Les petits Bourgeois - BALZAC Honoré de

CHAPITRE VII : UN PORTRAIT HISTORIQUE

Il existe en Provence et sur le port d’Avignon surtout, une race d’hommes ou blonds ou châtains, d’un teint doux et aux yeux presque tendres, dont la prunelle est plutôt faible, calme ou languissante que vive, ardente, profonde comme il est assez naturel de la voir aux méridionaux. Faisons observer, en passant, que chez les Corses, les gens sujets aux emportements, aux irascibilités les plus dangereuses, sont souvent des natures blondes et d’une apparente tranquillité. Ces hommes pâles, assez gras, à l’oeil quasi trouble, vert ou bleu, sont la pire espèce dans la Provence, et Charles-Marie-Théodose de la Peyrade offrait un beau type de cette race dont la constitution mériterait un soigneux examen de la part de la science médicale et de la physiologie philosophique. Il se met en mouvement chez eux, une espèce de bile, d’humeur amère qui leur porte à la tête, qui les rend capables d’actions féroces, en apparence faites à froid, et qui sont le résultat d’un enivrement intérieur, inconciliable avec leur enveloppe quasi lymphatique, avec la tranquillité de leur regard bénin.

Le jeune provençal, né d’ailleurs aux environs d’Avignon, était d’une taille moyenne, bien proportionnée, presque gras, d’un ton de chair sans éclat, ni livide, ni mat, ni coloré, mais gélatineux, car cette image peut seule donner l’idée de cette molle et fade enveloppe sous laquelle se cachaient des nerfs moins vigoureux que susceptibles d’une prodigieuse résistance dans certains moments donnés. Les yeux, d’un bleu pâle et froid exprimaient à l’état ordinaire une espèce de mélancolie trompeuse qui, pour les femmes, devait avoir un grand charme… Le front bien taillé ne manquait pas de noblesse et s’harmoniait à une chevelure fine, rare, châtain-clair, naturellement frisée aux extrémités, mais légèrement. Le nez, exactement celui d’un chien de chasse, épaté, fendu du bout, curieux, intelligent, chercheur et toujours au vent, au lieu d’avoir une expression de bonhomie, était ironique et moqueur ; mais ces deux faces du caractère ne se montraient point, et il fallait que ce jeune homme cessât de s’observer, entrât en fureur pour faire jaillir le sarcasme et l’esprit qui décuplait ses plaisanteries infernales. La bouche, d’une sinuosité tout agréable, à lèvres d’une rougeur de grenade, semblait le merveilleux instrument d’un organe presque suave dans le médium auquel Théodose se tenait toujours, et qui, dans le haut, vibrait aux oreilles comme le son d’un gong. Ce fausset était bien la voix de ses nerfs et de sa colère. Sa figure sans expression par suite d’un commandement intime, avait une forme ovale. Enfin ses manières, d’accord avec le calme sacerdotal de son visage, étaient pleines de réserve, de convenance, mais il avait du liant, de la continuité dans les façons, qui, sans aller jusqu’au patelinage, ne manquait pas d’une séduction qui ne s’expliquait plus quand il n’était plus là. Le charme, quand il prend sa source au coeur, laisse des traces profondes, celui qui n’est qu’un produit de l’art, de même que l’éloquence, n’a que des triomphes passagers, il obtient ses effets à tout prix. Mais combien y a-t-il dans la vie privée de philosophes en état de comparer ? Presque toujours, pour employer une expression populaire, le tour est fait quand les gens ordinaires en pénètrent les moyens. Tout, chez ce jeune homme de vingt-sept ans, était en harmonie avec son caractère actuel ; il obéissait à sa vocation en cultivant la philanthropie, seule expression qui puisse expliquer le philanthrope.

Théodose aimait le peuple, car il scindait son amour de l’humanité. De même que les horticulteurs s’adonnent aux roses, aux dalhias, aux oeillets, aux pélargoniums, et ne font aucune attention à l’espèce qu’ils n’ont pas élue pour leur fantaisie, ce jeune Larochefoucault-Liancourt appartenait aux ouvriers, aux prolétaires, aux misères des faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marceau. L’homme fort, le génie aux abois, les pauvres honteux de la classe bourgeoise, il les retranchait du sein de la Charité. Chez tous les maniaques, le coeur ressemble à ces boites à compartiments où l’on met les dragées par sortes, le suum cuique tribuere est leur devise, ils mesurent à chaque devoir sa dose. Il est des philanthropes qui ne s’apitoyent que sur les erreurs des condamnés. La vanité fait certainement la base de la philanthropie ; mais chez le jeune provençal c’était calcul, un rôle pris, une hypocrisie libérale et démocratique, jouée avec une perfection à laquelle aucun acteur n’arriverait. Il n’attaquait pas les riches, il se contentait de ne pas les comprendre, il les admettait, chacun selon lui devait jouir de ses oeuvres ; il avait, disait-il, été fervent disciple de Saint-Simon, mais il fallait attribuer cette faute à son extrême jeunesse, la société moderne ne pouvait pas avoir d’autre base que l’hérédité. Catholique ardent comme tous les gens du Comtat, il allait de très-grand matin à la messe et cachait sa piété. Semblable à presque tous les philanthropes, il était d’une économie sordide et ne donnait aux pauvres que son temps, ses conseils, son éloquence et l’argent qu’il arrachait pour eux aux riches. Des bottes, le drap noir porté jusqu’à ce que les coutures devinssent blanches composaient son costume. La nature avait beaucoup fait pour Théodose en ne lui donnant pas cette mâle et fine beauté méridionale qui crée des exigences d’imagination chez autrui, auxquelles il est plus que difficile à un homme de répondre ; tandis qu’il lui suffisait de peu de frais pour plaire, et il était, à son gré, trouvé bien et joli homme ou très-ordinaire.

Jamais, depuis son admission dans la maison Thuillier, il n’avait osé, comme pendant cette soirée, élever la voix et se poser aussi magistralement qu’il venait de le faire avec Olivier Vinet ; mais, peut-être Théodose de la Peyrade n’avait-il pas été fâché d’essayer à sortir de l’ombre où il s’était jusqu’alors tenu ; puis il était nécessaire de se débarrasser du jeune magistrat, comme les Minard avaient précédemment ruiné l’avoué Godeschal. Semblable à tous les esprits supérieurs, car il ne manquait pas de supériorité, le substitut ne s’était pas baissé jusqu’au point où les fils de ces toiles bourgeoises se voient, venait de donner, comme une mouche, la tête la première dans le piége presque invisible où Théodose l’avait amené par une de ces ruses dont ne se seraient pas défiés de plus habiles qu’Olivier.

Pour achever le portrait de l’avocat des pauvres, il n’est pas inutile de raconter ses débuts dans la maison Thuillier. Théodose était venu vers la fin de l’année 1837, alors licencié en droit depuis cinq ans, il avait fait son stage à Paris pour être avocat ; mais des circonstances inconnues et sur lesquelles il se taisait, l’avaient empêché de se faire inscrire au tableau des avocats de Paris, il était encore avocat stagiaire. Mais une fois installé dans le petit appartement du troisième étage, avec les meubles rigoureusement nécessaires à sa noble profession, exigés d’ailleurs par l’ordre des avocats qui n’admet pas un nouveau confrère s’il n’a pas un cabinet convenable, une bibliothèque et qui fait vérifier les choses et les lieux, Théodose de la Peyrade devint avocat près la Cour royale de Paris.

Toute l’année 1838 fut employée à opérer ce changement dans sa situation, et il mena la vie la plus régulière, il étudiait le matin chez lui jusqu’à l’heure du dîner, et allait parfois au palais, aux causes importantes ; il se lia fort difficilement selon Dutocq avec Dutocq, et il rendit à quelques malheureux dans le faubourg Saint-Jacques, désignés par le greffier à sa charité, le service de plaider pour eux au tribunal ; il fit occuper pour eux par les avoués qui, d’après les statuts de la compagnie des avoués, font à tour de rôle les affaires des indigents, et comme il ne prit que des causes entièrement sûres, il les gagna toutes. Mis en relation avec quelques avoués, il se fit connaître du Barreau par ces traits dignes d’éloges, et ces faits déterminèrent son admission d’abord à la conférence des avocats stagiaires, puis son inscription au tableau de l’ordre. Il devint dès lors, en 1839, l’avocat des pauvres à la justice de paix, et il continua de protéger les gens du peuple. Les obligés de Théodose exprimaient leur reconnaissance et leur admiration chez les portières, malgré les recommandations du jeune avocat, et il en remontait bien des traits jusqu’aux propriétaires. Aussi pendant cette année, les Thuillier, ravis de posséder chez eux un homme si recommandable et si charitable, voulurent l’attirer dans leur salon et questionnèrent Dutocq à son sujet. Le greffier parla comme parlent les envieux, et tout en rendant justice à ce jeune homme, il dit qu’il était d’une avarice remarquable, « mais peut-être est-ce l’effet de sa pauvreté, reprit-il. J’ai eu des renseignements sur lui, d’ailleurs. Il appartient à la famille de la Peyrade, une vieille famille du Comtat d’Avignon ; il est venu s’enquérir ici d’un oncle dont la fortune passait pour considérable ; il a fini par découvrir la demeure de cet oncle trois jours après la mort du susdit, et le mobilier a payé les frais de l’enterrement et les dettes. Un ami du défunt a donné cent louis à ce pauvre jeune homme en l’engageant à faire son droit et à prendre la carrière judiciaire ; ces cent louis l’ont défrayé pendant trois ans, à Paris où il a vécu comme un moine ; mais n’ayant jamais pu voir ni retrouver le protecteur inconnu, le pauvre étudiant fut dans une grande détresse en 1833, car il était venu dans l’hiver de 1829 à Paris. Il fit alors, comme tous les licenciés, de la politique et de la littérature, et il s’est soutenu pendant quelque temps au-dessus de la misère, car il ne pouvait rien espérer de sa famille ; son père, le plus jeune frère de l’oncle décédé rue des Moineaux, est à la tête de onze enfants qui vivent sur un petit domaine appelé les Canquoëlles. Il est enfin entré dans un journal ministériel dont le gérant était le fameux Cérizet, si célèbre par les persécutions qu’il a éprouvées sous la Restauration pour son attachement aux libéraux et à qui les gens de la nouvelle gauche ne pardonnent pas de s’être fait ministériel, et comme aujourd’hui le pouvoir défend très-peu ses serviteurs les plus dévoués, témoin l’affaire Gisquet, les républicains ont fini par ruiner Cérizet, ceci est pour vous expliquer comment il se fait que Cérizet est expéditionnaire dans mon greffe.

« Eh bien, dans le temps où il florissait comme gérant d’un journal dirigé par le ministère Périer, contre les journaux incendiaires, la Tribune et autres, Cérizet, qui est un brave garçon, après tout, mais qui aime un peu trop les femmes, la bonne chère et les plaisirs, a été très-utile à Théodose, qui faisait la rédaction politique ; et, sans la mort de Casimir Périer, ce jeune homme eût été nommé substitut à Paris. En 1834 et 1835, il est retombé, malgré son talent, car sa collaboration au journal ministériel lui a nui. « Sans mes principes religieux, m’a-t-il dit alors, je me serais jeté dans la Seine. » Enfin, il paraît que l’ami de son oncle l’aura su dans le malheur, il a reçu de quoi se faire recevoir avocat ; mais il ignore toujours le nom et la demeure de ce protecteur mystérieux. Après tout, dans ces circonstances, son économie est excusable, et il faut avoir bien du caractère pour refuser ce que lui offrent de pauvres diables à qui son dévouement fait gagner des affaires. Il est indigné de voir des gens spéculant sur l’impossibilité où sont les malheureux de pouvoir avancer les frais d’un procès qu’on leur intente injustement. Oh ! il arrivera ; je ne serais pas étonné de voir ce garçon-là dans une position très-brillante ; il a de la ténacité, de la probité, du courage ! il étudie, il pioche. »

Malgré la faveur avec laquelle il fut accueilli, maître de la Peyrade alla sobrement chez les Thuillier. Mais, grondé pour sa réserve, il se montra souvent, il finit par venir tous les dimanches, il fut prié de tous les grands dîners, et il était si familier dans la maison que, s’il arrivait pour parler à Thuillier vers les quatre heures, on le forçait à manger sans cérémonie la fortune du pot. Mademoiselle Thuillier se disait : « Nous sommes sûrs alors qu’il dînera bien, le pauvre jeune homme ! »

Un phénomène social, qui certainement a été observé, mais qui n’a pas encore été formulé, publié si vous voulez, et qui mérite d’être indiqué, c’est le retour des habitudes, de l’esprit, des manières de la primitive condition chez certaines gens qui, de leur jeunesse à leur vieillesse, se sont élevés au-dessus de leur premier état. Ainsi, Thuillier était redevenu, moralement parlant, fils de concierge ; il faisait usage de quelques-unes des plaisanteries de son père, il reparaissait enfin à la surface de sa vie un peu du limon des premiers jours. Environ cinq ou six fois par mois, quand la soupe grasse était bonne, il disait comme un propos entièrement neuf, en posant sa cuiller sur son assiette vide : « Ca vaut mieux qu’un coup de pied, le reçût-on dans les os des jambes !… » En entendant cette plaisanterie pour la première fois, Théodose, qui ne la connaissait pas, perdit sa gravité, se mit à rire de si bon coeur, que Thuillier, le beau Thuillier, fut caressé dans sa vanité, comme jamais il ne l’avait été. Depuis, Théodose accueillait toujours cette phrase par un petit sourire fin. Ce léger détail expliquera comment le matin même de la soirée où Théodose venait d’avoir son engagement avec le jeune substitut, il avait pu dire à Thuillier, en se promenant dans le jardin pour voir l’effet de la gelée : — Vous avez beaucoup plus d’esprit que vous ne le croyez ! et avoir de lui cette réponse :

– Dans toute autre carrière, mon cher Théodose, j’aurais fait un grand chemin, mais la chute de l’empereur m’a cassé le cou !

– Il est encore temps, avait dit le jeune avocat. D’abord qu’a fait ce saltimbanque de Colleville pour avoir la croix ?

Là, maître de la Peyrade avait touché la plaie que Thuillier cachait à tous les yeux, si bien que sa soeur ne la connaissait pas ; mais le jeune homme, intéressé à étudier tous ces bourgeois, avait deviné la secrète envie qui rongeait le coeur de l’ex-sous-chef.

– Si vous voulez me faire l’honneur, vous si expérimenté, de vous conduire par mes conseils, et surtout de ne jamais parler de notre pacte à personne, pas même à votre excellente soeur, à moins que je n’y consente, je me charge de vous faire décorer aux acclamations de tout le quartier…

– Oh ! si nous réussissions, s’était écrié Thuillier, vous ne savez pas ce que je serais pour vous…

Ceci explique pourquoi Thuillier venait de se rengorger, quand tout à l’heure Théodose avait eu l’audace de lui donner des opinions.




Chapitre suivant : CHAPITRE VIII : LE FINALE DE LA SOIREE