Les petits Bourgeois - BALZAC Honoré de

CHAPITRE XII : AD MAJOREM THEODOSI GLORIAM !

La magnifique et étonnante idée de l’avocat des pauvres avait tout aussi bien bouleversé les Thuillier qu’elle bouleversait les Phellion ; et Jérôme, sans rien confier à sa soeur, car il se piquait déjà d’honneur envers son Méphistophélès, était allé tout effaré chez elle, lui dire :

– Bonne petite (il lui caressait toujours le coeur avec ces mots), nous aurons des gros bonnets à dîner aujourd’hui ; je vais inviter les Minard, ainsi soigne ton dîner, j’écris à monsieur et à madame Phellion pour les inviter ; c’est tardif, mais, avec eux, on ne se gêne pas… Quand aux Minard, il faut leur jeter un peu de poudre aux yeux, j’ai besoin d’eux.

– Quatre Minard, trois Phellion, quatre Colleville, et nous, cela fait treize…

– La Peyrade, quatorze, et il n’est pas inutile d’inviter Dutocq, il va m’être utile ; j’y monterai.

– Que trafiques-tu donc ? s’écria sa soeur ; quinze à dîner, voilà quarante francs au moins à sortir de notre poche !

– Ne les regrette pas, ma bonne petite, et surtout sois adorable pour notre jeune ami la Peyrade. En voilà un ami… tu en auras des preuves !… Si tu m’aimes, soigne-le comme tes yeux.

Et il laissa Brigitte stupéfaite.

– Oh ! oui, j’attendrai des preuves ! se dit-elle. On ne me prend pas par de belles paroles, moi !… C’est un aimable garçon, mais avant de le mettre dans mon coeur, il me faut l’étudier un peu plus que nous ne l’avons fait.

Après avoir invité Dutocq, Thuillier, qui s’était adonisé, se rendit rue des Maçons-Sorbonne, à l’hôtel Minard, pour y séduire la grosse Zélie, déguiser l’impromptu de l’invitation. Minard avait acheté l’une de ces grandes et somptueuses habitations que les anciens ordres religieux s’étaient bâties autour de la Sorbonne, et, en montant un escalier à grandes marches de pierre, à rampe d’une serrurerie qui prouvait combien les arts du second ordre florissaient sous Louis XIII, Thuillier enviait et l’hôtel et la position de monsieur le maire. Ce vaste logis, entre cour et jardin, se recommande par le caractère à la fois élégant et noble du règne de Louis XIII, placé singulièrement entre le mauvais goût de la Renaissance expirant, et la grandeur de Louis XIV à son aurore. Cette transition est accusée en beaucoup de monuments. Les enroulements massifs des façades, comme à la Sorbonne, les colonnes rectifiées d’après les lois grecques, commencent à paraître dans cette architecture. Un ancien épicier, un heureux fraudeur, remplaçait là le directeur ecclésiastique d’une institution appelée autrefois l’Economat, et qui dépendait de l’agence générale de l’ancien clergé français, une fondation due au prévoyant génie de Richelieu. Le nom de Thuillier lui fit ouvrir les portes du salon où trônait, dans le velours rouge et l’or, au milieu des plus magnifiques chinoiseries, une pauvre femme qui pesait de tout son poids sur le coeur des princes et princesses aux bals populaires du château.

. Cela ne donne-t-il pas raison à la caricature ! dit un jour en souriant une pseudo-dame d’atours à une duchesse qui ne put retenir un rire à l’aspect de Zélie, harnachée de ses diamants, rouge comme un coquelicot, serrée dans une robe lamée, et roulant comme un des tonneaux de son ancienne boutique.

– Me pardonnerez-vous, belle dame, dit Thuillier en se tortillant et s’arrêtant à sa pose numéro deux de son répertoire de 1807, d’avoir laissé cette invitation sur mon bureau et d’avoir cru l’avoir envoyée… Elle est pour aujourd’hui, peut-être viens-je trop tard…

Zélie examina la figure de son mari, qui s’avançait pour saluer Thuillier, et elle répondit :

– Nous devions aller voir une campagne, dîner chez un restaurateur, à l’hasard ; mais nous renoncerons à nos projets, d’autant plus volontiers, que c’est, selon moi, diablement commun d’aller hors Paris le dimanche.

– Nous ferons une petite sauterie au piano pour les jeunes personnes, si nous sommes en nombre, et c’est à présumer ; j’ai mis un mot à Phellion, dont la femme est liée avec madame Pron, la successeur…

– La succeserice, dit madame Minard.

– Eh non, ce serait la succéresse, comme on dit la mairesse, reprit Thuillier, des demoiselles Lagrave, et qui est une Barniol.

– Faut-il faire une toilette, dit mademoiselle Minard.

– Ah ! bien oui, s’écria Thuillier, vous me feriez joliment gronder par ma soeur… Non, nous sommes en famille ! Sous l’Empire, mademoiselle, c’était en dansant qu’on se connaissait… Dans cette grande époque, on estimait autant un beau danseur qu’un bon militaire… Aujourd’hui, l’on donne trop dans le positif…

– Ne parlons pas politique, dit le maire en souriant. Le roi est grand, il est habile, je vis dans l’admiration de mon temps et des institutions que nous nous sommes données. Le roi, d’ailleurs, sait bien ce qu’il fait en développant l’industrie ; il lutte corps à corps avec l’Angleterre, et nous lui causons plus de mal pendant cette paix féconde que par les guerres de l’Empire…

– Quel député fera Minard ! s’écria naïvement Zélie ; il s’essaye entre nous à parler, et vous nous aiderez à le faire nommer, pas vrai, Thuillier ?

– Ne parlons pas politique, répondit Thuillier ; venez à cinq heures…

– Ce petit Vinet y sera-t-il ? demanda Minard ; il venait sans doute pour Céleste.

– Il peut bien en faire son deuil, répondit Thuillier, Brigitte n’en veut pas entendre parler.

Zélie et Minard échangèrent un sourire de satisfaction.

– Dire qu’il faut s’encanailler avec ces gens-là pour notre fils, s’écria Zélie, quand Thuillier fut sur l’escalier où le reconduisit le maire.

– Ah ! tu veux être député ! se disait Thuillier en descendant. Rien ne les satisfait, ces épiciers ! Oh ! mon Dieu ! que dirait Napoléon en voyant le pouvoir aux mains de ces gens-là !… Moi, je suis un administrateur, au moins !… Quel concurrent ! Que va dire la Peyrade…

L’ambitieux sous-chef alla prier toute la famille Laudigeois, et passa chez Colleville afin que Céleste eût une jolie toilette. Il trouva Flavie assez pensive ; elle hésitait à venir, et Thuillier fit cesser son indécision.

– Ma vieille et toujours jeune amie, dit-il en la prenant par la taille, car elle était seule dans sa chambre, je ne veux pas avoir de secrets pour vous. Il s’agit d’une grande affaire pour moi… Je ne veux pas en dire davantage, mais je puis vous demander d’être particulièrement charmante pour un jeune homme…

– Qui ?

– Le jeune de la Peyrade.

– Et pourquoi ? Charles [Lapsus de Balzac, car Charles semble être le prénom de Colleville et non de Louis-Jérôme Thuillier.] !…

– Il tient entre ses mains mon avenir ; c’est d’ailleurs un homme de génie. Oh ! je m’y connais… Il y a de ça ! dit Thuillier en faisant le geste d’un dentiste arrachant une dent du fond. Il faut nous l’attacher, Flavie !… et surtout ne lui faisons rien voir, ne lui donnons pas le secret de sa force… Avec lui, je serai donnant donnant.

– Comment ! dois-je être un peu coquette ?…

– Pas trop, mon ange ! répondit Thuillier d’un air fat.

Et il partit, sans s’apercevoir de l’espèce de stupeur à laquelle Flavie était en proie.

– C’est une puissance, se dit-elle, que ce jeune homme-là… Nous verrons.

Mais elle se fit coiffer avec des marabouts ; elle mit sa jolie robe gris et rose, laissa voir ses fines épaules sous sa mantille noire, et elle eut soin de maintenir Céleste en petite robe de soie à guimpe avec une collerette à grands plis, et de la coiffer en cheveux, à la Berthe.

A quatre heures et demie, Théodose était à son poste ; il avait pris son air niais et quasi servile, sa voix douce, et il alla d’abord avec Thuillier dans le jardin.

– Mon ami, je ne doute pas de votre triomphe, mais j’éprouve le besoin de vous recommander encore une fois un silence absolu. Si vous êtes questionné sur quoi que ce soit, surtout sur Céleste, ayez de ces réponses évasives qui laissent le solliciteur en suspens, et que vous avez su dire autrefois dans les bureaux.

– Entendu, répondit Thuillier. Mais avez-vous une certitude ?…

– Vous verrez le dessert que je vous ai préparé. Soyez modeste, surtout. Voici les Minard, laissez-moi les piper… Amenez-les ici, puis filez.

Après les salutations, la Peyrade eut soin de se tenir près de monsieur le maire ; et, dans un moment opportun, il le prit à part et lui dit :

– Monsieur le maire, un homme de votre importance politique ne vient pas sans quelques desseins s’ennuyer ici ; je ne veux pas juger vos motifs, je n’y ai pas le moindre droit, et mon rôle ici-bas n’est point de me mêler aux affaires des puissances de la terre ; mais pardonnez à mon outrecuidance, et daignez écouter un conseil que j’ose vous donner. Si je vous rends un service aujourd’hui, vous êtes dans une position à m’en rendre deux demain ; ainsi, au cas où je vous aurais servi, j’écoute en ce moment la loi de l’intérêt personnel. Notre ami Thuillier est au désespoir de n’être rien, et il s’est ingéré de devenir quelque chose, un personnage dans son arrondissement…

– Ah ! ah ! fit Minard.

– Oh ! peu de chose ; il voudrait être nommé membre du conseil municipal. Je sais que Phellion, devinant toute l’influence d’un pareil service, se propose de désigner notre pauvre ami comme candidat. Eh bien, peut-être trouverez-vous nécessaire à vos projets de le devancer en ceci. La nomination de Thuillier ne peut que vous être favorable, agréable, et il tiendra bien sa place au conseil général, il y en a de moins forts que lui… D’ailleurs, vous devant un tel appui, certes, il verra par vos yeux, il vous regarde comme un des flambeaux de la ville…

– Mon cher, je vous remercie, dit Minard ; vous me rendez un service que je saurai reconnaître, et qui me prouve…

– Que je n’aime pas ces Phellion, reprit la Peyrade en profitant d’une hésitation du maire, qui eut peur d’exprimer une idée où l’avocat pouvait voir du mépris ; je hais les gens qui font un état de leur probité, qui battent monnaie avec les beaux sentiments.

– Vous les connaissez bien, dit Minard, voilà des sycophantes. Cet homme-là, toute sa vie, depuis dix ans, s’explique par ce morceau de ruban rouge, ajouta le maire en montrant sa boutonnière.

– Prenez garde, dit l’avocat, son fils aime Céleste, et il est au coeur de la place.

– Oui, mais mon fils a douze mille francs de rente à lui…

– Oh ! dit l’avocat en faisant un haut-le-corps, mademoiselle Brigitte a dit l’autre jour qu’elle voulait au moins cela chez le prétendu de Céleste. Et, après tout, avant six mois vous apprendrez que Thuillier a un immeuble de quarante mille francs de rente.

– Ah ! diantre ; je m’en doutais, répondit le maire. Eh bien, il sera membre du conseil général.

– Dans tous les cas, ne lui parlez pas de moi, dit l’avocat des pauvres qui se pressa d’aller saluer madame Phellion. Eh bien, ma belle dame, avez-vous réussi ?

– J’ai attendu jusqu’à quatre heures, mais ce digne et excellent homme ne m’a pas laissé achever, il est trop occupé pour accepter une pareille charge, et monsieur Phellion a lu la lettre par laquelle le docteur Bianchon le remercie de ses bonnes intentions et lui dit que, quant à lui, son candidat est monsieur Thuillier. Il emploie son influence en sa faveur et prie mon mari d’en faire autant.

– Qu’a dit votre admirable époux ?…

– J’ai fait mon devoir, je n’ai pas trahi ma conscience, et maintenant je suis tout à Thuillier.

– Eh bien, tout est arrangé, dit la Peyrade. Oubliez ma visite, ayez bien tout le mérite de cette idée. Et il alla vers madame Colleville en se composant une attitude pleine de respect… Madame, dit-il, ayez la bonté de m’amener ici ce bon papa Colleville, il s’agit d’une surprise à faire à Thuillier, et il doit être dans le secret.

Pendant que la Peyrade se faisait artiste avec Colleville, et se laissait aller à de très-spirituelles plaisanteries en lui expliquant la candidature et lui disant qu’il devait la soutenir, ne fût-ce que par esprit de famille, Flavie écoutait au salon la conversation suivante qui la rendait stupide, les oreilles lui tintaient :

– Je voudrais bien savoir ce que disent messieurs Colleville et la Peyrade pour rire autant ? demanda sottement madame Thuillier en regardant par la fenêtre.

– Ils disent des bêtises comme les hommes en disent tous entre eux, répondit mademoiselle Thuillier qui souvent attaquait les hommes par un reste d’instinct naturel aux vieilles filles.

– Il en est incapable, dit Phellion gravement, car môsieur de la Peyrade est un des plus vertueux jeunes gens que j’aie rencontrés, on sait l’état que je fais de Félix ; eh bien, je le mets sur la même ligne, et encore je voudrais à mon fils un peu de la piété ornée de môsieur Théodose.

– C’est en effet un homme de mérite et qui arrivera, reprit Minard, quant à moi, mon suffrage (il ne convient pas de dire ma protection) lui est acquis…

– Il paie plus d’huile à brûler que de pain, dit Dutocq, voilà ce que je sais.

– Sa mère, s’il a le bonheur de la conserver, doit être bien fière de lui, dit sentencieusement madame Phellion.

– C’est pour nous un vrai trésor, ajouta Thuillier, et si vous saviez combien il est modeste, il ne se fait pas valoir.

– Ce dont je puis répondre, reprit Dutocq, c’est que nul jeune homme n’a eu plus noble attitude dans la misère, et il en a triomphé ; mais il a souffert, cela se voit.

– Pauvre jeune homme ! s’écria Zélie, oh ! ces choses-là me font un mal !…

– On peut lui confier son secret et sa fortune, dit Thuillier. et, dans ce temps-ci, c’est tout ce qu’on peut dire de plus beau d’un homme.

– C’est Colleville qui le fait rire, s’écria Dutocq.

En ce moment Colleville et la Peyrade revenaient du fond du jardin les meilleurs amis du monde.

– Messieurs, dit Brigitte, la soupe et le roi ne doivent pas attendre : la main aux dames !…




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