Les petits Bourgeois - BALZAC Honoré de

CHAPITRE II : LE BEAU THUILLIER

A la chute du ministère Villèle, monsieur Louis-Jérôme Thuillier, qui comptait alors vingt-six ans de services aux Finances, devint Sous-chef ; mais à peine jouissait-il de l’autorité subalterne d’une place qui jadis fut sa moindre espérance, que les événements de juillet 1830 le forcèrent à prendre sa retraite. Il calcula très-finement que sa pension serait honorablement et lestement réglée par des gens heureux de trouver une place de plus, et il eut raison, car sa pension fut liquidée à dix-sept cents francs.

Lorsque le prudent Sous-chef parla de se retirer de l’administration, sa soeur, beaucoup plus la compagne de sa vie que sa femme, trembla pour l’avenir de l’employé.

– Que va devenir Thuillier ?… fut une question que s’adressèrent avec un effroi mutuel madame et mademoiselle Thuillier, alors logées dans un petit troisième rue d’Argenteuil.

– Sa pension à faire régler l’occupera pendant quelque temps, avait dit mademoiselle Thuillier ; mais je pense à un placement de mes économies qui lui taillera des croupières… Oui, ce sera presque de l’administration que de régir une propriété.

– Oh ! ma soeur, vous lui sauverez la vie, s’écria madame Thuillier.

– Mais j’ai toujours songé à cette crise-là dans la vie de Louis ! répondit la vieille fille d’un air protecteur.

Mademoiselle Thuillier avait trop souvent entendu dire à son frère : — Un tel est mort ! il n’a pas survécu deux ans à sa retraite ! Elle avait trop souvent entendu Colleville, l’ami intime de Thuillier, employé comme lui, plaisantant sur cette époque climatérique des bureaucrates, et disant : — Nous y viendrons. aussi nous autres !… pour ne pas apprécier le danger que courait son frère. Le passage de l’activité à la retraite est en effet le temps critique de l’employé. Ceux d’entre les retraités qui ne savent pas ou ne peuvent pas substituer des fonctions à celles qu’ils quittent, changent étrangement : quelques-uns meurent, beaucoup s’adonnent à la pèche, occupation dont le vide se rapproche de leur travail dans les Bureaux ; quelques autres, hommes malicieux, se font actionnaires, perdent leurs économies et sont heureux d’obtenir une place dans l’entreprise qui réussit après une première liquidation, en des mains plus habiles qui la guettaient, l’employé se frotte alors les siennes, entièrement vides, en se disant : — J’avais pourtant deviné l’avenir de cette affaire…. Mais presque tous se débattent contre leurs anciennes habitudes.

– Il y en a, disait Colleville, qui sont dévorés par le spleen (il prononçait splenne) particulier aux employés, ils meurent de leurs circulaires rentrées, ils ont non pas le ver mais le carton solitaire. Le petit Poiret ne pouvait pas voir un carton blanc bordé de bleu sans que cet aspect bien-aimé le fit changer de couleur, il passait du vert au jaune.

Mademoiselle Thuillier passait pour être le génie de ce ménage ; elle ne manquait ni de force ni de décision, comme son histoire particulière le démontrera. Cette supériorité, d’ailleurs relative à son entourage, lui permettait de bien juger son frère, quoiqu’elle l’adorât. Après avoir vu échouer les espérances qui reposaient sur son idole, elle avait dans son sentiment trop de maternité pour s’abuser sur la valeur sociale du Sous-chef. Thuillier et sa soeur étaient fils du premier concierge au ministère des Finances. Jérôme avait échappé, grâce à sa myopie, à toutes les réquisitions et conscriptions possibles. Le père eut l’ambition de faire de son fils un employé. Dans le commencement de ce siècle, il y eut trop de place à l’armée pour qu’il n’y en eût pas beaucoup dans les bureaux, et le manque d’employés inférieurs permit au gros père Thuillier de faire franchir à son fils les premiers degrés de la hiérarchie bureaucratique. Le concierge mourut en 1814, laissant Jérôme à la veille d’être sous-chef, mais ne lui laissant pour toute fortune que cette espérance. Le gros Thuillier et sa femme, morte en 1810, s’étaient retirés en 1806 avec une pension de retraite pour tout bien, ayant employé leurs gains à donner à Jérôme l’éducation des temps et à le soutenir, ainsi que sa soeur. On connaît l’influence de la Restauration sur la bureaucratie. Il revint des quarante et un départements supprimés une masse d’employés honorables qui demandaient des places inférieures à celles qu’ils occupaient. A ces droits acquis se joignirent les droits des familles proscrites ruinées par la révolution. Pressé entre ces deux affluents, Jérôme se trouva bien heureux de ne pas être destitué sous quelque prétexte frivole. Il trembla jusqu’au jour où, devenu sous-chef par hasard, il se vit certain d’une retraite honorable. Ce résumé rapide explique le peu de portée et de connaissances de monsieur Thuillier. Il avait su le latin, les mathématiques, l’histoire et la géographie qu’on apprend en pension ; mais il en était resté à la classe dite seconde, son père ayant voulu profiter d’une occasion pour le faire entrer au ministère en vantant la main superbe de son fils. Si donc le petit Thuillier écrivit les premières inscriptions au grand livre, il ne fit ni sa rhétorique ni sa philosophie. Engrené dans la machine ministérielle, il cultiva peu les lettres, encore moins les arts, il acquit une connaissance routinière de sa partie ; et, quand il eut l’occasion de pénétrer, sous l’Empire, dans la sphère des employés supérieurs, il y prit des formes superficielles qui cachèrent le fils du concierge ; mais il ne s’y frotta même pas d’esprit. Son ignorance lui apprit à se taire, et son silence le servit ; il s’habitua, sous le régime impérial, à cette obéissance passive qui plaît aux supérieurs, et ce fut à cette qualité qu’il dut, plus tard, sa promotion au grade de sous-chef. Sa routine devint une grande expérience, ses manières et son silence couvrirent son défaut d’instruction. Cette nullité fut un titre quand on eut besoin d’un homme nul. On eut peur de mécontenter deux partis à la chambre qui chacun protégeaient un homme, et le ministère sortit d’embarras en exécutant la loi sur l’ancienneté. Voilà comme Thuillier devint sous-chef. Mademoiselle Thuillier, sachant que son frère abhorrait la lecture, et ne pouvait remplacer les tracas du bureau par aucune affaire, avait donc sagement résolu de le jeter dans les soucis de la propriété, dans la culture d’un jardin, dans les infiniments petits de l’existence bourgeoise et dans les intrigues de voisinage.

La transplantation du ménage Thuillier de la rue d’Argenteuil à la rue Saint-Dominique-d’Enfer, les soins nécessités par une acquisition, un portier convenable à trouver, les locataires à faire venir, occupèrent Thuillier de 1831 à 1832. Quand le phénomène de cette transplantation fut accompli, quand la soeur vit que Jérôme résistait à cette opération, elle lui trouva d’autres soins dont il sera question plus tard, mais dont la raison fut prise dans le caractère même de Thuillier, et qu’il n’est pas inutile de donner.

Quoique fils d’un concierge de ministère, Thuillier fut ce qu’on appelle un bel homme, d’une taille au-dessus de la moyenne, svelte, d’une physionomie assez agréable avec ses lunettes, mais effroyable, comme celle de beaucoup de myopes dès qu’il les ôtait, car l’habitude de voir à travers des besicles avait jeté sur ses prunelles une espèce de brouillard. Entre dix-huit et trente ans, le jeune Thuillier eut des succès auprès des femmes, toujours dans une sphère qui commençait à la petite bourgeoisie et qui finissait aux chefs de division ; mais on sait que sous l’Empire la guerre laissait la société parisienne un peu dépourvue en emmenant les hommes d’énergie sur les champs de bataille, et peut-être, comme l’a dit un grand médecin, est-ce à ce fait qu’est due la mollesse de la génération qui occupe le milieu du dix-neuvième siècle. Thuillier, forcé de se faire remarquer par des agréments autres que ceux de l’esprit, apprit à valser et à danser au point d’être cité ; on l’appelait le beau Thuillier, il jouait au billard en perfection, il savait faire des découpures, son ami Colleville le serina si bien qu’il pouvait chanter les romances à la mode. Il résulta de ces petits savoir-faire cette apparence de succès qui trompe la jeunesse et l’étourdit sur l’avenir. Mademoiselle Thuillier, de 1806 à 1814, croyait en son frère comme mademoiselle d’Orléans croit à Louis-Philippe ; elle était fière de Jérôme, elle le voyait arrivant à une direction générale, à l’aide de ses succès, qui, dans ce temps, lui ouvraient quelques salons où certes il n’aurait jamais pénétré sans les circonstances qui faisaient de la société sous l’Empire une macédoine.

Mais les triomphes du beau Thuillier eurent généralement peu de durée, les femmes ne tenaient pas plus à le garder qu’il ne tenait à les conserver ; il aurait pu fournir le sujet d’une comédie intitulée : le Don Juan malgré lui. Ce métier de beau fatigua Thuillier au point de le vieillir ; son visage couvert de rides comme celui d’une vieille coquette comptait douze ans de plus que son acte de naissance. Il lui resta de ses succès l’habitude de se regarder dans la glace, de se prendre la taille à lui-même pour la dessiner et de se mettre dans des poses de danseur, qui prolongèrent au delà de la jouissance de ses avantages le bail qu’il avait fait avec ce surnom : — le beau Thuillier !

La vérité de 1806 devint moquerie en 1826. Il conserva quelques vestiges du costume des beaux de l’Empire qui ne messeyent pas d’ailleurs à la dignité d’un ancien sous-chef. Il maintient la cravate blanche à plis nombreux où le menton s’ensevelit et dont les deux bouts menacent les passants à droite et à gauche, en leur montrant un noeud passablement coquet, jadis fait par la main des belles. Tout en suivant les modes de loin, il les approprie à sa tournure, il met son chapeau très en arrière, il porte des souliers et des bas fins en été, ses redingotes allongées rappellent les lévites de l’Empire, il n’a pas encore abandonné les jabots dormants, les gilets blancs ; il joue toujours avec sa badine de 1810, il se tient cambré. Personne, à voir Thuillier passant sur les boulevards, ne le prendrait pour le fils d’un homme qui faisait les déjeuners des employés au ministère des Finances et qui portait la livrée de Louis XVI, il ressemble à un diplomate impérial, à un vieux préfet. Or, non-seulement mademoiselle Thuillier exploita très-innocemment le faible de son frère en le jetant dans un soin excessif de sa personne, ce qui, chez elle, était une continuation de son culte ; mais encore elle lui donna toutes les joies de la famille en transplantant auprès d’eux un ménage dont l’existence avait été quasi collatérale de la leur. Il s’agit ici de monsieur Colleville, l’ami intime de Thuillier ; mais, avant de peindre Pylade, il est d’autant plus indispensable d’en finir avec Oreste, que l’on doit expliquer pourquoi Thuillier, le beau Thuillier, se trouvait sans famille, car la famille n’existe que par les enfants, et ici doit apparaître un de ces profonds mystères qui restent ensevelis dans les arcanes de la vie privée et dont quelques traits arrivent à la surface au moment où les douleurs d’une situation cachée deviennent trop vives ; il s’agit de la vie de madame et de mademoiselle Thuillier ; car, jusqu’à présent, on n’a vu que la vie en quelque sorte publique de Jérôme Thuillier.




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