Les petits Bourgeois - BALZAC Honoré de

CHAPITRE XVI : COMMENT BRIGITTE FUT CONQUISE

Il est d’autant plus inutile de raconter l’entrevue des trois associés, que les dispositions convenues furent la base des confidences de Théodose à mademoiselle Thuillier ; mais il est nécessaire de faire observer que l’habileté déployée par la Peyrade épouvanta presque Cérizet et Dutocq. Dès cette conférence, le banquier des pauvres eut en germe dans sa conscience l’idée de tirer son épingle du jeu, quand il se trouvait en compagnie de joueurs si forts. Gagner la partie à tout prix et l’emporter sur les plus habiles, fût-ce par une friponnerie, est une inspiration de la vanité particulière aux amis du tapis vert. De là vint le terrible coup que la Peyrade devait recevoir. Il connaissait d’ailleurs ses deux associés ; aussi, malgré la perpétuelle contention de ses forces intellectuelles, malgré les soins continuels que voulait son personnage à dix faces, rien ne le fatiguait-il plus que son rôle avec ses deux complices. Dutocq était un grand fourbe, et Cérizet avait joué jadis la comédie ; ils se connaissaient en grimace. Une figure, immobile à la Talleyrand, les eût fait rompre avec le provençal, qui se trouvait dans leurs griffes, et il devait avoir une aisance, une confiance, un jeu franc qui, certes, est le comble de l’art. Faire illusion au parterre est un triomphe de tous les jours, mais tromper mademoiselle Mars, Frédérick-Lemaître, Potier, Talma, Monrose, est le comble de l’art. Cette conférence eut donc pour résultat de donner à la Peyrade, aussi sagace que Cérizet, une peur secrète qui, pendant la dernière période de cette immense partie, lui embrasa le sang, lui chauffa le coeur, par moment, au point de le mettre dans l’état morbide du joueur suivant de l’oeil la roulette quand il a risqué son dernier enjeu. Les sens ont alors une lucidité dans leur action, l’intelligence prend une portée pour laquelle la science humaine n’a point de mesures.

Le lendemain de cette conférence, il vint dîner avec les Thuillier ; et, sous le vulgaire prétexte d’une visite à faire à madame de Saint-Fondrille, la femme de l’illustre savant, avec laquelle il voulait se lier, Thuillier emmena sa femme et laissa Théodose avec Brigitte. Ni Thuillier, ni sa soeur, ni Théodose n’étaient les dupes de cette comédie, et le vieux beau de l’Empire appelait du nom de diplomatie cette manoeuvre.

– Jeune homme, n’abuse pas de l’innocence de ma soeur, respecte-la, dit solennellement Thuillier avant de partir.

– Avez-vous, mademoiselle, dit Théodose en rapprochant son fauteuil de la bergère où tricotait Brigitte, avez-vous pensé à mettre le commerce de l’arrondissement dans les intérêts de Thuillier ?…

– Et comment ? dit-elle.

– Mais, vous êtes en relations d’affaires avec Barbet et Métivier.

– Ah ! vous avez raison ! Nom d’un petit rien ! vous n’êtes pas gauche ! dit-elle après une pause.

– Quand on aime les gens, on les sert ! répondit-il sentencieusement et à distance.

Séduire Brigitte était, dans cette longue bataille entamée depuis deux ans, comme emporter la grande redoute à la Moskowa, le point culminant. Mais il fallait occuper cette fille, comme le diable fut censé, dans le moyen-âge occuper les gens, et de manière à rendre chez elle tout réveil impossible. Depuis trois jours, la Peyrade se mesurait avec sa tâche, et il en avait fait le tour pour en reconnaître les difficultés. La flatterie, ce moyen infaillible entre des mains habiles, échouait sur une fille qui, depuis longtemps, se savait sans aucune beauté. Mais l’homme de volonté ne trouve rien d’inexpugnable, et les Lamarque sauront toujours emporter Caprée. Aussi doit-on ne rien omettre de la mémorable scène qui se passa ce soir-là, tout a sa valeur, les temps de repos, les yeux baissés, les regards, les inflexions de voix.

– Mais, répondit Brigitte, vous nous avez déjà prouvé que vous nous aimiez beaucoup…

– Votre frère vous a parlé ?…

– Non, il a dit seulement que vous aviez à me parler…

– Oui, mademoiselle, car vous êtes l’homme de la famille ; mais, en y réfléchissant bien, j’ai trouvé beaucoup de périls pour moi dans cette affaire, on ne se compromet ainsi que pour ses proches… Il s’agit de toute une fortune, trente à quarante mille francs de rentes, et pas la moindre spéculation… un immeuble !… La nécessité de donner une fortune à Thuillier m’avait abusé tout d’abord… cela fascine… Comme je lui ai dit, car à moins d’être un imbécile, on se demande : Pourquoi nous veut-il tant de bien ? Et, comme je lui ai dit, donc : En travaillant pour lui, je me suis flatté de travailler pour moi-même. S’il veut être député, deux choses sont absolument nécessaires : Payer le cens et faire recommander son nom par une sorte de célébrité. Si je pousse le dévouement jusqu’à penser à l’aider à composer un livre sur le crédit public, sur n’importe quoi… je devais tout aussi bien songer à sa fortune… Et il serait absurde à vous de lui donner cette maison-ci…

– Pour mon frère !… Mais je la lui mettrais demain à son nom… s’écria Brigitte, vous ne me connaissez pas…

– Je ne vous connais pas tout entière, dit la Peyrade, mais je sais de vous des choses qui m’ont fait regretter de ne pas vous avoir tout dit dans l’origine, au moment où j’ai conçu le plan auquel Thuillier devra sa nomination. Il aura des jaloux le lendemain ! et il aura certes rude tâche ; il faut les confondre, ôter tout prétexte à ses rivaux !

– Mais l’affaire… dit Brigitte, en quoi consistent les difficultés ?

– Mademoiselle, les difficultés viennent de ma conscience… et je ne vous servirai certes pas en ceci sans avoir consulté mon confesseur… Quand au monde, oh ! l’affaire est parfaitement légale, et je suis, vous le comprenez, moi l’un des avocats inscrits au tableau, membre d’une compagnie assez rigide, et je suis incapable de proposer une affaire qui donnerait lieu à du blâme… Mon excuse sera d’abord de ne pas en retirer un liard…

Brigitte était sur le gril ; elle avait le visage en feu, cassait sa laine, la renouait, et ne savait quelle contenance tenir.

– On n’a pas, dit-elle, aujourd’hui, quarante mille francs de rentes en immeubles à moins de un million huit cent mille francs…

– Eh ! je vous garantis que vous verrez l’immeuble, que vous en estimerez le revenu probable, et que je peux en rendre Thuillier propriétaire avec cinquante mille francs…

– Eh bien ! si vous nous faisiez obtenir cela, s’écria Brigitte, arrivée au plus haut point d’irritation sous la tourmente de sa cupidité soulevée, allez, mon cher monsieur Théodose…

Elle s’arrêta.

– Eh bien ! mademoiselle ?…

– Vous auriez travaillé pour vous, peut-être.

– Ah ! si Thuillier vous a dit mon secret, je quitte la maison…

Brigitte leva la tête.

– Il vous a dit que j’aimais Céleste.

– Non, foi d’honnête fille, s’écria Brigitte, mais j’allais vous parler d’elle.

– Me l’offrir !… Oh ! que Dieu nous pardonne, je ne veux la devoir qu’à elle-même, à ses parents, ou faire choisir… Non, je ne veux de vous que votre bienveillance, votre protection… Promettez-moi, comme Thuillier, pour prix de mes services, votre influence, votre amitié ; dites-moi que vous me traiterez comme un fils… et, alors, je vous consulterai… j’en passerai par votre décision, je ne parlerai pas à mon confesseur. Tenez, je l’ai vu depuis deux ans que j’observe la famille où je voudrais porter mon nom et doter de mon énergie… car j’arriverai !… Eh bien, vous avez une probité de l’ancien temps, une judiciaire droite et inflexible… vous avez la connaissance des affaires, et l’on aime ces qualités-là près de soi… Avec une belle-mère de votre force, je trouverais la vie intérieure débarrassée d’une foule de détails de fortune qui nous barrent le chemin en politique dès qu’il faut s’en occuper… Je vous ai vraiment admirée dimanche soir… ah ! vous avez été belle ! avez-vous remué tout ça ! Dans dix minutes, je crois, la salle à manger a été libre… Et, sans sortir de chez vous, vous avez trouvé tout ce qu’il fallait pour les rafraîchissements, pour le souper… Voilà, disais-je en moi-même, une maîtresse femme !…

Les narines de Brigitte se dilatèrent, elle respira les paroles du jeune avocat, et il la regarda par un coup d’oeil en coulisse afin de jouir de son triomphe. Il avait touché la corde sensible.

– Ah ! dit-elle, je suis habituée au ménage, ça me connaît !…

– Interroger une conscience nette et pure ! reprit Théodose, ah ! cela me suffit !

Il était debout, il reprit sa place et dit :

– Voilà notre affaire, ma chère tante… car vous serez un peu ma tante…

– Taisez-vous, mauvais sujet !… dit Brigitte, et parlez…

– Je vais vous dire tout crûment les choses, et remarquez que je me compromets en vous les disant, car je dois ces secrets-là voyez-vous à ma position d’avocat… Ainsi, figurez-vous que nous commettons ensemble une espèce de crime de lèse-cabinet ! Un notaire de Paris s’est associé avec un architecte, et ils ont acheté des terrains, ils ont bâti dessus, il y a dans ce moment-ci une dégringolade… ils se sont trompés dans leurs calculs… ne nous occupons pas de tout ca… Parmi les maisons que leur compagnie illicite, car les notaires ne doivent pas faire d’affaires, a bâties, il y en a une qui, n’étant pas achevée, éprouve une si grande dépréciation, qu’elle sera mise à prix à cent mille francs, quoique le terrain et la construction aient coûté quatre cent mille francs. Comme il n’y a que des intérieurs à faire, et que rien n’est plus facile à évaluer, que d’ailleurs ces choses-là sont prêtes chez les entrepreneurs qui les donneraient à meilleur marché, la somme à dépenser ne dépassera pas cinquante mille francs. Or, par sa position, la maison rapportera plus de quarante mille francs impôts payés. Elle est toute en pierre de taille, les murs de refend en moellons, la façade est couverte des plus riches sculptures, on y a dépensé plus de vingt mille francs ; les fenêtres sont en glaces, avec des ferrures à nouveau système, dit Crémone.

– Eh ! bien, en quoi consiste la difficulté.

– Oh ! la voici, le notaire s’est réservé cette part dans le gâteau qu’il abandonne, et il est sous le nom de ses amis l’un des prêteurs qui regardent vendre l’immeuble par le syndic de la faillite, on n’a pas poursuivi cela coûterait trop cher, l’on vend leur part sur publications volontaires, or, ce notaire s’est adressé pour acquérir à l’un de mes clients en lui demandant son nom, mon client est un pauvre diable, et il m’a dit : Il y a là une fortune en la soufflant au notaire….

– Dans le commerce, cela se fait !… dit vivement Brigitte.

– S’il n’y avait que cette difficulté reprit Théodose, ce serait comme disait un de mes amis à ses élèves qui se plaignaient de la peine que présentent les chefs-d’oeuvre à faire en peinture : Mon petit, si ça n’était pas ainsi les laquais en feraient ! Mais, mademoiselle, si l’on attrape cet affreux notaire qui croyez-le bien, mérite d’être attrapé, car il a compromis bien des fortunes particulières, comme c’est un homme très-fin, quoique notaire, il sera peut-être très-difficile de le pincer deux fois. Quand on achète un immeuble, si ceux qui ont prêté de l’argent dessus ne sont pas contents de le perdre par l’insuffisance du prix, ils ont la faculté, dans un certain délai de surenchérir en offrant plus, et en gardant l’immeuble pour soi. Si l’on ne peut pas abuser cet abuseur jusqu’à l’expiration du délai donné pour surenchérir, il faut substituer une nouvelle ruse à la première. Mais cette affaire est-elle bien légale ?… peut-on la conduire au profit de la famille où l’on désire entrer ? Voilà ce que depuis trois jours je me demande ?..

Brigitte, il faut l’avouer, hésitait, et Théodose mit alors en avant sa dernière ressource.

– Prenez la nuit pour réflexion, demain nous en causerons…

– Ecoutez, mon petit, dit Brigitte en regardant l’avocat d’un air presqu’amoureux, avant tout il faudrait voir la maison. Où est-elle ?…

– Aux environs de la Madeleine ! ce sera le coeur de Paris dans dix ans ! Et si vous saviez on pensait à ces terrains-là, dès 1819 ! La fortune de du Tillet le banquier vient de là… La fameuse faillite du notaire Roguin, qui porta tant d’effroi dans Paris et un grand coup à la considération de ce corps, qui a entraîné le célèbre parfumeur Birotteau n’a pas eu d’autre cause, ils spéculaient un peu trop tôt sur ces terrains-là.

– Je me souviens de cela, répondit Brigitte.

– La maison pourra, sans aucun doute, être terminée à la fin de cette année, et les locations commenceront vers le milieu de l’an prochain.

– Pouvons-nous y aller demain ?

– Belle tante je suis à vos ordres.

– Ah ! çà ne me nommez jamais ainsi devant le monde… Quant à l’affaire, reprit-elle, on ne peut avoir d’avis qu’après avoir vu la maison…

– Elle a six étages, neuf fenêtres de façade, une belle cour, quatre boutiques, et elle occupe un coin… Oh ! le notaire s’y connaît, allez ! Mais vienne un événement politique, et les rentes, toutes les affaires tombent, à votre place, moi, je vendrais tout ce que possède madame Thuillier et tout ce que vous possédez dans les fonds pour acheter à Thuillier ce bel immeuble, et je referais la fortune à cette pauvre dévote avec les futures économies…. Les rentes peuvent-elles aller plus haut qu’elles le sont aujourd’hui, cent vingt-deux ! C’est fabuleux il faut se hâter.

Brigitte se léchait les lèvres, elle apercevait le moyen de garder ses capitaux et d’enrichir son frère aux dépens de madame Thuillier.

– Mon frère a bien raison, dit-elle à Théodose, vous êtes un homme rare, et vous irez loin…

– Il marchera devant moi ! répondit Théodose avec une naïveté qui toucha la vieille fille.

– Vous aurez de la famille, dit-elle.

– Il y aura des obstacles, reprit Théodose, madame Thuillier est un peu folle elle ne m’aime guère.

– Ah je voudrais bien voir ça !… s’écria Brigitte. Faisons l’affaire, reprit-elle, si elle est faisable, laissez-moi vos intérêts entre les mains.

– Thuillier, membre du conseil général, riche d’un immeuble loué quarante mille francs au moins, ayant la décoration, publiant un ouvrage politique, grave, sérieux… sera député lors du renouvellement de 1842… Mais, entre nous, ma petite tante, on ne peut se dévouer à ce point qu’à son vrai beau-père….

– Vous avez raison.

– Si je n’ai pas de fortune, j’aurai doublé la vôtre, et si cette affaire se fait discrètement j’en chercherai d’autres…

– Tant que je n’aurai pas vu la maison, dit mademoiselle Thuillier, je ne puis me prononcer sur rien…

– Eh ! bien, prenez demain une voiture, et allons, j’aurai demain matin, un billet pour voir l’immeuble….

– A demain, vers les midi, répondit Brigitte, en tendant la main à Théodose pour qu’il y topât ; mais il y déposa le baiser le plus tendre et le plus respectueux à la fois que jamais Brigitte eût reçu.

– Adieu mon enfant ! dit-elle quand il fut à la porte.

Elle sonna vivement une de ses domestiques, et, quand elle se montra :

– Joséphine, allez sur-le-champ chez madame Colleville, et dites-lui de venir me parler.

Un quart-d’heure après, Flavie entrait dans le salon où Brigitte se promenait en proie à une agitation effrayante.

– Ma petite, il s’agit de me rendre un grand service et qui concerne notre chère Céleste… Vous connaissez Tullia la danseuse de l’Opéra, j’en ai eu les oreilles rompues par mon frère dans un temps…

– Oui, ma chère, mais elle n’est plus danseuse, elle est madame la comtesse du Bruel. Son mari n’est-il pas pair de France.

– Vous aime-t-elle encore ?…

– Nous ne nous voyons plus…

– Eh ! bien, moi, je sais que Chaffaroux le riche entrepreneur est son oncle… dit la vieille fille. Il est vieux, il est riche, allez voir votre ancienne amie, et obtenez d’elle un mot pour son oncle par lequel elle lui dira que ce serait lui rendre le plus éminent service à elle, que de donner des conseils d’ami sur une affaire pour laquelle il sera consulté par vous, et nous l’irons prendre chez lui demain à une heure. Mais que la nièce recommande le plus profond secret à l’oncle ! allez, mon enfant ! Céleste, notre chère fille, sera millionnaire, et elle aura de ma main, entendez-vous, un mari qui la mettra sur le pinacle.

– Voulez-vous que je vous dise la première lettre de son nom.

– Dites…

– Théodose de la Peyrade !

– Vous avez raison.

– C’est un homme qui, soutenu par une femme comme vous, peut devenir ministre !…

– C’est Dieu qui nous l’a mis dans notre maison ! s’écria la vieille fille.

En ce moment monsieur et madame Thuillier rentrèrent.




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