I - Le système du profit

 

1. Fonctionnement du marché capitaliste

 

L’économie capitaliste, ou économie de marché, est ce système de coopération sociale et de division du travail qui est fondé sur la propriété privée des moyens de production. Les facteurs matériels de production sont la propriété de personnes privées, capitalistes et propriétaires fonciers. Les exploitations industrielles et agricoles sont entre les mains des entrepreneurs et des exploitants, individus ou groupements, propriétaires eux-mêmes du capital et du sol, ou qui les ont empruntés ou loués à leurs propriétaires. L’entreprise libre est le trait caractéristique du capitalisme. Le but de tout chef d’entreprise — homme d’affaires ou exploitant agricole — est de réaliser un profit.

Capitalistes, entrepreneurs et exploitants, sont des instruments dans la conduite des affaires économiques. Ils sont à la barre et dirigent le navire, mais ils n’ont pas la liberté de lui fixer un itinéraire. Le commandement en chef ne leur appartient pas, ils ne sont que les hommes de barre, tenus d’obéir sans réserve aux ordres du capitaine. Le capitaine, c’est le consommateur.

Ce ne sont ni les capitalistes, ni les entrepreneurs, ni les exploitants agricoles, mais bien les consommateurs, qui décident quels biens il faut produire. Les producteurs produisent non pour leur consommation personnelle, mais pour le marché. Ils entendent vendre leurs produits. Si les consommateurs ne lui achètent pas les marchandises qu’il leur offre, l’homme d’affaires ne peut couvrir ses frais. Il perd de l’argent. S’il n’adapte pas sa conduite aux désirs des consommateurs, il devra bientôt abandonner le poste de choix qu’il occupe à la barre. D’autres le remplaceront qui auront mieux réussi à satisfaire les exigences des consommateurs.

Les vrais patrons, dans le système capitaliste de l’économie de marché, ce sont les consommateurs. En achetant ou en refusant d’acheter, ils décident à qui doivent aller la propriété du capital et la direction des entreprises. Ils déterminent les biens à produire, leur quantité, leur qualité et de leur attitude découle pour le chef d’entreprise le profit ou la perte. Du pauvre ils font un riche, du riche un pauvre. Ils sont capricieux et fantasques, leurs goûts changeants et imprévisibles. Ils ne se soucient nullement du mérite passé. Dès qu’on leur offre mieux ou meilleur marché, ils abandonnent leurs anciens fournisseurs de la veille. Ils ne mettent rien au-dessus de leur propre satisfaction. Peu leur importent les intérêts capitalistes engagés ou le sort des travailleurs qui perdent leur emploi si, en tant que consommateurs, ils cessent leurs achats habituels.

On dit parfois que la production d’un certain bien A ne paie pas. Que cela signifie-t-il ? Cela signifie que les consommateurs ne consentent pas à payer aux producteurs du bien A de quoi couvrir le coût des facteurs de production nécessaires, tandis qu’au même instant d’autres producteurs obtiennent des revenus qui excèdent leurs coûts de productions. La demande des consommateurs joue un rôle important dans la répartition des divers facteurs de production entre les différentes industries de biens de consommation. Ainsi ce sont les consommateurs qui fixent quelles quantités de matières premières et de travail devront être utilisées à la production de A et quelles quantités iront à une autre fabrication. Il est donc absurde d’opposer la production pour le profit et la production pour l’utilité. La recherche du profit contraint l’entrepreneur à offrir aux consommateurs précisément les biens qu’ils demandent le plus instamment. Si l’entrepreneur n’était pas obligé de prendre pour guide la recherche du profit, il pourrait produire A en plus grande quantité, en dépit de la préférence des consommateurs pour un autre article. Le mobile du profit est précisément le facteur qui contraint l’homme d’affaires à fournir aux consommateurs de la façon la plus efficace les biens dont ils ont besoin. Ainsi le système de production capitaliste est une démocratie économique au sein de laquelle chaque unité monétaire donne à son détenteur un droit de vote. Les consommateurs représentent la souveraineté populaire. Les capitalistes, les entrepreneurs et les chefs d’entreprises agricoles sont les mandataires du peuple souverain. S’ils n’obéissent pas, s’ils ne parviennent pas à produire au coût le plus bas les biens que réclament les consommateurs, ils perdent leur poste. Leur tâche est de servir le consommateur. Le profit et la perte sont les moyens grâce auxquels les consommateurs conservent la maîtrise de l’économie.

2. Le calcul économique

La supériorité du système capitaliste réside en ce qu’il est le seul système de coopération sociale et de division du travail qui permette le calcul de l’imputation, qu’il s’agisse d’élaborer les services rendus par les usines, les exploitations et les ateliers qui fonctionnent déjà. Si le socialisme et la planification intégrale sous toutes les formes ne sont pas viables, c’est qu’il n’y a pas de calcul économique possible là où les biens de production ne sont pas propriété privée et où il n’existe par conséquent pas de prix de marché pour eux.

Le problème à résoudre dans la conduite des affaires économiques est le suivant. Il existe un nombre incalculable de facteurs matériels de production, différenciés dans chaque catégorie, à la fois par leurs propriétés physiques et les lieux où ils se trouvent disponibles. Il existe des millions et des millions de travailleurs différant nettement par leur capacité de travail. La technologie nous enseigne les possibilités illimitées offertes à la production des biens de consommation à partir des ressources naturelles, des capitaux et de la main-d’œuvre disponibles. Des méthodes et des processus utilisables, quels sont les plus avantageux ? Lesquels doit-on employer, parce qu’ils sont susceptibles de contribuer le mieux à la satisfaction des besoins les plus impérieux ? Quels sont ceux dont il faille différer ou écarter l’exécution parce qu’elle détournerait les facteurs de production d’autres programmes qui, réalisés, concourraient davantage à la satisfaction de besoins pressants ?

Il est évident qu’un calcul en nature ne permet aucune réponse à de telles questions. On ne peut faire entrer dans un calcul plusieurs choses différentes que si elles possèdent un dénominateur commun.

Dans le système capitaliste, c’est sur les prix du marché que reposent tous les programmes et tous les plans. Sans eux les projets et les épures des ingénieurs seraient de purs passe-temps académiques. Ils réaliseraient les réalisations possibles et les moyens qu’elles réclament. Mais ils ne seraient pas en mesure de dire si l’exécution d’un programme donné accroîtrait réellement le bien-être matériel ou si elle ne compromettrait pas, en enlevant à d’autres branches des facteurs de production en quantité limitée, la satisfaction de besoins plus urgents, c’est-à-dire de besoins que les consommateurs considèrent comme tels. Seuls les prix du marché peuvent permettre de savoir si la réalisation d’un projet P produira plus qu’elle ne coûtera, c’est-à-dire si elle se révèlera plus utile que l’exécution d’autres projets concevables, mais non réalisables parce que les facteurs de production qu’ils requièrent servent à l’exécution du projet P.

On a fréquemment objecté que l’orientation de l’activité économique d’après le mobile du profit, c’est-à-dire d’un excédent du produit sur les coûts, ne tient pas compte des intérêts de la nation dans son ensemble, et ne considère que les intérêts égoïstes des particuliers, différents des intérêts nationaux et qui, même, leur sont souvent opposés. L’idée est à la base de toute planification totalitaire. Le contrôle de l’État sur l’activité économique, prétendent les défenseurs de l’économie dirigée autoritairement, recherche le bien-être général, tandis que l’entreprise libre, sans autre guide que la poursuite du profit, compromet les intérêts nationaux.

On illustre le fait en évoquant le cas du caoutchouc synthétique. L’Allemagne, soumise au socialisme nazi, avait développé sa production de caoutchouc synthétique, tandis que la Grande-Bretagne et les États-Unis, sous le régime de l’entreprise et de la recherche du profit, se souciant peu de produire à perte un ersatz aussi coûteux, négligeant ainsi un produit important dans la préparation de la guerre, et mettant leur indépendance en péril.

Il n’est pas de raisonnement plus fallacieux. Nul n’a jamais prétendu que l’on puisse ou que l’on doive laisser à l’initiative privée le soin de conduire ou de préparer une guerre. La défense de la civilisation et de la sécurité nationale contre une agression, qu’elle vienne du dehors ou de l’intérieur, est le premier devoir d’un gouvernement. Si tous les hommes étaient charmants et vertueux, si aucun ne convoitait les biens du voisin, il n’y aurait pas besoin de gouvernement, d’armée, de marine, de police, de tribunaux, ni de prisons. Il appartient au gouvernement de prendre des mesures en prévision d’une guerre. Les citoyens, pris isolément ou en groupes, ne sont pas à blâmer s’ils s’abstiennent de le faire. La culpabilité repose toujours sur le gouvernement et, par conséquent, en démocratie, sur la majorité électorale.

L’Allemagne préparait la guerre. Comme le grand état-major allemand savait que les importations pour l’Allemagne en guerre, on décida d’encourager la production nationale de caoutchouc synthétique. Point n’est besoin d’examiner si les autorités militaires anglaises ou américaines avaient ou non la conviction que leurs pays pourraient, même dans l’éventualité d’une nouvelle guerre mondiale, compter sur les plantations de caoutchouc de Malaisie et des Indes Néerlandaises. Toujours est-il qu’ils ne jugèrent pas nécessaire d’accumuler des stocks nationaux de caoutchouc naturel ou de se lancer dans la production de caoutchouc synthétique. Des industriels américains et anglais suivirent les progrès de la production du caoutchouc synthétique en Allemagne. Mais comme le coût du produit synthétique était considérablement plus élevé que celui du produit naturel, ils ne se risquèrent pas à suivre l’exemple allemand. Nul entrepreneur ne peut investir son capital dans une affaire qui n’offre pas de perspectives de profit. C’est précisément cela qui fait la souveraineté du consommateur et contraint le chef d’entreprise à produire l’article que les consommateurs réclament le plus instamment. Les consommateurs, en l’espèce le public anglais et le public américain, n’étaient pas disposés à consentir des prix qui auraient laissé un profit aux producteurs de caoutchouc synthétique. Pour les pays anglo-saxons le moyen le moins coûteux de se procurer du caoutchouc était de produire d’autres marchandises, par exemple, des automobiles et différentes machines, de les vendre à l’étranger, et d’importer du caoutchouc naturel étranger.

S’il leur avait été possible de prévoir les événements de décembre 1941, et de janvier et février 1942, les gouvernements de Londres et de Washington auraient examiné les mesures propres à assurer l’existence d’une production nationale de caoutchouc synthétique. Peu importe pour notre problème quelle méthode ils auraient adoptée pour financer la dépense nouvelle dans le budget de la défense nationale. Ils pouvaient subventionner les usines intéressées ou élever, au moyen de tarifs douaniers, le prix intérieur du caoutchouc à un niveau suffisant pour que la production locale de caoutchouc synthétique engendre un profit. Dans tous les cas, la nation aurait supporté la charge des mesures adoptées.

Si le gouvernement s’abstient de prendre une mesure de sécurité, aucun capitaliste ni aucun entrepreneur n’est à même de combler la lacune. Il est aussi peu sensé de reprocher aux groupements professionnels des industries chimiques de n’avoir pas accru la production de caoutchouc synthétique que de blâmer l’industrie automobile de n’avoir pas, dès la prise du pouvoir par Hitler, orienté ses usines vers la fabrication d’avions. Ou encore, il aurait été aussi fondé de reprocher à un étudiant d’avoir perdu son temps à écrire un livre sur l’histoire de l’Amérique ou sur la philosophie au lieu de consacrer tous ses efforts à se préparer aux fonctions qu’il devait occuper dans les Expeditionary Forces. Si le gouvernement manque à son devoir d’équiper la nation de façon à lui permettre de repousser une agression, les particuliers n’ont d’autre procédure à leur disposition, pour remédier au mal, que de critiquer l’administration auprès du souverain — l’électeur — en s’adressant à lui dans des discours, des articles et des livres [1].

De nombreux docteurs décrivent la façon dont leurs concitoyens dépensent leur argent comme parfaitement irrationnelle et contraire à leurs besoins réels. Nous devrions, disent-ils, changer nos méthodes d’alimentation, diminuer la consommation de boissons alcooliques et de tabac, et employer nos loisirs d’une manière plus raisonnable. Ils ont probablement raison. Mais ce n’est pas au gouvernement d’améliorer la conduite de ses « sujets ». Ce n’est pas non plus le rôle des hommes d’affaires. Ils ne sont pas chargés de surveiller leurs clients. Si le public préfère les boissons fortes aux boissons non alcoolisées, les entrepreneurs doivent s’incliner devant ses désirs. Quiconque veut réformer ses concitoyens doit recourir à la persuasion. C’est le seul moyen démocratique d’obtenir qu’ils se transforment. Si malgré mes efforts je ne parviens pas à convaincre les autres de l’excellence de mes idées, je dois m’en prendre à mon incapacité et non faire appel à la loi, c’est-à-dire à la contrainte et à la coercition.

Le calcul économique repose finalement sur l’évaluation que chacun fait des différents biens de consommation. Il est exact que les consommateurs peuvent se tromper et que leur jugement subit parfois de mauvaises influences. Il est permis de supposer que leur appréciation des divers produits serait différente s’ils étaient mieux éduqués. Toutefois, la nature humaine étant ce qu’elle est, nous ne sommes pas en mesure de substituer au manque de profondeur de la foule la sagesse d’une autorité infaillible.

Nous ne prétendons pas que les prix du marché expriment nécessairement une valeur éternelle et absolue. Il n’existe rien de semblable à des valeurs absolues, indépendantes des préférences subjectives d’hommes sujets à l’erreur. Les jugements de valeur sont le produit de l’arbitraire humain. Ils reflètent toutes les insuffisances et les faiblesses de leurs auteurs. Toutefois, il n’est point d’autre alternative, en dehors de la fixation des prix de marché d’après les préférences de l’ensemble des consommateurs, que la détermination des valeurs par de petits groupes d’individus, non moins sujets à l’erreur et aux illusions que la majorité, en dépit du nom de dirigeants dont on les gratifie. Mais quel que soit le mode de détermination des valeurs des biens de consommation, qu’elles soient fixées par décision autoritaire ou par les préférences de l’ensemble des consommateurs — la nation tout entière, — les valeurs sont toujours relatives, subjectives et humaines, et jamais absolues, objectives ni divines.

Il faut bien comprendre qu’au sein d’une société de marché organisée sur la base de l’entreprise libre et de la propriété privée des moyens de production, les prix des biens de consommation se reflètent fidèlement et étroitement dans les prix des différents facteurs que requiert leur production. Ainsi il apparaît possible, au moyen d’un calcul précis, de trouver entre un nombre illimité de processus imaginables, le plus avantageux et celui qui l’est le moins. « Plus avantageux », cela doit s’entendre ici d’un emploi des facteurs de production tel que la production des biens de consommation réclamés le plus instamment par les consommateurs passe avant celle de produits qu’ils demandent de façon moins pressante. Le calcul économique permet aux entreprises d’adapter leur production aux demandes des consommateurs. Par contre, sous quelque régime socialiste que ce soit, les dirigeants de l’Office central de la Production ne seraient pas à même d’entreprendre un calcul économique. Les prix des facteurs de production ne peuvent servir d’éléments de calcul là où il n’y a pas de marché et par conséquent pas de prix des facteurs de production.

Pour comprendre pleinement les problèmes en jeu, il faut s’efforcer de saisir la nature et l’origine du profit.

Un système théorique qui ne présenterait aucune variation ne comporterait ni profits ni pertes. Dans un monde stationnaire tel que celui-là, où ne se produirait aucun événement et où toutes les conditions économiques demeureraient constantes, la dépense globale engagée par un industriel pour se procurer les facteurs de production nécessaires serait égale au prix qu’il recevrait pour le produit. Les prix à payer pour les facteurs matériels de production, les salaires et l’intérêt du capital investi absorberaient intégralement le prix du produit. Il ne resterait rien comme profit. Il est évident qu’un tel système n’aurait pas besoin d’entrepreneurs et que le profit n’y jouerait aucun rôle économique. Comme on ne produit aujourd’hui que ce que l’on produisait hier, avant-hier, l’année dernière et il y a dix ans, que la même routine sera toujours suivie, qu’il ne se produit aucun changement dans l’offre ou la demande des biens de consommation ou des biens de production, pas plus que dans les méthodes techniques, que tous les prix restent stables, aucune place n’est laissée à l’activité d’aucun entrepreneur.

Mais le monde présent est un monde de transformations incessantes. Chiffres de la population, goûts et désirs, offre des facteurs de production et méthodes techniques présentent des variations ininterrompues. Un tel état de choses requiert une adaptation permanente de la production aux modifications du milieu. C’est alors que l’entrepreneur entre en scène.

Les hommes avides de profit sont toujours en quête d’occasions favorables. S’ils découvrent que le rapport des prix des facteurs de production aux prix des produits calculés d’avance en offre une, aussitôt ils interviennent. S’ils ont évalués correctement chacun des éléments en cause, ils réalisent un profit. Mais immédiatement commence à se manifester le mouvement qui tend à faire disparaître de tels profits. La mise en œuvre des nouveaux programmes entraîne une hausse des prix des facteurs de production et amorce la baisse des prix des produits. Le profit n’est un phénomène permanent que parce que les conditions du marché et les méthodes de production varient continuellement. Quiconque recherche le profit doit être constamment à l’affût de nouvelles possibilités. Et, par la recherche du profit, il adapte la production aux demandes du public consommateur.

L’on peut considérer le marché des facteurs matériels de production et le marché de la main-d’œuvre comme des enchères publiques. Les enchérisseurs sont les entrepreneurs. Les prix qu’ils s’attendent à voir les consommateurs payer leurs produits déterminent le plafond de leurs enchères. Les autres enchérisseurs, avec qui ils sont en concurrence, et dont la surenchère doit triompher s’ils ne veulent pas s’en retourner les mains vides, sont dans la même situation. Tous les enchérisseurs agissent comme mandataires des consommateurs. Mais chacun d’eux représente un aspect différent des besoins des consommateurs, soit qu’ils produisent des articles différents, soit qu’ils ne les produisent pas par le même processus. La concurrence réciproque des entrepreneurs met en concours les différentes possibilités offertes aux individus de faire disparaître autant que possible leur état de gêne par l’achat de biens de consommation. La décision que prend un individu d’acheter un frigidaire et de différer l’achat d’une nouvelle voiture est un facteur déterminant dans la formation des prix des automobiles et des frigidaires. Par le jeu de la concurrence entre les entrepreneurs, les prix des biens de consommation se reflètent dans la formation des prix des facteurs de production. Du fait que les différents désirs d’un individu, dressés les uns contre les autres par l’inexorable rareté des facteurs de production, sont représentés sur le marché par différents entrepreneurs en concurrence, résultent, pour les facteurs de production, des prix qui non seulement permettent le calcul économique, mais le rendent indispensable. Un entrepreneur qui ne calculerait pas ou mépriserait le résultat de son calcul irait bientôt à la faillite et serait écarté de son poste de direction.

Mais dans la communauté socialiste qui n’admet qu’un seul directeur, il n’y a ni prix des facteurs de production, ni calcul économique. Le prix du facteur de production est un avertissement que celui-ci adresse à l’entrepreneur de la société capitaliste : « Ne me touchez pas, je suis affecté à la satisfaction d’un autre besoin, plus pressant. » Mais dans le système socialiste les facteurs de production sont muets. Ils ne font aucune suggestion au planificateur. La technologie offre à celui-ci un grand nombre de solutions possible pour un même problème. Chacune d’elle entraîne une dépense de différents facteurs de production d’espèces et de quantités variables. Mais le directeur socialiste, incapable de les réduire à un commun dénominateur, n’est pas à même de découvrir quelles sont le plus avantageuses.

En régime socialiste, on ne peut discerner ni les profits ni les pertes. Là où le calcul fait défaut, il n’y a aucun moyen de savoir si les programmes conçus ou exécutés étaient ceux qui convenaient le mieux à la satisfaction des besoins les plus pressants ; le succès ou l’échec restent dans l’ombre. Les défenseurs du socialisme se trompent lourdement lorsqu’ils considèrent l’impossibilité de distinguer le profit et la perte comme un résultat excellent. C’est, au contraire, le défaut essentiel de l’organisation socialiste. Il n’est pas avantageux d’ignorer si l’action entreprise est ou non le moyen convenable d’atteindre les buts poursuivis. L’organisation socialiste ferait penser à un homme contraint de vivre les yeux bandés.

On a émis l’objection que le système du marché est à tout le moins inapproprié aux conditions économiques créées par une grande guerre. Si le mécanisme du marché était abandonné à lui-même, le gouvernement serait dans l’impossibilité d’obtenir tout l’équipement nécessaire. Les facteurs de production peu abondants nécessaires à la fabrication d’armements seraient gaspillés pour des besoins civils qui, en temps de guerre, doivent être considérés comme moins importants, voire comme un luxe ou une prodigalité. Ainsi était-il obligatoire de recourir au système de priorités fixées autoritairement et de créer l’appareil administratif que cela impliquait.

L’erreur d’un tel raisonnement est de ne pas comprendre que la nécessité de donner au gouvernement tous pouvoirs pour décider de l’emploi des différentes matières premières résulte non de la guerre, mais des méthodes de financement des dépenses de guerre.

Si les sommes nécessaires à la conduite de la guerre avaient été obtenues du public par l’impôt et l’emprunt, chacun aurait été contraint de restreindre énergiquement sa consommation. En possession d’un revenu amoindri — après paiement des impôts — les consommateurs auraient cessé de nombreux achats de biens qu’ils étaient accoutumés à faire avant la guerre. Les industriels, précisément parce qu’ils se laissent guider par le profit, auraient cessé de produire pour les besoins civils correspondants et se seraient portés vers la production des biens mêmes que l’État, devenu, par l’afflux des impôts, le plus gros acheteur du marché, aurait été disposé à acheter.

Mais une large part des dépenses de guerre est financée par un accroissement de la circulation monétaire et par des emprunts auprès des banques privées. En outre, le contrôle des prix interdit d’augmenter les prix des produits. Titulaires de revenus monétaires accrus, en face de prix d’achat inchangés, les particuliers non seulement n’auraient pas restreint leurs achats de biens de consommation, mais ils les auraient développés. Pour éviter cela, il fallut recourir au rationnement et aux systèmes prioritaires imposés par l’État. Ces mesures étaient devenues nécessaires parce que l’intervention antérieure de l’État, en paralysant le fonctionnement du marché, avait créé des conditions paradoxales et très peu satisfaisantes. Ce ne fut pas l’imperfection du mécanisme du marché, mais l’inopportunité de l’intervention antérieure de l’État dans le fonctionnement du marché qui rendit inévitable l’établissement d’un système de priorités. En cette occasion, comme en beaucoup d’autres, les bureaucrates voient dans l’échec des mesures qu’ils ont prises la preuve qu’il est nécessaire d’empiéter davantage dans le système du marché.

3. L’entreprise dans le système du profit

Toutes les transactions d’une entreprise font l’objet d’une étude qui repose sur un calcul minutieux des profits et des pertes. Les programmes nouveaux sont soumis à un examen minutieux qui décide des chances qu’ils représentent. Chaque pas en avant dans leur réalisation se traduit par une écriture comptable. Le compte de profits et pertes révèle si l’entreprise dans son ensemble, ou l’une quelconque de ses branches, est rentable. Les chiffres du grand livre servent de guide pour la conduite de l’entreprise dans son ensemble et dans chacune de ses subdivisions. Les branches qui ne paient pas cessent d’être exploitées, celles qui produisent un profit sont développées. Il ne peut être question de s’accrocher à des activités non rentables s’il n’est aucune perspective de les rendre rentables dans un avenir assez proche.

Les méthodes soigneusement mises au point de la comptabilité moderne et de la statistique des affaires fournissent au chef d’entreprise une image fidèle de chacune de ses activités. Il est à même d’apprendre le degré de succès ou d’insuccès de chacune de ses transactions. Grâce à ces indications, il est en mesure de contrôler l’activité de tous ses services, quelle que soit la dimension de l’entreprise. Évidemment, la répartition des frais généraux laisse place à un certain arbitraire. Mais, cette réserve faite, les chiffres reflètent fidèlement, et dans tous ses détails, la marche d’une section ou d’un service quels qu’ils soient. Les livres et la balance des comptes sont la conscience de l’affaire. Ils sont aussi la boussole de l’homme d’affaires.

La technique comptable est si familière à l’homme d’affaires qu’il ne remarque pas toujours l’instrument merveilleux qu’elle représente. Il fallait un grand poète pour l’estimer à sa juste valeur. Goethe appelait la comptabilité en partie double « une de plus belles inventions de l’esprit humain ». Grâce à elle, remarquait-il, l’homme d’affaires peut à chaque instant avoir une vie d’ensemble de la marche de l’entreprise, sans être obligé de s’embarrasser de détails [2].

L’observation de Goethe touche au cœur du sujet. Le mérite de la direction commerciale réside précisément en ce qu’elle offre au directeur la possibilité d’examiner l’ensemble et chacune des parties sans se perdre dans des détails sans importance.

L’entrepreneur est à même de faire pour chaque branche de l’entreprise un calcul séparé et de préciser par là le rôle quelle joue dans l’ensemble de l’entreprise. Pour le public chaque firme constitue une unité indivise. Mais pour la direction, elle comprend différentes parties, dont elle considère chacune comme une unité distincte et qu’elle apprécie selon leur contribution au succès de l’entreprise tout entière. En comptabilité industrielle, chaque section de l’entreprise représente un élément autonome, comme si elle était une entreprise distincte. On suppose que la section autonome est propriétaire d’une part déterminée du capital total engagé dans l’entreprise, qu’elle achète et vend aux sections voisines, qu’elle a ses charges et ses revenus propres, que son activité se traduit par un profit ou par une perte, imputable à sa gestion propre, et distinct des résultats obtenus dans les autres sections. Aussi la direction générale peut-il laisser une grande indépendance aux directions de chaque section. Les directeurs des différentes sections bénéficient d’une certaine liberté dans la gestion des affaires « intérieures » de leur section. Aux hommes auxquels il confie la direction des différentes sections, services et branches, le directeur général ne donne pas d’autre directive que celle de réaliser le maximum de profit. Et l’examen de la comptabilité lui montre avec quel succès ou insuccès ils ont suivi ses directives.

Dans une grande entreprise, la plupart des sections ne produisent que des produits partiels ou semi-finis, utilisés non pour la vente directe mais, par d’autres sections, pour la fabrication du produit final. Ce fait n’altère pas les conditions décrites. Le directeur général compare les frais qu’a entraînés la production des pièces et des articles semi-fabriqués aux prix qu’il aurait eu à supporter s’il avait dû les acheter à une autre usine. Il se pose sans cesse la même question : Est-il rentable de produire cela nous-mêmes ? Ne serait-il pas plus satisfaisant de l’acheter à des usines spécialisées dans cette production ?

Ainsi la responsabilité se divise-t-elle dans le cadre de l’entreprise conçue pour la recherche du profit. Tout directeur de branche est responsable de l’activité de la branche qu’il dirige. Le profit que révèle la comptabilité s’inscrit à son actif, à son passif la perte qu’elle accuse. Son intérêt personnel l’incite à prêter le maximum de soin et d’effort à la conduite des affaires de la section. S’il encourt une perte, il en sera la première victime. Il sera remplacé par quelqu’un dont on attend plus de succès ou bien même on abandonnera la section. Dans les deux cas, il sera licencié et perdra son emploi. S’il parvient à réaliser des profits, il verra son revenu augmenté ou en tout cas ne risquera pas de le perdre. Qu’un directeur de branche soit ou non admis à participer aux bénéfices de la branche qu’il dirige, cela compte peu en regard de l’intérêt personnel qui le lie aux résultats de l’activité de la branche. Dans les deux cas son sort est étroitement associé à celui de la branche dont il est responsable. En travaillant pour elle, il ne travaille pas seulement pour son directeur, mais aussi pour lui-même.

Il serait inopérant de restreindre la liberté de décision d’un directeur responsable d’une branche d’entreprise en intervenant dans les détails. S’il est compétent, l’intervention est au moins superflue, sinon nuisible dans la mesure où elle lui lie les mains. S’il est incompétent, elle ne rendra pas son action plus heureuse. Elle lui fournirait simplement cette piètre excuse que les instructions de ses supérieurs, données mal à propos, sont la cause de son échec. La seule directive nécessaire est évidente et n’exige pas de mention spéciale : rechercher le profit. Après quoi, le soin des détails peut et doit être laissé le plus possible à la direction de chaque service.

Ce système a contribué largement à l’évolution de l’entreprise moderne. La production massive au sein de grandes unités de production et l’établissement de filiales en province et à l’étranger, les grands magasins et les entreprises à succursales multiples reposent sur le principe de la responsabilité des directeurs locaux. Cela ne limite en aucune façon la responsabilité du directeur général. Les directeurs qu’il a sous ses ordres ne sont responsables que vis-à-vis de lui. Ils ne le libèrent pas de l’obligation de trouver l’homme compétent pour chaque emploi.

Si une firme de New-York crée des filiales de vente ou de production à Los Angeles, à Buenos Aires, à Budapest et à Calcutta, le directeur général ne fixe les rapports de la filiale et de la direction principale ou de la société fondatrice qu’en termes très généraux. Toutes les questions secondaires sont du ressort du directeur local. Le service du contrôle comptable de la direction générale examine soigneusement la gestion financière de la filiale et informe le directeur général dès qu’une anomalie apparaît. Des précautions sont prises pour éviter une opposition entre la politique de la filiale et celle de la direction générale, la perte du capital investi dans la filiale, celle de la clientèle et de la renommée de la firme elle-même. Mais la direction locale garde les mains libres à tous autres égards. Il est possible de faire confiance au chef d’une succursale, d’une branche ou d’une section d’entreprise parce que ses intérêts concordent avec ceux de l’entreprise dans son ensemble. Si celui-ci dépensait trop pour des opérations courantes ou s’il devait négliger une occasion de profit, il compromettrait non seulement le bilan de la firme, mais également sa propre situation. Il n’est pas un simple employé salarié dont la seule obligation est d’exécuter consciencieusement la tâche déterminée qui lui a été assignée. Il est lui-même homme d’affaires, comme s’il était le jeune associé de l’entrepreneur, quelles que soient les clauses financières et autres de son contrat d’engagement. Il doit contribuer du mieux qu’il est en son pouvoir au succès de la firme à laquelle il est lié.

C’est pour cela qu’il n’y a aucun danger à lui laisser la liberté de décision pour des matières importantes. Il ne fera pas d’achats dispendieux de produits et de services. Il n’engagera pas des collaborateurs et des ouvriers incapables ; il ne licenciera pas des collaborateurs compétents pour les remplacer par ses propres amis ou parents non qualifiés. Sa conduite est soumise au jugement incorruptible d’un tribunal qui ne s’achète pas : le compte de profits et pertes. Dans les affaires une seule chose compte, le succès. Le directeur de branche malheureux est condamné, peu importe que l’échec lui soit ou non imputable, qu’il lui ait été ou non possible d’obtenir un résultat meilleur. Une branche non rentable doit tôt ou tard être abandonnée, et son directeur perdre sa situation.

La souveraineté des consommateurs et l’action démocratique du marché ne s’arrêtent pas aux portes de la grosse entreprise. Elles pénètrent dans chacune de ses branches ou services. La responsabilité vis-à-vis du consommateur est le sang de l’entreprise, qui est une communauté à l’intérieur de laquelle existe un marché libre. Le mobile du profit qui contraint les entrepreneurs à servir les consommateurs dans la pleine mesure de leur capacité est en même temps le premier principe d’organisation interne de toute entreprise industrielle ou commerciale. Il réalise la synthèse d’une centralisation de l’entreprise poussée au maximum et de l’autonomie quasi complète de ses branches. Il maintient la pleine responsabilité de la direction générale en même temps qu’il intéresse et stimule au plus haut point les directeurs de section, de service, et de filiale. Il donne au système de l’entreprise libre cette souplesse et cette faculté d’adaptation qui se traduisent par une tendance constante à l’amélioration.

4. La direction du personnel en régime de liberté d’embauche

Le personnel d’une entreprise moderne de grande dimension comprend parfois plusieurs centaines de milliers d’employés et d’ouvriers qui constituent un groupe largement différencié depuis le directeur général ou le président jusqu’aux femmes de ménage, garçons de course et apprentis. La direction d’un tel groupe d’hommes soulève de nombreux problèmes. Mais ils ne sont pas insolubles. Quelle que puisse être la dimension de l’entreprise, la direction générale ne s’occupe que des sections, services, branches et filiales, dont le rôle peut être déterminé de façon précise d’après le témoignage que fournissent la comptabilité et la statistique. Évidemment, la comptabilité n’indique pas toujours d’où provient le mauvais fonctionnement d’une section. Elle révèle simplement que quelque chose ne va pas, que cela ne paie pas, qu’il y a quelque chose à changer ou à abandonner. Ses jugements sont sans appel. Elle indique la valeur chiffrée de chaque service, la seule qui intéresse le marché. Les consommateurs sont sans pitié. Ils n’achètent jamais pour avantager un producteur moins compétent ou pour le préserver des conséquences de sa gestion insuffisante. Ils désirent qu’on les serve le mieux possible. Et le jeu du système capitaliste contraint l’entrepreneur à obéir aux ordres des consommateurs. Celui-ci n’a pas le pouvoir de distribuer des libéralités aux dépens des consommateurs. Il dilapiderait son patrimoine s’il devait l’utiliser dans un tel but. Il ne peut payer personne plus qu’il ne peut tirer de la vente du produit.

Les rapports qui s’établissent entre le directeur général et les directeurs des différentes sections, ses subordonnés immédiats, se retrouvent à tous les échelons de la hiérarchie de l’entreprise. Le directeur de section apprécie ses subordonnés immédiats suivant le principe même que le directeur général lui applique à lui-même, et le contremaître juge selon les mêmes méthodes les hommes placés sous ses ordres. La seule différence est que, dans le cas moins complexe des échelons inférieurs, il n’est pas nécessaire de procéder à des calculs compliqués pour déterminer la valeur monétaire de chaque travailleur. Il importe peu que les salaires soient payés aux pièces ou à l’heure. En fin de compte le travailleur ne peut recevoir plus que ne donne le consommateur.

Nul n’est infaillible. Il arrive souvent qu’un supérieur se trompe en jugeant un subordonné. Une des qualités requises dans les emplois supérieurs est précisément de savoir juger les hommes. Le chef qui ne la possède pas compromet par là ses chances de succès. Il se fait autant de tort à lui-même qu’il en cause à ceux dont il a sous-estimé les capacités. Dans ces conditions, il est inutile de chercher à protéger d’une façon spéciale les salariés contre l’arbitraire de leurs employeurs ou des représentants de leurs employeurs. Dans le système du profit fonctionnant librement, l’arbitraire dans les rapports avec le personnel est une offense qui se retourne directement contre son auteur.

Dans une économie de marché laissée libre, l’appréciation de l’effort de chaque individu est indépendante de toutes considérations personnelles et peut dès lors éviter tout parti pris, favorable ou défavorable. Les jugements du marché portent sur les produits et non sur les producteurs et l’appréciation qu’il porte sur le producteur dérive automatiquement de l’appréciation qu’il porte sur le produit. Un collaborateur s’apprécie d’après la valeur de sa contribution aux opérations de production des biens et services. Salaires et appointements ne dépendant pas de décisions arbitraires. Sur le marché du travail, chaque quantité et qualité de travail est estimée au prix auquel les consommateurs sont disposés à payer les produits. L’employeur ne fait pas une faveur quand il paie des salaires et des appointements, il accomplit une transaction commerciale, l’achat d’un facteur de production. Le prix du travail est un phénomène de marché déterminé par les demandes que font les consommateurs des biens et services. Pratiquement, les employeurs recherchent toujours la main-d’œuvre le meilleur marché et les salariés la situation la mieux rémunérée.

Le fait même que le travail est, en régime capitaliste, une marchandise et qu’il s’achète et se vend comme une marchandise, libère me salarié de tout assujettissement personnel. Comme les capitalistes, les entrepreneurs et les exploitants agricoles, le salarié dépend de l’arbitraire des consommateurs. Mais les préférences de consommateurs ne visent pas les personnes qui participent à la production, elles concernent les choses et non les hommes. L’employeur ne peut se permettre le favoritisme ou la prévention à l’égard de son personnel. Dans la mesure où il le fait, son acte comporte en lui-même sa propre sanction.

C’est cela, et non seulement les constitutions et les déclarations des droits, qui, dans un système capitaliste où l’État n’intervient pas, fait des salariés des hommes libres. Ils jouissent comme consommateurs des prérogatives de la souveraineté, et, comme tous les autres membres de la société, sont en tant que producteurs soumis sans réserve à la loi du marché. En vendant sur le marché, au prix du marché, à l’acheteur qui se présente, un facteur de production, à savoir leur travail et leur peine, ils ne compromettent pas leur propre situation sociale. Ce qu’ils doivent à leur employeur ce n’est pas reconnaissance et soumission, mais une quantité déterminée d’un travail d’une qualité déterminée. De son côté, l’employeur n’est pas en quête de gens sympathiques qui lui plaisent, mais de travailleurs capables qui méritent l’argent qu’il leur donne en paiement.

Ce froid rationalisme et cette objectivité des rapports capitalistes ne sont naturellement pas réalisés au même degré dans tous les secteurs de l’activité économique. Plus la fonction rapproche un homme des consommateurs, plus les facteurs personnels interviennent. Dans les secteurs où l’on produit des services, les sympathies et les antipathies jouent un rôle ; les rapports ont un caractère plus « humain ». Des doctrinaires inflexibles et d’intraitables adversaires du capitalisme sont tout prêts à appeler cela un avantage. En réalité, cela réduit la liberté personnelle du chef d’entreprise et de ses employés. Le petit commerçant, le coiffeur, l’hôtelier et l’acteur ne sont pas aussi libres dans l’expression de leurs idées politiques ou religieuses que le sont le propriétaire d’une filature de coton ou l’ouvrier de la grosse métallurgie.

Mais ces faits ne démentent pas les caractères généraux du système du marché. C’est un système qui évalue automatiquement chaque homme selon les services qu’il rend à l’ensemble des consommateurs souverains, c’est-à-dire à ses semblables.

Notes

[1.] Ces observations n’impliquent aucune critique de la politique menée avant la guerre par les gouvernements britannique et américain. Seul l’homme qui aurait connu plusieurs années à l’avance les événements militaires de 1941-1943 aurait le droit de reprocher à d’autres leur manque de clairvoyance. Contrairement à ce que voudraient nous faire croire les partisans de la planification, les gouvernements ne sont pas omniscients.

[2.]L’apprentissage de Wilhelm Meister, livre I, ch. X.

---

Version WEB (Accès aux chapitres)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *