VII - Existe-t-il une solution ?

1. Faillites passées

Il faut reconnaître que, jusqu’ici, tous les efforts qui ont tenté de contenir les progrès de la bureaucratie et du socialisme ont été vains. Il y a vingt-huit ans, le Président Wilson menait l’Amérique à la guerre pour sauver la démocratie dans le monde ; depuis, la démocratie a toujours perdu du terrain. Le despotisme triomphe dans la plupart des pays de l’Europe. L’Amérique elle-même a adopté une politique qu’il y a quelques dizaines d’années elle qualifiait avec mépris de « prussienne ». L’humanité marche d’une manière évidente vers le totalitarisme. La génération montante soupire après le contrôle absolu de l’État dans tous les domaines.

D’éminents juristes ont publié d’excellents traités qui décrivent la substitution progressive de l’arbitraire gouvernemental à la souveraineté de la loi [1]. Ils ont conté comment le gouvernement personnel sape les fondements de la société, provoque la disparition de tous les droits individuels et aboutit au despotisme de style oriental. Mais les socialistes ne se préoccupent nullement de la liberté et de l’initiative privée.

Les romans satiriques n’ont pas mieux réussi que les ouvrages ennuyeux des juristes. Plusieurs écrivains éminents du XIXe siècle — Balzac, Dickens, Gogol, Maupassant, Courteline — ont mis à mal la bureaucratie. Aldous Huxley a même eu le courage de choisir pour cible de sa cinglante ironie le paradis rêvé du socialisme. Il fit les délices du public. Mais ses lecteurs ne se ruaient pas moins sur les carrières administratives.

On tourne volontiers en ridicule les traits particulièrement extravagants de la bureaucratie. Il est en effet curieux que la nation la plus puissante et la plus riche du monde possède un service public — le Centre d’Économie domestique du ministère de l’Agriculture, aux États-Unis — qui a, entre autres tâches, celle d’étudier les modèles de culottes « pour le tout jeune enfant qui commence à s’habiller seul ». Mais, pour un grand nombre de nos contemporains, il n’y a là rien de risible. Ils aspirent à un régime politique où la production du caleçon, du sous-vêtement et de tous autres produits d’utilité courante deviendra une tâche officielle.

Les critiques savantes et les satires spirituelles sont toutes inutiles, car elles ne touchent pas au cœur du problème. L’envahissement de la bureaucratie n’est qu’un aspect particulier de la socialisation. Il faut choisir entre le capitalisme et le socialisme. C’est là le problème essentiel.

Les partisans du socialisme prétendent que le capitalisme est un système de production inéquitable, qu’il est au plus haut degré nuisible au bien-être des masses et qu’il aboutit à la misère, à l’avilissement et à l’appauvrissement du plus grand nombre. A l’inverse, ils dépeignent leur utopie socialiste comme une terre promise de lait et de miel dans laquelle tous seront heureux et riches. Ont-ils raison ou ont-ils tort ? Telle est la question.

2. La science économique contre la planification et le totalitarisme

C’est là uniquement un problème économique. On ne peut le résoudre sans entreprendre un examen approfondi de la science économique. Les slogans trompeurs et les fausses doctrines des défenseurs de l’économie dirigée, du socialisme, du communisme, de la planification et du totalitarisme ne peuvent être démasqués que par le raisonnement économique. Que cela plaise ou non, c’est un fait que les problèmes essentiels de la politique actuelle sont purement économiques et ne peuvent être compris lorsqu’on ne connaît pas la théorie économique. Seul un homme familiarisé avec les chapitres les plus importants de la science économique est à même de se faire une opinion personnelle sur les problèmes soulevés. Tous les autres ne font que répéter ce qu’ils ont entendu à droite et à gauche. Ils constituent une proie facile pour les escrocs démagogues et les charlatans stupides. Leur crédulité est une menace des plus sérieuses pour la sauvegarde de la démocratie et de la civilisation occidentale.

Le premier devoir du citoyen en démocratie est de s’instruire et d’acquérir les connaissances nécessaires pour se mêler à la vie publique. Le droit de vote n’est pas un privilège, il entraîne un devoir et une responsabilité morale. L’électeur est en fait un fonctionnaire ; sa fonction est la fonction suprême et comporte la plus haute obligation. Un citoyen très absorbé par son travail scientifique en d’autres domaines ou par sa vocation d’artiste est excusable de négliger son éducation politique. Peut-être de tels hommes ont-ils raison de prétendre qu’ils ont des tâches plus importantes à remplir. Mais tous les autres hommesintelligents sont non seulement frivoles, mais malfaisants lorsqu’ils négligent de s’éduquer et de s’instruire pour mieux accomplir leurs devoirs d’électeurs souverains.

La principale ruse de propagande que pratiquent les tenants de la politique dite « progressiste » du contrôle gouvernemental consiste à reprocher au capitalisme tout ce qui n’est pas satisfaisant dans les conditions économiques actuelles et à célébrer les bienfaits que le socialisme réserve à l’humanité. Ils n’ont jamais essayé de prouver l’exactitude de leurs doctrines trompeuses et encore moins de réfuter les objections que leur opposaient les économistes. Ils se sont bornés à injurier leurs adversaires et à jeter la suspicion sur leurs mobiles. Et, malheureusement, l’homme de la rue se laisse prendre à ces stratagèmes.

Considérez, par exemple, le problème du chômage massif et qui se perpétue d’année en année. Les « progressistes » voient en lui un mal inhérent au capitalisme. Le public, dans sa naïveté, est prêt à accepter l’explication. Il ne comprend pas qu’avec un marché du travail sans entraves, sur lequel ne s’exercent ni la pression syndicale, ni, par la fixation des taux de salaires minima, l’action de l’État, le chômage n’affecte que de petits groupes de travailleurs et pour de courtes périodes. Dans un capitalisme libéral, le chômage est un phénomène temporaire relativement peu important ; invinciblement et constamment, le chômage y a tendance à disparaître. Des changements survenus dans les conditions économiques peuvent faire naître un nouveau chômage. Mais lorsque les taux de salaires s’établissent d’eux-mêmes sur un marché du travail laissé libre, quiconque veut un emploi salarié finit par l’obtenir. Le chômage en tant que phénomène de masse est le produit de la politique dite « sociale » des gouvernements et de la pression d’un syndicalisme qui tend à devenir obligatoire.

Cette explication n’est en aucune façon particulière aux économistes que les « progressistes » qualifient de « réactionnaires ». Karl Marx lui-même avait pleinement conscience que les syndicats n’arriveraient pas à élever les salaires pour l’ensemble des travailleurs. Les théoriciens marxistes se sont pendant des années opposés de toutes leurs forces à la fixation de salaires minima. Ils estimaient que de telles mesures étaient contraires aux intérêts de la grande majorité des salariés.

C’est une illusion de croire que l’investissement public peut créer des emplois pour les chômeurs, c’est-à-dire pour ceux que l’action syndicale et la politique gouvernementale empêchent de trouver un emploi Si les investissements publics sont financés autrement que par l’inflation, c’est-à-dire si l’État fait appel à l’impôt ou à l’emprunt auprès du public, il supprime d’un côté autant d’emplois qu’il en crée de l’autre. S’ils sont financés par l’inflation, c’est-à-dire par un accroissement de la monnaie et des billets en circulation ou par un emprunt auprès des banques, ils ne réduisent le chômage que si les salaires nominaux montent moins vite que les prix, c’est-à-dire si et dans la mesure où les salaires réels baissent. Il n’y a pas d’autres moyens d’accroître les salaires réels pour l’ensemble des personnes qui veulent vivre de leur salaire que l’accumulation progressive de capital neuf et le perfectionnement des méthodes techniques de production grâce au capital neuf. L’intérêt véritable des travailleurs coïncide avec celui des entreprises.

On n’accède pas à l’intelligence des problèmes économiques par l’absorption brutale de faits et de chiffres plus ou moins disparates. On y accède par une analyse et un examen approfondis des conditions de l’activité économique, grâce à la réflexion et à la raison. Ce qu’il faut avant tout, c’est le bon sens et une claire logique. L’essentiel est d’aller directement au fond des choses. Ne vous contentez pas d’explications et de solutions superficielles. Utilisez vos facultés critiques et le pouvoir qui vous est donné de penser.

Il serait stupide de croire que cette apologie des études économiques vise à substituer une propagande d’un type nouveau à celle des différents gouvernements et des différents partis. La propagande est un des pires maux de la bureaucratie et du socialisme. La propagande comporte toujours le mensonge, l’erreur et la superstition. La vérité n’a pas besoin de propagande ; elle sait se défendre elle-même. La caractéristique de la vérité est qu’elle est la représentation exacte de la réalité, c’est-à-dire d’un état de choses telles qu’elles sont, et qu’elle agit qu’on la reconnaisse ou non. La reconnaissance et la proclamation de la vérité équivalent à une condamnation de tout de qui n’est pas vrai. La vérité agit par le simple fait qu’elle est vraie.

Laissez donc dire les faux prophètes. Ne les imitez pas. Ne cherchez pas comme eux à réduire au silence et à mettre hors la loi l’opposition. Les menteurs doivent avoir peur de la vérité, aussi sont-ils enclins à empêcher qu’on la proclame. Mais les défenseurs de la vérité fondent espoir sur l’exactitude de leur thèse. La vérité ne craint pas les menteurs. Elle est capable de les affronter. Les propagandistes peuvent continuer à répandre leurs fables et à endoctriner la jeunesse. Ils échoueront lamentablement.

Lénine et Hitler savaient très bien pourquoi ils supprimaient la liberté d’opinion, la liberté de réunion et la liberté de la presse, et fermaient leurs frontières à l’importation d’idées étrangères. Leurs systèmes ne pouvaient durer sans les camps de concentration, la censure et la torture. Leurs instruments essentiels étaient la G.P.U. et la Gestapo.

En Angleterre, les partisans de la socialisation et de la bureaucratisation ne sont pas moins conscients que les bolcheviks et que ne l’étaient les nazis du fait que la liberté d’opinion et la liberté de réunion les empêcheraient toujours de parvenir à leurs fins. Le professeur Harold Laski est assez franc pour déclarer qu’il est indispensable de restreindre les pouvoirs du Parlement pour passer au socialisme en toute sécurité [2]. Sir Stafford Cripps, le candidat favori des soi-disant libéraux, qui voudraient le voir premier ministre, a proposé un « Planning and Enabling Act » qui, une fois adopté par le Parlement, ne pourrait faire l’objet d’une nouvelle discussion et moins encore être repoussé. Cette loi, qui devrait être très générale et laisser au Conseil des ministres le soin des « détails », conférerait au Gouvernement des pouvoirs irrévocables. Le Parlement n’aurait jamais à examiner les décrets et ordonnances que le Gouvernement promulguerait ; il n’y aurait pas non plus de recours possible auprès des tribunaux. Le personnel de l’administration devrait se recruter parmi « les purs du Parti » et « les personnes notoirement acquises aux idées socialistes » [3]. Le « Council of Clergy and Ministers for Common Ownership » déclare dans une brochure préfacée par l’évêque de Bradford que l’établissement d’un socialisme véritable et durable exige « que l’opposition, dans tout ce qu’elle a d’irréductible, soit éliminée, c’est-à-dire rendue politiquement impuissante par la suppression du droit de vote et, s’il le faut, par l’emprisonnement » [4].

Joan Robinson, professeur à l’Université de Cambridge, qui, aux côtés de Lord Keynes, dirige l’école keynésienne, n’est pas moins intolérante dans le zèle qu’elle apporte à la réalisation du socialisme. Pour elle, « la notion de liberté est une notion trompeuse… Ce n’est que lorsqu’il n’existe d’ennemi sérieux ni au dedans ni au dehors que l’on peut accorder en toute sécurité la liberté de réunion ». Mrs. Robinson craint l’esprit d’indépendance non seulement des églises, des universités et des sociétés savantes, mais aussi des théâtres et des sociétés philharmoniques. Toutes ces institutions, prétend-elle, ne devraient avoir la permission d’exister que « si le régime est suffisamment sûr pour pourvoir courir le risque de la critique » [5]. Et un autre défenseur distingué du collectivisme anglais, J.G. Crowther, n’hésite pas à vanter les bienfaits de l’inquisition [6]. Il est dommage que les Stuarts ne soient plus là pour assister au triomphe de leurs principes !

Les plus éminents défenseurs du socialisme admettent ainsi implicitement que leurs principes et leurs plans sont incapables de soutenir la critique de la science économique et sont condamnés dans un régime de liberté.

Mais comme il existe encore heureusement des pays libres, on peut encore espérer en la résurrection de la vérité.

3. Le simple citoyen et le propagandiste professionnel de la bureaucratisation

La vulgarisation des études économiques n’a pas pour but de faire de tous des économistes. L’idée est de préparer l’individu aux fonctions civiques qu’il a à remplir dans la vie publique.

La lutte entre capitalisme et totalitarisme, de l’issue de laquelle dépend le destin de la civilisation, ne sera pas tranchée par les guerres civiles et les révolutions. C’est un conflit d’idées. L’opinion publique décidera de la victoire et de la défaite.

En quelque lieu et à quelque heure que des hommes se rassemblent pour discuter des affaires de leur cité, de leur province ou de leur nation, une évolution et un changement se produisent dans l’opinion publique, si minime que puisse être l’objet immédiat de la discussion. L’opinion publique est influencée par tout ce que l’on dit ou fait au cours des transactions qui opposent acheteurs et vendeurs, employeurs et salariés, créanciers et débiteurs. L’opinion publique se forme dans les débats des innombrables groupes représentatifs, comités et commissions, associations et clubs, au moyen d’éditoriaux et de lettres ouvertes, par les plaidoiries des avocats et les décisions des juges.

Dans toutes ces discussions, les professionnels ont un avantage sur les profanes. Les chances sont toujours pour ceux qui consacrent tous leurs efforts exclusivement à une seule chose. Bien qu’ils ne soient pas nécessairement experts ni souvent plus intelligents que les amateurs, ils jouissent du prestige des spécialistes. Leur technique de la discussion et leur entraînement leur confèrent une supériorité. Ils viennent à la réunion l’esprit et le corps dispos, sans être, comme le sont les amateurs, fatigués après une longue journée de travail.

En outre, la plupart d’entre eux sont les défenseurs zélés de la bureaucratie et du socialisme. Il y a, d’abord, les multitudes d’employés des organismes de propagande des gouvernements et des partis politiques. Il y a ensuite les professeurs de diverses institutions d’enseignement qui, assez curieusement, considèrent qu’afficher un extrémisme bureaucratique, socialiste ou marxiste, est la marque de la perfection scientifique. Il y a les éditeurs et collaborateurs des journaux et magazines « progressistes », les leaders et dirigeants syndicalistes, et finalement les oisifs ambitieux qui espèrent arriver en faisant profession d’idées avancées. L’industriel, l’avocat ou le salarié ordinaires n’existent pas devant eux.

Que le profane réussisse brillamment à justifier sa thèse, cela est sans intérêt. Car son adversaire, drapé dans la dignité de sa charge ou de sa fonction, s’écrie aussitôt : « La fausseté du raisonnement de l’orateur a depuis longtemps été mise en évidence par les célèbres professeurs allemands Mayer, Müller et Schmid. Il faut être stupide pour rester attaché à ces idées vieillies et condamnées. » Le profane est discrédité auprès de l’assistance, qui croit en l’infaillibilité du technicien. Il ne sait que répondre. Il n’a jamais entendu parler de ces éminents professeurs allemands. Il ne peut donc savoir que leurs ouvrages sont une plaisanterie, qu’ils fourmillent de stupidités et ne traitent pas des problèmes qu’il a soulevés. Il l’apprendra peut-être plus tard. Cela n’empêche pas qu’en l’occurrence il a été battu.

Ou bien le profane parvient-il à démontrer intelligemment l’impossibilité de réaliser un programme proposé. Alors le technicien réplique : « Ce Monsieur est si ignorant qu’il ne sait pas que la réforme suggérée a parfaitement réussi dans la Suède socialiste et dans l’Autriche rouge. » Notre profane est à nouveau réduit au silence. Comment saurait-il que la plupart des ouvrages de langue anglaise sur la Suède et l’Autriche sont des produits de propagande où les faits sont dénaturés ? Il n’a pas eu la possibilité de s’informer exactement aux sources.

Le sommet du discours du professionnel est toujours, évidemment t, la référence à la Russie, paradis des ouvriers et des paysans. Pendant près de trente ans, les seuls visiteurs admis à pénétrer en Russie furent les camarades farouchement communistes. Leurs reportages font universellement l’apologie des Soviets, les uns avec une mauvaise foi évidente, les autres avec une crédulité enfantine. Il est réconfortant de constater que quelques-uns d’entre eux, cependant, abandonnèrent en Russie leurs tendances prosoviétiques et publièrent à leur retour des reportages sincères. Mais les professionnels n’ont pas de peine à réfuter ces témoignages ; il leur suffit de qualifier leurs auteurs de « fascistes ».

Il est absolument indispensable que l’élite des citoyens soit à même d’affronter les prédicateurs professionnels de la bureaucratisation et de la socialisation. Il est vain d’espérer endiguer la tendance à la bureaucratisation si l’on se contente d’exprimer son indignation et de célébrer avec nostalgie le bon vieux temps. Le passé ne fut pas si bon que l’imaginent certains de nos contemporains. Ce qui fit sa grandeur fut sa confiance dans le système de l’économie de marché libre et dans la tendance au progrès inhérente en lui. Sa gloire fut de n’avoir pas cru à la divinité de l’État.

La répugnance du citoyen ordinaire a s’intéresser sérieusement aux problèmes économiques a pour résultat très regrettable qu’elle l’incite à défendre une solution de compromis. Il considère la lutte entre capitalisme et socialisme comme une querelle entre deux groupes — le capital et le travail — dont chacun revendique pour lui seul l’objet du litige. Comme il n’a pas la formation qui lui permettrait d’apprécier la valeur des thèses en présence, il pense qu’un arrangement à l’amiable serait une façon équitable de mettre fin au procès : chaque plaideur doit avoir une partie de ce qu’il revendique. C’est ainsi que la doctrine de l’intervention de l’État dans le domaine économique a acquis son prestige. Il ne faut ni capitalisme libéral, ni socialisme intégral, mais un régime intermédiaire, un moyen terme. La tierce solution, prétendent ses partisans, doit être le capitalisme discipliné et réglementé par l’intervention de l’État ne doit pas aboutir au contrôle total de l’État sur toute espèce d’activité économique ; elle doit se limiter à la suppression de certaines excroissances du capitalisme particulièrement indéfendables sans entraver du même coup l’activité de l’entrepreneur. Il en résultera un ordre social aussi éloigné, dit-on, du capitalisme libéral que du socialisme pur, et qui tout en conservant les avantages de chacun des systèmes en évitera les inconvénients. La plupart de ceux qui répugnent à défendre sans réserves le socialisme intégral sont aujourd’hui partisans de ce système d’interventionnisme, et tous les États qui ne sont pas ouvertement et franchement partisans du socialisme ont adopté une politique d’interventionnisme économique. Rares sont aujourd’hui ceux qui s’opposent à toute forme d’intervention de l’État dans le mécanisme des prix, des salaires, des taux de l’intérêt et du profit et ne craignent pas de prétendre qu’ils considèrent le capitalisme et l’entreprise libre comme le seul système qui puisse fonctionner au bénéfice de la société dans son ensemble et de chacun de ces membres.

Mais le raisonnement des partisans de cette solution intermédiaire est complètement faux. Le conflit qui oppose socialisme et capitalisme n’est pas une lutte entre deux groupes pour obtenir une part plus grande du revenu social. Envisager la question sous cet angle, c’est accepter la doctrine de Marx et des autres socialistes. Les adversaires du socialisme nient qu’une classe ou qu’un groupe quelconque puisse avoir en régime socialiste des conditions de vie meilleures qu’en régime de capitalisme pur. Ils contestent que les travailleurs puissent obtenir un niveau de vie supérieur dans une communauté socialiste et que, par conséquent, l’existence même du système capitaliste leur cause préjudice. Ils célèbrent le capitalisme non pour servir les intérêts égoïstes des entrepreneurs et des capitalistes, mais dans l’intérêt de tous les membres de la société. Le conflit sans précédent dans l’histoire que soulève le problème de l’organisation économique de la société ne peut être réglé comme une querelle entre deux hommes d’affaires au sujet d’une somme d’argent ; on ne peut le résoudre en tranchant le différend.

L’interventionnisme économique est une politique qui se condamne elle-même. Les mesures successives qu’il prend ne donnent pas les résultats attendus. Elles créent un état de choses qui, du point de vue même de ceux qui le défendent, laisse beaucoup plus à désirer que l’état antérieur qu’elles se proposaient de changer. Le chômage, qui persiste d’année en année, d’un grand nombre de travailleurs qui ne demanderaient qu’à travailler, les monopoles, la crise économique, la diminution générale de la productivité de l’effort économique, la diminution générale de la productivité de l’effort économique, le nationalisme économique et la guerre sont les conséquences inévitables de l’intervention de l’État dans les entreprises telle que la recommandent les partisans de la tierce solution. Tous ces maux que les socialistes reprochent au capitalisme sont précisément le fruit de cette malheureuse politique prétendue « progressive ». Les catastrophes qui font venir l’eau au moulin des socialistes extrémistes sont l’aboutissement des idées de ceux qui disent : « Je ne suis pas contre le capitalisme… » Ces gens-là ne sont pratiquement que les entraîneurs de la socialisation et de la bureaucratisation complète.

La division du travail et la spécialisation sont des faits essentiels de la civilisation. Ni la prospérité matérielle, ni le progrès intellectuel ne seraient possibles sans eux. L’existence d’une armée de savants, d’érudits et de chercheurs est un résultat de la division du travail tout comme l’existence de n’importe quelle autre classe de spécialistes. L’homme qui se spécialise dans l’étude de la science économique est un spécialiste au même titre que tous les autres. Le progrès de la science économique dans l’avenir aussi sera l’œuvre d’hommes qui consacreront tous leurs efforts à cette tâche.

Mais les citoyens commettraient une erreur fatale en laissant aux spécialistes le monopole exclusif des études économiques. Comme les problèmes principaux de la politique actuelle sont essentiellement économiques, pareil abandon équivaudrait de la part des citoyens à une abdication complète au profit des professionnels. Lorsque les électeurs ou les parlementaires sont en présence des problèmes que soulève un projet de loi relatif à la prévention des maladies du bétail ou à la construction d’un immeuble pour l’Administration, ils peuvent s’en remettre aux techniciens pour la discussion des détails. Ces problèmes qui ressortissent à l’art du vétérinaire et de l’ingénieur ne touchent pas aux fondements de la vie sociale et politique. Ils ont leur importance, mais non une importance vitale. Mais si non seulement les masses, mais encore le plus grand nombre des mandataires qu’elles ont élus viennent à déclarer : « Ces problèmes monétaires ne peuvent être compris que par des spécialistes ; en ce domaine, nous devons nous fier aux techniciens », ils renoncent pratiquement à leur souveraineté au profit des professionnels. Peu importe qu’ils délèguent ou non expressément leur pouvoir de légiférer. Toujours est-il que les spécialistes les dépassent. Les bureaucrates progressent.

Les simples citoyens ont tort de déplorer que les bureaucrates se soient arrogé des pouvoirs ; c’est eux-mêmes et leurs mandataires qui leur ont abandonné la souveraineté qu’ils détenaient. Leur ignorance des problèmes fondamentaux d’économie politique ont porté au premier rang les spécialistes professionnels. Tous les détails techniques et juridiques du travail du législateur peuvent et doivent être abandonnés aux techniciens. Mais la démocratie est incapable de fonctionner dès que les hommes éminents, l’élite intellectuelle de la société, cessent d’être à même de se faire une opinion personnelle sur les principes sociaux, économiques et politiques fondamentaux de la vie publique. Si une bureaucratie de techniciens exerce sur les citoyens son hégémonie intellectuelle, la société de divise en deux castes : les techniciens qui gouvernent, les brahmanes d’une part, et la masse crédule des citoyens d’autre part. Alors apparaît le despotisme, quelle que puisse être la teneur des constitutions et des lois.

La démocratie signifie que l’intéressé décide lui-même. Comment peut-il décider s’il est trop indifférent pour parvenir par la réflexion personnelle à formuler un jugement indépendant sur les problèmes politiques et économiques fondamentaux ? La démocratie n’est pas un bien dont on puisse jouir en toute tranquillité. C’est, au contraire, un trésor qui exige qu’on le défende et le conquière à nouveau chaque jour par un effort opiniâtre.

Notes

[1.] Il suffit de citer deux des ouvrages les plus remarquables de cette catégorie : The New Despotisme par LORD HEWART OF BURY, LORD CHIEF JUSTICE OF ENGLAND, (New-York, 1929), et Our Wonderland of Bureaucracy, par JAMES M. BECK, ancien Sollicitor General of the United States (New-York, 1932). Il est à remarquer que ce dernier ouvrage fut publié avant l’inauguration de la politique de New Deal.

[2.] LASKI, Democracy in Crisis (Londres, 1933), p. 87. Pour une réfutation magistrale des idées antidémocratiques de Laski, cf. RAPPARD, The Crisis of Democracy (Chicago, 1938), p. 213-216.

[3.] Cf. le brillant article de James TRUSLOW ADAMS, « Planners See where Planning Leads », dans Barron’s National Business and Finacial Weekly, du 31 janvier 1944, p. 3.

[4.] Ibid.

[5.] Joan ROBINSON, Private Enterprise or Public Control (Handbooks for Discussion Groups, published for the Association for Education in Citizenship by the English Universities Press Ltd), p. 13-14. Il est étrange que dans la préface de cette plaquette, l’association déclare qu’elle « défend la démocratie » et souligne qu’elle se propose d’habituer les citoyens « à respecter l’égalité des droits et libertés d’autrui ».

[6.] J.G. CROWTHER, Social Relations of Science (Macmillan, 1941), p. 331-333.

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