Les petits Bourgeois - BALZAC Honoré de

CHAPITRE XIX : ENTRE AVOUES

Quand Théodose eut tourné la rue des Postes, il alla, par une marche rapide, vers la maison de madame Colleville en s’exaltant en lui-même et se parlant de moments en moments. Il arriva, par le feu de ses passions soulevées et par cette espèce d’incendie intérieur que beaucoup de Parisiens connaissent, car ces situations horribles abondent à Paris, à une espèce de frénésie et d’éloquence qu’un mot fera comprendre. Au détour de Saint-Jacques du Haut-Pas, il s’écria, dans la petite rue des Deux-Eglises :

– Je le tuerai !…

– En voilà un qui n’est pas content ! dit un ouvrier qui calma par cette plaisanterie l’incandescente folie à laquelle Théodose était en proie. En sortant de chez Cérizet, il avait eu l’idée de se confier à Flavie, et de lui tout avouer. Les natures méridionales sont ainsi fortes jusqu’à de certaines passions où tout s’écrase. Il entra, Flavie était seule dans sa chambre ; elle vit Théodose et se crut ou violée ou morte.

– Qu’avez-vous ? s’écria-t-elle.

– J’ai… dit-il. M’aimez-vous Flavie ?

– Oh ! pouvez-vous en douter ?

– M’aimez-vous absolument, là… même criminel ?

– A-t-il tué quelqu’un ? se dit-elle.

Elle répondit par un signe de tête.

Théodose, heureux de saisir cette branche de saule, alla de sa chaise sur le canapé de Flavie, et là, deux torrents de larmes coulèrent de ses yeux, au milieu de sanglots à faire pleurer un juge.

– Je n’y suis pour personne, alla dire Flavie à sa bonne.

Elle ferma les portes et revint auprès de Théodose en se sentant remuée au plus haut degré maternel. Elle trouva l’enfant de la Provence étendu, la tête renversée et pleurant, il avait pris son mouchoir ; le mouchoir, quand Flavie voulut le retirer était pesant de larmes.

– Mais qu’y a-t-il ? Qu’avez-vous ? demanda-t-elle.

La nature, plus pénétrante que l’art, servit admirablement Théodose, il ne jouait plus de rôle, il était lui-même, et ces larmes, cette crise nerveuse fut la signature de ses précédentes scènes de comédie.

– Vous êtes un enfant !… dit-elle d’une voix douce en maniant les cheveux de Théodose dans les yeux duquel les larmes se séchaient.

– Je ne vois que vous au monde ! s’écria-t-il en baisant avec une sorte de rage les mains de Flavie, et si vous me restez, si vous êtes à moi comme le corps est à l’âme, comme l’âme est au corps, dit-il en se reprenant avec une grâce infinie ; eh bien j’aurai du courage !

Il se leva, se promena.

– Oui, je lutterai, je reprendrai des forces, comme Antée, en embrassant ma mère ! et j’étoufferai dans mes mains ces serpents qui m’enlacent, qui me donnent des baisers de serpent, qui me bavent sur les joues, qui veulent me sucer mon sang, mon honneur ! Oh ! la misère !… Oh ! qu’ils sont grands ceux qui savent s’y tenir debout, le front haut !… J’aurais dû me laisser mourir de faim sur mon grabat, il y a trois ans et demi !… Le cercueil est un lit bien doux en comparaison de la vie que je mène !… Voici dix-huit mois que je mange du bourgeois !… et, au moment d’atteindre à une vie honnête, heureuse, d’avoir un magnifique avenir, au moment où j’avance pour m’attabler au festin social, le bourreau me frappe sur l’épaule… Oui, le monstre ! il m’a frappé sur l’épaule, et m’a dit : « Paie la dîme du diable ou meurs !… » Et je ne les roulerais pas !… Et je ne leur enfoncerais pas mon bras dans la gueule jusqu’à leurs entrailles !… Oh ! si, que je le ferai !… Tenez, Flavie, ai-je les yeux secs ?… Ah ! maintenant je ris, je sens ma force et je retrouve ma puissance… Oh ! dites-moi que vous m’aimez… redites-le ! C’est en ce moment, comme au condamné, le mot : Grâce !

– Vous êtes terrible !.. mon ami !… dit Flavie, oh ! vous m’avez brisée.

Elle ne comprenait rien, mais elle tombait sur le canapé comme morte, agitée par ce spectacle, et alors Théodose se mit à ses genoux.

– Pardon !… pardon !.. dit-il.

– Mais enfin, qu’avez-vous ?.. demanda-t-elle.

– On veut me perdre. Oh ! promettez-moi Céleste et vous verrez la belle vie à laquelle je vous ferai participer !… Si vous hésitez… Eh ! bien, c’est me dire que vous serez à moi, je vous prends !…

Et il fit un mouvement si vif que Flavie effrayée se leva, se mit à marcher…

– Oh ! mon ange ! à vos pieds là… quel miracle ! Bien certainement Dieu est pour moi, j’ai comme une clarté, j’ai eu soudain une idée ! Oh ! merci mon bon ange, grand Théodose !… Tu m’as sauvé !

Flavie admira cet être caméléonesque, un genou en terre, les mains en croix sur la poitrine, et les yeux levés vers le ciel, dans une extase religieuse, il récitait une prière, il était le catholique le plus fervent, il se signa. Ce fut beau comme la Communion de saint Jérôme.

– Adieu ! dit-il, avec une mélancolie et une voix qui séduisaient.

– Oh ! s’écria Flavie, laissez-moi ce mouchoir.

Théodose descendit comme un fou, sauta dans la rue et courut chez les Thuillier ; mais il se retourna, vit Flavie à sa fenêtre et lui fit un signe de triomphe.

– Quel homme !… se dit-elle.

– Bon ami, dit-il d’un ton doux et calme presque patelin à Thuillier, nous sommes entre les mains de fripons atroces ; mais je vais leur donner une petite leçon.

– Qu’y a-t-il ? dit Brigitte.

– Eh ! bien ils veulent vingt-cinq mille francs, et pour nous faire la loi, le notaire ou ses complices ont formé une surenchère ; prenez cinq mille francs sur vous Thuillier, et venez avec moi, je vais vous assurer votre maison… Je me fais des ennemis implacables !… s’écria-t-il, ils vont vouloir me tuer moralement. Pourvu que vous résistiez à leurs infâmes calomnies et que vous ne changiez jamais pour moi, voilà tout ce que je demande. Qu’est-ce que c’est après tout que cela, si je réussis, vous payerez la maison cent vingt-cinq mille francs au lieu de la payer cent vingt.

– Ca ne recommencera pas ?… demanda Brigitte inquiète et dont les yeux se dilatèrent par l’effet d’une violente peur.

– Les créanciers inscrits ont seuls le droit de surenchérir, et comme il n’y a que celui-là qui en ait usé, nous sommes tranquilles. La créance n’est que [de] deux mille francs, mais il faut bien payer les avoués dans ces sortes d’affaires, et savoir lâcher un billet de mille francs au créancier.

– Va, Thuillier, dit Brigitte, va prendre ton chapeau, tes gants, et tu trouveras la somme où tu sais….

– Comme j’ai lâché les quinze mille francs sans succès, je ne veux plus que l’argent passe par mes mains… Thuillier payera lui-même, dit Théodose en se voyant seul avec Brigitte. Vous avez bien gagné vingt mille francs dans le marché que je vous ai fait faire avec Grindot, il croyait servir le notaire, et vous possédez un immeuble qui, dans cinq ans, vaudra près d’un million. C’est un coin de boulevard !

Brigitte était inquiète en écoutant, absolument comme un chat qui sent des souris sous un plancher. Elle regardait Théodose dans les yeux, et malgré la justesse de ses observations, elle concevait des doutes.

– Qu’avez-vous, petite tante ?…

– Oh ! je serai dans des transes mortelles jusqu’à ce que nous soyons propriétaires….

– Vous donneriez bien vingt mille francs, n’est-ce pas, dit Théodose, pour que Thuillier fût ce que nous appelons possesseur incommutable, eh bien, souvenez-vous que je vous ai gagné deux fois cette fortune…

– Où allons-nous ?… demanda Thuillier…

– Chez maître Godeschal, qu’il faut prendre pour avoué….

– Mais nous l’avons refusé pour Céleste… s’écria la vieille fille.

– Eh ! c’est bien à cause de cela que j’y vais, répondit Théodose, je l’ai jugé, c’est un homme d’honneur et il trouvera beau de vous rendre service.

Godeschal, successeur de Derville, avait été pendant plus de dix ans le maître clerc de Desroches. Théodose à qui cette circonstance était connue, eut ce nom-là jeté dans l’oreille par une voix intérieure au milieu de son désespoir, et il entrevit la possibilité de réussir à faire tomber des mains de Claparon, l’arme avec laquelle Cérizet le menaçait. Mais, avant tout, l’avocat devait pénétrer dans le cabinet de Desroches et s’y éclairer sur la situation de ses adversaires. Godeschal, seul, à raison de l’intimité qui subsiste entre le clerc et le patron, pouvait être son guide. Entre eux, les avoués de Paris, quand ils sont liés comme le sont Godeschal et Desroches, vivent dans une confraternité véritable, et il en résulte une certaine facilité d’arranger les affaires arrangeables. Ils obtiennent les uns des autres, à charge de revanche, les concessions possibles, par l’application du proverbe passez-moi la rhubarbe, je vous passerai le séné, qui se met en devoir, dans toutes les professions, entre ministres, à l’armée, entre juges, entre commerçants, partout où l’inimitié n’a pas élevé de trop fortes barrières entre les parties.

– Je gagne d’assez bons honoraires à cette transaction est une pensée qui n’a pas besoin d’être exprimée, elle est dans le geste, dans l’accent, dans le regard. Et comme les avoués sont gens à se retrouver sur ce terrain, l’affaire s’arrange. Le contre-poids à cette camaraderie existe dans ce qu’il faudrait nommer la conscience de métier. Ainsi la société doit croire au médecin qui, faisant oeuvre, de médecine légale, dit : « Ce corps contient de l’arsenic », aucune considération ne vient à bout de l’amour-propre de l’acteur, de la probité du légiste, de l’indépendance du ministère public. Aussi l’avoué de Paris, dit-il, avec la même bonhomie : « Tu ne peux pas obtenir ça, mon client est enragé », qu’il répond : « Eh bien ! nous verrons… » Or, la Peyrade, homme fin, avait assez traîné sa robe au Palais pour savoir combien les moeurs judiciaires serviraient son projet.

– Restez dans la voiture, dit-il à Thuillier, en arrivant rue Vivienne où Godeschal était devenu patron là où il avait fait ses premières armes, vous ne viendrez que s’il se charge de l’affaire.

Il était onze heures du soir, la Peyrade ne s’était pas trompé dans ses calculs en espérant trouver un avoué de fraîche date occupé dans son cabinet à cette heure.

– A quoi dois-je la visite d’un avocat, dit Godeschal en allant au-devant de la Peyrade.

Les étrangers, les gens de province, les gens du monde ne savent peut-être pas que les avocats sont aux avoués ce que sont les généraux aux maréchaux, il existe une ligne d’exception sévèrement maintenue entre l’ordre des avocats et la compagnie des avoués à Paris. Quelque vénérable que soit un avoué, quelque forte que soit sa tête, il doit aller chez l’avocat. L’avoué, c’est l’administrateur qui trace le plan de campagne, qui ramasse les munitions, qui met tout en oeuvre, l’avocat livre la bataille. On ne sait pas plus pourquoi la loi donne au client deux hommes pour un, qu’on ne sait pourquoi l’auteur a besoin d’un imprimeur et d’un libraire. L’ordre des avocats défend à ses membres de faire aucun acte du ressort des avoués. Il est très-rare qu’un grand avocat mette jamais le pied dans une étude ; on se voit au Palais ; mais, dans le monde, il n’y a plus de barrière ; et, quelques avocats dans la position de la Peyrade surtout, dérogent en allant quelquefois trouver les avoués, mais ces cas sont rares et sont presque toujours justifiés par une urgence quelconque.

– Eh ! mon Dieu, dit la Peyrade, il s’agit d’une affaire grave et surtout d’une question de délicatesse que nous avons à résoudre à nous deux. Thuillier se trouve en bas, dans une voiture, et je viens, non pas à titre d’avocat, mais comme l’ami de Thuillier. Vous seul êtes en position de lui rendre un immense service, et j’ai dit que vous aviez une âme trop noble (car vous êtes le digne successeur du grand Derville), pour ne pas mettre à ses ordres toute votre capacité. Voici l’affaire.

Après avoir expliqué tout à son avantage la rouerie à laquelle il fallait répondre par de l’habileté, car les avoués rencontrent plus de clients menteurs que de clients véraces, l’avocat résuma son plan de campagne.

– Vous devriez, mon cher maître, aller ce soir trouver Desroches, le mettre au fait de cette trame, obtenir de lui qu’il fasse venir demain matin son client, ce Sauvaignou, nous le confesserions entre nous trois, et s’il veut un billet de mille francs outre sa créance, nous le lâcherons, sans compter cinq cents francs d’honoraires pour vous et autant pour Desroches, si Thuillier tient le désistement de Sauvaignou demain à dix heures… Ce Sauvaignou, que veut-il ? son argent ! Eh bien, un marchandeur ne résistera guère à l’appât d’un billet de mille francs, quand même il serait l’instrument d’une cupidité cachée derrière. Le débat entre ceux qui le font mouvoir et lui, nous importe peu… Voyons, tirez de là la famille Thuillier…

– Je vais aller chez Desroches à l’instant, dit Godeschal.

– Non, pas avant que Thuillier ne vous ait signé un pouvoir et remis cinq mille francs. Il faut mettre argent sur table dans ces cas-là..

Après une entrevue où Thuillier fut gêné, la Peyrade emmena Godeschal en voiture et le mit rue de Béthisy, chez Desroches, en alléguant qu’ils passaient par là pour retourner rue Saint-Dominique, et, sur le pas de la porte de Desroches, la Peyrade prit rendez-vous pour le lendemain à sept heures.

L’avenir et la fortune de la Peyrade étaient attachés au succès de cette conférence. Aussi ne doit-on pas s’étonner de le voir passer par-dessus les usages de la compagnie, en venant chez Desroches y étudier Sauvaignou, se mêler au combat, malgré le danger qu’il courait en se mettant sous les yeux du plus redoutable des avoués de Paris. En entrant, et tout en saluant, il observa Sauvaignou. C’était, comme le nom le lui faisait pressentir, un Marseillais, un premier ouvrier placé, comme son nom de marchandeur l’indiquait, entre les ouvriers et le maître menuisier en bâtiment pour soumissionner l’exécution des travaux entrepris. Le bénéfice de l’entrepreneur se compose de la somme qu’il gagne entre le prix du marchandeur et celui donné par le constructeur, déduction faite des fournitures, il ne s’agit que de la main d’oeuvre. Le menuisier, tombé en faillite, Sauvaignou s’était fait reconnaître, par jugement du tribunal de commerce, créancier de l’immeuble, et avait pris inscription. Cette petite affaire avait déterminé la dégringolade. Sauvaignou, petit homme trapu, vêtu d’une blouse en toile grise, ayant une casquette sur la tête, était assis sur un fauteuil. Trois billets de mille francs placés devant lui, sur le bureau de Desroches, disaient assez à la Peyrade que l’engagement avait eu lieu, que les avoués venaient d’échouer. Les yeux de Godeschal parlaient assez, et le regard que Desroches lança sur l’avocat des pauvres fut comme un coup de pic donné dans une fosse. Stimulé par le danger, le provençal fut magnifique ; il mit la main sur les billets de mille francs et les plia pour les serrer.

– Thuillier ne veut plus, dit-il à Desroches.

– Eh bien, nous voilà d’accord, répondit le terrible avoué.

– Oui, votre client va nous compter soixante mille francs de dépenses faites dans l’immeuble, suivant le marché souscrit entre Thuillier et Grindot. Je ne vous avais pas dit cela hier, dit-il en se tournant vers Godeschal.

– Entendez-vous ça !… dit Desroches à Sauvaignou. Voilà l’objet d’un procès que je ne ferai pas sans des garanties…

– Mais, mes chers messieurs, dit le provençal, je ne puis pas traiter sans avoir vu ce brave homme qui m’a remis cinq cents francs en à compte pour lui avoir signé un chiffon de procuration.

– Tu es de Marseille ? dit la Peyrade en patois à Sauvaignou.

– Oh ! s’il l’entame en patois, il est perdu ! dit tout bas Desroches à Godeschal.

– Oui, monsieur.

– Eh bien, pauvre diable, reprit Théodose, on veut te ruiner… Sais-tu ce qu’il faut faire ? Prends ces trois mille francs, et quand l’autre viendra, prends ta règle et donne-lui une raclée en lui disant qu’il est un gueux, qu’il voulait se servir de toi, que tu révoqueras ta procuration, et que tu lui rendras son argent la semaine des trois jeudis. Puis avec ces trois mille cinq cents francs-là, tes économies, va-t-en à Marseille. Et s’il t’arrive quoi que ce soit, viens trouver ce monsieur-là… Il saura bien me trouver, et je te tirerai de presse ; car, vois-tu, je suis non-seulement un bon provençal, mais encore l’un des premiers avocats de Paris, et l’ami des pauvres…

Quand l’ouvrier trouva dans un compatriote une autorité pour sanctionner les raisons qu’il avait de trahir le prêteur à la petite semaine de son quartier, il capitula, demanda trois mille cinq cents francs.

– Une bonne raclée, ça valait bien ça, car il pouvait aller en police correctionnelle…

– Non, ne tape que quand il te dira des sottises, lui répondit la Peyrade ; ce sera de la défense personnelle…

Quand Desroches lui eut affirmé que la Peyrade était un avocat plaidant, Sauvaignou signa le désistement contenant quittance des frais, intérêt et principal de sa créance, faite par acte double entre Thuillier et lui, tous deux assistés de leurs avoués respectifs, afin que cette pièce eût la vertu de tout éteindre.

– Nous vous laissons les quinze cents francs, dit la Peyrade à l’oreille de Desroches et de Godeschal, mais à la condition de me donner le désistement, je vais l’aller faire signer à Thuillier qui n’a pas fermé l’oeil cette nuit, chez Cardot son notaire…

– Bien, dit Desroches. Vous pouvez vous flatter, ajouta-t-il en faisant signer Sauvaignou, d’avoir lestement gagné quinze cents francs.

– Ils sont bien à moi !… monsieur l’escrivain ?… demanda le provençal inquiet déjà.

– Oh ! bien légitimement, répondit Desroches. Seulement, vous allez signifier ce matin une révocation de vos pouvoirs à votre mandataire, à la date d’hier, passez à l’étude, tenez, par-là…

Desroches dit à son premier clerc ce qu’il y avait à faire, en enjoignant à un clerc de veiller à ce que l’huissier allât chez Cérizet avant dix heures.

– Je vous remercie, Desroches, dit la Peyrade en serrant la main de l’avoué, vous pensez à tout, je n’oublierai pas ce service là…

– Ne déposez votre acte chez Cardot qu’après midi.

– Eh ! pays ! cria l’avocat en provençal à Sauvaignou, promène ta Margot toute la journée à Belleville, et surtout ne rentre pas chez toi…

– Je vous entends, dit Sauvaignou, la peignée à demain…

– Eh ! donc ? fit la Peyrade en jetant un cri de provençal.

– Il y a là-dessous quelque chose ? disait Desroches à Godeschal au moment où l’avocat revint de l’étude dans le cabinet.

– Les Thuillier ont un magnifique immeuble pour rien, dit Godeschal, voilà tout.

– La Peyrade et Cérizet me font l’effet de deux plongeurs qui se battent sous mer. Que dirai-je à Cérizet de qui je tiens l’affaire, demanda-t-il à l’avocat quand il revint de l’étude.

– Que vous avez eu la main forcée par Sauvaignou, répliqua la Peyrade.

– Et vous ne craignez rien ? dit à brûle-pourpoint Desroches.

– Oh ! moi, j’ai des leçons à lui donner.

– Demain, je saurai tout, dit Desroches à Godeschal, rien n’est plus bavard qu’un vaincu !

La Peyrade sortit en emportant son acte. A onze heures il était à l’audience du juge de paix, calme, et en voyant venir Cérizet pâle de rage, les yeux pleins de venin, il lui dit à l’oreille :

– Mon cher, je suis bon enfant aussi, moi ! Je tiens toujours à ta disposition vingt-cinq mille francs en billets de banque contre la remise de tous les titres que tu as contre moi…

Cérizet regarda l’avocat des pauvres sans pouvoir trouver un mot de réponse ; il était vert ; il absorbait sa bile !




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