V - Conséquences sociales et politiques de la bureaucratisation

1. Philosophie de la bureaucratie

Le dilemme que l’on avait à résoudre dans les premières luttes pour la liberté était simple et à la portée de tous. D’un côté étaient les tyrans et leurs partisans ; de l’autre étaient les tenants du gouvernement par le peuple. Les conflits politiques étaient les luttes de divers groupes pour le pouvoir suprême. Qui doit posséder le pouvoir ? Eux ou nous ? Un petit nombre d’hommes ou la masse des citoyens ? Le despote, ou l’aristocratie, ou le peuple ? Telle était la question posée.

Aujourd’hui, le culte de l’État, philosophie à la mode, a obscurci le problème. Les conflits politiques ne sont plus considérés comme des luttes entre des groupes d’hommes, mais comme une guerre entre deux principes, le bon et le mauvais. Le bon est représenté par le grand dieu État, matérialisation de l’idée éternelle de moralité, et le mauvais par l’ « âpre individualisme » d’hommes égoïstes [1]. Dans ce dualisme, l’État a toujours raison, l’individu toujours tort. L’État représente le bien public, la justice, la civilisation et la sagesse supérieure. L’individu est une misérable créature, sotte et méchante.

Quand un Allemand prononce « der Staat » ou quand un marxiste dit « la Société », ils sont accablés d’une crainte respectueuse. Comment un homme peut-il être assez corrompu pour se révolter contre cet Être suprême ?

Louis XIV était sincère quand il déclarait : l’État, c’est moi. L’étatiste, de nos jours, est modeste. Il dit : je suis un serviteur de l’État ; mais il sous-entend que l’État est Dieu. On pouvait se révolter contre un Bourbon, et les Français l’ont fait. C’était la lutte d’un homme contre un homme. Mais on ne peut pas se révolter contre l’État divin et son humble serviteur, le bureaucrate.

Ne mettons pas en doute la sincérité du bureaucrate bien intentionné. Il est complètement imprégné de l’idée que son devoir sacré est de combattre pour son idole contre l’égoïsme de la foule. Il est, selon lui, le champion de l’éternelle loi divine. Lui-même ne se sent pas moralement lié par les lois humaines que les défenseurs de l’individualisme ont réunies en codes. Les hommes ne peuvent altérer les lois naturelles de ce Dieu qu’est l’État. Le citoyen, sur le plan individuel, s’il viole une des lois de son pays, devient un criminel qui mérite un châtiment. Il a agi égoïstement dans son intérêt personnel. Mais le cas du fonctionnaire qui, pour le bien de l’État, tourne les lois régulières de la nation, est tout à fait différent. Suivant l’opinion des tribunaux « réactionnaires », il peut être, selon la lettre, coupable d’infraction à la loi. Mais suivant une morale plus élevée, il a raison. Il a enfreint les lois humaines pour ne pas violer une loi divine.

Tel est le principe de la philosophie de la bureaucratie. Les lois écrites sont aux yeux des bureaucrates des barrières élevées pour protéger les coquins contre les droits reconnus de la société. Pourquoi un criminel devrait-il échapper à sa punition sous le prétexte que l’État a violé, en le poursuivant, quelques formalités sans importance ? Pourquoi un homme devrait-il payer des impôts moins élevés sous le seul prétexte qu’il existe une échappatoire dans la loi fiscale ? Pourquoi les juristes devraient-ils gagner leur vie en indiquant au public le moyen de tirer parti des défauts de la loi écrite ? Quelle est l’utilité de toutes les contraintes imposées par la loi écrite à l’honnête fonctionnaire qui s’efforce de faire le bonheur du peuple ? Si seulement il n’y a avait pas de constitutions, ni de déclarations de droits, ni de lois, ni de parlements, ni de tribunaux ! Pas de journaux, ni de magistrats ! Comme le monde serait beau si l’ « État » était libre de guérir tous les maux !

D’un tel état d’esprit au complet totalitarisme de Hitler, il n’y a qu’un pas.

La réponse à fournir à ces bureaucrates extrémistes est évidente. Le citoyen répliquera : Vous êtes peut-être des hommes éminents et considérables, de plus de valeur que nous autres simples citoyens. Nous ne mettons pas en doute votre compétence ni votre intelligence. Mais vous n’êtes pas vicaires d’un dieu nommé « l’État ». Vous êtes les serviteurs de la loi, des lois dûment établies de notre pays. Ce n’est pas à vous de critiquer la loi, encore moins de la violer. En la violant, quelle que soit l’excellence de vos intentions, vous êtes peut-être plus dangereux que bon nombre de malfaiteurs. Car vous êtes nommés, assermentés et payés pour faire observer la loi, non pour l’enfreindre. La loi la plus mauvaise vaut mieux que la tyrannie des bureaucrates.

La principale différence entre un agent et un kidnappeur, entre un percepteur et un voleur, c’est que l’agent et le percepteur obéissent à la loi et la maintiennent, tandis que le kidnappeur et le voleur la violent. Supprimez la loi, et la société sombrera dans l’anarchie. L’État est la seule institution qualifiée pour user de contrainte et infliger des peines aux individus. Ce pouvoir effrayant ne peut être abandonné à l’arbitraire de quelques hommes, si compétents et si intelligents qu’ils s’estiment eux-mêmes. Il est nécessaire de réduire son étendue. Tel est le rôle des lois.

Les fonctionnaires et les bureaucrates ne sont pas l’État. Ce sont des hommes choisis pour appliquer les lois. On peut taxer une opinion comme celle-ci de conformisme et de traditionalisme. Elle est, en effet, l’expression d’une antique sagesse. Mais il faut choisir entre le règne de la loi et le règne des despotes.

2. Suffisance des bureaucrates

Le rôle du fonctionnaire est de servir le public. Son poste a été créé — directement ou indirectement — par un acte législatif et par l’inscription au budget des crédits nécessaires à son existence. Il assure l’exécution des lois. En remplissant ses fonctions, il se révèle un membre utile de la société, même si les lois qu’il doit faire exécuter nuisent au bien public. Car il n’est pas responsable de leur imperfection. Il faut blâmer le peuple souverain et non le fidèle exécuteur de la volonté du peuple. Si les gens se saoulent, ce n’est pas la faute des distillateurs ; de même les fonctionnaires ne sont pas responsables des conséquences malencontreuses de lois mal faites.

D’autre part, si leur action entraîne d’heureux résultats, les bureaucrates n’y ont aucun mérite. Le fait que, grâce à la bonne organisation des services de la police, les citoyens sont protégés contre le meurtre, le vol et le brigandage ne les oblige pas à témoigner plus de reconnaissance aux fonctionnaires de la police qu’à n’importe quel autre citoyen qui sert utilement la collectivité. Le fonctionnaire de la police et le pompier n’ont pas plus de droits à la reconnaissance du public que les médecins, les employés de chemin de fer, les métallurgistes, les marins, ou les fabricants de réverbères. Si ses chefs lui ont assigné une fonction dans laquelle, chaque jour et à tout moment, il empêche des accidents mortels et préserve bien des vies humaines, le mérite ne lui en revient pas.

Il est exact que la société ne peut se passer des services qui lui rendent les douaniers, les percepteurs, les greffiers des tribunaux. Mais il n’en est pas moins vrai que tout le monde souffrirait beaucoup de l’absence de balayeurs, de ramoneurs, de plongeurs et de nettoyeurs de locaux. Dans le cadre de la coopération sociale, tout citoyen est tributaire des services que lui rendent tous ses concitoyens. Le grand chirurgien et le compositeur de génie ne pourraient pas consacrer tous leurs efforts à la chirurgie et à la musique si la division du travail ne les avait libérés des besognes quotidiennes dont l’accomplissement les aurait empêchés de parvenir à la perfection dans leur spécialité. L’ambassadeur et l’allumeur de réverbères n’ont pas plus de droits au qualificatif de pilier de la société que le porteur de bagages et la femme de ménage. Car la structure d’une société fondée sur la division du travail repose sur les épaules de tous, hommes et femmes.

C’est par une confusion volontaire que les métaphysiciens allemands du culte de l’État entouraient tous les hommes à son service d’une auréole de dévouements et de sacrifice. Le fonctionnaire, dans les écrits des étatistes allemands, apparaît comme un saint, une sorte de moine qui renonce à tout plaisir terrestre et à tout bonheur personnel pour servir de son mieux le lieutenant de Dieu, autrefois le Hohenzollern, récemment le Führer. Le Staatsbeamte ne travaille pas pour de l’argent parce qu’aucun traitement, si élevé soit-il, ne saurait payer les bienfaits inappréciables que son abnégation et son sacrifice apportent à la société. Celle-ci doit non pas le payer, mais lui permettre de tenir son rang dans la hiérarchie officielle. C’est un abus de langage que d’appeler salaire [2] le soutien qu’elle lui apporte. Seuls les libéraux égarés par les préjugés et les erreurs du mercantilisme usent d’un terme aussi inexact. Si le Beamtengehalt (le traitement du fonctionnaire) était réellement un salaire, ce ne serait que justice d’attribuer au fonctionnaire le plus modeste un revenu plus élevé que celui de toute personne étrangère à la fonction publique. Le fonctionnaire en service représente l’État dans sa souveraineté et son infaillibilité. En justice, son témoignage pèse davantage que celui d’un simple profane.

Tout ceci était pure sottise. Dans tous les pays, des gens entraient le plus souvent dans l’administration parce que les appointements et la retraite qu’elle offre sont plus élevés que les gains qu’ils auraient pu réaliser dans d’autres emplois. Le service de l’État ne leur coûtait aucun renoncement. Ils ne pouvaient pas trouver de situation plus avantageuse.

L’attrait qu’exerçait la fonction publique en Europe n’était pas dû seulement au niveau du traitement ni à la retraite ; bien des candidats étaient séduits par la facilité du travail et par la sécurité. En général, les emplois administratifs exigeaient moins d’aptitudes et d’efforts que ceux de l’industrie. En outre, les traitements étaient assurés pour la vie entière. Un fonctionnaire ne pouvait être renvoyé qu’après une procédure l’ayant déclaré coupable de manquement grave à ses devoirs. En Allemagne, en Russie, en France, chaque année, des milliers de garçons dont l’avenir était parfaitement réglé accédaient à l’enseignement secondaire. Ils passaient leurs examens, ils obtenaient un emploi dans l’un des nombreux ministères, ils y restaient trente ou quarante ans et prenaient alors leur retraite. La vie ne leur réservait ni surprises, ni sensations extraordinaires, tout était facile et connu d’avance.

Un exemple illustrera les différences de prestige que présentaient les emplois administratifs en Europe continentale, d’une part, et en Amérique, d’autre part. En Europe, sur le plan social et politique, les différences de traitement appliquées aux minorités entraînaient pour leurs membres l’interdiction d’accès à tous les emplois gouvernementaux si modestes qu’en fussent la fonction et le traitement. En Allemagne, dans l’Empire austro-hongrois, et dans beaucoup d’autres pays, tous les emplois subalterne qui n’exigeaient ni expérience ni aptitudes spéciales — tels que ceux d’appariteurs, de gardiens, d’huissiers, de coursiers, de portiers — étaient obligatoirement réservés aux anciens militaires qui avaient servi comme volontaires plus longtemps que le minimum exigé par la loi. Ces emplois étaient pour des sous-officiers des récompenses hautement appréciées. Aux yeux de la masse, c’était un privilège d’avoir un emploi d’huissier dans un bureau. Si, en Allemagne, il y avait eu une classe correspondant à celle des nègres américains, ses membres ne se seraient jamais aventurés à postuler pour un de ces emplois. Ils auraient su que, de leur part, une telle situation eût été pure folie.

3. Le bureaucrate électeur

Le bureaucrate n’est pas seulement un fonctionnaire. En régime démocratique, il est en même temps électeur et comme tel participe à la souveraineté de l’État qui l’emploie. Sa position est particulière : il est à la fois employeur et salarié. Et son intérêt pécuniaire de salarié l’emporte sur son intérêt d’employeur, car il tire beaucoup plus de la caisse publique qu’il ne contribue à l’accroître.

L’importance de cette double relation s’accroît avec le nombre de gens qui émargent au budget. Le bureaucrate électeur se soucie davantage d’obtenir une augmentation que de sauvegarder l’équilibre du budget. Ce qui l’intéresse avant tout c’est sa feuille de paye.

La structure politique de l’Allemagne et de la France, dans les années qui ont précédé la chute de leurs gouvernements démocratiques, fut dans une marge mesure influencée par le fait que, pour la plupart des électeurs, l’État était une source de revenu. Il y avait non seulement les armées de fonctionnaires, et les salariées des industries nationalisées (chemins de fer, postes, télégraphes et téléphones), mais ainsi les bénéficiaires d’allocations de chômage et de prestations d’assurances sociales tout comme les agriculteurs et autres groupes subventionnés directement ou non par l’État. Prendre une part toujours plus large des fonds publics était leur préoccupation principale. Ils ne se souciaient pas de problèmes « idéologiques » tels que ceux de la liberté, de la justice, de la primauté de la loi et du meilleur gouvernement. Ils réclamaient davantage d’argent, c’était tout. Aucun candidat aux élections parlementaires, aux conseils provinciaux et municipaux, ne pouvait courir le risque de contrarier l’appétit des fonctionnaires, avides d’augmentation. Les différents partis politiques rivalisaient de générosité.

Au XIXe siècle, les parlements tendaient à restreindre le plus possible les dépenses publiques. Mais de nos jours toute économie est devenue méprisable. Dépenser sans compter est considéré comme une sage politique. Qu’ils fussent au pouvoir ou dans l’opposition, les partis pratiquaient la politique de la main ouverte afin de se rendre populaires. Créer de nouveaux postes et nommer de nouveaux fonctionnaires était une politique « positive », mais l’on qualifiait avec mépris de « négatif » tout effort fait pour empêcher le gaspillage des finances publiques.

La démocratie parlementaire ne peut subsister si trop d’électeurs émargent au budget. Si les membres du gouvernement se considèrent comme les représentants non plus des contribuables, mais des bénéficiaires de traitements, appointements, subventions, allocations et autres avantages tirés des ressources publiques, c’en est fait de la démocratie.

C’est là une des antinomies que présente aujourd’hui le problème constitutionnel. Plusieurs y ont vu une raison de désespérer de la démocratie. Convaincus qu’une évolution fatale la conduisait à une intervention croissante de l’État dans l’économie privée, à la création de postes et à la nomination de fonctionnaires toujours plus nombreux, à l’octroi toujours plus large d’allocations et de subventions, ils devaient fatalement perdre confiance en elle.

4. Bureaucratisation de l’esprit

L’évolution actuelle qui tend à l’omnipotence de l’État et au régime totalitaire aurait été immédiatement arrêtée si ses partisans n’avaient pas réussi à endoctriner la jeunesse et à la détourner de l’étude de la science économique.

La science économique est une science abstraite qui, par conséquent, n’enseigne pas à l’homme comment classer les valeurs, ni vers quels buts il doit tendre. Elle ne pose pas de fins suprêmes. Car ce n’est pas là le rôle du penseur, mais celui de l’homme d’action. La science est un produit de la pensée, l’action un produit de la volonté. En ce sens, on peut parler de la neutralité de l’économie politique en tant que science en face du problème des fins ultimes de l’action humaine.

Mais il en est autrement des moyens à appliquer pour atteindre des buts sociaux donnés. Dans ce domaine, la science économique est pour l’action le seul guide sûr. Si les hommes veulent atteindre les buts sociaux qu’ils poursuivent, il leur faut conformer leur conduite aux enseignements de la pensée économique.

Le fait marquant de l’histoire de la pensée, pendant les cent dernières années, est la lutte menée contre la science économique. Les défenseurs de l’omnipotence de l’État n’ont pas cherché à discuter les problèmes posés. Ils ont injurié les économistes, suspecté leurs mobiles, les ont tournés en ridicule et ont appelé sur eux les malédictions du ciel.

Mais l’étude de ce phénomène n’est pas le but de ce livre. Nous devons nous borner à décrire le rôle que la bureaucratie a joué dans cette évolution

Dans la plupart des pays d’Europe, les universités appartiennent à l’État qui en a la direction. Elles sont placées sous le contrôle du ministère de l’Éducation comme un poste de police dépend de la Préfecture de police. Les professeurs sont des fonctionnaires, comme les gendarmes et les douaniers. Le libéralisme du XIXe siècle s’efforça de limiter le droit qu’avait le ministère de l’Éducation d’empêcher les professeurs d’université d’enseigner ce qu’ils estimaient juste et vrai. Mais comme c’était le gouvernement qui nommait les professeurs, il ne nommait que des hommes sérieux et dignes de confiance, c’est-à-dire des hommes acquis aux idées gouvernementales, prêts à déprécier l’économie politique et à enseigner la doctrine de l’omnipotence de l’État.

Dans ce domaine, comme dans tous ceux que la bureaucratie a envahis, l’Allemagne du XIXe siècle venait en tête des autres nations. Rien ne caractérise mieux l’esprit des universités allemandes que ce passage d’un discours prononcé en 1870 par le physiologiste Émile du Bois-Reymond, Recteur de l’université de Berlin et Président de l’Académie des Sciences de Prusse : « Nous, membres de l’Université de Berlin, établie en face du palais du roi, nous sommes, en vertu même de nos statuts, la garde intellectuelle de la Maison de Hohenzollern. » L’idée qu’un pareil valet du roi dût professer des opinions contraires à la doctrine du gouvernement qui l’employait était inconcevable pour un esprit prussien. Prétendre qu’il existe des lois économiques était considéré comme une sorte de rébellion. Car s’il existe des lois économiques, on ne peut plus croire à la toute-puissance de l’État puisque, pour être efficace, sa politique doit nécessairement s’adapter à ces lois. Ainsi les professeurs allemands enseignant les sciences sociales avaient pour principale préoccupation de dénoncer la scandaleuse hérésie selon laquelle les phénomènes économiques sont soumis à des lois. L’enseignement de la science économique était frappé d’interdit et remplacé par les Wirschaftliche Staatswissenschaften (aspects économiques de la science politique). On ne demandait d’autres qualités à un professeur enseignant les sciences sociales à l’université que de déprécier le système du marché et de soutenir avec enthousiasme le contrôle de l’État. Sous l’Empire, les marxistes extrémistes qui défendaient ouvertement un soulèvement révolutionnaire et le renversement du gouvernement par la violence n’étaient pas nommés titulaires de chaires de professeur ; la République de Weimar supprima cette différence de traitement.

La science économique étudie l’ensemble du système de collaboration sociale dans son fonctionnement, les actions réciproques de tous ses facteurs et l’interdépendance des différentes branches de production. Elle ne peut être découpée en domaines distincts que pourraient étudier séparément des spécialistes qui négligeraient le reste. Il est tout simplement absurde d’étudier la monnaie, le travail, ou le commerce extérieur selon la méthode de spécialisation qu’appliquent les historiens lorsqu’ils divisent l’histoire en chapitres distincts. On peut traiter de l’histoire de Suède sans se référer à l’histoire du Pérou. Mais on ne peut étudier le taux de l’intérêt et des bénéfices. Tout changement intéressant des facteurs de l’économie affecte tous les autres. On ne découvrira jamais l’influence d’une politique ou d’un changement déterminés si l’on borne ses recherches à un secteur particulier du système.

C’est précisément cette interdépendance que l’État refuse de voir lorsqu’il s’immisce dans les affaires économiques. L’État prétend être doué du pouvoir mystérieux d’accorder des faveurs qu’il tire d’une inépuisable corne d’abondance. Il est à la fois omniscient et omnipotent. Il peut, par un coup de baguette magique, créer le bonheur et l’abondance.

La vérité est que l’État ne peut donner à l’un sans prendre à l’autre. L’État ne tire jamais une subvention de ses propres ressources ; c’est aux dépens du contribuable que l’État accorde des subventions. L’inflation de monnaie et l’inflation de crédit, méthodes préférées de la politique actuelle de largesses, n’ajoutent rien au montant des ressources disponibles. Elles enrichissent les uns, mais seulement dans la mesure où elles appauvrissent les autres. L’intervention sur le marché, dans la fixation des prix, des salaires et du taux de l’intérêt, tels qu’ils seraient déterminés par la loi de l’offre et de la demande, peut pendant une courte période atteindre les buts poursuivis par l’État. Mais, au bout d’un certain temps, de telles mesures aboutissent toujours à un état de choses qui — du point de vue de l’État — est moins satisfaisant que le précédent qu’elles se proposaient de modifier.

L’État n’a pas le pouvoir d’enrichir tout le monde. Il peut élever le revenu des agriculteurs en les contraignant à réduire la production agricole nationale. Mais les prix plus élevés des produits agricoles sont payés par les consommateurs, non par l’État. La contrepartie de l’amélioration du standard de vie des agriculteurs est l’abaissement du standard de vie de la nation. L’État peut protéger le petit commerce contre la concurrence des grands magasins et des entreprises à succursales multiples. Mais, ici encore, les consommateurs supportent les frais de l’opération. L’État peut améliorer la situation d’une partie des salariés en promulguant une législation prétendue sociale et en permettant la pression et la contrainte syndicales. Mais, même si cette politique n’aboutit pas une hausse des prix industriels qui, par conséquent, ramènerait les salaires réels au niveau du marché, elle entraîne le chômage d’un nombre considérable de salariés.

Un examen approfondi de cette politique, du point de vue de la théorie économique, doit nécessairement démontrer sa futilité. C’est pourquoi les bureaucrates font de la science économique un tabou. Mais l’État encourage les spécialistes qui limitent leur étude à un domaine étroit sans s’inquiéter des répercussions d’une politique déterminée. Le spécialiste des questions sociales ne se préoccupe que des résultats immédiats de la politique sociale, le spécialiste des questions agricoles que de la hausse des prix agricoles. L’un et l’autre ne considèrent les problèmes que du point de vue des groupes directement favorisés par la mesure envisagée et négligent leurs répercussions sociales plus lointaines. Ce ne sont pas des économistes, mais des commentateurs de la politique du gouvernement dans une branche particulière de l’administration.

Car, avec l’intervention de l’État dans les entreprises, la politique des différents pays a perdu depuis longtemps son unité pour se désagréger en un ensemble d’activités mal coordonnées. Le temps n’est plus où l’on pouvait encore parler d’une politique gouvernementale. Aujourd’hui, dans la plupart des pays, chaque ministère suit son chemin à l’encontre des efforts des autres ministères. Le ministère du Travail vise à l’augmentation des salaires et à l’abaissement du coût de la vie. Mais, dans la même administration, le ministère de l’Agriculture vise à la hausse des prix agricoles et le ministère de l’Économie nationale s’efforce d’élever les prix des produits nationaux au moyen de droits de douane. Un ministère lutte contre les monopoles, pendant que les autres ministères font tout pour créer — par des droits de douane, des brevets et d’autres moyens — les conditions nécessaires à l’apparition d’un resserrement monopolistique de la production. Et chaque ministère s’en remet à l’opinion experte de ses spécialistes.

Ainsi les étudiants ne s’initient plus à la science économique. Ils apprennent un ensemble de faits incohérents sur les différentes mesures contradictoires prises à l’État. Leurs thèses de doctorat et leurs travaux de recherches pour la licence ne portent pas sur la science économique, mais sur différents sujets d’histoire économique et différents exemples d’intervention de l’État en matière économique. Ces études statistiques détaillées et bien documentées de la situation économique du passé immédiat (souvent qualifiées à tort d’études sur la situation « actuelle ») présentent une grande valeur pour l’historien futur. Elles ne sont pas moins importantes pour l’activité professionnelle des juristes et des fonctionnaires. Mais elles ne compensent pas le manque de culture économique. Il est étonnant que la thèse de doctorat de Stresemann traite des conditions du commerce de la bière en bouteille à Berlin. Étant donnée l’organisation des études universitaires allemandes, cela signifie qu’il a consacré une part considérable de son travail à l’université à l’étude du marché de la bière et des habitudes de consommation de la population. Tel était le bagage intellectuel que le système renommé de l’université allemande donnait à un homme qui devait plus tard être chancelier du Reich dans les années les plus critiques de l’histoire de l’Allemagne.

Après la mort des vieux professeurs qui avaient été nommés pendant la courte période d’épanouissement du libéralisme allemand, il devint impossible d’entendre parler de science économique dans les universités du Reich. Il n’y avait plus d’économistes allemands, et on ne trouvait plus les ouvrages des économistes étrangers dans les bibliothèques des universités. Les sociologues ne suivirent pas l’exemple des professeurs de théologie qui enseignèrent à leurs étudiants les doctrines et les dogmes des autres églises et des autres sectes ainsi que la philosophie de l’athéisme, soucieux qu’ils étaient de réfuter les croyances qu’ils jugeaient hérétiques. Tout ce que les étudiants en sociologie apprenaient de leur professeur était que la science économique est une fausse science et que les soi-disant économistes sont, comme le dirait Marx, d’hypocrites défenseurs des injustes intérêts de classe des exploiteurs bourgeois, prêts à vendre le peuple au gros capitalisme de l’industrie et de la finance [3]. Au sortir de l’université, les licenciés étaient des partisans convaincus du totalitarisme soit de marque nazie, soit de variété marxiste.

Dans les autres pays, les conditions étaient les mêmes. L’établissement d’enseignement français le plus célèbre est l’École normale supérieure ; ses anciens élèves occupaient les postes les plus importants de l’administration, de la politique et de l’enseignement supérieur. Les marxistes et les autres partisans du contrôle généralisé de l’État y exerçaient une influence dominante. En Russie, le gouvernement impérial refusait de confier une chaire universitaire à quiconque était suspect d’attachement au libéralisme de la science économique « occidentale ». Mais, par contre, il nommait de nombreux marxistes, parmi les marxistes « loyaux », c’est-à-dire ceux qui restaient à l’écart du fanatisme révolutionnaire. Ainsi les tzars eux-mêmes contribuèrent au triomphe final du marxisme.

Le totalitarisme européen est une conséquence de la prééminence de la bureaucratie dans le domaine de l’éducation. Les universités ont frayé la route au dictateur.

En Russie, comme en Allemagne, les universités ont été les principales forteresses du système du parti unique. Non seulement les sciences sociales, l’histoire et la philosophie, mais toutes les autres branches de la connaissance, de l’art et de la littérature sont enrégimentées ou, comme disaient les nazis, gleichgeschaltet. Même Sidney et Beatrice Webb, tout en professant pour les Soviets une admiration naïve et sans réserve, furent choqués de découvrir que le Journal des Sciences naturelles marxistes et léninistes tenait « pour le parti dans le domaine mathématique » et pour « la pureté de la théorie marxiste-léniniste en chirurgie », et que la Revue soviétique de Vénérologie et de Dermatologie s’efforçait de considérer du point de vue du matérialisme dialectique tous les problèmes dont elle discute [4].

5. Qui doit être le maître ?

Dans tout système de division du travail, il est nécessaire d’adopter un principe de coordination des activités des différents spécialistes. L’effort du spécialiste serait sans objet et contraire au but poursuivi s’il ne devait pas trouver un guide en la souveraineté du public. Évidemment, le seul but de la production est de servir les consommateurs.

Dans une économie de marché, le principe marché est la recherche du profit. Dans une économie soumise au contrôle étatique, c’est l’embrigadement. Il n’est point de tierce solution. A l’homme qui n’est pas poussé par le désir du gain à réaliser sur le marché, il faut qu’un code indique ce qu’il doit faire et comment le faire.

L’une des objections élevées le plus fréquemment contre le système libéral et démocratique du capitalisme est qu’il met essentiellement l’accent sur les droits de l’individu et néglige ses devoirs. Le peuple défend ses droits et oublie ses obligations. Pourtant, du point de vue social, les devoirs des citoyens ont plus d’importance que leurs droits.

Il n’est pas nécessaire d’insister ici sur l’aspect politique et constitutionnel de cette critique antidémocratique. Les droits de l’homme, tels qu’ils ont été transcrits dans les différentes déclarations des droits, sont proclamés pour protéger l’individu contre l’arbitraire gouvernemental. Sans eux, tous les peuples seraient esclaves de maîtres despotiques.

Dans le domaine économique, le droit d’acquérir et de posséder un bien n’est pas un privilège. C’est le principe qui assure la meilleure satisfaction des désirs des consommateurs. Celui qui désire acquérir et conserver la richesse est soumis à la nécessité de servir les consommateurs. Le mobile du profit constitue le moyen de rendre le public souverain. Plus un homme réussit à satisfaire les consommateurs, plus ses bénéfices augmentent. Il est avantageux pour tous que s’enrichisse l’entrepreneur qui produit de bonnes chaussures au plus bas prix ; la plupart y perdraient si une loi venait limiter pour lui le droit de s’enrichir. Une semblable loi ne ferait que favoriser ses concurrents moins capables. Elle amènerait non une baisse, mais une hausse des prix des chaussures.

Le profit est la récompense du meilleur accomplissement de devoirs volontairement assumés. C’est l’instrument qui donne aux masses la souveraineté. L’homme de la rue est le client pour lequel travaillent les capitaines d’industrie et tous leurs collaborateurs.

On a contesté cette vérité en ce qui concerne la grosse entreprise. Le consommateur n’a, dit-on, pas ‘autre alternative que de fournir chez elle ou de remettre à plus tard la satisfaction d’un besoin vital. Il est ainsi obligé d’accepter le prix que lui demande l’entrepreneur. La grosse entreprise n’est plus un fournisseur, ni un approvisionneur, mais un maître. Elle échappe à la nécessité d’améliorer la qualité et de réduire le coût de ses services.

Considérons le cas d’une ligne de chemin de fer reliant deux villes qui ne sont pas déjà reliées par la voie ferrée. Nous pouvons même négliger le fait que d’autres moyens de transport entrent en concurrence avec le chemin de fer : autobus, transports automobiles, avions et vedettes. Dans notre hypothèse, il est exact que celui qui désire voyager doit s’adresser au chemin de fer. Mais cela n’empêche pas que la compagnie ait intérêt à assurer le service le meilleur et au prix le plus bas. Parmi les personnes qui envisagent de faire un voyage, toutes ne sont pas obligées de le faire dans n’importe quelles conditions. Le nombre des gens qui voyagent tant pour leur plaisir que pour leurs affaires dépend de la bonne marche de l’exploitation et des tarifs appliqués. Les uns voyageront dans tous les cas. Les autres ne le feront que si la qualité et la vitesse des transports et leur bon marché rendent le voyage attrayant. C’est précisément cette seconde catégorie dont la clientèle traduit pour la compagnie de chemins de fer la différence entre un mouvement des affaires assez lent ou même insuffisant et un chiffre d’affaires qui laisse place au profit. Ce qui est vrai d’une ligne ferroviaire dans les hypothèses extrêmes qui viennent d’être envisagées l’est a fortiori et plus encore de toute autre branche d’activité. Tous les spécialistes du monde des affaires ou des professions libérales ont pleinement conscience qu’ils dépendent des décisions des consommateurs. L’expérience quotidienne leur enseigne qu’en régime capitaliste leur première préoccupation doit être de servir les consommateurs. Ces spécialistes à qui manque une claire notion des problèmes sociaux fondamentaux ressentent très profondément leur « esclavage » et aspirent à devenir libres. La révolte des techniciens étroits d’esprit est une des forces puissantes qui mènent à la bureaucratisation généralisée.

L’architecte doit s’adapter ses plans aux désirs des personnes pour lesquels il construit ou — dans le cas des maisons d’habitation — aux désirs des propriétaires qui veulent posséder un immeuble conforme au goût des locataires éventuels et qui, par conséquent, puisse se louer facilement. Il n’est pas nécessaire de décider si l’architecte a raison de croire qu’il sait mieux que les profanes stupides ce à quoi une belle maison doit ressembler. Il peut bien écumer de rage quand il est contraint de modifier ses plans pour plaire à ses clients. Et il soupire après un état de choses idéal dans lequel il construirait des maisons selon ses principes artistiques. Il aspire à la création des maisons selon ses principes artistiques. Il aspire à la création d’un Office de l’Habitation à la tête duquel il se voit en rêve. Alors il construira selon son goût.

L’architecte serait grandement offensé si l’on devait le traiter de dictateur manqué. Mon seul but, pourrait-il répliquer, est de rendre les gens heureux en leur offrant de plus belles maisons ; ces gens sont trop ignorants pour savoir ce qui accroîtrait le plus leur bien-être ; le technicien, sous les auspices du gouvernement, doit s’occuper d’eux ; il devrait exister une loi contre la laideur des bâtiments. Mais, demanderons-nous, qui décidera de la beauté ou de la laideur de tel ou tel style architectural ? Notre architecte répondra : Moi, le technicien, évidemment. Il néglige carrément le fait que les architectes eux-mêmes ne sont pas d’accord sur les styles et leur valeur artistique.

Nous ne voulons pas insister sur ce point que cet architecte, même sous une dictature bureaucratique et particulièrement sous un régime totalitaire de ce genre, ne sera pas libre de construire selon ses propres idées. Il devra se plier au goût de ses supérieurs administratifs et eux-mêmes seront soumis aux caprices du dictateur. Dans l’Allemagne nazie les architectes n’étaient pas libres non plus. Ils devaient se prêter aux plans de Hitler, cet artiste raté.

Voici qui est encore plus important. Dans le domaine esthétique comme dans les autres domaines de l’activité humaine, il n’y a pas de critère absolu du beau et du laid. Si un homme contraint ses concitoyens à adopter son échelle de valeurs, il ne les rend pas plus heureux. Eux seuls peuvent décider ce qui les rend heureux et ce qu’ils aiment. On n’augmente pas le bonheur d’un homme qui veut assister à une représentation des Cloches de Corneville en le forçant à voir, à la place, jouer Hamlet à la perfection. On peut se moquer de son mauvais goût. Mais c’est lui qui décide souverainement lorsqu’il s’agit de son propre plaisir.

Le technicien de l’alimentation en régime dictatorial désire nourrir ses concitoyens selon la conception qu’il se fait de l’alimentation parfaite. Il veut traiter les hommes comme l’éleveur de bétail traite ses vaches. Il ne comprend pas que l’alimentation n’est pas une fin en elle-même, mais le moyen d’atteindre d’autres fins. L’agriculteur ne nourrit pas sa vache pour la rendre plus heureuse, mais pour atteindre une fin à laquelle est destinée la vache bien nourrie. Il existe différentes façons de nourrir les vaches. Le choix qu’il en fait dépend de son désir de produire le plus possible de lait, ou de viande, ou de quelque autre produit. Tout dictateur se propose d’élever, de nourrir et de dresser ses semblables comme l’éleveur son bétail. Son but n’est pas de rendre les gens heureux, mais de les amener à un état qui le rende heureux, lui, le dictateur. Il désire les domestiquer, leur donner rang de bétail. L’éleveur de bétail lui aussi est un despote bienveillant.

Qui doit être le maître ? Tel est le problème. L’homme doit-il être libre de choisir la route qui le mène vers ce qu’il croit le bonheur ? Ou le dictateur doit-il utiliser ses semblables comme des pions dans la partie qu’il engage pour devenir lui-même plus heureux ?

On peut admettre que certains experts ont raison d’affirmer que la plupart des gens se comportent stupidement dans leur poursuite du bonheur. Mais on ne peut rendre un homme plus heureux en le mettant en tutelle. Les experts des différents services gouvernementaux sont certainement des hommes accomplis. Mais ils n’ont pas le droit de s’indigner si le Parlement rend inutiles les projets qu’ils ont soigneusement élaborés. A quoi sert le régime parlementaire ? demandent-ils ; il ne fait que contrecarrer nos bonnes intentions. Mais le véritable problème se pose ainsi : qui doit gouverner le pays ? Les électeurs ou les bureaucrates ?

N’importe quel imbécile peut manier le fouet et contraindre le peuple à obéir. Mais il faut de l’intelligence et du zèle pour servir le public. Quelques-uns seulement réussissent à produire des chaussures d’une qualité meilleure et à un prix plus bas que leurs concurrents. Le spécialiste incompétent aspirera toujours à la suprématie des bureaucrates. Il est parfaitement conscient du fait qu’il ne peut réussir dans un système de concurrence. Pour lui, la bureaucratisation totale est un refuge. Armé du pouvoir de l’administration, il imposera ses décisions avec l’aide de la police.

A la base de ce plaidoyer fanatique pour la planification et le socialisme, il n’y a souvent rien d’autre que l’intime conviction de sa propre infériorité et de sa propre incompétence. L’homme conscient de son aptitude à lutter contre la concurrence flétrit « la folie de ce système ». Celui qui est incapable de servir ses concitoyens désire les gouverner.

Notes

[1.] Telle est l’interprétation politique du problème. Pour l’interprétation économique courante, voir ci-après p. 128-130.

[2.] Cf. LABAND, Das Staatsrecht des deutschen Reiches (5e édition, Tübingen, 1911), I, 500.

[3.] Cf. POHLE, Die gegenwärtige Krise der deutscher Volkswirtschafslehre (2e édition, Leipzig, 1921).

[4.] Sidney and Beatrice WEBB, Soviet Communism. A New civilisation ? (New-York, 1936), II, 1000.

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