Les petits Bourgeois - BALZAC Honoré de

CHAPITRE XVII : LE REGNE DE THEODOSE

Cinq jours après, dans le mois d’avril, l’ordonnance qui convoquait les électeurs pour nommer le membre du conseil municipal, le 20 de ce mois, fut insérée au Moniteur et placardée dans Paris. Depuis un mois, le ministère, dit du 1er mars, fonctionnait. Brigitte était de la plus charmante humeur ; elle avait reconnu la vérité des assertions de Théodose. La maison, visitée de fond en comble par le vieux Chaffaroux, fut reconnue par lui pour être un chef-d’oeuvre de construction ; le pauvre Grindot, l’architecte intéressé dans les affaires du notaire et de Claparon, crut travailler pour lui ; l’oncle de madame du Bruel imagina qu’il s’agissait des intérêts de sa nièce, et il dit qu’avec trente mille francs il terminerait la maison. Aussi, depuis une semaine, la Peyrade était-il le Dieu de Brigitte ; elle lui prouvait par les arguments les plus naïvement improbes qu’il fallait saisir la fortune quand elle se présentait.

– Eh ! bien, s’il y a là-dedans quelque péché, lui disait-elle au milieu du jardin, vous vous en confesserez…

– Allons, mon ami, s’écria Thuillier, que diable ! on se doit à ses parents…

– Je m’y déciderai, répondit la Peyrade d’une voix émue, mais aux conditions que je vais poser. Je ne veux pas, en épousant Céleste, être taxé d’avidité, de cupidité… Si vous me donnez des remords, faites au moins que je reste ce que je suis aux yeux du public. Ne donnez à Céleste, toi, mon vieux Thuillier, que la nue propriété de la maison que je vais te faire avoir…

– C’est juste…

– Ne vous dépouillez pas, reprit Théodose, et que ma chère petite tante se comporte de même au contrat. Mettez le reste des capitaux disponibles au nom de madame Thuillier sur le grand livre et elle fera ce qu’elle voudra. Nous vivrons ainsi en famille, et moi je me charge de faire ma fortune une fois que je serai sans inquiétude sur l’avenir.

– Ca me va, s’écria Thuillier. Voilà le discours d’un honnête homme.

– Laissez-moi vous embrasser sur le front, mon petit, s’écria la vieille fille ; mais, comme il faut une dot, nous ferons soixante mille francs à Céleste.

– Pour sa toilette, dit la Peyrade.

– Nous sommes tous trois gens d’honneur, s’écria Thuillier. C’est dit, vous nous faites faire l’affaire de la maison, nous écrirons ensemble mon ouvrage politique, et vous vous remuerez pour m’obtenir la décoration…

– Ce sera, comme vous serez conseiller municipal, le 1er mai ! Seulement, bon ami, gardez-moi, vous aussi petite tante, le plus profond secret, et n’écoutez pas les calomnies qui m’assassineront, lorsque tous ceux que je vais jouer se retourneront contre moi… Je deviendrai, voyez-vous, un va nu pieds, un fripon, un homme dangereux, un jésuite, un ambitieux, un capteur de fortunes… Entendrez-vous ces accusations avec calme ?…

– Soyez tranquille, dit Brigitte.

A compter de ce jour, Thuillier devint bon ami. Bon ami fut le nom que lui donnait Théodose, avec des inflexions de voix d’une variété de tendresse à étonner Flavie. Mais petite tante, le nom qui flattait tant Brigitte, ne se disait qu’entre les Thuillier, à l’oreille devant le monde, et quelquefois pour Flavie. L’activité de Théodose et de Dutocq, de Cérizet, de Barbet, de Métivier, des Minard, des Phellion, des Laudigeois, de Colleville, de Pron, de Barniol, de leurs amis fut excessive. Grands et petits mettaient la main à l’oeuvre. Cadenet procura trente voix dans sa section, il écrivit pour sept électeurs qui ne savaient que faire leur croix. Le 30 avril, Thuillier fut proclamé membre du conseil général du département de la Seine, à la plus imposante majorité, car il ne s’en fallut que de soixante voix qu’il eût l’unanimité. Le ler mai, Thuillier se joignit au corps municipal pour aller aux Tuileries féliciter le Roi le jour de sa fête, et il en revint radieux ! Il avait pénétré là sur les pas de Minard.

Dix jours après, une affiche jaune annonçait la vente sur publications volontaires de la maison, sur une mise à prix de soixante-quinze mille francs, l’adjudication définitive devait avoir lieu vers la fin de juillet. A ce sujet, il y eut entre Claparon et Cérizet une convention par laquelle Cérizet assura la somme de quinze mille francs en paroles, bien entendu, à Claparon, au cas où il abuserait le notaire au-delà du délai fixé pour une surenchère. Mademoiselle Thuillier, prévenue par Théodose, adhéra pleinement à cette clause secrète, en comprenant qu’il fallait payer les fauteurs de cette infâme trahison. La somme devait passer par les mains du digne avocat. Claparon eut au milieu de la nuit, sur la place de l’Observatoire, un rendez-vous avec son complice, le notaire, dont la charge, quoique mise en vente par une décision de la chambre de discipline des notaires de Paris, n’était pas encore vendue. Ce jeune homme, le successeur de Léopold Hannequin, avait voulu courir à la fortune au lieu d’y marcher ; il se voyait encore un autre avenir, et il essayait de tout ménager. Dans cette entrevue, il était allé jusqu’à dix mille francs pour acheter sa sécurité dans cette sale affaire ; il ne devait les remettre à Claparon qu’après la signature d’une contre-lettre souscrite par l’acquéreur. Ce jeune homme savait que cette somme était le seul capital qui servirait à Claparon pour refaire une fortune, et il se crut sûr de lui.

– Qui, dans tout Paris, pourrait me donner une pareille commission pour une semblable affaire ! lui dit Claparon. Dormez sur vos deux oreilles, j’aurai pour acquéreur visible un de ces hommes d’honneur, trop bêtes pour avoir des idées dans notre genre… C’est un vieil employé retiré, vous lui donnerez les fonds pour payer, et il vous signera votre contre-lettre.

Quand le notaire eut bien laissé voir à Claparon qu’il ne pouvait avoir de lui que dix mille francs, Cérizet en offrit douze mille à son ancien associé, puis il en demanda quinze mille à Théodose, en se réservant de n’en plus remettre que trois mille à Claparon. Toutes ces scènes entre ces quatre hommes furent assaisonnées des plus belles paroles sur les sentiments et sur la probité, sur ce que des hommes destinés à travailler ensemble, à se retrouver se devaient. Pendant que ces travaux sous-marins s’exécutaient au profit de Thuillier, à qui Théodose les désignait en manifestant le plus profond dégoût de tremper dans ces tripotages, les deux amis méditaient ensemble sur le grand ouvrage que bon ami devait publier, et le membre du conseil général de la Seine acquérait la conviction qu’il ne pouvait jamais rien être sans cet homme de génie, dont l’esprit l’émerveillait, dont la facilité le surprenait, en voyant chaque jour une nécessité de plus d’en faire son gendre. Aussi, depuis le mois de mai, Théodose dînait-il quatre jours sur les sept de la semaine avec bon ami. Ce fut le moment où Théodose régna sans contestation dans cette famille ; il avait alors l’approbation de tous les amis de la maison. Voici comment : Les Phellion, en entendant chanter les louanges de Théodose par Brigitte et par Thuillier, craignirent de désobliger ces deux puissances au moment où ces perpétuels éloges pouvaient les importuner ou paraître exagérés. Il en fut de même chez la famille Minard. D’ailleurs, la conduite de cet ami de la maison fut constamment sublime ; il désarmait la défiance par la manière dont il s’effaçait ; il était là comme un meuble de plus ; il fit croire et aux Phellion et aux Minard qu’il avait été chiffré, pesé par Brigitte, par Thuillier, et trouvé trop léger pour jamais être autre chose qu’un bon jeune homme à qui l’on serait utile.

– Il croit peut-être, dit un jour Thuillier à Minard, que ma soeur le couchera sur son testament ; il ne la connaît guère.

Ce mot, l’oeuvre de Théodose, calma les inquiétudes que prit le défiant Minard.

– Il nous est dévoué, dit un jour la vieille fille à Phellion, mais il nous doit bien quelque reconnaissance ; nous lui donnons ses quittances de loyer, il est nourri presque chez nous…

Cette rebiffade de la vieille fille inspirée par Théodose, redite d’oreille à oreille dans les familles qui hantaient le salon Thuillier, dissipa toutes les craintes, et Théodose appuya les propos échappés à Thuillier et à sa soeur par une servilité de pique-assiette. Au whist, il justifiait les fautes de bon ami. Son sourire fixe et bénin comme celui de madame Thuillier, était prêt pour toutes les niaiseries bourgeoises de la soeur et du frère. Il obtint ce qu’il voulait avec le plus d’ardeur, le mépris de ses vrais antagonistes, il s’en fit un manteau pour cacher sa puissance Il eut, pendant quatre mois, la figure engourdie d’un serpent qui digère et englutine sa proie. Aussi courait-il au jardin avec Colleville ou Flavie, y rire, y déposer son masque, s’y reposer et se retremper en se livrant auprès de sa future belle-mère à des élans nerveux de passion dont elle était effrayée, ou qui l’attendrissaient.

– Est-ce que je ne vous fais pas pitié ?… lui disait-il la veille de l’adjudication préparatoire, où Thuillier eut la maison pour soixante-quinze mille francs. Un homme comme moi, ramper à la façon des chats, retenir mes épigrammes, manger mon fiel ! et subir encore vos refus !

– Mon ami, mon enfant !… disait Flavie un peu découragée…

Ces mots sont un thermomètre qui doit indiquer à quelle température cet habile artiste maintenait son intrigue avec Flavie. La pauvre femme flottait entre son coeur et la morale, entre la religion et la passion mystérieuse.

Cependant le jeune Félix Phellion donnait, avec un dévouement et une constance digne d’éloges, des leçons au jeune Colleville, il prodiguait ses heures ; et il croyait travailler pour sa future famille. Pour reconnaître ces soins, et par le conseil de Théodose, on invitait le professeur à dîner les jeudis chez Colleville, et l’avocat n’y manquait jamais. Flavie faisait tantôt une bourse, tantôt des pantoufles, un porte-cigare à l’heureux jeune homme, qui s’écriait :

Je suis trop payé, madame, par le bonheur que je goûte à vous être utile…

– Nous ne sommes pas riches, monsieur, répondait Colleville, mais, sac-à-papier, nous ne serons pas ingrats.

Le vieux Phellion se frottait les mains en écoutant son fils au retour de ces soirées, et il voyait son cher, son noble Félix épousant Céleste !…

Néanmoins, plus elle aimait, plus Céleste devenait sérieuse et grave avec Félix, d’autant plus que sa mère l’avait vivement sermonnée un soir, en lui disant : « Ne donnez aucune espérance au jeune Phellion, ma fille. Ni votre père, ni moi, ne serons les maîtres de vous marier ; vous avez des espérances à ménager, il s’agit bien moins de plaire à un professeur sans le sou que de vous assurer l’affection de mademoiselle Brigitte et de votre parrain. Si tu ne veux pas tuer ta mère, mon ange, oui, me tuer… Obéis-moi dans cette affaire aveuglément, et mets-toi bien dans la tête que nous voulons avant tout ton bonheur. »

Comme l’adjudication définitive était indiquée à la fin de juillet, Théodose conseilla, vers la fin de juin à Brigitte de se mettre en règle, et la veille elle vendit tous les effets publics de sa belle-soeur et les siens. La catastrophe du traité des quatre puissances, véritable insulte à la France, est un fait historique, mais il est nécessaire de rappeler que, de juillet à la fin d’août, les rentes françaises, effarouchées par la perspective d’une guerre à laquelle s’adonna un peu trop monsieur Thiers, tombèrent de vingt francs, et l’on vit le trois pour cent à soixante. Ce ne fut pas tout, cette déroute financière influa sur les immeubles de Paris de la façon la plus fâcheuse, et tous ceux qui se trouvaient en vente se vendirent en baisse. Ces événements firent de Théodose un prophète, un homme de génie aux yeux de Brigitte et de Thuillier, à qui la maison fut définitivement adjugée au prix de soixante-quinze mille francs. Le notaire, impliqué dans ce désastre politique, et dont la charge était vendue, se vit dans la nécessité d’aller à la campagne pour quelques jours ; mais il gardait sur lui les dix mille francs de Claparon. Conseillé par Théodose, Thuillier fit un forfait avec Grindot, qui crut travailler pour le notaire en achevant la maison ; et, comme durant cette période les travaux étaient suspendus, que les ouvriers restaient les bras croisés, l’architecte put achever d’une manière splendide son oeuvre de prédilection, pour vingt-cinq mille francs, il dora quatre salons !… Théodose exigea que le marché fût écrit et qu’on mît cinquante mille francs au lieu de vingt-cinq mille francs. Cette acquisition décupla l’importance de Thuillier. Quant au notaire, il avait perdu la tête en présence d’événements politiques qui furent comme une trombe par une belle journée. Sûr de sa domination, fort de tant de services, et tenant Thuillier par l’ouvrage qu’ils faisaient en commun ; mais, admiré surtout de Brigitte, à cause de sa discrétion, car il n’avait jamais fait la moindre allusion à sa gêne, et ne parlait point d’argent, Théodose eut un air un peu moins servile que par le passé. Brigitte et Thuillier lui dirent :

– Rien ne peut vous ôter notre estime, vous êtes ici comme chez vous, l’opinion de Minard et de Phellion, que vous semblez craindre, a la valeur d’une strophe de Victor Hugo pour nous ; ainsi, laissez-les dire… levez la tête !…

– Nous avons encore besoin d’eux pour la nomination de Thuillier à la chambre ! dit Théodose, suivez mes conseils, vous vous en trouvez bien, n’est-ce pas ? Quand vous aurez la maison bien à vous, vous l’aurez eue pour rien, car vous pourrez acheter du trois pour cent à soixante francs, au nom de madame Thuillier, de manière à la remplir de toute sa fortune… Attendez seulement l’expiration du délai de la surenchère, et tenez-moi prêts les quinze mille francs pour nos coquins.

Brigitte n’attendit pas, elle employa tous ses capitaux, à l’exception d’une somme de cent vingt mille francs, et faisant le décompte de la fortune de sa belle-soeur, elle acheta douze mille francs de rente dans le trois pour cent, au nom de madame Thuillier, pour deux cent quarante mille francs, dix mille francs de rente, dans le même fonds, à son nom, en se promettant de ne plus se donner les soucis de l’escompte. Elle voyait à son frère quarante mille francs de rente, outre sa retraite, douze mille francs de rente à madame Thuillier, et à elle dix-huit mille francs de rente, en tout soixante-douze mille francs par an, et le logement, qu’elle évaluait à huit mille francs.

– Nous valons bien maintenant les Minard !… s’écria-t-elle.

– Ne chantons pas victoire, lui dit Théodose, le délai de la surenchère n’expire que dans huit jours. J’ai fait vos affaires, et les miennes sont bien délabrées…

– Mon cher enfant !… vous avez des amis !… s’écria Brigitte, et s’il vous fallait vingt-cinq louis, vous les trouveriez toujours ici !…

Théodose échangea sur cette phrase un sourire avec Thuillier, qui l’emmena dehors, et lui dit :

– Excusez ma pauvre soeur, elle voit le monde par le trou d’une bouteille… mais si vous aviez besoin de vingt-cinq mille francs… je vous les prêterais… sur mes premiers loyers, ajouta-t-il.

– Thuillier, j’ai une corde autour du cou ! s’écria Théodose. Depuis que je suis avocat, je dois des lettres de change… Mais… motus !… dit Théodose, effrayé lui-même d’avoir laissé partir le secret de sa situation. Je suis entre les pattes de coquins… je veux les rouer…




Chapitre suivant : CHAPITRE XVIII : DIABLES CONTRE DIABLES !