VIII - Conclusion

L’analyse des caractères techniques du système bureaucratique et de son contraire, le système du profit, fournit un indice qui permet d’apprécier avec exactitude et impartialité les deux modes d’organisation possibles dans un régime de division du travail.

L’administration publique, le maniement de l’appareil gouvernemental de coercition et de contrainte, doit être obligatoirement formaliste et bureaucratique. Aucune réforme n’est capable de supprimer le caractère bureaucratique de l’Administration. Il est inutile de blâmer sa lenteur et sa négligence. Il est vain de se lamenter parce que l’assiduité, le zèle et la diligence de l’employé de bureau moyen sont en général inférieurs à ceux d’un travailleur moyen dans l’entreprise privée. (Il y a, après tout, un bon nombre de fonctionnaires dont l’ardeur enthousiaste égale le désintéressement et le dévouement.) En l’absence d’un moyen infaillible de mesurer le succès et l’échec, il est pour ainsi dire impossible pour la grande majorité des hommes de trouver ce stimulant à l’effort maximum que constitue naturellement le calcul monétaire de l’entreprise axée sur le profit. Il est sans intérêt de critiquer ce qu’il peut y avoir de pédant dans le respect que marque le bureaucrate pour des statuts et règlements rigides. Ces règles sont indispensables si l’on veut éviter que l’Administration n’échappe au contrôle de ses directeurs responsables, ce qui aboutirait à la suprématie des fonctionnaires subalternes. De plus, ces règles sont le seul moyen d’assurer la souveraineté de la loi dans la conduite des affaires publiques et de protéger le citoyen contre l’arbitraire et la tyrannie.

Il est facile à un observateur d’accuser l’Administration de gaspillage. Mais le directeur sur qui repose la responsabilité de la bonne marche du service envisage autrement la question. Il ne veut pas courir un trop gros risque. Il préfère être sûr, et même doublement sûr.

Tous ces défauts sont inhérents à l’exécution de services qu’il est impossible de soumettre au contrôle du compte profits et pertes. En réalité l’on ne se serait jamais aperçu que ce sont effectivement des défauts si l’on n’avait été en mesure de comparer le système bureaucratique avec le fonctionnement de l’entreprise axée sur le profit. Ce système si décrié de l’ « avare » luttant pour le profit a permis à l’homme de prendre conscience de ce qu’est le rendement et lui a donné le désir de rationaliser au maximum. Mais nous n’y pouvons rien. Il faut s’accommoder de l’impossibilité d’appliquer à des services de police ou à une recette de contributions directes les méthodes éprouvées de l’entreprise axée sur le profit.

Mais l’ensemble du problème prend un sens tout autre si l’on considère les efforts fanatiques faits en vue de transformer l’appareil entier de la production et de la distribution en une administration colossale. L’idéal de Lénine, qui consiste à prendre pour modèle de l’organisation économique de la société l’organisation des services publics postaux et à faire de tout homme un rouage d’une vaste machine bureaucratique [1], fait un devoir de dévoiler l’infériorité des méthodes bureaucratiques en face de celles qu’emploie l’industrie privée. Un tel examen n’a certainement pas pour but de déprécier le travail des receveurs des contributions, des douaniers et des policiers ni de sous-estimer leur efficacité. Mais il est nécessaire de montrer sous quels rapports essentiels une aciérie diffère d’une ambassade et une manufacture de chaussures d’un service qui délivre les autorisations de mariage, et pourquoi on aurait tort de réorganiser une boulangerie sur le modèle d’un bureau de poste.

Ce que l’on appelle dans une terminologie très incorrecte la substitution du principe du service au principe du profit aboutit à l’abandon de la seule méthode qui introduise la logique et la rigueur mathématique dans le domaine de la production de biens. Le profit que retire l’entrepreneur est l’expression du fait qu’il a été utile aux consommateurs, c’est-à-dire à la collectivité. Mais, en ce qui concerne l’activité de l’Administration, il n’existe aucune méthode de calcul qui permette de dire si elle a réussi ou si elle a échoué.

Dans un système socialiste quel qu’il soit, seul le bureau central d’organisation de la production aurait le pouvoir de donner des ordres, que chacun aurait ensuite à exécuter. Tous, à l’exception du tzar de la production, devraient se soumettre s ans réserve aux instructions, codes, statuts et règlements élaborés par une autorité supérieure. Évidemment, chaque citoyen pourrait avoir le droit de suggérer des modifications à apporter à cet énorme système de réglementation. Mais d’une telle proposition à son acceptation par l’autorité compétente décidant en dernier ressort, il y aurait au moins aussi loin et cela coûterait aussi cher qu’aujourd’hui à une lettre ouverte ou un article de revue proposant un amendement à une loi pour atteindre le Parlement.

De nombreux mouvements, au cours de l’histoire, ont réclamé avec enthousiasme et fanatisme la réforme des institutions sociales. Les hommes ont combattu pour leurs idées religieuses, pour le maintien de leur civilisation, pour la liberté, pour le droit de se gouverner eux-mêmes, pour l’abolition de la servitude et de l’esclavage, pour l’équité et la justice de la procédure judiciaire. Aujourd’hui, des millions d’hommes sont fascinés par l’idée de transformer le monde entier en une administration, de faire de tous des bureaucrates et de supprimer toute initiative privée. Le paradis de l’avenir apparaît comme une immense machine bureaucratique. Le plus puissant mouvement révolutionnaire que le monde ait jamais connu, le premier courant idéologique qui ne se limite pas à une partie de l’humanité, mais entraîne des hommes de toutes races, de toutes nations, de toutes religions et de toutes civilisations leur propose pour but la bureaucratisation généralisée. Le bureau de poste est le modèle qui sert à construire la nouvelle Jérusalem. L’employé des Postes est la préfiguration de l’homme de demain. C’est pour réaliser cet idéal que des ruisseaux de sang ont été répandus.

Nous discutons ici non des personnes, mais des systèmes d’organisation sociale. Nous n’insinuons pas que l’employé des Postes soit inférieur à qui que ce soit. Ce qu’il faut comprendre, c’est seulement que la camisole de force de l’organisation bureaucratique paralyse l’initiative individuelle, tandis que dans l’économie de marché capitaliste on donne encore au novateur une chance de réussir. La première aboutit à la stagnation et au maintien de méthodes établies, la seconde vise au progrès et à l’amélioration. Le capitalisme est progressiste, le socialisme ne l’est pas. On n’infirme pas cette thèse en faisant remarquer que les bolchevistes ont copié diverses inventions américaines. Tous les peuples de l’Orient l’ont fait. Mais c’est une inconséquence d’en déduire que toutes les nations civilisées doivent copier les méthodes d’organisation sociale de la Russie.

Les partisans du socialisme se qualifient eux-mêmes de progressistes, mais ils célèbrent un système que caractérisent la stricte obéissance à des règles routinières et la résistance à tout perfectionnement. Ils s’intitulent libéraux, mais se proposent de supprimer la liberté. Ils s’intitulent démocrates, mais aspirent à la dictature. Ils se qualifient de révolutionnaires, mais veulent un État omnipotent. Ils promettent le bonheur du Paradis terrestre, mais ils projettent de transformer le monde en un gigantesque bureau de poste. Chaque homme ne sera qu’un employé subalterne dans une administration : quelle utopie séduisante ! Quelle noble cause à défendre !

A toute cette agitation frénétique, il n’y a qu’une seule arme à opposer : la raison. Il n’est besoin que de bon sens pour éviter à l’homme de devenir la proie d’illusions fantaisistes et de formules creuses.

Note

[1.]LÉNINE, State and Revolution (New York, 1917, édition de 1935), p. 44.

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