Les petits Bourgeois - BALZAC Honoré de

CHAPITRE XVIII : DIABLES CONTRE DIABLES !

En disant son secret, Théodose avait eu deux motifs ; éprouver Thuillier, prévenir un coup funeste qui pouvait lui être porté dans la lutte sourde et sinistre depuis longtemps prévue. Deux mots vont expliquer son horrible situation. Au milieu de sa profonde misère, il n’y eut que Cérizet qui vint le voir dans une mansarde, où, par un grand froid, il était couché, faute d’habits. Il n’avait plus qu’une chemise sur lui. Depuis trois jours il vivait d’un pain, en en coupant des morceaux avec une certaine discrétion, et il se demandait : « Que faire ? » au moment où son ancien protecteur se montra, sortant de prison et gracié. Quant aux projets que ces deux hommes firent devant un feu de coterets, l’un enveloppé de la couverture de son hôte, l’autre de son infamie, il est inutile de les rapporter. Le lendemain, Cérizet qui, dans la matinée, avait rencontré Dutocq, apportait un pantalon, un gilet, un habit, un chapeau, des bottes achetées au temple, et il emmena Théodose pour lui donner à dîner. Le provençal mangea chez Pinson, rue de l’Ancienne-Comédie, la moitié d’un dîner qui coûta quarante-sept francs. Au dessert, entre deux vins, Cérizet dit à son ami :

– Veux-tu me signer pour cinquante mille francs de lettres de change en te donnant la qualité d’avocat ?…

– Tu n’en ferais pas cinq mille francs… dit Théodose.

– Cela ne te regarde pas ; tu les paieras intégralement ; c’est notre part, à monsieur qui te régale et à moi, dans une affaire où tu n’as rien à risquer, mais où tu auras le titre d’avocat, une belle clientèle et la main d’une fille de l’âge d’un vieux chien et riche d’au moins vingt à trente mille francs de rente. Ni Dutocq, ni moi, nous ne pouvons l’épouser ; nous devons t’équiper, te donner l’air d’un honnête homme, te nourrir, te loger, te mettre dans tes meubles… Donc, il nous faut des garanties. Je ne dis pas cela pour moi, je te connais ; mais pour monsieur, de qui je serai le prête-nom… Nous t’équipons en corsaire, quoi, pour faire la traite des blanches. Si nous ne capturons pas cette dot-là, nous passerons à d’autres exercices… Entre nous, nous n’avons pas besoin de prendre les choses avec des pincettes, c’est clair… Nous te donnerons les instructions, car l’affaire doit être prise en longueur ; il y aura du tirage, quoi ! Voilà ! j’ai des timbres…

– Garçon, une plume et de l’encre, dit Théodose.

– J’aime les gens comme ca ! s’écria Dutocq.

– Signe : Théodose de la Peyrade, et mets toi-même : avocat, rue Saint-Dominique d’Enfer ; sous les mots, accepté pour dix mille : car nous daterons, nous ne te poursuivrons, tout cela secrètement, afin d’avoir sur toi prise de corps. Les armateurs doivent avoir leurs sûretés quand le capitaine et le brick sont en mer.

Le lendemain de sa réception, l’huissier de la justice de paix rendit le service à Cérizet de faire les poursuites en secret ; il venait le soir voir l’avocat, et tout fut mis en règle sans aucune publicité. Le tribunal de commerce rend cent de ces jugements-là par séance. On connaît la rigidité des règlements du conseil de l’ordre des avocats du barreau de Paris. Ce corps et celui des avoués exerce une discipline sévère sur ses membres. Un avocat susceptible d’aller à Clichy serait rayé du tableau. Donc, Cérizet, conseillé par Dutocq, avait pris contre leur mannequin les seules mesures qui pussent leur assurer à chacun vingt-cinq mille francs dans la dot de Céleste. En signant ces titres, Théodose n’avait vu que sa vie assurée et la possibilité de faire quelque chose ; mais à mesure que l’horizon s’éclaircissait, à mesure qu’en jouant son rôle, il montait d’échelons en échelons à une position de plus en plus élevée sur l’échelle sociale, il rêvait à se débarrasser de ses deux associés. Or, en demandant vingt-cinq mille francs à Thuillier, il espérait traiter à cinquante pour cent le rachat de ses titres avec Cérizet. Malheureusement, cette infâme spéculation n’est pas un fait exceptionnel ; elle a lieu trop souvent dans Paris sous des formes plus ou moins aiguës pour que l’historien la néglige dans une peinture exacte et complète de la société. Dutocq, libertin fieffé, devait encore vingt mille francs sur sa charge, et dans l’espérance du succès, il espérait, en termes familiers, allonger la courroie jusqu’à la fin de l’année 1840. Jusqu’alors, aucun de ces trois personnages n’avait bronché ni rugi. Chacun sentait sa force et connaissait le danger. Egale était la défiance, égale l’observation, égale l’apparente confiance, également sombres le silence ou le regard, quand de mutuels soupçons fleurissaient à la surface des joues ou dans le discours. Depuis deux mois surtout, la position de Théodose acquérait une force de fort détaché. Dutocq et Cérizet tenaient sous leur esquif un amas de poudre, et la mèche était sans cesse allumée ; mais le vent pouvait souffler dessus, et le diable pouvait noyer la poudrière. Le moment où les animaux féroces vont prendre leur pâture a toujours paru le plus critique, et ce moment arrivait pour ces trois tigres affamés. Cérizet disait parfois à Théodose, par ce regard révolutionnaire que deux fois en ce siècle les souverains ont connu :

– Je t’ai fait roi, et je ne suis rien. C’est n’être rien que de n’être pas tout.

Une réaction d’envie allait son train d’avalanche en Cérizet. Dutocq se trouvait à la merci de son expéditionnaire enrichi. Théodose eût voulu brûler ses deux commanditaires et leurs papiers dans deux incendies. Tous trois s’étudiaient trop à cacher leur pensée pour ne pas les deviner. Théodose avait une vie de trois enfers, en pensant au dessous de cartes, à son jeu et à son avenir ! Son mot à Thuillier fut un cri de désespoir ; il jeta la sonde dans les eaux du bourgeois, et n’y trouva que vingt-cinq mille francs.

– Et, se dit-il, revenu chez lui, peut-être rien, dans un mois.

Il prit les Thuillier en une haine profonde. Mais il tenait Thuillier par un harpon entré jusqu’au fond de l’amour-propre avec l’ouvrage intitulé : De l’impôt et de l’amortissement, où il avait coordonné les idées publiées par le Globe saint-simonien, en les colorant d’un style méridional plein de force et leur prêtant une forme systématique. Les connaissances de Thuillier sur la matière avaient beaucoup servi Théodose. Il s’assit sur cette corde, et il résolut de combattre, avec une si pauvre base d’opération, la vanité d’un sot. Selon les caractères, c’est du granit ou du sable. Par réflexion, il fut heureux de sa confidence.

– En me voyant lui assurer sa fortune par la remise des quinze mille francs, au moment où j’ai tant besoin d’argent, il me regardera comme le Dieu de la probité.

 

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Voici comment Claparon et Cérizet avaient amusé le notaire l’avant-veille du jour où le délai de la surenchère expirait. Cérizet, à qui Claparon donna le mot de passe et indiqua la retraite du notaire, alla lui dire :

– Un de mes amis, Claparon, que vous connaissez, m’a prié de venir vous voir ; il vous attend après-demain avec dix mille francs, le soir, où vous savez ; il a le papier que vous attendez de lui mais je dois être présent à la remise de la somme, car il m’est dû cinq mille francs… et je vous préviens, mon cher monsieur, que le nom de la contre-lettre est en blanc.

– J’y serai, dit l’ex-notaire.

Ce pauvre diable attendit jusqu’au lever du soleil, et l’un de ses créanciers, avec qui Cérizet s’entendit, moyennant le partage de la créance, le fit arrêter, et reçut six mille francs, montant de la dette.

– Voilà mille écus, se dit Cérizet, pour faire décamper Claparon.

Cérizet retourna voir le notaire et lui dit :

– Claparon est un misérable, monsieur, il a reçu quinze mille francs de l’acquéreur, qui va rester propriétaire… Menacez-le de découvrir à ses créanciers sa retraite, et d’une plainte en banqueroute frauduleuse, il vous donnera moitié.

Dans sa fureur, le notaire écrivit une lettre fulminante à Claparon. Claparon, au désespoir, craignit une arrestation, et Cérizet se chargea de lui procurer un passeport.

– Tu m’as fait bien des farces, Claparon, dit Cérizet ; mais écoute, tu vas me juger. Je possède pour tout bien mille écus… je vais te les donner ! Pars pour l’Amérique, et commence là ta fortune comme je fais la mienne ici…

Le soir, Claparon, déguisé par Cérizet en vieille femme, partit pour le Hâvre en diligence ; Cérizet se trouvait maître des quinze mille francs exigés par Claparon, et il attendit Théodose tranquillement, sans se presser. Cet homme, d’une intelligence vraiment rare, avait, sous le nom d’un créancier d’une somme de deux mille francs, un marchandeur qui ne devait pas venir en ordre utile, formé une surenchère, une idée de Dutocq qu’il s’était empressé de mettre à exécution. Il y voyait un supplément de sept mille francs à recevoir, et il en avait besoin pour ajuster une affaire absolument semblable à celle de Thuillier, indiquée par Claparon, que le malheur hébétait. Il s’agissait d’une maison, six rue Geoffroy-Marie, et qui devait être vendue pour une somme de soixante mille francs. Madame veuve Poiret lui offrait dix mille francs, le marchand de vin autant, et des billets pour dix mille francs. Ces trente mille francs, et ce qu’il allait avoir, joints à six mille francs qu’il possédait, lui permettaient de tenter la fortune, avec d’autant plus de raison que les vingt-cinq mille. francs dus par Théodose lui paraissaient certains.

– Le délai de la surenchère est passé, se dit Théodose en allant prier Dutocq de faire venir Cérizet, si j’essayais de me débarrasser de ma sangsue ?…

– Vous ne pouvez pas traiter de cette affaire ailleurs que chez Cérizet, puisque Claparon y est, répondit Dutocq.

Théodose alla donc entre sept et huit heures au taudis du banquier des pauvres, que le greffier avait prévenu le matin de la visite de leur capital-homme. La Peyrade fut reçu par Cérizet dans l’horrible cuisine où se hachaient les misères, où cuisaient les douleurs, et où ils se promenaient dans le sens de la longueur, absolument comme deux bêtes en cage, en jouant la scène que voici :

– Apportes-tu les quinze mille francs ?

– Non, mais je les ai chez moi.

– Pourquoi pas dans ta poche ? demanda très-aigrement Cérizet.

– Tu vas le savoir, répondit l’avocat qui, de la rue Saint-Dominique à l’Estrapade, avait pris son parti.

Ce provençal, en se retournant sur le gril où l’avaient mis ses deux commanditaires, eut une bonne idée qui scintilla du sein des charbons ardents. Le péril a ses lueurs. Il compta sur la puissance de la franchise qui remue tout le monde, même un fourbe. On sait gré presque toujours à un adversaire de se mettre nu jusqu’à la ceinture dans un duel.

– Bon ! dit Cérizet, les farces commencent.

Ce fut un mot sinistre qui passa tout entier par le nez en y prenant une horrible accentuation.

– Tu m’as mis dans une position magnifique, et je ne l’oublierai jamais, mon ami, reprit Théodose avec émotion.

– Oh ! comme c’est ça !… dit Cérizet.

– Ecoute-moi ; tu ne te doutes pas de mes intentions ?

– Oh si !… répliqua le prêteur à la petite semaine.

– Non.

– Tu ne veux pas lâcher les quinze mille…

Théodose haussa les épaules et regarda fixement Cérizet qui, saisi de ces deux mouvements, garda le silence.

– Vivrais-tu dans ma position, en te sachant sous un canon chargé à mitraille, sans éprouver le désir d’en finir ?… Ecoute-moi bien. Tu fais des commerces dangereux, et tu serais heureux d’avoir une solide protection au coeur de la justice de Paris… Je puis, en continuant mon chemin, me trouver substitut du procureur du roi, peut-être avocat du roi, dans trois ans… Aujourd’hui, je t’offre une part d’amitié décrite qui te servira bien certainement, ne fût-ce qu’à reconquérir plus tard une place honorable. Voici mes conditions.

– Des conditions !… s’écria Cérizet.

– Dans dix minutes, je t’apporte vingt-cinq mille francs contre la remise de tous les titres que tu as contre moi…

– Et Dutocq et Claparon ?… s’écria Cérizet.

– Tu les planteras là… dit Théodose à l’oreille de son ami.

– C’est gentil ! répondit Cérizet, et tu viens d’inventer ce tour de passe-passe en te trouvant à la tête de quinze mille francs qui ne sont pas à toi !…

– J’en fais ajouter dix mille… Mais d’ailleurs, nous nous connaissons…

– Si tu as le pouvoir de tirer dix mille francs à tes bourgeois, dit vivement Cérizet, tu leur en demanderas vingt… A trente, je suis ton homme… franchise pour franchise.

– Tu demandes l’impossible ! s’écria Théodose. En ce moment, si tu avais affaire à un Claparon, tes quinze mille francs seraient perdus, car la maison est à notre Thuillier…

– Je vais aller le lui dire, répliqua Cérizet en montant dans sa chambre d’où Claparon venait de partir, dix minutes avant l’arrivée de Théodose, emballé dans une citadine.

Les deux adversaires avaient parlé, on s’en doute, de manière à ne pas être entendus, et dès que Théodose éleva la voix, par un geste Cérizet fit comprendre à l’avocat que Claparon pouvait les écouter. Les cinq minutes pendant lesquelles Théodose entendit le bourdonnement de deux voix furent un supplice pour lui, car il jouait toute sa vie. Cérizet descendit et vint à son associé, le sourire sur les lèvres, les yeux brillant d’une malice infernale, tressaillant de joie, effrayant Lucifer en gaieté.

– Je ne sais rien, moi !… fit-il en remuant les épaules, mais Claparon a des connaissances, il a travaillé pour des banquiers de haut bord, et il s’est mis à rire en disant : « Je m’en doutais !… » Tu seras forcé demain de m’apporter les vingt-cinq mille francs que tu m’offres, et tu n’en auras pas moins à racheter tes titres, mon petit…

– Et pourquoi ?… demanda Théodose en se sentant la colonne vertébrale liquide comme si quelque décharge de fluide électrique intérieure l’eût fondue.

– La maison est à nous !

– Et comment ?

– Claparon a formé une surenchère au non d’un marchandeur, le premier qui l’ait poursuivi, un petit crapaud nommé Sauvaignou ; c’est Desroches l’avoué qui va poursuivre, et demain matin vous allez recevoir la signification… L’affaire vaut la peine que Claparon, Dutocq et moi nous cherchions des fonds… Que serais-je devenu sans Claparon ; aussi lui ai-je pardonné… Je lui pardonne, et tu ne me croirais peut-être pas, mon cher ami, je l’ai embrassé. Change tes conditions !…

Ce dernier mot fut épouvantable à entendre, surtout commenté par la physionomie de Cérizet qui se donnait le plaisir de jouer une scène du Légataire, au milieu de l’étude à laquelle il se livrait du caractère du provençal.

– Oh ! Cérizet !… s’écria Théodose, moi qui te voudrais tant de bien !

– Vois-tu, mon cher, entre nous il faut de ça !… et il se frappa le coeur ; tu n’en as pas. Dès que tu crois avoir barre sur nous, tu veux nous aplatir… Je t’ai tiré de la vermine et des horreurs de la faim ! Tu mourais comme un imbécile… Nous t’avons mis en présence de la fortune, nous t’avons passé la plus belle pelure sociale, nous t’avons mis là où il y avait à prendre… et voilà ! Maintenant je te connais ; nous marcherons armés.

– C’est la guerre ! reprit Théodose.

– Tu tires le premier sur moi, dit Cérizet.

– Mais si vous me démolissez, adieu les espérances ; et, si vous ne me démolissez pas, vous avez en moi un ennemi !…

– Voilà ce que je disais hier à Dutocq, répliqua froidement Cérizet ; mais que veux-tu, nous choisirons entre les deux… nous irons selon les circonstances… Je suis bon enfant, reprit-il après une pause ; apporte-moi tes vingt-cinq mille francs demain à neuf heures, et Thuillier conservera la maison… Nous continuerons à te servir sur les deux bouts, et tu nous paieras… Après ce qui vient de se passer, mon petit, n’est-ce pas gentil ?…

Et Cérizet frappa sur l’épaule de Théodose avec un cynisme plus flétrissant que ne l’était jadis le fer du bourreau.

– Eh bien, donne-moi jusqu’à midi, répondit le provençal, car il y a, comme tu dis, du tirage !…

– Je tâcherai de décider Claparon ; il est pressé, cet homme !…

– Eh bien, à demain, dit Théodose en homme qui paraissait avoir pris un parti.

– Bonsoir ami, fit Cérizet d’un ton nasal qui déshonorait le plus beau mot de la langue. En voilà un qui en a, une sucée !… se dit-il en regardant Théodose allant par la rue d’un pas d’homme étourdi.




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