L'administration bureaucratico-monocratique

L’administration purement bureaucratique, donc fondée sur la conformité aux actes, l’administration bureaucratico-monocratique, par sa précision, sa permanence, sa discipline, son rigorisme et la confiance qu’elle inspire, par conséquent par son caractère de prévisibilité pour le détenteur du pouvoir comme pour les intéressés, par l’intensité et l’étendue [Intensität und Extensität] de sa prestation, par la possibilité formellement universelle qu’elle a de s’appliquer à toutes les tâches, perfectible qu’elle est du point de vue purement technique afin d’atteindre le maximum de rendement – cette administration est, de toute expérience, la forme de pratique de la domination la plus rationnelle du point de vue formel. Dans tous les domaines (État, Église, armée, parti, entreprise économique, groupement d’intérêts, association, fondation, etc.), le développement des formes « modernes » de groupement s’identifie tout simplement au développement et à la progression constante de l’administration bureaucratique : la naissance de celle-ci est, pour ainsi dire, la spore de l’État occidental moderne. Il n’est pas permis de se laisser abuser un instant par toutes les instances contraires apparentes, qu’il s’agisse de représentations collégiales d’intérêts, de commissions parlementaires, de « dictatures-conseils », de fonctionnaires honorifiques, de chevaliers séculiers ou de quoi que ce soit d’autre (ni d’ailleurs par les invectives contre la « Sainte Bureaucratie »), sur ce fait que tout travail continu [kontinuierlich] est effectué dans les bureaux par les fonctionnaires. Notre vie quotidienne tout entière est tendue dans ces cadres. Car si l’administration bureaucratique est sans restriction – ceteris paribus ! – la plus rationnelle du point de vue formel et du point de vue technique, elle est aujourd’hui tout bonnement inévitable de par les besoins de l’administration de masse (des personnes ou des biens). On n’a que le choix entre la « bureaucratisation » et la « dilettantisation » de l’administration, et le grand instrument de supériorité de l’administration bureaucratique est le savoir spécialisé dont le besoin absolu est déterminé par la technique moderne et l’économie de la production des biens, que celle-ci soit organisée par le capitalisme ou – ce qui, si une prestation technique égale devait être obtenue, signifierait un accroissement formidable de la bureaucratie spécialisée – par le socialisme. De même que les gouvernés ne peuvent normalement se défendre d’une domination bureaucratique donnée que par la création d’une organisation contraire propre également exposée à la bureaucratisation, de même l’appareil bureaucratique est lié à son propre fonctionnement ultérieur par des intérêts contraignants, matériels ou purement objectifs, ceux-ci par conséquent d’ordre idéal : sans lui, dans une société qui sépare le fonctionnaire, l’employé, l’ouvrier des moyens d’administration et où sont indispensables la discipline et une certaine formation, l’existence moderne deviendrait impossible, sauf pour ceux qui se trouvent encore en possession des moyens de subsistance (les paysans). Cet appareil continue à fonctionner pour les révolutionnaires qui parviennent au pouvoir et pour l’occupant ennemi comme il fonctionnait auparavant pour le gouvernement légal. Et toujours se pose la question de savoir qui domine l’appareil bureaucratique existant. Et toujours sa domination n’est possible que d’une manière limitée pour un non-spécialiste : le conseiller privé spécialisé finit le plus souvent par l’emporter sur le ministre non spécialiste dans l’exécution de sa volonté. Le besoin d’une administration permanente, rigide, intensive et prévisible [kalkulierbar] telle que le capitalisme -non seulement lui, mais indéniablement lui par-dessus tout – l’a historiquement créée (il ne peut exister sans elle) et que tout socialisme rationnel devrait prendre à son compte et intensifier, conditionne ce destin inéluctable de la bureaucratie en tant que noyau de toute administration de masse. Seule la petite entreprise (politique, hiérocratique, unioniste, économique) pourrait, dans une large mesure, s’en passer. De même que, à son stade de développement actuel, le capitalisme requiert la bureaucratie – bien que l’un et l’autre soient issus de racines historiques différentes, – de même celui-là représente le fondement économique le plus rationnel grâce auquel celle-ci peut exister sous sa forme la plus rationnelle parce qu’il lui permet, par la fiscalité, de disposer des moyens financiers nécessaires.

À côté des présuppositions fiscales, il existe pour l’administration bureaucratique des conditions essentiellement liées à la technique des communications. Sa précision exige le chemin de fer, le télégramme, le téléphone, et elle est liée à ceux-ci de façon croissante. Un ordre socialiste n’y pourrait rien changer, la question restant de savoir s’il serait dans le cas de créer, comme l’ordre capitaliste, les conditions d’une administration rationnelle, c’est-à-dire précisément pour lui, et rigidement bureaucratique, cela selon des règles formelles encore plus précises. Sinon il s’agirait d’un exemple de cette grande irrationalité, l’antinomie de la rationalité formelle et de la rationalité matérielle, dont la sociologie a constaté tant de cas.

L’administration bureaucratique signifie la domination en vertu du savoir : c’est son caractère fondamental spécifiquement rationnel. Par-delà l’énorme position de puissance que détermine le savoir spécialisé, la bureaucratie (ou le détenteur du pouvoir se servant de celle-ci) a tendance à accroître davantage encore sa puissance par le savoir du service : les connaissances de fait acquises ou « issues des dossiers » dans le cours du service. Le concept, concept spécifiquement bureaucratique, du « secret de la fonction » – plus ou moins comparable, dans ses rapports avec le savoir spécialisé, au secret de l’activité commerciale au regard du secret de l’activité technique – provient de cette aspiration à la puissance.

Normalement, seul celui qui est intéressé aux bénéfices l’emporte, dans son champ d’intérêt, sur la bureaucratie quant au savoir : savoir spécialisé et connaissance des faits. C’est le cas de l’entrepreneur capitaliste. Il est la seule instance réellement immunisée (du moins relativement) contre le caractère inévitable de la domination bureaucratique rationnelle du savoir. Dans les groupements de masse, toutes les autres sont inévitablement en proie à la domination bureaucratique, tout comme est inévitable la domination de la machine de précision dans la production des biens de masse.

En général, du point de vue social, la domination bureaucratique signifie :

1) La tendance au nivellement, dans l’intérêt du recrutement universel, de ceux qui sont les plus qualifiés dans leur spécialité ;

2) La tendance à la ploutocratisation, dans l’intérêt de la formation [Einschulung] spécialisée la plus longue possible (souvent jusqu’à l’âge de trente ans environ) ;

3) La domination de l’impersonnalité la plus formaliste : sine ira et studio, sans haine et sans passion, de là sans « amour » et sans « enthousiasme », sous la pression des simples concepts du devoir, le fonctionnaire remplit sa fonction « sans considération de personne » ; formellement, de manière égale pour « tout le monde », c’est-à-dire pour tous les intéressés se trouvant dans la même situation de fait.

---

Version WEB (Accès aux chapitres)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *