrire en dehors des lois de son système.

Le socialiste imagine donc qu’il a été transporté dans un avenir très lointain, en sorte qu’il puisse considérer les événements actuels comme des éléments d’un long développement écoulé et qu’il puisse leur attribuer la couleur qu’ils seront susceptibles d’avoir pour un philosophe futur. Un tel procédé suppose certainement qu’une part très large soit faite aux hypothèses ; mais il n’y a point de philosophie sociale, point de considération sur l’évolution et même point d’action importante dans le présent, sans certaines hypothèses sur l’avenir. Cette étude a pour objet d’approfondir la connaissance des mœurs et non de discuter sur les mérites ou les fautes des personnages marquants ; il faut chercher comment se groupent les sentiments qui dominent dans les masses ; les raisonnements que peuvent faire les moralistes sur les motifs des actions accomplies par les hommes de premier plan et les analyses psychologiques des caractères sont donc fort secondaires ou même tout à fait négligeables.

Il semble cependant qu’il soit plus difficile de raisonner de cette manière quand il s’agit d’actes de violence que dans les autres circonstances. Cela tient à ce que nous avons été habitués à regarder le complot comme étant le type de la violence ou comme une anticipation d’une révolution ; nous sommes ainsi amenés à nous demander si certains actes criminels ne pourraient pas devenir héroïques, ou du moins méritoires, en raison des conséquences que leurs auteurs espéraient en voir sortir pour le bonheur de leurs concitoyens. L’attentat individuel a rendu des services assez grands à la démocratie pour que celle-ci ait sacré grands hommes des gens qui, au péril de leur vie, ont essayé de la débarrasser de ses ennemis ; elle l’a fait d’autant plus volontiers que ces grands hommes n’étaient plus là quand arriva l’heure de partager les dépouilles de la victoire ; et l’on sait que les morts obtiennent plus facilement l’admiration que les vivants.

Chaque fois donc qu’il se produit un attentat, les docteurs ès sciences éthico-sociales qui pullulent dans le journalisme, se livrent à de hautes considérations pour savoir si l’acte criminel peut être excusé, parfois même justifié, au point de vue d’une très haute justice. Toute la casuistique, tant de fois reprochée aux jésuites, fait alors irruption dans la presse démocratique.

Il ne me parait pas inutile de signaler ici une note qui a paru dans l’Humanité du 18 février 1905, sur l’assassinat du grand-duc Serge ; l’auteur n’est pas, en effet, un de ces vulgaires blocards dont l’intelligence est à peine supérieure à celle des négritos ; c’est une lumière de l’Université française : Lucien Herr est du nombre des hommes qui doivent savoir ce qu’ils entendent dire. Le titre : Les justes représailles, nous avertit que la question va être traitée du point de vue d’une grande morale ; c’est le jugement du monde[1] qui va être prononcé. L’auteur recherche scrupuleusement les responsabilités, calcule l’équivalence qui doit exister entre le crime et l’expiation, remonte aux fautes primitives qui ont engendré en Russie une suite de violences ; tout cela, c’est de la philosophie de l’histoire suivant les plus purs principes du maquis corse : c’est une psychologie de la vendetta. Enlevé par le lyrisme de son sujet, Lucien Herr conclut en style de prophète : « Et la bataille se poursuivra ainsi, dans les souffrances et dans le sang, abominable et odieuse, jusqu’au jour inéluctable, au jour prochain où le trône lui-même, le trône meurtrier, le trône amonceleur de crimes, s’écroulera dans la fosse aujourd’hui creusée. » Cette prophétie ne s’est pas réalisée ; mais c’est le vrai caractère des grandes prophéties de ne jamais se réaliser : le trône meurtrier est beaucoup plus solide que la caisse de l’Humanité. Et d’ailleurs, après tout, qu’est-ce que tout cela nous apprend ?

Cette expression n’est pas trop forte, attendu que l’auteur s’est surtout occupé d’études sur Hegel.

 

L’historien n’a pas à délivrer des prix de vertu, à proposer des projets de statues, à établir un catéchisme quelconque ; son rôle est de comprendre ce qu’il y a de moins individuel dans les événements ; les questions qui intéressent les chroniqueurs et passionnent les romanciers sont celles qu’il laisse le plus volontiers de côté. Il ne s’agit pas ici de justifier les violents, mais de savoir quel rôle appartient à la violence des masses ouvrières dans le socialisme contemporain.

Il me semble que beaucoup de socialistes se posent très mal la question de la violence ; j’en ai pour preuve un article publié dans le Socialiste du 21 octobre 1905, par Rappoport : l’auteur, qui a écrit un livre sur la philosophie de l’histoire[1]. aurait dû, semble-t-il, raisonner en examinant la portée lointaine des événements ; tout au contraire, il les considère sous leur aspect le plus immédiat, le plus mesquin et, par suite, le moins historique. D’après lui, le syndicalisme tend nécessairement à l’opportunisme ; comme cette loi ne semble pas se vérifier en France, il ajoute : « Si dans quelques pays latins, il a des allures révolutionnaires, c’est de la pure apparence. Il y crie plus haut, mais c’est toujours pour demander des réformes dans les cadres de la société actuelle. C’est un réformisme à coups de poing, mais c’est toujours du réformisme. »

Ch. Rappoport, La philosophie de l’histoire comme science de l’évolution.

Ainsi, il y aurait deux réformismes : l’un, patronné par le Musée social, la Direction du Travail et Jaurès, qui opère à l’aide d’objurgations à la justice éternelle, de maximes et de demi-mensonges ; l’autre qui opère à coups de poing ; celui-ci serait seul à la portée des gens grossiers qui n’ont pas été encore touchés par la grâce de la haute économie sociale. Les braves gens, les démocrates dévoués à la cause des Droits de l’homme et des devoirs du délateur, les blocards sociologues estiment que la violence disparaîtra lorsque l’éducation populaire sera plus avancée ; ils recommandent donc de multiplier les cours et conférences ; ils espèrent noyer le syndicalisme révolutionnaire dans la salive de messieurs les professeurs. Il est assez singulier qu’un révolutionnaire, tel que Rappoport, tombe d’accord avec les braves gens et leurs acolytes sur l’appréciation du sens du syndicalisme ; cela ne peut s’expliquer que si l’on admet que les problèmes relatifs à la violence sont demeurés jusqu’ici très obscurs pour les plus instruits des socialistes.

Il ne faut pas examiner les effets de la violence en partant des résultats immédiats qu’elle peut produire, mais de ses conséquences lointaines. Il ne faut pas se demander si elle peut avoir pour les ouvriers actuels plus ou moins d’avantages directs qu’une diplomatie adroite, mais se demander ce qui résulte de l’introduction de la violence dans les relations du prolétariat avec la société. Nous ne comparons pas deux méthodes de réformisme, mais nous voulons savoir ce qu’est la violence actuelle par rapport à la révolution sociale future.

 

Plusieurs ne manqueront pas de me reprocher de n’avoir donné aucune indication utile propre à éclairer la tactique : pas de formules, pas de recettes ! mais alors à quoi bon écrire ? Des gens perspicaces diront que ces études s’adressent à des hommes qui vivent en dehors des réalités journalières, du vrai mouvement, c’est-à-dire en dehors des bureaux de rédaction, des parlottes de politiciens ou des antichambres des financiers socialistes. Ceux qui sont devenus savants en se frottant de sociologie belge, m’accuseront d’avoir l’esprit plutôt tourné vers la métaphysique[1] que vers la science. Ce sont des opinions qui ne me touchent guère, attendu que j’ai toujours eu pour habitude de ne tenir aucun compte des manières de voir des personnes qui mettent le comble de la sagesse dans la commune niaiserie et qui admirent surtout les hommes qui parlent ou écrivent sans penser.

Cette prévision s’est réalisée : car dans un discours du 11 mai 1907, à la Chambre des députés, Jaurès m’a appelé « le métaphysicien du syndicalisme », sans aucun doute avec une intention ironique.

Marx aussi fut accusé, par les hauts seigneurs du positivisme, d’avoir fait, dans le Capital, de l’économie politique métaphysique ; on s’étonnait « qu’il se fût borné à une simple analyse critique des éléments donnés, au lieu de formuler des recettes »[1]. Ce reproche ne semble pas l’avoir beaucoup ému ; dans la préface de son livre, il avait d’ailleurs averti le lecteur qu’il ne déterminerait la position sociale d’aucun pays et qu’il se bornerait à rechercher les lois de la production capitaliste, « les tendances qui se manifestent avec une nécessité de fer »[2].

Capital, trad. franç., Tome I, p. 349, col. 2.

Loc. cit., p. 10.

Il n’est pas nécessaire d’avoir une très grande connaissance de l’histoire pour s’apercevoir que le mystère du mouvement historique n’est intelligible que pour les hommes qui sont placés loin des agitations superficielles : les chroniqueurs et les acteurs du drame ne voient point ce qui sera regardé plus tard comme fondamental ; en sorte que l’on pourrait formuler cette règle d’aspect paradoxal : « Il faut être en dehors pour voir le dedans. » Quand on applique ces principes aux événements contemporains, on risque de passer pour métaphysicien, mais cela n’a point d’importance, car nous ne sommes pas à Bruxelles, savez-vous, sais-tu, pour une fois[1]. Quand on ne veut pas se contenter des aperçus informes formés par le sens commun, il faut bien suivre des procédés tout opposés à ceux des sociologues, qui fondent leur réputation, auprès des sots, grâce à un bavardage insipide et confus ; il faut se placer résolument en dehors des applications immédiates et n’avoir en vue que d’élaborer les notions ; il faut laisser de côté toutes les préoccupations chères aux politiciens. J’espère que l’on reconnaîtra que je n’ai pas manqué à cette règle.

Quelques camarades de Belgique se sont froissés de ces innocentes plaisanteries, que je maintiens cependant : le socialisme belge est surtout connu en France par Vandervelde, personnage encombrant s’il en fut jamais, qui ne peut se consoler d’être né dans un pays trop petit pour son génie, qui vient faire à Paris des conférences sur les sujets les plus divers et auquel on peut reprocher, entre autres choses, de tirer un nombre incalculable de moutures d’un tout petit sac. J’ai déjà eu l’occasion de dire ce que je pensais de lui dans l’Introduction à l’économie moderne, pp. 42-49.

 

A défaut d’autres qualités, ces réflexions possèdent un mérite qu’on ne leur discutera pas ; il est évident qu’elles sont inspirées par un amour passionné pour la vérité. L’amour de la vérité devient une qualité assez rare ; les blocards la méprisent profondément ; les socialistes officiels la regardent comme ayant des tendances anarchiques ; les politiciens et les larbins des politiciens n’ont pas assez d’injures pour les misérables qui préfèrent la vérité aux faveurs du pouvoir. Mais il y a encore des honnêtes gens en France, et c’est uniquement pour eux que j’ai toujours écrit.

Plus j’ai acquis d’expérience et plus j’ai reconnu que la passion pour la vérité vaut mieux que les plus savantes méthodologies pour étudier les questions historiques ; elle permet de briser les enveloppes conventionnelles ; de pénétrer jusqu’au fond des choses et de saisir la réalité. Il n’y a point de grand historien qui n’ait été tout emporté par cette passion ; et, quand on y regarde de près, on voit que c’est elle qui a permis tant d’heureuses intuitions.

***

Je n’ai pas eu la prétention de présenter ici tout ce qu’il y aurait à dire sur la violence, et encore moins de faire une théorie systématique sur la violence. J’ai seulement réuni et révisé une série d’articles qui avaient paru dans une revue italienne, Il Divenire sociale[1], qui soutient le bon combat au delà des Alpes contre les exploiteurs de la crédulité populaire. Ces articles avaient été écrits sans plan d’ensemble ; je n’ai pas essayé de les refaire, parce que je ne savais comment m’y prendre pour donner une allure didactique à un tel exposé ; il m’a semblé même qu’il valait mieux leur conserver leur rédaction débraillée, parce qu’elle serait peut être plus apte à évoquer des idées. Il faut toujours craindre, quand on aborde des sujets mal connus, de délimiter trop rigoureusement des cadres ; on serait ainsi exposé à fermer la porte à beaucoup de faits nouveaux que des circonstances imprévues ne cessent de faire jaillir. Que de fois les théoriciens du socialisme n’ont-ils pas été déroutés par l’histoire contemporaine ? Ils avaient construit de magnifiques formules, bien frappées, bien symétriques ; mais elles ne pouvaient s’accorder avec les faits ; plutôt que d’abandonner leurs thèses, ils préféraient déclarer que les faits les plus graves étaient de simples anomalies, que la science doit écarter pour comprendre vraiment l’ensemble !

Les quatre derniers chapitres ont été beaucoup plus développés qu’ils ne l’étaient dans le texte italien. J’ai pu ainsi donner beaucoup plus de place aux considérations philosophiques. Les articles italiens ont été réunis en brochure sous le titre : Lo sciopero generale e la violenza, avec une préface de Enrico Leone.

 

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