VI - Conséquences psychologiques de la bureaucratisation

1. Le mouvement de jeunesse allemand

Les intellectuels font fi de la philosophie d’Horatio Alger. Cependant Alger a réussi mieux que quiconque à insister sur le point le plus caractéristique de la société capitaliste. Le capitalisme est un système sous lequel chacun a la possibilité de s’enrichir ; il donne à tous des chances illimitées. Tout le monde, naturellement, n’est pas favorisé par la fortune. Très peu de gens deviennent millionnaires. Mais chacun sait que, seul, l’effort opiniâtre est rémunérateur. Toutes les routes sont ouvertes au jeune homme actif. Il est optimiste et conscient de sa propre force. Il est sûr de lui et plein d’espoir. Et à mesure qu’il vieillit et se rend compte que beaucoup de ses espoirs ont été déçus, il ne voit pas là une raison de désespérer. Ses enfants prendront le départ à leur tour et il ne voit pas de raison pour qu’ils ne réussissent pas là où il a lui-même échoué. La vie vaut la peine d’être vécue parce qu’elle est pleine de promesses.

Tout ceci s’appliquait à la lettre à l’Amérique. Dans la vieille Europe, de nombreux obstacles, héritage de l’ancien régime, subsistaient encore. Même à l’aube du libéralisme, les aristocrates et les fonctionnaires luttaient pour le maintien de leurs privilèges. Mais en Amérique, il n’y avait pas de telles survivances des temps obscurs. C’était dans ce sens un pays jeune et un pays libre. Il n’y avait ni codes industriels ni corporations. Thomas Alva Edison et Henry Ford n’eurent pas à surmonter les obstacles que leur auraient opposés des gouvernements à courte vue et une opinion publique bornée.

Dans de tells conditions, la génération montante est animée de l’esprit des pionniers. Elle naît dans une société progressive et elle réalise qu’il lui appartient de contribuer d’une certaine façon au progrès de l’humanité. Elle veut modifier le monde, le façonner selon sa propre pensée. Elle n’a pas de temps à perdre, demain lui appartient, elle doit se préparer aux grandes choses qui l’attendent. Elle ne parle pas de sa jeunesse ni des droits de la jeunesse ; elle agit comme doivent le faire les jeunes. Elle ne se vante pas de son « dynamisme » ; elle est dynamique et elle n’éprouve pas le besoin de le souligner. Elle ne provoque pas la génération précédente par des propos arrogants. Elle désire en triompher par ses actes.

Mais il en est tout autrement dans la marée montante de la bureaucratisation. Les postes gouvernementaux n’offrent pas l’occasion de déployer des talents et des dons personnels. La réglementation signifie la condamnation de l’initiative. Le jeune homme ne se fait pas d’illusions sur son avenir. Il sait ce qui lui est réservé. Il obtiendra une situation dans l’une des innombrables administrations, il ne sera qu’un rouage dans une immense machine dont le fonctionnement est plus ou moins mécanique. La routine d’une technique bureaucratique lui paralysera l’esprit et lui liera les mains. Il jouira de la sécurité. Mais cette sécurité ressemblera assez à celle dont jouit le condamné entre les murs d’une prison. Il n’aura jamais la liberté de décider et de diriger son destin. Il sera toujours celui dont les autres prennent soin. Il ne sera jamais un homme véritable confiant en sa propre force. Il frissonne à la vue des énormes bâtiments administratifs dans lesquels il s’enterrera.

Dans la décade qui a précédé la première guerre mondiale, l’Allemagne, pays le plus avancé dans la voie de la bureaucratisation, voyait apparaître un phénomène inconnu jusqu’ici : le mouvement de jeunesse. Des bandes turbulentes de garçons et de filles débraillés parcouraient le pays, faisant du tapage et négligeant l’école. En termes emphatiques, ils prophétisaient la venue d’un âge d’or. Toutes les générations qui nous ont précédés, disaient-ils, étaient simplement idiotes ; leur incapacité a changé la terre en un enfer. Mais la génération montante ne tolère plus la gérontocratie, la primauté d’une vieillesse impotente et sotte. Désormais la brillante jeunesse gouvernera. Elle détruira tout ce qui est vieux et inutile, elle rejettera tout ce qui était cher à ses parents et remplacera par des valeurs anciennes et fausses de la civilisation bourgeoise et capitaliste, et elle bâtira une société nouvelle de géants et de surhommes.

Le verbiage pompeux de ces adolescents n’était qu’un piètre déguisement de leur manque d’idées et de programme précis. Ils n’avaient rien d’autre à dire que ceci : Nous sommes jeunes et par conséquent élus ; nous avons le génie parce que nous avons la jeunesse ; nous sommes les fourriers de l’avenir ; nous sommes les ennemis mortels des bourgeois et des Philistins. Et si quelqu’un osait leur demander leur programme, ils ne savaient répondre qu’une chose : Nos chefs résoudront tous les problèmes.

Provoquer des changements a toujours été le rôle de la nouvelle génération. Mais le trait caractéristique du mouvement de jeunesse st qu’il n’avait ni programme, ni idées neuves. Il nommait son activité mouvement de jeunesse précisément pour cette raison qu’il manquait totalement d’un programme qui aurait pu servir à baptiser son action. En réalité, les jeunes adoptaient entièrement le programme de leurs parents. Ils ne s’opposaient pas au courant entraînant vers l’omnipotence de l’État et la bureaucratisation. Leur esprit révolutionnaire n’était que le fait de l’impudence de l’adolescence ; c’était un phénomène de puberté prolongée, qui n’avait aucune signification idéologique.

Les chefs du mouvement de jeunesse étaient des névrosés déséquilibrés. Beaucoup d’entre eux étaient affligés d’une sexualité maladive ; c’étaient ou des débauchés, ou des homosexuels. Aucun d’eux ne s’est distingué dans aucun domaine ou n’a contribué en quoi que ce soit au progrès humain. Leurs noms sont depuis longtemps oubliés ; ils n’ont pas laissé d’autre trace que des livres et poèmes prêchant ma perversité sexuelle. Mais la masse de leurs adeptes était tout à fait différente. Ils n’avaient qu’un but : obtenir le plus tôt possible un emploi dans l’administration. Ceux qui ont échappé aux guerres et aux révolutions étaient hier des bureaucrates pédants et timides dans les innombrables bureaux de la Zwangswirtschaft allemande. C’étaient des esclaves obéissants et fidèles de Hitler. Mais ils n’auraient pas été des serviteurs moins obéissants ni moins fidèles du successeur de Hitler, qu’il fût un nationaliste allemand ou un homme aux ordres de Staline.

D’Allemagne le mouvement de jeunesse s’est étendu aux autres pays. Le fascisme italien a pris le masque d’un mouvement de jeunesse. Le chant du parti « Giovinezza » est un hymne à la jeunesse. Son duce grotesque se vantait encore dans les dernières années de la cinquantaine d’avoir la vigueur d’un jeune homme et se préoccupait, comme une coquette, de cacher son âge. Mais le seul but du fasciste embrigadé était d’obtenir un poste gouvernemental. Au moment de la guerre d’Éthiopie, je demandai à quelques étudiants diplômés des grandes universités italiennes les raisons de leur hostilité vis-à-vis de la France et de la Grande-Bretagne. La réponse fut étonnante : « L’Italie, répondirent-ils, n’offre pas assez de débouchés à ses intellectuels. Nous voulons conquérir les colonies anglaises et françaises pour y occuper dans l’administration de ces territoires les postes qui sont actuellement aux mains des fonctionnaires anglais et français. »

Le mouvement de jeunesse fut l’expression du malaise que ressentait la jeunesse en face des sombres perspectives que lui offrait l’évolution générale vers l’enrégimentement. Mais ce fut un simulacre de révolte, condamné à l’échec pour n’avoir pas osé combattre sérieusement la menace croissante du contrôle étatique généralisé et du totalitarisme Ces turbulents révolutionnaires manqués étaient impuissants parce qu’envoûtés par les superstitions totalitaires. Ils se complaisaient en des murmures séditieux et chantaient des hymnes enflammés, mais ils voulaient avant tout des emplois gouvernementaux.

Or, le mouvement de jeunesse est mort dans les pays qui étaient allés le plus loin dans la voie du totalitarisme. En Allemagne et en Italie, les enfants et les adolescents étaient solidement intégrés dans le système totalitaire du contrôle de l’État. Depuis l’âge le plus tendre, les enfants étaient membres d’organisations politiques. Du berceau à la tombe tous les citoyens étaient soumis au système du parti unique, contraints d’obéir sans discuter. On ne tolérait ni associations ni réunions « privées ». L’appareil gouvernemental ne souffrait aucune concurrence. L’idéologie officielle ne souffrait aucune opposition. Telle est dans la réalité l’utopie bureaucratique.

2. Le sort de la généralisation montante dans un milieu bureaucratique

Le mouvement de jeunesse fut une révolte impuissante et vaine de la jeunesse contre la menace de bureaucratisation. Il fut condamné parce qu’il ne s’attaquait pas à la source du mal, la socialisation. En réalité ce ne fut pas autre chose que l’expression confuse d’une inquiétude, sans idées claires ni plan précis. Les adolescents en révolte étaient si complètement envoûtés par les idées socialistes qu’ils ne savaient tout simplement pas ce qu’ils désiraient.

Il est évident que la jeunesse est la première victime de la bureaucratisation. Aucune occasion de façonner leur destin ne s’offre plus aux jeunes gens. Il ne leur est laissé aucune chance. Ils constituent en réalité des « générations perdues », car il leur manque le droit le plus précieux de toute génération montante, celui d’apporter quelque chose de nouveau à l’antique capital de la civilisation. Le slogan :l’humanité a atteint le stade de la maturité consacre leur défaite. Qu’est-ce que des jeunes gens auxquels n’est plus laissée aucune possibilité de changement ni de progrès, pour qui la seule perspective d’avenir est de commencer au dernier échelon de l’échelle bureaucratique et de s’élever lentement en observant exactement les règles formulées par leurs supérieurs plus âgés ? De leur point de vue, la bureaucratisation signifie la sujétion des jeunes à la domination des vieux. Ceci équivaut en quelque sorte à un retour au système des castes.

Dans tous les pays et toutes les civilisations — aux époques qui ont précédé la naissance du libéralisme moderne et celle de son rejeton, le capitalisme — la société était fondée sur le status. La nation était divisée en castes. Il existait des castes privilégiées comme celle des rois et des nobles, et des castes défavorisées comme celle des serfs et des esclaves. Un homme naissait dans une caste déterminée, y restait sa vie durant et léguait à ses enfants le status de sa caste. Celui qui était né dans l’une des castes inférieures était à jamais privé du droit d’accéder à une situation sociale réservée aux privilégiés. Le libéralisme et le capitalisme abolirent cette distinction et établirent l’égalité de tous devant la loi. Désormais, pratiquement, n’importe qui pouvait prétendre à n’importe quelle place dans la société.

Le marxiste interprète autrement l’œuvre du libéralisme. Le dogme de Karl Marx est la doctrine du conflit irréductible des classes économiques. La société capitaliste est divisée en classes aux intérêts antagonistes. Ainsi la lutte des classes est inévitable. Elle ne disparaîtra que dans la future société sans classes du socialisme.

Le trait le plus remarquable de cette doctrine est qu’elle n’a jamais été exposée de façon explicite. Dans le Manifeste communiste, les exemples destinés à illustrer le fait de la lutte des classes sont empruntés au conflit entre castes. Marx ajoute ensuite que la société bourgeoise moderne a établi de nouvelles classes. Mais il n’a jamais défini la classe ni dit quelle représentation il se faisait lorsqu’il parlait de classes et d’antagonismes de classe et rapprochait de classes et d’antagonismes de classe et rapprochait les classes des castes. Tous ses écrits tournent autour de ces termes qu’il ne définit nulle part. Bien qu’infatigable pour publier livres et articles bourrés de définitions sophistiquées et de cheveux coupés en quatre selon des procédés scolaires. Marx n’a jamais tenté d’expliquer en langage non équivoque les caractères propres d’une classe économique. A sa mort, trente-cinq ans après la publication du Manifeste communiste, il laissa inachevé le manuscrit du tome III de son ouvrage fondamental, Le Capital. Et, de façon très significative, le manuscrit s’arrête au moment où il allait expliquer cette notion qui est à la base de toute sa philosophie. Ni Marx ni aucun des écrivains marxistes n’a pu nous dire ce qu’est une classe sociale et encore moins si les dites classes sociales jouent réellement dans la structure de la société le rôle que leur attribue la doctrine marxiste.

Évidemment, du point de vue de la logique, il est permis de classer les choses en prenant pour critère une caractéristique quelconque. Il s’agit seulement de savoir si une classification établie sur les critères adoptés permet de faire avancer les recherches, d’éclairer et d’accroître nos connaissances. Dès lors le problème n’est pas de savoir si les classes de Marx existent réellement, mais si elles ont réellement l’importance que leur accorde Marx. Marx n’est pas arrivé à fournir une définition exacte du concept de classe sociale employé dans tous ses écrits dans un sens vague et imprécis, parce qu’une définition claire aurait révélé sa vanité, son inutilité pour l’étude des problèmes économiques et sociaux, et l’absurdité qui consistait à le rattacher à celui de caste sociale.

Le trait caractéristique d’une caste est sa rigidité. Les classes sociales, telles que Marx en donne une illustration lorsqu’il distingue les capitalistes, les entrepreneurs et les prolétaires, sont caractérisées par leur fluidité. La composition des différentes classes change perpétuellement. Où sont aujourd’hui les descendants de ceux qui, à l’époque de Marx, étaient entrepreneurs ? Et quelle situation occupaient au temps où vivait Marx les ancêtres des entrepreneurs actuels ? L’accès aux diverses situations de la société capitaliste moderne est ouvert à chacun. Il est permis de dire, sans violer les principes de la logique, que les sénateurs aux États-Unis constituent une classe. Mais ce serait une erreur d’en faire une caste aristocratique héréditaire, bien qu’un certain nombre de sénateurs puissent être les descendants des premiers sénateurs.

On a déjà souligné que les forces anonymes qui interviennent sur le marché déterminent sans cesse, par un choix toujours nouveau, qui doit être entrepreneur et qui doit être capitaliste. Les consommateurs élisent, en quelque sorte, ceux qui doivent occuper une situation importante dans l’organisation économique du pays.

Aujourd’hui, en régime socialiste, il n’y a ni entrepreneur ni capitalistes. Dans la mesure où ce que Marx appelait une classe n’existera plus, il avait raison de qualifier le socialisme de société sans classe. Mais cela importe peu. Il y aura entre les fonctions sociales d’autres différences que nous pouvons nommer classes à aussi juste titre que le faisait Marx. Il y aura ceux qui donneront des ordres et ceux qui devront y obéir sans réserve ; il y aura ceux qui élaboreront les plans et ceux dont le travail sera de les exécuter.

L’essentiel est qu’en régime capitaliste chacun soit l’artisan de sa propre fortune. Un garçon désireux d’améliorer son sort doit s’en remettre à sa force et à son courage. Le vote des consommateurs juge sans égard aux personnes. Il pèse les actes, non la personne du candidat. Le travail bien fait et les services convenablement exécutés sont le seul moyen de réussir.

En régime socialiste, au contraire, le débutant doit plaire aux gens déjà en place. Ceux-ci n’aiment pas les nouveaux venus trop actifs. (Les entrepreneurs depuis longtemps établis ne les aiment pas non plus ; mais, le consommateur étant souverain, ils ne peuvent éviter leur concurrence.) Dans la machine bureaucratique du socialisme, ce n’est pas l’œuvre accomplie, mais la faveur des supérieurs qui détermine l’avancement. Les jeunes dépendent totalement des bonnes dispositions des vieux. La génération montante est à la merci de ses aînés.

Il est superflu de le nier. Une société socialiste ne comporte pas de classes au sens marxiste du mot. Mais un conflit irréductible oppose les partisans de Staline et leurs adversaires. Il est bien humain qu’un dictateur préfère ceux qui partagent ses opinions et vantent et vantent son œuvre à ceux qui ne le font pas.

Ce fut en vain que les fascistes italiens prirent pour chant de leur parti un hymne à la jeunesse, et que les socialistes autrichiens apprirent à leurs enfants à chanter : « Nous sommes jeunes et cela est bon. » Il ne fait pas bon être jeune en régime bureaucratique. Le seul droit dont jouisse la jeunesse dans un tel ordre social est d’être docile, soumise et obéissante. Il n’y a pas de place pour les novateurs indisciplinés qui pensent par eux-mêmes.

Nous sommes en présence d’une crise qui n’est pas simplement celle de la jeunesse. C’est une crise du progrès et de la civilisation. L’humanité est condamnée quand la possibilité de refaire la société selon ses propres goûts n’est plus laissée à la jeunesse.

3. Tutelle autoritaire et progrès

Le gouvernement paternaliste d’hommes éminents et sages, d’une élite de fonctionnaires généreux, peut se réclamer d’un défenseur de génie, Platon.

L’État idéal et parfait de Platon est gouverné par des philosophes désintéressés. Ce sont des juges incorruptibles et des administrateurs équitables, obéissant strictement aux lois éternelles et immuables de la justice. Car le trait caractéristique de la philosophie de Platon est qu’elle ne prête aucune attention aux changements qui surviennent dans la structure économique et sociale ni à l’évolution des idées touchant aux fins et aux moyens. Il existe un type éternel de l’État idéal et tout ce qui s’écarte de ce modèle dans la structure politique actuelle ne saurait être qu’avilissement et corruption. Le problème consiste simplement à fonder la société parfaite et à la préserver de out changement, puisque le changement équivaut à une dégénérescence. Les institutions sociales et économiques sont rigides. La notion de progrès dans la connaissance, la technique, les méthodes industrielles et l’organisation sociale est étrangère à l’esprit de Platon. Et tous les utopistes qui, après lui, ont façonné l’ébauche de leurs paradis terrestres selon son propre exemple ont cru pareillement à l’immuabilité des choses humaines.

L’idéal platonicien du gouvernement de l’élite est devenu une réalité dans l’Église catholique. L’Église romaine, dans l’organisation née de la Contre-Réforme et du Concile de Trente, est une bureaucratie parfaite. Elle a pleinement résolu le difficile problème de la sélection des chefs qui se pose à tout gouvernement non démocratique. L’accès aux plus hautes dignités de l’Église est pratiquement ouvert à chaque enfant. Le curé cherche à favoriser l’éducation des enfants les plus intelligents de sa paroisse ; ils se préparent à la prêtrise au séminaire diocésain ; une fois ordonnés, leur carrière dépend ensuite entièrement de leur caractère, de leur zèle et de leur intelligence. De nombreux prélats appartiennent à des familles nobles et riches. Mais ils ne doivent pas leur chaire à la naissance. Ils ont à lutter, presque à égalité, avec les enfants pauvres, fils de paysans, d’ouvriers et de serfs. Les princes de l’Église catholique, les abbés et les maîtres des universités de théologie, forment un corps d’hommes éminents. Même dans les pays les plus avancés, ce sont d’illustres rivaux pour les universitaires, les philosophes, les savants, et les hommes politiques les plus brillants.

C’est à cet exemple étonnant que se réfèrent les auteurs de toutes les utopies socialistes modernes. C’est manifestement le cas de deux précurseurs du socialisme actuel, le comte Henri de Saint-Simon et Auguste Comte. Mais il en fut essentiellement de même pour la plupart des autres écrivains socialistes, bien que, pour des raisons évidentes, ils n’aient pas pris l’Église pour modèle. On ne pourrait découvrir d’autre précédent d’une hiérarchie parfaite que celui qui est présenté par le catholicisme.

Toutefois, la référence à l’Église est trompeuse. Le royaume de la chrétienté qu’administrent le pape et les autres évêques n’est sujet à aucun changement. Il est bâti sur une doctrine immuable à travers les siècles. Le credo est établi pour toujours. Il n’y a ni progrès ni évolution. Il n’y a que l’obéissance à la loi et au dogme. Les méthodes de sélection adoptées par l’Église sont très efficaces pour gouverner un corps attaché à un ensemble de règles et de statuts indiscutables et immuables. Elles conviennent à merveille lorsqu’il s’agit de choisir les gardiens du trésor éternel de la doctrine.

Mais il en va différemment de la société humaine et du gouvernement d’un État. C’est le privilège le plus précieux de l’homme que le progrès soit l’objet de ses efforts inlassables et qu’il perfectionne sans cesse les méthodes par lesquelles il lutte contre les obstacles que la nature oppose à sa vie et à son bien-être. L’élan originel a fait des descendants des rudes habitants des cavernes les hommes quelque peu civilisés de l’époque moderne. Mais l’espèce humaine n’a pas encore atteint un degré de perfection au delà duquel il n’est plus de progrès possible. Les forces qui ont produit notre civilisation actuelle ne sont pas mortes. Si un système rigide d’organisation sociale ne les entrave pas, elles poursuivront leur œuvre et mèneront à de nouveaux progrès. Le principe sélectif d’après lequel l’Église catholique choisit ses futurs chefs est celui d’un dévouement absolu à la foi et à ses dogmes. Il ne sélectionne pas les novateurs, ni les réformateurs, ni les défenseurs d’idées neuves radicalement opposées aux anciennes. Voilà ce que peut sauver le système où les futurs chefs sont désignés par les dirigeants en place, qui ont pour eux l’âge et l’expérience. Un système bureaucratique ne peut rien faire de mieux. Mais c’est précisément par ce conservatisme rigide que les méthodes bureaucratiques sont totalement impropres à la conduite des affaires économiques et sociales.

La bureaucratisation est nécessairement rigide parce qu’elle implique l’obéissance à des règles et à des usages établis. Mais, dans la vie sociale, le manque de souplesse équivaut à l’ossification et à la mort. Il est significatif que la stabilité et la sécurité soient les slogans favoris des « réformateurs » d’aujourd’hui. Si les premiers hommes avaient adopté le principe de la stabilité, ils n’auraient jamais obtenu la sécurité ; ils auraient été depuis longtemps anéantis par les bêtes féroces et les microbes.

Les marxistes allemands ont inventé la formule : « Si le socialisme va contre la nature humaine, alors la nature humaine doit changer. » Ils n’ont pas compris que si l’on change la nature de l’homme, celui-ci cesse d’être homme. Dans un régime de bureaucratisation généralisée, ni les bureaucrates ni leurs sujets ne seraient plus des êtres humains réels.

4. Le choix du dictateur

Tous les partisans du salut de l’État par le gouvernement de despotes généreux supposent légèrement que le choix du chef suprême ou de l’élite dirigeante ne fait aucune difficulté et que tous reconnaîtront volontairement la suprématie de cette aristocratie ou de ce dictateur surhumains. Ils ne comprennent pas qu’un grand nombre d’individus et de groupes puissent prétendre à la primauté pour eux-mêmes. Si l’on ne s’en remet à l’élection pour décider entre divers candidats, il ne reste pas d’autre principe de sélection que la guerre civile. Il n’est pas d’autres alternatives que le principe démocratique de sélection au moyen d’une élection par le peuple ou la prise du pouvoir par des aventuriers sans scrupules.

Au second siècle de l’ère chrétienne, l’Empire romain fut gouverné selon une tradition sublime du principe du chef. L’Empereur était l’homme le plus capable et le plus éminent. Il ne léguait pas son titre à un membre de sa famille, mais il choisissait comme successeur l’homme qu’il jugeait le plus apte à accéder à la dignité impériale. Ce système donna à l’Empire une lignée de quatre grands monarques : Trajan, Adrien, Antonin le Pieux et Marc-Aurèle. Mais bientôt suivit l’ère des prétoriens, la guerre civile continuelle, l’anarchie et la décadence rapide. Le gouvernement des mauvais succéda à celui des bons. Des généraux ambitieux, soutenus par des mercenaires, s’emparaient du pouvoir et régnaient jusqu’à ce qu’un autre aventurier les renversât. La trahison, la révolte et le meurtre devinrent le principe de sélection. Les historiens critiquent Marc-Aurèle, le dernier des bons empereurs. Il commit la faute, disent-ils, d’abandonner la pratique de ses prédécesseurs et de couronner son fils incapable, Commode, au lieu de choisir l’homme le plus apte à lui succéder. Toutefois un système que la faute d’un seul homme suffit à mener à sa perte est un mauvais système, même si la faute est moins pardonnable et moins compréhensible que celle d’un père qui surestime le caractère et la valeur de son fils. La vérité est que le système du chef doit nécessairement aboutir à la guerre civile permanente dès qu’il se présente plusieurs candidats à la fonction suprême.

Tous les dictateurs du XXe siècle sont parvenus au pouvoir par la violence. Ils durent défendre leur suprématie contre les ambitions de leurs rivaux. Le langage de la politique a inventé un terme spécial pour désigner ces actes de défense : on les appelle épurations. Les successeurs de ces dictateurs arriveront ou seraient arrivés au pouvoir par les mêmes méthodes et emploieront ou auraient employé la même cruauté et la même rigueur pour s’y maintenir. Le fondement dernier d’un système de bureaucratie généralisée est la violence. La sécurité qu’il prétend apporter est le désordre d’une guerre civile interminable.

5. Disparition du sens critique

Les socialistes affirment que le capitalisme est dégradant, qu’il est incompatible avec la dignité de l’homme, qu’il amoindrit ses facultés intellectuelles et porte atteinte à son intégrité morale. En régime capitaliste, disent-ils, chacun doit considérer ses semblables comme des concurrents. Les instincts, innés chez l’homme, de bienveillance et d’amitié sont ainsi changés et en une lutte sans merci pour le succès personnel aux dépens de tous les autres. Mais le socialisme rétablira les vertus de la nature humaine. L’amabilité, la fraternité et la camaraderie seront les traits essentiels de l’homme futur. Il importe avant tout d’éliminer le pire de tous les maux, la concurrence.

Mais la concurrence ne s’éliminera jamais. Comme il y aura toujours des situations que les hommes jugeront supérieures à d’autres, ils se les disputeront et chercheront à évincer leurs rivaux. Peu importe qu’on appelle cela rivalité ou concurrence. En tout cas, il faut décider d’une façon ou d’une autre si un homme doit obtenir la situation à laquelle il prétend. Le problème consiste à choisir le mode de concurrence à instaurer.

Le type capitaliste de concurrence exige que l’on surclasse les autres sur le marché en offrant à meilleur compte des produits de qualité meilleure. Le type bureaucratique consiste en intrigues « de cour » auprès des hommes au pouvoir.

A la cour de tous les souverains despotiques régnaient la flatterie, la servilité et la bassesse. Mais il existait toujours au moins quelques hommes qui ne craignaient pas de dire à un tyran la vérité. Il en est autrement de nos jours. Politiciens et écrivains rivalisent dans l’art de flatter le souverain, « l’homme de la rue ». Ils ne s’aventurent pas à exprimer des idées impopulaires, ce qui diminuerait leur popularité. Les courtisans de Louis XIV ne sont jamais allés aussi loin dans la flatterie que ceux qui, aujourd’hui, louent les Führer et les masses sur lesquelles ils s’appuient. Il semble que nos contemporains aient perdu tout bon sens et tout esprit critique.

A un Congrès du Parti communiste, un écrivain nommé Avdyenko s’est adressé à Staline en ces termes : « Les siècles passeront et les générations communistes de l’avenir nous considéreront comme les plus heureux de tous les mortels qui, à travers les âges, ont habité notre planète, parce que nous avons vu Staline, le génie qui mène les hommes, Staline le Sage, le souriant, le bon, l’homme d’une simplicité extraordinaire. Chaque fois que j’apercevais Staline, fût-ce de loin, sa vigueur, son pouvoir magnétique, sa grandeur faisaient vibrer mon être. Je voulais chanter, crier, hurler de bonheur et d’exaltation » [1]. Un bureaucrate s’adressant à son supérieur, dont dépend son avancement, le fait en termes moins poétiques, mais tout aussi plats.

Lorsque au jubilé de diamant de l’empereur François-Joseph un statisticien mit à l’actif de l’empereur le fait qu’après soixante années de son règne le pays avait des kilomètres de voies ferrées, tandis qu’il n’en comptait que très peu au début, l’assistance (et probablement l’empereur lui-même) se contenta de rire de cette perle de flagornerie. Mais personne n’a ri lorsque le Gouvernement des Soviets, aux Foires universelles de Paris et de New York, s’est vanté bruyamment d’avoir déjà, un quart de siècle après la Russie des Tsars qui ne connaissait pas le tracteur, imité cette nouvelle invention américaine.

Nul n’a jamais songé que le despotisme éclairé de Marie-Thérèse et de son petit-fils François s’est trouvé justifié par l’immortelle musique de Mozart, Haydn, Beethoven et Schubert. Mais la symphonie d’un compositeur russe contemporain, qui sera probablement oublié dans quelques années, démontre, prétend-on, la supériorité du totalitarisme.

Il s’agit de savoir lequel, entre les deux systèmes du contrôle bureaucratique et de la liberté économique, obtient le meilleur rendement. Le problème ne peut se résoudre que par le raisonnement économique. La simple affirmation que les cigarettes manufacturées par la régie française des tabacs n’ont pas été assez mauvaises pour inciter les Français à cesser de fumer n’apporte pas un argument à la thèse de l’État industriel. Le fait que les cigarettes manufacturées par le Gouvernement grec ont fait les délices des fumeurs ne prouve rien non plus. Ce n’est pas un mérite des bureaucrates grecs si le climat et la géographie physique donnent au tabac cultivé par les paysans grecs une saveur et un parfum délicats.

Les Allemands sont convaincus que l’essence et la nature mêmes des choses commandent que les universités, les chemins de fer, les télégraphes et les téléphones soient administrés par l’État. Les Russes ont toujours trouvé paradoxal qu’un homme pût vivre sans passeport régulièrement délivré et légalisé par la police. Sous les régimes politiques nés dans les trente dernières années, les citoyens de l’Europe continentale finirent par ne plus être que l’accessoire de leurs papiers d’identité. Dans de nombreux pays, il était dangereux de sortir faire une course sans s’être muni de ses papiers. Dans la plupart des pays européens, on n’était pas libre de passer la nuit à tel endroit sans informer immédiatement la police de l’endroit où l’on couchait et du moindre changement de domicile [2].

Il se peut que d’un tel enrégimentement naisse quelque bien. Évidemment, il n’est pas d’un grand secours dans la répression de la criminalité et la poursuite des criminels. L’assassin qui se cache n’hésitera pas à enfreindre la loi qui exige que l’on signale à la police tout changement de domicile [3]. La justification que les bureaucrates donnent à leur système tourne au mélodrame. Ils demandent au public comment les pauvres enfants abandonnés pourraient autrement retrouver leurs parents sans scrupule. Ils ne mentionnent pas qu’un détective intelligent serait capable de les découvrir. De plus, l’existence d’un certain nombre de gredins ne saurait être une raison suffisante pour limiter la liberté des honnêtes gens, qui forment l’immense majorité.

Une entreprise animée par la recherche du profit s’appuie sur le public qui lui assure volontairement sa clientèle. Elle ne peut vivre si les clients n’affluent. Les bureaux, au contraire, se font une clientèle par la contrainte. L’affluence devant les guichets d’une administration ne démontre pas que celle-ci satisfasse un besoin urgent du public. Elle prouve simplement que l’administration intervient en des matières qui ont de l’importance dans la vie de tous.

La disparition du sens civique fait peser une sérieuse menace sur l’avenir de la civilisation. Elle permet aux charlatans de mystifier le peuple. Il est à remarquer que les couches évoluées sont plus crédules que les moins évoluées. Les partisans les plus enthousiastes du marxisme, du nazisme et du fascisme étaient les intellectuels, non les paysans. Les intellectuels ne furent jamais assez clairvoyants pour apercevoir les contradictions évidentes de leur doctrine. Que Mussolini, dans le même discours, ait loué les Italiens d’être les représentants de la plus ancienne civilisation occidentale et d’être la plus jeune des nations civilisées, cela ne diminua pas le moins du monde la popularité du fascisme. Aucun nationaliste allemand ne s’inquiéta quand Hitler aux cheveux bruns, le corpulent Goering, et le boiteux Goebbels étaient célébrés comme les brillants représentants de la race héroïque des maîtres, des Aryens blonds, grands et sveltes. N’est-il pas étonnant que des millions d’hommes qui n’ont pas la nationalité russe soient fermement convaincus que le régime soviétique est démocratique, voire plus démocratique que le système politique des États-Unis ?

Cette absence d’esprit critique permet de dire aux gens qu’ils seront libres dans un système où tout est réglementé. Ils se figurent qu’un régime où l’ensemble des moyens de production est aux mains de l’État et où celui-ci est le seul employeur est le royaume de la liberté. Ils négligent l’éventualité où l’État omnipotent de leurs rêves viserait des fins qu’eux-mêmes désapprouveraient totalement. Ils supposent toujours implicitement que le dictateur agira exactement dans un sens conforme à leurs désirs.

Notes

[1.] Cité par W.-H. CHAMBERLIN, Collectivism, a false Utopia (New-York, 1937), p. 43.

[2.] C’est ainsi que les dossiers des services de la police dans bon nombre de villes européennes renseignent abondamment, pour les cent ou cent cinquante dernières années, sur la résidence et le passage des personnes qui les ont habitées ou qui y ont séjourné ainsi que sur tous leurs changements de domicile. Il y a là pour les historiens une source d’information inappréciable et qu’ils mettent à contribution.

[3.] Cela étonne les Américains que dans bien des procès européens on ait posé au jury deux questions : 1° L’accusé a-t-il assassiné la victime ? 2° L’accusé est-il coupable de n’avoir pas régulièrement signalé son changement de domicile ?

---

Version WEB (Accès aux chapitres)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *