Les petits Bourgeois - BALZAC Honoré de

CHAPITRE IV : COLLEVILLE

Thuillier était entré surnuméraire avec Colleville dont il a été question comme de son ami intime. En regard du ménage sombre et désolé de Thuillier, la nature sociale avait placé comme un contraste celui de Colleville, et s’il est impossible de ne pas faire observer que ce contraste fortuit est peu moral, il faut ajouter qu’avant de conclure, il est bon d’aller jusqu’à la fin de ce drame, malheureusement trop vrai, dont l’historien n’est pas d’ailleurs comptable.

Ce Colleville était fils unique d’un musicien de talent, jadis premier violon de l’Opéra sous Francoeur et Rebel. Il racontait, en son vivant, au moins six fois par mois, les anecdotes sur les répétitions du Devin de village, il imitait J.-J. Rousseau, et le dépeignait à merveille. Colleville et Thuillier furent amis inséparables, sans secrets l’un pour l’autre, et leur amitié, commencée à quinze ans, n’avait pas encore connu de nuages en 1839. Colleville fut un de ces employés appelés des Cumulards dans les bureaux, par dérision. Ces employés se recommandent par leur industrie. Colleville, bon musicien, devait au nom et à l’influence de son père la place de premier haut-bois à l’Opéra-Comique, et tant qu’il fut garçon, Colleville, un peu plus riche que Thuillier, partagea souvent avec son ami. Mais, au rebours de Thuillier, Colleville fit un mariage d’inclination, en épousant mademoiselle Flavie, la fille naturelle d’une célèbre danseuse de l’Opéra, prétendue née de du Bousquier, un des plus riches fournisseurs de cette époque, et qui, s’étant ruiné vers 1800, oublia d’autant plus sa fille, qu’il conservait des doutes sur la pureté de la fameuse mime. Par sa tournure et par son origine, Flavie était destinée à un assez triste métier, alors que Colleville, mené souvent chez l’opulent premier sujet de l’Opéra, s’éprit de Flavie, et l’épousa. Le prince qui protégeait, en septembre 1815, l’illustre danseuse, alors sur la fin de sa brillante carrière, donna vingt mille francs de dot à Flavie, et la mère y ajouta le plus magnifique trousseau. Les habitués de la maison, et les camarades de l’Opéra firent des présents en bijoux, en vaisselle, en sorte que le ménage Colleville fut beaucoup plus riche en superfluités qu’en capitaux. Flavie, élevée dans l’opulence, eut tout d’abord un charmant appartement que le tapissier de sa mère lui meubla, et où trôna cette jeune femme pleine de goût pour les arts, pour les artistes et pour une certaine élégance. Madame Colleville était à la fois jolie et piquante, spirituelle et gaie, gracieuse, et, pour tout exprimer d’un mot, bon enfant. La danseuse, âgée de quarante-trois ans, se retira du théâtre, alla vivre à la campagne, et priva sa fille des ressources que présentait son opulence dissipatrice. Madame Colleville tenait une maison très-agréable, mais excessivement lourde. De 1816 à 1826, elle eut cinq enfants. Musicien le soir, Colleville tenait de sept heures à neuf heures du matin, les livres d’un négociant. A dix heures, il était à son bureau. En soufflant ainsi dans un morceau de bois le soir, en écrivant le matin des comptes en partie double, il se faisait de sept à huit mille francs par an. Madame Colleville jouait à la femme comme il faut ; elle recevait les mercredis, elle donnait un concert tous les mois et un dîner tous les quinze jours. Elle ne voyait Colleville qu’à dîner, et le soir quand il rentrait vers minuit. Encore souvent n’était-elle pas revenue. Elle allait au spectacle, car on lui donnait souvent des loges, et elle disait par un mot à Colleville de la venir chercher dans telle maison où elle dansait, où elle soupait. On faisait une excellente chère chez madame Colleville, et la société, quoique mêlée, y était excessivement amusante ; elle recevait les célèbres actrices, les peintres, les gens de lettres, quelques gens riches. L’élégance de madame Colleville allait de pair avec celle de Tullia, premier sujet de l’Opéra qu’elle voyait beaucoup ; mais si les Colleville mangèrent leurs capitaux, et si souvent ils eurent de la peine à finir les mois, jamais Flavie ne s’endetta. Colleville était très-heureux, il aimait toujours sa femme, et il en était toujours le meilleur ami. Toujours accueilli par un sourire ami, et avec une joie communicative, il cédait à une grâce, à des façons irrésistibles. L’activité féroce qu’il déployait dans ses trois emplois, allait d’ailleurs à son caractère, à son tempérament. C’était un bon gros homme, haut en couleur, jovial, dépensier, plein de fantaisies. En dix ans, il n’y eut pas une seule querelle dans son ménage. Il passait, dans les bureaux, pour être un peu hurluberlu, comme tous les artistes, disait-on ; mais les gens superficiels prenaient la hâte constante du travailleur pour le va-et-vient d’un brouillon. Colleville eut l’esprit de faire la bête, il vantait son bonheur intérieur, se donna le travers de chercher des anagrammes afin de se poser comme absorbé par cette passion. Les employés de sa division au ministère, les chefs de bureau, les chefs de division même venaient à ses concerts, il glissait de temps en temps, et à propos, des billets de spectacle, car il avait besoin d’une excessive indulgence à cause de ses perpétuelles absences. Les répétitions lui prenaient la moitié de son temps au bureau ; mais la science musicale que lui avait léguée son père, était assez réelle, assez profonde pour lui permettre de n’aller qu’aux répétitions générales. Grâce aux relations de madame Colleville, le théâtre et le ministère se prêtaient aux exigences de la position de ce digne cumulard qui, d’ailleurs, élevait à la brochette un petit jeune homme vivement recommandé par sa femme, un grand musicien futur et qui le remplaçait à l’orchestre avec promesse de sa succession. Et, en effet, en 1827, le jeune homme devint premier haut-bois, quand Colleville donna sa démission. Toute la critique sur Flavie consistait en ce mot : Elle est un petit brin coquette madame Colleville ! L’aîné des enfants Colleville, venu en 1816, était le portrait vivant du bon Colleville. En 1818, madame Colleville mettait la cavalerie au-dessus de tout, même des arts, et distinguait alors un sous-lieutenant des dragons de Saint-Chamans, le jeune et riche Charles Gondreville, qui mourut plus tard dans la campagne d’Espagne ; elle avait eu déjà son second fils qu’elle destina dès lors à la carrière militaire. En 1820, elle regardait la banque comme la nourrice de l’industrie, le soutien des Etats, et le grand Keller, le fameux orateur, était son idole ; elle eut alors un fils, François, dont elle résolut de faire plus tard un commerçant, et à qui la protection de Keller ne manquerait jamais. Vers la fin de 1820, Thuillier, l’ami intime de monsieur et de madame Colleville, l’admirateur de Flavie, éprouva le besoin d’épancher ses douleurs au sein de cette excellente femme, et lui raconta ses misères conjugales ; il essayait depuis six ans d’avoir des enfants, et Dieu ne bénissait pas ses efforts, car la pauvre madame Thuillier faisait inutilement des neuvaines ; elle était allée à Notre-Dame de Liesse ! Il dépeignit Céleste de toutes les manières, et ces mots : — Pauvre Thuillier ! sortirent des lèvres de madame Colleville, qui, de son côté, se trouvait assez triste ; elle était alors sans aucune opinion dominante ; elle versa dans le coeur de Thuillier ses chagrins. Le grand Keller, ce héros de la gauche, était en réalité plein de petitesses ; elle connaissait l’envers de la gloire, les sottises de la banque, la sécheresse d’un tribun. L’orateur ne parlait bien qu’à la Chambre, et il s’était fort mal conduit avec elle. Thuillier fut indigné.

– Il n’y a que les bêtes qui savent aimer, dit-il ; prenez moi !

Le beau Thuillier passa pour faire un doigt de cour à madame Colleville, et il fut un de ses attentifs, un mot du temps de l’Empire.

– Ah ! tu en veux à ma femme ! lui dit en riant Colleville, prends garde, elle te plantera là comme tous les autres.

Mot assez fin par lequel Colleville sauva sa dignité de mari dans les bureaux. De 1820 à 1821, Thuillier s’autorisa de son titre d’ami de la maison pour aider Colleville qui l’avait si souvent aidé jadis, et pendant dix-huit mois, il prêta près de dix mille francs au ménage Colleville avec l’intention de ne jamais en parler. En 1821, au printemps, madame Colleville accoucha d’une ravissante petite fille qui eut pour parrain et pour marraine monsieur et madame Thuillier ; aussi fut-elle nommée Céleste-Louise-Caroline-Brigitte. Mademoiselle Thuillier voulut donner un de ses noms à cette petite fille.

Le nom de Caroline fut une gracieuseté faite à Colleville. La vieille maman Lemprun se chargea de mettre la petite créature en nourrice, sous ses yeux, à Auteuil, où Céleste et sa belle-soeur allèrent la voir deux fois par semaine. Aussitôt que madame Colleville fut rétablie, elle dit à Thuillier, franchement et d’un ton sérieux :

– Mon cher ami, si nous voulons rester bons amis, ne soyez plus que notre ami ; Colleville vous aime ; eh bien, c’est assez d’un dans le ménage.

– Expliquez-moi donc, dit alors le beau Thuillier à Tullia la danseuse, qui se trouvait alors chez madame Colleville, pourquoi les femmes ne s’attachent pas à moi ? Je ne suis pas un Apollon du Belvédère, mais enfin je ne suis pas non plus un Vulcain ; je suis passable, j’ai de l’esprit, je suis fidèle…

– Voulez-vous la vérité ?… lui répondit Tullia.

– Oui, dit le beau Thuillier.

– Eh bien ! si nous pouvons aimer quelquefois une bête, nous n’aimons jamais un sot.

Ce mot tua Thuillier, il n’en revint pas ; il eut depuis de la mélancolie, il accusa les femmes de bizarreries.

– Ne t’avais-je pas prévenu ?… lui dit Colleville, je ne suis pas Napoléon, mon cher, et je serais même fâché de l’avoir été ; mais j’ai ma Joséphine… une perle !

Le secrétaire général du ministère, Des Lupeaulx, à qui madame Colleville crut plus de crédit qu’il n’en avait, de qui, plus tard, elle disait : « C’est une de mes erreurs… » fut alors, pendant quelque temps, le grand homme du salon Colleville ; mais, comme il n’eut pas le pouvoir de faire nommer Colleville dans la division Bois-Levant, Flavie eut le bon sens de se fâcher des soins qu’il rendait à madame Rabourdin, femme d’un chef de bureau, une mijaurée chez laquelle elle n’avait jamais été invitée, et qui, deux fois, lui fit l’impertinence de ne pas venir à ses concerts. Madame Colleville fut vivement atteinte par la mort du jeune Gondreville, elle en fut inconsolable ; elle sentit, disait-elle, la main de Dieu. En 1824, elle se rangea, parla d’économie, supprima les réceptions, s’occupa de ses enfants, voulut être une bonne mère de famille, et ses amis ne lui connurent chez elle aucun favori ; mais elle allait à l’église, elle réformait sa toilette, elle portait des couleurs grises, elle parlait catholicisme, convenances : et ce mysticisme produisit, en 1825, un charmant petit enfant qu’elle appela Théodore, c’est-à-dire, présent de Dieu ! Aussi, en 1826, le beau temps de la congrégation, Colleville fut-il nommé sous-chef dans la division Clergeot, et devint-il, en 1828, percepteur d’un arrondissement de Paris. Colleville obtint la croix de la Légion d’honneur afin qu’il pût un jour faire élever sa fille à Saint-Denis. La demi-bourse obtenue par Keller pour Charles, l’aîné des enfants Colleville, en 1823, fut donnée au second ; Charles passa avec une bourse entière au collége Saint-Louis, et le troisième, objet de la protection de madame la Dauphine, eut trois-quarts de bourse au collége Henri IV.

En 1830, Colleville qui avait eu le bonheur de conserver tous ses enfants, fut obligé, par son attachement à la branche déchue, de donner sa démission ; mais il eut l’habileté d’en traiter en quelque sorte, en obtenant une pension de deux mille quatre cents francs due à son temps de service, et une indemnité de dix mille francs offerte par son successeur, et il fut nommé officier de la Légion d’honneur. Néanmoins, il sa trouva dans une position difficile ; et, en 1832, mademoiselle Thuillier lui conseilla de venir s’établir près d’eux, en lui faisant entrevoir la possibilité d’obtenir une place à la mairie, qu’il eut au bout de quinze jours, et qui valait mille écus. Charles Colleville venait d’entrer à l’Ecole de marine. Les colléges où les deux autres petits Colleville étaient élevés, étaient dans le quartier. Le séminaire de Saint-Sulpice, où devait entrer un jour le petit dernier, se trouvait à deux pas du Luxembourg. Enfin, Thuillier et Colleville devaient finir leurs jours ensemble. En 1833, madame Colleville, alors âgée de trente-cinq ans, vint s’établir rue d’Enfer, au coin de la rue des Deux-Eglises, avec Céleste et le petit Théodore. Colleville se trouvait à une distance égale de sa mairie et de la rue Saint-Dominique. Ce ménage après une existence tour à tour brillante, décousue, pleine de fêtes, reposée, calme, se trouva réduit à l’obscurité bourgeoise, et à cinq mille quatre cents francs pour toute fortune. Céleste avait alors douze ans, elle était belle, il lui fallait des maîtres, elle devait coûter au moins deux mille francs par an ; la mère sentit la nécessité de la placer sous les yeux de son parrain et de sa marraine, elle avait donc aussitôt adopté les propositions, si sages d’ailleurs, de mademoiselle Thuillier, qui, sans prendre aucun engagement, fit entendre assez clairement à madame Colleville que les fortunes de son frère, de sa belle-soeur et la sienne étaient destinées à Céleste. Cette petite fille était restée à Auteuil jusqu’à l’âge de sept ans, adorée par la bonne vieille madame Lemprun, qui mourut en 1829, laissant vingt mille francs d’économies et une maison qui fut vendue pour la somme exorbitante de vingt-huit mille francs. La petite espiègle avait peu vu sa mère et beaucoup mademoiselle et madame Thuillier. De 1829, époque de son entrée dans la maison paternelle, à 1833, elle était tombée sous la domination de sa mère qui s’efforçait alors de bien remplir ses devoirs, et qui les outrait, comme toutes les femmes nourries de remords. Flavie, sans être mauvaise mère, tint fort sévèrement sa fille, elle se souvint de sa propre éducation, et se jura secrètement à elle-même de faire de Céleste une honnête femme, et non une femme légère, elle la mena donc à la messe et lui fit faire sa première communion sous la direction d’un curé de Paris, devenu depuis évêque. Céleste fut d’autant plus pieuse que madame Thuillier, sa marraine, était une sainte, et l’enfant adorait sa marraine, elle se sentait plus aimée de la pauvre femme délaissée que de sa mère. De 1833 à 1839, elle reçut la plus brillante éducation, dans les idées de la bourgeoisie. Ainsi les meilleurs maîtres de musique firent d’elle une assez bonne musicienne, elle savait faire proprement une aquarelle, elle dansait à merveille, elle avait appris la langue française et l’histoire, la géographie, l’anglais, l’italien, enfin tout ce que comporte l’éducation d’une demoiselle comme il faut. D’une taille moyenne, un peu grasse, affligée de myopie, elle n’était ni laide ni jolie, elle ne manquait ni de blancheur ni d’éclat, mais elle ignorait entièrement la distinction de manières. Elle avait une grande sensibilité contenue, et son parrain et sa marraine, mademoiselle Thuillier, son père, étaient unanimes sur ce point, la grande ressource des mères, que Céleste était susceptible d’attachement. Une de ses beautés était une magnifique chevelure cendrée, fine ; mais les mains, les pieds avaient une origine bourgeoise. Céleste se recommandait par ses vertus précieuses, elle était bonne, simple, sans fiel, elle aimait son père et sa mère, elle se serait sacrifiée pour eux. Elevée dans une admiration profonde de son parrain, et par Brigitte qui s’était fait appeler par elle tante Brigitte, et par madame Thuillier, et par sa mère qui se rapprocha de plus en plus du vieux beau de l’Empire, Céleste avait la plus haute idée de l’ex-sous-chef. Le pavillon de la rue Saint-Dominique produisait sur elle l’effet du château des Tuileries sur un courtisan de la jeune dynastie. Thuillier n’avait pas résisté à l’action de laminoir que produit la filière administrative où l’on s’amincit en raison de son étendue. Usé par le fastidieux travail, autant que ses succès avaient usé l’homme, l’ex-sous-chef avait perdu toutes ses facultés en venant rue Saint-Dominique ; mais sa figure fatiguée, où régnait un air rogue, mélangé d’un certain contentement qui ressemblait à la fatuité de l’employé supérieur, impressionna vivement Céleste. Elle seule passionnait ce blême visage. Elle se savait être la joie de cette maison.




Chapitre suivant : CHAPITRE V : LA SOCIETE DE MONSIEUR ET MADAME THIUILLIER