Les petits Bourgeois - BALZAC Honoré de

CHAPITRE XI : LES HONNETES PHELLION

– Eh ! bien mon cher Théodose, dit Thuillier, nous avons espéré vous voir chaque jour de la semaine, et chaque soir nous avons vu nos espérances trompées… Comme ce dimanche est celui de notre dîner, ma soeur et ma femme m’ont chargé de vous prier de venir….

– J’ai eu tant d’affaires, dit Théodose, que je n’ai pas eu deux minutes à donner à qui que ce soit, pas même à vous que je compte au nombre de mes amis, et avec qui j’avais à causer….

– Comment, vous pensez donc bien sérieusement à ce que vous m’avez dit ? s’écria Thuillier en interrompant Théodose.

– Si vous ne veniez pas pour nous entendre, je ne vous estimerais pas autant que je vous estime, reprit la Peyrade en souriant. Vous avez été sous-chef, donc vous avez un petit reste d’ambition, et, chez vous, il est diantrement légitime ! Voyons ! entre nous quand on voit un Minard, une cruche dorée, aller complimenter le Roi, pavaner aux Thuileries, un Popinot en train de devenir Ministre… et vous, un homme rompu au travail administratif, un homme qui a trente ans d’expérience, qui a vu six gouvernements, repiquant ses balsamines…. Allons donc !… Je suis franc, mon cher Thuillier, je veux vous pousser, parce que vous me tirerez après vous… Eh ! bien, voilà mon plan. Nous allons avoir à nommer un membre du Conseil général dans cet arrondissement, il faut que ce soit vous !… Et, dit-il, en appuyant sur ce mot, ce sera vous !… Un jour, vous serez le député de l’arrondissement, quand on réélira la chambre, et cela ne tardera pas… Les voix qui vous auront nommé au Conseil Municipal vous resteront quand il s’agira de la Députation. Fiez-vous à moi….

– Mais quels sont vos moyens ?… s’écria Thuillier fasciné.

– Vous le serez [Erreur probable de Balzac qui l’écrit à la place de « saurez ».], mais laissez-moi conduire cette longue et difficile affaire. Si vous commettez une indiscrétion sur ce qui se dira, se tramera, se conviendra entre nous, je vous laisse, et votre serviteur !

– Oh ! vous pouvez compter sur l’absolue discrétion d’un ancien sous-chef, j’ai eu des secrets…

– Bien, mais il s’agit d’avoir des secrets avec votre femme, avec votre soeur, avec monsieur et madame Colleville.

– Pas un muscle de ma figure ne jouera, dit Thuillier en se mettant au repos.

– Bien ! reprit la Peyrade, et je vais vous éprouver. Pour être éligible, il faut payer le cens, et vous ne le payez pas.

– C’est vrai…

– Eh ! bien, j’ai pour vous un dévouement qui va jusqu’à vous livrer le secret d’une affaire et vous faire gagner trente ou quarante mille francs de rentes avec un capital de cent cinquante mille francs au plus… Mais, chez vous, c’est votre soeur qui, depuis longtemps, et vous avez eu raison, a la direction des affaires d’intérêt ; elle a, comme on dit, la meilleure judiciaire du monde ; il faudra donc me laisser conquérir l’affection, l’amitié de mademoiselle Brigitte en lui soumettant ce placement, et en voici la raison. Si mademoiselle Thuillier n’avait pas foi en mes reliques, nous éprouverions des tiraillements ; puis est-ce à vous de dire à votre soeur de mettre l’immeuble en votre nom, il vaut mieux que je lui en donne l’idée. Vous serez d’ailleurs juges l’un et l’autre de l’affaire. Quant à mes moyens, eh ! bien, les voici : Phellion dispose d’un quart des voix du quartier, lui et Laudigeois y habitent depuis trente ans, on les écoute comme des oracles. J’ai un ami qui dispose d’un autre quart, et le curé de Saint-Jacques, qui ne manque pas d’une certaine influence due à ses vertus, peut avoir quelques voix. Dutocq, en relation ainsi que le juge de paix avec les habitants, me servira, surtout si je n’agis pas pour mon compte. Enfin Colleville, comme secrétaire de la mairie, représente un quart des voix.

– Mais vous avez raison, je suis nommé ! s’écria Thuillier.

– Vous croyez ? dit la Peyrade d’un son de voix effrayant d’ironie, eh ! bien, allez seulement prier votre ami Colleville de vous servir, vous verrez ce qu’il vous dira… Jamais le triomphe en matière d’élections ne s’enlève par le candidat, mais par ses amis. Il ne faut jamais rien demander soi-même pour soi-même, il faut se faire plier d’accepter, paraître sans ambition.

– La Peyrade ?… s’écria Thuillier en se levant et prenant la main du jeune avocat, vous êtes un homme très-fort…

– Pas autant que vous, mais j’ai mon petit mérite, répondit le provençal en souriant.

– Et si nous réussissons, comment vous récompenserai-je ? demanda naïvement Thuillier…

– Ah ! voilà… vous allez me trouver impertinent ; mais songez qu’il y a chez moi un sentiment qui fait tout excuser, car il m’a donné l’esprit de tout entreprendre ! J’aime, et je vous prends pour confident…

– Mais qui ? dit Thuillier.

– Votre chère petite Céleste, répondit la Peyrade, et mon amour vous répond de mon dévouement, que ne ferais-je pas pour mon beau-père ? C’est de l’égoïsme, c’est travailler pour moi…

– Chut ! s’écria Thuillier.

– Eh ! mon ami, dit la Peyrade en prenant Thuillier par la taille, si je n’avais pas pour moi Flavie, et si je ne savais pas tout, vous en parlerais-je ?… Seulement écoutez-la sur ce sujet, ne lui en touchez pas un mot. Ecoutez-moi, je suis du bois dont on fait les Ministres, et je ne veux pas Céleste sans l’avoir méritée ; aussi ne me la donnerez-vous que la veille du scrutin d’où votre nom sortira le nombre de fois nécessaire pour que ce soit celui d’un député de Paris. Pour être député de Paris, il faut l’emporter sur Minard, il faut donc annuler Minard, il faut garder vos moyens d’influence, et, pour obtenir ce résultat, laissez Céleste comme une espérance, nous les jouerons tous… Madame Colleville, vous et moi, nous serons un jour des personnages. Ne me croyez pas d’ailleurs intéressé, je veux Céleste sans fortune, avec des espérances seulement. Vivre en famille avec vous, vous laisser ma femme au milieu de vous, voilà mon programme. Vous me voyez : je suis sans aucune arrière-pensée. Quant à vous, six mois après votre nomination au Conseil général, vous aurez la croix, et quand vous serez député, vous vous ferez faire officier… Quant à vos discours à la chambre, eh ! bien, nous les écrirons ensemble ! Peut-être faudra-t-il que vous soyez l’auteur d’un livre grave sur quelque matière moitié morale, moitié politique, comme les établissements de charité considérés à un point de vue élevé, comme la réforme du Mont-de-Piété, dont les abus sont effroyables. Attachons une petite illustration à votre nom… Cela fera bien, surtout dans cet arrondissement. Je vous ai dit : vous pouvez avoir la croix et devenir membre du conseil général du Département de la Seine, eh bien, ne croyez en moi, ne pensez à me mettre dans votre famille que quand vous aurez un ruban à votre boutonnière et le lendemain du jour où vous reviendrez de l’hôtel de ville. Je ferai plus, cependant, je vous donnerai quarante mille francs de rentes…

– Pour chacune de ces trois choses-là, seulement, vous auriez notre Céleste…

– Quelle perle ! dit la Peyrade en levant les yeux au ciel, j’ai la faiblesse de prier Dieu pour elle tous les jours… Elle est charmante, elle tient de vous, d’ailleurs… Allons, est-ce à moi qu’il faut faire des recommandations ! Eh ! mon Dieu ! c’est Dutocq qui m’a tout dit. A ce soir, je vais chez les Phellion travailler pour vous. Ah ! il va sans dire que vous êtes à cent lieues de penser à moi pour Céleste… autrement vous me couperiez bras et jambes. Silence là-dessus, même avec Flavie, attendez qu’elle vous en parle. Phellion, ce soir, vous violera pour avoir votre adhésion à son projet et vous porter comme candidat.

– Ce soir ! dit Thuillier.

– Ce soir, répondit la Peyrade, à moins que je ne le trouve pas.

Thuillier sortit en se disant :

– Voilà un homme supérieur ! nous nous entendrons toujours bien ; et, ma foi, nous pourrions trouver difficilement mieux que lui pour Céleste ; ils vivraient avec nous, en famille, et c’est beaucoup. Il est brave garçon, bon homme.

Aux esprits de la trempe de Thuillier, une considération secondaire a toute l’importance d’une raison capitale. Théodose avait été de la plus charmante bonhomie.

La maison vers laquelle il se dirigea quelques moments après, avait été l’hoc erat in votis de Phellion pendant vingt ans ; mais c’était aussi la maison des Phellion, comme les brandebourgs de la redingote de Cérizet en étaient les ornements nécessaires.

Ce bâtiment plaqué contre une grande maison, sans autre profondeur que celle des chambres, une vingtaine de pieds, était terminé à chaque bout par une espèce de pavillon à une seule croisée. Il avait pour principal agrément un jardin large d’environ trente toises et plus long que la façade de toute l’étendue d’une cour sur la rue, et d’un bosquet planté de tilleuls au delà du second pavillon. La cour avait sur la rue, pour fermeture, deux grilles au milieu desquelles se trouvait une petite porte à deux battants. Cette construction, en moellons enduits de plâtre, élevée de deux étages, était badigeonnée en jaune, et les persiennes peintes en vert, ainsi que les volets du rez-de-chaussée. La cuisine occupait le rez-de-chaussée du pavillon qui donnait sur la cour, et la cuisinière, grosse fille forte, protégée par deux chiens énormes, faisait les fonctions de portière. La façade, composée de cinq croisées et des deux pavillons avancés d’une toise, était d’un style Phellion. Au-dessus de la porte, il avait mis une tablette en marbre blanc sur laquelle se lisait en lettres d’or : Aurea mediocritas. Sous le méridien tracé dans un tableau de cette façade, il avait fait inscrire cette sage maxime : Umbra mea vita sit ! Les appuis des fenêtres avaient été récemment remplacés par des appuis en marbre rouge du Languedoc trouvés chez un marbrier. Au fond du jardin, était une statue coloriée qui faisait croire à un passant qu’une nourrice allaitait un enfant. Phellion était son propre jardinier. Le rez-de-chaussée se composait uniquement d’un salon et d’une salle à manger que la cage de l’escalier séparait et dont le palier formait antichambre. Au bout du salon se trouvait une petite pièce qui servait de cabinet à Phellion. Au premier étage, les appartements des deux époux et celui du jeune professeur ; au-dessus, les chambres des enfants et des domestiques, car Phellion, vu son âge et celui de sa femme, s’était chargé d’un domestique mâle âgé d’environ quinze ans, surtout depuis que son fils avait percé dans l’enseignement. A gauche, en entrant dans la cour, on voyait de petits communs qui servaient à serrer le bois et où le précédent propriétaire logeait un portier. Les Phellion attendaient sans doute le mariage de leur fils le professeur pour se donner cette dernière douceur. Cette propriété, pendant longtemps guignée par les Phellion, avait coûté dix-huit mille francs en 1831. La maison était séparée de la cour par une balustrade à base en pierre de taille, garnie de tuiles creuses mises les unes sur les autres et couverte en dalles. Cette défense d’ornement était doublée d’une haie de rosiers de Bengale et il se trouvait au milieu une porte en bois, figurant une grille, placée en face de la double porte pleine de la rue. Ceux qui connaissent l’impasse des Feuillantines, comprendront que la maison Phellion, tombant à angle droit sur la chaussée, était exposée en plein midi et garantie du nord par l’immense mur mitoyen auquel elle était adossée. La coupole du Panthéon et celle du Val-de-Grâce ressemblent à deux géants et diminuent si bien l’air qu’en se promenant dans le jardin on s’y croit à l’étroit. Rien d’ailleurs n’est plus silencieux que l’impasse des Feuillantines. Telle était la retraite du grand citoyen inconnu qui goûtait les douceurs du repos, après avoir payé sa dette à la patrie en travaillant au Ministère des Finances, d’où il s’était retiré commis d’ordre au bout de trente-six ans de service. En 1832, il avait mené son bataillon de garde nationale à l’attaque de Saint-Merry, mais ses voisins lui virent les larmes aux yeux d’être obligé de tirer sur des Français égarés. L’affaire était décidée quand la légion franchissait au pas de charge le pont Notre-Dame, après avoir débouché sur le quai aux Fleurs. Ce trait lui valut l’estime de son quartier ; mais il y perdit la décoration de la Légion d’honneur. Le colonel dit à haute voix que sous les armes on ne devait pas délibérer, un mot de Louis-Philippe à la garde nationale de Metz. Néanmoins la pitié bourgeoise de Phellion et la profonde vénération dont il jouissait dans le quartier le maintenaient chef de bataillon depuis huit ans. Il atteignait à soixante ans et voyait approcher le moment de déposer l’épée et le hausse-col, il espérait que le (Roâ) Roi daignerait récompenser ses services en lui accordant la Légion d’honneur, et la vérité nous force à dire, malgré la tache que cette petitesse imprime à un si beau caractère, que le commandant Phellion se haussait sur la pointe des pieds aux réceptions des Thuileries, il se mettait en avant, il regardait en coulisse le Roi-citoyen quand il dînait à sa table, enfin il intriguait sourdement, et n’avait pas encore pu obtenir un regard du Roi de son choix. Cet honnête homme ne pouvait pas encore prendre sur lui de prier Minard de parler à cet égard pour lui. Phellion, l’homme de l’obéissance passive, était stoïque à l’endroit des devoirs, et de bronze en tout ce qui touchait la conscience. Pour achever ce portrait par celui du physique, à cinquante-neuf ans, Phellion avait épaissi, pour se servir du terme de la langue bourgeoise ; sa figure monotone et marquée de petite vérole était devenue comme une pleine lune, en sorte que ses lèvres, autrefois grosses, paraissaient ordinaires. Ses yeux, affaiblis, voilés par des conserves, ne montraient plus l’innocence de leur bleu clair, et n’excitaient plus le sourire, ses cheveux blanchis, tout avait rendu grave ce qui, douze ans auparavant, frôlait la niaiserie et prêtait au ridicule. Le temps, qui change si malheureusement les figures à traits fins et délicats, embellit celles qui, dans la jeunesse, ont des formes grosses et massives. Ce fut le cas Phellion. Il occupait les loisirs de sa vieillesse en composant un abrégé de l’histoire de France, car Phellion était auteur de plusieurs ouvrages adoptés par l’Université.

Quand la Peyrade se présenta, la famille était au complet ; madame Barniol venait donner à sa mère des nouvelles d’un de ses enfants qui se trouvait indisposé. L’élève des Ponts et chaussées passait la journée en famille. Endimanchés, tous, et assis devant la cheminée du salon boisé, peint en gris à deux tons, sur des fauteuils en bois d’acajou, tressaillirent en entendant Geneviève annoncer le personnage dont ils s’entretenaient à propos de Céleste que Félix Phellion aimait au point d’aller à la messe pour la voir. Le savant mathématicien avait fait cet effort le matin même et on l’en plaisantait agréablement, tout en souhaitant que Céleste et ses parents reconnussent le trésor qui s’offrait à eux.

– Hélas ! les Thuillier me paraissent entichés d’un homme bien dangereux, dit madame Phellion, il a pris ce matin madame Colleville sous le bras, et ils s’en sont allés ensemble dans le Luxembourg.

– Il y a, s’écria Félix Phellion, chez cet avocat quelque chose de sinistre, il aurait commis un crime cela ne m’étonnerait pas…

– Tu vas trop loin, dit Phellion père, il est cousin-germain de Tartufe, cette immortelle figure coulée en bronze par notre honnête Molière, car Molière, mes enfants, a eu l’honnêteté, le patriotisme pour base de son génie.

Ce fut là que Geneviève entra pour dire :

– Il y a là Monsieur de la Peyrade qui voudrait parler à monsieur.

– A moi ! s’écria Phellion ; faites entrer, ajouta-t-il avec cette solennité dans les petites choses qui lui donnait une teinte de ridicule ; mais qui, jusqu’alors, avait imposé à sa famille où il était accepté comme un roi.

Phellion, ses deux fils, sa femme et sa fille se levèrent et reçurent le salut circulaire que fit l’avocat.

– A quoi devons-nous l’honneur de votre visite, Môsieur, dit sévèrement Phellion.

– A votre importance dans le quartier, mon cher monsieur Phellion et aux affaires publiques, répondit Théodose.

– Passons alors dans mon cabinet, dit Phellion…

– Non, non, mon ami, dit la sèche madame Phéllion, petite femme plate comme une limande et qui gardait sur sa figure la sévérité grimée avec laquelle elle professait la musique dans les pensionnats de jeunes personnes, nous allons vous laisser.

Un piano d’Erard, placé entre les deux fenêtres et en face de la cheminée annonçait les prétentions constantes de la digne bourgeoise.

– Serais-je assez malheureux pour vous faire enfuir, dit Théodose en souriant avec bonhomie à la mère et à la fille. Vous avez une délicieuse retraite ici, reprit-il, et il ne vous manque plus qu’une jolie belle-fille pour que vous passiez le reste de vos jours dans cette aurea mediocritas, le voeu du poëte latin, et au milieu des joies de la famille. Vos antécédents vous méritent bien ces récompenses, car, d’après ce qu’on m’a dit de vous, cher monsieur Phellion, vous êtes à la fois un bon citoyen et un patriarche…

– Môsieur, dit Phellion embarrassé, Môsieur, j’ai fait mon devoir (devoâr) et voilà tout (toute).

Madame Barniol, qui ressemblait à sa mère, autant que deux gouttes d’eau se ressemblent entr’elles, regarda madame Phellion et Félix au mot de belle-fille quand Théodose exprima son voeu, de manière à dire : Nous tromperions-nous ? L’envie de causer sur cet incident fit envoler ces quatre personnages dans le jardin, car, en mars 1840, le temps fut presque sec, à Paris du moins.

– Monsieur le commandant, dit Théodose quand il fut seul avec le digne bourgeois que ce nom flattait toujours, car je suis un de vos soldats, il s’agit d’élection…

– Ah ! oui, nous nommons un Conseiller municipal, dit Phellion en interrompant.

– Et c’est à propos d’une candidature que je viens troubler vos joies du dimanche ; mais peut-être ne sortirons-nous pas en ceci du cercle de la famille.

Il était impossible à Phellion d’être plus Phellion que Théodose était Phellion ; il avait les gestes phellion, le parler phellion, les idées phellion.

– Je ne vous laisserai pas dire un mot de plus, répondit Phellion en profitant de la pause que fit Théodose qui attendait l’effet de sa phrase, car mon choix est fait.

– Nous avons eu la même idée !s’écria Théodose, les gens de bien peuvent aussi bien que les gens d’esprit se rencontrer…

– Je ne crois pas, répliqua Phellion. Cet arrondissement eut pour représentant à la Municipalité le plus vertueux des hommes comme il était le plus grand des magistrats, dans la personne de Monsieur Popinot, décédé Conseiller à la Cour royale… Lorsqu’il s’est agi de le remplacer, son neveu, l’héritier de sa bienfaisance, n’était pas un habitant du quartier ; mais, depuis, il a pris et acheté la maison où demeurait son oncle, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, il est le médecin de l’Ecole polytechnique et celui d’un de nos hôpitaux, c’est une illustration de notre quartier ; à ces titres et pour honorer dans la personne du neveu la mémoire de l’oncle, quelques habitants du quartier et moi, nous avons résolu de porter le docteur Horace Bianchon, membre de l’académie des Sciences, comme vous savez, et l’une des jeunes gloires de l’illustre Ecole de Paris… Un homme n’est pas grand à nos yeux, uniquement parce qu’il est célèbre, et feu le conseiller Popinot a été, selon moi, presque saint Vincent de Paul.

– Un médecin n’est pas un administrateur, répondit Théodose, et d’ailleurs, il s’agit d’un homme à qui vos intérêts les plus chers vous commandent de faire le sacrifice de ces opinions entièrement indifférentes à la chose publique.

– Ah ! Môsieur ! s’écria Phellion en se levant et se posant comme Lafon se posait dans le Glorieux, me mésestimez-vous donc assez pour croire que des intérêts personnels pourront jamais influencer ma conscience politique. Dès qu’il s’agit de la chose publique, je suis citoyen, rien de moins, rien de plus.

Théodose sourit en lui-même à l’idée du combat qui s’allait passer entre le père et le citoyen.

– Ne vous engagez pas ainsi, vis-à-vis de vous-même, je vous en supplie, dit la Peyrade, car il s’agit du bonheur de votre cher Félix.

– Qu’entendez-vous par ces paroles ?… reprit Phellion en s’arrêtant au milieu de son salon et s’y reposant, la main passée dans son gilet de droite à gauche, un geste imité du célèbre Odilon Barrot.

– Mais je viens pour notre ami commun, le digne et excellent monsieur Thuillier dont l’influence sur les destinées de la belle Céleste Colleville vous est assez connue, et si comme je le pense votre fils, un jeune homme qui rendrait fières toutes les familles, et dont le mérite est incontestable, courtise Céleste dans des vues honorables, vous ne sauriez rien faire de mieux pour vous concilier l’éternelle reconnaissance de Thuillier que de le proposer aux suffrages de nos concitoyens. Quant à moi, nouveau venu dans le quartier, malgré l’influence que m’y donne quelque bien fait dans les classes pauvres, je pouvais prendre sur moi cette démarche, mais servir les pauvres gens vaut peu de crédit sur les plus forts imposés, et d’ailleurs la modestie de ma vie s’accommoderait peu de cet éclat. Je me suis consacré, Môsieur, au service des petits comme feu le conseiller Popinot, homme sublime, comme vous le disiez, et si je n’avais pas une destinée en quelque sorte religieuse et qui s’accommode peu des obligations du mariage, mon goût, ma seconde vocation serait pour le service de Dieu, pour l’Eglise… Je ne fais pas de tapage, comme font les faux philanthropes. Je n’écris pas, j’agis, car je suis un homme voué tout bonnement à la charité chrétienne… J’ai cru deviner l’ambition de notre ami Thuillier, et j’ai voulu contribuer au bonheur de deux êtres faits l’un pour l’autre en vous offrant les moyens de vous donner accès dans le coeur un peu froid de Thuillier.

Phellion fut confondu par cette tirade admirablement bien débitée, il fut ébloui, saisi ; mais il resta Phellion, il alla droit à l’avocat, lui tendit la main et la Peyrade lui donna la sienne. Tous deux ils se donnèrent une de ces solides poignées de main comme il s’en est donné, vers août 1830, entre la Bourgeoisie et les hommes du lendemain.

– Môsieur, dit le Commandant ému, je vous avais mal jugé ! Ce que vous me faites l’honneur de me confier mourra là !… reprit-il en montrant son coeur. Vous êtes un de ces hommes comme il y en a peu, mais qui consolent de bien des maux, inhérents d’ailleurs à notre Etat social. Le bien se voit si rarement qu’il est dans notre faible nature de nous défier des apparences… Vous avez en moi, un ami, si vous me permettez de m’honorer en prenant ce titre auprès de vous… Mais, vous allez me connaître, monsieur, je perdrais ma propre estime si je proposais Thuillier. Non, mon fils ne devra pas son bonheur à une mauvaise action de son père… Je ne changerai pas de candidat, parce que mon Félix y trouve son intérêt… La vertu, Môsieur, c’est cela !

La Peyrade tira son mouchoir, se le fourra dans l’oeil, y fit venir une larme, et dit en tendant la main à Phellion et détournant la tête :

– Voilà, Môsieur, le sublime de la vie privée et de la vie politique aux prises. Ne fussé-je venu que pour avoir ce spectacle, ma visite ne serait pas sans fruit… Que voulez-vous ?… à votre place j’agirais de même… Vous êtes ce que Dieu a fait de plus grand : un homme de bien ! Beaucoup de citoyens à la Jean-Jacques, car vous êtes un homme à la Jean-Jacques, et la France ! ô mon pays que ne deviendrais-tu… C’est moi, Môsieur, qui sollicite l’honneur d’être votre ami.

– Que se passe-t-il ? s’écria madame Phellion qui regardait la scène par la croisée, votre père et ce monstre d’homme s’embrassent…

Phellion et l’avocat sortirent et vinrent retrouver la famille dans le jardin.

– Mon cher Félix, dit le vieillard en montrant la Peyrade qui saluait madame Phellion, sois bien reconnaissant pour ce digne jeune homme, il te sera bien plus utile que nuisible.

– Ah ! madame, dit Théodose en emmenant madame Phellion, empêchez le Commandant de faire une faute capitale…

Il alla se promener cinq minutes avec madame Barniol et madame Phellion, sous les tilleuls sans feuilles, et il leur donna, dans les circonstances graves que créait l’entêtement politique de Phellion, un conseil dont les effets devaient éclater dans la soirée, et dont la première vertu fut de faire de ces deux dames deux admiratrices de ses talents, de sa franchise, de ses qualités inappréciables. L’avocat fut reconduit par toute la famille en corps, au seuil de la porte sur la rue, et tous les yeux le suivirent jusqu’à ce qu’il eût tourné la rue du faubourg Saint-Jacques. Madame Phellion prit le bras de son mari pour revenir au salon, et lui dit :

– Eh ! quoi, mon ami, toi si bon père, irais-tu par excès de délicatesse, faire manquer le plus beau mariage que puisse faire notre Félix ?…

– Ma bonne, répondit Phellion, les grands hommes de l’antiquité, tels que Brutus et autres n’étaient jamais pères quand il s’agissait de se montrer citoyens… La Bourgeoisie a bien plus que la noblesse, qu’elle est appelée à remplacer, les obligations des hautes vertus. Monsieur de Saint-Hilaire ne pensait pas à son bras emporté devant Turenne mort… Nous avons nos preuves à faire, nous autres, faisons-les à tous les degrés de la hiérarchie sociale. Ai-je donné ces leçons à ma famille pour les méconnaître au moment de les appliquer !… Non, ma bonne, pleure si tu veux, aujourd’hui, tu m’estimeras demain !… dit-il en voyant sa sèche petite moitié les larmes aux yeux.

Ces grandes paroles furent dites sur le pas de la porte sur laquelle était : aurea mediocritas.

– J’aurais dû mettre : et digna ! ajouta-t-il en montrant la tablette ; mais ces deux mots impliqueraient un éloge.

– Mon père, dit Marie-Théodore Phellion, le futur ingénieur des Ponts-et-chaussées, quand toute la famille fut réunie au salon, il me semble que ce n’est pas manquer à l’honneur que de changer de détermination à propos d’un choix indifférent en lui-même à la chose publique.

– Indifférent, mon fils ! s’écria Phellion. Entre nous, je puis le dire, et Félix partage mes convictions : monsieur Thuillier est sans aucune espèce de moyens ! il ne sait rien ! monsieur Horace Bianchon est un homme capable, il obtiendra mille choses pour notre arrondissement et Thuillier pas une ! Mais, apprends, mon fils, que changer une bonne détermination pour une mauvaise, par des motifs d’intérêt personnel est une action infâme qui échappe au contrôle des hommes, mais que Dieu punit. Je suis, ou je crois être pur de tout blâme devant ma conscience, et je vous dois de laisser ma mémoire intacte parmi vous. Aussi rien ne me fera-t-il varier.

– Oh ! mon bon père, s’écria la petite Barniol en se jetant sur un coussin, aux genoux de Phellion, ne monte pas sur tes grands chevaux ! Il y a bien des imbéciles et des niais dans les conseils municipaux, et la France va tout de même, il opinera du bonnet, ce brave Thuillier, songe donc que Céleste aura cinq cent mille francs peut-être.

– Elle aurait des millions ! dit Phellion, je les verrais là… je ne proposerais pas Thuillier, quand je dois à la mémoire du plus vertueux des hommes de faire nommer Horace Bianchon. Du haut des cieux, Popinot me contemple et m’applaudit !… s’écria Phellion exalté. C’est avec de semblables considérations qu’on amoindrit la France et que la bourgeoisie se fait mal juger !

– Mon père a raison, dit Félix sortant d’une rêverie profonde, et il mérite nos respects, et notre amour, comme pendant tout le cours de sa vie modeste, pleine et honorée. Je ne voudrais pas devoir mon bonheur, ni à un remords dans sa belle âme, ni à l’intrigue ; j’aime Céleste autant que j’aime ma famille, mais je mets au-dessus de tout cela l’honneur de mon père, et du moment où c’est une question de conscience, chez lui, n’en parlons plus.

Phellion alla, les yeux pleins de larmes, à son fils aîné, le serra dans ses bras, et dit :

– Mon fils ! mon fils ! d’une voix étranglée.

– C’est des bêtises tout cela, dit madame Phellion à l’oreille de madame Barniol, viens m’habiller, il faut que cela finisse ; je connais ton père il s’est buté. Pour mettre à exécution le moyen donné par ce brave et pieux jeune homme, Théodore j’ai besoin de ton bras, tiens-toi prêt, mon fils.

En ce moment Geneviève entra et remit une lettre à monsieur Phellion père.

– Une invitation à dîner pour ma femme et moi chez les Thuillier, dit-il.




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