Les petits Bourgeois - BALZAC Honoré de

CHAPITRE XXII : DES DIFFICULTES QUI SE RENCONTRENT DANS LE VOL LE PLUS FACILE

– Mon cher Benjamin, dit la revendeuse de marée en abordant Cérizet d’un visage enflammé par la rapidité de la course et par la cupidité, mon oncle couche sur plus de cent mille francs en or !… Et je suis certaine que les Perrache, sous couleur de le soigner, ont reluqué le magot !…

– Cette fortune-là, dit Cérizet, partagée entre quarante héritiers ne donnerait pas grand’chose à chacun. Ecoutez, mère Cardinal, j’épouse votre fille, donnez-lui l’or de votre oncle en dot, et je vous laisserai la rente et la maison… en usufruit.

– Nous ne courrons aucun risque ?…

– Aucun.

– C’est fait ! dit madame veuve Cardinal, quelle belle vie ca me fera six mille francs de rentes.

– Et un gendre comme moi, donc, s’écria Cérizet.

– Je serai donc Bourgeoise de Paris !… dit la Cardinal.

– Maintenant, reprit Cérizet après une pause pendant laquelle le gendre et la belle-mère s’embrassèrent, je dois aller étudier le terrain. Ne quittez plus la place et vous annoncerez aux portiers que vous attendez un médecin, le médecin, ce sera moi, n’ayez pas l’air de me connaître.

– Es-tu fûté, gros drôle ! dit la mère Cardinal en donnant une tape au ventre de Cérizet en façon d’adieu.

Une heure après, Cérizet, vêtu tout en noir, déguisé par une perruque rousse et par une physionomie artistement dessinée, arriva rue Honoré-Chevalier en cabriolet de régie. Il demanda qu’on lui indiquât le logement d’un pauvre nommé Poupillier, au portier cordonnier, qui lui dit :

– Monsieur est le médecin qu’attend madame Cardinal ?

Et sur un signe de Cérizet, il le conduisit à un escalier de service, qui menait dans la mansarde occupée par le pauvre. Perrache sortit sur le pas de sa porte, et le cocher du cabriolet, questionné par lui, confirma la qualité que Cérizet se laissait donner.

La maison où demeurait Poupillier est une de celles qui sont sujettes à perdre la moitié de leur profondeur en vertu du plan d’alignement, car la rue Honoré-Chevalier est une des plus étroites du quartier Saint-Sulpice. Le propriétaire, à qui la loi défendait d’élever de nouveaux étages ou de réparer, était obligé de louer cette bicoque dans l’état où il l’avait achetée. Ce bâtiment, excessivement laid sur la rue, se composait d’un premier étage surmonté de mansardes au-dessus d’un rez-de-chaussée, et d’un petit corps de logis en équerre sur chaque côté. La cour se terminait par un jardin planté d’arbres qui dépendait de l’appartement du premier étage. Ce jardin séparé de la cour par une grille, aurait permis à un propriétaire riche de vendre à la ville la maison et de la rebâtir sur l’emplacement de la cour ; mais non seulement le propriétaire était pauvre, mais encore il avait loué tout le premier étage par un bail de dix-huit ans à un personnage mystérieux sur qui ni la police officieuse du portier ni la curiosité des autres locataires n’avait pu mordre. Ce locataire, alors âgé de soixante-dix ans, avait en 1829 fait adapter un escalier à la fenêtre du corps de logis en retour qui donnait sur le jardin, pour y descendre et s’y promener sans passer par la cour. La moitié du rez-de-chaussée, à gauche, était occupée par un brocheur qui, depuis dix ans, avait transformé les remises et les écuries en atelier, et l’autre moitié par un relieur. Le relieur et le brocheur occupaient chacun la moitié des mansardes sur la rue. Les mansardes au-dessus d’un des corps de logis en retour dépendaient de l’appartement du mystérieux personnage. Enfin, Poupillier payait cent francs pour la mansarde qui couronnait l’autre petit corps de logis à gauche, et où l’on montait par un escalier qu’éclairaient des jours de souffrance. La porte cochère offrait ce renfoncement circulaire indispensable dans une rue étroite où deux voitures ne peuvent se rencontrer.

Cérizet prit une corde qui servait de rampe en gravissant l’espèce d’échelle qui menait à la chambre où se mourait le centenaire, et où l’attendait l’affreux spectacle d’une misère jouée. Or, à Paris, tout ce qui se fait exprès, est admirablement réussi. Les pauvres sont en ceci tout aussi forts que les boutiquiers pour leurs étalages, que les faux riches qui veulent obtenir du crédit. Le plancher n’avait jamais été balayé, les carreaux disparaissaient sous une espèce de litière composée d’ordures, de poussière, de boue séchée, de tout ce que jetait Poupillier. Un mauvais poële en fonte, dont le tuyau se rendait dans le trumeau d’une cheminée condamnée ornait ce taudis, au fond duquel était une alcôve, un lit dit en tombeau, à pentes et à bonnes grâces en serge verte dont les vers avaient fait de la dentelle. La fenêtre, presque aveugle, avait sur ses vitres comme une taie de poussière et de crasse qui dispensait d’y mettre des rideaux. Les murs, blanchis à la chaux, offraient au regard une teinte fuligineuse due au charbon et aux mottes que le pauvre brûlait dans son poële. Sur la cheminée, il y avait un pot à eau ébréché, deux bouteilles et une assiette cassée. Une mauvaise commode vermoulue contenait le linge et les habits propres. Le mobilier consistait en une table de nuit de l’espèce la plus vulgaire, une table valant quarante sous, et deux chaises de cuisine presque détaillées. Le costume si pittoresque du centenaire était accroché à des clous, et les informes sparteries qui lui servaient de souliers bâillaient au bas. Son bâton prestigieux et son chapeau se trouvaient auprès de l’alcôve.

En entrant, Cérizet regarda le vieillard ; il était la tête sur un oreiller brun de crasse, sans taie, et son profil anguleux, pareil à celui que dans le dernier siècle des graveurs se sont amusés à faire avec des paysages à roches menaçantes, et qu’on voit sur les boulevards, se dessinait en noir sur le fond vert des rideaux. Poupillier, homme de près de six pieds, regardait fixement un objet idéal au pied de son lit, et il ne remua point en entendant grogner la lourde porte, armée de fer et à forte serrure qui fermait solidement son domicile.

– A-t-il sa connaissance ? dit Cérizet, devant qui la Cardinal recula, car elle ne le reconnut qu’à la voix.

– A peu près, dit madame Cardinal.

– Venez sur l’escalier, personne ne pourra nous entendre. Voici le plan, reprit Cérizet en parlant à l’oreille de sa future belle-mère. Il est faible, mais il a bon visage, et nous avons bien huit jours à nous ; d’ailleurs je vais aller chercher un médecin qui nous convienne. Je reviendrai mardi avec six têtes de pavot. Dans l’état où il est, voyez-vous, une décoction de pavot le plongera dans un profond sommeil. Je vous enverrai un lit de sangle, sous prétexte de vous faire un coucher pour passer les nuits auprès de votre oncle. Nous le transporterons du lit vert sur le lit de sangle, et quand nous aurons reconnu la somme que contient ce précieux meuble, eh ! bien, nous ne manquerons pas de moyens de transport. Le médecin nous dira s’il est en état de vivre quelques jours et surtout de tester…

– Mon fils !

– Mais il faut savoir qui sont les habitants de cette baraque ! les Perrache peuvent donner l’alarme, et autant de locataires, autant d’espions.

– Bah ! je sais déjà que monsieur du Portail le locataire du premier, un petit vieux, a soin d’une fille folle, que j’entends appeler Lydie depuis ce matin ; elle est au-dessous, gardée par une vieille flamande nommée Katt. Ce vieillard a pour tout domestique un vieux valet de chambre, un autre vieux appelé Bruno qui fait tout, excepté la cuisine.

– Mais ce relieur et ce brocheur, ça travaille dès le matin, dit Cérizet. Allons à la mairie il me faut pour la publication des bans, les nom, prénoms de votre fille, et son lieu de naissance, afin de se procurer les actes nécessaires. De samedi prochain en huit, la noce !

– Va-t-il ! va-t-il ce gueux-là ! dit la mère Cardinal en poussant de l’épaule ce redoutable gendre.

En descendant, Cérizet fut surpris de voir le petit vieux, ce du Portail se promenant dans le jardin avec un des personnages les plus importants du gouvernement, le comte Martial de la Roche-Hugon. Il resta dans la cour examinant cette vieille maison, bâtie sous Louis XIV et dont les murs jeunes, quoiqu’en pierre de taille, pliaient comme le vieux Poupillier, il regardait les deux ateliers et y comptait les ouvriers. Cette maison était silencieuse comme un cloître. Observé lui-même, Cérizet s’en alla, pensant à toutes les difficultés que présentait l’extraction de la somme cachée par le moribond, quoiqu’elle fût sous un petit volume.

– Enlever cela pendant la nuit, se disait-il, les portiers sont aux aguets, et le jour, on sera vu par vingt personnes… On porte assez difficilement vingt-cinq mille francs d’or sur soi…

Les sociétés ont deux termes de perfection : le premier est l’état d’une civilisation où la morale également infusée ôte l’idée du crime, et les jésuites arrivaient à ce terme sublime qu’a présenté l’Eglise primitive. Le second est l’état d’une civilisation où la surveillance des citoyens les uns sur les autres, rend le crime impossible. Ce terme que cherche la société moderne, où le crime offre de telles difficultés qu’il faut ne pas raisonner pour en commettre. En effet, aucune des iniquités que la loi n’atteint pas ne reste impunie, et le jugement social est plus sévère encore que celui des tribunaux. Qu’on supprime un testament sans témoins, comme Minoret le maître de poste de Nemours, ce crime est traqué par l’espionnage de la vertu comme un vol est observé par la police. Aucune indélicatesse ne passe inaperçue, et partout où il y a lésion, la marque paraît. On ne peut pas plus faire disparaître les biens que les hommes, tant à Paris surtout, les choses sont numérotées, les maisons gardées, les rues observées, les places espionnées. Pour exister, le délit veut une sanction comme celle de la Bourse, comme celle donnée par les clients de Cérizet qui ne se plaignaient point et qui eussent tremblé de ne plus le trouver à sa cuisine, le mardi.

– Eh ! bien, mon cher monsieur, dit la portière en allant au devant de Cérizet, comment va-t-il cet ami de Dieu, ce pauvre homme ?…

– Je suis l’homme d’affaires de madame Cardinal, répondit Cérizet, je viens de lui conseiller de se faire faire un lit pour garder son oncle, et vais envoyer un notaire, un médecin et une garde.

– Ah ! je puis bien servir de garde, répondit madame Perrache, j’ai gardé des femmes en couches.

– Eh ! bien, nous verrons, repartit Cérizet, j’arrangerai cela… Qui donc avez-vous pour locataire du premier ?

– Monsieur du Portail !… Oh ! voilà trente ans qu’il loge ici, c’est un rentier, monsieur, un vieillard bien respectable… Vous savez les rentiers, y vivent de leurs rentes… Il a été dans les affaires. Voilà bientôt onze ans qu’il essaye de rendre la raison à la fille d’un de ses amis, mademoiselle Lydie de la Peyrade. Oh ! elle est bien soignée, allez, et par les deux plus fameux médecins… Mais jusqu’à présent rien n’a pu lui rendre la raison.

– Mademoiselle Lydie de la Peyrade !…. s’écria Cérizet, êtes-vous bien sûre du nom ?

– Madame Katt, sa gouvernante, qui fait aussi le peu de cuisine de la maison, me l’a dit mille fois, quoiqu’en général ni monsieur Bruno le domestique, ni madame Katt ne causent.

C’est parler à des murailles que de vouloir en obtenir un renseignement… Voilà vingt ans que nous sommes portiers, nous n’avons jamais rien su de monsieur du Portail. Bien mieux mon cher monsieur, il est propriétaire de la petite maison à côté, vous voyez la porte bâtarde, eh ! bien, il peut sortir à sa fantaisie et recevoir du monde par là, sans que nous en sachions rien. Notre propriétaire n’est pas plus avancé que nous là-dessus. Quand on sonne à la porte bâtarde, c’est Bruno qui va ouvrir…

– Ainsi, dit Cérizet, vous n’avez pas vu passer le monsieur avec qui ce petit vieillard mystérieux est en train de causer…

– Tiens, mais non !…

C’est la fille de l’oncle à Théodose, se dit Cérizet en remontant en cabriolet. Du Portail serait-il le protecteur qui, dans, le temps, a envoyé deux mille cinq cents francs à mon ami ?… Si je lui faisais parvenir une lettre anonyme pour l’avertir du danger que vingt mille francs de lettres de change font courir au jeune avocat ?…

Une heure après, un lit de sangle complet arriva pour madame Cardinal, à qui la curieuse portière offrit ses services pour lui donner à manger.

– Voulez-vous voir monsieur le curé, dit la mère Cardinal à son oncle, que la construction du lit occupa beaucoup.

– Je veux du vin, répondit le pauvre, et pas d’autre médicament.

– Comment vous sentez-vous, père Poupillier ? dit la portière.

– Je ne me sens point, répondit-il en souriant ; voilà douze jours que je ne suis point à mon affaire…

La mendicité religieuse, sa place sous le porche de Saint-Sulpice était l’affaire…

– Ça lui revient, dit la mère Cardinal.

– Ils me volent, ils se passent de moi reprit-il en lançant des regards menaçants… Ah ! te voilà, ma petite Cardinal, un nom d’église…

– Ah ! ça me fait-il plaisir de vous voir revenu, s’écria la petite Cardinal, qui allait sur quarante ans.

Le centenaire était retombé.

– C’est égal, il pourra tester, comme dit mon singe.

Les gens d’affaires ont dans le peuple le surnom de singes. Ce nom est aussi donné aux entrepreneurs.

– Vous ne m’oublierez pas, dit la portière ; c’est moi qui a dit à Perrache d’aller vous quérir.

– Vous oublier ! j’oublierais donc le bon Dieu, ma fille… Aussi vrai que je suis née Poupillier, vous aurez de ce que j’aurai de quoi faire crever votre tablier…

Cérizet revint au commencement de la soirée, après avoir fait toutes les diligences nécessaires pour avoir les expéditions d’actes indispensables à son mariage, et fait publier les bans aux deux mairies. Une seule tasse d’eau de pavot avait procuré le plus profond sommeil au vieux Poupillier. La nièce et Cérizet prirent le centenaire et le transportèrent d’un lit sur l’autre. Puis, avec une rapidité sans pudeur, ils défirent le lit et visitèrent la paillasse, ce coffre-fort des mendiants. La paillasse était vide ; mais le lit, au lieu d’une sangle, avait un fond en bois comme un tiroir, et la lourdeur de ce lit, que le matin la mère Cardinal n’avait pu remuer fut expliquée, quand ces deux héritiers s’aperçurent qu’il existait un double fond. A force de recherches, Cérizet finit par découvrir que la traverse de devant était masquée au moyen d’une planchette adaptée comme celles qui ferment les boîtes de dominos. Il tira cette languette, et vit quatre tiroirs de trois pouces d’épaisseur, tous pleins de pièces d’or.

– Nous les remplacerons par des gros sous, dit-il en poussant le coude de la mère Cardinal.

– Qu’y a-t-il là ?

– Quatre-vingt-dix mille francs au moins trente mille par tiroir, répondit Cérizet, la dot de votre fille. Mais replaçons-le sur son lit, car rien ne sera plus facile que d’exploiter cette mine, une fois le secret connu, c’est bien ingénieux…

– Il aura trouvé ce lit d’avare chez quelque marchand de meubles… s’écria la mère Cardinal.

– Voyons si je pourrai porter mille pièces de quarante francs, dit Cérizet en bourrant d’or les deux goussets de son pantalon, où il tint trois cents pièces d’or, les deux poches de son gilet où il en mit deux cents, et les deux poches de sa redingotte où il en mit deux cent cinquante dans son mouchoir et deux cent cinquante dans celui de la mère Cardinal.

– Ai-je l’air d’être bien chargé ? dit-il en allant et venant.

– Mais, non !…

– Eh bien, en quatre voyages, l’or des tiroirs sera chez moi…

Le vieillard endormi fut replacé sur son lit, et Cérizet gagna la place Saint-Sulpice, où il prit un fiacre pour revenir chez lui. Pour ne pas donner de soupçons, il vint une seconde fois accompagné d’un médecin du quartier Saint-Marcel qui avait l’habitude de voir les pauvres, et qui connaissait leurs maladies, et la consultation finit vers neuf heures. Le médecin déclara que le vieillard n’irait pas trois jours, en le voyant si profondément absorbé par la tasse d’eau de pavot ; aussitôt le médecin parti, Cérizet prit une …………………………………………………




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