Choses Vues (1849- 1884 )

HUGO Victor

1849 - LOUIS BONAPARTE ET BÉRANGER

1er janvier 1849.

Avec les meilleures intentions du monde et une certaine quantité très visible d’intelligence et d’aptitude, j’ai peur que Louis Bonaparte ne succombe à sa tâche. Pour lui la France, le siècle, l’esprit nouveau, les instincts propres au sol et à l’époque, autant de livres clos. Il regarde sans les comprendre les esprits qui s’agitent, Paris, les événements, les hommes, les choses, les idées. Il appartient à cette classe d’ignorants qu’on appelle les princes et à cette catégorie d’étrangers qu’on appelle les émigrés. Au-dessous de rien, en dehors de tout. Pour qui l’examine avec attention, il a plus l’air d’un patient que d’un gouvernant.

Il n’a rien des Bonaparte, ni le visage, ni l’allure ; il n’en est probablement pas. Quand on se rappelle les habitudes aisées de la reine Hortense et que l’on combine les dates, on remonte à l’amiral Verhuell. La reine Hortense a rapporté de là le président actuel de la République. — C’est un souvenir de Hollande ! me disait hier Alexis de Saint-Priest. Louis Bonaparte a, en effet, la froideur hollandaise.

Louis Bonaparte ignore Paris à ce point qu’il me disait la première fois que je l’ai vu : — Je vous ai beaucoup cherché. J’ai été à votre ancienne maison. Qu’est-ce donc que cette place des Vosges ? — C’est la place Royale, lui dis-je. — Ah ! reprit-il, est-ce que c’est une ancienne place ?

Il a voulu voir Béranger. Il est allé deux fois à Passy sans le trouver. Son cousin Napoléon a mieux deviné l’heure et a rencontré Béranger au coin de son feu. Il lui a demandé : — Que conseillez-vous à mon cousin ? — D’observer la Constitution. — Et que faut-il qu’il évite ? — De violer la Constitution. Béranger n’est pas sorti de là.

Quand le prince a été parti, Béranger a dit à sa servante : — C’est que je suis républicain !

Béranger est toujours le même : spirituel, ironique, indifférent, à peu près franc, à peu près bon, entre Diogène et Voltaire. Après tout plutôt le vaudevilliste de la bourgeoisie que le chansonnier du peuple. Il a trois ou quatre vraiment belles chansons, excellentes d’inspiration et de style. On les croirait venues d’un plus vaste esprit, à les voir souples, vertes et fermes comme des branches poussées dans un bois.

Ayant voulu être pauvre et rester pauvre, et faire de pauvreté vertu, il a tort de dîner en ville. — Fort bien ! fort bien ! disait Armand Carrel, Béranger par-ci, Béranger par-là ! Il ne rend toujours pas les dîners qu’il reçoit.


Mardi 9 janvier 1849.

Aujourd’hui, vers trois heures, comme je sortais de l’Académie pour aller à l’Assemblée nationale, j’ai rencontré sur le quai Voltaire Béranger avec sa houppelande brune et son chapeau à larges bords. Il m’a accosté en me disant : — D’où venez-vous comme cela et où allez-vous ? — Je lui ai répondu : — Le lieu d’où je viens, vous devriez y entrer, et le lieu où je vais, vous n’auriez pas dû en sortir.

UN DÎNER CHEZ LE ROI JÉRÔME

Janvier 1849.

La quinzaine passée j’ai traversé en huit jours toutes sortes de grandeurs d’avant-hier, d’hier et d’aujourd’hui. Le samedi, j’ai dîné chez l’ancien roi de Westphalie, Jérôme Napoléon, maintenant gouverneur des Invalides ; le jeudi d’après, chez l’ancien chancelier de France, baron de Napoléon, duc de Louis-Philippe, dont les cartes aujourd’hui portent ce seul nom : M. Pasquier ; le samedi, j’ai été au bal de l’Élysée chez le président de la République.

Jérôme Bonaparte donnait son dîner d’installation. Comme l’idée de le faire gouverneur des Invalides venait de moi, il m’avait prié, ainsi que ma femme. Il occupe l’ancien appartement des gouverneurs. Dans l’origine, il n’y avait qu’un prévôt de l’Hôtel ; on avait fait l’installation en conséquence. Plus tard, il y a eu un gouverneur, l’appartement a paru mesquin ; maintenant il y a un roi, le logis paraît misérable.

Le « grand salon » est tout petit, avec une poutre qui traverse le plafond. Trois ou quatre autres pièces mènent à la chambre du gouverneur. Dans cette chambre il y a deux grands lits, le lit du prince et le lit de la marquise[1]… Ces lits se touchent et ont pour couvre-pieds commun un immense cachemire rapporté d’Égypte par Bonaparte et donné par lui à Jérôme. Le tout vient d’être meublé par le garde-meuble de consoles et de fauteuils d’acajou à cous de cygne, avec des soieries-empire sur les murs, et des bronzes-Thomire. Souvenirs de la jeunesse du prince. J’ai dit à Jérôme : « C’est touchant, mais c’est laid. »

Au bas de l’escalier d’honneur un invalide en redingote bleue boutonnée, avec moustache grise et une large croix d’honneur à la boutonnière, tenait lieu d’huissier. Un grand corridor blanchi à la chaux garni de banquettes et de paillassons était réservé aux gens des invités.

Il y avait le président de la République, le fils de Jérôme, Napoléon Bonaparte, la princesse Camerata, née Bonaparte, la marquise…, trois ministres, M. de Tracy, M. Passy et M. Lacrosse, le vice-président Boulay de la Meurthe, le maréchal et la maréchale Molitor, ma femme et moi. Comme on était peu nombreux, on causait d’un bout de la table à l’autre. De là beaucoup de cordialité et de gaîté. C’était un mélange piquant de l’officiel et de l’intime.

Louis Bonaparte, qui rit peu, a beaucoup ri. Il racontait qu’on lui avait envoyé la caricature où il est représenté disant à son cousin le fils de Jérôme qui ressemble à l’empereur : Il faut que je me montre au peuple, prête-moi ta tête.

La salle à manger, plus petite encore que le salon, était décorée d’un beau lustre de cuivre dans le goût flamand qui contrastait avec tout le reste du mobilier et en particulier deux Victoires de bronze doré, façon Ravrio, posées debout sur le surtout de la table.

Le roi Jérôme est toujours le même homme, noble, gracieux, bienveillant, spirituel, plein de souvenirs. Sous Louis-Philippe on l’appelait encore le prince, maintenant on ne l’appelle plus que le général. Quoi que fassent les prospérités nouvelles, les fronts sur lesquels l’éblouissement de l’empire a passé restent plongés dans la nuit. Il y a de l’impossible dans ces retours-là. Ces grandeurs n’ont jamais plus semblé déchues que depuis qu’elles sont restaurées.

Le jeudi suivant, je dînais chez M. Pasquier. Là aussi nous étions peu nombreux. Après la prospérité en famille, c’était l’adversité en petit comité. Pas de femmes, Mme la marquise Pasquier était malade. Le premier président de la cour de cassation, M. Portalis, occupait au centre de la table la place de la maîtresse de la maison. Les autres convives étaient M. Charles Dupin, M. Dumas, le savant, MM. Saint-Marc Girardin, Ampère et Giraud, et le vieux secrétaire du conseil d’État, ancien ami du chancelier et du premier président, M. Hochet. Après le dîner, le général Fabvier est venu et M. de Barbançois, ancien gouverneur de M. le duc de Bordeaux, aujourd’hui représentant du peuple.

NOTES SUR LA SITUATION

I

Janvier 1849.

Le premier mois de la présidence de Louis Bonaparte s’écoule. Voici quelle est la figure de ce moment :

Il y a maintenant des bonapartistes de la veille. Mme la duchesse d’Orléans habite, à Ems, avec ses deux enfants, une petite maison où elle vit pauvrement et royalement. MM. Jules Favre, Billault et Carteret font une cour — politique — à Mme la princesse Mathilde Demidoff. Toutes les idées de février sont remises en question les unes après les autres ; 1849 désappointé tourne le dos à 1848. Les généreux veulent l’amnistie, les sages veulent le désarmement. L’Assemblée constituante est furieuse d’agoniser. M. Guizot publie son livre de la Démocratie en France ; Louis-Philippe est à Londres, PieIX  est à Gaëte, M. Barrot est au pouvoir ; la bourgeoisie a perdu Paris, le catholicisme a perdu Rome. Le ciel est pluvieux et triste avec un rayon de soleil de temps en temps. Mlle Ozy se montre toute nue dans le rôle d’Ève à la Porte-Saint-Martin ; Frédérick Lemaître y joue l’Auberge des Adrets. Le cinq est à soixante-quatorze, les pommes de terre coûtent huit sous le boisseau, on a un brochet pour vingt sous à la Halle. M. Ledru-Rollin pousse à la guerre, M. Proudhon pousse à la banqueroute. Le général Cavaignac assiste en gilet gris aux séances de l’Assemblée et passe son temps à regarder les femmes des tribunes avec de grosses jumelles d’ivoire. M. de Lamartine reçoit vingt-cinq mille francs pour son Toussaint-Louverture. Louis Bonaparte donne de grands dîners à M. Thiers qui l’a fait prendre et à M. Molé qui l’a fait condamner. Vienne, Milan, Berlin se calment. Les révolutions pâlissent et semblent partout s’éteindre à la surface, mais un souffle profond remue toujours les peuples. Le roi de Prusse s’apprête à ressaisir son sceptre et l’empereur de Russie à tirer son épée. Il y a eu un tremblement de terre au Havre ; le choléra est à Fécamp ; Arnal quitte le Gymnase, et l’Académie nomme M. le duc de Noailles à la place de Chateaubriand.

II

13 janvier.

Comme j’entrais à l’Assemblée, le garde national en sentinelle m’a pris le bras. Je me suis retourné, c’était Jules Sandeau. — Salut à l’ennemi des factions ! m’a-t-il dit. J’ai répondu : — À l’ami des factionnaires.

Nous avons causé un moment pendant que Thiers faisait son entrée par la grande porte, en paletot gris et salué par les tyroliens qui ont remplacé les sergents de ville. Je remarque que M. Thiers a hérité de ce respect des tyroliens qui se prodiguait il y a deux mois à Louis Bonaparte. Est-ce un signe barométrique ? Cela indique-t-il la température de la police ? Cela veut-il dire que Thiers remplacera Louis Bonaparte ?

L’Assemblée était peu nombreuse et distraite, encore occupée de la séance d’hier.

On faisait courir ce quatrain sur la restauration du Pont-Neuf :

Le Pont-Neuf risquant de s’abattre,
On va le recouvrir en zinc.
Sur la demande d’Henri quatre
Apostillée par Henri cinq.

Le dernier vers fait rire, quoique la prosodie crie un peu.

Lamartine a dîné hier à l’Élysée-Bourbon. Il a refusé la vice-présidence. Il a bien fait. Présider cette chose qu’ils appellent le conseil d’État, lui qui, il y a huit mois, présidait la France, et eût pu présider l’Europe ! Non. Il n’a plus qu’une manière de grandir. C’est de descendre de tout. Il se retrouvera de plain-pied dans sa gloire. On a offert à Bugeaud le gouvernement d’Afrique. Il a refusé aussi et a bien fait aussi. Gouverneur d’Afrique, c’est trop peu maintenant. Il a chance, a-t-il dit, d’être gouverneur de France. Au fait, je l’approuve. Il vaut mieux manier de la civilisation que de la barbarie.

À propos du maréchal Bugeaud, voici comment les soldats d’Afrique caractérisaient, sans le vouloir et dans leur façon habituelle d’en parler, leurs quatre principaux généraux. Cela peint. Ils appelaient :

Bugeaud — le père Bugemar,
Changarnier — Changarnier,
Lamoricière — le général Lamoricière,
Bedeau — Monsieur Bedeau.

M. Dupont de l’Eure vient s’asseoir à son banc au-dessous de moi. Il est maintenant isolé. Il n’a plus sa cour des premiers jours, du temps où l’on mettait dans la salle des conférences son buste en marbre blanc qui y est encore. Il n’a plus qu’un jeune représentant rouge qui lui est resté fidèle et qui lui donne pieusement le bras pour entrer et sortir. Je regrette de ne pas savoir le nom de ce jeune homme. M. Dupont de l’Eure est un des quatre représentants de 1815 qui siègent dans l’Assemblée de 1848. Les autres sont MM. Dupin aîné, Georges Lafayette et Leyraud (de la Creuse), qui avait alors vingt-cinq ans.

Il n’y a pas dans l’Assemblée de membres de la Convention. M. Thibaudeau, qui s’est présenté à Marseille, n’a pas été élu. Du reste, il n’y a plus en 1849 que deux conventionnels vivants : Thibaudeau et Pontécoulant.

Il fait très froid dans cette salle. Cette bâtisse ressemble à la constitution ; ce n’est que plâtrage, détrempe et carton. Un triste décor pour une pauvre pièce. La salle s’en va comme l’Assemblée. Tout ce provisoire, hommes et choses, tremble à un coup de vent. Rien dans cette salle qui ne soit usé, déteint, passé, disloqué ou taché ; banquettes décousues, châssis crevés, tapis déchirés, représentants râpés. Ô popularité ! néant ! jetez donc ceci par terre pour construire cela ! faites donc des 28 juillet et des 24 février ! Renversez des rois, des trônes, des Bourbons, des Orléans, de vieilles races couronnées pour élever quelques faquins ! Cela n’est pas plus solide. Chose étrange, la baraque de toile peinte ne dure pas plus que l’édifice de granit.


III

Janvier 1849.

Que penseriez-vous d’un soi-disant horloger qui prétendrait vous avoir fait une horloge et qui vous dirait : La voilà ! elle ira ! à la seule condition que vous me garderez toujours là pour tourner moi-même les aiguilles et leur faire marquer l’heure ?

L’horloger, c’est notre constituante ; l’horloge, c’est notre constitution.

Notre constituante dit : Ma mécanique est admirable, mais je ne m’en vais pas. Il faut que je sois là pour la faire marcher.


IV

22 janvier.

Je continue de tâter le pouls à la situation.

Le premier mois de la présidence est fini, l’enthousiasme est tombé. L’autre jour, à l’Opéra, on a chuté le président. C’était à la première représentation du Violon du Diable. Hier je disais à M. Jules Favre : — Louis Bonaparte avait une dot de six millions. Il en a déjà dépensé quatre. Ceci fit sourire Jules Favre de son sourire amer. Louis Bonaparte est mal avec ses ministres : des deux parts froideur glaciale. On ne se voit qu’aux heures où le cabinet s’assemble. Nulle autre relation.

La liste des candidats à la vice-présidence a été dressée par le prince seul. Elle a fait très mauvais effet. J’en parlais au ministre de la marine, M. Lacrosse. Il m’a répondu : Cela ne nous regarde pas. Autour du prince force gens suspects, Dumoulin, Persigny, etc. — Le vieux général Montholon l’obsède, le gêne et le compromet. Louis Bonaparte a dit au colonel Ambert : — J’ai envie de vous faire gouverneur de l’Élysée. — Faites, dit Ambert. Je fermerai la porte aux intrigants. — Est-ce qu’il y en a autour de moi ? — Comme des mouches autour d’une chandelle. — Du reste les choses se gâtent. Le gouvernement et l’Assemblée vont à la débandade d’absurdités en absurdités à une catastrophe.

Deux choses pèsent sur le président et l’écrasent, les conseils de Thiers et le nom de Napoléon. La popularité a disparu complètement. On voit peu à peu Louis Bonaparte rentrer dans le sol. À l’autre bout de l’horizon Henri  V prend forme et se dessine. Le comte de Chambord est à Frohsdorf avec sa femme et Mme la dauphine. Il y attire les français qui passent. Il les reçoit dans un salon de velours bleu ciel semé de fleurs de lys d’or. Il est fort aimable ; gras, la tête dans les épaules, avec un collier de barbe blonde ; il boite et il a déjà des flatteurs qui disent : C’est une grâce. Il cause peu, bas et bien. Mme de Chambord est plus grande et plus âgée que lui. Elle chante le soir dans son salon pour le moindre grimaud. M. Charles Didier, qui parcourait l’Europe à quatre mille francs par mois avec une mission de la République, a été invité à Frohsdorf, y est allé, y a dîné, y a couché et s’en est allé le lendemain matin enivré, ébloui et disant : Monseigneur, nous reviendrons vous chercher. Les clubs sont incandescents. Il y a rue Martel un club qui commente Proudhon comme le club Valentino commente Blanqui. La semaine dernière, une mystérieuse revue des sociétés secrètes a été passée à la nuit tombante sur les boulevards extérieurs par des personnages inconnus. Les journaux à titres sinistres reparaissent comme avant juin. Nous n’avons plus le Père Duchêne, la Vraie République et la Canaille, mais nous avons la Langue de Vipère, le Républicain rouge et le Journal des sans-culottes. On remarque le soir de fortes patrouilles. Hier le maréchal Bugeaud me disait : — Il y aura une émeute avant deux mois. — Le maréchal va publier un petit livre sous ce titre : La guerre des rues. Il disait en souriant : — Ce sont des conseils pratiques dans le genre des instructions contre le choléra.

Le cabinet est pauvre, chétif, déconsidéré, ébranlé, impuissant, nul. On se demande avec anxiété : Que va-t-il arriver ? Quand rien ne sort du pouvoir, quelque chose sort du pays.

En somme, de gouvernement vrai, de gouvernement réellement constitué, point. Tout ceci fait l’effet d’un provisoire long.


V

LE VICE-PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE.

1849.

M. Boulay de la Meurthe était un bon gros homme, chauve, ventru, petit, énorme, avec le nez très court et l’esprit pas très long. Il était l’ami de Harel auquel il disait : mon cher et de Jérôme Bonaparte auquel il disait : Votre Majesté.

L’Assemblée le fit, le 20 janvier, vice-président de la République.

La chose fut un peu brusque et inattendue pour tout le monde, excepté pour lui. On s’en aperçut au long discours appris par cœur qu’il débita après avoir prêté serment, Quand il eut fini, l’Assemblée applaudit, puis à l’applaudissement succéda un éclat de rire. Tout le monde riait, lui aussi ; l’Assemblée par ironie, lui de bonne foi.

Odilon Barrot, qui, depuis la veille au soir, regrettait vivement de ne pas s’être laissé faire vice-président, regardait cette scène avec un haussement d’épaules et un sourire amer.

L’Assemblée suivait du regard Boulay de la Meurthe félicité et satisfait, et dans tous les yeux on lisait ceci : Tiens ! il se prend au sérieux !

Au moment où il prêta serment d’une voix tonnante qui fit sourire, Boulay de la Meurthe avait l’air ébloui de la République, et l’Assemblée n’avait pas l’air éblouie de Boulay de la Meurthe.

Ses concurrents étaient Vivien et Baraguay-d’Hilliers, le brave général manchot, lequel n’eut qu’une voix. Vivien avait beaucoup compté sur la chose. Quelques moments avant la proclamation du scrutin, on le vit quitter son banc et s’en aller à côté du général Cavaignac. Le président manqué consola le vice-président raté. Je n’aimais pas Vivien, parce qu’il était honteux de son père, ancien maître d’études, pion, chien de cour, comme disent les gamins, à la pension Cordier-Decotte, rue Sainte-Marguerite, n° 41. Ceci me fit voter pour Boulay de la Meurthe.

J’avais passé trois années de mon enfance, 1815, 1816 et 1817, dans cette pension Decotte.

Ce père Vivien était un personnage à part. C’était un vieillard ébouriffé, flottant dans un habit à grandes basques. L’habit était râpé, le bonhomme était maigre, le tout était piteux. Le père Vivien avait été dans l’Inde et en avait rapporté des sparteries assez curieuses dont était tapissé le cabinet où son fils, élève gratuit, travaillait avec mon frère Eugène et moi. Ce cabinet n’était autre chose qu’un compartiment de la classe réservé aux grands. Vivien fils avait cinq ou six ans de plus que moi. C’était un grand beau jeune homme rose aux yeux bleus clairs et brillants ; il avait sur le front deux petites bosses comme les faons dont les cornes vont pousser. Il était fort en discours latin. Il semblait humilié d’être « le fils du pion ». Ainsi le nommait la moquerie indifférente et féroce des enfants. Au sortir de la pension Decotte, nous nous perdîmes de vue. Je le revis trente ans plus tard en 1847 ; lui avait été ministre et était député ; j’étais pair de France. Ma rencontre lui fut désagréable : j’avais connu son père.

Pendant que le vice-président pérorait à la tribune, je causais avec Lamartine. Nous parlions architecture. Il tenait pour Saint-Pierre de Rome, moi pour nos cathédrales. Il me disait : — Je hais vos églises sombres. Saint-Pierre est vaste, magnifique, lumineux, éclatant, splendide. — Et je lui répondais : — Saint-Pierre de Rome n’est que le grand ; Notre-Dame, c’est l’infini.


VI

25 janvier.

Il y a eu une éclaircie, mais la situation redevient sombre. — Hier Marrast m’a pris à part et m’a dit : « Ne poussez pas à la dissolution de l’Assemblée. Avancer le terme de nos travaux, c’est ouvrir le champ de guerre électoral. Les clubs, grâce aux franchises des élections, vont échapper à la surveillance de la loi. Savez-vous où ils en sont ? On n’y déclame plus, on n’y déblatère plus, on n’y vocifère plus, on y enseigne froidement la fabrication des allumettes chimiques, l’emploi de la térébenthine, les points de Paris les plus vulnérables à l’incendie, en un mot, la guerre par le feu. Le socialisme envahit les casernes, particulièrement celle des sapeurs-pompiers. Il y a des pompiers socialistes, c’est-à-dire des pompiers incendiaires. Ils disent : — Nous emplirons nos pompes, non pas d’eau, mais d’huile et d’essence. — Il y a tel bataillon de garde mobile qui est miné et prêt à tourner. Les insurgés libérés et arrivés de Brest sont entrés au faubourg Saint-Antoine avec des cris d’extermination. Aujourd’hui on a enterré le colonel Rey, ancien commandant de l’Hôtel de Ville, qui était un peu mêlé au 15 mai. Toutes les corporations d’ouvriers et les sociétés secrètes ont envoyé à son convoi des députations fixées à soixante hommes par société. J’ai reçu dans la journée le rapport de police qui me donnait tous ces détails. La manifestation a eu lieu. Il y avait sept mille hommes. Tout s’est passé avec calme. Cette nuit on va fermer le club de la rue Martel. La légion de garde nationale sera sur pied toute la nuit. Ce club a décrété le massacre des 466. Vous savez ? les 466, c’est vous tous qui avez voté le renvoi des hommes du 15 mai devant la haute cour. Voilà où en sont les clubs surveillés. Jugez où ils iraient s’ils étaient libres. Ne les mettons donc pas en liberté par l’ouverture des élections. Croyez-moi. »

J’ai répondu à Marrast :

— Vous exagérez. Mais si dissoudre l’Assemblée c’est faire éclater la guerre dans Paris, ne pas la dissoudre c’est faire éclater la guerre dans toute la France. Puisque nous sommes réduits au choix des maux, je prends le moindre.

Un moment après je disais au ministre de la guerre (général Rulhières) : L’opinion de Bugeaud est qu’il y aura une émeute d’ici a deux mois. — Avant,m’a dit le ministre.


VII

LOUIS-BONAPARTE ET BERRYER.

Janvier 1849.

Au bal d’Odilon Barrot, le 28 janvier, M. Thiers aborda M. Léon Faucher et lui dit : — Faites donc un tel préfet.

Au nom prononcé, M. Léon Faucher fit la grimace, ce qui lui est facile, et dit : — Monsieur Thiers, il y a des objections. — Tiens ! répondit Thiers, c’est justement ce que le président de la République m’a répondu le jour où je lui ai dit : Faites donc M. Faucher ministre !

À ce bal, on remarqua que Louis Bonaparte cherchait Berryer, s’attachait à lui et l’attirait dans tous les coins. Le prince avait l’air de suivre et Berryer d’éviter.

Vers dix heures, le président dit à Berryer : — Venez avec moi à l’Opéra.

Berryer s’excusa. — Prince, dit-il, cela ferait jaser. On me croirait en bonne fortune.

— Bah ! répondit Louis Bonaparte en riant, les représentants sont inviolables !

Le prince partit seul, et l’on fit circuler ce quatrain :

En vain l’empire met du fard,
On baisse ses yeux et sa robe,
Et Berryer-Joseph se dérobe
À Napoléon-Putiphar.


VIII

[L’ALERTE DU 29 JANVIER[1].]

La journée du 29 janvier présenta un aspect particulier. Rien ne l’avait fait pressentir à la population. C’était un lundi. Il y avait eu cette nuit-là même un bal à la chancellerie chez M. Odilon Barrot où assistait Louis Bonaparte. On avait remarqué à ce bal la rencontre du président actuel de la République avec l’ancien président de la Chambre des pairs, lequel l’avait condamné à la prison perpétuelle huit ans auparavant. Ils avaient échangé quelques mots. Louis Bonaparte avait abordé M. Pasquier : — Monsieur le chancelier, j’ai conservé le souvenir le plus agréable de nos relations. — M. Pasquier, qui ne s’attendait pas sans doute à un choc si aimable, avait perdu son centre de gravité, et répondu assez gauchement : — Prince, cela prouve que je n’ai point dépassé la ligne cruelle de mes devoirs. — Puis ils s’étaient mis à causer amicalement, Louis Bonaparte disant Monsieur le chancelier comme si Louis-Philippe régnait, et M. Pasquier disant Monseigneur comme si Napoléon était sur le trône.

M. Marrast était à ce bal, cherchant les coins solitaires, blême, soucieux, avec la mine d’un girondin flairant le terrorisme. Je lui dis : — Eh bien, qu’avez-vous donc ? — Il me répondit : — Ça va mal. Il se passera quelque chose demain. Cette bête brute de Ledru-Rollin finira par nous jeter à cette bête féroce de Blanqui. (Ce qui n’empêchait pas M. Marrast de déjeuner le surlendemain en tête-à-tête avec cette « bête brute » de Ledru-Rollin.) L’air accablé de Marrast ne m’attendrit pas. Je lui dis en riant : — Bah ! dansez en attendant que vous sautiez ! — Du reste, le bal fut beau, quoique cohue. Tous les régimes s’y mêlèrent. On appelait cela de la fusion. C’était de la confusion.

C’est le lendemain de ce bal, comme les dernières voitures rentraient avec les danseuses pâles et décoiffées, que le tambour d’alarme éveilla Paris. La garde nationale courut aux mairies. On se demandait : Qu’y a-t-il ? Il avait plu la nuit, les rues étaient fangeuses, des bandes d’ouvriers, marchant trois par trois, allaient et venaient sur les quais et sur les boulevards. On voyait sur de certains visages cette sinistre joie qui est le premier éclair de l’émeute. À sept heures du matin, en s’éveillant, les habitants du faubourg Saint-Antoine avaient trouvé leur rue encombrée dans toute sa longueur de troupes échelonnées et des pièces de canon braquées sur les places. Dans le quartier Poissonnière, il y avait un factionnaire à chaque coin de rue. Vingt pièces étaient en batterie autour de l’Assemblée nationale. Avec cela, les bruits les plus alarmants. Un immense complot couvait, la garde mobile se révoltait, elle tenait deux forts, dont le fort de la Briche, elle avait livré quinze mille cartouches aux sociétés secrètes et incendié la caserne de Courbevoie, les sections étaient sous les armes, ce qui allait jeter derrière les barricades une armée de vingt-cinq mille hommes, les chefs de clubs de Rouen et de Lille étaient descendus par le chemin de fer, d’Alton-Shée était arrêté, etc. On était dans cette situation où l’on ne croit rien et où l’on craint tout, Paris tressaillait dans une agitation immense, les uns parlaient d’un 31 mai, mais où était le Robespierre ? Les autres d’un 18 brumaire, mais où était le Bonaparte ? Les plus rassurés espéraient « que le gouvernement pécherait les montagnards dans cette eau trouble ».

Vers midi une colonne sortit de l’Assemblée par le pont de la Concorde, la garde nationale y était mêlée à la troupe de ligne, et l’on y remarquait un chariot chargé d’échelles, de pioches et de haches comme pour un assaut. Un officier général en képi brodé commandait la colonne. Au même moment Louis-Napoléon, avec deux aides de camp, parcourait les boulevards à cheval. Il donnait des poignées de main. On criait : Vive le premier consul ! Vive l’empereur ! Quelques-uns criaient : À bas Odilon Barrot ! Les mêmes, l’année d’auparavant, criaient : À bas Guizot !

Place de la Sorbonne, on commençait à remuer les pavés. Une barricade s’ébauchait qui, du reste, ne s’acheva pas.

À la Bastille, une foule immense en haillons regardait les canons et les régiments, et chantait d’une seule voix sur l’air étrange des lampions :

Les cosaques
Ou la rouge !

tandis qu’à l’autre bout de Paris j’entendais en sortant de l’Assemblée un soldat dire à ses camarades bivouaquant autour d’un feu : — Si nous jetions tout ça dans la Seine ?

En somme y avait-il eu complot ? on ne pouvait le dire. On n’y voyait pas clair. Complot de qui ? du parti montagnard ? pour rétablir la terreur. Ou du parti royaliste ? pour rétablir Henri V. Peut-être des deux à la fois. Dans tous les cas, le complot avorté était nié des deux parts.

Plus n’ont voulu l’avoir fait l’un ni l’autre.

Divers symptômes mystérieux annoncèrent la journée du 29 janvier.

Le 28, M. Empis, de l’Académie française, rencontrait dans la rue un riche banquier de Paris, de ses vieux amis. Le banquier l’aborda et lui dit à l’oreille :

— Je suis inquiet.

— Pourquoi ?

— Voici, reprit le banquier. Il y a quelques mois, j’ai rendu un grand service à quelqu’un, à un pauvre diable. Cet homme me dit alors : Monsieur, écoutez, toutes les fois qu’il y aura du danger, je vous avertirai. La veille du 24 juin, un paquet à mon adresse a été déposé chez mon portier. Ce paquet contenait une blouse. Le lendemain l’émeute éclata. Eh bien, hier, je viens encore de recevoir une blouse.


IX

Février 1849.

La République est proclamée à Rome. L’Europe s’émeut, la chrétienté s’inquiète. Pourquoi ? c’est que Rome n’appartient pas à Rome, Rome appartient au monde. Grandeur immense, mais qui contient une servitude, comme toute grandeur.

Il y a quelque chose de plus grand pourtant que d’appartenir au monde, c’est de s’appartenir à soi-même. Rome n’est qu’un temple, et veut redevenir un peuple. Elle est lasse qu’on s’agenouille chez elle, elle veut qu’on s’agenouille devant elle. Rome a raison. Qui sera fière si ce n’est Rome ? Qui sera libre si ce n’est Rome ? Plaudite, cives.


X

Dans la nuit du 25 février, sur des indications précises, la police a fait une descente à Neuilly. On a saisi là une trentaine d’individus occupés à faire de la poudre et des balles. C’était une vraie fabrique. Une centaine ont échappé et se sont sauvés par les fenêtres à l’arrivée des agents. Les autres, pris en flagrant délit, ont été conduits à la préfecture.

Ces hommes travaillaient dans une espèce de cave au fond de laquelle ils avaient construit une étrange chapelle ; c’était une potence peinte en rouge entourée de drapeaux rouges groupés avec des bonnets rouges. B. me l’a conté le lendemain en me disant : — La république ancienne avait sainte Guillotinette. Est-ce que la république future aura sainte Potence ?


XI

28 février 1849.

Toujours de petits symptômes révolutionnaires qui se produisent à travers le calme. Il est vrai que le calme dure depuis trois semaines, c’est énorme. Aujourd’hui deux hommes coiffés du bonnet rouge ont fait le tour du palais de l’Assemblée qui était en séance. La garde nationale a voulu les arrêter. — Laissez les aller, — a dit le commissaire de police Yon. Ils ont traversé le pont et sont entrés aux Champs-Élysées. Là ils se sont heurtés à des joueurs de boule. Ceux-ci jouent, mais ne plaisantent pas. Ils ont rossé les hommes. Tout le quartier est en émoi. Des patrouilles d’un demi-bataillon parcourent les Champs-Élysées.

Aussi quelle sottise ! Pourquoi ne pas laisser passer tranquillement ces deux hommes ? Quand s’occupera-t-on des idées qui sont dans les têtes et non des bonnets qui sont dessus ?


XII

B. me disait :

Ce qu’on pourrait appeler le service des émeutes se faisait avec une ponctualité et une régularité étranges. Outre les vingt-cinq mille sectionnaires des sociétés secrètes, toujours prêts, toujours armés, toujours debout en quelque sorte à Paris, les villes voisines fournissaient leur contingent. Ainsi, pour le 29 janvier, dix-sept mille hommes descendirent de Rouen, d’Amiens, de Beauvais et de Lille. Ces dix-sept mille hommes étaient encore à Paris le 10 février, attendant on ne sait quelle chance. La caisse des sociétés secrètes les nourrissait et les payait. Cette caisse était alimentée par les cotisations, et aussi par d’autres moyens. Ainsi, dans les premiers jours de février, on donna dans la salle de la rue Martel un concert à cinq sous qui produisit deux mille francs. Il y avait faubourg du Temple une salle où l’on donnait des assauts d’armes au bénéfice de cette caisse. L’entrée coûtait dix sous. Cela faisait peu d’argent, mais l’émeute vivotait.


XIII

Un soir de la fin de février 1849 je sortais de l’Assemblée avec Paul Foucher. Il faisait nuit. Les réverbères étaient allumés place Louis XV. Comme nous passions devant l’obélisque, une voix cria derrière nous : — Foucher ! Foucher !

Et quelqu’un nous rejoignit.

C’était un homme de petite taille, vêtu d’une redingote brune, chevelu, barbu, hérissé, noir. Cet homme prit le bras de Paul.

— Bonsoir, dit-il, vous sortez de la Chambre, moi aussi. Conçoit-on ces animaux ? Ils ont crié : Vive la République ! parce qu’on a voté l’amendement Leroux contre l’adultère. Qu’a de commun la République avec les cocus ? Je ne blague pas, la loi veut qu’on respecte la République, la bible veut qu’on respecte les maris. Mais pourquoi crier Vive la République à propos de cela ? Moi, je suis rouge, mais je ne suis pas bête. Ah ! que tout ce monde-là est farce ! Vrai, on est bête de tous les côtés. Croiriez-vous que le préfet de police, un être qui s’appelle Rébillot, m’a fait venir et m’a dit :

— Vous êtes accusé d’avoir caché le 29 janvier deux cents mobiles dans les bureaux de la Réforme ! — Un préfet de police, un mouchard en chef, qui devrait savoir les choses, dire des bêtises pareilles ! Est-ce assez énorme ! Je lui ai ri au nez. Je lui ai dit : — Sachez que je suis rédacteur d’un journal qui a toujours conspiré avant le 24 février, jamais après ! Et puis je suis un meilleur ami du président que vous, je veux la République, moi, et je conseille à Louis Bonaparte l’amnistie. Il ferait aimer son gouvernement, il se réconcilierait avec le peuple. Oui, je veux la République, j’aime la révolution de février. On se trompe si l’on croit qu’on nous la retirera des griffes. Nous la tenons, nous ne la lâcherons pas. Il y a une chose qui me fâche pourtant, c’est que la République jusqu’ici a nui aux arts et aux choses de l’intelligence. Nous avions un magnifique mouvement français, qui était devenu un mouvement européen, toutes les idées étaient en marche, la poésie en tête. Cela s’est arrêté. Je suis de ceux que ça désole. Pardi ! on peut bien être une république et rester la France ! Est-ce que nous allons faire une république où l’on n’écrira plus, où l’on ne pensera plus, où l’on ne fera plus de vers, où l’on sera très bête ! C’est l’idéal des crétins, ce n’est pas le mien. Je veux donc que la République soit lettrée, et je veux qu’elle soit clémente. Et puis il faut s’occuper du peuple. Savez-vous qu’ils ont faim dans les faubourgs ? Savez-vous qu’ils ne sont pas contents par là ? Ils grognent. Un beau matin ils se lèveront et ils recommenceront, savez-vous ça, et juin ne sera qu’une torgnolle en comparaison ! Ils ont très faim et très froid, ces pauvres gens. Il faudrait gouverner de leur côté. Autrement on donnera raison au citoyen Proudhon. Je me fiche du citoyen Proudhon quant à moi. Il ne me mangera pas, mais si l’on n’y prend garde, il mangera les bourgeois ! Je me résume, je veux que l’idée marche, sacrebleu !

Sur ce sacrebleu, tout aussi énergique que ceux de Caussidière, notre compagnon nous quitta. Pendant ce monologue que j’écoutais en silence et que Paul coupait de monosyllabes approbatifs, nous avions suivi la rue de Rivoli, traversé la place Vendôme, et nous étions arrivés au coin de la rue Neuve-des-Petits-Champs. Notre homme prit la main de Paul, me salua, et s’en alla.

C’était le citoyen Ribeyrolles, rédacteur en chef de la Réforme où il avait remplacé le citoyen Flocon.


XIV

3 mars 1849.

Avant 1830 M. Guizot disait de certaines choses contre M. de Polignac ; avant 1848 M. Odilon Barrot disait les mêmes choses contre M. Guizot ;aujourd’hui M. Ledru-Rollin dit ces mêmes choses contre M. Odilon Barrot ; avant peu (nous verrons cela) M. Blanqui les dira contre M. Ledru-Rollin.

(Écrit pendant la séance de l’Assemblée.)

XV

19 mars 1849.

M. Molé et M. Thiers dînaient aujourd’hui chez Louis Bonaparte. M. Molé portait la plaque de grand’croix et M. Thiers la plaque de grand-officier. M. Molé portait au centre de la plaque la figure de Henri IV, et M. Thiers le profil de Bonaparte. M. Molé a reçu la Légion d’honneur de Napoléon et M. Thiers l’a reçue de Louis-Philippe.


XVI

24 mars 1849.

Depuis plusieurs nuits on fait veiller dans les mairies huit tambours par légion. La nuit passée l’Hôtel de Ville a été barricadé, on y a mis huit cents hommes de garnison avec deux pièces attelées dans la cour ; le préfet, M. Berger, s’est couché tout botté. Les régiments sont restés sur pied dans leurs quartiers jusqu’au jour. On les a exercés aux manœuvres de la défense des casernes. Des patrouilles de cinq cents hommes ont parcouru Paris dans tous les sens avec ordre de faire feu sur quiconque construirait des barricades. Le Peuple se répand à quarante-cinq mille numéros par jour que Proudhon lui-même appelle quarante-cinq mille allumettes. La Montagne menace d’un appel aux armes. On annonce une manifestation pour lundi, dit-on. D’un autre côté la guerre a recommencé en Piémont ; toute l’Europe va prendre feu. Pendant ce temps-là les fonds montent, les affaires reprennent, et le bourgeois dit : Eh bien ! cela va, on est tranquille !

La France ressemble à ces postillons épuisés de fatigue qui s’endorment sur le dos d’un cheval lancé au galop dans les ténèbres.


XVII

31 mars 1849.

Quatre représentants en huit jours mouraient du choléra, parmi lesquels un ancien préfet de la restauration, M. Blin de Bourdon, et un colonel d’artillerie, M, Bellancombre. Ce colonel Bellancombre fut enterré à Saint-Thomas-d’Aquin. J’étais de la députation de l’Assemblée qui assistait à la cérémonie. Saint-Thomas-d’Aquin est la paroisse la plus célèbre du faubourg Saint-Germain. Toutes les plus grandes dames avaient là leur place marquée, et venaient là prier de la manière qui leur est particulière. Dans les habitudes de cet ancien monde, on fait presque ses dévotions au roi et sa cour à Dieu.

Les membres de la députation étaient installés sur des chaises qui suffisaient pour prouver que la République depuis un an était devenue bonne personne. J’avais une chaise en velours rouge qui portait sur une petite plaque de cuivre : comtesse Ladislas de Puységur ; M. de Luppé, qui était auprès de moi, occupait une chaise de velours vert où était gravé ce nom : la duchesse de Rohan, et tout à côté le représentant Louisy Mathieu, nègre, était assis sur la chaise de Mlle de Chabot. Une de ces chaises prie-Dieu portait ce nom : MmeBibollet. Nom significatif autant que les autres, quoique d’une façon différente. Mme Pitou et Mme Choin ne caractérisent pas moins le xviie siècle que Mme de Rambouillet et Mme de Maintenon. Un certain mélange discret de bourgeoisie et d’aristocratie, c’était l’esprit de ces temps.

Pendant que les chantres psalmodiaient le Dies iræ autour d’un grand catafalque entouré de fantassins le fusil au poing, les représentants causaient entre eux presque à voix haute, avec cette mauvaise habitude d’interruption qui se contracte à l’Assemblée et qui va jusqu’à interrompre le bon Dieu. On parlait du roi de Sardaigne qui tombe et du procès de Bourges[2] qui s’achève. Cette affaire du 15 mai qui a commencé comme un incendie finit comme une fusée. Le président de la haute cour, M. Bérenger de la Drôme, mon ancien collègue à la Chambre des pairs, est un bonhomme qui a un grand nez et beaucoup de douceur. On l’a nommé président peut-être à cause de son grand nez et les accusés se moquent de lui, sans doute à cause de sa douceur. C’est Auguste Blanqui qui mène le débat ; il parle, reparle, interroge, interrompt, fait appeler les gendarmes, fait revenir les témoins, interloque les juges, déconcerte tout le monde. L’autre jour M. Dupin aîné rencontre Adolphe Blanqui, frère d’Auguste, et lui dit : — Je vous félicite de la manière distinguée dont M. votre frère préside le procès de Bourges.

Autre causerie. Au dernier dîner du préfet, M. Berger, lequel a fait réparer et remettre à neuf l’Hôtel de Ville, M. de Rémusat l’a pris à part et lui a fait remarquer au-dessus d’une porte un médaillon de Louis-Philippe fendu en deux, par quelque coup de sabre de février. — Je vous remercie, cela m’avait échappé, a dit le préfet, je le ferai restaurer demain.


XVIII

Mars 1849.

Je suis du comité électoral dit de la rue de Poitiers. Je n’étais pas de la rue de Poitiers. Mais l’isolement n’est pas possible en temps d’élections, pas plus que la solitude au milieu d’un champ de bataille.

Il y a là M. Molé, M. de Broglie, M. Thiers, M. Berryer, M. de Rémusat, M. Duvergier de Hauranne, tout le bric-à-brac de la politique. Dans le fond de ma pensée je ne marche pas avec ces hommes-là. Je ne suis pas de leur religion, je ne suis pas de leur couleur. Mais quand le navire sombre, tout passager devient matelot, ou court aux pompes.

S’inquiète-t-on si l’on y est mêlé à des juifs et à des nègres ? Mains noires et mains blanches font le même travail, le salut public.

Le naufrage évité, chacun retournera à son affaire, à sa besogne, à sa caste, à sa coterie, à sa fonction, à sa rêverie, à sa contemplation.

Le naufrage évité, on continuera le voyage.

Quel voyage ?

Ce voyage perpétuel et indéfini qui s’appelle le progrès, ce voyage du genre humain vers l’idéal, voyage qui rencontre des ports, mais qui n’a pas de terme, voyage pendant lequel tout se transfigure peu à peu, la sauvagerie en barbarie, la barbarie en civilisation, les déserts en pays, les pays en patries, les tribus en nations, de telle sorte qu’à mesure que les phénomènes de la marche se dégagent, on voit de plus en plus distinctement quelque chose au-dessus des partis et des castes, le peuple, quelque chose au-dessus du peuple, l’homme, quelque chose au-dessus de l’homme, Dieu.


XIX

En mars 1849, le cinq était à 90. On réimprimait le procès de Babeuf devant la haute cour de Vendôme à l’occasion du procès de Blanqui devant la haute cour de Bourges. Le président de la République qui avait perdu du terrain en janvier en avait regagné en février. L’opinion lui revenait. Les comités électoraux se formaient partout, et faisaient un grand bruit autour de l’Assemblée agonisante comme les corbeaux autour d’un cadavre ; dans le grand comité qui siégeait rue Saint-Honoré, n° 352, MM. Thiers, Molé, Berryer et Montalembert se donnaient la main. C’est-à-dire toutes les négations, depuis celles qui parlent au nom de Voltaire jusqu’à celles qui parlent au nom de Loyola. Quant à moi, je disais à cette réunion : — Ne versons pas à droite. Si je suis réélu, ce sera mon honneur, je le prévois, d’avoir été de la droite dans l’Assemblée de 1848 et d’être de la gauche dans l’Assemblée de 1849. Le 12, on doubla le traitement du président, grandes rumeurs, tempête sur la Montagne, bourrasque en bas : — Vous ramenez peu à peu la monarchie. — C’est une liste civile. — Vous courez à de nouvelles révolutions, etc. Il y eut contre l’augmentation cent quatre-vingt-treize voix. Au moment où l’on proclama ce nombre, une voix parmi les rouges cria : 93 au bout de tout cela !

Bals et fêtes partout. Un mot caractérise les mœurs du moment. Au bal des comédiens à l’Opéra-Comique, le duc d’Ossuna, sept fois grand d’Espagne, était dans une loge de la galerie avec deux femmes jolies, parées et qui avaient un certain air imposant. Leurs façons avec le duc dépassaient la familiarité et allaient jusqu’à l’intimité. M. de Richelieu aborde M. d’Ossuna et lui dit tout bas :

— Quelles sont ces dames, mon cher duc ?

M. d’Ossuna montre la plus jeune et répond :

— Mon cher duc, celle-ci s’appelle Tata.

— Et celle-là ?

— Je ne sais pas son nom. C’est Tata qui me l’a présentée.


XX

Avril 1849.

Tout se heurte et se mêle dans l’étrange moment que nous traversons. Le haut et le bas de la société demandent aide à la fois. De là des rencontres inouïes des personnes les plus diverses frappant aux mêmes portes. L’autre matin j’ai reçu dans l’espace de deux heures M. Taylor, qui est réduit à vendre ses livres et qui demande la direction du Théâtre-Français, Alphonse Esquiros qui se cache étant poursuivi comme insurgé de juin et qui venait me demander si je pensais qu’il dût se présenter au conseil de guerre, Mlle George, qui est sans pain et qui sollicite une pension, M. l’amiral de Mackau qui est inquiété dans son bâton de maréchal de France, et Vidocq, qui venait me remercier d’avoir aidé à son élargissement dans l’affaire Valençay.


XXI

Avril 1849.

Un matin, au milieu de la tranquillité en apparence la plus profonde, Paris apprenait en s’éveillant que les troupes étaient restées sur pied toute la nuit dans les casernes avec ordre de se tenir prêtes à marcher à deux heures du matin.

Un jour, vers la mi-avril, Hello rencontrait Gouache, ancien rédacteur en chef à la Réforme. C’était rue de Tournon, près du logis de Ledru-Rollin.

— Hé bien, disait Gouache, cette fois ça va.

— Quoi ?

— La bataille.

— Quand ?

— Vous verrez.

— Est-ce sûr ?

— C’est décidé. Je viens d’en prévenir Ledru.

— D’ici à deux ou trois mois ?

— D’ici à quinze jours.

— Et pourquoi ?

— Nous ne voulons pas des élections. Nous aimons mieux nous battre dans la rue que dans une boîte.

— Et que ferez-vous ?

— Ceci, je ne le dis pas. Pour le reste, quant à la résolution prise, je vous recommande l’indiscrétion. Je le dirais à Rébillot[3] lui-même.

— Combien êtes-vous ?

— Soixante mille.

— Mais enfin sera-ce des barricades la nuit ? Sera-ce le massacre à domicile ? Sera-ce l’incendie ?

— Tout ce que je puis vous dire, c’est que Juin sera une farce.

Voilà au milieu de quelles anxiétés nous vivions.


XXII

26 avril 1849.

Il y a un an, M. Louis Blanc gouvernait la France, lui onzième, il entrait dans la salle des séances de la Chambre des pairs précédé des huissiers et du capitaine de la garde du Luxembourg l’épée nue, au milieu des applaudissements, des acclamations et des extases des six cents ouvriers qui siégeaient sur les bancs des législateurs ; dans les rues, dans les cours, des hommes lui baisaient les mains ; il s’asseyait dans la grande chaise de velours vert du chancelier, le fauteuil le plus élevé de France après le trône, et chaque mot qui tombait de sa bouche soulevait la foule et agitait l’Europe remise en question. Hier le nom de Louis Blanc, condamné contumace de la haute cour de Bourges, a été cloué en place publique par le bourreau sur le poteau du carcan.

Depuis quelques jours la situation redevient obscure, les faubourgs fermentent, les clubs électoraux font bouillir les masses, les fourmillements nocturnes recommencent porte Saint-Denis et porte Saint-Martin ; on fait beaucoup d’arrestations ; ce qui préoccupe les commissaires de police, c’est que tous les hommes arrêtés ont sur eux des armes cachées, poignards ou pistolets. On parle d’une émeute avant les élections. Ribeyrolles, de la Réforme, disait l’autre jour dans la tribune des journalistes : — Dans un mois, ce sera Caussidière qui fera juger Léon Faucher. — La querelle éclate dans la famille Bonaparte, les journaux publient une correspondance aigre-douce entre le cousin Louis et le cousin Napoléon. Celui-ci, le fils de Jérôme, qu’on avait envoyé comme ambassadeur à Madrid pour ne point l’avoir à Paris comme concurrent, vient de revenir brusquement. Il est arrivé cette nuit. Il avait demandé un congé qu’on ne lui envoyait pas.

Le conseil des ministres s’est assemblé cette nuit même, et ce matin un arrêté du président inséré au Moniteur révoque l’ambassadeur réputé démissionnaire. Napoléon Jérôme n’est pas endurant. Il a le masque de l’empereur, sinon le génie. Cela va faire une branche cadette. Déjà il appelait le prince Louis : mon cousin Beauharnais. 

Le marquis de Raigecourt dînait samedi chez Lamartine qui lui a dit : — Je ne serai pas réélu, même à Mâcon. — Les titres de noblesse, effacés par la constitution, reparaissent dans les mœurs. Les invités au dernier bal de l’Élysée ont reçu des billets ainsi conçus : Le président de la République prie Monsieur le comte — ou Monsieur le duc ou Monsieur le marquis un tel — de venir passer la soirée, etc. On m’a remis hier ce billet de faire part : le général Oudinot, représentant du peuple, et Madame la duchesse de Reggio ont l’honneur de vous faire part du mariage de Monsieur le marquis de Reggio leur fils avec…, etc.

L’autre jour, un électeur de Bordeaux, M. Marsault, qui m’offrait une double candidature que je déclinais, m’a dit : — Au fait, vous allez rentrer à la Chambre des pairs. — Esquiros vient d’être acquitté. Proudhon se cache. On lit sur le registre d’émargement de l’Assemblée, à la case où devrait être sa signature : par procuration, GreppoMme Sand est mise crûment sur la scène sous le nom de Madame Consuelo dans une pièce de la Montansier intitulée : Les femmes saucialistes. Dans une pièce qu’on joue au Vaudeville une femme dit : Mon mari est cossu. — Pourquoi cette cédille ? demande Arnal. En Italie restaurations et révolutions se croisent et se mêlent. À Florence la réaction montre le dos, à Rome elle montre le poing. Les représentants ici reçoivent des avis qu’on les massacrera à domicile. Changarnier ne marche qu’entouré de deux escouades également sinistres, ceux qui le menacent et ceux qui le gardent. Le choléra décroît. M. Decazes va aux bals de l’Élysée. M. le chancelier Pasquier juge des vers à l’Académie.

AUTOUR DE LOUIS BONAPARTE

1849.

La vie un peu aventureuse de Louis Bonaparte faisait naître autour de lui les intrigues et pulluler les intrigants. Il est étrange de dire jusqu’où cela allait. Un jour, un des hommes qui l’approchaient, porteur d’un nom historique lié au sien, s’en allait à Bercy, entrait chez un gros marchand de vin, se nommait et disait : — Voici l’élection du président qui approche. Le prince Louis-Napoléon vous achète trois cents barriques de vin, et vous prie de les mettre immédiatement à ma disposition. — Le marchand s’ébahissait : — Trois cents barriques ! et pourquoi faire ? — Pour faire boire le peuple du faubourg Saint-Antoine. — Ceci semblait vraisemblable au marchand, et l’on prenait jour pour la livraison du vin. Cependant une inquiétude reprenait le marchand qui s’en allait chez le prince :

— Monseigneur…

— Quoi ?

— Je suis le marchand de vin.

— Quel marchand de vin ?

— Est-ce que vous n’avez pas demandé trois cents barriques ?

— Pas une bouteille !

Une autre fois, une femme Sylvain, jolie et effrontée, en grand deuil, se présentait chez le prince avec une lettre de change signée Louis Bonaparte, et trouvée, disait-elle dans les papiers d’un mari qu’elle avait et qui venait de mourir. Au moment de payer, le caissier, en vérifiant la signature, s’apercevait qu’elle était fausse.

Un autre jour, un nommé Ponsard écrivait au prince pour lui dénoncer, en termes indignés, une aventurière nommée Catherine Bouvard, laquelle compromettait le nom de Louis Bonaparte et traînait partout trois enfants qu’elle avait de lui, disait-elle. Le Ponsard terminait son épître en engageant le prince à donner quelque argent à cette drôlesse pour lui faire quitter la France. Comme le prince ne répondait pas, le Ponsard insistait. Deux, trois messages se succédaient. Ponsard donnait de nouveaux détails. La Catherine Bouvard demeurait dans un bouge plaine Saint-Denis, elle hantait tous les cabarets de la banlieue avec les petits bohémiens qu’elle attribuait à Louis-Napoléon et qu’elle appelait les petits princes. Cela faisait scandale, etc., etc. Si bien qu’un matin, le prince exaspéré entrait dans le cabinet de son secrétaire Mocquart et s’écriait : — Délivrez-moi de Catherine Bouvard !

Vérification faite, la police consultée, on allait chez l’homme, lequel demeurait rue des Grands-Augustins, et il se trouvait que Ponsard vivait avec Catherine Bouvard, que le dénonciateur faisait ménage avec la dénoncée, que les petites altesses imputées à Louis-Napoléon n’étaient autre chose que des petits Ponsards, et que l’indignation des quatre épîtres n’avait d’autre but que d’extorquer quelques napoléons à Louis ou quelques louis à Napoléon.

D’APRÈS NATURE

Nuit du 3 au 4 février.

… Elle avait un collier de perles fines et un châle qui était un cachemire rouge d’une beauté étrange. Les palmes, au lieu d’être en couleur, étaient brodées en or et en argent, et traînaient sur ses talons ; de sorte qu’elle avait le charmant à son cou et l’éblouissant à ses pieds, symbole complet de cette femme qui volontiers introduisait un poëte dans son alcôve et laissait un prince dans son antichambre.

Elle entra, jeta son châle sur un canapé et vint s’asseoir à la table qui était toute servie près du feu. Un poulet froid, une salade, et quelques bouteilles de vin de Champagne et de vin du Rhin.

Elle fit asseoir son peintre à sa gauche, et, me montrant une chaise à sa droite :

— Mettez-vous là, me dit-elle, près de moi, et ne me faites pas le pied ; il ne faut pas trahir ce bêta. Si vous saviez, c’est moi qui suis bête, je l’aime. Vous le voyez, il est très laid.

En parlant ainsi, elle regardait Serio avec des yeux enivrés.

— C’est vrai, reprit-elle, qu’il a du talent, un grand talent même, mais imaginez-vous qu’il m’a prise d’une drôle de façon. Depuis quelque temps, je le voyais dans les coulisses rôder, et je disais : Qu’est-ce que c’est donc que ce monsieur qui est si laid ? Je dis cela au prince Cafrasti qui me l’amena un soir souper. Quand je le vis de près, je dis : c’est un singe. Lui me regardait je ne sais pas comment. À la fin du souper, je lui pressai la main en lui présentant une assiette. En prenant congé, il me demanda très bas :

— Quel jour voulez-vous que je revienne ?

Je lui répondis : — Quel jour ? Ne venez pas le jour, vous êtes trop laid, venez la nuit. — Il vint un soir. Je fis éteindre toutes les bougies. Il revint le lendemain, et puis encore le lendemain, comme cela pendant trois nuits. Je ne savais pas ce que j’avais. Le quatrième jour, je dis à ma maîtresse de piano : — Je ne sais pas ce que j’ai. Il y a un homme que je ne connais pas, — je ne savais pas son nom, — qui vient tous les soirs. Il me prend la tête sur sa poitrine et puis il me parle doucement, si doucement. Il est très pauvre, il n’a pas le sou, il a deux sœurs qui n’ont rien, il est malade, il a des palpitations. J’ai une peur de chien d’être amoureuse folle de lui. — Ma maîtresse de piano me dit : Bah ! — Le cinquième jour, il me sembla que cela s’en allait. Je dis à la maîtresse de piano : — Mais c’est qu’il commence à m’ennuyer beaucoup, ce monsieur ! — Elle me dit : Bah ! — Je ne savais plus du tout où j’en étais. Monsieur, cela dure depuis trente-deux jours. Et figurez-vous que lui, il ne dort pas. Le matin, je le chasse à grands coups de pied.

— C’est vrai, interrompit Serio mélancoliquement, elle rue.

Elle se pencha vers lui et lui dit avec idolâtrie :

— Tu es vraiment trop laid, vois-tu, pour avoir une jolie femme comme moi. — Au fait, Monsieur, poursuivit-elle en se tournant de mon côté, vous ne pouvez pas me juger, ma figure est une figure chiffonnée, voilà tout, mais j’ai vraiment de bien jolies choses. Dis donc, Serio, veux-tu que je lui montre ma gorge ?

— Faites, dit le peintre.

Je regardai Serio. Il était pâle. Elle, de son côté, écartait lentement, d’un mouvement plein de coquetterie et d’hésitation, sa robe entr’ouverte, et en même temps interrogeait Serio avec des yeux qui l’adoraient et un sourire qui se moquait de lui :

— Qu’est-ce que cela te fait que je lui montre ma gorge ? dis, Serio. Il faut bien qu’il voie. Aussi bien, je serai à lui quelqu’un de ces jours. Je vais lui montrer. Veux-tu ?

— Faites, répondit Serio.

Sa voix était gutturale. Il était vert. Il souffrait horriblement. — Elle éclata de rire.

— Tiens ! dit-elle, quand il verrait ma gorge, Serio ! Tout le monde l’a vue.

Et en même temps elle saisissait résolument sa robe des deux mains, et comme elle n’avait pas de corset, sa chemise fendue par devant laissa voir une de ces admirables gorges que les poètes chantent et que les banquiers achètent. Danaé devait avoir cette posture et cette chemise ouverte le jour où Jupiter se métamorphosa en Rothschild pour entrer chez elle.

Eh bien, en ce moment-là, je ne regardai pas Zubiri. Je regardai Serio.

Il tremblait de rage et de douleur. Tout à coup il se mit à ricaner comme un misérable qui a une agonie dans le cœur.

— Mais regardez-la donc ! me dit-il. La gorge d’une vierge et le sourire d’une fille !

J’ai oublié de dire que pendant que tout cela se passait, je ne sais lequel de nous avait découpé le poulet, et nous soupions.

Zubiri laissa sa robe se refermer et s’écria :

— Ah ! tu sais bien que je t’aime. Ne te fâche pas. Parce que tu n’as eu jusqu’à présent que des vieilles femmes ! tu n’es pas accoutumé à nous autres. Pardi ! c’est tout simple, tes vieilles, elles n’avaient rien à montrer. C’est vrai, mon pauvre garçon, tu n’as encore eu que des vieilles femmes. Tu es si laid ! Eh bien, qu’est-ce que tu veux qu’elles montrent, ta princesse de Belle-Joyeuse, ce spectre ! ta comtesse d’Agosta, cette sorcière ! et ton grand diable de bas-bleu de quarante-cinq ans, qui a des cheveux blondasses ! Voulez-vous bien vous cacher ! — À propos, Monsieur, vous n’avez pas vu ma jambe.

Et avant que Serio eût pu faire un geste, elle avait posé son talon sur la table, et sa robe relevée laissait voir jusqu’à la jarretière la plus jolie jambe du monde, chaussée d’un bas de soie transparent.

Je me tournai vers Serio. Il ne parlait plus, il ne bougeait plus, sa tête s’était renversée sur sa chaise. Il était évanoui.

Zubiri se leva ou plutôt se dressa debout. Son regard, qui la minute d’auparavant exprimait toutes les coquetteries, exprimait maintenant toutes les angoisses.

— Qu’a-t-il ? cria-t-elle. Eh bien, es-tu bête !

Elle se jeta sur lui, l’appela, lui frappa dans les mains, lui jeta de l’eau au visage ; en un clin d’œil, fioles, flacons, cassolettes, élixirs, vinaigres, couvrirent la table, mêlés aux verres à moitié vides et au poulet à demi mangé. Serio rouvrit lentement les yeux.

Zubiri s’affaissa sur elle-même et s’assit sur les pieds de Serio. En même temps elle prenait les deux mains du peintre dans ses petites mains blanches et qu’on eût dit modelées par Coustou. Tout en fixant sur les paupières de Serio qui se rouvraient des yeux éperdus, elle murmurait :

— Cette canaille ! se trouver mal parce que je montre ma jambe ! Ah bien ! s’il me connaissait seulement depuis six mois, il en aurait eu des évanouissements ! Mais enfin, tu n’es pas un crétin cependant, Serio ! tu sais bien que Zurbaran a fait mon portrait toute nue…

— Oui, interrompit languissamment Serio. Et il a fait une grosse femme lourde, une flamande. C’est bien mauvais.

— C’est un animal, reprit Zubiri. Et comme je n’avais pas d’argent pour payer le portrait, il l’offre en ce moment-ci à je ne sais plus qui, pour une pendule ! Eh bien, tu vois bien, il ne faut pas te fâcher. Qu’est-ce que c’est qu’une jambe ? D’ailleurs, il est certain que ton ami sera mon amant. Après toi, vois-tu. Oh ! en ce moment-ci, Monsieur, je ne pourrais pas. Vous seriez Louis XIV que je ne pourrais pas. On me donnerait cinquante mille francs que je ne pourrais pas tromper Serio. Tenez, j’ai le prince Cafrasti qui reviendra un de ces jours. Et puis, un autre encore. Vous savez, on a toujours un fonds de commerce. Et puis il y a des gens qui ont envie de moi. Il y a toujours des curieux qui ont de l’argent et qui disent : — Tiens, je voudrais passer une nuit avec cette créature, avec cette fille, avec ces yeux, avec ces épaules. avec cette effronterie, avec ce cynisme. Ça doit être drôle avoir de près, cette Zubiri-là. — Eh bien, personne ! je ne veux de personne ! Je suis accoutumée à Cafrasti. Monsieur, quand Cafrasti reviendra, je ne pourrai pas le supporter plus de dix minutes. S’il reste un quart d’heure, je le tue, voilà où j’en suis. J’adore celui-ci. Est-il canaille de s’être trouvé mal et de m’avoir fait peur comme cela ! J’aurais dû réveiller Cœlina. — Ma femme de chambre s’appelle Cœlina. — Une femme du monde l’aurait réveillée, mais nous autres filles, nous les laissons dormir, ces filles. Nous sommes bonnes, n’ayant rien autre chose. Ah ! voilà qu’il se remet tout à fait. Ô mon vieux pauvre ! si tu savais comme je t’aime ! Monsieur, il me réveille toutes les nuits à quatre heures du matin, et il me parle de sa famille, de sa pauvreté, et du grand tableau qu’il a fait pour le Conseil d’état. Je ne sais pas ce que j’ai, cela me fait frissonner, cela me fait pleurer. Après cela, il se fiche peut-être de moi avec ses jérémiades, c’est peut-être une balançoire qu’il avait aussi avec ses vieilles femmes. Tous ces hommes sont si gredins ! Je suis bien bête de me laisser prendre à tout cela, n’est-ce pas ? vous vous moquez de moi, n’est-ce pas ? c’est égal, cela me prend. Je pense à lui dans le jour, comme c’est bizarre ! Il y a des moments où je suis toute triste. Savez-vous ? j’ai envie de mourir. Au fait, je vais avoir vingt-quatre ans, je vais être vieille aussi, moi. À quoi bon se rider, se faner, et se défaire peu à peu ? Il vaut bien mieux s’en aller tout d’un coup. Cela fait dire au moins à quelques flâneurs qui fument leur cigare devant Tortoni : — Tiens ! vous savez, cette jolie fille, elle est morte ! — Tandis que plus tard on dit : — Quand donc mourra-t-elle, cette affreuse sorcière ! qu’est-ce qu’elle a donc à vivre comme cela ! c’est ennuyeux ! — Voilà les élégies que je me fais. — Oh ! mais c’est que je suis amoureuse pour de bon. Amoureuse de ce sapajou de Serio ! Oui, Monsieur, de ce sapajou de Serio ! Enfin, figurez-vous que je l’appelle ma mère !

Ici elle leva les yeux vers Serio. Lui, levait les yeux au ciel. Elle lui demanda doucement :

— Qu’est-ce que tu fais ?

Il répondit :

— Je t’écoute.

— Eh bien, qu’est-ce que tu entends ?

— J’entends un hymne, dit Serio.

LE JARDIN D’HIVER

Février 1849.

Pendant que les canons, montrés à l’émeute le 29 janvier, étaient, pour ainsi dire, encore en batterie, un bal de bienfaisance attirait tout Paris au Jardin d’Hiver.

Voici ce que c’était que le Jardin d’Hiver.

Un poëte l’avait peint d’un mot : On a mis l’été sous verre. C’était une immense cage de fer, à deux nefs en croix, grande comme quatre ou cinq cathédrales, et revêtue d’une vitrine gigantesque. Cette cage était bâtie dans les Champs-Élysées. On y pénétrait par une galerie en planches, garnie de tapis et de tapisseries.

Quand on y entrait, l’œil se fermait d’abord dans l’éblouissement d’un flot de lumière ; à travers cette lumière, on distinguait toutes sortes de fleurs magnifiques et d’arbres étranges, avec les feuillages et les altitudes des tropiques et des Florides, bananiers, palmiers, lataniers, cèdres, larges feuilles, énormes épines, branches bizarres tordues et mêlées comme dans une forêt vierge. Du reste, il n’y avait là de vierge que la forêt. Les plus jolies femmes et les plus belles filles de Paris, en toilettes de bal, tourbillonnaient dans cette illumination a giorno comme un essaim dans un rayon.

Au-dessus de cette cohue parée, resplendissait un monstrueux lustre de cuivre, ou plutôt un immense arbre d’or et de flamme renversé, qui semblait avoir sa racine dans la voûte, et qui laissait pendre sur la foule son feuillage de clartés et d’étincelles. Un vaste cercle de candélabres, de lampadaires et de girandoles rayonnait de toutes parts autour de ce lustre comme les constellations autour du soleil. Un orchestre, qui faisait trembler harmonieusement le vitrage, résonnait dans les combles.

Mais ce qui donnait au Jardin d’Hiver une figure à part, c’est qu’au delà de ce vestibule de lumière, de musique et de bruit, que les yeux traversaient comme un voile vague et éclatant, on apercevait une sorte d’arche immense et ténébreuse, une grotte d’ombre et de mystère. Cette grotte où se dressaient de grands arbres, où se hérissait un taillis percé d’allées et de clairières, où l’on voyait un jet d’eau se dissoudre en brume de diamants, n’était autre chose que le fond même du jardin. Des points rougeâtres, qui ressemblaient à des oranges de feu, y reluisaient çà et là dans les branchages. Tout cet ensemble était comme un rêve. Les lanternes dans le taillis, quand on en approchait, devenaient de grosses tulipes lumineuses mêlées aux vrais camélias et aux roses réelles.

On s’asseyait sur un banc, les pieds dans la mousse et dans le gazon, et l’on sentait une bouche de chaleur sous ce gazon et cette mousse ; on rencontrait une immense cheminée de marbre et de bronze, où brûlait la moitié d’un arbre, à deux pas d’un buisson frissonnant sous la pluie du jet d’eau. Il y avait des lampes dans les fleurs et des tapis dans les allées. Au milieu des arbres des satyres, des nymphes toutes nues, des hydres, toutes sortes de groupes et de statues, qui avaient, tout ensemble, comme le lieu même où on les voyait, je ne sais quoi d’impossible et je ne sais quoi de vivant.

Que faisait-on à ce bal ? On y dansait un peu, on y faisait un peu l’amour, surtout on y parlait politique.

Il y avait ce soir-là une cinquantaine de représentants. On y remarquait le représentant nègre Louisy Mathieu, en gants blancs, accompagné du représentant négrophile Schœlcher en gants noirs. On disait : — Ô fraternité ! ils ont changé de mains.

Les hommes politiques adossés aux cheminées annonçaient la prochaine publication d’une feuille intitulée l’Aristo, journal réac, ou s’entretenaient de l’affaire Bréa qui se jugeait en ce moment-là même. Ce qui frappait le plus ces hommes graves dans cette sinistre affaire, c’est qu’il y avait parmi les témoins un marchand de ferrailles appelé Lenclume et un serrurier nommé Laclef.

Voilà quelles petitesses les hommes mêlaient alors aux grands événements de Dieu.

LE CHANCELIER PASQUIER

9 février.

Hier jeudi, comme je sortais de l’Académie, où l’on avait discuté le mot accompagner, je me suis entendu appeler dans la cour :

— Monsieur Hugo ! Monsieur Hugo !

Je me suis retourné. C’était M. Pasquier.

— Vous allez à l’Assemblée ?

— Oui.

— Voulez-vous que je vous mène ?

— Volontiers, Monsieur le chancelier.

Je suis monté dans sa voiture qui était un escargot garni de velours épingle gris ; il a fait ranger un gros chien qu’il avait sous les pieds, et nous avons causé.

— Comment vont vos yeux, Monsieur le chancelier ?

— Mal, très mal.

— C’est une cataracte ?

— Qui s’épaissit. Que voulez-vous ? Je suis comme les gouvernements. Je deviens aveugle.

Je lui ai dit en riant :

— C’est peut-être à force d’avoir gouverné.

Il a fort bien pris la chose et m’a répondu avec un sourire.

— Ce n’est pas moi seulement qui m’en vais, voyez-vous, c’est tout. Vous êtes tous plus malades que moi. J’ai quatre-vingt-deux ans, mais vous avez cent ans. Cette république, née en février dernier, est plus décrépite que moi qui ne suis plus qu’un vieux bonhomme et sera morte avant moi qui vais mourir. Que de choses j’ai vues tomber ! Je verrai encore tomber celle-là.

Comme il était en train, je l’ai laissé aller. Je l’écoutais en rêvant. Il me semblait entendre le passé juger le présent. Il a poursuivi :

— Qui eût dit cela du suffrage universel ! C’est le fléau qui a été le salut. Notre unique crainte il y a un an, notre unique espérance aujourd’hui. Dieu a ses voies. Je n’ai jamais été dévot, j’ai été un peu mordu par Voltaire, mais devant les choses qui arrivent je me mettrais à dire mon Credo comme une vieille femme.

— Et un peu aussi votre Confiteor, lui dis-je. 

— Ah oui, vous avez raison. Nostra culpa, nostra maxima culpa ! Quelle année que 1847 ! Comme 1847 a amené 1848 ! Rien que dans notre Chambre des pairs. Teste et Cubières condamnés pour corruption ! Le mot escroqueries’attachant aux épaulettes de général et le mot vol à la robe de président ! Et puis, le comte Bresson qui se coupe la gorge ! Le prince d’Eckmühl qui donne un coup de couteau à sa maîtresse, une vieille catin qui ne valait même pas un coup de pied ! Le comte Mortier qui veut tuer ses enfants ! Le duc de Praslin qui tue sa femme ! N’y a-t-il pas une fatalité dans tout cela ? Le haut de la société a épouvanté le bas. Tenez, le peuple ! nous ne lui ôterons jamais de l’idée que nous avons empoisonné le duc de Praslin. Ainsi l’accusé assassin et les juges empoisonneurs ! voilà l’idée qu’il s’est faite de toute l’affaire. D’autres croient que nous avons fait sauver ce misérable duc et que nous avons mis un cadavre quelconque à sa place ! Il y a des gens qui disent : Praslin est à Londres et y mange cent mille livres de rente avec Mme Deluzy. C’est avec tout cela, des propos, des commérages, des choses terribles, qu’on a sapé ce vieux monde vermoulu. Maintenant, c’est par terre. On n’y a pas gagné grand’chose. Toutes les sottises ont été lâchées à la fois. C’est égal, je crois que 1847 m’a laissé une impression encore plus triste que 1848. Tous ces affreux procès ! Ce procès Teste ! Je n’y voyais déjà plus clair, j’étais obligé de me faire lire les pièces, d’avoir toujours là derrière moi M. de la Chauvinière pour me tenir lieu de mes yeux que je n’avais plus. Se faire lire, vous ne vous figurez pas comme cela est gênant ! Rien ne se grave dans l’esprit. Je ne sais pas comment j’ai fait pour présider cette affaire. Et les six dernières heures du duc de Praslin ! quel spectacle ! Ah vous, poëte tragique, qui cherchez de l’horreur et de la pitié, il y en avait là ! Ce malheureux auquel tout échappait en même temps, qui se tordait dans une double agonie, qui avait le poison dans le ventre et le remords dans l’esprit ! C’était horrible. Il repoussait tout et il se rattachait à tout. Par moments, il se mordait les mains avec angoisse, il nous regardait, il appuyait sur nous son œil fixe, il semblait à la fois demander à vivre et demander à mourir. Je n’ai jamais vu désespoir plus frénétique. Le poison qu’il avait pris était de ceux qui doublent les forces de la dernière heure et qui surexcitent la vie en la dévorant. Comme il allait expirer, je lui dis : Par pitié pour vous-même, avouez ! êtes-vous coupable ? Il me regarda avec terreur et répondit faiblement : Non. Ce fut un moment effrayant. Il avait en même temps le mensonge sur les lèvres et la vérité dans les yeux. Oh ! je vous aurais voulu là, Monsieur Hugo ! Enfin tout cela est fini. — L’autre jour, j’ai eu l’idée d’aller revoir le Luxembourg.

Il s’arrêta. Je lui dis :

— Eh bien ? 

— Eh bien, ils ont tout gâté, tout refait, c’est-à-dire tout défait. Je ne suis pas entré dans le palais, mais j’ai vu le jardin. Tout est bouleversé. Ils ont fait des allées anglaises dans la pépinière ! Des allées anglaises dans une pépinière ! Comprend-on cela ? C’est bête.

— Oui, lui dis-je. C’est le propre du temps que nous traversons de mêler les petites bêtises aux grandes folies.

Nous en étions là quand la voiture s’arrêta devant le perron de l’Assemblée. Je descendis. Nous n’eûmes que le temps d’échanger nos adresses.

— Où demeurez-vous, à présent, Monsieur Hugo ?

— Rue de la Tour-d’Auvergne, 37. Et vous, Monsieur le chancelier ?

— Rue Royale, numéro 20.

— À propos, reprit-il en fermant la portière, cela s’appelle-t-il encore rue Royale ?


7 mai 1849.

M. Pasquier m’a dit ce soir : — Blanqui ! mais le document Taschereau n’est rien ! Voici comment il a été arrêté en 1839. Il était caché et nous ne savions où le prendre. Du reste sa cachette l’ennuyait. Il y était avec deux de ses camarades recherchés comme lui. Il trouva moyen de me faire savoir que si je voulais lui faire parvenir trois passeports avec de faux noms, lui et ses camarades en profiteraient, que les passeports devraient être visés pour la Suisse, qu’ils prendraient tel jour, à telle heure, telle diligence, que ses camarades y arriveraient sans défiance avec lui, et qu’on pourrait ainsi empoigner ses deux compagnons. La chose fut faite, on envoya les passeports, et on les prit tous les trois.

— Tous les trois ? dis-je.

— Sans doute.

— Blanqui, repris-je, était un gueux, mais il était peu loyal de le prendre à son propre piège.

— Cela se fait ainsi, m’a répondu M. Pasquier.

M. Pasquier est un chancelier de France dans lequel il y a un préfet de police.

LES MEURTRIERS DU GÉNÉRAL BRÉA

Mars 1849.[1]

Les condamnés de l’affaire Bréa ont été enfermés au fort de Vanves. Ils sont cinq : Noury, pauvre enfant de dix-sept ans dont le père et le frère sont morts fous, type de ce gamin de Paris dont les révolutions font un héros et dont les émeutes font un assassin ; Daix, borgne, boiteux, manchot, bon pauvre de Bicêtre, trépané il y a trois ans, ayant une petite fille de huit ans qu’il adore ; Lahr, dit le Pompier, dont la femme est accouchée le lendemain de la condamnation, donnant la vie au moment où elle recevait la mort ; Chopart, commis libraire, mêlé à d’assez mauvaises fredaines de jeunesse ; enfin Vappreaux jeune, qui a plaidé l’alibi, et qui, s’il faut en croire les quatre autres, n’a point paru à la barrière de Fontainebleau dans les trois journées de juin.

Ces malheureux sont enfermés dans une grande casemate du fort. Leur condamnation les a accablés et tournés vers Dieu. Il y a dans la casemate cinq lits de camp et cinq chaises de paille ; ils ont ajouté à ce lugubre mobilier du cachot un autel. Cet autel est construit au fond de la casemate, vis-à-vis de la porte d’entrée et au-dessous du soupirail d’où vient le jour. Il n’y a sur l’autel qu’une Vierge en plâtre enveloppée d’un voile de dentelle. Pas de flambeaux, de crainte que les prisonniers ne mettent le feu à la porte avec la paille de leurs matelas. Ils prient et travaillent. Comme Noury n’a pas fait sa première communion et veut la faire avant de mourir, Chopart lui fait réciter le catéchisme.

À côté de l’autel est une planche trouée de balles et posée sur deux tréteaux. Cette planche était la cible du fort, on en a fait leur table à manger. Inadvertance cruelle qui leur met sans cesse la forme de leur mort prochaine sous les yeux.

Il y a quelques jours, une lettre anonyme leur parvint. Cette lettre les invitait à frapper du pied sur la dalle placée au centre de la casemate. Cette dalle, leur disait-on, recouvrait l’orifice d’un puits communiquant avec d’anciens souterrains de l’abbaye de Vanves qui iraient jusqu’à Châtillon, Ils pourraient soulever cette dalle et s’évader une nuit par là. 

Ils ont fait ce que la lettre leur conseillait. La dalle a, en effet, résonné sous le pied, comme si elle recouvrait une ouverture. Mais, soit que la police ait eu avis de la lettre, soit toute autre cause, la surveillance a redoublé à partir de ce moment, et ils n’ont pu profiter de l’avis.

Les geôliers et les prêtres ne les quittent ni jour ni nuit. Les gardiens des corps mêlés aux gardiens des âmes. Triste justice humaine !


L’exécution des condamnés fut une faute. C’était l’échafaud qui reparaissait. Le peuple avait poussé du pied et jeté bas la guillotine, la bourgeoisie la relevait. Chose fatale.

Le président Louis Bonaparte inclinait à la clémence. Il était facile de traîner en longueur la revision et la cassation. L’archevêque de Paris, M. Sibour, successeur d’une victime, vint demander la grâce des meurtriers. Mais les phrases convenues prévalurent. Il fallait rassurer le pays, il fallait reconstruire l’ordre, rebâtir la légalité ébranlée, réédifier la confiance, et la société de cette époque en était encore là d’employer des têtes coupées comme matériaux. L’espèce de Conseil d’État qu’il y avait alors, consulté, aux termes de la Constitution, opina pour l’exécution.

L’avocat de Daix et de Lahr, M. Cresson, vit le président. C’était un jeune homme ému et éloquent. Il parla de ces hommes, de ces femmes qui n’étaient pas encore veuves, de ces enfants qui n’étaient pas encore orphehns, et, en parlant, il pleura.

Louis Bonaparte l’écouta en silence, puis lui prit les mains et lui dit : — Je suis bien malheureux.

Le soir de ce même jour, c’était le jeudi, le Conseil des ministres s’assembla. La discussion fut longue et vive. Un seul ministre penchait du côté du président et repoussait l’échafaud. Louis Bonaparte résista longtemps. Le débat dura jusqu’à dix heures du soir. Mais la majorité du Conseil l’emporta, et avant que les ministres se séparassent, le garde des sceaux, Odilon Barrot, signa l’ordre d’exécution de trois des condamnés, Daix, Lahr et Chopart. Noury et Vappreaux jeune furent commués aux galères perpétuelles.

L’exécution fut fixée au lendemain matin, vendredi. La chancellerie transmit immédiatement l’ordre au préfet de police qui dut se concerter avec l’autorité militaire, le jugement étant rendu par un conseil de guerre.

Le préfet envoya chez le bourreau. Mais, depuis février, le bourreau de Paris avait quitté la maison qu’il habitait rue des Marais-Saint-Martin. Il s’était cru destitué comme la guillotine. Il avait disparu. 

On perdit du temps pour trouver sa nouvelle demeure, et, lorsqu’on y arriva, il était absent. Le bourreau était à l’Opéra. Il était allé voir jouer le Violon du Diable.

Il était près de minuit. Le bourreau manquait. On dut ajourner l’exécution au surlendemain.

Dans l’intervalle, le représentant Larabit, auquel Chopart avait porté secours dans les barricades des barrières, fut averti et put revoir le président. Le président signa la grâce de Chopart.

Le lendemain de l’exécution, le préfet de police manda le bourreau et lui reprocha son absence. — Ma foi, répondit Sanson, je passais dans la rue, j’ai vu une grande affiche jaune avec ce mot : le Violon du Diable. J’ai dit : Tiens, ce doit être drôle ! et je suis allé au spectacle.

Ainsi une affiche de théâtre sauva la tête d’un homme.


Il y eut des détails horribles.

Dans cette nuit du vendredi au samedi, pendant que ceux qu’on appelait autrefois « les maîtres des basses-œuvres » construisaient l’échafaud à la barrière de Fontainebleau, le rapporteur du conseil de guerre, assisté du greffier, se rendait au fort de Vanves.

Daix et Lahr, qui allaient mourir, dormaient. Ils étaient dans la casemate n° 13, avec Noury et Chopart. Il fallut attendre, il se trouva qu’on n’avait pas de cordes ; on les laissa dormir. À cinq heures du matin, les valets du bourreau arrivèrent avec ce qui était nécessaire.

Alors on entra dans la casemate. Les quatre hommes s’éveillèrent. On dit à Noury et à Chopart : — Allez-vous-en ! Ils comprirent et s’enfuirent dans la casemate voisine, joyeux et épouvantés. Daix et Lahr, eux, ne comprenaient pas. Ils s’étaient dressés sur leur séant et regardaient autour d’eux avec des yeux effarés. On se jeta sur eux et on les garrotta. Personne ne disait un mot. Ils commencèrent à entrevoir une lueur et se mirent à pousser des cris terribles. — Si on ne les avait liés, disait le bourreau, ils nous eussent dévorés !

Puis Lahr s’affaissa, et se mit à réciter des prières pendant qu’on leur lisait l’arrêt.

Daix continua de lutter avec des sanglots et des rugissements d’horreur. Ces hommes qui avaient tué si facilement étaient terrifiés de mourir.

Daix cria : Au secours ! fit appel aux soldats, les adjura, les injuria, les supplia au nom du général Bréa.

— Tais-toi ! dit un sergent, tu es un lâche ! 

L’exécution se fit en grand appareil. Constatons ce fait : la première fois que la guillotine osa se montrer après février, on lui donna une armée pour la garder. Vingt-cinq mille hommes, infanterie et cavalerie, entouraient l’échafaud ; deux généraux commandaient. Sept pièces de canon furent braquées aux embouchures des rues qui aboutissaient au rond-point de la barrière de Fontainebleau.

Daix fut exécuté le premier. Quand sa tête fut tombée et qu’on délia le corps, le tronc d’où jaillissait un ruisseau de sang tomba sur l’échafaud entre la bascule et le panier.

Les exécuteurs étaient éperdus. Un homme du peuple dit : — Cette guillotine ! tout le monde y perd la tête, le bourreau aussi !

La foule exagère l’atroce comme le merveilleux. Le soir on disait dans les cabarets aux alentours de la barrière : — Le président a joué aux dés les têtes des cinq hommes. Daix et Lahr sont sortis.

À cette époque, on voyait encore dans les faubourgs, que les dernières élections à l’Assemblée nationale avaient si vivement émus, les noms des candidats populaires charbonnés sur tous les murs. Louis Bonaparte était un de ces candidats. Son nom était mêlé, dans ces espèces de bulletins à ciel ouvert, aux noms de Raspail et de Barbès. Le lendemain de l’exécution, on put voir à tous les coins de rues, partout où l’on rencontrait un de ces écriteaux électoraux, le nom de Louis Bonaparte raturé d’une balafre rouge. Protestation silencieuse ; reproche et menace ; doigt du peuple imprimé sur ce nom en attendant le doigt de Dieu.

UN DESCENDANT DE CORNEILLE

1er avril 1849.

Hier on m’a apporté à la Chambre un papier plié.

— Qu’est-ce que c’est ? ai-je dit à l’huissier.

L’huissier m’a répondu :

— C’est un monsieur qui vous demande.

J’ai ouvert le papier et j’y ai lu ce nom : Pierre Corneille.

Je suis allé à la salle des quatre colonnes où quelqu’un m’attendait en effet.

C’était un petit homme maigre, vieux, ridé, presque blanc, boitant de la jambe gauche, appuyé sur un gros bâton, n’ayant de remarquable que ses yeux éteints et sa mâchoire carrée, avec cela une cravate noire devenue rousse, une redingote sans boutons, une pièce grossièrement cousue au genou droit de son pantalon, des souliers de roulier, une chemise de forçat, l’air étrangement chétif, accablé et misérable. C’était cet homme qui s’appelait Pierre Corneille.

J’avais devant moi un petit-fils du grand Corneille.

Cet homme me remit une demande pour le président Louis Bonaparte, dans laquelle il y avait force fautes d’orthographe.

LE SUICIDE D’ANTONIN MOINE

Avril 1849.

Antonin Moine, avant février 1848, faisait des figurines et des statuettes pour le commerce.

Figurines, statuettes, nous en étions là. Le commerce a remplacé l’État. Comme l’histoire est vide, l’art est pauvre ; comme il n’y a plus de figures, il n’y a plus de statues.

Antonin Moine subsistait assez chétivement de son travail. Pourtant, il avait pourvu à l’éducation de son fils Paul et l’avait fait entrer à l’École polytechnique.

Vers 1847, le commerce de luxe, qui contient l’art et la fantaisie, allant déjà assez mal, il avait joint aux figurines des portraits au pastel. Une statuette par-ci, un pastel par-là, il vivait.

Après février, tout manqua à la fois, le fabricant qui voulait un modèle de flambeau ou de pendule, comme le bourgeois qui commandait son portrait. Que faire ? Antonin Moine lutta comme il put, usa ses vieux habits, mangea des haricots et des pommes de terre, vendit ses chinoiseries à des bric-à-brac, mit au Mont-de-Piété d’abord sa montre, puis son argenterie.

Il demeurait dans un petit appartement, rue Boursault, n° 8, je crois, au coin de la rue La Bruyère[1]. Le petit appartement se démeubla lentement.

Après juin, Antonin Moine sollicita une commande du gouvernement. Cela traîna six mois. Trois ou quatre ministres se succédèrent, et Louis Bonaparte eut le temps d’être nommé président. Enfin M. Léon Faucher accorda à Antonin Moine un buste, sur lequel le statuaire pouvait gagner six cents francs, mais on le prévint que, l’État n’étant pas en fonds, le buste ne serait payé que lorsqu’il serait fait, dans un an.

La misère arrivait, et l’espérance s’en allait.

Antonin Moine dit un jour à sa femme, qui était jeune encore et qui avait quinze ans lorsqu’il l’avait épousée, il lui dit : — Je me tuerai.

Le lendemain, sa femme trouva sous un meuble un pistolet chargé. Elle le prit et le cacha ailleurs. Il paraît qu’Antonin Moine le retrouva.

Sa raison commençait sans doute à se troubler. Il portait toujours sur lui un casse-tête et un rasoir.

Il dit un jour à sa femme : — On peut fort bien se tuer à coups de marteau.

Une fois, il se leva et ouvrit la fenêtre si violemment que sa femme se jeta sur lui et le saisit à bras-le-corps.

— Que voulais-tu faire ? demanda-t-elle.

Il répondit : — Respirer. Et toi, qu’est-ce que tu me veux ?

— Je t’embrasse, dit-elle.

Le 18 mars 1849, c’était, je crois, un dimanche, sa femme lui dit : — Je vais à la messe. Viens-tu avec moi ?

Il était religieux, et sa femme, ayant cette surveillance qui aime, le quittait le moins possible.

Il répondit : — Tout à l’heure. Il passa dans une pièce voisine qui était la chambre de son fils.

Quelques minutes s’écoulèrent. Tout à coup Mme Antonin Moine entendit un bruit pareil à celui d’une porte cochère qui se ferme ; mais elle ne s’y trompa pas, elle tressaillit, et s’écria : C’est cet affreux pistolet !

Elle se précipita dans la chambre où Antonin Moine était entré, puis elle recula avec horreur ; elle venait de voir un corps étendu à terre.

Elle courut éperdue dans la maison, criant au secours, mais personne ne vint, soit qu’on fût absent, soit qu’on n’entendît pas à cause du bruit de la rue.

Alors elle revint, rentra dans la chambre et s’agenouilla près de son mari. Le coup de pistolet avait emporté presque toute la tête. Le sang ruisselait sur le carreau, il y avait de la cervelle sur les murs et sur les meubles.

C’est ainsi que mourut, marqué par la fatalité, comme Jean Goujon son maître, Antonin Moine, nom qui désormais rappellera deux souvenirs, une mort horrible, un talent charmant.

MADEMOISELLE GEORGE

9 avril.

Mlle George est venue me voir l’autre jour et m’a dit :

— Je viens à vous, j’en suis aux dernières extrémités. Ce que vous avez dit sur Antonin Moine m’a serré le cœur. Je vous assure qu’un de ces quatre matins il m’arrivera malheur. J’ai été pour voir Boulay de la Meurthe, il venait déjeuner chez moi quand j’avais Harel. Il se fait celer. Il ne m’a pas reçue. C’est un avare. Il est fort riche, figurez-vous. Eh bien, il se ferait fesser pour un écu, et après cela il le couperait en quatre. J’ai été voir Jérôme. Il m’a reçue, celui-là, il m’a dit : « Qu’est-ce que tu veux, Georgina ? » Je lui ai dit : « Je ne veux rien, je crois que je suis encore plus riche que vous, quoique je n’aie pas le sou. Mais marchez donc devant moi, tenez-vous debout ; il me semble que je vois un peu l’empereur. C’est tout ce que je voulais. » Il s’est mis à rire et m’a répondu : « Tu as raison, je suis plus gueux que toi. Tu n’as pas le sou, mais tu peux manger des pommes de terre, moi je n’ai pas le sou, et il faut que je fasse manger aux gens des truffes. Imagine-toi qu’on m’envoie les bougies par douze livres et qu’on m’en fait rendre compte. Est-ce que je sais, moi ? On m’a dit : Réclamez. J’ai dit : J’ai été habitué à commander, et non à demander. » — Monsieur Hugo, voilà où en est Jérôme. Quant au président, c’est un niais, je le déteste. D’abord il est fort laid. Il monte bien à cheval, et il est bon cocher. Voilà tout. J’y suis allée. Il m’a fait répondre qu’il ne pouvait pas me recevoir. Quand il n’était que le pauvre diable de prince Louis, il me recevait place Vendôme des deux heures de suite, et il me faisait regarder la colonne, ce bêta-là ! Il a une maîtresse anglaise, une blonde, très jolie, qui lui fait toutes sortes de queues. Je ne sais pas s’il le sait, mais tout le monde le sait. Il va aux Champs-Élysées dans une petite voiture russe qu’il mène lui-même. Il se fera flanquer par terre quelque jour, par ses chevaux ou par le peuple ! J’ai dit à Jérôme : — Je le déteste, votre soi-disant neveu ! — Jérôme m’a mis la main sur la bouche en disant : — Tais-toi, folle ! — Je lui ai dit : — Il joue à la bourse ; Achille Fould va le voir tous les jours à midi et en reçoit les nouvelles avant tout le monde, puis il va faire de la hausse ou de la baisse. Cela est sûr pour les dernières affaires du Piémont. Je le sais ! — Jérôme m’a dit : — Ne dis pas des choses comme cela ! C’est avec des propos comme ceux-là qu’on a perdu Louis-Philippe ! 

— Monsieur Hugo, qu’est-ce que cela me fait, à moi, Louis-Philippe ? Il n’a jamais rien fait pour Harel. Voilà la vérité, je suis dans la misère. J’ai pris mon courage et je suis allée chez Rachel, chez Mademoiselle Rachel, pour lui demander de jouer Rodogune avec moi, à mon bénéfice. Elle ne m’a pas reçue, et elle m’a fait dire de lui écrire. Ah ! par exemple, non ! Je n’en suis pas encore là ! Je suis reine de théâtre comme elle, j’ai été une belle catin comme elle, et elle sera un jour une vieille pauvresse comme moi. Eh bien, je ne lui écrirai pas, je ne lui demanderai pas l’aumône, je ne ferai pas antichambre chez cette drôlesse ! Mais elle ne se souvient donc pas qu’elle a été mendiante ! Elle ne songe donc pas qu’elle le redeviendra ! Mendiante dans les cafés. Monsieur Hugo, elle chantait, et on lui jetait deux sous ! C’est bon, dans ce moment-ci, elle joue chez Véron le lansquenet à un louis, et elle gagne ou perd dix mille francs dans sa nuit, mais dans trente ans elle n’aura pas six liards et elle ira dans la crotte avec des souliers éculés ! Dans trente ans, elle ne s’appellera peut-être pas Rachel aussi bien que je m’appelle George ! Elle trouvera une gouine qui aura du talent à son tour et qui sera jeune et qui lui marchera sur la tête, et elle se couchera à plat ventre, voyez-vous ! Elle sera plate, et la preuve, c’est qu’elle est insolente ! Non, je n’irai pas ! Non, je ne lui écrirai pas ! Je n’ai pas de quoi manger, c’est vrai, Tom ne gagne rien ; il a une place chez le président qui ne paie pas ; j’ai ma sœur — vous savez, Bébelle ? — à ma charge, Hostein n’a pas voulu l’engager à l’Historique[1], pour quinze cents francs, je suis allée chez Boulay, chez le président, chez Rachel, je ne trouve personne, excepté vous ; je dois dix francs à mon portier, j’ai été obligée de laisser vendre au mont-de-piété deux boutons de diamant que je tenais de l’empereur, je joue au théâtre Saint-Marcel, je joue aux Batignolles, je joue à la banlieue, je n’ai pas vingt-cinq sous pour payer mon fiacre, eh bien, non ! je n’écrirai pas à Rachel, et je me jetterai à l’eau, tout bonnement !

ASSEMBLÉE NATIONALE

I

[L’ÉLECTION DE VICTOR HUGO.]

Vendredi 18 mai 1849.

Je suis nommé le dixième à Paris avec 117 069 voix, juste cent voix de moins que M. Hippolyte Passy qui est le neuvième et qui a 117 169. Il y a dix socialistes. L’armée a voté rouge. Comme j’entrais à l’Assemblée, mon voisin M. l’évêque de Langres est venu à moi, m’a pris la main et m’a félicité, puis il a dit : Je vous félicite, oui, car il y aura du danger à braver et du courage à déployer, mais la situation est grave. La prochaine assemblée sera un champ de bataille. À celle-ci on était venu pour construire ; a la prochaine on viendra — des deux côtés — pour détruire.

Voici en outre une observation de vieille femme : L’Assemblée a été nommée un treize et proclamée un vendredi.


II

[UN MINISTRE INCENDIAIRE.]

[Mai 1849.]

Le jour où l’Assemblée constituante flétrit M. Léon Faucher d’un blâme pour abus de télégraphe[1], Faucher sortit de la séance furieux. Dans le vestiaire il gesticulait au milieu d’un groupe de représentants : — C’est indigne ! disait-il. Barrot m’a lâché. Pure jalousie. Quel vote abominable ! Tous moins cinq ! Et dire que je tiens les départements dans ma main ! et que, si je voulais, dans les élections, le feu serait aux quatre coins de la France !

Un pompier, béant par la porte entrebâillée, assistait à la scène. Je me suis tourné vers lui et je lui ai dit : — Mon ami, jetez un seau d’eau sur ce ministre.

III

DERNIÈRE SÉANCE DE L’ASSEMBLÉE CONSTITUANTE[2].

26 mai 1849.

Toutes les rumeurs de guerre civile s’en sont allées. Le principal intérêt de cette séance, la dernière de tant de séances rageuses et orageuses, ç’a été de voir disparaître le maréchal des logis Clément Thomas et poindre le sergent-major Boichot. La grâce des révolutions, qui avait fait du premier un constituant, fait un législateur du second. Clément Thomas s’est fait regretter le dernier jour. Il avait presque colleté un huissier ; il a trouvé moyen de s’expliquer sans s’abaisser et de tirer de cet incident quelques paroles nobles et émues qui ont fait éclater l’Assemblée en applaudissements.

Un beau ciel bleu, Mme David d’Angers dans les tribunes, un discours d’adieu de M. Marrast où il y a des fautes de français et de bons sentiments, le ministère à l’état de fantôme comme l’Assemblée, deux ministres, M. Drouyn de Lhuys et M. Buffet, errant de banc en banc et cherchant des places qu’ils n’auront plus demain au banc officiel, autour de la tribune les derniers coassements des représentants expirants, aux fenêtres le chant des oiseaux, l’agonie dedans, le printemps dehors, tel a été ce dernier jour. La Constitution est née un jour de neige, la Constituante est morte un jour de soleil.

Quatre cent quatre-vingt-neuf représentants n’ont pas été réélus. Les deux camps ont été presque également maltraités par le suffrage universel. La droite a eu 246 non réélus, la gauche 243.

La séance s’est terminée par un cri de : Vive la République ! lâchement poussé par tout le monde. Peu ont gardé le silence, parmi eux Lucien Murat. M. Molé a crié.

Le préfet de police Rébillot me disait hier : — Jamais Paris n’a été plus tranquille. Pourtant la panique règne. On entend dégringoler les fonds et rouler les chaises de poste. M. de La Rochejaquelein a pris un passeport.

L’Assemblée a décidé qu’elle se tenait à la disposition des événements, debout jusqu’à la dernière minute, de peur de quelque tentative impériale. Les sections des sociétés secrètes sont en permanence ; complot qui surveille un complot. Ceci est toute la situation. Les partis se touchent et se mesurent front contre front, chacun avec sa pensée secrète devenue visible ; le 10 août a l’œil fixé sur le 18 brumaire. Le commissaire de police de l’Assemblée, M. Yon, a été appelé cette nuit à quatre heures près du ministre de l’intérieur. Le maréchal Bugeaud disait hier : — Quels maladroits que ces gens de Moulins qui n’ont pas même tué Ledru-Rollin ! — M. Ledru-Rollin disait de son côté à M. Ducos : — Dans trois mois je serai dictateur ou déporté.

Il ne sera ni l’un ni l’autre. Il fera du pathos violent à la tribune ; il sera ce qu’il est, non pas Éole, mais l’outre.


IV

[PHYSIONOMIE DE L’ASSEMBLÉE CONSTITUANTE.]

Dans l’Assemblée constituante de 1848, les représentants étaient assez mal installés. Ils étaient assis sur des bancs rembourrés d’une façon telle quelle et recouverts de grosse serge verte, chaque représentant séparé de ses voisins par des tringles de fer courbées en cous de cygne et revêtus de serge. Le député avait devant lui une planche peinte couleur bois de sept pouces de large. Les bancs étant disposés en amphithéâtre, cette planche avait pour rebord le haut du dossier du banc inférieur qui dépassait le niveau de la planche d’un peu plus de deux pouces. Le rebord portait dans un petit encadrement de cuivre estampé le nom du représentant imprimé sur un carton blanc. À côté de cet encadrement une petite poche de cuir vert clouée grossièrement contenait quelque chose qui ressemblait à un jeu de cartes. C’étaient les petites cartes bleues et blanches destinées aux votes par scrutin de division et portant le nom du représentant avec le mot pour sur les bulletins blancs et le mot contre sur les bulletins bleus. Mode du reste fort vicieux et qui se prêtait merveilleusement aux fraudes. La planche étroite que le représentant avait devant lui formait une sorte de tablette qui régnait dans toute la longueur du banc. De distance en distance y étaient scellées des écritoires à casiers contenant tout ce qu’il fallait pour écrire, encre, poudre, pains à cacheter, plumes en fer, plumes ordinaires, etc. Ces écritoires étaient noires. Quelques représentants avaient fait ajuster à leur place des pupitres avec tiroir fermant à clef. Ce luxe coûtait sept livres dix sous. Tous les jours en arrivant à sa place, chaque représentant trouvait devant lui deux feuilles de papier blanc.

Pendant de longues séances qui duraient quelquefois sept ou huit heures, cette planche placée devant les représentants était une sorte de registre offert aux rêveries de chacun. Souvent, tout en écoutant, tout en murmurant, tout en songeant, le représentant prenait avec distraction la plume placée à côté de lui et traçait machinalement sur cette page de bois le mot, l’idée, les figures quelconques qui lui traversaient l’esprit. Il n’était pas sans intérêt de parcourir les bancs en s’arrêtant aux places des plus fameux. On ne trouvait là, à coup sûr, aucune révélation sur les pensées secrètes, mais on y recueillait je ne sais quelle lueur confuse sur les habitudes involontaires de l’esprit de chacun.

Sur le pupitre de M. Ledru-Rollin on voyait une tête dessinée et à côté les deux lettres S O qui commençaient peut-être le mot socialisme. Ce nom, Michel, était écrit dans un coin. Le reste du pupitre était couvert d’arabesques fantasques.

Le pupitre de M. de La Mennais, placé tout près sur le même banc, offrait ces deux dates mystérieuses : 21 Xbre, 29 Xbre ; au-dessous était écrit ce mot : aime.

Rien, à coup sûr, ne se ressemblait moins que La Mennais et Lamartine, l’un le prêtre vide d’espérance, l’autre le poëte plein d’illusions. Cependant on eût pu croire que la même pensée était au fond de ces deux esprits. Sur le pupitre de Lamartine on lisait : amor. Ce mot n’effraya pas Crémieux qui, en 1849, prit à l’extrémité du second banc inférieur de gauche la place de Lamartine non réélu. Il remplaça le nom de Lamartine par une carte portant cette inscription :

CRÉMIEUX
en l’absence
de
LAMARTINE.

Rien à la place du général Cavaignac, si ce n’est une sorte de potence dessinée au-dessus de son nom.

Rien sur le pupitre de M. Dufaure, si ce n’est une espèce de dessin figurant vaguement un collier de cheval de charrette.

Un représentant obscur, M. Rouher, avait écrit sur la carte qui portait son nom la date 1789 ; un autre, M. Monnet, avait tracé en majuscules le mot victoire. Tout à côté son voisin avait ajouté : dodo.

Lagrange s’asseyait au fond de la salle à gauche au second banc de la Montagne. Des deux côtés de son nom, on lisait en grosses lettres figurées à l’encre sur le bois :

LYON RHÔNE.

Sur la tablette on distinguait vaguement les caractères informes d’une espèce d’hymne adressé à Lagrange par quelque visiteur enthousiaste. Voici ce que j’en ai pu déchiffrer :

Ô toi, noble défenseur d’une sainte cause, persiste dans ta noble mission,(sept mots illisibles)… nous aurons encore (illisible) de térasser (sic) les ennemis de la République.

Vive la République démocratique et sociale !

Un de tes amis inconnus qui t’admire.

Pas de pupitre à la place de Proudhon qui siégeait à côté de Lagrange à l’extrémité du banc. Rien que la tablette étroite et nue, tachée d’encre.

Au-dessous du nom de M. de Montalembert on lisait cette ligne écrite à l’encre :

De la société de Judas.

Un autre visiteur avait gravé avec un clou ou un poinçon ces deux mots sur la tablette :

Séide imbécille.

Un autre y avait dessiné un portrait de Proudhon ; tête de Méduse ornée de lunettes.

M. Lagrange n’avait pas effacé les éloges et M. de Montalembert n’avait pas effacé les injures.

Je dis les choses comme elles sont.

Rien à la place de M. Thiers. Pas même de pupitre. M. Thiers était de ces hommes qui écoutent les bras croisés.

La place du président du conseil, à l’extrémité du banc des ministres, occupée successivement par Lamartine, Cavaignac et Odilon Barrot, n’offrait rien que la planche nue.

Sur la tablette de M. Dupont de l’Eure, à la place duquel je vins m’asseoir en son absence quand j’entrai dans l’Assemblée, j’avais remarqué ce mot écrit par je ne sais quelle main : Fragile. Synonyme de popularité. M. Dupont de l’Eure, chef du gouvernement provisoire en 1848, ne fut pas réélu en 1849.


V

ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.

L’autre jour M. de Salvandy disait : — Je regrette vivement de n’être pas de l’Assemblée législative dans l’Eure. Et savez-vous qui m’en a exclu ? M. de Broglie. Ceci m’est amer. C’est M. de Broglie qui inspirait la politique à laquelle je me suis sacrifié ; si j’ai dû fuir mon pays, c’est lui qui m’avait poussé. Il était plus ministre que moi. Louis-Philippe et lui étaient tout le gouvernement. Eh bien, à mon retour, M. de Broglie devait me tendre la main, il m’a repoussé. Il devait m’ouvrir la porte, c’est lui qui me l’a fermée.


13 juin.

Hier, on agitait l’accusation du président et des ministres[3]. M. Odilon Barrot, qui se défendait et qui défendait Louis Bonaparte, fut tout à coup interrompu par Jérôme Napoléon, lequel depuis quelque temps fait une vive opposition à son cousin ; M. Dupin aîné, qui présidait, dit à demi-voix en désignant Jérôme :

— Voilà Philippe-Égalité.

— Ou peut-être tout bonnement Louis-Philippe, dit un représentant qui entendit.


13 juin 1849. — 4 heures du soir.

Ce que nous avions en 1848 et 1849 à l’Assemblée, ce n’était pas la Montagne, c’était son produit. Il est tout simple que le 13 juin cela ait été pris dans une souricière.


Un jour M. Charles Dupin était à la tribune, son frère qui présidait, et qu’on surnommait dans la Chambre Dupinus Magnus, était derrière lui et s’impatientait du discours. Il se pencha vers les secrétaires, dont était M. Jaubert, en disant : — Ô mon pauvre père ! quel bonheur pour toi que tu ne l’entendes pas !

Ce qui fit dire à M. Jaubert :

— Quel mauvais frère, mais quel bon fils !

VISITE À L’ANCIENNE CHAMBRE DES PAIRS

Juin 1849.

Les ouvriers qui siégèrent au Luxembourg pendant les mois de mars et d’avril, sous la présidence de M. Louis Blanc, montrèrent je ne sais quel respect pour cette Chambre des pairs qu’ils remplaçaient. Les fauteuils des pairs furent pris, mais non souillés. Aucune insulte, aucun affront, aucune injure. Pas un velours ne fut déchiré, pas un maroquin ne fut taché. Le peuple tient de l’enfant, il charbonne volontiers sa colère, sa joie et son ironie sur les murs. Les ouvriers furent graves et inoffensifs. Ils trouvèrent dans les tiroirs les plumes et les canifs des pairs, et ne firent ni une balafre ni une tache d’encre.

Un gardien du palais me disait : — Ils ont été bien sages.

Ils quittèrent ces places comme ils les avaient prises. Un d’eux seulement grava dans le tiroir de M. Guizot au banc des ministres :

La royauté est abolie.
Vive Louis Blanc !

Cette inscription s’y lit encore.

Les fauteuils des pairs étaient en velours vert rehaussé de galons d’or. Leurs pupitres étaient en acajou revêtu de maroquin, avec tiroirs de chêne, contenant tout ce qu’il fallait pour écrire, mais sans clefs. Au haut de son pupitre, chaque pair avait devant lui son nom imprimé en lettres d’or sur un morceau de maroquin vert incrusté dans le bois. Au banc des princes, qui était à droite derrière le banc des ministres, il n’y avait aucun nom, mais une plaque dorée portant seulement ces mots : Banc des princes. — Cette plaque et les noms des pairs furent arrachés, non par les ouvriers, mais par l’ordre du gouvernement provisoire.

Ce fut encore le gouvernement provisoire qui fit enlever les tapis du grand escalier, le tapis sur lequel les pairs seuls avaient le droit de marcher, petit détail de cérémonial établi pour les sénateurs par Napoléon, et que les sénateurs avaient légué aux pairs de France.

Quelques changements furent faits dans les salles qui servaient d’antichambres à l’Assemblée. L’admirable Milon de Crotone de Puget, qui ornait le vestibule au haut du grand escalier, fut porté au vieux musée et remplacé par un marbre quelconque. La statue en pied de M. le duc d’Orléans qui était dans le second vestibule fut mise je ne sais où et remplacée par la statue de Pompée, à la face, aux jambes et aux bras dorés, statue aux pieds de laquelle, selon la tradition, tomba César assassiné. Le tableau des fondateurs de Constitutions, dans le troisième vestibule, tableau où figuraient Napoléon, Louis XVIII et Louis-Philippe, fut enlevé par ordre de M. Ledru-Rollin et remplacé par une magnifique tapisserie des Gobelins empruntée au Garde-Meuble.

Tout à côté de ce troisième vestibule, se trouve l’ancienne salle de la Chambre des pairs, bâtie en 1805 pour le Sénat. Cette salle, petite, étroite, obscure, supportée par de maigres colonnes corinthiennes, à fûts couleur acajou et à chapiteaux blancs, meublée de pupitres-tablettes et de chaises à siège de velours vert dans le goût empire, le tout en acajou, pavée en marbre blanc, coupée par des losanges de marbre Sainte-Anne rouge, cette salle, pleine de souvenirs, avait été religieusement conservée et servait aux délibérations intimes de la Cour des pairs, depuis la construction de la salle neuve en 1840.

C’est dans cette ancienne salle du Sénat que le maréchal Ney avait été jugé. On avait établi une barre à la gauche du chancelier présidant la Chambre. Le maréchal était derrière cette barre, ayant M. Berryer père à sa droite et M. Dupin aîné à sa gauche, les pieds sur un de ces losanges du pavé, dans lequel, par un sinistre hasard, les dessins capricieux du marbre figuraient une tête de mort. Ce losange a été enlevé depuis et remplacé.

Après février, en présence des émeutes, il fallait loger des soldats dans le palais. On fit de l’ancienne salle du Sénat un corps de garde. Les pupitres des sénateurs de Napoléon et des pairs de la Restauration furent mis au grenier, et les chaises curules servirent de lits de camp aux soldats.

Dans les premiers jours de juin 1849, je visitai la salle de la Chambre des pairs et je la retrouvai telle que je l’avais laissée dix-sept mois auparavant, la dernière fois que j’y siégeai, le 23 février 1848.

Tout y était à sa place. Un calme profond. Les fauteuils vides et en ordre. On eût dit que la Chambre venait de lever la séance depuis dix minutes.

PROUDHON À LA CONCIERGERIE

Septembre 1849.

M. Proudhon est à la Conciergerie. Il fait là ses trois ans. Il est à la pistole. Sa chambre pavée en pierre de liais est meublée d’une table, d’un lit et de quelques chaises de paille. La table est grande, couverte de papiers et de journaux, et porte cette écritoire qui pour les uns est pleine d’encre et pour les autres de poison.

M. Proudhon, dans sa prison, est vêtu d’un vrai sarrau de charretier, bleu, large, avec boutons sur l’épaule et broderies de fil rouge au collet. Il a un pantalon de gros drap, des chaussons de lisière, et des sabots. Ainsi accoutré, costumé d’avance en membre de son gouvernement provisoire, il attend ce que ses amis de la rue appellent le coup de chien. Ce coup de chien, c’est la révolution socialiste qui fera Proudhon dictateur. Proudhon dictateur, il y compte. Quant à moi, j’y croirai le jour où l’on me montrera une araignée grosse comme un lion.

Il y a des fleurs sur sa table. Ce sont ses visiteurs fanatiques qui les lui apportent ainsi que des fruits, des raisins surtout qu’il mange gloutonnement. L’autre jour, un de ses visiteurs, un beau jeune homme, lui disait tendrement en le regardant comme on regarde une maîtresse : Tu vas te faire mal, et puis tu diras que c’est ma faute !

Comme il recommence son journal, M. Dufaure l’a fait menacer de le transférer à Doullens. Proudhon s’est emporté. Il a crié : Doullens ! brûlez-moi tout de suite ! tuez-moi tout de suite ! mais non ! vous êtes des lâches et vous auriez la guillotine que vous ne sauriez qu’en faire !

PORTRAITS

I

VICTOR COUSIN.

Cousin a de l’imagination à la dose gênante ; trop pour un philosophe, pas assez pour un poëte.

Cousin est un esprit tenace et faux. Pour lui-même grand orateur, pour ses amis grand parleur, pour moi grand bavard. Son talent n’a que de la surface. Il parle clairement et pense obscurément. Il veut et ne veut pas, va et vient, affirme et nie, accorde et conteste, vole de ci et de là, bourdonne à toute question, se heurte à toute vérité, se cogne à toute vitre. Déclamateur, banal, bouffi de lieux communs, rogue et pédant. Il est méchant, mais il est faible. Il fait ce qu’il peut, mais il ne peut qu’un avortement. Il veut faire une blessure et ne fait qu’une piqûre. Professeur, académicien, pair de France, ministre, jamais on n’a vu sortir une idée de sa tête, cette outre sonore. Il a toute la prétention d’un philosophe, toute l’apparence d’un charlatan, et toute la réalité d’un cuistre.


II

M. DE CASABIANCA.

M. de Casabianca était un avocat de Bastia ou d’Ajaccio. Il fut nommé représentant et vint à Paris. Il se logea rue Boursault, n° 12, il s’installa dans cette maison avec sa femme et six longues filles noires qu’il avait, et une vieille servante corse qui monta les escaliers pendant six mois coiffée des mêmes nattes jamais défaites et du même mouchoir jamais lavé. Personne n’a jamais pénétré à fond dans ce logis. Ces gens couchaient tout habillés, père et mère et filles dans la même chambre, à peu près dans les mêmes lits. Comment ils mangeaient, comment ils buvaient, comment ils vivaient, la chambre point balayée, la cuisine encombrée d’ordures, les vaisselles égueulées, les chaises dépaillées, pas de linge dans les armoires, pas de draps aux lits, les matelas à cru, les jupes qui servaient de torchons, les torchons qui servaient de jupes, les vieux plumeaux dans les coins, les toiles d’araignées aux vitres, la crasse, la cendre, la poussière, la couleur qu’avaient les murs, l’odeur qu’avaient les meubles, cela faisait horreur, cela tenait de la taverne et de la caverne.

C’était un tas sordide, un groupe de Callot, une halte de bohémiens. Au milieu de ce bouge allait et venait le Casabianca, grand, maigre, pâle, grisonnant, avec son profil de mouton, ses gros yeux bleus, son air naïf, discret et rapace. Quand on sonnait, la porte s’entr’ouvrait, et laissait voir la figure farouche d’une grande fille noire qui refermait la porte et s’enfuyait. Si l’on persistait à sonner, la porte se rouvrait, et si l’on demandait M. de Casabianca, une vieille femme sèche, Mme de Casabianca en personne, vous apparaissait et vous répondait : — M. de Casabianca ? on ne peut le voir. Il est en train de faire son grand discours.


III

M. MOLÉ.

Le passant qui, dans l’été de 1849, eût rencontré, vers deux heures après midi, sur le pont de la Concorde, une lourde berline bleue sans laquais, menée par un cocher en capote brune et traînée par deux grands vieux chevaux noirs, eût pu apercevoir, seul et rencogné dans l’angle à droite de cette voiture, un vieillard blême, ridé, à profil d’oiseau, affublé de conserves vertes garnies de taffetas. Un moment après, il eût pu voir cette berline s’arrêter devant la grille de l’Assemblée nationale, la portière s’ouvrir, et s’élancer lestement à terre une espèce de jeune homme en petite redingote noire et en chapeau gris, un stick à la main. Ce vieillard et ce jeune homme, c’était M. Molé.

En entrant à l’Assemblée, M. Molé ôtait ses besicles.


M. Guizot écoutant M. Molé parler à la tribune disait un jour : — Des arguments, mais pas d’idées, des raisons, mais pas d’éloquence. C’est un arbre qui a des branches et point de feuilles.

M. Guizot croyait définir M. Molé ; il définissait l’hiver.

Sec et froid, voilà en effet tout le cœur de cet homme d’État.


 

IV

LA PRINCESSE SOMAÏLOFF.

La princesse Somaïloff est une russe assez belle, mais fort brune, à la peau tannée ; de plus insolente. Elle était l’an dernier à Bologne où se trouvait aussi la comtesse d’Agout, française des plus blanches. Un jour, dans un salon, Rossini qui hait les russes de cette bonne haine du chat pour le chien et du midi pour le nord, entendit Mme Somaïloff, fort décolletée elle-même, s’extasier sur la beauté et l’éclat des épaules de Mme d’Agout.

— Vous avez raison. Madame, dit-il ; vous voyez la différence du satin de Paris au cuir de Russie.


V

M. LE DUC D’HARCOURT.

M. le duc d’Harcourt venait à l’épaule de M. Thiers. Il était impossible de voir un plus petit homme et un plus grand nom. M. d’Harcourt avait l’œil vif, le nez pointu, les cheveux gris, le sourire fin, les manières aisées et simples, l’air d’un grand seigneur et d’un bon homme. Ses opinions dépassaient le libéralisme. Un jour, à propos de la Pologne, il fit contre les rois d’Europe une telle sortie que M. Pasquier le rappela à l’ordre. M. d’Harcourt se contenta de lui jeter un regard d’ancien duc à nouveau duc.

À la Chambre des pairs il ne restait jamais en place, il allait et venait sans cesse, ses deux mains dans les goussets de son pantalon gris, le collet de son habit de pair rabattu sur ses épaules, un bonnet de velours vert sur la tête. Un de ses fils, Jean d’Harcourt, était dans la marine, et bon officier.

M. d’Harcourt, presque républicain, affectait certaines façons suprêmes, il faisait partie du groupe de pairs qui portait le collet de velours noir à broderie étroite ; ce velours noir était ménagé à dessein par les anciens pairs pour laisser voir la place des fleurs de lys, ce qui indiquait la date de leur pairie. Sous la restauration le collet et les parements des pairs étaient brodés de fleurs de lys d’or et le collet et les parements des députés de fleurs de lys d’argent. Les pairs depuis 1830 couvraient collet et parements de broderies qui laissaient à peine voir le velours. Ce collet séparait les anciens orgueils des vanités nouvelles. M. d’Harcourt n’était pas inaccessible à ces misères. Du reste intelligent, cordial, généreux ; il ne battait personne à terre. Il fut clément pour Teste. La tribune lui venait au menton, mais il avait des idées, de la chaleur d’âme, et se haussait peu à peu. Il commençait par être petit et finissait par être grand. Au rebours des opinions reçues, il avait une haute idée de la Chambre des pairs comme pouvoir. Il me dit un jour : Si cette Chambre voulait, elle ferait tout. Elle a la parole comme la Chambre des députés et la durée comme le roi.

La république de février le fit ambassadeur à Rome. M. d’Harcourt était fort laborieux. À Gaëte, pendant l’exil du pape, il recopiait lui-même de sa main toutes ses dépêches. Il est vrai que la légation était désorganisée et qu’il n’avait pas de secrétaire.

Même à travers les choses folles et violentes que la réaction lui imposait contre les républicains de Rome, son vieux levain anti-monarchique lui restait. Le jour de la fête du roi de Naples, il se dispensa d’aller au baise-main, et par son ordre le Ténare, qui était mouillé dans la rade, ne se pavoisa ni ne salua.

Cette haine lui venait, disait-on, d’un mot de Louis XVIII. Louis XVIII l’avait surnommé le duc-mouche. M. d’Harcourt dit : la mouche piquera. Par représailles il appelait Louis XVIII le roi-cachalot.

PIERRES PRÉCIEUSES TOMBÉES DE LA TRIBUNE

25 avril.

M. Portalis parlait de M. Arago :

J’étais dans l’intimité la plus étroite de cette auréole brillante.


M. Duvergier de Hauranne (sur les deux Chambres). — Je veux une constitution qui oblige à réfléchir les votes.


M. Victor Hugo (sur la peine de mort). — Vous ou vos successeurs l’aboliront demain.


9 août 1848.

Flocon vient de faire rire la chambre en parlant d’un gérant responsable de journal qui balayait les lampes.


4 septembre 1848.

M. Léon Faucher. — Les ouvriers réclament l’abrègement…

L’Assemblée murmure. M. Faucher s’aperçoit qu’il parle français, il se reprend et fait un quasi-barbarisme :

— … l’abréviation des heures de travail. (L’Assemblée est satisfaite.)


7 septembre.

M. Gerdy. — L’égalité n’existe pas. Elle n’existe ni chez les animaux, ni chez les végétaux. (Rires immenses.)


M. Dufaure (réponse à Pierre Leroux). — Nous n’avons pas eu l’idée d’avoir la pensée de rien faire qui pût nous faire supposer l’intention d’avoir, du plus loin possible, la pensée de faire planer la souveraineté du fait dans les considérations qui militent en faveur de la souveraineté du droit. (Très bien, très bien !)


12 septembre.

M. Duvergier de Hauranne, répondant à M. Ledru-Rollin. — Jusqu’ici, dans tous les remèdes qu’on nous a proposés, il n’y a eu que des mots.

(Une moitié de l’Assemblée entend : des maux, l’autre rit du calembour.)


14 septembre.

M. Dufaure, répondant à M. Billaut. — Mes adversaires demandent des paroles qui n’auraient pas la portée qu’ils espèrent leur faire produire.

(L’Assemblée : Très bien ! très bien !)


23 septembre 1848.

Le ministre du Commerce M. Tourret. — Quoi ! l’on m’accuse de présenter un projet aristocrate ! (L’Assemblée : tique ! tique !)


28 septembre.

M. de Larochejaquelein. — Je comprends parfaitement le sentiment qui a dicté l’amendement qu’on discute en ce moment.


M. Boursy. — Je repousse sans hésitation la proposition de la commission qui répond aux principes de la révolution par une restriction où je ne vois qu’indécision.


Discussion du droit au travail.

M. de Lamartine avait dit : J’adore la propriété.

M. Duvergier de Hauranne a répondu : — On ne respecte toujours pas ce qu’on adore.


2 octobre.

M. de Montreuil (à propos de la loi agricole). — Je ne hais point le fourrage.


3 octobre.

M. Tourret, ministre de l’agriculture et du commerce, propose de nommer pour sa loi agricole une commission de quinze membres, dont la moitié seront représentants du peuple.

(Ce qui fera dans la commission sept représentants et demi.)


5 octobre.

M. de Parieu (question du président). — Sous la monarchie constitutionnelle, le roi avait un pied dans le pouvoir exécutif, un pied dans le pouvoir législatif, un pied dans le pouvoir judiciaire, un pied dans le pouvoir administratif.


9 octobre.

M. Deville (amendement contre les généraux et les princes.) — Vous croyez tenir le pouvoir. Vous ne le tenez pas. Rien dans notre temps n’est plus mobile que cet instrument.


M. le colonel de Lespinasse. — Prenez des employés à 10 000 francs ;

Prenez des employés à 5 000 francs ;

Prenez des employés à 2 000 francs ;

(Avec explosion) : Prenez les veuves à ces divers employés ! (On éclate de rire.)


10 octobre.

M. Goudchaux, ministre des finances (sur le Crédit foncier). — Je répondrai à mon honorable prédécesseur qui m’a suivi à cette tribune… (Immense rire.)

Le même. — J’irai plus loin—s— encore.

(La Chambre accoutumée rit un peu, puis dit : — Allez ! Parlez ! Le ministre continue.)


(Un orateur, sur le prince Louis.)

Dans ce pays-ci, quand il arrive un point lumineux quelconque, il y a des gens qui ont le nez si fin qu’ils font tous leurs efforts pour y arriver, au risque de ne pas le trouver et qu’ils s’y rattachent.


16 octobre.

M. Ducoux (sur le nouveau cabinet). — Si j’examine ce mariage ministériel, je trouve que le hasard a présidé à cet enfantement et produit cette conceptiondéfinitive. (Immense éclat de rire.)


20 octobre.

M. Marrast. — Je mettrai cette proposition (la proposition Lagrange) à l’ordre du jour après celles que l’Assemblée a déjà décidé devoir être les premières à l’ordre du jour.


30 octobre.

M. Portalis (sur les finances). — Un vaisseau de ligne coûte trois millions à l’État ; le commerce vous le fournirait pour un million tout aussi bien agréé. (Immense rire.)


Un représentant a dit l’autre jour :

— Inquiétez-vous de l’accroissement des populations. Consultez les statistiques. Rendez-vous compte de ce que les hommes et les femmes d’un pays comme la France peuvent faire d’enfants par an, l’un dans l’autre.


5 janvier 1849.

M. Froussard. — … Le général Bonaparte adressa alors aux invalides une chaleureuse allocation… (Éclat de rire.)

Ce M. Froussard est un maître de pension. On dit qu’il a été le précepteur des enfants de Casimir Périer. (Le Moniteur n’a point enregistré ce détail de la séance. Au reste la fidélité du Moniteur est très infidèle.)


Quelques jours auparavant, après le vote du sel, M. … a fait « pour combler le gouffre du déficit » une proposition qui commençait ainsi :

Nouvelle taxe sur de certains produits étrangers, savoir :

Premièrement : Les sucres indigènes

(Le reste de la proposition s’est perdu dans un éclat de rire.)


12 avril 1849.

M. Goudchaux (sur les finances en mars 1848). — Une catastrophe était indispensable.

Quand M. Goudchaux monte à la tribune, il commence par saluer. Aussi, quand on le voit arriver, on lui crie : Saluez le monde !

Il n’entend pas et il salue.


31 mars 1849.

M. Ledru-Rollin. (Affaires d’Italie.) — Le général Pepe vient d’acculer six mille autrichiens sur le Pô. (Vaste rire.)


2 mai 1849.

Lagrange (sur les transportés). — Les vrais républicains éprouvent le besoin de mourir sur les ruines de la République avant que la République soit attaquée.


12 juin 1849.

M. Thiers (sur l’expédition de Rome). — C’est une entreprise qui devait se faire jour le canon à la main. (Bravo !)

1850 - DANS LA RUE

27 février 1850.

Tout à l’heure je revenais de l’Assemblée en omnibus. Il était six heures et demie. Le soir tombait. Les boutiques s’éclairaient. Comme je descendais d’omnibus faubourg Poissonnière, au coin de la rue Bellefond, un gros de cuirassiers, le sabre au poing, a passé près de nous, venant par la place Lafayette. — Tiens ! a dit le conducteur, ce doit être le président.

En effet, après les cuirassiers est venue une berline à deux chevaux entourée d’autres cuirassiers, avec des officiers aux portières, et serrée de si près par cette cavalerie que c’était sinistre. Cela ressemblait autant à quelqu’un qui va à Vincennes qu’à quelqu’un qui va à l’Élysée. Cependant il y avait derrière la berline deux laquais portant la livrée de l’empereur, vert et or. On ne distinguait personne dans la voiture, à cause de la nuit. Les lanternes de la berline n’étaient pas encore allumées. Derrière l’escorte venait une seconde voiture pareille à la première, avec la même livrée, et vide, un en-cas ; puis deux de ces petits coupés bas qu’on appelle escargots ; puis un cabriolet de place. Bizarre cortège qui commençait par le carrosse de l’empereur et qui finissait par un fiacre.

Le peuple regardait à peine. Des gens en blouse criaient : Vive la République ! Un enfant criait : Vive l’Empereur ! Une vieille femme lui dit : — Attends donc qu’il ait fait quelque chose !

LE PAPE ET LOUIS BONAPARTE

Avril 1850.

Le pape Pie IX est simple, doux, timide, craintif, lent dans ses mouvements, négligé sur sa personne. Il a habituellement une barbe de deux ou trois jours, et qui lui donne l’air sale. Il a plus de sourires que de paroles, comme Charles X. On dirait un curé de campagne. Près de lui, Antonelli, en bas rouges, avec son regard de diplomate et son sourcil d’espion, a l’air d’un sbire qui veille sur le bonhomme.

En ce moment, Pie IX passe ses journées à écrire un livre sur le mystère de l’immaculée conception.

Pendant ce temps-là, voici ce que fait le président de la République française.

Tous les jours à deux heures, Louis Bonaparte va au bois de Boulogne dans une calèche découverte à deux chevaux. Une autre voiture de service à deux chevaux le suit. Cela fait quatre chevaux. Il arrive à un rond-point où il trouve deux chevaux de main gardés par deux valets de pied à cheval. Cela fait huit chevaux. Presque en même temps que lui arrive au même rond-point une belle dame, une anglaise blonde, Mme Howard, aussi en calèche découverte à deux chevaux et suivie de deux valets à cheval. Cela fait douze chevaux. Le président et Mlle Howard descendent de voiture, montent à cheval et s’en vont dans le bois. On caracole une heure ou deux, selon le temps. Puis on vient descendre de cheval à un pavillon du bois célèbre par le bon grog anglais qu’on y fait. On y boit de ce bon grog. Cependant les deux calèches sont arrivées au pavillon. Le grog bu, le président sort avec Mlle Howard au milieu de la foule d’habitués qui les attend presque tous les jours, il baise la main de la belle blonde, l’aide à monter en calèche, puis rentre dans sa voiture, et tous deux reprennent le chemin de l’Élysée.

Il passe une partie de ses matinées à jouer à la main chaude avec cette MlleHoward, lady Douglas, la princesse Mathilde et la marquise de Contades.

Ainsi, l’immaculée conception de la sainte Vierge, le grog bu avec une jolie anglaise, voilà ce qui occupe Pie IX à Rome et Louis Bonaparte à Paris. Voilà ce qui remplit ces deux têtes sur lesquelles pèse l’Europe.

LOUIS-PHILIPPE EN EXIL ; SA DERNIÈRE ANNÉE

Juillet 1850.

Le roi Louis-Philippe est en ce moment à Saint-Léonard, une partie de la famille d’Orléans prend là les bains de mer. Le roi habite avec sa famille un hôtel garni dont il n’occupe qu’une partie, le reste est loué, comme à l’ordinaire, à qui passe et à qui veut.

Le roi est atteint d’une hydropisie de poitrine, et quoiqu’il aille mieux depuis un mois, on croit sa fin prochaine. Il est maigri et très changé, il n’a plus de toupet ni de favoris, il porte ses cheveux blancs et toute sa barbe, ce qui lui donne l’air plus vénérable que lorsqu’il était roi. Il est en effet plus que roi, il est proscrit ; il est plus que proscrit, il est mourant. Il a perdu une majesté, celle du trône, et il en a retrouvé deux autres, la majesté du malheur et la majesté de la mort.

Toute la famille d’Orléans vit là avec cette simplicité qu’elle avait dans la prospérité et à laquelle l’adversité a ajouté quelque chose de noble et de grave. Quand un français passe, on l’invite et l’on est heureux qu’il vienne. En France, Louis-Philippe recherchait les anglais, en Angleterre il recherche les français.

Le dîner de famille offre ce mélange de vieillards et d’enfants qui a quelque chose de patriarchal. Cependant Louis-Philippe, empêché par sa santé et forcé de manger à part, n’y paraît plus. La reine y préside, assise seule au grand côté de la table. Au moment où l’on sert, chaque groupe arrive avec ses enfants, Mmela duchesse d’Orléans, grande, mince, un peu maigre, noble, digne, gracieuse, triste, toujours en deuil, toujours avec ses fils, donnant la main droite au comte de Paris et la main gauche au duc de Chartres ; le duc et la duchesse de Nemours avec leurs beaux enfants, le duc et la duchesse d’Aumale avec les leurs, le prince de Joinville entouré des siens qui se disputent pour être à table à côté de lui. — Je veux être à côté de papa ! Je veux être à côté de papa ! On n’entend que cela au moment où il s’assied. M. de Joinville paraît par moments accablé. Voici comment la reine en parle : — Comment trouvez-vous Joinville ? disait-elle dernièrement à un visiteur de France, toujours beau, n’est-ce pas ? mais fait comme un voleur.

Ils ont conservé entre eux l’habitude d’appeler Mme de Joinville Chica.

Le duc d’Aumale est triste comme son frère de Joinville. M. de Nemours a gardé sa mine froide. 

À la table de famille, Mme la duchesse d’Orléans prend place au côté droit de la reine, M. et Mme de Nemours au côté gauche, les autres princes chacun selon son rang. M. et Mme de Montpensier manquent, ils sont à Séville.

Les visiteurs invités ainsi que les officiers de la maison font face à la reine et aux princes.

Le dîner est simple, sans primeurs, servi à la russe, avec le dessert sur la table, chaque convive a un laquais derrière lui ; quelque chose qui a grand air, mais qui n’est plus royal.

Après le dîner, quelques instants de causerie, puis on s’en va. La reine se couche de bonne heure.

Mme la duchesse d’Orléans vit à part, le plus qu’elle peut. On la rencontre souvent au bord de la mer, se promenant pendant que le comte de Paris prend des leçons de natation.

De tous les enfants royaux, le plus spirituel est le petit duc de Chartres et le plus beau le petit duc de Wurtemberg.

MORT DE BALZAC

Le 18 août 1850, ma femme, qui avait été dans la journée pour voir Mme de Balzac, me dit que M. de Balzac se mourait. J’y courus.

M. de Balzac était atteint depuis dix-huit mois d’une hypertrophie du cœur. Après la révolution de février, il était allé en Russie et s’y était marié. Quelques jours avant son départ, je l’avais rencontré sur le boulevard ; il se plaignait déjà et respirait bruyamment. En mai 1850, il était revenu en France, marié, riche et mourant. En arrivant, il avait déjà les jambes enflées. Quatre médecins consultés l’auscultèrent. L’un d’eux, M. Louis, me dit le 6 juillet : Il n’a pas six semaines à vivre. C’était la même maladie que Frédéric Soulié.

Le 18 août, j’avais mon oncle, le général Louis Hugo, à dîner. Sitôt levé de table, je le quittai et je pris un fiacre qui me mena avenue Fortunée, n° 14, dans le quartier Beaujon. C’était là que demeurait M. de Balzac. Il avait acheté ce qui restait de l’hôtel de M. de Beaujon, quelques corps de logis bas échappés par hasard à la démolition ; il avait magnifiquement meublé ces masures et s’en était fait un charmant petit hôtel, ayant porte cochère sur l’avenue Fortunée et pour tout jardin une cour longue et étroite où les pavés étaient coupés çà et là de plates-bandes.

Je sonnai. Il faisait un clair de lune voilé de nuages. La rue était déserte. On ne vint pas. Je sonnai une seconde fois. La porte s’ouvrit. Une servante m’apparut avec une chandelle.

— Que veut monsieur ? dit-elle.

Elle pleurait.

Je dis mon nom. On me fit entrer dans le salon qui était au rez-de-chaussée, et dans lequel il y avait, sur une console opposée à la cheminée, le buste colossal en marbre de Balzac par David. Une bougie brûlait sur une riche table ovale posée au milieu du salon et qui avait en guise de pieds six statuettes dorées du plus beau goût.

Une autre femme vint qui pleurait aussi et qui me dit :

— Il se meurt. Madame est rentrée chez elle. Les médecins l’ont abandonné depuis hier. Il a une plaie à la jambe gauche. La gangrène y est. Les médecins ne savent ce qu’ils font. Ils disaient que l’hydropisie de Monsieur était une hydropisie couenneuse, une infiltration, c’est leur mot, que la peau et la chair étaient comme du lard et qu’il était impossible de lui faire la ponction. Eh bien, le mois dernier, en se couchant, Monsieur s’est heurté à un meuble historié, la peau s’est déchirée, et toute l’eau qu’il avait dans le corps a coulé. Les médecins ont dit : Tiens ! Cela les a étonnés et depuis ce temps-là ils lui ont fait la ponction. Ils ont dit : Imitons la nature. Mais il est venu un abcès à la jambe. C’est M. Roux qui l’a opéré. Hier on a levé l’appareil. La plaie, au lieu d’avoir suppuré, était rouge, sèche et brûlante. Alors ils ont dit : Il est perdu ! et ne sont plus revenus. On est allé chez quatre ou cinq, inutilement. Tous ont répondu : Il n’y a rien à faire. La nuit a été mauvaise. Ce matin, à neuf heures, Monsieur ne parlait plus. Madame a fait chercher un prêtre. Le prêtre est venu et a donné à Monsieur l’extrême-onction. Monsieur a fait signe qu’il comprenait. Une heure après, il a serré la main à sa sœur, Mme de Surville. Depuis onze heures il râle et ne voit plus rien. Il ne passera pas la nuit. Si vous voulez, Monsieur, je vais aller chercher M. de Surville, qui n’est pas encore couché.

La femme me quitta. J’attendis quelques instants. La bougie éclairait à peine le splendide ameublement du salon et de magnifiques peintures de Porbus et de Holbein suspendues aux murs. Le buste de marbre se dressait vaguement dans cette ombre comme le spectre de l’homme qui allait mourir. Une odeur de cadavre emplissait la maison.

M. de Surville entra et me confirma tout ce que m’avait dit la servante. Je demandai à voir M. de Balzac.

Nous traversâmes un corridor, nous montâmes un escalier couvert d’un tapis rouge et encombré d’objets d’art, vases, statues, tableaux, crédences portant des émaux, puis un autre corridor, et j’aperçus une porte ouverte. J’entendis un râlement haut et sinistre.

J’étais dans la chambre de Balzac.

Un lit était au milieu de cette chambre. Un lit d’acajou ayant au pied et à la tête des traverses et des courroies qui indiquaient un appareil de suspension destiné à mouvoir le malade. M. de Balzac était dans ce lit, la tête appuyée sur un monceau d’oreillers auxquels on avait ajouté des coussins de damas rouge empruntés au canapé de la chambre. Il avait la face violette, presque noire, inclinée à droite, la barbe non faite, les cheveux gris et coupés court, l’œil ouvert et fixe. Je le voyais de profil, et il ressemblait ainsi à l’empereur. Une vieille femme, la garde, et un domestique se tenaient debout des deux côtés du lit. Une bougie brûlait derrière le chevet sur une table, une autre sur une commode près de la porte. Un vase d’argent était posé sur la table de nuit.

Cet homme et cette femme se taisaient avec une sorte de terreur et écoutaient le mourant râler avec bruit.

La bougie au chevet éclairait vivement un portrait d’homme jeune, rose et souriant, suspendu près de la cheminée.

Une odeur insupportable s’exhalait du lit. Je soulevai la couverture et je pris la main de Balzac. Elle était couverte de sueur. Je la pressai. Il ne répondit pas à la pression.

C’était cette même chambre où je l’étais venu voir un mois auparavant. Il était gai, plein d’espoir, ne doutant pas de sa guérison, montrant son enflure en riant.

Nous avions beaucoup causé et disputé politique. Il me reprochait « ma démagogie ». Lui était légitimiste. Il me disait : « Comment avez-vous pu renoncer avec tant de sérénité à ce titre de pair de France, le plus beau après le titre de roi de France ! »

Il me disait aussi : « J’ai la maison de M. de Beaujon, moins le jardin, mais avec la tribune sur la petite église du coin de la rue. J’ai là dans mon escalier une porte qui ouvre sur l’église, Un tour de clef et je suis à la messe. Je tiens plus à cette tribune qu’au jardin. »

Quand je l’avais quitté il m’avait reconduit jusqu’à cet escalier, marchant péniblement, et m’avait montré cette porte, et il avait crié à sa femme : — « Surtout, fais bien voir à Hugo tous mes tableaux. »

La garde me dit :

— Il mourra au point du jour.

Je redescendis, emportant dans ma pensée cette figure livide ; en traversant le salon, je retrouvai le buste immobile, impassible, altier et rayonnant vaguement, et je comparai la mort à l’immortalité.

Rentré chez moi, c’était un dimanche, je trouvai plusieurs personnes qui m’attendaient, entre autres Riza-Bey, le chargé d’affaires de Turquie, Navarrete, le poëte espagnol, et le comte Arrivabene, proscrit italien. Je leur dis : Messieurs, l’Europe va perdre un grand esprit.

Il mourut dans la nuit. Il avait cinquante et un ans.


On l’enterra le mercredi.

Il fut d’abord exposé dans la chapelle Beaujon, et il passa par cette porte dont la clef lui était à elle seule plus précieuse que tous les jardins-paradis de l’ancien fermier-général.

Giraud, le jour même de sa mort, avait fait son portrait. On voulait faire mouler son masque, mais on ne le put, tant la décomposition fut rapide. Le lendemain de la mort, le matin, les ouvriers mouleurs qui vinrent trouvèrent le visage déformé et le nez tombé sur la joue. On le mit dans un cercueil de chêne doublé de plomb.

Le service se fit à Saint-Philippe-du-Roule. Je songeais, à côté de ce cercueil, que c’était là que ma seconde fille avait été baptisée, et je n’avais pas revu cette église depuis ce jour-là. Dans nos souvenirs la mort touche la naissance.

Le ministre de l’intérieur, Baroche, vint à l’enterrement. Il était assis à l’église près de moi devant le catafalque et de temps en temps il m’adressait la parole.

Il me dit : C’était un homme distingué.

Je lui dis : C’était un génie.

Le convoi traversa Paris et alla par les boulevards au Père-Lachaise. Il tombait des gouttes de pluie quand nous partîmes de l’église et quand nous arrivâmes au cimetière. C’était un de ces jours où il semble que le ciel verse quelques larmes.

Je marchais à droite en tête du cercueil, tenant un des glands d’argent du poêle ; Alexandre Dumas de l’autre côté.

Quand nous parvînmes à la fosse, qui était tout en haut, sur la colline, il y avait une foule immense, la route était âpre et étroite, les chevaux avaient peine en montant à retenir le corbillard qui recula. Je me trouvai pris entre une roue et une tombe. Je faillis être écrasé. Des spectateurs qui étaient debout sur le tombeau me hissèrent par les épaules près d’eux.

Nous fîmes tout le trajet à pied.

On descendit le cercueil dans la fosse, qui était voisine de Charles Nodier et de Casimir Delavigne. Le prêtre dit la dernière prière et je prononçai quelques paroles.

Pendant que je parlais, le soleil baissait. Tout Paris m’apparaissait au loin dans la brume splendide du couchant. Il se faisait, presque à mes pieds, des éboulements dans la fosse, et j’étais interrompu par le bruit sourd de cette terre qui tombait sur le cercueil.

À L’ASSEMBLÉE NATIONALE

23 février 1850.

Pendant la séance, Lamartine est venu s’asseoir à côté de moi, à la place qu’occupe habituellement M. Arbey. Tout en causant, il jetait à demi-voix des sarcasmes aux orateurs.

Thiers parlait. — Petit drôle ! a murmuré Lamartine. Puis est venu Cavaignac. — Qu’en pensez-vous ? me dit Lamartine. Quant à moi, voici mon sentiment. Il est heureux, il est brave, il est loyal, il est disert, — et il est bête.

À Cavaignac succéda Emmanuel Arago. L’Assemblée était orageuse. — Celui-ci aussi est bête. Il a de trop petits bras pour les efforts qu’il fait. Il se jette volontiers dans les mêlées et ne sait plus comment s’en tirer. La tempête le tente et le tue.

Un moment après, Jules Favre monta à la tribune. — Je ne sais pas, me dit Lamartine, où ils voient un serpent dans cet homme-là. C’est un académicien de province.

Tout en riant, il prit une feuille de papier dans mon tiroir, me demanda une plume, demanda une prise de tabac à Savatier-Laroche, écrivit quelques lignes. Cela fait, il monta à la tribune et jeta à M. Thiers, qui venait d’attaquer son œuvre, la révolution de février, de graves et hautaines paroles. Puis il redescendit à notre banc, me serra la main pendant que la gauche applaudissait et que la droite s’indignait, et vida tranquillement dans sa tabatière la tabatière de Savatier-Laroche.


Juin 1850.

Dupin a un genre de mots particulier. C’est le mot gaulois où se mêlent l’esprit robin et l’esprit grivois.

Je ne sais quel membre de la majorité, au moment de voter le projet contre le suffrage universel, est monté à son fauteuil et lui a dit : — Vous êtes notre président et de plus un grand légiste. Vous en savez plus long que moi. Éclairez-moi. Je suis indécis. Est-il vrai — et le pensez-vous — que le projet de loi viole la Constitution ?

Dupin a paru rêver un moment et a répondu : — Non, il ne la viole pas, mais il la trousse aussi haut que possible.

Ceci me rappelle ce qu’il me dit le jour où je parlai sur la loi d’enseignement. M. Baudin m’avait cédé son tour de parole. Je montai au fauteuil pour en prévenir Dupin.

— Ah ! vous allez parler ? tant mieux ! me dit-il ; et, me montrant M. Barthélemy Saint-Hilaire qui tenait la tribune en ce moment-là et qui faisait contre la loi un long et minutieux discours d’universitaire, il ajouta : — Celui-ci vous rend service. Il fait la besogne préparatoire. Il déculotte la loi. Cela fait que vous n’aurez pas la peine de la déboutonner et que vous pourrez tout de suite…

Il acheva la phrase par ce geste expressif qui consiste à frapper le dehors des doigts de la main gauche avec le dedans des doigts de la main droite.


Juin 1850.

Louis Bonaparte demande une petite liste civile de trois millions six cent mille francs. Il lui faut quelques zéros de plus à son budget, il ne se contente pas des zéros qu’il avait ajoutés à son ministère.


Juin 1850.

Le gouvernement a trouvé un moyen d’empêcher les révolutions. Il s’est dit : les révolutions naissent des barricades et les barricades naissent des pavés. — Il macadamise les boulevards et le faubourg Saint-Antoine.

Voilà donc à quoi se résout désormais la politique du gouvernement : une moitié de l’année en poussière et l’autre moitié en boue.


PROCÈS DU POUVOIR[1].

18 juillet 1850.

Pour la première fois, depuis la République, l’Assemblée se constitue tribunal. La séance commence à midi par extraordinaire.

Il y a eu ce matin conseil à l’Élysée. Le journal accusé et traduit à la barre est de l’intimité, presque de la domesticité de l’Élysée.

Le conseil a fini tard. Tout à l’heure, comme j’arrivais à l’Assemblée par l’omnibus vert, en passant sur le pont de la Concorde, j’ai vu défiler les ministres en voiture, M. Dumas dans une berline, M. de Parieu en calèche, M. Bineau en escargot.

Comme j’entrais à l’Assemblée, l’affaire était commencée, le prévenu, La Martinière, ami de Mocquart, ami du président, est assis sur une chaise à l’entrée de ce carré long qu’on appelle l’hémicycle, la face tournée vers la tribune et vers M. Dupin, le dos par conséquent tourné à l’Assemblée.

M. Chaix d’Est-Ange parle. Trois heures de charabia en perspective.


Juillet 1850.

Moment bizarre.

Nous sommes en république, le parti monarchique gouverne.

La réaction, officiellement et à la tribune, est obligée de faire bonne mine à la République, mais, comme ces mauvaises mères qui, forcées de sourire à leurs enfants en public, s’en dédommagent et les fouaillent à huis clos, elle se cache derrière les lois de compression et là elle administre d’énormes fessées aux principes révolutionnaires.


18 décembre.

À propos de l’élection du général La Hitte, M. Baroche a soutenu à la tribune que la loi du 31 mai devait être, non seulement exécutée, mais encore respectée, et que ceux-là commettaient un délit qui ne la respectaient pas. Lagrange lui a crié de sa place (et je cite le mot parce qu’il ne sera certainement pas au Moniteur) : « Soit. Nous commettons un délit en ne la respectant pas ; mais, vous, vous avez commis un crime en la faisant. »


Le 31 mai, date fatale. La première fois, elle marqua la violation de la représentation nationale ; la deuxième fois, la mutilation du suffrage universel.


DIALOGUE.

— Je veux un système d’impôts qui ne dépouille pas le pauvre.

— Vous êtes un ennemi de la propriété.

— Je veux remédier à un ensemble de faits sociaux qui font fatalement du malheureux un misérable, et sous le poids desquels tant d’infortunées mères mettent au jour des filles pour le lupanar et des fils pour le bagne.

— Vous êtes un ennemi de la famille.

— Je veux un clergé non salarié, libre, pur, digne, pratiquant Jésus et non Loyola.

— Vous êtes un ennemi de la religion.

— Je veux le gouvernement régulier et pacifique de tous par tous et pour tous.

— Vous êtes un ennemi de la société.

— Je veux la suppression de la guerre.

— Vous êtes un ennemi de l’humanité.

— Je veux l’abolition de la peine de mort.

— Vous êtes un buveur de sang.


18 décembre 1850.

Tout à l’heure, autour de la cheminée de la Salle des Conférences, j’entendais des représentants de la droite, parmi lesquels Malleville, Janvier, Druet-Desvaux, et un de la gauche, Victor Lefranc, deviser des révolutions en général et de février 1848 en particulier. Un représentant, dont je ne sais pas le nom, ancien député, disait : — Deux choses ont fait cette révolution : de ce qui se passait nous ne savions qu’une moitié, et sur l’autre moitié nous nous faisions illusion. Dès le 22, la Chambre avait été envahie, nous ne nous en doutions pas. Plus de soixante émeutiers avaient violé les tribunes, comme s’ils venaient prendre leurs dimensions. Ils étaient entrés par la petite porte de la rue de Bourgogne, la garde nationale les avait laissés passer. Deux ou trois députés et moi, nous nous étions amusés à les voir défiler ici dans cette salle, sans savoir ce qu’ils venaient faire.

J’ai interrompu : — Une révolution tout bonnement. C’est toujours ainsi qu’elles se feront. Elles vous passeront devant le nez avant de vous monter sur la tête.

Le narrateur a repris : — Nous ne voulions que nous faire illusion. Cela a été ainsi jusqu’au bout. Le 23, quand nous entendions le canon, nous disions : — C’est une porte qui se ferme. Le 24, nous nous adressions aux gens en blouse pour savoir s’il y avait des abdications, des duchesses d’Orléans, des rois, des régences. — Nous ne savions rien.


1850.

Lois d’état de siège, lois de censure, lois de clôture, lois de compression, lois d’étouffement, lois pour l’ignorance publique, lois de déportation et de transportation, lois contre le suffrage universel, lois contre la presse. Ils disent : faisons de l’ordre.

Pour eux la camisole de force s’appelle le calme.

OPINION DU ROI JÉRÔME SUR LOUIS BONAPARTE

Hier, 5 décembre 1850, j’étais aux Français. Rachel jouait Adrienne Lecouvreur. Jérôme Bonaparte était dans l’avant-scène à côté de la mienne. Je l’ai été voir dans un entr’acte. Nous avons causé. Il m’a dit :

— Louis est fou. Il se défie de ses amis et se livre à ses ennemis. Il se défie de sa famille et se laisse garrotter par les vieux partis royalistes. J’étais mieux reçu, après ma rentrée en France, par Louis-Philippe aux Tuileries que je ne le suis à l’Élysée par mon neveu. Je lui disais l’autre jour devant un de ses ministres (Fould) : — Mais souviens-toi donc ! Quand tu étais candidat à la présidence, monsieur (je montrais Fould) est venu me trouver rue d’Alger où je demeurais et m’a prié de me mettre sur les rangs, pour la présidence, au nom de MM. Thiers, Molé, Duvergier de Hauranne, Berryer et Bugeaud. Il m’a dit que jamais tu n’aurais le Constitutionnel ; que tu étais, pour Molé, un idiot et, pour Thiers, une tête de bois ; que, seul, je pouvais tout rallier et réussir contre Cavaignac. J’ai refusé. J’ai dit que toi tu étais la jeunesse et l’avenir, que tu avais vingt-cinq ans devant toi et que j’en avais huit ou dix à peine ; que j’étais un invalide, et qu’on me laissât tranquille. Voilà ce que ces gens-là faisaient, et voilà ce que j’ai fait, — et tu oublies tout cela ! Et tu fais de ces messieurs les maîtres ! Et ton cousin, mon fils, qui t’a défendu à la Constituante, qui s’est dévoué corps et âme à ta candidature, tu le mets à la porte ! Et le suffrage universel qui t’a fait ce que tu es, tu le brises ! Ma foi, je dirai comme Molé que tu es un idiot, et comme Thiers que tu es une tête de bois !

Le roi de Westphalie s’est arrêté un moment, puis a repris :

— Et savez-vous, monsieur Victor Hugo, ce qu’il m’a répondu ? « Vous verrez ! » Personne ne sait le fond de cet homme-là !

Il s’est interrompu encore et a continué :

— Cette armée du Nord qu’il voulait faire, c’est une verge pour le fouetter. Croirez-vous cela ? je me suis offert à lui, je lui ai dit : — Je suis maréchal de France, donne-m’en le commandement, personne n’a rien à dire ; les militaires, rien, je suis le plus ancien général de l’armée ; les partis, rien, je suis ton oncle, c’est tout simple ; l’Assemblée, rien, c’est ton droit. Les soldats applaudissent : je m’appelle Napoléon. Et tu es sûr de moi ! — Eh bien. Monsieur, il m’a refusé ! et savez-vous qui il voulait nommer ? Changarnier !

Je me suis mis à rire et j’ai dit à Jérôme : — Le mouton qui se fie au loup, cela s’était vu dans les fables ; cela ne s’était pas encore vu dans l’histoire.

1851 - SITUATION

Février 1851.

Huit jours après le message de janvier, la demande en dotation[1].

On avait vu quelquefois une main qui mendie. Mais ce qu’on n’avait jamais vu, c’est que la main qui a donné le soufflet fût la même qui demande le sou.

LES BOURDONNEMENTS DE L’ASSEMBLÉE

Mai.
CE QU’ON ENTEND SUR LA MONTAGNE.

— Tiens ! c’est ce cafard qui préside aujourd’hui ? — C’est le général Bedeau ! — Général, non. Bedeau, oui. — Dis donc, Noël Parfait ! — Quoi ? — Dombidau est-il à son banc ? — Non, Groseille[1] n’est pas là. — À propos, Lagrange se bat-il ? — Oui. — Cette idée ! il nous a réunis tout à l’heure quatre-vingts dans l’ancienne salle pour nous demander s’il devait se battre. Il croit que l’Élysée veut le faire tuer. Du reste, il est furieux. Il se battra à cinq pas. — C’est lui qui a raison. — Non, c’est le colonel Laborde. — Non, c’est Pierre Bonaparte. — Ah ! bah ! tous ces princes-là ! — Jules Favre ! — Eh bien ! — Es-tu du banquet de demain, pour le 4 mai, à la barrière des Martyrs ? — Non. On ne m’a pas averti, et puis je ne connais pas ça. — Y va-t-on ? — Michel[2] n’en a pas grande envie. — On dit Miot et Greppo pris en flagrant délit dans le conciliabule du comité de résistance. — Eh non, ils étaient à leur banc il n’y a qu’une minute. — À propos, avez-vous entendu cette canaille de Mouchy tout à l’heure ? Il a appelé Dupont M. de Bussac[3]. Sont-ils insolents, ces grands seigneurs !


CE QU’ON ENTEND SUR L’AUTRE MONTAGNE. — (À DROITE.)

— M. Lebœuf, avez-vous lu la Presse aujourd’hui ? — Ce brigand de Girardin ! — La France ne sera tranquille que lorsqu’il n’y aura plus de journaux. — Pas un seul ! — Excepté le Moniteur. — Et encore à la condition qu’il ne mettra que les actes officiels. — À l’ordre ! À l’ordre ! — À l’ordre ! Hein, qu’est-ce qu’on a dit ? — Je ne sais pas. — Gueulent-ils, à gauche ? — Le petit Thiers n’est pas là ? — Non. — Il n’est pas exact, le petit. — Qui est-ce donc qui vote pour lui ? — C’est Janvier. — Tiens ! cette canaille de Lamartine n’y est pas. — Non, mais cette canaille d’Hugo y est. — Kerdrel, je donnerais tous les poëtes pour deux sous. — Et tous les avocats pour deux liards. — Dupin est donc parti pour son congé ? — Il sent venir la révision. Il flaire les coups d’état. Quand la maison branle, les rats s’en vont. — À l’ordre ! À l’ordre ! — Hein, qu’est-ce qu’on a dit ? — Je ne sais pas.

PEINE DE MORT

16 octobre 1851.

Quand un homme est condamné à mort, dans cette ville de Paris, une fois l’arrêt prononcé, une porte placée derrière le banc des accusés s’ouvre dans le mur de la salle des assises et les gendarmes l’entraînent à travers des corridors et des escaliers obscurs. Quelques instants après, une grille de fer s’ouvre, le condamné descend quelques marches, il se trouve dans une grande salle basse, pavée, voûtée en ogives, badigeonnée en jaune sale, qui est l’avant-greffe de la Conciergerie. Là les gendarmes le remettent aux geôliers. Les geôliers prévenus attendent en foule le condamné. On s’empresse autour de lui. Tout un des côtés de cet avant-greffe est occupé par une large grille peinte en jaune comme le reste et qui emplit tout une ogive du haut en bas. Cette grille, où s’ouvre une porte carrée, ferme un compartiment obscur qui est l’antichambre du cachot dit cellule des condamnés à mort. On fait entrer le condamné dans cette antichambre. Il y a là pour tout meuble un vaste paravent de papier gris à fleurs. On pousse le condamné derrière ce paravent ; on étend un tapis sur le pavé ; puis on déshabille l’homme. Les allants et venants restés hors de la grille font effort pour l’apercevoir. On met le condamné entièrement nu, on le visite de la tête aux pieds, après quoi on lui passe une chemise à large col rabattu et on le rhabille avec des vêtements spéciaux. Cette toilette se termine par la camisole de force. Si le condamné est redoutable on fait passer entre les jambes les cordes qui attachent l’extrémité des manches. Cette position produit une gêne souvent insupportable et qui devient une souffrance. La camisole mise, on l’introduit par une porte bardée de fer qui s’ouvre brusquement derrière lui dans la cellule des condamnés à mort.

Hier, on a condamné à mort un nommé Humblot, garçon de dix-neuf ans. C’était un petit jeune homme à l’air doux et au regard timide qui avait coupé la gorge à sa maîtresse avec un rasoir. Détail affreux : il avait choisi pour le meurtre le moment de l’amour. Dans les quelques semaines qu’il a passées à la Conciergerie en attendant sa mise en jugement, cet Humblot était le plus gai des prisonniers. Il jouait à saute-mouton et à la main chaude avec de grands éclats de rire.

Vers sept heures du soir, la sonnette de l’avant-greffe, vivement secouée, a annoncé que le condamné arrivait.

Un moment après, la grille s’est ouverte, et il a paru. Il avait l’air parfaitement calme. Un des assistants me disait : J’étais, certes, plus ému que lui. Je pouvais à peine me tenir sur mes jambes.

En entrant dans l’avant-greffe, il a jeté les yeux sur la foule des assistants, geôliers et prisonniers, et il a dit : — J’ai tout de même crânement soif. J’ai une faim à crever.

Puis il a franchi l’autre grille, est entré derrière le paravent ; on a posé à terre deux chandelles allumées ; il a regardé curieusement le tapis qu’on déroulait sous ses pieds, et s’est laissé déshabiller sans mot dire. Quand il a été nu, il a dit : Tiens ! et a fait un entrechat. C’était le visage d’un enfant et la gaîté aussi.

On l’a rhabillé des habits de la prison et on lui a mis la camisole de force. C’est un nommé Charbonnier, condamné pour chantage, qui met aux condamnés cette camisole. Cet homme est doux, et sait serrer la camisole sans gêner le prisonnier. — Ne me faites pas de mal, a dit Humblot, puis il a reconnu Charbonnier, et a dit : Ah ! c’est toi ! bonsoir !

Les porte-clefs essayaient de le consoler. Il s’est mis à rire. — À quoi bon tout ça ? Je ne me désespère pas. Je ferai mon pourvoi. Bah ! on en revient. Et puis je n’ai pas peur.

Un moment après, il a dit :

— J’ai tué, eh bien ! on me tuera. Quitte.

La camisole liée et bouclée, il s’est écrié : Ma calotte rouge ! Qu’est-ce qu’on a fait de ma calotte rouge ! Je veux ma calotte rouge.

On a trouvé cette calotte à terre dans un coin et on la lui a mise sur la tête.

— Maintenant, à manger ! a-t-il dit.

— Que voulez-vous ?

— Une omelette au lard.

Charbonnier lui a dit : — J’ai un demi-poulet rôti. En veux-tu ?

— Parbleu !

On lui a servi le demi-poulet et l’omelette au lard. Il a mangé avidement. Il a bu une bouteille de vin, puis s’est couché, et a dormi dix heures.

À cinq heures du matin on est venu le réveiller pour le conduire à la Roquette.

1852-1854 - SOUVENIRS PERSONNELS DE BRUXELLES ET DE JERSEY

I

Bruxelles, mars 1852.

Acquittement du Bulletin Français[1] par le jury belge.

Un petit peuple libre est plus grand qu’un grand peuple esclave.


L’ancien roi Jérôme a écrit à Alexandre Dumas, qui est ici, pour l’engager à revenir en France ; Dumas a répondu : J’aime mieux être dans le pays où l’on acquitte d’Haussonville que dans le pays où l’on proscrit Hugo.


II

Bruxelles, 3 mai 1852.

Tout à l’heure un homme est entré, en haillons, le visage hâlé, les cheveux grisonnants, des souliers troués, une mauvaise casquette. Il m’a dit : — Vous devriez bien empêcher qu’on ne me fasse de la peine. Ah ça, vous notre représentant, dites-moi ça, pourquoi est-ce qu’on ne veut pas que je gagne ma vie ? Pourquoi est-ce qu’on me chasse d’ici ? J’arrive de France, de Paris, où on m’a chassé, et voilà qu’on me chasse encore de Bruxelles ! À Paris, je gagnais ma vie, je suis serrurier mécanicien, j’ai quatre petits enfants, je forgeais, je faisais un écrou dans ma journée, je sais manier le fer, ma femme faisait des ménages, le ménage de M. Crochart qui n’est pas riche, mais qui est régisseur d’un homme qui est riche ; mon petit, l’aîné, qui est haut comme ça, cassait du coke avec un marteau, il n’était pas si gros que le marteau, il n’y a pas de danger. Eh bien ! l’homme gagnait, la femme gagnait, le petit gagnait, ça allait ! Ces derniers temps, M. Monnin-Japy, le maire du vie, est venu et m’a dit : — Mon garçon, tu es belge et tu n’es pas français. Et puis, vois-tu, les conseils de guerre ne sont pas contents de toi. Il faut t’en aller. — Je m’en suis allé. Je suis né à Tournai, mais j’aurai quarante ans le 25 juin et il y a trente-neuf ans que j’étais à Paris. C’est-il être belge ça ? Je suis enfant naturel, j’ai été mis par terre à neuf mois par papa et maman dans le bureau Sainte-Apolline, va comme je te pousse, on m’a élevé par charité dans un pays entre Amiens et Montdidier, je suis devenu serrurier, c’est-il être belge ça ? Si bien que je suis venu ici, ici on m’a dit : — Mon garçon, tu es français, tu n’es pas belge, va-t’en. — Ah ça ! mettez-moi belge, mettez-moi français, mais mettez-moi quelque chose. Il faut bien que je sois d’un pays. Je n’ai pas besoin d’être électeur, je suis ouvrier de fer, mais je veux être d’un pays. J’avais trouvé de l’ouvrage, mon représentant, j’étais allé à la porte de Cologne, à la porte de Schaerbeeck, à la porte de Ninove ; on m’avait embauché pour travailler. Et puis voilà qu’on me fait venir à l’hôtel de ville et qu’on me dit : Va-t’en ! Et mes petits enfants ! il faut donc que je les emporte sur mon dos ? Je n’ai pas le sou, moi, je n’ai que mes mains, il y a des gens qui sont heureux, qui ont de ce qui se glisse, qui n’ont pas peur de manquer, moi je n’ai rien du tout que mes quatre petits ! Ces gens de la police, je leur ai dit : — Pourquoi m’avez-vous donné un passeport pour rester en Belgique ? Rendez-moi mes huit francs au moins ! — Ah bien oui ! pas de danger. À présent, me voilà. Depuis deux jours je n’ai pas mangé, et mes petits enfants non plus, et il faut que j’aille en Angleterre ! Sans un pantalon qu’on m’a donné, je serais tout nu. Vous me feriez bien plaisir de me dire si j’ai fait du mal à quelqu’un !


III

Bruxelles, mai 1852.

L’autre dimanche, je me promenais avec quelques amis dans le bois de la Cambre. Nous étions en calèche. Il y avait quelques femmes parées et jolies dans la voiture. C’était par un beau soleil ; les fleurs de mai étincelaient dans l’herbe. L’ombre des feuilles couvrait la terre de toutes sortes de guipures noires. Les femmes causaient et riaient. Au tournant d’une route quelques hommes déguenillés, têtes nues, pieds nus, étaient assis sur un talus. Un d’eux se leva, montra du doigt la calèche, et comme nous passions, je l’entendis qui disait aux autres : Voilà les dieux ; nous, nous sommes en enfer.

VI

Cette nuit 15 juin 1852, j’ai rêvé que j’étais prédicateur de l’Avent à Versailles devant Louis XIV et fait, tout en dormant, un sermon dont je me rappelle ceci :

Oui, au milieu de cette cour, de ces pompes, de ce Versailles, en présence de cette foule, de cette rumeur, de ces grands seigneurs les plus grands de l’Europe, de ces gardes qui ont un soleil d’or sur la poitrine, moi ombre, atome, grain de poussière, néant, pauvre moine pieds nus, ceint d’une corde et vêtu d’un sac, tremblant et comme anéanti devant la majesté du roi de France, si je songe à ce que j’ai à faire ici, je puis me redresser, sire, entr’ouvrir du haut de cette chaire les splendeurs formidables du saint des saints, et étonner, éblouir, accabler la majesté du roi de la majesté de Dieu !


À mon arrivée à Jersey, le 5 août 1852, il y avait sur les murs de Saint-Hélier les deux affiches que voici :

I
ÉLECTEURS !
RÉVEILLEZ-VOUS !!!

JUSTICE DE PAIX !

Électeurs, vous voterez pour une justice de paix
Proposée par le projet de votre connétable et adoptée par les États du 20 juillet 1847 ;
Secondée par Mons. le juge Arthur par ces paroles mémorables à la veille de son élection :
Proclamée par[2]
Ratifiée par 1 890 électeurs.
II
JUSTICE DE PAIX !

Mercredi 4 août, à 6 heures du soir,
HÔTEL DE VILLE
Don Street.
ASSEMBLÉE
DES CONSTITUANTS DE SAINT-HÉLIER.

Électeurs indépendants, prononcez-vous pour une justice de paix, ou taisez-vous à jamais.


VI

Jersey, 1853.

Cette nuit (nuit du 1er au 2 avril), vers dix heures trois quarts, je me couchais. Comme je montais dans mon lit, j’ai senti un mouvement violent et singulier. Je me suis dit d’abord : — Quelle est cette énorme voiture qui passe ? — Mais le mouvement se prolongeant, j’ai compris que c’était autre chose. C’était tout simplement un tremblement de terre.

Pendant que j’observais, j’entendais au premier, au-dessous de moi, la voix de Catherine (ma cuisinière) qui disait : — Mademoiselle, est-ce vous qui avez sonné ? — Et la voix de ma fille qui répondait : Non. — Puis la voix de Catherine reprenait à la porte d’à côté : — Est-ce Madame qui a sonné ? — Et ma femme répondait : — Ce n’est pas moi. — Là-dessus Catherine monta jusqu’à ma porte, me fit la même question, eut la même réponse, et redescendit l’escalier en grommelant : Qu’est-ce que cela veut dire ? toutes les sonnettes qui ont sonné à la fois !

L’oscillation a duré de huit à dix secondes, elle allait pour moi de gauche à droite, c’est-à-dire du nord au sud. La mer faisait un bruit effrayant. Ce bruit, qui avait quelque chose du rugissement des bêtes vivantes, ne ressemblait en rien à la rumeur ordinaire des marées et même des tempêtes. Puis la terre s’est apaisée, la mer s’est tue, et je me suis endormi.

Dans ce moment-là, mon fils Victor était chez le général Le Flô (Colomberes street). Ils causaient. Tout à coup Le Flô dit : — Qu’est-ce que c’est que ce remue-ménage de meubles là-haut ? Est-ce que les voisins se battent ? — Puis il s’écria : — Mais non ! c’est un tremblement de terre ! Voilà le cinquième que j’ai depuis que je suis au monde. À Médéah, cela allait si bien que j’ai été obligé de sortir de peur que les murs ne me tombassent sur la tête. — Comme dans les tragédies de Racine, dit Victor. Et cependant tous deux sortirent. Devant la porte du général trois vieilles femmes se lamentaient et criaient : C’est la fin du monde. Tout Saint-Hélier était sur pied. Bon nombre de jersiais ne se sont pas couchés, disant que la terre tremblait toujours trois fois de suite, et se tenant prêts.

Le général hongrois Mezzaros qui demeure à Saint-Luke a été averti du tremblement de terre par son armoire qui a failli lui tomber sur la tête. Le lendemain en m’éveillant j’ai vu une souris morte au beau milieu de ma chambre. C’est le seul désastre qu’ait causé ce terrœ motus.

Une vieille femme m’a dit : Voilà quatre-vingts ans que je vis, et je n’ai jamais quitté l’île, et je n’ai jamais vu cela. C’est un drôle de temps.

D’autres vieillards jersiais ont mémoire d’un tremblement de terre arrivé en 1779. Un d’eux m’en parlait et ajoutait : — Je viens de passer toute ma journée à chercher des vers qu’on fit alors sur ce tremblement. C’était une fort jolie épigramme.

Ô dix-huitième siècle ! Dieu fait un tremblement de terre, l’homme riposte par un quatrain.


VII

Jersey, 29 mai 1853.

Tout à l’heure je voyais passer sur la route devant ma maison des charrettes ornées de branches de chêne. Je me suis approché d’un charretier, et je lui ai dit : — Pourquoi ces branches d’arbre sur votre cheval ? — Il m’a répondu avec son accent jersiais : — Il y a eu un roi qui s’est caché dans un chêne un 29 mai, c’est aujourd’hui le 29 mai, et nous mettons du chêne à nos voitures. — Et il a passé outre.

Je me suis souvenu alors que le 29 mai 1651, Charles II, battu par Cromwell à Worcester, s’était après la bataille caché au creux d’un chêne. Neuf ans plus tard, ce Charles II a régné, il a dressé les gibets et les échafauds, coupé force têtes, vendu Dunkerque à Louis XIV, avili le parlement, fait battre l’Angleterre par la Hollande dans la grande bataille navale des quatre jours, du 1er au 4 juin 1666 ; les bâtards ont pullulé autour de son lit, et son règne, outre le sang, a été une longue orgie. Il a été faible comme Louis XIII, libertin comme Louis XV et féroce comme Louis XI. Et aujourd’hui, après deux cents ans, un peuple se souvient encore de cet homme autrement que pour le haïr. Ô entêtement de cette vieille race anglo-normande ! Solidité des préjugés ! Que de Chine il y a dans l’Angleterre !


VIII

1853.

Ce matin 13 juin, je déjeunais. Un homme a demandé à me parler en particulier. Je l’ai reçu. Il m’a dit avec un accent alsacien : Je m’appelle Schmidt, je suis d’un endroit près de Sarreguemines, je suis tailleur, je demeurais rue Rochechouart, je suis proscrit de décembre. J’étais avec Miot sur le Duguesclin, c’est un hasard que je n’aie pas été à Cayenne, enfin me voilà ; j’ai passé un an à Londres, je suis ici depuis cinq semaines ; je n’ai pas d’ouvrage, et puis ce qui se passe en France me fait mal ; je veux en finir, j’en ai assez de tout cela ; j’ai coupé mes moustaches, je vais aller à Paris, et je ferai un coup. — C’était un homme d’une quarantaine d’années, calme, basané, robuste, l’air froid et résolu. Je lui ai dit : Comment irez-vous à Paris ? — Il m’a répondu : J’ai un faux passeport. Et il a tiré de sa poche un passeport au nom de Frédéric Laibrock, délivré par le vice-consul Laurent en date du 12 mai 1853. Il me dit en me montrant dans un coin la signature Laibrock : J’ai contrefait mon écriture. — Je repris : Que voulez-vous faire ? — Il me dit : Tuer l’homme.

Je lui ai défendu de faire cela, et lui ai donné toutes les raisons. Il s’en est allé en me disant : — Je ferai ce que vous voudrez. Je ne me suis ouvert qu’à vous seul. Et je suis venu vous voir avec l’idée que je ferais ce que vous me diriez. Vous me dites de ne pas tuer Bonaparte, ça vous regarde ; vous savez ça mieux que moi. Je ne le tuerai pas.

Au moment de partir, il m’a pris la main en disant : — J’étais résolu. Vous m’avez changé. Il était mort comme vous êtes là. C’est drôle que ce soit vous qui sauviez la vie à cet homme-là.

Il m’a quitté en ajoutant qu’il irait toujours à Paris, mais pour trois jours seulement, et qu’il serait de retour à Jersey dans dix jours.

Ce Schmidt est ce même tailleur qui, à lui seul, désarma le poste Rochechouart.


IX

Jersey, 26 mars 1854.

J’ai vu successivement passer chez moi, et, selon les hasards de la vie et les oscillations de la destinée, j’ai reçu dans ma maison, quelquefois dans mon intimité, des chanceliers, des pairs, des ducs, Pasquier, Pontécoulant, Montalembert, Bellune, et des grands hommes, La Mennais, Lamartine, Chateaubriand ; des présidents de république, Manin ; des gouvernants de révolution, Montanelli[3], Arago, Héliade[4] ; des généraux de peuples, Louis Blanc, Mierolawski, et des artistes, Rossini, David d’Angers, Pradier, Litz, Meyerbeer, Delacroix ; des maréchaux, Soult, Mackau, et des sergents, Bony, Heurtebise ; des évêques, le cardinal de Besançon, M. de Rohan, le cardinal de Bordeaux, M. Donner, et des comédiens, Frédérick Lemaître, Mlle Rachel. MlleMars, Mme Dorval, Macreadyi ; des ministres et des ambassadeurs, Molé, Guizot, Thiers, lord Palmerston, lord Normanby, M. de Ligne, et des paysans, Claude Durand ; des princes, altesses impériales et royales, altesses tout court, le duc d’Orléans, Ernest de Saxe-Cobourg, la princesse de Canino, Louis, Charles, Pierre et Napoléon Bonaparte, et des cordonniers, Guay ; des rois, Jérôme de Westphalie, Max de Bavière, et des faiseurs de tours en plein vent, Bourillon ; j’ai eu quelquefois en même temps dans mes deux mains la main gantée et blanche qui est en haut, et la grosse main noire qui est en bas, et j’ai reconnu qu’il n’y a qu’un homme.

Après que tout cela a passé devant moi, je suis dans l’exil, heureux d’y être, et je dis que l’Humanité a un synonyme : Égalité, et qu’il n’y a sous le ciel qu’une chose devant laquelle on doive s’incliner : le génie, et qu’une chose devant laquelle on doive s’agenouiller : la bonté.

1853 - AFFAIRE HUBERT

Jersey.

Hier, 20 octobre 1853, j’étais, contre mon habitude, allé le soir à la ville.

J’avais écrit deux lettres, l’une pour Londres à Schœlcher, l’autre pour Bruxelles à Samuel, que je tenais à mettre moi-même à la poste. Je m’en revenais, il faisait clair de lune, il pouvait être neuf heures et demie, lorsqu’en passant à l’endroit que nous appelons Tap et Flac, espèce de petite place vis-à-vis l’épicier Gosset, un groupe effaré m’aborda.

C’étaient quatre proscrits : Mathé, représentant du peuple ; Rattier, avocat ; Hayes, dit Sans-Couture, cordonnier, et Henry, dit petit père Henry, dont j’ignore la profession.

— Qu’avez-vous ? leur dis-je, les voyant tout émus.

— Nous venons d’exécuter un homme, me dit Mathé, et il agitait un rouleau de papier qu’il tenait à la main.

Alors ils me contèrent rapidement ceci (m’étant retiré depuis le mois de mai des sociétés de proscrits, et vivant à la campagne, tous ces faits étaient nouveaux pour moi) :

Au mois d’avril dernier, un homme débarquait à Jersey. Un réfugié politique, le cabaretier Beauvais, qui est un cœur généreux, se promenait sur le quai au moment où le packet aborda. Il vit cet homme pâle, défait, en haillons, portant un petit paquet misérable.

— Qui êtes-vous ? dit Beauvais.

— Un proscrit.

— Votre nom ?

— Hubert.

— Où allez-vous ?

— Je ne sais pas.

— Vous n’avez pas d’auberge ?

— Je n’ai pas de quoi payer.

— Venez chez moi. 

Beauvais emmena Hubert chez lui. Beauvais avait son petit établissement Don Street, n° 20.

Hubert était un homme de cinquante ans, ayant les cheveux blancs et la moustache noire, le visage marqué de petite vérole, l’air robuste, l’œil intelligent. Il se disait ancien maître d’école et arpenteur-géomètre. Il était du département de l’Eure.

On l’avait expulsé au 2 décembre ; il s’était rendu à Bruxelles où il était venu me voir ; chassé de Bruxelles, il était allé à Londres. À Londres, il avait vécu plus d’un an dans les derniers échelons de misère de la proscription.

Il avait habité cinq mois, cinq mois d’hiver, dans ce qu’on appelait une Sociale, espèce de grande salle délabrée, dont les portes et les fenêtres laissaient passer le vent et dont le plafond laissait passer la pluie. Il avait couché, les deux premiers mois de son arrivée, côte à côte avec un autre proscrit, Bourillon, sur la dalle de pierre devant la cheminée. Ces hommes couchaient sur cette dalle, sans matelas, sans couverture, sans une poignée de paille, avec leurs haillons mouillés sur le corps. Il n’y avait pas de feu dans la cheminée.

Ce n’était qu’au bout de deux mois que Louis Blanc et Ledru-Rollin avaient donné quelque argent pour acheter du charbon. Quand ces hommes avaient des pommes de terre, ils les faisaient cuire dans l’eau et ils dînaient ; quand ils n’en avaient pas, ils ne mangeaient pas.

Hubert, sans argent, sans lit, presque sans souliers et sans vêtements, vivait là, dormait sur cette pierre, grelottait toujours, mangeait rarement, et ne se plaignait jamais. Il prenait sa large part de la souffrance de tous, stoïque, impassible, silencieux.

Il avait fait partie de la société la Délégation, puis l’avait quittée en disant : Félix Pyat n’est pas socialiste. Après quoi il était entré dans la société la Révolution, et s’en était séparé en disant : Ledru-Rollin n’est pas républicain.

Le 14 septembre 1852, le préfet de l’Eure lui avait écrit pour l’engager à faire sa « soumission ». Hubert avait répondu à ce préfet une lettre peu ménagée, lui prodiguant ainsi qu’à son « empereur » les mots les plus crus et les plus vrais, clique, canaille, misérable. Il avait montré cette lettre datée du 24 septembre à tous les proscrits qu’il avait rencontrés, et l’avait fait afficher dans la salle où se réunissaient les sociétaires de la Révolution.

Le 5 février, on avait lu son nom au Moniteur dans la liste des « graciés ». Hubert s’était répandu en indignation, et, au lieu de rentrer en France, il était allé à Jersey, en disant : Les républicains sont meilleurs là qu’à Londres.

Il était donc débarqué à Saint-Hélier. 

En arrivant chez Beauvais, Beauvais lui montra une chambre à lit très propre et lui dit :

— Voici votre chambre.

— Je vous ai dit que je n’avais pas de quoi payer, dit Hubert. — C’est égal, dit Beauvais.

— Donnez-moi un coin et une botte de paille dans le grenier.

— Je vous donnerais plutôt, reprit Beauvais, ma chambre et mon lit.

Aux heures des repas, Hubert ne voulait pas se mettre à table. Plusieurs proscrits étaient en pension chez Beauvais ; ils y déjeunaient et y dînaient pour trente-cinq francs par mois.

— Je n’ai pas trente-cinq sous, disait Hubert, donnez-moi un morceau sur le pouce, je mangerai sur le coin de la table de cuisine.

Beauvais se fâchait :

— Pas de ça. Vous dînerez avec nous, citoyen.

— Et vous payer ?

— Quand vous pourrez.

— Jamais peut-être.

— Eh bien, jamais.

Beauvais procura à Hubert quelques leçons de grammaire et de calcul dans la ville ; et, du produit de ces leçons, il le força de s’acheter un paletot et des souliers.

— Des souliers, j’en ai, disait Hubert.

— Oui, vous avez des souliers, reprenait Beauvais, mais vous n’avez pas de semelles.

Les proscrits s’émurent de la situation de Hubert, et on lui assigna le secours ordinaire alloué aux nécessiteux sans femme ni enfants, sept francs par semaine.

Avec cela et ses leçons il vivait. Hors de là, il ne recevait rien.

Plusieurs, entre autres Gaffney, lui offrirent de l’argent, il n’accepta point.

— Non, disait-il ; il y en a de plus malheureux que moi.

Il se rendait utile chez Beauvais, y tenait le moins de place possible, se levait de table avant la fin, ne buvait jamais de vin ni d’eau-de-vie, refusait de laisser remplir son verre ; du reste, communiste ardent, rejetant toute espèce de chefs, déclarant la république trahie par Louis Blanc, par Félix Pyat, par Ledru-Rollin, par moi ; réclamant, à la chute de Bonaparte, qu’il appelait toujours Badinguet, « un massacre de six mois », pour en finir, disait-il ; imposant, à force de souffrances et de gravité, même à ceux qui évitaient son contact, une sorte de respect, ayant en lui je ne sais quelle évidence de probité farouche.

Un modéré disait de lui à un exalté : — C’est pire que Robespierre. 

L’exalté répondit : — C’est mieux que Marat.

C’était là le masque qui venait de tomber.

Cet homme était un espion.

Voici comment la chose s’était découverte :

Hubert avait dans la proscription un ami intime, Hayes. Un jour, c’était au commencement de septembre, il prit Hayes à part et lui dit très bas et mystérieusement :

— Je pars demain.

— Tu pars ?

— Oui.

— Où vas-tu ?

— En France.

— Comment ! en France !

— À Paris.

— À Paris !

— On m’y attend.

— Pourquoi ?

— Pour un coup.

— Comment entreras-tu en France ?

— J’ai un passeport.

— De qui ?

— Du consul.

— Sous ton nom ?

— Sous mon nom.

— Voilà qui est drôle.

— Tu oublies que je suis gracié de février.

— C’est juste, dit Hayes. Et de l’argent ?

— J’en ai.

— Combien ?

— Vingt francs.

— Avec vingt francs tu vas faire le voyage de Paris ?

— Une fois à Saint-Malo, j’irai comme je pourrai. À pied s’il le faut. S’il le faut, je ne mangerai pas. Il faut que je sois à Paris. J’y serai. J’irai droit devant moi, par le plus court.

Au lieu de prendre le plus court, il prit le plus long. De Saint-Malo il alla à Rennes, de Rennes à Nantes, de Nantes à Angers, d’Angers à Paris, par le chemin de fer. Il mit six jours à ce voyage. Chemin faisant, il vit dans chaque ville les démocrates meneurs. Boue à Saint-Malo ; Rocher, le docteur Guépin et les Mangin à Nantes ; Rioteau à Angers. Il se présenta partout comme envoyé en mission par les proscrits de Jersey, et il eut facilement les secrets de chaque localité. Il ne cachait ni ne montrait sa misère ; on la voyait. À Angers, il emprunta cinquante francs à Rioteau, n’ayant plus, disait-il, de quoi aller jusqu’à Paris.

D’Angers, il écrivit à une femme avec laquelle il vivait à Jersey, une Mélanie Simon, couturière, logée Hill street, n° 5, et qui lui avait prêté trente-deux francs pour son voyage. Il avait caché ces trente-deux francs à Hayes.

Il dit à cette femme qu’elle pouvait lui écrire rue de l’École-de-Médecine, n° 385 qu’il ne logerait pas là, mais qu’il y avait un ami qui lui remettrait ses lettres.

Arrivé à Paris, il alla voir Goudchaux ; il trouva, sans qu’on pût savoir comment, la demeure de Boisson, l’agent de la fraction Ledru-Rollin ; lequel Boisson vit caché à Paris. Il se donna à Boisson comme envoyé par nous, les proscrits de Jersey, et entra dans toutes les combinaisons du parti dit parti de l’action.

Vers la fin de septembre on le vit débarquer à Jersey par le steamer Rose.

Le lendemain de son arrivée, il reprit Hayes à part et lui déclara qu’un coup allait se faire ; — que s’il était, lui Hubert, arrivé quelques jours plus tôt à Paris, le coup aurait eu lieu ; — que son avis, à peu près accepté, était de faire sauter un pont de chemin de fer sous le passage de « Badinguet » ; — que tout était prêt, hommes et argent ; — mais que le peuple n’avait confiance qu’aux proscrits ; — qu’il allait donc retourner à Paris pour la chose, lui Hubert ; et qu’ayant pris part à tous les coups depuis 1830, il ne voulait, certes, pas faire défaut à celui-là ; — mais que lui ne suffisait pas ; — qu’il fallait dix proscrits de bonne volonté pouvant se mettre à la tête du peuple dans l’actio n; — et qu’il était venu les chercher à Jersey.

Il termina en disant à Hayes :

— Veux-tu être un des dix ?

— Parbleu ! dit Hayes.

Hubert vit d’autres proscrits et leur fit les mêmes confidences avec le même mystère, disant à chacun : « Je ne dis cela qu’à vous. » Il enrégimenta entre autres, outre Hayes, Jego, qui relevait d’une fièvre typhoïde, et Gigoux, auquel il affirma que son nom, à lui, Gigoux, « remuerait les masses ».

Ceux qu’il recrutait ainsi pour les emmener à Paris lui disaient :

— Mais de l’argent ?

— Soyez tranquilles, répondait Hubert, on en a. On vous attendra au débarcadère. Venez à Paris, le reste ira tout seul. On se chargera de vous caser.

Outre Hayes, Gigoux et Jego, il vit Jarassé, Famot, Rondeau, — d’autres encore. 

Il y a, depuis la dissolution de la Société générale, deux sociétés de proscrits à Jersey, La Fraternelle et la Fraternité.

Hubert faisait partie de la Fraternité, dont Gigoux était trésorier. Il en touchait, je l’ai dit, un secours de sept francs par semaine. Il réclama à Gigoux, qui les lui paya, les quatorze francs de ses deux semaines d’absence ; — son absence, dit-il, ayant eu pour motif « le service de la république ».

Le jour du départ de Hubert et de ceux qu’il emmenait fut fixé au vendredi 21 octobre.

Cependant un proscrit, Rattier, avocat à Lorient, se trouvant un matin chez le marchand de tabac Hurel, vit entrer dans la boutique un homme auquel il n’avait jamais parlé, mais qu’il connaissait de vue.

Cet homme l’apercevant, et reconnaissant en lui un français, lui dit :

— Citoyen, auriez-vous la monnaie d’un billet de cent francs ?

— Non, dit Rattier.

L’homme déploya un papier de couleur jaune qu’il tenait à la main, et le présenta au marchand en lui demandant la monnaie. Le marchand n’avait pas la somme ; pendant le colloque, Rattier reconnut dans le papier jaune un billet de banque français de cent francs. L’homme s’en alla. Rattier dit à Hurel :

— Savez-vous le nom de cet homme ?

— Oui, dit Hurel, c’est un proscrit français nommé Hubert.

À peu près au même moment, Hubert, en payant sa logeuse, tirait de sa poche des poignées de schellings et de demi-couronnes.

Mélanie Simon réclamait les trente-deux francs ; il refusait de payer, et en même temps, par une sorte de contradiction bizarre, il laissait voir à Mélanie Simon un portefeuille, « plein, a dit Mélanie plus tard, de papiers jaunes et bleus ».

— Ce sont des billets de banque, disait Hubert à Mélanie Simon ; j’ai là dedans trois mille cinq cents francs.

Du reste, la contradiction s’explique ; Hubert, rentrant en France, voulait emmener Mélanie Simon ; il refusait de la rembourser afin qu’elle le suivît, et, pour qu’elle le suivît sans inquiétude, il lui montrait qu’il était riche.

Mélanie Simon ne voulait pas quitter Jersey. Elle tint bon, et redemanda ses trente-deux francs. Des querelles éclatèrent.

Hubert refusant toujours :

— Écoute, dit Mélanie, si tu ne me payes pas, j’ai vu ton argent ; je devine que tu es un espion, je te dénonce aux proscrits.

Hubert se mit à rire.

— Faire croire cela de moi ! dit-il. Essaie donc ! 

Il croyait détruire cette idée dans l’esprit de Mélanie Simon en faisant bonne contenance.

— Mes trente-deux francs, dit Mélanie.

— Pas un sou, dit Hubert.

Mélanie Simon alla trouver Jarassé et dénonça Hubert.

Il sembla au premier abord que Hubert avait raison. Ce fut parmi les proscrits à qui nierait en éclatant de rire.

— Hubert, mouchard ! disait-on. Allons donc !

Beauvais rappelait sa sobriété et Gaffney son désintéressement, Bisson son républicanisme, Seigneuret son communisme, Bourillon les cinq mois de nuits passées sur la pierre, Gigoux les secours qu’on lui donnait, Roumilhac son stoïcisme ; tous sa misère.

— Je l’ai vu sans souliers, disait l’un.

— Et moi sans gîte, disait l’autre.

— Et moi sans pain, ajoutait un troisième.

— C’est mon meilleur ami, disait Hayes.

Cependant Rattier racontait le fait du billet de cent francs ; les détails du voyage de Hubert perçaient peu à peu ; on se demandait pourquoi ce singulier itinéraire ; on apprenait qu’il avait partout circulé avec une facilité étrange ; un habitant de Jersey affirmait l’avoir vu à Saint-Malo se promenant sur le quai parmi les douaniers et coudoyé par les gendarmes sans que gendarmes et douaniers parussent faire attention à lui ; les soupçons s’éveillaient ; Mélanie Simon criait sur les toits. Le vigneron poëte Claude Durand, respecté de toute la proscription, hochait la tête en parlant de Hubert.

Mélanie Simon communiqua à Jarassé la lettre de Hubert donnant pour adresse à Paris le n° 38 de la rue de l’École-de-Médecine, « où un ami se chargeait de recevoir ses lettres ».

Or le fils du représentant Mathé étant allé à Paris quelques mois auparavant avait, par une coïncidence bizarre, précisément logé rue de l’École-de-Médecine, et n° 38.

Jarassé ayant montré à Mathé la lettre de Hubert à Mélanie Simon, l’adresse et l’ami frappèrent l’attention du fils de Mathé qui était présent et qui s’écria :

— Mais c’est justement la maison où j’ai demeuré. Il y avait parmi les locataires de cette maison un agent de police nommé Philippi.

Une sourde rumeur commença à circuler parmi les proscrits.

Hayes et Gigoux, les deux amis de Hubert, les premiers qu’il avait enrôlés pour Paris, lui dirent :

— Décidément, on jase.

— De quoi ? dit Hubert. 

— De Mélanie Simon et de toi.

— Eh bien, on dit qu’elle est ma maîtresse ?

— Non, on dit que tu es un mouchard.

— Après ? Que faire à cela ?

— Provoquer une enquête, dit Hayes.

— Et un jugement, dit Gigoux.

Hubert ne répondit pas.

Ses deux amis froncèrent le sourcil.

Le lendemain, ils le pressèrent de nouveau, il se tut ; ils revinrent à la charge, il refusa presque ; plus il hésitait, plus ils insistaient. Ils finirent par lui déclarer qu’il fallait « tirer la chose à clair ».

Hubert, acculé à l’enquête et voyant les soupçons grandir, consentit.

C’est chez Beauvais, Don street, n° 20, que se tient ce qu’on appelle « le cercle des proscrits ». Les proscrits désœuvrés et les proscrits sans travail se tiennent là dans une salle commune.

Hubert afficha dans cette salle une déclaration adressée à tous « ses frères d’exil » dans laquelle, allant au-devant des « infâmes calomnies » répandues sur son compte, il se mettait à la disposition de tous, réclamait une enquête et demandait pour juges tous les proscrits.

Il voulait l’enquête immédiate, rappelant qu’il comptait quitter Jersey le vendredi 21 octobre, et terminait en disant : « La justice du peuple doit être prompte. »

Le dernier mot de cette affiche était : « Le jour se fera. — Signé : Hubert. »

Sur cette affiche la société « Fraternité » dont était Hubert se réunit. Elle évoqua l’enquête, et nomma pour instruire ce procès domestique de la proscription cinq de ses membres : Mathé, Rattier, Rondeau, Henry et Hayes. — Mathé, sur le cri de surprise échappé à son fils, était convaincu de la culpabilité de Hubert.

Cette commission fit une véritable instruction juridique, appela les témoins, entendit Gigoux et Jego, enrôlés par Hubert pour Paris, Jarassé, Famot, auquel Hubert avait dit : — Il faut un massacre de six mois pour en finir ; — recueillit les dires de Rattier et de Hayes, appela Mélanie Simon, confronta Mélanie Simon avec Hubert ; se fit représenter la lettre de Hubert datée d’Angers, laquelle avait été déchirée, et en rapprocha les morceaux ; dressa procès-verbal du tout.

Dans la confrontation, Mélanie Simon confirma toutes ses paroles, et dit nettement à Hubert :

— Vous êtes un mouchard de Bonaparte.

Les présomptions abondaient, mais les preuves manquaient. 

Mathé dit à Hubert :

— Vous partez vendredi ?

— Oui.

— Vous avez une malle ?

— Oui.

— Qu’emportez-vous dans cette malle ?

— Mes quelques hardes, et des exemplaires des publications socialistes et républicaines.

— Voulez-vous qu’on visite votre malle ?

— Oui.

Rondeau accompagna Hubert chez Beauvais où Hubert logeait et où était sa malle.

La malle fut ouverte ; Rondeau y trouva deux chemises, quelques mouchoirs, un vieux pantalon et un vieux paletot ; rien de plus.

Cependant l’absence de preuves palpables affaiblissait les soupçons, et l’opinion des proscrits revenait à Hubert. Hayes, Gigoux et Beauvais le défendaient vivement.

Rondeau rendit compte de ce qu’il avait trouvé dans la malle.

— Et les écrits socialistes ? demanda Mathé.

— Je n’en ai pas vu, dit Rondeau.

Hubert garda le silence.

Cependant le bruit de la visite de cette malle s’étant répandu, un menuisier de Queen street dit à un proscrit, Jarassé, je crois :

— Mais a-t-on ouvert le double fond ?

— Quel double fond ?

— Le double fond de la malle.

— La malle a un double fond ?

— Mais oui.

— Comment le savez-vous ?

— C’est moi qui l’ai fait.

Le propos fut répété à la commission. Mathé dit à Hubert :

— Votre malle a un double fond ?

— Sans doute.

— Pourquoi ce double fond ?

— Parbleu! pour cacher les écrits démocratiques que j’emporte.

— Pourquoi n’avez-vous pas parlé de ce double fond à Rondeau ?

— Je n’y ai pas songé.

— Consentez-vous à ce qu’on le visite ?

— Oui.

Hubert donna ce consentement le plus tranquillement du monde, répondant le plus souvent par monosyllabes et presque sans quitter sa pipe.

Ses amis concluaient de son laconisme à son innocence.

La commission décida qu’elle assisterait tout entière à la visite du double fond.

On se mit en marche. C’était le jeudi, hier, veille du jour fixé par Hubert pour son départ.

En route :

— Où allons-nous ? demanda Hubert.

— Chez Beauvais, dit Rondeau, puisque votre malle est là.

Hubert reprit :

— Nous sommes nombreux ; il faudra déclouer le double fond à coups de marteau ; cela fera émotion chez Beauvais, où il y a toujours beaucoup de proscrits ; que deux d’entre vous viennent avec moi, et portons la malle chez le menuisier. Les autres iront nous y attendre. Le menuisier a fermé le double fond, il saura mieux l’ouvrir que personne. Tout se passera toujours devant la commission, et il n’y aura pas de scandale.

On y consentit. Hubert, aidé de Hayes et de Henry, apporta la malle chez le menuisier.

Le double fond fut ouvert. Il était rempli de papiers. Il y avait en effet des écrits républicains, mes discours, les Bagnes d’Afrique de Ribeyrolles, la Couronne Impériale de Cahaigne. On y trouva les trois ou quatre passeports successifs de Hubert, le dernier délivré en France, sur sa demande. On y trouva une collection complète de documents relatifs à l’organisation intérieure de la société la Révolution, organisée à Londres par Ledru-Rollin ; tout cela mêlé à force lettres et à une foule de paperasses.

Parmi ces paperasses, on trouva deux lettres qui parurent singulières, la première, datée du 24 septembre, adressée au préfet de l’Eure et repoussant l’offre d’amnistie avec une indignation prodigue d’épithètes du reste les plus méritées du monde ; c’était cette lettre que Hubert avait montrée aux proscrits de Londres et affichée dans leurs salles de réunion. La seconde lettre, datée du 30 et séparée de la première par six jours seulement, était adressée au même préfet, et contenait, sous forme de réclamation d’argent, des offres fort claires de service au gouvernement bonapartiste.

Ces deux lettres se contredisant, il était évident que l’une des deux seulement avait dû être envoyée, et il semblait probable que ce n’était pas la première. Selon toute apparence, la seconde était la lettre réelle ; la première était « pour la montre ». On présenta à Hubert les deux lettres.

Hubert continuait de fumer sa pipe imperturbablement.

On mit de côté les deux lettres, et l’on poursuivit l’examen des papiers. Une lettre de l’écriture de Hubert, commençant par ces mots : « Ma chère mère », tomba dans les mains de Rattier. Il lut les premières lignes. C’était une lettre de famille, et il allait la rejeter, lorsqu’il s’aperçut que la feuille était double.

Il ouvrit presque machinalement cette feuille, et il eut comme l’impression d’un éclair dans les yeux. Son regard venait de tomber, en tête du second feuillet, sur ces mots écrits de la main de Hubert :

À Monsieur de Maupas, Ministre de la Police.

— Monsieur le Ministre.

Suivait la lettre qu’on va lire ; une lettre signée Hubert.

« Monsieur le Ministre,

« J’ai reçu sous la date du 14 septembre dernier, dans le but de me faire rentrer en France, une lettre de M. le Préfet de l’Eure.

« J’ai écrit, les 24 et 30 du même mois, deux lettres à M. le Préfet ; elles sont toutes deux restées sans réponse.

« Depuis, j’ai vu mon nom figurer au Moniteur dans la liste faisant l’objet du décret du 5 février présent mois, mais je n’étais pas prêt à partir à cette époque, voulant finir, à Londres, une petite brochure, intitulée : les Proscrits républicains, et la République impossible par ces mêmes prétendus républicains. Cette brochure, pleine de vérités et de faits que personne ne peut nier, produira, je crois, un certain effet en France, où je désire la faire imprimer. J’ai fait viser hier mon passeport pour la France ; rien d’intéressant ne me retient donc plus en Angleterre, si ce n’est qu’avant de partir je désirerais savoir si l’on me donnera ce qui m’est dû, et que je réclame par ma lettre précitée du 30.

« M. le Préfet de l’Eure, qui était prié de communiquer cette lettre à qui de droit, a dû la faire parvenir au gouvernement ; j’en attends toujours la solution ; mais, voyant que, depuis tant de temps, je n’ai encore rien reçu, je me suis décidé à vous adresser cette lettre dans l’espoir d’obtenir un résultat immédiat.

« Voici mon adresse à Londres : (Angleterre, n° 17, Church street, Soho square) ;

« Et mon nom : Hubert, Julien Damascène, géomètre-arpenteur, à Heuqueville, près les Andelys (Eure).

« Signé : Hubert. »
« Le 25 février 1853. »

Rattier leva les yeux et regarda Hubert.

Il avait quitté sa pipe ; la sueur perlait sur son front à grosses gouttes.

— Vous êtes un mouchard, dit Rattier.

Hubert, livide, tomba sur une chaise sans répondre un mot.

Les membres de la commission firent une liasse des papiers, et allèrent immédiatement rendre compte du résultat à la société la Fraternité qui tenait séance en ce moment.

C’est dans ce trajet que je les rencontrai. 

À la révélation de ces faits, une sorte de commotion électrique agita la proscription dans toute la ville. On courait dans les rues, on s’abordait ; les plus exaltés étaient les plus stupéfaits. — Cet Hubert auquel on avait cru !

Un fait ajoutait à l’émotion. Le jeudi est jour de poste à Jersey, les journaux de France venaient d’arriver. Or les nouvelles qu’ils apportaient éclairaient Hubert d’une sorte de lueur sinistre. Trois cents arrestations avaient eu lieu à Paris et une foule en France. Hubert avait vu Rocher (de Nantes) à Saint-Malo, Rocher était arrêté ; il avait vu Guépin et les Mangin à Nantes, les Mangin et Guépin étaient arrêtés ; il avait vu Rioteau à Angers et lui avait emprunté de l’argent, Rioteau était arrêté ; il avait vu Goudchaux et Boisson à Paris, Goudchaux et Boisson étaient arrêtés.

Les faits et les souvenirs arrivaient en foule. Gaffney, un de ceux qui avaient jusqu’au dernier moment soutenu Hubert, racontait qu’en 1852 il avait expédié en contrebande de Londres pour le Havre un ballot contenant quatre-vingts exemplaires de Napoléon le Petit. Hubert et un avoué de Rouen, proscrit, nommé Bachelet, étaient dans sa chambre quand il avait fermé le ballot. Il avait fait devant eux un calcul duquel il résultait que le ballot serait chez sa mère, à lui Gaffney, tel jour où un ami, prévenu, pourrait venir chercher l’envoi. Hubert et Bachelet sortirent. Après leur départ, Gaffney rectifia son calcul et reconnut que le ballot arriverait chez sa mère, au Havre, un jour plus tôt. Il écrivit à sa mère et à son ami en conséquence. Le ballot arriva en effet, et fut enlevé par l’ami.

Le lendemain, qui était le jour fixé précédemment par Gaffney en présence de Hubert et de Bachelet, une descente de police eut lieu chez Mme Gaffney, et on retourna toute la maison pour trouver des livres qui, dirent les agents, devaient lui avoir été envoyés de Londres.

Vers dix heures du soir, douze ou quinze proscrits étaient réunis chez Beauvais. Pierre Leroux, et un jersiais, M. Philippe Asplet, officier du connétable, étaient assis dans un coin ; Pierre Leroux entretenait M. Asplet des tables tournantes. Tout à coup Henry entre et raconte le fait, le double fond de la malle, la lettre à Maupas, les arrestations en France ; Hayes, Gigoux et Rondeau surviennent et confirment les dires de Henry.

En ce moment la porte s’ouvre et Hubert paraît. Il rentrait se coucher et venait, comme d’habitude, prendre sa clef pendue à un clou dans la salle commune.

— Le voilà ! crie Hayes.

Tous se précipitent sur Hubert ; Gigoux le soufflette, Hayes le saisit aux cheveux, Heurtebise l’empoigne à la cravate et lui serre le cou. Beauvais lève un couteau. 

Asplet arrête le bras de Beauvais.

Beauvais m’a dit, une heure après, en me contant la chose : — Sans Asplet, Hubert était mort.

M. Asplet, en sa qualité d’officier de police, intervint et leur arracha Hubert.

Beauvais jeta son couteau ; ils laissèrent là l’espion ; deux ou trois allèrent dans des coins, cachèrent leur tête dans leurs mains et se mirent à pleurer.

Cependant j’étais rentré chez moi.

Il était près de minuit, j’allais me coucher ; j’entendis une voiture s’arrêter à la porte, puis un coup de sonnette.

Un moment après, Charles entra dans ma chambre et me dit :

— C’est Beauvais.

Je descendis.

Toute la proscription se réunissait en séance générale pour juger immédiatement Hubert. On le gardait à vue, et l’on avait envoyé Beauvais me chercher. J’hésitais. Juger cet homme, cette séance de nuit, cette sainte Vehme des proscrits, tout cela me semblait étrange et répugnait à mes habitudes.

Beauvais insista. — Venez, me dit-il. Si vous ne venez pas, je ne réponds pas de Hubert.

Il ajouta : — Je ne réponds pas de moi-même. Sans Asplet, je lui ouvrais le ventre d’un coup de couteau.

Je suivis Beauvais, et j’emmenai mes deux fils. Chemin faisant, nous fûmes rejoints par Cahaigne, Ribeyrolles, Frond, Lefèvre le boiteux, Cauvet et plusieurs autres proscrits qui habitent le Havre-des-Pas.

Minuit sonnait quand nous arrivâmes.

La salle où l’on allait juger Hubert, dite Cercle des Proscrits, est une de ces grandes salles en équerre comme il y en a dans presque toutes les maisons anglaises. Ces salles, peu appréciées de nous autres français, prennent vue sur les deux façades de devant et de derrière.

Celle-ci, située au premier étage de la maison Beauvais, Don street, n° 20, a deux fenêtres sur une cour intérieure et trois fenêtres sur la rue, vis-à-vis la grande devanture rouge de la bâtisse destinée aux bals publics, qu’on appelle ici Hôtel de ville.

Quelques groupes d’habitants de la ville, émus des rumeurs qui circulaient, causaient à voix basse sous les fenêtres. Les proscrits arrivaient de tous les côtés.

Quand j’entrai, presque tous étaient déjà réunis. Ils étaient disséminés dans les deux compartiments de la salle et chuchotaient entre eux d’un air grave. 

Hubert était venu me voir à Bruxelles et à Jersey ; mais je n’avais gardé de cet homme aucun souvenir.

Quand j’entrai, je dis à Heurtebise :

— Où est Hubert ?

— Derrière vous, me dit Heurtebise.

Je me retournai, et je vis, assis à une table, adossé au mur, du côté de la rue, sous la fenêtre du milieu, une pipe devant lui, le chapeau sur la tête, un homme d’environ cinquante ans, coloré, marqué de petite vérole, aux cheveux très blancs et aux moustaches très noires. Ses yeux étaient fixes et tranquilles. De temps en temps, il soulevait son chapeau et s’essuyait le front avec un gros mouchoir bleu. Son paletot, de couleur brune, était boutonné jusqu’au menton.

Maintenant qu’on savait qui il était, on lui trouvait la mine d’un sergent de ville.

On allait et venait devant lui, auprès de lui, à côté de lui, en parlant de lui.

— C’est là ce lâche, disait l’un.

— Voilà ce bandit, disait l’autre.

Il entendait ces paroles échangées à voix haute, et regardait ceux qui parlaient, absolument comme s’ils eussent parlé d’un autre.

Quoique la salle, où survenaient sans cesse de nouveaux arrivants, fût encombrée, il y avait un vide autour de lui. Il était seul à sa table et sur son banc. Quatre ou cinq proscrits, debout dans les deux angles de la fenêtre, le gardaient. L’un d’eux était Bony, qui nous montre à monter à cheval.

La proscription était à peu près au complet, quoique la convocation eût été faite à la hâte au milieu de la nuit, la plupart étant couchés et endormis. Pourtant on remarquait quelques absences. Pierre Leroux, après avoir assisté au premier choc de Hubert et des proscrits, s’en était allé et n’était pas revenu, et, de toute la famille très nombreuse — qu’on appelle ici « la tribu Leroux » — il n’y avait là qu’un seul membre, Charles Leroux. Etaient également absents la plupart de ceux qu’on appelle parmi nous « les exaltés », et entre autres l’auteur du manifeste dit du comité révolutionnaire, Seigneuret.

On était allé chercher la commission qui avait fait l’enquête. Elle arriva ; Mathé, qui sortait du lit, avait l’air tout endormi.

Parmi les réfugiés présents, un ancien, vieilli dans les conspirations, avait l’habitude de ces sortes de procès sommaires entre proscrits dans les catacombes ; espèces de séances de francs-juges où le mystère n’exclut pas la solennité et où il s’est plus d’une fois prononcé d’effrayants arrêts, que tous sanctionnent et que quelques-uns exécutent. Cet ancien était Cahaigne. Vieux de visage, jeune de cœur, nez camard encadré dans une barbe grise et dans des cheveux blancs, républicain à face de cosaque, démocrate à manières de gentilhomme, poëte, homme du monde, homme d’action, combattant des barricades, vétéran des complots, Cahaigne est une figure. On lui cria : Présidez. Et on lui donna pour secrétaires Jarassé, qui est de la société dite Fraternité, et Heurtebise, qui est de la société dite Fraternelle.

Cette Fraternité et cette Fraternelle ne vivent pas fraternellement.

La séance s’ouvrit.

Un grand silence se fit.

La salle en ce moment présentait un aspect étrange. Au-dessous des plafonds des deux compartiments éclairés chacun, et très faiblement, par deux becs de gaz, s’étageaient et se groupaient, assis, debout, accroupis, accoudés, sur les bancs, sur les chaises, sur les tabourets, sur les tables, sur les appuis des fenêtres, quelques-uns bras croisés, adossés au mur, tous pâles, graves, sévères, presque sinistres, les soixante-dix proscrits républicains de Jersey.

Ils remplissaient les deux compartiments de la salle, laissant seulement dans le compartiment aux trois fenêtres donnant sur la rue un petit espace libre occupé par trois tables, la table près du mur où Hubert était seul, une table tout auprès où étaient Cahaigne, Jarassé et Heurtebise, et en face une plus petite, entourée des membres de la commission et sur laquelle Rattier, le rapporteur, avait posé le dossier. Derrière cette table, flambait une cheminée pleine de charbon de terre où chantait je ne sais quelle chaudière, qu’un garçon de taverne venait surveiller de temps en temps. Sur le manteau de la cheminée, au-dessous d’un râtelier chargé de pipes, parmi une foule d’affiches énormes émanant des proscrits, entre l’annonce de Charles Leroux recommandant son établissement de brochage et la pancarte de Ribot inaugurant sa chapellerie du Chapeau rouge, s’étalait, collé avec quatre pains à cacheter, le placard réclamant une enquête et une « justice prompte », signé Hubert.

On voyait çà et là sur les tables des verres d’eau-de-vie et des pots de bière. Tout autour de la salle pendaient à des rangées de clous des casquettes vernies, des chapeaux de paille et des feutres mous. Un vieux damier, dont les carreaux blancs n’étaient guère plus blancs que les carreaux noirs, était accroché au mur au-dessus de la tête de Hubert.

J’étais assis, avec Ribeyrolles et mes fils, dans l’angle près de la cheminée.

Quelques-uns des proscrits fumaient, l’un une pipe, l’autre un cigare. Cela faisait dans la salle peu de lumière et beaucoup de fumée. Le haut des fenêtres, en guillotine, selon la mode anglaise, était ouvert pour laisser passer toute cette vapeur. 

La séance commença par l’interrogatoire de Hubert. Dès les premiers mots, Hubert ôta son chapeau. Cahaigne l’interrogea avec une gravité un peu théâtrale ; mais, quel que fût l’accent, on sentait un fond lugubre et sérieux.

Hubert dit ses deux prénoms : Julien-Damascène.

Hubert avait eu le temps de reprendre sa présence d’esprit. Il répondait avec précision et sans trouble. À un certain moment, comme on lui parlait de son retour par le département de l’Eure, il rectifia ainsi je ne sais quelle erreur de Cahaigne : — Pardon, Louviers est sur la rive droite et les Andelys sont sur la rive gauche.

Du reste, il n’avoua rien.

L’interrogatoire fini, on passa à la lecture des procès-verbaux de la commission, des témoignages et des pièces. Cette lecture, commencée dans le calme le plus profond, souleva une rumeur qui allait grossissant à mesure que les faits apparaissaient plus noirs et plus odieux. On entendait ces murmures étouffés :

— Ah ! le gueux ! Ah ! le scélérat ! Est-ce qu’on ne va pas l’étrangler sur place, ce chenapan ?

Au milieu de cette basse continue d’imprécations, le lecteur était forcé d’élever la voix. C’était Rattier qui lisait. Mathé lui passait les pièces. Beauvais l’éclairait avec une chandelle de suif dans un chandelier de fer. Le suif coulait goutte à goutte sur la table.

Après les dépositions des témoins lues, Rattier annonça qu’il arrivait à la pièce décisive. Le silence revint, un silence fébrile, inquiet, absolu. Charles me dit tout bas : — On entendrait voler un mouchard.

Rattier lut la lettre de Hubert à Maupas.

Tant que la lettre dura, on se contint ; les poings se crispaient ; quelques-uns mordaient leur mouchoir.

Quand le dernier mot fut lu :

— La signature ! cria le vieux Fombertaux.

Rattier dit :

— Signé Hubert.

Alors ce fut effrayant.

L’explosion éclata.

Le silence n’avait été que de l’attente mêlée de je ne sais quelle hésitation à croire une telle chose ; quelques-uns avaient douté jusque-là, et dit : Pas possible ! Quand cette lettre apparut, écrite par Hubert, datée par Hubert, signée par Hubert, évidente, réelle, incontestable, sous les yeux de tous, dans les mains de tous, le nom de Maupas écrit par Hubert, la conviction tomba au milieu de l’assemblée comme la foudre. 

Les faces furieuses se tournèrent vers Hubert ; plusieurs bondirent sur leurs bancs ; des poignets menaçants se levèrent sur lui. Ce fut comme une frénésie de rage et de douleur ; une lueur terrible emplit tous les yeux.

On n’entendait que ces cris :

— Ah ! l’infâme ! — Ah ! ce misérable Hubert ! — Ah ! brigand de la rue de Jérusalem !

Fombertaux, dont le fils est à Belle-Isle, cria : — Voilà les scélérats qui nous vendent depuis vingt ans !

— Oui, reprit un autre, et c’est grâce à ces êtres-là que les jeunes sont dans les cachots et que les vieux sont dans l’exil !

Un proscrit, dont j’ignore le nom, grand jeune homme blond, monta sur une table, montra Hubert, et cria :

— Citoyens, à mort !

— À mort ! à mort ! répétèrent une foule de voix.

Hubert commençait à regarder autour de lui d’un air égaré.

Le même jeune homme reprit :

— Nous en tenons un ; qu’il ne nous échappe pas.

Un cria :

— Jetons-le à la Seine.

Il y eut un éclat de rire sinistre.

— Tu te crois donc encore sur le Pont-Neuf !

Et l’on reprit :

— À la mer le mouchard, avec une pierre au cou !

— Passons-le au bleu, dit Fombertaux.

Pendant le tumulte, Mathé m’avait remis la lettre de Hubert, et je l’examinais avec Ribeyrolles. Elle était écrite, en effet, sur le second feuillet d’une lettre de famille, d’une écriture un peu allongée, nette, lisible, avec quelques ratures, tout entière de la main de Hubert. Au bas de ce brouillon, par une sorte d’habitude d’homme illettré, il avait signé son nom en toutes lettres.

Cahaigne réclama le silence ; mais le moment était indescriptible. Tous parlaient à la fois ; c’était comme une seule âme qui jetait par soixante bouches la même malédiction au misérable.

— Citoyens, cria Cahaigne, vous êtes juges !

Ce mot suffit. Tous se turent. Les mains levées s’abaissèrent, et chacun, croisant les bras ou appuyant le coude sur son genou, reprit sa place avec une sorte de dignité sinistre.

— Hubert, dit Cahaigne, reconnaissez-vous cette lettre ?

Jarassé présenta la lettre à Hubert, qui répondit :

— Oui. 

Cahaigne continua :

— Quelles explications avez-vous à donner ?

Hubert garda le silence.

— Ainsi, poursuivit Cahaigne, vous vous avouez mouchard ?

Hubert leva la tête, regarda Cahaigne, frappa du poing sur la table, et dit :

— Cela, non !

Un murmure courut comme un frisson de colère. L’explosion, qui n’était que suspendue, faillit recommencer ; mais, comme on vit que Hubert continuait de parler, le silence revint.

Hubert déclara, d’une voix sourde et saccadée, mais qui avait un certain accent ferme et, chose triste à dire, sincère : — Qu’il n’avait jamais fait de mal à personne ; — qu’il était républicain ; — qu’il mourrait « de dix mille morts » avant de faire tomber par sa faute « un cheveu de la tête d’un républicain »; — que, s’il y avait eu des arrestations à Paris, il en était innocent ; — qu’on n’avait pas assez fait attention à la première lettre au préfet de l’Eure ; — que, quant à la lettre à Maupas, c’était un brouillon, un projet, qu’il l’avait écrite, mais qu’il ne l’avait pas envoyée ; — qu’on reconnaîtrait la vérité plus tard ; — et qu’on aurait regret ; — que, quant à la brochure : la République impossible a cause des républicains, il l’avait écrite également, mais ne l’avait pas publiée.

On lui cria de toutes parts :

— Où est-elle ?

Il répondit avec calme :

— Je l’ai brûlée.

— Est-ce là, reprit Cahaigne, tout ce que vous avez à dire ?

Hubert fit signe de la tête que non, puis continua :

— Il ne devait rien à Mélanie Simon ; — ceux qui lui avaient vu de l’argent s’étaient trompés ; — le citoyen Rattier se trompait ; — il n’était jamais, lui Hubert, entré chez le marchand de tabac Hurel ; — ses passeports étaient la chose la plus simple du monde ; — étant « gracié », il y avait droit ; — il avait rendu les cinquante francs à Rioteau d’Angers ; — il était un honnête homme ; — il n’avait jamais eu de billet de banque ; — l’argent qu’il avait dépensé, il l’avait reçu de sa femme, en tout cent soixante francs environ ; — il avait rencontré le citoyen Boisson à Paris dans un restaurant à vingt-deux sous ; c’est comme cela qu’il avait su son adresse ; — s’il voulait emmener des proscrits à Paris, c’était pour renverser « Badinguet », non pour livrer « ses amis » ; — si les gendarmes l’avaient laissé circuler en France, ce n’était pas sa faute ; — « en définitif », il y avait une entente pour le perdre entre quelques-uns, et tous en étaient « victimes ». 

Il répéta deux ou trois fois, sans qu’on pût saisir à quoi cette phrase se rapportait :

— Le menuisier qui a fait le double fond est là pour le dire.

— Est-ce là tout ? reprit Cahaigne.

— Oui, dit-il.

Un frémissement accueillit ce mot ; on avait écouté les explications ; elles n’avaient rien expliqué.

— Prenez garde, continua Cahaigne. C’est vous-même qui nous avez dit de vous juger ; nous vous jugeons. Nous pouvons vous condamner.

— Et vous exécuter ! cria une voix.

— Hubert, reprit Cahaigne, vous courez tous les dangers du châtiment. Qui sait ce qui adviendra de vous ? Prenez garde. Désarmez vos juges par un aveu. Nos amis sont dans les mains de Bonaparte, mais vous êtes dans les nôtres. Faites des révélations, éclairez-nous. Aidez-nous à sauver nos amis, ou vous êtes perdu. Parlez.

— C’est vous, dit Hubert en levant la tête, c’est vous qui perdez « nos amis » de Paris en disant leurs noms tout haut comme vous faites, dans une assemblée (et il promena ses yeux sur l’assemblée) « où il y a évidemment des mouchards ». Je n’ai rien de plus à dire.

Cette fois l’explosion recommença, et avec une telle furie, qu’on put craindre un moment qu’elle ne passât des paroles à l’action.

Les cris : À mort ! sortirent de nouveau d’une foule de bouches irritées.

Il y a dans la proscription un cordonnier de Niort, ancien sous-officier d’artillerie, appelé Guay, communiste fanatique, excellent et honnête ouvrier d’ailleurs, homme à la longue barbe noire, au teint pâle, aux yeux enfoncés, à la parole lente, au maintien grave et résolu. Il se leva et dit :

— Citoyens, il paraît qu’on voudrait juger Hubert à mort. Cela m’étonne. Vous oubliez que nous sommes dans un pays qui a des lois. Ces lois, nous ne devons pas les violer, nous ne devons rien tenter qui leur soit contraire. Cependant il faut punir Hubert, d’une part, pour le passé, et, d’autre part, pour l’avenir, lui imprimer un stigmate ineffaçable. Donc, afin de ne rien faire en dehors de ce qui est permis par les lois, voici ce que je propose : — Nous allons saisir Hubert et lui raser les cheveux et les moustaches, et, comme les cheveux et les moustaches repoussent, lui couper un centimètre de l’oreille droite. Les oreilles ne repoussent pas.

Cette proposition, énoncée du ton le plus grave et de l’accent le plus convaincu, s’acheva dans ce lugubre éclat de rire qui revenait par instants et qui se mêlait, comme une horreur de plus, à la terreur de la scène.

Près de Guay, à l’entrée du deuxième compartiment, à côté du docteur Barbier, était assis un proscrit nommé Avias. 

Avias, sous-officier dans l’armée d’Oudinot, avait déserté devant Rome, ne voulant pas, lui républicain, égorger une république. Il avait été pris, jugé par un conseil de guerre, et condamné à mort. La veille de l’exécution, il avait réussi à s’échapper. Il s’était réfugié en Piémont. Au 2 décembre, il avait franchi la frontière et s’était bravement joint aux républicains du Var, armés contre le coup d’état. Dans un engagement, une balle lui avait brisé la cheville ; ses amis l’avaient emporté à grand’peine ; et on lui avait coupé le pied. Expulsé du Piémont, il était allé en Angleterre, puis à Jersey. À son arrivée, il était venu me voir ; quelques amis et moi lui avions donné des secours, et il avait fini par s’établir teinturier, et par vivre.

Avias paraissait avoir beaucoup connu Hubert. Tout le temps qu’avait duré la lecture des pièces, il s’était démené et écrié : — Ah ! coquin ! Ah ! j… f… ! Dire qu’il me disait : Louis Blanc est un traître ! Victor Hugo est un traître ! Ledru-Rollin est un traître !

Quand Guay se fut assis, Avias se leva et monta sur son banc, puis sur une table. Avias est un homme de trente ans, de haute taille, à la face rouge et large, aux tempes saillantes, aux yeux à fleur de tête, à la bouche grande, à l’accent provençal. Avec son œil furieux, ses poings noirs de teinture, son pied de moins qui le faisait chanceler sur la table, rien n’était plus sauvage que cette espèce de géant aux cris rauques, dont la tête touchait au plafond.

Il cria : — Citoyens, pas de tout ça ! finissons. Comptons-nous, et tirons au sort à qui donnera le coup de pouce au gredin. Si personne ne veut, je m’offre.

Une clameur d’adhésion s’éleva : — Tous ! tous !

Un petit jeune homme à barbe blonde, qui était assis devant moi, dit :

— Je m’en charge. L’affaire du mouchard sera faite demain matin.

— Non pas, reprit un autre dans le coin opposé. Nous sommes quatre ici qui nous en chargeons.

— Oui, ajouta Fombertaux, en étendant le poing jusque sur la tête de Hubert. Justice de ce gueux-là ! À mort !

Pas une contestation ne s’élevait. Hubert lui-même, terrifié, baissait la tête et semblait dire : — C’est juste.

Je me levai.

— Citoyens, leur dis-je, dans un homme que vous nourrissiez, que vous souteniez, que vous aimiez, vous venez de trouver un traître. Dans un homme que vous preniez pour un frère, vous venez de trouver un espion. Cet homme a encore sur le dos le vêtement que vous lui avez acheté, et aux pieds les souliers que vous lui avez donnés. Vous êtes dans le frémissement de l’indignation et de la douleur. Cette indignation, je la partage ; cette douleur, je la comprends. Mais prenez garde. Qu’est-ce que c’est que ces cris de mort que j’entends ? Il y a deux êtres dans Hubert : un mouchard et un homme. Le mouchard est infâme, l’homme est sacré.

Ici une voix m’interrompit, la voix d’un brave garçon nommé Cauvet, qui est riche et quelquefois gris, et qui abuse de ce qu’il est partisan de Ledru-Rollin, pour se montrer fanatique de la guillotine. Un grand silence s’était fait. Cauvet dit à demi-voix :

— Ah oui ! c’est ça. Toujours la douceur !

— Oui, dis-je, la douceur. L’énergie d’un côté, la douceur de l’autre ; voilà les deux armes que je veux mettre dans les mains de la république.

Je repris :

— Citoyens, savez-vous ce qui vous appartient dans Hubert ? Le mouchard oui, l’homme non. Le mouchard est à vous, l’honneur du traître, le nom du traître, sa personne morale, vous avez le droit d’en faire ce qu’il vous plaira ; vous avez le droit de broyer cela, de déchirer cela, de fouler cela aux pieds ; oui, vous avez le droit de pétrir sous vos talons le nom de Hubert, et d’en ramasser les lambeaux hideux dans la boue et de les jeter à la face de Bonaparte. Mais savez-vous à quoi vous n’avez pas le droit de toucher ? C’est à un cheveu de sa tête.

Je sentis la main de Ribeyrolles qui serrait la mienne. Je continuai :

— Ce que MM. Hubert et Bonaparte viennent de faire ici est monstrueux : faire nourrir un espion par notre pauvre caisse indigente, mêler dans la même poche le billet de banque de Maupas et le denier fraternel des proscrits, nous jeter aux yeux notre aumône pour nous aveugler, faire arrêter les hommes qui nous servent en France par l’homme que nous nourrissons à Jersey, enrôler dix exilés ici-même pour les pontons, recruter à Jersey pour Cayenne, singer, parodier et compromettre l’exaltation par la mouchardise, aigrir nos amertumes avec le venin de la police, poursuivre la proscription par le guet-apens, ne pas même laisser l’exil tranquille, attacher les fils d’une trame infâme aux plus saintes fibres de notre cœur, nous trahir et nous voler en même temps, nous filouter et nous vendre, combiner ce qu’il y a de plus bas avec ce qu’il y a de plus lâche, la perfidie mielleuse, la férocité sournoise, voilà le sac dans lequel nous venons de prendre la main de M. Bonaparte.

Il y a dans ce sac l’espion ; il y a aussi l’empereur. Je voudrais bien savoir ce que cet empereur pense de cet espion, et ce que cet espion pense de cet empereur.

Citoyens, j’y insiste, la main de M. Bonaparte, elle est dans ce sac plein de ténèbres. Nous la tenons. Ne la lâchons pas.

Qu’avons-nous à faire ? Publier les faits, prendre la France, l’Europe, la conscience publique, la probité universelle à témoin. Faire dire au monde entier : C’est infâme ! Infliger au fait honteux que nous tenons une heure d’exposition publique. Mettre le sieur Bonaparte au pilori dans la personne du sieur Hubert.

La providence ici prend clairement fait et cause pour nous. Elle saisit M. Bonaparte en flagrant délit d’espionnage et nous le livre. Si triste que soit la découverte, l’occasion est bonne. Dans cette affaire, tout l’avantage moral revient à la proscription, à la démocratie, à la république. La situation est excellente. Ne la gâtons pas.

Et savez-vous comment nous la gâterions ? En nous méprenant sur notre droit. En nous comportant comme des vénitiens du seizième siècle au lieu de nous conduire comme des français du dix-neuvième. En agissant comme le conseil des Dix. En tuant l’homme.

En principe, pas de peine de mort, je vous le rappelle. Pas plus contre un espion que contre un parricide. En fait, c’est absurde.

Touchez cet homme, blessez-le, frappez-le seulement, et demain l’opinion qui est pour vous se tourne contre vous. La loi anglaise vous cite à sa barre. De juges, c’est vous qui devenez accusés. M. Hubert disparaît, M. Bonaparte disparaît ; l’espion et l’empereur s’en vont dans le brouhaha l’un portant l’autre, et que reste-t-il ? Vous, proscrits français, devant un jury anglais.

Et au lieu de dire : Voyez l’indignité de ce Bonaparte ! on dira : Voyez la brutalité de ces démagogues !

Citoyens, ajoutai-je en étendant le bras du côté de Hubert, je prends cet homme sous ma garantie, non pour l’homme, mais pour la république. Je m’oppose à ce qu’il lui soit fait aucun mal, ni aujourd’hui, ni demain, ni ici, ni ailleurs. Je résume votre droit en un mot : publier, ne pas tuer. L’honneur de l’homme, et non sa peau. Le châtiment par la lumière, non par la violence. Un acte de grand jour, non un acte de nuit. La peau de Hubert ! grand Dieu ! qui est-ce donc qui en veut ? qu’est-ce que vous feriez de la peau d’un mouchard ? quant à moi, je ne veux pas même de celle de Bonaparte. Je le déclare, personne ne touchera à Hubert, personne ne le maltraitera. Poignarder M. Bonaparte, ce serait dégrader le poignard ; souffleter M. Hubert, ce serait salir le soufflet. —

Ces paroles, que je récris aujourd’hui de mémoire, furent écoutées avec une attention profonde et une adhésion croissante à chaque mot. Quand je me rassis, la question était décidée. À vrai dire, je ne pense pas que Hubert, quelles qu’eussent été les violences du début, courût, séance tenante, un danger immédiat ; mais le lendemain pouvait être fatal. Comme je me rasseyais, j’entendis derrière moi un proscrit nommé Fillion, échappé d’Afrique, dire distinctement :

— Voilà ce que c’est. Le mouchard est sauvé. Il fallait faire, et ne pas dire. Cela nous apprendra à bavarder. 

Ces paroles furent couvertes par un cri général :

— Non ! pas de violences. Publier les faits, parler à l’opinion, flétrir Hubert et Bonaparte, voilà ce qu’il faut.

Claude Durand, Barbier, Rattier, Ribeyrolles, Cahaigne, me félicitèrent vivement. Hubert me regardait d’un air morne.

La séance avait été comme suspendue après mes paroles. Les proscrits de la nuance dite terroriste fixaient sur moi des yeux irrités, Fillion m’aborda et me dit :

— Vous avez raison. Du moment qu’on avait parlé, rien n’était plus possible. Est-ce que, quand on veut exécuter un traître, on s’en va le crier sur les toits ? Nous sommes soixante ici, c’est cinquante-six de trop. Quatre suffisaient. En Afrique, nous avons eu une affaire comme celle-là. On a découvert qu’un nommé Auguste Thomas était agent de police, un ancien républicain pourtant, et de la veille, et de toutes les conspirations depuis vingt ans. On a eu la preuve du fait un jour à neuf heures du soir. Le lendemain, l’homme avait disparu sans qu’on ait pu jamais savoir ce qu’il était devenu. C’est comme cela que ces choses-là se font.

Comme j’allais répondre à Fillion, la séance se rouvrait. Cahaigne éleva la voix :

— Rasseyez-vous, citoyens. Vous avez entendu les paroles du citoyen Victor Hugo. Ce qu’il propose, c’est une peine morale.

— Oui, oui ! bien ! crièrent une multitude de voix.

Cauvet, l’homme de bonne humeur, qui m’avait interrompu, s’agita sur la table où il était assis.

— Parbleu ! voilà qui est beau ! dit-il ; une peine morale ! et vous allez lâcher l’homme ! et demain il s’en ira en France dénoncer et vendre tous nos amis ! Il faut le tuer, ce coquin-là.

Il y avait là une objection sérieuse. Hubert en liberté était dangereux.

Beauvais prit la parole :

— Il n’y a pas besoin de le tuer, et on ne le lâchera pas. Depuis le mois d’avril je nourris Hubert et je le loge, à peu près pour rien. Je voulais bien avoir nourri un proscrit ; je ne veux pas avoir nourri un mouchard. Maintenant il faut que M. Bonaparte me paie la dépense de M. Hubert. C’est 83 francs. Demain matin, M. Asplet empoignera M. Hubert et nous le coffrera à la prison pour dettes, à moins que Hubert ne tire de sa poche un des billets de banque de M. Maupas. Cela me fera plaisir à voir.

On se mit à rire. Beauvais en effet avait résolu la question.

— Oui, cria Vincent, mais il s’en ira d’ici à demain matin.

— Nous le gardons à vue, dit Bony. 

— Fouillons-le, cria Fombertaux.

— Oui, oui, fouillons le mouchard.

Et une foule se précipita du côté de Hubert.

— Vous n’avez le droit, m’écriai-je, ni de le garder à vue, ni de le fouiller. Le garder à vue, c’est attenter à sa liberté ; le fouiller, c’est toucher à sa personne.

Le fouiller était, de plus, une naïveté. Il était évident que Hubert, depuis que l’enquête était commencée, ne devait rien avoir sur lui qui pût le compromettre.

Hubert cria : — Ah ! qu’on me fouille, j’y consens.

La chose était peu surprenante.

— Il consent, dirent-ils, il consent. Fouillons-le.

Je les arrêtai. Je demandai à Hubert :

— Vous consentez ?

— Oui.

— Il faut donner votre consentement par écrit.

— Je veux bien.

Jarassé écrivit le consentement et Hubert le signa. Pendant ce temps-là on le fouillait, car ils n’avaient pas eu la patience d’attendre la signature.

Ses poches vidées et retournées, on ne trouva rien, que quelques sous, son gros mouchoir bleu et un morceau déchiré de la Chronique de Jersey.

— Les souliers ! fouillez les souliers, cria une voix.

Hubert ôta ses souliers et les mit sur la table.

— Il n’y avait rien dedans, dit-il, que les pieds d’un républicain.

Cahaigne reprit la parole. Il rappela ma proposition et la fit adopter. Aucune main ne se leva contre.

Puis il dit : — Citoyens, vous êtes des juges ; l’accusé est devant vous. Une peine morale seule est possible. Je vous propose de la prononcer en ces termes :

Et il lut le projet de résolution suivant :

« Les soussignés, tous proscrits, déclarent, dans leur âme et conscience, que le sieur Hubert (Julien Damascène) est convaincu d’appartenir à la police de M. Bonaparte. »

(Suivent les signatures.)

Cette proposition fut adoptée à l’unanimité, puis signée.

Pendant qu’on signait la proposition, Hubert avait remis ses souliers à ses pieds et son chapeau sur sa tête ; il avait repris sa pipe sur la table et il semblait chercher du regard quelqu’un qui lui offrît du feu pour l’allumer. 

À ce moment-là, Cauvet s’approcha de lui et lui dit d’une voix douce :

— Veux-tu un pistolet ?

Hubert ne répondit pas.

— Veux-tu un pistolet ? reprit Cauvet.

Hubert garda le silence. Cauvet recommença :

— J’ai un pistolet chez moi. Un bon. Le veux-tu ?

Hubert haussa l’épaule et poussa la table du coude.

— Le veux-tu ? reprit Cauvet.

— Laissez-moi tranquille, dit Hubert.

— Tu ne veux pas de mon pistolet ?

— Non.

— Alors donne-moi la main.

Et Cauvet, complètement gris, tendit la main à Hubert.

Hubert ne la lui donna pas.

Cependant je causais avec Cahaigne qui me disait :

— Vous avez bien fait de les avertir, mais je crains que demain la colère ne revienne à deux ou trois comme Avias, et qu’ils ne le tuent dans quelque coin.

Je n’avais pas signé la déclaration. Tous avaient signé, excepté moi.

Heurtebise me présenta la plume.

— Je signerai dans trois jours, dis-je.

— Pourquoi ? demandèrent plusieurs.

— Parce que je crains les coups de tête. Je signerai dans trois jours, quand je serai sûr qu’aucune menace ne s’est réalisée et qu’on n’a fait aucun mal à Hubert.

On me cria de toutes parts :

— Signez ! signez ! On ne lui fera aucun mal.

— Vous me le garantissez ?

— Nous vous le promettons.

Je signai.

Une demi-heure après, je rentrais chez moi. Il était six heures du matin. La bise de mer sifflait dans le Rocher des proscrits ; les premières blancheurs de l’aube égayaient le ciel. Quelques petits nuages d’argent jouaient au milieu des étoiles.

À cette même heure, M. Asplet, requis par Beauvais, saisissait Hubert et l’écrouait à la prison pour dettes.

Ce matin 21 octobre, vers dix heures, un sieur Laurent, qui prend ici, en vertu d’une nomination de M. Bonaparte, la qualité de vice-consul de France, se présentait chez M. Asplet.

Il venait, disait-il, réclamer un français arrêté illégalement.

— Pour dettes, a dit Asplet.

Et il a montré l’ordre d’écrou signé du député-vicomte, M. Horman.

— Voulez-vous payer ? a demandé Asplet.

Le consul a baissé la tête et s’en est allé.

Il est dans la destinée d’Hubert d’être nourri par les proscrits. En ce moment on le nourrit à la prison, moyennant six pence (treize sous) par jour.

En remuant mes papiers, j’y ai trouvé une lettre de Hubert. Il y a dans cette lettre une phrase triste : « La faim est mauvaise conseillère. »

Hubert a eu faim.

1855 - SUR TAPNER

Guernesey, 6-12 décembre.[1]

Le prévôt de la reine à Guernesey, M. Martin, était venu me voir à mon arrivée. Je lui ai rendu sa visite le 5 décembre 1855. Il m’a offert de m’accompagner à la prison, que je désirais voir.

Nous avons pris par les rues qui montent derrière la cour royale. En me promenant dans Saint-Pierre-Port, j’avais déjà remarqué dans la ville, à mi-côte, un grand mur noir percé d’une haute porte, surmonté d’un G couronné sculpté dans le granit. Je m’étais dit : Ce doit être là la prison. C’était là en effet.

Le geôlier nous reçut. Il s’appelle Barbet ; ce qui fait que les voleurs guernesiais appellent la prison l’Hôtel Barbet. Cet homme a cette mine gaie et dure, cette figure à la fois ouverte et fermée que j’ai déjà remarquée à plusieurs geôliers. Sa femme et sa fille faisaient la soupe dans un coin.

Barbet prit une grosse clef, ouvrit une grille, et nous introduisit dans une assez vaste cour nue, oblongue, bornée de trois côtés par le grand mur qui du dehors avait appelé mon attention. Au midi, la cour est dominée par un bâtiment neuf bâti en granit gris, dont la façade à deux étages se compose de deux rangées de sept arcades superposées. Sous les arcades on voit des fenêtres ; derrière les vitres des fenêtres on voit de gros barreaux peints en blanc.

C’est la prison et ce sont les cellules.

— Guernesey est une île honnête, me dit le prévôt, homme distingué et intelligent, non-conformist, de la secte des indépendants, comme Cromwell et Milton. Et il ajouta : — Nous n’avons en ce moment, sur une population de plus de quarante mille âmes, que trois prisonniers, deux hommes et une femme. 

Un des prisonniers entra en ce moment dans la cour ; c’était un jeune homme à figure douce, condamné à dix ans de Botany-Bay pour vol. Il était vêtu d’un pantalon de toile et d’un petit paletot bleu, et coiffé d’une casquette.

Le prévôt, qu’on appelle aussi le shériff, et qui, en cette qualité, gouverne la prison et accompagne les condamnés à l’échafaud, ce qui le rend fort ennemi de la peine de mort, le prévôt m’expliqua que ce jeune homme ne serait pas déporté et qu’il en serait quitte pour deux ou trois ans de prison cellulaire.

La prison cellulaire anglaise, empreinte et toute pénétrée de l’esprit glacial du protestantisme anglican, prouve que la sévérité et la froideur peuvent aller jusqu’à la férocité. Dans l’une d’elles, Mill-Bank, je crois, le silence est imposé.

Le prévôt me conta qu’en visitant cette prison il était entré dans une cellule où était un jeune homme de Guernesey condamné pour vol et à lui connu. Ce jeune homme était phtisique et se mourait. En voyant le prévôt, il joignit les mains sur son grabat et s’écria avec angoisse :

— Ah ! monsieur, ma grand’mère vit-elle encore ?

Le prévôt avait à peine eu le temps de répondre oui, que déjà le geôlier avait dit à l’agonisant : Taisez-vous.

Le jeune homme mourut peu de temps après.

Il passa de la prison à la tombe, d’un silence à l’autre, et dut à peine s’apercevoir du changement.

Sous les sept arcades du rez-de-chaussée sont les cellules des prisonniers pour dettes.

Nous y entrâmes. Elles étaient vides. Un bois de lit, une paillasse et une couverture, voilà tout ce que la prison donne au prisonnier pour dettes. Il peut se meubler mieux en payant. Le dernier prisonnier pour dettes était un guernesiais dont le nom m’échappe. Il était mis là par sa femme qui l’y tint dix ans, faisant de la prison de son mari sa liberté. Au bout des dix ans le mari paya sa femme et sortit. Ils se remirent à vivre ensemble, et font, me dit le prévôt, « très bon ménage ».

Il n’y avait pour le moment, j’y insiste, aucun prisonnier dans la prison pour dettes.

Cette prison est tout un éloge muet de la population guernesiaise. Elle ne contient en tout que douze cellules, six pour les détenus pour dettes, six pour les délits communs, plus deux chambres de punition. Il y a, en outre, pour les femmes, deux cellules seulement, dont une de punition. Une des sept chambres du rez-de-chaussée est la chapelle, petite salle sans autel, ayant une chaire de bois pour le chapelain dans l’angle à gauche, et, en avant de la porte, tournant le dos à la fenêtre, quatre ou cinq bancs de bois avec pupitres, où l’on voit çà et là quelques livres de piété entr’ouverts.

C’est au premier étage que sont les détenus pour crimes et délits. Nous y montâmes.

Le geôlier nous ouvrit une cellule bien éclairée, meublée seulement d’un lit de bois. Sur le pied du lit étaient roulés les couvertures et les draps, qui sont, comme les couvertures, en grosse laine. Seulement cette laine m’a paru tricotée. La paillasse avait été retirée, en sorte qu’on voyait à nu le tablier du bois de lit, sur lequel une foule de noms et d’inscriptions avaient été gravés avec des couteaux ou des clous. Cela formait une sorte de forêt de lettres presque effacées. On y distinguait, entre tous, les trois mots que voici, plus lisibles que les autres :

guerre
histoire
caïn

Tout le crime n’est-il pas là ?

Dans un coin du tablier il y avait quelques silhouettes de navires grossièrement dessinées.

La cellule qui est derrière celle-ci est un cachot (cellule de punition). Pas de lit, le plancher pour dormir, une petite fenêtre haute, au nord. Le dernier enfermé là avait charbonné sur le mur une espèce de labyrinthe qui indignait le geôlier. On lui avait sali la blancheur de son sépulcre.

Toutes les cellules sont badigeonnées au lait de chaux.

La rangée d’arcades qui est devant les cellules forme une sorte de galerie ouverte à l’air et au soleil de midi, où les prisonniers se promènent quand il pleut. Il y a dans cette galerie un vieux bois de lit délabré sur lequel ils montent et d’où ils voient la mer. — Grande jouissance pour eux, me dit le geôlier.

Je suis monté sur le bois de lit. On voit de là l’île de Serk et les voiles à l’horizon.

Je désirais visiter la cellule de Tapner. Le prévôt m’y conduisit.

Cette cellule et la chambre de punition qui y est attenante forment dans la prison le quartier des femmes.

Quand on est dans la cour et qu’on fait face à la prison, on remarque que la première à gauche des sept arcades d’en haut est grillée sur la cour et murée sur la galerie. Le petit espace enclos entre ce mur et cette grille était le préau spécial de Tapner. C’est là qu’il allait et venait toute la journée, un peu comme une bête fauve dans une cage, vu des autres prisonniers, mais séparé d’eux. La fenêtre qui donne sur ce préau restreint est la fenêtre de sa cellule.

La porte est épaisse, peinte en noir, garnie d’armatures de fer ; deux gros verrous, un en haut, un en bas, la serrure entre les verrous ; le geôlier ouvrit cette porte et nous introduisit.

La cellule, de même dimension que les autres, environ dix pieds carrés, est blanche, propre, bien éclairée ; une cheminée au fond, dans l’angle à gauche qui est en pan coupé, un baquet, une planche fixée au mur qui fait face à la porte ; à droite de la porte, sous la fenêtre, un lit de bois dont un des quatre montants est tronqué ; sur ce lit une paillasse, une couverture, des draps de grosse laine. Ce grabat a été le lit de Tapner. — Après la mort de Tapner cette cellule a été rendue aux femmes, dont, avec l’autre chambre que j’ai dite, elle forme le quartier.

On ne fait de feu dans la cheminée que sur l’ordre du médecin.

Au moment où nous entrâmes, une femme était assise ou plutôt accroupie sur le lit, le dos tourné à la porte. J’ôtai mon chapeau. M. Tyrrell, un jeune peintre anglais qui m’accompagnait, en fit autant. Cette femme, la prisonnière unique du moment, était, me dit le prévôt, une voleuse. De plus, irlandaise, ajouta le geôlier. Elle était assez jeune, ravaudait un vieux bas et n’avait pas même l’air de nous voir.

Cette femme, chez laquelle la dernière curiosité était éteinte, semblait personnifier la sombre indifférence de la misère.

Tapner a agonisé dans cette cellule blanche, claire et froide.

Ce John Charles Tapner, espèce de gentleman, employé du gouvernement, n’avait tiré nul profit dans sa jeunesse de l’éducation qu’on avait essayé de lui donner, et était arrivé au vol et à l’assassinat par la débauche, le vin et le gin. Il était né d’une famille honnête et d’un père religieux, à Woolwich, en 1823. Il est mort, n’ayant pas encore trente et un ans, le 10 février 1854. Il vivait avec les deux sœurs, marié avec l’une, amant de l’autre. Il avait assuré sa vie pour la totalité de ses appointements, cent cinquante livres sterling, ce qui absorbait tout son revenu et semblait annoncer l’intention de vivre de crimes. L’assurance était sur la tête de sa femme et sur la sienne, au profit du dernier survivant.

J’ai demandé : — La compagnie a-t-elle payé ?

— Oh non ! a répondu le prévôt.

— A-t-elle rendu, ai-je repris, ou donné aux pauvres les primes annuelles qu’elle avait reçues de Tapner ?

— Oh non !

Sous ce prétexte vertueux qu’il y avait crime, la compagnie a volé la veuve. 

Tapner semblait insouciant, indifférent, me dit le prévôt, et le prévôt en concluait qu’il ne souffrait pas. — Erreur ! lui dis-je, croyez-vous qu’on n’ait pas froid sous la glace ?

La veille de sa mort, on fit son portrait au daguerréotype. L’appareil fut placé dans le préau grillé attenant à sa cellule, où il faisait un beau soleil. Tapner ne pouvait s’empêcher de rire en posant. La tête de mort aussi semble rire.

— Mais ne riez donc pas, lui disait le prévôt. Gardez votre sérieux. On ne comprendra rien à votre portrait. Vous ne pouvez pas rire aujourd’hui. Ce n’est pas possible.

C’était si possible qu’il riait.

Pourtant un jour le prévôt lui avait prêté un livre de prières.

— Lisez ceci, Tapner, lui dit-il, si vous êtes coupable.

— Je ne suis pas coupable, répondit Tapner.

— Dans tous les cas, reprit le prévôt, vous êtes un pécheur comme moi, comme nous tous. Vous n’avez pas servi Dieu. Lisez ce livre.

Tapner prit le livre. Le prévôt entra dans sa cellule une heure après, et le trouva, le livre à la main, fondant en larmes.

Sa dernière entrevue avec sa femme fut « déchirante », me dit le prévôt.

Cette femme cependant savait ses amours avec sa sœur. Mais qui donc a sondé tous les mystères du pardon ?

La veille de ma visite à la prison. M, Pearce, un des deux chapelains qui avaient assisté Tapner le jour de sa mort, était venu me voir à Hauteville House avec le prévôt. Je demandai à M. Pearce, très vénérable et très digne vieillard :

— Tapner a-t-il su que je m’étais intéressé à lui ?

— Certes, Monsieur, a répondu M. Pearce en joignant les mains. Il a été bien touché et bien reconnaissant de votre intervention, et il a bien recommandé qu’on vous remerciât de sa part.

Je note, comme un détail caractéristique de la liberté de la presse anglaise, qu’à l’époque de la mort de Tapner, tous les journaux de l’île ayant plus ou moins réclamé l’exécution, et fort choqués de ma lettre à lord Palmerston, s’entendirent pour passer sous silence le fait que me révélait M. Pearce. Ils eurent l’air de mettre le pendu du parti de la potence, et il ne tint qu’à moi de croire que Tapner m’en voulait.

— Il y a, me dit le prévôt, une autre chose que vous ignorez et qu’on a également passée sous silence. Vous croyez avoir complètement échoué dans votre intervention et pourtant vous avez remporté une victoire énorme dont vous ne vous doutez pas. Cette île est, comme toute l’Angleterre, le pays de la tradition. Ce qui a été fait hier doit être fait aujourd’hui, afin d’être refait demain. Or la tradition voulait que le condamné allât au gibet par les rues de la ville, la corde au cou. La tradition voulait que le gibet fût dressé sur la grève et que le condamné traversât, pour y arriver, le quartier du collège, la grande rue, High street, et l’Esplanade. Lors de la dernière exécution, il y a vingt-cinq ans, cela s’était passé ainsi. Cela devait donc se passer encore ainsi pour Tapner. Après votre lettre, on n’a pas osé. On a dit : Pendons l’homme, mais pendons-le secrètement. On a eu honte. Vous n’avez pas lié les mains à la peine de mort, mais vous lui avez fait venir la rougeur au front. On a renoncé à la corde au cou, au gibet de la grève, à l’Esplanade, au cortège dans les rues, à la foule. On a décidé que Tapner serait pendu dans un jardin attenant à la prison, entre magistrats et geôliers, en famille. Cependant la loi veut que l’exécution soit publique. On s’est tiré d’affaire en me disant de signer des billets d’admission pour deux cents personnes. Ayant la même angoisse qu’eux, et plus encore, je me suis prêté à tout ce qu’on a décidé. J’ai signé des billets qui ont été à qui les a voulus. Cependant une difficulté s’offrait. Le jardin, contigu à la prison, en est séparé par le mur même du préau. La porte de ce jardin est dans la rue du Collège. Pour aller trouver cette porte, il fallait que le condamné sortît de la prison et fît environ cent pas dehors, en public, parmi les passants. On n’a pas osé même faire faire à la peine de mort ces cent pas dans la rue. Pour éviter ces cent pas on a abattu un pan de mur et l’on a fait passer Tapner par le trou. La pudeur vient.

Je ne reproduis pas ici les paroles littérales du prévôt, mais le sens exact.

— Eh bien, ai-je dit au prévôt, menez-moi à ce jardin.

— La brèche est refermée, le mur est rebâti ; je vous y mènerai par la rue.

Au moment de sortir de la prison, le geôlier m’a apporté dans deux écuelles la soupe qu’on allait servir aux prisonniers, en m’invitant à y goûter, et en me présentant une grosse cuiller d’étain fort propre. J’ai goûté cette soupe, qui est bonne et saine. Le pain est bis et excellent. Je l’ai comparé dans ma pensée à cet horrible pain des prisons de France, qu’on m’a montré à la Conciergerie, et qui est terreux, visqueux, fétide, souvent plein de vers et de moisissure.

Il pleuvait. Le temps était gris et triste.

Il n’y a, en effet, pas plus de cent pas de la prison à l’entrée du jardin. Nous tournâmes à gauche en montant la rue du Collège le long du haut mur noir. Tout à coup le prévôt s’arrêta.

Nous étions devant une porte assez basse. Sur les panneaux de cette porte, qui mène au lieu où est mort cet homme perdu par l’ivrognerie et le défaut d’instruction, il y avait quelques restes de vieilles affiches en anglais, jaunes, blanches, vertes, relatives à toutes sortes d’objets, et sur lesquelles la pluie, qui les avait effacées, et le temps, qui les avait déchirées, ne laissaient plus distinguer que ces deux mots restés lisibles : Education universal. — Temperance.

Le prévôt tenait une grosse clef à la main ; il la mit dans la serrure ; la porte, qui n’avait pas été ouverte peut-être depuis le jour de l’exécution et qui avait recommencé à se rouiller dans sa paix funèbre, fit un grincement et s’ente-bâilla. Nous entrâmes. Le prévôt repoussa la porte derrière nous. Nous étions dans un étroit palier carré, fermé de trois côtés par de hautes murailles et s’ouvrant du quatrième côté sur un escalier roide et qui était sombre, quoique éclairé à plein ciel. Vis-à-vis l’escalier, le prévôt me fit remarquer le replâtrage d’une brèche récemment murée. C’est par là que Tapner avait passé. Cet escalier était la première échelle de son gibet. Il l’avait monté. Nous le montâmes. Je ne sais pourquoi je comptai les marches en montant. Il y en avait quatorze.

Cet escalier mène à un premier jardin, oblong et étroit, dominé par un autre qui forme terrasse. On monte dans l’autre par un escalier de sept marches en granit grossier, comme les quatorze que nous avions déjà franchies.

Au haut de ces sept marches, nous eûmes sous les yeux un enclos nu d’environ cent pas carrés, fermé de murs assez bas, coupé par deux allées transversales figurant une croix au milieu. C’était là ce qu’on appelait « le jardin ». C’était là que Tapner avait été pendu.

Le givre de décembre continuait de tomber ; quelques broussailles frissonnaient au vent sur la terre noire ; pas de fleurs, pas de verdure dans ce jardin ; on voyait seulement un petit arbre fruitier maigre et rabougri dans un des quatre carrés formés par l’intersection des allées. L’ensemble serrait le cœur. C’était un de ces lieux tristes que le soleil ferait mélancoliques et que la pluie fait lugubres.

Ce jardin ne tient à aucune maison. Il n’est le jardin de personne, que du spectre qu’on y a laissé. Il est désert, abandonné, inculte, tragique. D’autres jardins l’entourent et l’isolent. Il ne touche à la ville, à la vie, aux hommes que par la prison. Les maisons des rues basses qui l’environnent montrent de loin le haut de leurs façades, qui ont l’air de fronts effarés regardant par-dessus le mur de ce lieu sinistre.

En voyant d’un côté l’espèce de petit promenoir inférieur, étroit, allongé, assez profond, où aboutissent les quatorze premières marches, et de l’autre ce jardin funèbrement coupé de ces deux allées transversales, il est impossible de ne pas songer à une fosse auprès de laquelle serait étendu le drap mortuaire avec sa croix. 

Nous avions à notre droite une muraille, qui est le haut du grand mur noir où est percée la porte et dont on voit le revers de la rue. Une allée, plus basse que le reste du jardin, longe cette muraille. Une rangée de gros clous à crochets rouillés et de longues et minces tringles de bois, argentées et satinées par le temps, appliquées verticalement sur le mur à des intervalles de six à huit pouces, indiquent qu’il y avait là autrefois un espalier. L’espalier a disparu, et il ne reste que ces tringles qui en sont le squelette.

On fait quelques pas, on arrive devant un petit escalier de trois marches qui descend du jardin dans l’allée. Là on remarque qu’il n’y a plus de tringles sur le mur. Elles reparaissent un peu plus loin. On les a arrachées sur une largeur d’une quinzaine de pieds.

Le prévôt s’arrêta en silence à cet endroit. Je vis que les tringles manquaient, et je compris. Là avait été dressé l’échafaud.

On lève les yeux et l’on ne voit que le cordon de tessons de verre qui hérisse la crête du mur, et la tour ronde de l’église voisine peinte en jaune et en gris.

L’échafaud était appuyé à ce point du mur. Tapner tourna à gauche, prit l’allée du milieu et arriva, par l’un des bras de la croix qu’elles dessinent, à l’échelle du gibet, placée précisément au-dessus de l’escalier de trois marches. Il monta sur la plate-forme, et de là, pendant qu’on disait les dernières prières, il put voir les oiseaux de mer volant à perte de vue, les livides nuées de février, l’océan, l’immensité d’en bas ; et en même temps, par l’ouverture qui se fait dans l’âme à cette heure sombre, le mystère, l’avenir inconnu, les escarpements de la tombe. Dieu, l’immensité d’en haut.

Le gibet était composé de deux montants portant une barre transversale. Au milieu de cette barre une corde terminée par un nœud coulant pendait au-dessus d’une trappe fermée. C’est sur cette trappe, piège de la loi, qu’on amena Tapner, et c’est là qu’il se tint debout pendant qu’on lui ajustait le nœud coulant. De la rue qui est derrière le mur et du jardin du collège qui borde l’autre côté de cette rue on apercevait les montants du gibet, la corde, le nœud, et l’on put voir de dos le condamné jusqu’au moment où la trappe s’ouvrit et où il tomba. Alors il disparut pour les spectateurs du dehors.

De l’intérieur du jardin et des maisons dont j’ai déjà parlé on pouvait voir le reste.

Le supplice fut cette abominable chose que j’ai dite dans ma lettre à lord Palmerston. Le prévôt m’en rappela et m’en confirma tous les détails. Il se trouve que j’ai plutôt atténué qu’amplifié.

Au moment où Tapner tomba, la corde se roidit, et il resta quinze ou vingt secondes immobile et comme mort. Le procureur de la reine, les chapelains, les magistrats, croyant que c’était fini ou pressentant que ce n’était pas commencé, se hâtèrent de filer, me dit le prévôt, et le prévôt resta seul avec le patient, le bourreau et les curieux. J’ai raconté l’agonie du misérable et comme quoi il fallut que le bourreau se pendît à ses pieds.

Tapner mort, la « loi » satisfaite, ce fut le tour des superstitions. Elles ne manquent jamais aux rendez-vous que la potence leur donne. Des épileptiques vinrent, et on ne put les empêcher de saisir la main convulsive du pendu et de la promener frénétiquement sur leur visage. On détacha le mort au bout d’une heure ; et alors ce fut à qui pillerait la corde. Les assistants se ruaient et chacun en réclamait un morceau. Le prévôt prit cette corde et la jeta au feu.

Quand il fut parti, des gens vinrent et ramassèrent la cendre.

Le mur auquel fut adossé le gibet aboutit à une masure qui occupe l’angle sud-ouest du jardin. Ce fut là qu’on porta le cadavre. On dressa une table, et un plâtrier qui se trouvait là moula cette tête misérable. Le visage, violemment déformé par la strangulation, s’était recomposé et avait repris l’expression du sommeil. La corde défaite, le calme y était revenu. Il semble que la mort, même à travers le supplice, veuille toujours être sereine et que son dernier mot soit toujours la paix.

J’allai à cette masure. La porte était ouverte. C’était une simple cellule à peine recrépie, qui servait de resserre ou de hangar au jardin. Quelques outils étaient accrochés au mur. Cette chambre était éclairée par une fenêtre sur le jardin et par une autre sur la rue, qu’on avait fermée au moment où l’on y avait apporté Tapner et qu’on n’avait pas rouverte depuis. À cela près de la table qui avait disparu, cette chambre était encore comme le cadavre l’avait laissée. La fenêtre fermée alors était fermée. Le volet, dont le bourreau peut-être avait ajusté la barre, était resté clos. Devant cette fenêtre il y avait un meuble à compartiments ayant une foule de petits tiroirs dont quelques-uns manquaient. Sur ce meuble, à côté d’une bouteille cassée et de quelques fleurs desséchées, était posé un de ces tiroirs, rempli de plâtre. C’est ce plâtre même qui avait servi. J’ouvris au hasard un autre tiroir et j’y trouvai encore du plâtre, et des empreintes de doigts blancs. Le sol était jonché d’herbes jaunies et de feuilles mortes. Un filet était jeté dans un coin sur un tas de poussière. Près de la porte, dans l’angle du mur, il y avait une pelle, la pelle du jardinier probablement, ou du fossoyeur.

Vers quatre heures du soir, le cadavre étant à peine refroidi, le prévôt fit mettre Tapner dans « le coffre ». On ne l’ensevelit pas, on ne fit pas la dépense d’un drap ; on le cloua dans la bière avec ses habits. À Guernesey les habits du supplicié sont la propriété du cadavre et non, comme à Londres, du bourreau. 

À la nuit tombante, dix ou douze personnes seulement étant présentes, on porta « le coffre » au cimetière, où une fosse avait été creusée dès le matin.

— Il faut que vous voyiez tout, me dit le prévôt.

Et nous sortîmes de la baraque, puis du jardin. Je le suivis. Nous nous engageâmes dans des carrefours d’aspect indigent, et nous arrivâmes dans une rue étroite, montueuse, anguleuse, bordée de masures, et au coin de laquelle je lus : Lemarchand street. Le prévôt me quitta, entra dans une allée obscure et revint tenant à la main une clef, qui me parut plus massive encore que la clef du jardin. Un instant après, nous étions devant une grande porte noirâtre à deux battants. Le prévôt ouvrit cette porte et nous nous trouvâmes sous une espèce de hangar haut et obscur.

— Monsieur, me dit le prévôt, levez les yeux. Vous avez au-dessus de votre tête le gibet de Béasse.

Ce Béasse, qui fut pendu en 1830, était un français. Il avait fait, comme sous-officier, la guerre d’Espagne en 1823 sous M. le duc d’Angoulême ; puis, enrichi par héritage ou autrement, il s’était retiré à Guernesey. Là, étant riche, une quinzaine de mille francs de rente, il fut un gentleman : il acheta une belle maison et devint un notable du pays. Il faisait le soir la partie du bailli, messire Daniel Le Brocq.

Quand on rendait visite à Béasse, on voyait quelquefois dans son jardin un homme qui travaillait à la terre, piquant les boutures, écussonnant les greffes, échenillant les arbres, redressant les espaliers. Ce jardinier était le bourreau. Ce bourreau de Guernesey était un horticulteur habile ; toujours isolé et rejeté de tous, l’homme lui étant sinistre, il s’était tourné vers la nature, et n’était pas moins habile en fleurs qu’en gibets. Béasse l’employait, n’ayant pas de préjugés.

Béasse donc était fort bien vu, attendu ses pounds, même de l’aristocratie escarpée de Guernesey, même des fourty, même des sixty.

Un jour on s’aperçut que sa servante était grosse, puis qu’elle ne l’était plus. Qu’était devenu l’enfant ? Les voisins s’émurent ; les rumeurs circulèrent ; la police fit une descente chez Béasse ; deux constables vinrent avec un médecin. Le médecin visita la servante qui était au lit ; puis les deux constables dirent à Béasse : La femme est accouchée. Il y a un enfant. Il nous le faut. Béasse, qui jusque-là avait déclaré ne savoir ce qu’on lui voulait, prit une pelle, alla à un coin de son jardin, et se mit à bêcher la terre avec fureur. Un des constables, pensant qu’il voulait donner à quelque chose d’enterré un coup de bêche qui plus tard pût passer pour une blessure accidentelle, lui prit la pelle des mains et continua plus doucement la fosse commencée par Béasse. Au bout d’un instant l’enfant apparut. Le pauvre petit cadavre avait une lardoire enfoncée dans la bouche et une autre dans l’anus. Béasse nia être le père de l’enfant. Il fut jugé par les jurats, condamné au gibet, et ce fut son ami le bailli Daniel Le Brocq qui lui lut sa sentence de mort.

Ses biens furent confisqués.

Le prévôt, en me contant cette histoire horrible, me disait : — Béasse a manqué de sang-froid. En allant lui-même bêcher la terre là où était le cadavre, il s’est perdu. Il eût pu se sauver aisément. Il n’avait qu’à dire : — L’enfant était mort. Je l’ai remis pour l’enterrer à un mendiant qui passait, à qui j’ai donné un louis, que je ne connais pas, et que je n’ai plus revu. — On n’eût pu lui prouver le contraire. On n’eût su ce qu’était devenu l’enfant, et on n’eût pu le condamner, Guernesey étant encore, à l’heure qu’il est, régi par la coutume normande qui exige pour la condamnation la preuve matérielle, corpus delicti.

Le prévôt me demanda :

— Auriez-vous invoqué l’inviolabilité de la vie humaine pour Béasse comme vous l’avez fait pour Tapner ?

— Sans doute, lui ai-je dit. Ce Tapner et ce Béasse sont des misérables ; mais les principes ne prouvent jamais mieux leur grandeur et leur beauté que lorsqu’ils défendent ceux-là mêmes que la pitié ne défend plus.

Au moment où Béasse fut condamné, la révolution de 1830 éclata. Il disait à ce même M. Martin, aujourd’hui prévôt : — J’aimerais mieux être en France à me faire mitrailler qu’à Guernesey à me faire pendre.

Ici un détail. Béasse avait eu pour ami le bailli, qui devait prononcer son arrêt de mort, et pour domestique le bourreau, qui devait l’exécuter. Le bailli n’hésita pas ; mais il y eut un homme dans le bourreau. Peut-être ce jardinier ne savait-il plus pendre ; peut-être ces mains, à force de toucher aux lys et aux roses, étaient-elles devenues incapables de nœuds coulants ; peut-être tout bonnement ce tueur de la façon de la loi valait-il mieux que la loi, et répugnait-il à tordre le cou de l’homme dont il avait mangé le pain. Le fait est que le lendemain de la prononciation de l’arrêt de mort, le bourreau de Guernesey s’évada. Il prit passage sur quelque cutter de smuggler et quitta Saint-Pierre. On le chercha. On fouilla l’île. On ne le revit plus.

Il fallait aviser.

Un homme, un anglais, était en prison pour on ne sait quel méfait. On lui offrit « sa grâce » s’il voulait être bourreau, et pendre Béasse pour commencer. Les hommes appellent cela une grâce.

Le prisonnier accepta.

La justice respira. Elle avait vu le moment où sa tête de mort n’allait plus pouvoir rien dévorer, non que la mâchoire supérieure, le juge, eût bronché ; mais parce que la mâchoire inférieure, le bourreau, avait disparu.

Le jour de l’exécution vint.

On mena Béasse à la potence, la corde au cou, par les rues, sur la grève. Il fut le dernier qui subit ce cérémonial du gibet. Sur l’échafaud, et au moment où on lui rabattait sur les yeux le lugubre bonnet blanc, il se tourna vers la foule et, comme s’il eût voulu laisser une énigme derrière lui, il jeta aux assistants cette phrase, qui pourrait être dite par un criminel aussi bien que par un innocent : Il n’y a que le crime qui déshonore.

La plate-forme fut lente à tomber. Elle n’avait pas de trappe et devait s’abattre tout entière d’un seul morceau. Elle était liée à ses extrémités aux madriers de l’échafaud par des cordes qu’il fallait couper d’un côté pour qu’elle se dérobât en restant suspendue de l’autre. Le bourreau, le prisonnier « gracié », le même malheureux inexpérimenté qui, vingt-cinq ans plus tard, pendit Tapner, prit une hache de charpentier et coupa la corde ; mais, comme il tremblait, ce fut long. La foule murmura et ne songea pas à sauver le patient, mais faillit lapider le bourreau.

J’avais cet échafaud au-dessus de moi.

– Je levai les yeux, comme le prévôt m’y invitait.

Le hangar où nous étions avait un toit aigu dont la charpente intérieure apparaissait à nu. Sur les poutres de cette charpente, et précisément au-dessus de nos fronts, étaient posées deux longues solives qui avaient été les montants du gibet de Béasse. À l’extrémité supérieure de ces solives on voyait des entailles dans lesquelles s’emboîtait la barre transversale où était nouée la corde. Cette barre avait été démontée et était couchée à côté des deux solives. Vers le milieu des deux solives étaient cloués deux espèces d’écussons de bois dont la saillie avait soutenu le tablier du gibet. Ces deux montants, supportés par la charpente du comble, supportaient eux-mêmes un plancher massif, long et étroit, aux deux extrémités duquel des cordes pendaient. Ce plancher était la plate-forme du gibet et ces cordes étaient celles que le bourreau avait été si long à couper. Derrière, on apercevait une espèce d’escalier-échelle à marches plates en bois, couché près de la plate-forme. Béasse avait monté ces marches. Toute cette hideuse machine, montants, traverses, plate-forme, échelle, était peinte en gris de fer et semblait avoir servi plus d’une fois. Des empreintes de corde étranglaient les poutres çà et là. Deux ou trois longues échelles de forme ordinaire étaient posées contre le mur.

Près de ces échelles, dans l’angle à notre droite, le prévôt me montra une espèce de treillis de bois composé de plusieurs panneaux démontés.

— Qu’est-ce que cela ? lui demandai-je. On dirait une cage. 

— C’est une cage, en effet, me répondit-il. C’est la cage du pilori. Il y a quinze ou vingt ans encore, on dressait cela dans le marché et on y exposait les criminels. On y a renoncé. La cage est hors de service.

Comme la potence de Béasse, cette cage était peinte en gris noir. Autrefois la cage du carcan était en fer, puis on l’a faite en bois qu’on a peint en noir pour que ce bois ressemblât à du fer, puis elle a disparu. C’est l’histoire de toute la vieille pénalité, avenir compris.

La poussière et l’ombre couvrent maintenant cet appareil de terreur. Il pourrit dans un des coins ténébreux de l’oubli. Les araignées ont trouvé cette cage du pilori bonne à prendre les mouches et y font leur toile.

La plate-forme du vieux gibet ayant mal fait sa fonction pour Béasse, on fabriqua pour Tapner un gibet exprès. On adopta le système de la trappe anglaise, qui s’ouvre sous le patient. Un officier de la garnison inventa pour l’ouverture de cette trappe un mécanisme « fort ingénieux », me dit le prévôt, et qui fut exécuté.

J’étais revenu à l’échafaud de Béasse.

On voyait encore à un des bouts de la corde les entailles que la hache tremblante du bourreau y avait faites.

— Maintenant, Monsieur, me dit le prévôt, tournez-vous.

Et il me montrait du doigt dans l’autre compartiment du hangar, toujours sur les poutres du comble, un ensemble de charpentes ayant la couleur rougeâtre du sapin. C’était comme un faisceau de planches et de solives posées pêle-mêle les unes sur les autres, et parmi lesquelles on distinguait tout d’abord une longue et lourde échelle à marches plates comme l’autre et qui me parut énorme. Tout cela était propre, neuf, frais, sinistre.

C’était l’échafaud de Tapner.

On n’avait pas jugé à propos de le peindre couleur de fer.

On voyait les montants, on distinguait la traverse, on pouvait compter les planches de la plate-forme et les marches de l’échelle. Je considérais du même regard l’échelle qu’avait gravie Béasse et l’échelle qu’avait gravie Tapner ; mes yeux ne pouvaient se détacher de ces degrés qu’avaient montés des pas de spectres et auxquels s’ajoutaient à perte de vue, pour l’œil de mon esprit, les sombres marches de l’infini.

Le hangar où nous étions est composé de deux corps de bâtiments dont le plan géométral présente un angle droit, forme d’équerre ou de potence. L’ouverture de l’équerre est remplie par une petite cour triangulaire qui fait songer au couteau de la guillotine. L’herbe y pousse entre les pavés ; la pluie y tombait ; c’était formidable.

Ce hangar funèbre servait autrefois d’écurie aux magistrats campagnards quand ils venaient juger à la ville. On voit encore les numéros des box où ils attachaient leurs chevaux pendant les audiences. Je m’arrêtai entre les deux poteaux marqués 3 et 4. Un vieux panier défoncé gisait à terre au fond de la stalle que bornaient ces deux poteaux. C’est au-dessus de cette stalle qu’étaient emmagasinées les plus grosses solives du gibet.

— Pour qui garde-t-on cela ? dis-je au prévôt. Qu’est-ce qu’on en veut faire ? On chaufferait tout l’hiver une famille pauvre avec ce bois-là.

C’est entre ces chiffres 3 et 4 qu’on aperçoit, tout en haut, près du toit, une chose effroyable : la trappe qui s’ouvrit sous les pieds de Tapner. On en voit le dessous ; la serrure noire et massive, les gonds qui tournaient sur l’éternité, et deux forts madriers qui relient grossièrement les planches. On distingue aussi l’« ingénieux » mécanisme dont m’avait parlé le prévôt. C’est cette trappe trop étroite qui causa l’agonie. Le condamné put s’accrocher par les coudes et se suspendre aux bords. Elle n’a guère que trois pieds carrés, dimension qui ne suffit pas, à cause des balancements convulsifs de la corde. Pourtant le prévôt m’expliqua que Tapner avait été mal attaché, ce qui lui avait permis le mouvement des bras ; mieux lié, il fût tombé tout d’une pièce et n’eût plus bougé. Le gardien du hangar était entré et nous avait rejoints pendant que le prévôt parlait. Quand le prévôt eut fini, cet homme ajouta :

— Oui, c’est d’avoir mal cordé Tapner qui a fait tout le mal. Sans cela « c’eût été magnifique ».

Au sortir du hangar, le prévôt me demanda la permission de prendre congé de moi, et M. Tyrrell m’offrit de me conduire chez le plâtrier qui avait moulé Tapner mort. J’acceptai.

Je connaissais encore si peu les rues de la ville que tout m’y semblait labyrinthe.

Nous traversâmes plusieurs de ces rues hautes de Saint-Pierre-Port où l’herbe pousse et nous descendîmes une street assez large qui plonge dans un des quatre ou cinq ravins dont la ville est coupée. Vis-à-vis d’une maison devant laquelle se dressent deux cyprès taillés en cône, il y a un marbrier. Nous entrâmes dans la cour de ce marbrier. La vue y est frappée d’abord d’une foule de croix de cimetière et de pierres de sépulture debout sur le passage ou appuyées aux murs. Un ouvrier, seul sous un appentis, mastiquait des carreaux de faïence. M. Tyrrell lui dit quelques mots en anglais. — Yes, sir, répondit l’ouvrier, et il alla à des planches disposées en étagères au fond de l’appentis, y fouilla dans les plâtras et la poussière et rapporta d’une main un masque et de l’autre une tête. C’était le masque de Tapner et la tête de Tapner. On avait colorié le masque en rose ; le plâtre de la tête était resté blanc. Le masque avait été fait sur le visage ayant encore les favoris et les cheveux ; puis on avait rasé la tête et l’on avait moulé le crâne nu, la face nue et le cou. Tapner était célèbre à Guernesey comme Lacenaire l’avait été à Paris.

Ainsi que me l’avait dit le prévôt, cette figure avait en effet un calme étrange. Elle me rappelait, par une ressemblance singulière, l’admirable violon hongrois Reméniy. La physionomie était jeune et grave ; les yeux fermés dormaient ; seulement un peu d’écume, assez épaisse pour que le plâtre en eût gardé l’empreinte, soulevait un coin de la lèvre supérieure, ce qui finissait par donner à cette face, quand on la regardait longtemps, une sorte d’ironie sinistre. Quoique l’élasticité des chairs eût fait reprendre au cou, au moment du moulage, à peu près la grosseur naturelle, l’empreinte de la corde y était marquée profondément, et le nœud coulant, distinctement imprimé sous l’oreille droite, y avait laissé un gonflement hideux.

Je voulus emporter cette tête. On me la vendit trois francs.

Il me restait à faire la dernière station de cette voie douloureuse, car le crime a la sienne comme la vertu.

— Où est la fosse de Tapner ? demandai-je à M. Tyrrell.

Il me fit un geste de la main, se remit en marche, et je le suivis.

À Guernesey, comme dans toutes les villes anglaises, les cimetières sont dans la ville, mêlés aux rues et aux passants. Derrière le collège, massive bâtisse en faux gothique anglais qui domine toute la ville, il y avait un de ces cimetières, le plus vaste peut-être de Saint-Pierre-Port. On a percé une rue tout au travers dans les premières années de ce siècle, et le cimetière est maintenant en deux morceaux. Dans le morceau de l’ouest, on met les guernesiais ; dans le morceau de l’est, les étrangers.

Nous prîmes la rue qui sépare les deux cimetières. Cette rue, plantée d’arbres, n’a presque pas de maisons, et, par-dessus les murs assez bas qui la bordent, on voit des deux côtés les pierres des tombes, droites ou couchées.

M. Tyrrell me montra une porte ouverte à notre droite et me dit :

— C’est ici.

Nous passâmes cette porte, qui est celle du cimetière des étrangers.

Nous nous trouvâmes dans un long parallélogramme, enclos de murs, plein d’herbe, où des sépultures se dressaient çà et là. Il ne pleuvait plus. L’herbe était mouillée, de lourds nuages gris traversaient lentement le ciel.

Au moment où nous entrâmes, on entendait le bruit d’une pioche. Ce bruit cessa. Puis une sorte de buste vivant sortit de terre au fond du cimetière et nous regarda d’un air étonné.

C’était le fossoyeur qui creusait une fosse. Cet homme était dans son trou à mi-corps.

Il s’était interrompu en nous voyant, n’étant pas accoutumé à l’entrée des vivants, et n’étant l’hôte que de l’hôtellerie des morts. 

Nous marchâmes vers lui à travers les tombes. C’était un homme assez jeune. Il avait derrière lui, au chevet même de la fosse qu’il ouvrait, une pierre tumulaire déjà moisie par la mousse et sur laquelle on lisait :

à andré jasinski
l6 JUIN 1844

Pendant que nous allions à lui, il s’était remis à creuser le trou. Au moment où nous arrivâmes au bord de la fosse, il leva la tête, nous vit, et frappa la terre de sa bêche. La terre sonna creux. L’homme nous dit : — Il y a là un mort qui me gêne.

Nous comprîmes qu’il venait de rencontrer un ancien cercueil en creusant la place du nouveau.

Cela dit, sans attendre notre réponse, et comme s’il eût parlé moins à nous qu’à lui-même, il se courba et recommença à bêcher, ne s’occupant plus de nous. On eût dit qu’il avait les yeux pleins des ombres de la fosse et qu’il ne nous voyait plus.

Je lui adressai la parole.

— Est-ce vous, lui demandai-je, qui avez enterré Tapner ?

Il se redressa et me regarda comme un homme qui cherche dans sa mémoire.

— Tapner ? dit-il.

— Oui.

— Celui qui a été pendu ?

— Oui. Est-ce vous qui l’avez enterré ?

— Non, répondit l’homme. C’est M. Morris, le directeur du cimetière. Je ne suis que l’ouvrier, moi.

Il y a une hiérarchie parmi les fossoyeurs.

Je repris :

— Pourriez-vous m’indiquer où est sa fosse ?

— À qui ?

— À Tapner.

L’homme me répondit :

— Près de l’autre qui a été pendu.

— Montrez-moi l’endroit, lui dis-je.

Il étendit le bras hors de la fosse et me montra, près de la porte par laquelle nous étions entrés, un coin de gazon vert d’environ quinze pas carrés où il n’y avait pas de tombeaux. Les pierres sépulcrales qui remplissaient le cimetière arrivaient jusqu’à la lisière de ce carré funèbre et s’y arrêtaient comme s’il y avait là une barrière infranchissable, même pour la tombe. La pierre la plus proche, adossée au mur de la rue, portait cette épitaphe, au-dessous de laquelle on pouvait lire quatre vers en anglais un peu cachés par des broussailles :

to
memory
of
AMELIA
daughter
of John and Mary Winnecombe

J’entrai dans le carré solitaire que le fossoyeur m’indiquait. J’y avançais à pas lents, le regard baissé à terre. Tout à coup je sentis sous mon pied une éminence que mes yeux n’auraient pas vue à cause de l’herbe haute. C’était là qu’était Tapner.

La fosse de Tapner est tout près de l’entrée du cimetière, au pied d’une petite baraque fermée où les fossoyeurs mettent leurs pelles et leurs pioches. Cette baraque est adossée au pignon d’un grand bâtiment dont la porte très élevée s’ouvre tout à côté. Le mur qui longe le carré où est Tapner est bordé d’un auvent sous lequel sont suspendues quatre ou cinq échelles liées par des chaînes garnies de cadenas. À l’endroit où finissent les échelles commencent les tombes. La bénédiction et la malédiction sont côte à côte dans ce cimetière, mais ne se mêlent pas.

Près de la baraque, on distingue une autre éminence de forme allongée et beaucoup plus effacée encore que celle de Tapner. C’est là qu’est Béasse.

Je demandai au fossoyeur :

— Savez-vous où demeure le bourreau qui a pendu Tapner ?

Le fossoyeur me dit :

— Le bourreau est mort.

— Quand ?

— Trois mois après Tapner.

— Est-ce vous qui l’avez enterré ?

— Non.

— Est-il ici ?

— Je ne crois pas.

— Savez-vous où il est ?

— Je ne sais pas.

J’arrachai une poignée d’herbe de la fosse de Tapner, je la mis dans mon portefeuille, et je m’en allai.

1858-1867 - UN NAUFRAGE

Guernesey, 27 mai 1858.

Triste nouvelle. Pengalley[1] s’est perdu corps et biens, dans l’ouragan de la nuit d’avant-hier. Équipage et passagers, tout est mort. C’est en arrivant à Saint-Malo, et sur la tombe de Chateaubriand.

Sa femme s’était levée ce matin, gaie et paisible, comme à l’ordinaire. Elle ouvrait sa boutique sur le marché. Un homme a passé tout pâle, et lui a dit : — Rentrez chez vous, Madame Pengalley.

Elle a compris, et est tombée évanouie. Quand elle est revenue à elle, elle a poussé des cris terribles. Elle a quatre enfants. Les autres matelots laissent aussi des veuves et des enfants. Nous allons organiser une souscription. Ma femme est allée voir la pauvre femme Pengalley. Son désespoir est effrayant. Rosalie, notre scrobeuse[2], m’a dit que ce matin, en passant dans sa rue, elle l’entendait « aboyer ». Rosalie ne se doute pas que ceci est dans Homère.

Pengalley était parti lundi 24 à cinq heures, le temps était déjà fort dur. On a vainement essayé de l’empêcher de partir. Le théâtre s’ouvrait et jouait une pièce intitulée Ingormar. On voulait entraîner Pengalley au spectacle, qu’il aimait beaucoup. Il a refusé : Male mori in fatis illi erat. Quand il a quitté le port, les vieux marins ont trouvé qu’il avait trop de toile pour la brise qu’il faisait.

Pengalley faisait le service de poste de Guernesey à Saint-Malo, et le cabotage. Ce service allait être fait, à partir de ce mois, par le steamer Rose, de Jersey. Au moment où Pengalley allait être inutile, l’ouragan l’a brisé.

Ceci est l’apparence des choses, mais n’en est pas le fond.

LE TEMPS PRÉSENT

1859.

État de la logique humaine au dix-neuvième siècle (an 1859) :

Une fille, Léonie Chéreau, vole un enfant (l’enfant Hua) ; on la traduit en cour d’assises. Un prince, le pape Jean Mastaï, vole un enfant (l’enfant Mortera) ; on lui envoie des ambassadeurs et on l’appelle Sainteté.

Une femme (Victoire Lemoine) brûle son petit-fils (peut-être mort-né) ; on la condamne à vingt ans de galères ; un prince, le sultan Abdul-Medjid, étrangle ses petits-fils (très vivants) : on lui envoie des ambassadeurs et on l’appelle Majesté.


1860.

Mouvement religieux en 1860.

Septembre. La reine d’Espagne a fait cadeau au Saint-Père de huit canons rayés.


1860.

Voici où en est, au dix-neuvième siècle, le respect pour les couronnes : le prince de Galles, en 1860, visite le Canada et les États-Unis. L’acrobate Blondin, dans une lettre à l’Evening-Post à New-York, propose, pour ajouter à la solennité de l’entrée du prince sur le territoire de l’Union, de faire traverser gratis le Niagara à Son Altesse royale dans une brouette sur une corde tendue au-dessus de la chute.

1864 - A DESTINÉE

En 1811, j’étais sur les genoux du roi d’Espagne, Joseph Bonaparte, comme le mioche du général Hugo.

En 1825, j’assistais au sacre de Charles X dans la cathédrale de Reims, comme enfant sublime.

En 1842, j’assistais aux funérailles du duc d’Orléans à Notre-Dame, comme président de l’Institut.

En 1847, je jugeais Teste et Cubières, comme pair de France.

En 1848, je sommais le faubourg Saint-Antoine de déposer les armes et je combattais l’insurrection de juin, comme représentant du peuple membre de l’Assemblée constituante.

En 1851, je mettais Louis Bonaparte hors la loi et je combattais le deux-décembre, comme représentant du peuple membre de l’Assemblée législative.

En 1851, 52 et 55, j’étais successivement chassé de France, de Belgique et de Jersey, comme proscrit.

BLANQUI À BRUXELLES

28 septembre 1867.

Blanqui est à Bruxelles. À peu près caché. Il loge Grand’Place, chez une marchande de tableaux. Mme Sévert, à l’enseigne du Petit Gavroche. Cette maison est contiguë à celle où j’ai logé en 1852. Dans l’arrière-boutique de MmeSévert, française et proscrite, il y a mon portrait.

Berru a rencontré Blanqui ; il le dépeint ainsi : — Un petit vieillard, barbe grise, l’œil pensif et intérieur, marchant difficilement, un peu courbé, large chapeau mou.

1868 - EXTRAITS DES CARNETS

MORT DE MADAME VICTOR HUGO.

25 août. — Aujourd’hui, vers trois heures de l’après-midi, ma femme a été atteinte d’une attaque d’apoplexie. Respiration sifflante. Spasmes. Le docteur Crocq et le docteur Jettrand ont été appelés. À minuit les spasmes diminuaient, mais un état hémiplégique se déclarait. Il y avait paralysie du côté droit. Le docteur Jettrand a mandé par dépêche télégraphique le docteur Émile Allix[1].

À trois heures du matin les spasmes ont cessé, la fièvre est venue.

26 août. — Ce matin, consultation des trois principaux médecins de Bruxelles. Hélas ! peu d’espoir.

À midi j’ai envoyé chercher une religieuse pour garde-malade. À deux heures, le docteur Émile Allix est arrivé de Paris. — Ma femme ouvre les yeux quand je lui parle et me presse la main. De même à ses fils. — Elle a cet après-midi remué le bras droit. Il me semble qu’elle est mieux.

Ma femme a moins de spasmes. Le docteur Allix a envoyé au docteur Axenfeld cette dépêche : État grave, mais espoir.

27 août. — Morte ce matin, à six heures et demie.

Je lui ai fermé les yeux. Hélas !

Dieu recevra cette douce et grande âme. Je la lui rends. Qu’elle soit bénie ! 

Suivant son vœu, nous transporterons son cercueil à Villequier, près de notre douce fille morte.

Je l’accompagnerai jusqu’à la frontière.

Pour entrer le cercueil en France, il faut l’autorisation du gouvernement français. Télégramme à Paul Foucher[2] pour qu’il fasse les démarches.

Vacquerie est arrivé. Laussedat est venu. Paul Meurice est arrivé à dix heures du soir.

On a photographié notre chère morte[3].

28 août. — Toute la journée formalités accablantes. Échange de dépêches électriques pour obtenir que le cercueil passe la frontière.

Quatre heures après midi. — Le cercueil est double. On l’y a mise enveloppée d’un suaire blanc doublé de mousseline. Le docteur Allix l’a couverte d’aromates, laissant le visage à nu. J’ai pris des fleurs qui étaient là. J’en ai entouré la tête. J’ai mis autour de la tête un cercle de marguerites blanches, sans cacher le visage, j’ai ensuite semé des fleurs sur tout le corps et j’en ai rempli le cercueil. Puis je l’ai baisée au front, et je lui ai dit tout bas : sois bénie ! — Et je suis resté à genoux près d’elle. Charles s’est approché, puis Victor. Ils l’ont embrassée en pleurant et sont restés debout derrière moi. Paul Meurice, Vacquerie et Allix pleuraient. Je priais. Ils se sont penchés l’un après l’autre, et l’ont embrassée.

À cinq heures on a soudé le cercueil de plomb et vissé le cercueil de chêne. Avant qu’on posât le couvercle du cercueil de chêne, j’ai, avec une petite clef que j’avais dans ma poche, gravé sur le plomb, au-dessus de sa tête : V H. Le cercueil fermé, je l’ai baisé.

J’ai mis, avant de partir, le vêtement noir que je ne quitterai plus.

À six heures, nous sommes partis de la maison, n° 4, place des Barricades, pour la gare du Midi. Derrière le corbillard, il y avait trois voitures de deuil où nous étions. Plus MM, Laussedat, Gustave Frédérix, Gaston Bérardi, Cœnaès, Albert Lacroix et plusieurs autres. À sept heures, le cercueil a été placé dans un wagon spécial et nous sommes partis. Nous étions, Charles, Victor et moi dans le même wagon avec Auguste Vacquerie, Paul Meurice, Henri Rochefort, Émile Allix et Camille Berru. À neuf heures, nous arrivions à Quiévrain. Il y avait foule autour de notre wagon. Cette foule m’a salué avec émotion quand je suis descendu. Le chef de gare m’a conduit au wagon mortuaire. On l’a ouvert. J’y suis monté. Le cercueil était dans une sorte d’alcôve tendue de noir sur une estrade, sous un drap de deuil, entre deux rideaux semés de larmes, sous un monceau de branches vertes, lierre et laurier. J’ai cueilli quelques feuilles et j’ai baisé le cercueil. Je lui ai un peu parlé bas.

Puis je suis redescendu. Quand nous avons mis pied à terre on a fermé le wagon. Vacquerie, Meurice et Allix, qui vont la conduire à Villequier, sont remontés dans le convoi. Je suis resté là, regardant le convoi s’en aller dans la nuit.

Après quelque temps, Charles m’a touché l’épaule. Un honorable habitant de Quiévrain, M. Pitot, nous offrait l’hospitalité. Nous nous sommes dirigés vers la sortie de la gare. Rochefort m’a offert son bras. Je lui ai dit : Vous venez de voir la voiture dans laquelle je rentrerai en France.

29 août. — La maison Pitot est tout près de la gare. L’hospitalité a été cordiale et attendrie. Nous y avons passé la nuit. Dans ma chambre, il y avait le volume illustré les Misérables. J’ai écrit dessus mon nom et la date, laissant ce souvenir à mon hôte.

Ce matin, à neuf heures et demie, nous sommes repartis pour Bruxelles où nous sommes arrivés à midi.

30 août. — Propositions de M. Lacroix pour mes ouvrages inédits. Allons ! il faut se remettre au travail et rentrer dans la vie. Devoir.

1er septembre. — Nouvelles de Villequier. Paul Meurice a parlé admirablement. L’enterrement est fait. J’ai dit de graver sur la tombe :

ADÈLE
femme de victor hugo

5 septembre. — Auguste Vacquerie m’a envoyé trois fleurs prises le 4 septembre sur les trois tombeaux.

UNE RENCONTRE

7 octobre 1868.

Ostende. — En partance pour Douvres, à bord sur la Topaze. À neuf heures, départ. Vers dix heures, le temps s’améliore un peu et le soleil paraît ; comme je me chauffais les pieds à la grille de la machine, un passager de haute taille, au visage noble et à la barbe grisonnant un peu, s’approche de moi et me dit :

— Je craignais le mauvais temps.

Je réponds : — Nous avons mal commencé. Nous finirons bien.

Et le dialogue suivant s’ébauche entre lui et moi, lui parlant le premier :

— Tout à l’heure nous serons en vue de Dunkerque.

— J’en ai passé si près l’an dernier qu’il semblait qu’on eût pu y mettre la main.

— Non le pied.

— Moi pas, du moins.

— Ni moi.

— Est-ce que vous êtes proscrit, vous aussi, Monsieur ?

— Monsieur, vous ne me reconnaissez pas ?

— Non.

— Moi je vous reconnais, vous êtes Victor Hugo et je m’appelle Joinville.

C’était le prince de Joinville. Nous avons causé ensemble pendant les quelques heures de la traversée. J’écrirai cette conversation.

Je lui ai dit : — La seule solution, c’est la République.

Il a répondu : — Oui.

Et il a ajouté : — Mais la République exige bien des vertus.

— En revanche, ai-je dit, la monarchie exige bien des vices.

— Vous avez raison, a-t-il repris en souriant.

Et nous nous sommes serré la main. C’est un noble et généreux cœur. Je lui ai dit : — Quel dommage que vous soyez prince !

À deux heures et demie, nous sommes arrivés à Douvres. Mme la princesse de Joinville, qui était dans la cabine du capitaine, en est sortie, et je lui ai présenté mes respects. Elle m’a rappelé que je lui avais donné le bras pour l’introduire à l’Académie le jour de la réception de Sainte-Beuve. Elle a un sourire charmant.

J’ai dit au prince de Joinville :

— Il y a des abîmes entre nous. Nous sommes séparés et nous resterons séparés ; mais je vous serre la main avec bonheur.

Et nous nous sommes pressé les mains avec effusion.

Ce sont de vaillantes âmes et qui portent noblement l’exil.

1870 - PENDANT LE SIÈGE DE PARIS

1870-1871.

Bruxelles. — 1er septembre 1870. — Charles part ce matin avec MM. Claretie[1], Proust[2], Frédéric[3], pour Virton. On se bat en ce moment près de là, à Carignan. Ils verront ce qu’ils pourront de la bataille. Ils reviendront demain.

2 septembre. — Charles et nos amis ne sont pas revenus aujourd’hui.

3 septembre. — Hier, après la bataille décisive perdue, Louis Bonaparte, fait prisonnier dans Sedan, a rendu son épée au roi de Prusse. Il y a un mois juste, le 2 août, à Sarrebrück, il jouait avec la guerre.

Maintenant, sauver la France, ce sera sauver l’Europe.

Des crieurs de journaux passent, portant d’énormes affiches où on lit : Napoléon III prisonnier.

Cinq heures et demie. Charles et nos amis sont revenus.

Neuf heures. Réunion des proscrits à laquelle j’assiste ainsi que Charles.

Question : Drapeau tricolore ou drapeau rouge ?

4 septembre. — La déchéance de l’empereur est proclamée.

À une heure, réunion des proscrits chez moi.

À trois heures, reçu de Paris un télégramme ainsi conçu : Amenez immédiatement les enfants. Ce qui veut dire : Venez.

MM. Jules Claretie et Proust ont dîné avec nous. 

Pendant le dîner est arrivé un télégramme signé François Hugo nous annonçant un gouvernement provisoire : Jules Favre, Gambetta, Thiers.

5 septembre. — À six heures du matin, on m’apporte un télégramme signé Barbieux me demandant l’heure de mon arrivée à Paris. Je fais répondre par Charles que j’arriverai à neuf heures du soir. Nous emmènerons les enfants. Nous partirons par le train de deux heures trente-cinq.

Le gouvernement provisoire (journaux) se compose de tous les députés de Paris, moins Thiers.

À midi, comme j’allais partir de Bruxelles pour Paris, un jeune homme, un français, m’a abordé sur la place de la Monnaie et m’a dit : — Monsieur, on me dit que vous êtes Victor Hugo ?

— Oui.

— Soyez assez bon pour m’éclairer. Je voudrais savoir s’il est prudent d’aller à Paris en ce moment ?

Je lui ai répondu : — Monsieur, c’est très imprudent, mais il faut y aller.

Nous sommes entrés en France à quatre heures.

À Tergnier, à six heures et demie, nous avons dîné d’un morceau de pain, d’un peu de fromage, d’une poire et d’un verre de vin. Claretie a voulu payer, et m’a dit : — Je tiens à vous donner à dîner le jour de votre rentrée en France.

Chemin faisant, j’ai vu dans un bois un campement de soldats français, hommes et chevaux mêlés. Je leur ai crié Vive l’armée ! et j’ai pleuré. Nous rencontrions à chaque instant des trains de soldats allant à Paris. Vingt-cinq convois de troupe ont passé dans la journée. Au passage d’un de ces convois, nous avons donné aux soldats toutes les provisions que nous avions, du pain, des fruits et du vin. Il faisait un beau soleil, puis, le soir venu, un beau clair de lune.

Nous sommes arrivés à Paris à neuf heures trente-cinq. Une foule immense m’attendait. Accueil indescriptible. J’ai parlé quatre fois. Une fois du balcon d’un café, trois fois de ma calèche. En me séparant de cette foule, toujours grossie, qui m’a conduit jusque chez Paul Meurice, 26, rue de Laval, avenue Frochot, j’ai dit au peuple : — Vous me payez en une heure vingt ans d’exil. On chantait la Marseillaise et le Chant du départ. On criait : Vive Victor Hugo ! À chaque instant, on entendait dans la foule des vers des Châtiments. J’ai donné plus de six mille poignées de main. Le trajet de la gare du Nord à la rue de Laval a duré deux heures. On voulait me mener à l’Hôtel de Ville. J’ai crié : — Non, citoyens ! je ne suis pas venu ébranler le gouvernement provisoire de la République, mais l’appuyer. — On voulait dételer ma voiture. Je m’y suis opposé. Une femme a tenu tout le temps la bride d’un des chevaux. Un homme en blouse m’a dit les vers qui sont dans mon jardin :

Venez tous faire vos orges,
Messieurs les petits oiseaux,
Chez Monsieur le Petit Georges.

Il a crié : Vive le Petit Georges ! Et la foule a crié : Vive le Petit Georges !

Nous sommes arrivés à minuit chez Meurice. J’y ai soupé, avec mes compagnons de route, plus Victor. Je me suis couché à deux heures.

Au point du jour, j’ai été réveillé par un immense orage. Éclairs et tonnerre.

Je déjeunerai chez Paul Meurice, et nous dînerons tous ensemble à l’hôtel Navarin, rue Navarin, 8, où ma famille est logée.

Paris. — 6 septembre. — Innombrables visites. Innombrables lettres.

Rey[4] est venu me demander si j’accepterais d’être d’un triumvirat ainsi composé : Victor Hugo, Ledru-Rollin, Schœlcher. J’ai refusé. Je lui ai dit : Je suis presque impossible à amalgamer.

Je lui ai rappelé nos souvenirs. Il m’a dit : — Vous rappelez-vous que c’est moi qui vous ai reçu quand vous arrivâtes à la barricade Baudin ? Je lui ai dit : — Je me rappelle si bien que voici… Et je lui ai dit les vers qui commencent la pièce (inédite) sur la barricade Baudin (Châtiments, t. II)[5] :

La barricade était livide dans l’aurore.
Et comme j’arrivais elle fumait encore.
Rey me serra la main et dit : Baudin est mort…

Il a pleuré.

7 septembre. — Sont venus Louis Blanc, d’Alton-Shée[6], Banville, etc.

Les dames de la Halle m’ont apporté un bouquet.

8 septembre. — Je suis averti qu’on prétend vouloir m’assassiner. Haussement d’épaules. 

J’ai écrit ce matin ma Lettre aux Allemands. Elle paraîtra demain.

Visite du général Cluseret.

À dix heures, j’ai été au Rappel corriger l’épreuve de ma Lettre aux Allemands.

9 septembre. — Visite du général Montfort. Les généraux me demandent des commandements, on me demande des audiences, on me demande des places ! Je réponds : Je ne suis rien.

Vu le capitaine Féval, mari de Fanny, la sœur d’Alice[7]. Il arrive de Sedan. Il était prisonnier de guerre. Renvoyé sur parole.

Tous les journaux publient mon Appel aux Allemands.

10 septembre. — D’Alton-Shée et Louis Ulbach[8] ont déjeuné avec nous. Après le déjeuner, nous sommes allés place de la Concorde. Un registre est aux pieds de la statue de Strasbourg couronnée de fleurs. Chacun y vient signer le remerciement public. J’y ai écrit mon nom. La foule m’a tout de suite entouré. L’ovation de l’autre soir allait recommencer. Je suis vite remonté en voiture.

Parmi les personnes venues chez moi, Cernuschi[9].

11 septembre. — Visite du sénateur des États-Unis M. Wichow. M. Washburn, le ministre américain, le charge de me demander si je croirais utile une intervention officieuse de sa part auprès du roi de Prusse. Je le renvoie à Jules Favre.

12 septembre. — Entre autres visites, Frédérick Lemaître.

13 septembre. — Aujourd’hui, revue de l’armée de Paris. Je suis seul dans ma chambre. Les bataillons passent dans les rues en chantant la Marseillaise et le Chant du départ. J’entends ce cri immense :

Un Français doit vivre pour elle,
Pour elle un Français doit mourir.

J’écoute, et je pleure. Allez, vaillants ! j’irai où vous irez.

Visite du consul général des États-Unis et du sénateur Wichow. 

Julie[10] m’écrit de Guernesey que le gland planté par moi le 14 juillet a germé. Le chêne des États-Unis d’Europe est sorti de terre le 5 septembre, jour de ma rentrée à Paris.

14 septembre. — J’ai reçu la visite du Comité de la Société des gens de lettres me priant de le présider. De M. Jules Simon, ministre de l’instruction publique. Du colonel Piré qui commande un corps franc, etc.

16 septembre. — Il y a aujourd’hui un an, j’ouvrais le Congrès de la Paix à Lausanne. Ce matin, j’écris l’Appel aux Français pour la guerre à outrance contre l’invasion.

En sortant, j’ai aperçu au-dessus de Montmartre le ballon captif destiné à surveiller les assiégeants.

17 septembre. — Toutes les forêts brûlent autour de Paris. Charles a visité les fortifications et revient content.

J’ai déposé au bureau du Rappel 2 088 fr. 30, produit d’une souscription pour les blessés faite à Guernesey, envoyé par M. H. Tupper, consul de France.

J’ai déposé en même temps au bureau du Rappel un bracelet et des boucles d’oreilles en or, envoi anonyme d’une femme pour les blessés. À l’envoi était jointe une petite médaille de cou en or pour Jeanne.

20 septembre. — Charles et sa petite famille ont quitté hier l’hôtel Navarin et sont allés s’installer 174, rue de Rivoli. Charles et sa femme continueront, ainsi que Victor, de dîner tous les jours avec moi.

Depuis hier, Paris est attaqué.

Louis Blanc, Gambetta, ministre de l’intérieur, Jules Ferry, membre du Gouvernement, sont venus me voir ce matin.

Je suis allé à l’Institut pour signer la déclaration de l’Institut pour les monuments de Paris[11]. Le secrétariat étant fermé, j’ai pris chez le portier une feuille de papier où j’ai écrit :

J’adhère à la déclaration de l’Institut de France.

Victor Hugo.

Paris, 20 septembre 1870.

21 septembre. — Ce soir la foule, mêlée de soldats et de gardes mobiles, observait au coin de la rue des Martyrs, au 5e étage d’une haute maison, des allées et venues de lumières qui semblaient des signaux. 11 y avait des cris de colère. On a été au moment de fouiller la maison.

L’entrevue de Jules Favre avec Bismarck a avorté.

25 septembre. — Ce soir, Jules Claretie, accompagné d’Emmanuel des Essarts, est venu m’apporter une abeille d’or qu’il a détachée aux Tuileries du manteau impérial. Il a écrit sur l’enveloppe ce vers des Châtiments :

Envolez-vous de ce manteau !

27 septembre. — M. Victor Bois, oncle d’Alice, un des plus habiles organisateurs de la défense de Paris, vient de mourir presque subitement. Il dînait avec moi il y a trois jours.

2 octobre. — Nous avons fait le tour de Paris par le chemin de fer de ceinture. Notre circuit autour de Paris a duré trois heures. Rien de plus intéressant : Paris se démolissant lui-même pour se défendre est magnifique. Il fait de sa ruine sa barricade.

Toul et Strasbourg sont pris.

3 octobre. — Deux délégués du xie arrondissement sont venus m’offrir la candidature. J’ai refusé.

Je n’accepte pas la candidature de clocher. J’accepterais avec dévouement la candidature de la ville de Paris. Je veux le vote, non par arrondissement, mais par scrutin de liste.

J’ai été au ministère de l’instruction publique voir Mme Jules Simon en grand deuil de son vieil ami Victor Bois. Georges et Jeanne étaient dans le jardin. J’ai été jouer avec eux.

Nadar est venu ce soir me demander mes lettres pour un ballon qu’il va faire partir après-demain. Il emportera mes trois adresses : Aux Allemands, Aux Français et Aux Parisiens.

Mon adresse Aux Allemands est réaffichée partout dans Paris. On ignore par qui.

5 octobre. — Le ballon de Nadar appelé le Barbès, qui emporte mes lettres, etc., est parti ce matin ; mais, faute de vent, a dû redescendre. Il partira demain. On dit qu’il emportera Jules Favre et Gambetta.

Hier soir, le consul général des États-Unis, général Meredith Read, est venu me voir. Il a vu le général américain Burnside qui est au camp prussien. Les prussiens auraient respecté Versailles. Ils craignent d’attaquer Paris. Cela, du reste, est visible. 

7 octobre. — Ce matin, en errant sur le boulevard de Clichy, j’ai aperçu au bout d’une rue entrant à Montmartre un ballon. J’y suis allé. Une certaine foule entourait un grand espace carré, muré par les falaises à pic de Montmartre. Dans cet espace se gonflaient trois ballons, un grand, un moyen et un petit. Le grand, jaune, le moyen, blanc, le petit, à côtes, jaune et rouge.

On chuchotait dans la foule : Gambetta va partir. J’ai aperçu, en effet, dans un gros paletot, sous une casquette de loutre, près du ballon jaune, dans un groupe, Gambetta. Il s’est assis sur un pavé et a mis des bottes fourrées. Il avait un sac de cuir en bandoulière. Il l’a ôté, est entré dans le ballon, et un jeune homme, l’aéronaute, a attaché le sac aux cordages, au-dessus de la tête de Gambetta.

Il était dix heures et demie. Il faisait beau. Un vent du sud faible. Un doux soleil d’automne. Tout à coup le ballon jaune s’est enlevé avec trois hommes dont Gambetta. Puis le ballon blanc, avec trois hommes aussi, dont un agitait un drapeau tricolore. Au-dessous du ballon de Gambetta pendait une flamme tricolore. On a crié : Vive la République !

Les deux ballons ont monté, le blanc plus haut que le jaune, puis on les a vus baisser. Ils ont jeté du lest, mais ils ont continué de baisser. Ils ont disparu derrière la butte Montmartre. Ils ont dû descendre plaine Saint-Denis. Ils étaient trop chargés, ou le vent manquait.

Le départ a eu lieu, les ballons sont remontés.

Nous sommes allés visiter Notre-Dame, qui est supérieurement restaurée. On entre dans le chœur en donnant 50 centimes par personne pour les blessés.

Nous avons été voir la tour Saint-Jacques. Comme notre calèche y était arrêtée, un des délégués de l’autre jour (xie arrondissement) a accosté la voiture et m’a dit que le xie arrondissement se rendait à mon avis, trouvait que j’avais raison de vouloir le scrutin de liste, me priait d’accepter la candidature dans les conditions posées par moi, et me demandait ce qu’il fallait faire si le gouvernement se refusait aux élections. Fallait-il l’attaquer de vive force ? On suivrait mes conseils. J’ai répondu que la guerre civile ferait les affaires de la guerre étrangère, et livrerait Paris aux prussiens.

En rentrant, j’ai acheté des joujoux pour mes petits. À Georges un zouave dans sa guérite, à Jeanne une poupée qui ouvre et ferme les yeux.

8 octobre. — J’ai reçu une lettre de M. L. Colet, de Vienne (Autriche), par la voie de Normandie. C’est la première lettre du dehors que je reçois depuis que Paris est cerné. 

Il n’y a plus de sucre à Paris que pour dix jours. Le rationnement pour la viande a commencé aujourd’hui. On aura un tiers de livre par tête et par jour.

Incidents de la Commune ajournée. Mouvements fiévreux de Paris. Rien d’inquiétant, d’ailleurs. Le canon prussien gronde en basse continue. Il nous recommande l’union.

Le ministre des finances, M. Ernest Picard, me fait demander une audience, tels sont les termes, par son secrétaire, M. G. Pallain. J’ai indiqué lundi matin 10 octobre.

10 octobre. — M. Ernest Picard, ministre des finances, est venu me voir. Je lui ai demandé un décret immédiat pour libérer tous les prêts du Mont-de-Piété au-dessous de 15 francs (le décret actuel faisant des exceptions absurdes, le linge par exemple). Je lui ai dit que les pauvres ne pouvaient pas attendre. Il m’a promis le décret pour demain.

On n’a pas de nouvelles de Gambetta. On commence à être inquiet.

Le vent le poussait au Nord-Est, occupé par les prussiens.

11 octobre. — Bonnes nouvelles de Gambetta. Il est descendu à Épineuse, près Amiens.

Hier soir, après les agitations de Paris, en passant près d’un groupe amassé sous un réverbère, j’ai entendu ces mots : Il paraît que Victor Hugo et les autres… J’ai continué ma route et n’ai pas écouté le reste, ne voulant pas être reconnu.

Après le dîner, j’ai lu à mes amis les vers qui ouvriront l’édition française des Châtiments (Au moment de rentrer en France, Bruxelles, 31 août 1870).

Il commence à faire froid.

12 octobre. — Barbieux, qui commande un bataillon, nous a apporté le casque d’un soldat prussien tué par ses hommes. Ce casque a beaucoup étonné Petite Jeanne. Ces anges ne savent encore rien de la terre.

13 octobre. — Le décret que j’ai demandé pour les indigents est ce matin, 13 octobre, au Journal officiel.

M. Pallain, secrétaire du ministre, que j’ai rencontré aujourd’hui en sortant du Carrousel, m’a dit que ce décret coûterait 800 000 francs.

Je lui ai répondu : 800 000 francs, soit. Ôtés aux riches. Donnés aux pauvres. 

J’ai revu aujourd’hui, après tant d’années, Théophile Gautier. Je l’ai embrassé. Il avait un peu peur. Je lui ai dit de venir dîner avec moi.

14 octobre. — Le château de Saint-Cloud a été brûlé hier par nos bombes du Mont-Valérien.

J’ai été chez Claye corriger les dernières épreuves de l’édition française des Châtiments qui paraît mardi. Émile Allix m’a apporté un boulet prussien ramassé par lui derrière une barricade, près de Montrouge, où ce boulet venait de tuer deux chevaux. Ce boulet pèse 25 livres. Georges, en jouant avec, s’est pincé le doigt dessous, ce qui l’a fait beaucoup crier.

Aujourd’hui, anniversaire d’Iéna !

16 octobre. — Il n’y a plus de beurre. Il n’y a plus de fromage. Il n’y a presque plus de lait ni d’œufs.

Il se confirme qu’on donne mon nom au boulevard Haussmann. Je n’ai pas été voir.

17 octobre. — Demain on lance place de la Concorde un ballon-poste qui s’appelle le Victor Hugo. J’envoie par ce ballon une lettre à Londres.

18 octobre. — On m’a distribué en passant sur le boulevard l’adresse sur carte d’un magasin de machines à coudre, Bienaimé et Cie boulevard Magenta, 46. Derrière la carte il y a mon portrait.

Je suis allé voir les Feuillantines. La maison et le jardin de mon enfance ont disparu. Une rue passe dessus.

19 octobre. — Louis Blanc est venu dîner avec moi. Il m’a apporté à signer une déclaration des anciens représentants. J’ai dit que je ne la signerais qu’autrement rédigée.

20 octobre. — Visite du Comité des gens de lettres.

Aujourd’hui on a mis en circulation les premiers timbres-poste de la République de 1870.

Les Châtiments (édition française) ont paru ce matin à Paris.

Les journaux annoncent que le ballon Victor Hugo est allé tomber en Belgique. C’est le premier ballon-poste qui a franchi la frontière.

21 octobre. — On dit qu’Alexandre Dumas est mort le 13 octobre au Havre, chez son fils. Il avait de grands côtés d’âme et de talent. Sa mort m’a serré le cœur. 

Louis Blanc et Brives sont venus me reparler de la Déclaration des représentants. Je suis d’avis de l’ajourner.

Rien de charmant, le matin, comme la diane dans Paris. C’est le point du jour. On entend d’abord, tout près de soi, un roulement de tambours, puis une sonnerie de clairons, mélodie exquise, ailée et guerrière. Puis le silence se fait. Au bout de vingt secondes, le tambour recommence, puis le clairon, chacun répétant sa phrase, mais plus loin. Puis cela se tait. Un instant après, plus loin, même chant du tambour et du clairon, déjà vague, mais toujours net. Puis, après une pause, la batterie et la sonnerie reprennent, très loin. Puis encore une reprise, à l’extrémité de l’horizon, mais indistincte et pareille à un écho. Le jour paraît, et l’on entend ce cri : Aux armes ! C’est le soleil qui se lève et Paris qui s’éveille.

L’édition des Châtiments tirée à 3 000 est épuisée en deux jours. J’ai signé ce soir un second tirage de 3 000.

22 octobre. — Petite Jeanne a imaginé une façon de bouffir sa bouche en levant les bras en l’air qui est adorable.

Les cinq mille premiers exemplaires de l’édition parisienne des Châtimentsm’ont rapporté 500 francs que j’envoie au Siècle et que j’offre à la souscription nationale pour les canons dont Paris a besoin.

Les anciens représentants Mathé et Gambon sont venus me demander de faire partie d’une réunion dont les anciens représentants seraient le noyau. La réunion est impossible sans moi, m’ont-ils dit. Mais je vois à cette réunion plus d’inconvénients que d’avantages. Je crois devoir refuser.

Nous mangeons du cheval sous toutes les formes. J’ai vu à la devanture d’un charcutier cette annonce : Saucisson chevaleresque.

23 octobre. — Le 17e bataillon me demande d’être le premier souscripteur a un sou pour un canon. On recueillera 300 000 sous. Cela fera 15 000 francs et l’on aura une pièce de 24 centimètres portant à 8 500 mètres, égale aux canons Krupp.

Le lieutenant Maréchal apporte pour recueillir mon sou une coupe d’onyx égyptienne datant des Pharaons, portant gravés la lune et le soleil, la grande Ourse et la Croix du Sud (?)[12] et ayant pour anses deux démons cynocéphales. Il a fallu pour graver cette coupe le travail de la vie d’un homme. J’ai donné mon sou. D’Alton-Shée, qui était là, a donné le sien, ainsi que M. et Mme Meurice, et les deux bonnes, Mariette et Clémence. Le 17e bataillon voulait appeler ce canon le Victor Hugo. Je leur ai dit de l’appeler Strasbourg. De cette façon les prussiens recevront encore des boulets de Strasbourg.

Nous avons causé et ri avec ces officiers du 17e bataillon. Les deux génies cynocéphales de la coupe avaient pour fonctions de mener les âmes aux enfers. J’ai dit : Eh bien, je leur confie Guillaume et Bismarck.

Visite de M. Édouard Thierry. Il vient me demander Stella pour une lecture pour les blessés au Théâtre-Français. Je lui propose tous les Châtiments au choix. Cela l’effare. Et puis je demande que la lecture soit pour un canon.

Visite de M. Charles Floquet[13]. Il a une fonction à l’Hôtel de Ville. Je lui donne la mission de dire au gouvernement d’appeler le Mont-Valérien le Mont-Strasbourg.

24 octobre. — Visite du général Le Flô[14]. Diverses dépurations reçues.

25 octobre. — Lecture publique des Châtiments pour avoir un canon qui s’appellera le Châtiment. Nous la préparons.

Le brave Rostan, que j’ai rudoyé un jour et qui m’aime parce que j’avais raison, vient d’être arrêté pour indiscipline dans la garde nationale. Il a un petit garçon de six ans, sans mère, et qui n’a que lui. Que faire ? le père étant en prison, je lui ai dit de m’envoyer son petit au pavillon de Rohan. Il me l’a envoyé aujourd’hui.

27 octobre. — À six heures et demie, Rostan, mis en liberté, est venu chercher chez moi son petit Henri. Grande joie du père et du fils.

28 octobre. — Edgar Quinet est venu me voir.

J’ai eu à dîner Schœlcher et le commandant Farcy, qui a donné son nom à sa canonnière. Après le dîner, nous sommes allés, Schœlcher et moi, à huit heures et demie, chez Schœlcher, 16, rue de la Chaise. Nous avons trouvé là Edgar Quinet, Ledru-RoUin, Mathé, Gambon, Lamarque, Brives. Je me rencontrais pour la première fois avec Ledru-Rollin. Nous avons lutté de parole fort courtoisement sur la question d’un club à fonder, lui pour, moi contre. Nous nous sommes serré la main. Je suis rentré à minuit.

29 octobre. — Visite du Comité des gens de lettres, de Frédérick Lemaître, de MM. Berton et Lafontaine, de Mme Favart (pour un troisième canon qui s’appellerait le Victor Hugo). Je résiste au nom.

J’ai autorisé un quatrième tirage de trois mille exemplaires des Châtiments. Ce qui fera en tout jusqu’à ce jour onze mille exemplaires pour Paris seulement.

30 octobre. — J’ai reçu la lettre de la Société des gens de lettres me demandant d’autoriser une lecture publique des Châtiments dont le produit donnera à Paris un canon qu’on appellera le Victor Hugo. J’ai autorisé. Dans ma réponse, écrite ce matin, je demande qu’au lieu de Victor Hugo on appelle le canon Châteaudun. La lecture se fera à la Porte-Saint-Martin.

M. Berton est venu. Je lui ai lu l’Expiation qu’il lira. M. et Mme Meurice et d’Alton-Shée assistaient à la lecture.

La nouvelle arrive que Metz a capitulé et que l’armée de Bazaine s’est rendue.

La lecture des Châtiments est affichée. M. Raphaël Félix est venu m’informer de l’heure de la répétition demain. Je loue pour cette lecture une baignoire de sept places, que j’offre à ces dames.

Ce soir en rentrant, rue Drouot, j’ai rencontré devant la mairie M. Chaudey, qui était du Congrès de la Paix à Lausanne et qui est maire du viearrondissement. Il était avec M. Philibert Audebrand. Nous avons causé de la prise de Metz.

31 octobre. — Échauffourée à l’Hôtel de Ville. Blanqui, Flourens et Delescluze veulent renverser le pouvoir provisoire Trochu[15] — Jules Favre. Je refuse de m’associer à eux. Prise d’armes. Foule immense. On mêle mon nom à des listes de gouvernement. Je persiste dans mon refus.

Flourens et Blanqui ont tenu une partie des membres du gouvernement prisonniers à l’Hôtel de Ville toute la journée. — À minuit, des gardes nationaux sont venus me chercher pour aller à l’Hôtel de Ville, présider, disaient-ils, le nouveau gouvernement. J’ai répondu que je blâmais cette tentative, et j’ai refusé d’aller à l’Hôtel de Ville. — À trois heures du matin, Flourens et Blanqui ont quitté l’Hôtel de Ville et Trochu y est rentré.

On va élire la Commune de Paris.

1er novembre. — Nous ajournons à quelques jours la lecture des Châtimentsqui devait se faire aujourd’hui mardi à la Porte-Saint-Martin. 

Louis Blanc vient ce matin me consulter sur la conduite à tenir pour la Commune.

Unanimité des journaux pour me féliciter de m’être abstenu hier.

2 novembre. — Le gouvernement demande un Oui ou un Non. Louis Blanc et mes fils sont venus en causer.

4 novembre. — On dément le bruit de la mort d’Alexandre Dumas.

On est venu me demander d’être maire du iiie, puis du xie arrondissement.

J’ai refusé.

J’ai été à la répétition des Châtiments à la Porte-Saint-Martin. Étaient présents Frédérick Lemaître, {{Mmes Marie Laurent, Lia Félix, Duguéret.

5 novembre. — Aujourd’hui a lieu la lecture publique des Châtiments pour donner un canon à la défense de Paris.

Les iiie, xie et xve arrondissements me demandent de me porter pour être leur maire. Je refuse.

6 novembre. — Mérimée[16] est mort à Cannes. Dumas n’est pas mort, mais est paralytique.

7 novembre. — Le 24e bataillon m’a fait une visite et me demande un canon.

8 novembre. — Hier soir, en revenant de rendre sa visite au général Le Flô, j’ai passé pour la première fois sur le pont des Tuileries, bâti depuis mon départ de France.

9 novembre. — La recette nette produite par la lecture des Châtiments à la Porte-Saint-Martin pour le canon que j’ai nommé Châteaudun a été de 7 000 francs ; l’excédent a payé les ouvreuses, les pompiers et l’éclairage, seuls frais qu’on ait prélevés.

On fabrique en ce moment à l’usine Cail des mitrailleuses d’un nouveau modèle dit modèle Gattlir.

Petite Jeanne commence à jaboter.

La deuxième lecture des Châtiments pour un autre canon se fera au Théâtre-Français. 

12 novembre. — Mlle Périga est venue répéter chez moi Pauline Roland, qu’elle lira à la deuxième lecture des Châtiments affichée pour demain à la Porte-Saint-Martin. J’ai pris une voiture, j’ai reconduit Mlle Périga chez elle, et je suis allé à la répétition de la lecture de demain au théâtre. Il y avait Frédérick Lemaître, Berton, Maubant, Taillade, Lacressonnière, Charly, Mmes Marie Laurent, Lia Félix, Rousseil, M. Raphaël Félix et les membres du Comité de la Société des gens de lettres.

Après la répétition, les blessés de l’ambulance de la Porte-Saint-Martin m’ont fait prier par Mme Laurent de les venir voir. J’ai dit : — De grand cœur, et j’y suis allé.

Ils sont couchés dans plusieurs salles, dont la principale est l’ancien foyer du théâtre à grandes glaces rondes, où j’ai lu, en 1831, Marion de Lorme aux acteurs, M. Crosnier étant directeur (Mme Dorval et Bocage assistaient à cette lecture).

En entrant, j’ai dit aux blessés : — Vous voyez un envieux. Je ne désire plus rien sur la terre qu’une de vos blessures. Je vous salue, enfants de la France, fils préférés de la République, élus qui souffrez pour la patrie.

Ils semblaient très émus. J’ai pris la main à tous. Un m’a tendu son poignet mutilé. Un n’avait plus de nez. Un avait subi le matin même deux opérations douloureuses. Un tout jeune avait reçu, le matin même, la médaille militaire. Un convalescent m’a dit ; — Je suis franc-comtois. — Comme moi, ai-je dit. Et je l’ai embrassé. Les infirmières, en tabliers blancs, qui sont les actrices du théâtre, pleuraient.

13 novembre. — J’ai eu à dîner M. et Mme Paul Meurice, Vacquerie et Louis Blanc. On a dîné à six heures à cause de la lecture des Châtiments, la deuxième, qui commençait à sept heures et demie à la Porte-Saint-Martin. Loge offerte par moi à Mme Paul Meurice pour la deuxième lecture des Châtiments.

14 novembre. — La recette des Châtiments, hier soir, a été (sans la quête) de 8 000 francs.

Bonnes nouvelles. Le général d’Aurelle de Paladines a repris Orléans et battu les prussiens. Schœlcher est venu me l’annoncer.

15 novembre. — Visite de M. Arsène Houssaye[17] avec Henri Houssaye, son fils. Il va faire dire Stella chez lui au profit des blessés. 

M. Valois est venu m’annoncer que le produit des deux lectures des Châtiments était 14 500 francs. En ajoutant 500 francs, on aurait trois canons. Je donne pour commencer ces 500 francs 100 francs.

La Société des gens de lettres désire que, le premier (canon) étant nommé par moi Châteaudun, le deuxième s’appelle Châtiment et le troisième Victor Hugo.

J’y ai consenti.

M. Pierre Véron[18] m’a envoyé le beau dessin de Daumier représentant l’Empire foudroyé par les Châtiments.

16 novembre. — Baroche, dit-on, est mort. — À Caen.

M. Édouard Thierry[19] refuse de laisser jouer le cinquième acte d’Hernani à la Porte-Saint-Martin pour les victimes de Châteaudun et pour le canon du 24ebataillon. — Curieux obstacle que M. Thierry.

17 novembre — Visite du Comité des gens de lettres (MM. J. Claretie, Altaroche, Muller, Germond-Lavigne, Ducuing, Celliez, Em. Gonzalès, Valois, Lapointe, etc.). Le Comité vient me demander d’autoriser une troisième lecture des Châtiments à l’Opéra pour avoir un quatrième canon.

18 novembre. — Je mentionne ici une fois pour toutes que j’autorise qui le veut à dire ou à représenter tout ce qu’on veut de moi, sur n’importe quelle scène, pour les canons, les blessés, les ambulances, les ateliers, les orphelinats, les victimes de la guerre, les pauvres, et que j’abandonne tous mes droits d’auteur sur ces lectures ou ces représentations.

Je décide que la troisième lecture des Châtiments sera donnée gratis pour le peuple à l’Opéra.

19 novembre. — Mme Marie Laurent est venue me dire les Pauvres gens,qu’elle dira demain à la Porte-Saint-Martin, au profit d’un canon.

20 novembre. — Hier soir, aurore boréale.

La Grosse Joséphine n’est plus ma voisine. On vient de la transporter au bastion 41. 11 a fallu vingt-six chevaux pour la traîner. Je la regrette. La nuit, j’entendais sa grosse voix, et il me semblait qu’elle causait avec moi. Je partageais mes amours entre Grosse Joséphine et Petite Jeanne. 

Petite Jeanne dit maintenant très bien papa et maman.

Aujourd’hui, revue de la garde nationale.

11 novembre. — Sont venues me voir Mme Jules Simon, Mlle Sarah Bernhardt.

Il y a eu foule chez moi après le dîner. Il paraît que Veuillot m’a insulté.

Petite Jeanne commence à se très bien traîner à quatre pattes.

23 novembre. — Jules Simon m’écrit que l’Opéra me sera donné pour le peuple (lecture gratis des Châtiments) le jour que je fixerai. Je désirais dimanche, mais par égard pour le concert que les acteurs et employés de l’Opéra donnent dimanche soir à leur bénéfice, je désigne lundi.

Est venu Frédérick Lemaître qui m’a baisé les mains en pleurant.

Il a plu ces jours-ci. La pluie effondre les plaines, embourberait les canons, et retarde la sortie. Depuis deux jours, Paris est à la viande salée. Un rat coûte huit sous.

24 novembre. — Je donne l’autorisation au Théâtre-Français de jouer demain vendredi 25, au bénéfice des victimes de la guerre, le cinquième acte d’Hernani par les acteurs du Théâtre-Français et le dernier acte de Lucrèce Borgia par les acteurs de la Porte-Saint-Martin, plus de faire dire, en intermède, des extraits des Châtiments, des Contemplations et de la Légende des siècles.

Mlle Favart est venue ce matin répéter avec moi Booz endormi. Puis nous sommes allés ensemble aux Français pour la répétition de la représentation de demain. Elle a très bien répété doña Sol. Mme Marie Laurent (Lucrèce Borgia) aussi. Pendant la répétition est venu M. de Flavigny. Je lui ai dit : — Bonjour, mon cher ancien collègue. Il m’a regardé, puis, un peu ému, s’est écrié : — Tiens ! c’est vous ! Et il a ajouté : — Que vous êtes bien conservé ! — Je lui ai répondu : — L’exil est conservateur.

J’ai renvoyé la loge que le Théâtre-Français m’offrait pour la représentation de demain et j’en ai loué une que j’offre à Mme Paul Meurice.

Après le dîner est venu le nouveau préfet de police, M. Cresson. M. Cresson était un jeune avocat il y a vingt ans. Il défendit les meurtriers du général Bréa. Ces hommes furent condamnés à mort. M. Cresson vint me trouver. Je demandai la grâce de ces malheureux à Louis Bonaparte, alors président de la République. M. Cresson, aujourd’hui préfet de police, m’a rappelé tous ces faits.

Puis il m’a parlé de la lecture gratuite des Châtiments que j’offre lundi 28 au peuple à l’Opéra. On craint une foule immense, tous les faubourgs, plus de quatre-vingt mille hommes et femmes. Trois mille entreront. Que faire du reste ? Le gouvernement est inquiet. Il craint l’encombrement, beaucoup d’appelés, peu d’élus, une collision, un désordre. Le gouvernement ne veut rien me refuser. Il me demande si j’accepte cette responsabilité. Il fera ce que je voudrai. Le préfet de police est chargé de s’entendre avec moi.

J’ai dit à M. Cresson : — Consultons Vacquerie et Meurice, et mes deux fils qui sont là. Il a dit : — Volontiers. Nous avons tenu conseil à nous six. Nous avons décidé que les trois mille places seraient distribuées dimanche, veille de la lecture, dans les mairies des vingt arrondissements, à quiconque se présenterait, à partir de midi. Chaque arrondissement aura un nombre de places proportionné au prorata de sa population. Le lendemain, les trois mille porteurs d’entrées (à toutes places) feront queue à l’Opéra, sans encombrement et sans inconvénient. Le Journal officiel et des affiches spéciales avertiront le peuple de toutes ces dispositions, prises dans l’intérêt de la paix publique.

25 novembre. — Mlle Lia Félix est venue me répéter Sacer esto qu’elle dira lundi au peuple.

M. Tony Révillon[20], qui parlera, est venu me voir avec le Comité des gens de lettres.

Une députation d’américains des États-Unis vient m’exprimer son indignation contre le gouvernement de la République américaine et contre le président Grant, qui abandonne la France… — À laquelle la République américaine doit tant, ai-je dit. — Doit tout, a repris un des américains présents.

On entend beaucoup de canonnade depuis quelques jours. Elle redouble aujourd’hui.

Napoléon le Petit va paraître, édition parisienne, conforme à celle des Châtiments. Hetzel m’a envoyé ce matin des exemplaires.

Mme Meurice veut avoir des poules et des lapins pour la famine future. Elle leur fait bâtir une cahute dans mon petit jardin[21]. Le menuisier qui la construit vient d’entrer dans ma chambre et m’a dit : — Je voudrais bien toucher votre main. — J’ai pressé ses deux mains dans les miennes.

27 novembre. — L’Académie me donne signe de vie. Je reçois l’avis officiel qu’elle tiendra désormais une séance extraordinaire le mardi. 

On fait des pâtés de rats. On dit que c’est bon.

Un oignon coûte un sou. Une pomme de terre coûte un sou.

On a renoncé à me demander l’autorisation de dire mes œuvres sur les théâtres. On les dit partout sans me demander la permission. On a raison. Ce que j’écris n’est pas à moi. Je suis une chose publique.

28 novembre. — Noël Parfait vient me demander de venir au secours de Châteaudun. De tout mon cœur, certes.

Les Châtiments ont été dits gratis à l’Opéra. Foule immense. On a jeté une couronne dorée sur la scène. Je la donne à Georges et à Jeanne. La quête faite par les actrices dans des casques prussiens pour les canons a produit, en gros sous, 1 521 fr. 35.

Émile Allix nous a apporté un cuissot d’antilope du Jardin des Plantes. C’est excellent.

Cette nuit aura lieu la trouée.

29 novembre. — Toute la nuit, j’ai entendu le canon.

Les poules ont été installées aujourd’hui dans mon jardin.

La sortie a un temps d’arrêt. Le pont jeté par Ducrot sur la Marne a été emporté, les prussiens ayant rompu les écluses.

30 novembre. — Toute la nuit le canon. La bataille continue.

Hier, à minuit, en m’en revenant du pavillon de Rohan par la rue de Richelieu, j’ai vu, un peu au delà de la Bibliothèque, la rue étant partout déserte, fermée, noire et comme endormie, une fenêtre s’ouvrir au sixième étage d’une très haute maison et une très, très vive lumière, qui m’a semblé être une lampe à pétrole, apparaître, disparaître, rentrer et sortir à plusieurs reprises ; puis, la fenêtre s’est refermée, et la rue est redevenue ténébreuse. — Était-ce un signal ?

On entend le canon sur trois points autour de Paris, à l’est, à l’ouest et au sud. Il y a, en effet, une triple attaque contre le cercle que font les prussiens autour de nous, La Roncière à Saint-Denis, Vinoy à Courbevoie, Ducrot sur la Marne. La Roncière aurait fait mettre bas les armes à un régiment saxon et balayé la presqu’île de Gennevilliers ; Vinoy aurait détruit les ouvrages prussiens au delà de Bougival. Quant à Ducrot, il a passé la Marne, pris et repris Montmesly, et il tient presque Villiers-sur-Marne. Ce qu’on éprouve en entendant le canon, c’est un immense besoin d’y être. 

Ce soir, Pelletan[22] me fait dire, par son fils, Camille Pelletan, de la part du gouvernement, que la journée de demain sera décisive.

1er décembre. — Il paraîtrait que Louise Michel serait arrêtée. Je vais faire ce qu’il faudra pour la faire mettre immédiatement en liberté. Mme Meurice s’en occupe. Elle est sortie pour cela ce matin.

D’Alton-Shée est venu me voir.

Au dîner nous avons mangé de l’ours.

J’écris au préfet de police pour faire mettre Louise Michel en liberté.

On ne s’est pas battu aujourd’hui. On s’est fortifié dans les positions prises.

2 décembre. — Louise Michel est en liberté. Elle est venue me remercier.

Hier soir, M. Coquelin est venu chez moi dire plusieurs pièces des Châtiments.

Il gèle. Le bassin de la fontaine Pigalle est glacé.

La canonnade a recommencé ce matin au point du jour.

Onze heures et demie. La canonnade augmente.

Flourens[23] m’a écrit hier et Rochefort aujourd’hui. Ils reviennent à moi.

Dorian, ministre des travaux publics, et Pelletan, sont venus dîner avec moi.

Excellentes nouvelles ce soir. L’armée de la Loire est à Montargis. L’armée de Paris a repoussé les prussiens du plateau d’Avron. On lit les dépêches à haute voix aux portes des mairies. La foule a crié : Bravo ! Vive la République ! Victoire !

Voilà le deux décembre lavé.

3 décembre. — Le général Renault, blessé au pied d’un éclat d’obus, est mort.

J’ai dit à Schœlcher que je voulais sortir avec mes fils si les batteries de la garde nationale dont ils font partie sortaient au-devant de l’ennemi. Les dix batteries ont tiré au sort. Quatre sont désignées. Une d’elles est la dixième batterie, dont est Victor. Je sortirai avec cette batterie-là. Charles n’en est pas, ce qui est bien, il restera, il a deux enfants. Je le lui ordonnerai. Vacquerie et Meurice sont de la dixième batterie. Nous serons ensemble au combat. Je vais me faire faire un capuchon. Ce que je crains, c’est le froid de la nuit.

J’ai fait les ombres chinoises à Georges et à Jeanne. Jeanne a beaucoup ri de l’ombre et des grimaces du profil ; mais, quand elle a vu que c’était moi, elle a pleuré et crié. Elle avait l’air de me dire : Je ne veux pas que tu sois un fantôme ! Pauvre doux ange ! elle pressent peut-être la bataille prochaine.

Hier nous avons mangé du cerf ; avant-hier, de l’ours ; les deux jours précédents, de l’antilope. Ce sont des cadeaux du Jardin des Plantes.

Ce soir, à onze heures, canonnade. Violente et courte.

4 décembre. — On vient de coller à ma porte une affiche indiquant les précautions à prendre en cas de bombardement. C’est le titre de l’affiche.

Temps d’arrêt dans le combat. Notre armée a repassé la Marne.

Petite Jeanne va très bien à quatre pattes et dit très bien papa.

5 décembre. — Je viens de voir passer, à vide et allant chercher son chargement, un magnifique corbillard drapé portant un H entouré d’étoiles, en argent sur velours noir. Un romain rentrerait.

Gautier est venu dîner avec moi ; après le dîner sont venus Banville et Coppée.

Mauvaises nouvelles. Orléans nous est repris. N’importe. Persistons.

7 décembre. — J’ai eu à dîner Gautier, Banville, François Coppée. Après le dîner, Asselineau. Je leur ai lu Floréal et l’Égout de Rome.

8 décembre. — La Patrie en danger[24] cesse de paraître. Faute de lecteurs, dit Blanqui.

M. Maurice Lachâtre, éditeur, est venu me faire des offres pour mon prochain livre. Il m’a envoyé son Dictionnaire et l’Histoire de la Révolution par Louis Blanc. Je lui donne Napoléon le Petit et les Châtiments.

9 décembre. — Cette nuit, je me suis réveillé et j’ai fait des vers. En même temps, j’entendais le canon.

M. Bowes vient me voir. Le correspondant du Times qui est à Versailles lui écrit que les canons pour le bombardement de Paris sont arrivés. Ce sont des canons Krupp. Ils attendent des affûts. Ils sont rangés dans l’arsenal prussien de Versailles, écrit cet anglais, l’un à côté de l’autre comme des bouteilles dans une cave. 

Il y a dans les Nouvelles (9 décembre) :

M. Victor Hugo avait manifesté l’intention de sortir de Paris sans armes, avec la batterie d’artillerie de la garde nationale dont ses deux fils font partie.

Le 144e bataillon de la garde nationale s’est transporté tout entier avenue Frochot, devant le logis du poëte, où les délégués seuls sont entrés.

Ces honorables citoyens venaient faire défense à M. Victor Hugo de donner suite à ce projet, qu’il avait des longtemps annoncé dans son Adresse aux Allemands.

« Tout le monde peut se battre, lui ont-ils dit. Mais tout le monde ne peut faire les Châtiments. Restez et ménagez une vie si précieuse à la France[25]

Je ne sais plus le numéro du bataillon. Ce n’est pas le 144e. Voici les termes de l’adresse qui m’a été lue par le chef de bataillon :

« La garde nationale de Paris fait défense à Victor Hugo d’aller à l’ennemi, attendu que tout le monde peut aller à l’ennemi, et que Victor Hugo seul peut faire ce que fait Victor Hugo. »

Fait défense est touchant et charmant.

11 décembre. — Rostan est venu me voir. Il a le bras en écharpe. Il a été blessé à Créteil. C’était le soir. Un soldat allemand se jette sur lui et lui perce le bras d’un coup de baïonnette. Rostan réplique par un coup de baïonnette dans l’épaule de l’allemand. Tous deux tombent et roulent dans un fossé. Les voilà bons amis. Rostan baragouine un peu l’allemand. — Qui es-tu ? — Je suis wurtembergeois. J’ai vingt-deux ans. Mon père est horloger à Leipsick. — Ils restent trois heures dans ce fossé, sanglants, glacés, s’entr’aidant. Rostan blessé a ramené son blesseur, qui est son prisonnier. Il va le voir à l’hôpital. Ces deux hommes s’adorent. Ils ont voulu s’entretuer, ils se feraient tuer l’un pour l’autre. — Ôtez donc les rois de la question !

Visite de M. Rey. Le groupe de Ledru-Rollin est en pleine désorganisation. Plus de parti ; la République. C’est bien.

J’ai offert un fromage de Hollande à Mme Paul Meurice.

Verglas.

11 décembre. — Il y a aujourd’hui dix-neuf ans que j’arrivais à Bruxelles.

13 décembre. — Paris est depuis hier éclairé au pétrole.

Canonnade violente ce soir. 

14 décembre. — Dégel. Canonnade.

Le soir, nous avons feuilleté les Désastres de la guerre ; de Goya (apportés par Burty). C’est beau et hideux.

15 décembre. — Emmanuel Arago, ministre de la justice, est venu me voir et m’annoncer qu’on avait de la viande fraîche jusqu’au 15 février, et que désormais on ne ferait plus à Paris que du pain bis. On en a pour cinq mois.

Émile Allix m’a apporté une médaille frappée à l’occasion de mon retour en France. Elle porte d’un côté un génie ailé avec Liberté. Égalité. Fraternité. De l’autre cet exergue : Appel à la démocratie universelle, et au centre : À Victor Hugo la Patrie reconnaissante. Septembre 1870. Cette médaille se vend populairement et coûte cinq centimes. Elle a un petit anneau de suspension[26].

16 décembre. — Pelleport est venu ce soir. Je l’ai chargé d’aller voir de ma part Flourens qui est à Mazas et de lui porter Napoléon le Petit.

17 décembre. — L’Électeur libre nous somme, Louis Blanc et moi, d’entrer dans le gouvernement, et affirme que c’est notre devoir. Je sens mon devoir au fond de ma conscience.

J’ai vu passer sous le pont des Arts la canonnière l’Estoc, remontant la Seine. Elle est belle et le gros canon a un grand air terrible.

18 décembre. — J’ai fait la lanterne magique à Petit Georges et à Petite Jeanne.

Mon droit d’auteur pour Stella, dite par Mme Favart, à une représentation du 14e bataillon, s’est élevé à 130 francs. Mon agent dramatique a touché mon droit malgré mes instructions. Je lui donne l’ordre de le payer à la caisse de secours du bataillon.

M. Hetzel m’écrit : « Faute de charbon pour faire mouvoir les presses à vapeur, la fermeture des imprimeries est imminente. » J’autorise pour les Châtiments un nouveau tirage de trois mille, ce qui fera en tout jusqu’ici, pour Paris, vingt-deux mille, et pour Napoléon le Petit un nouveau tirage de deux mille, ce qui fait en tout pour Napoléon le Petit dix mille (pour Paris). 

20 décembre. — Le capitaine de garde mobile, Breton, destitué comme lâche par la dénonciation de son lieutenant-colonel, demande un conseil de guerre et d’abord à aller au feu. Sa compagnie part demain matin. Il me prie d’obtenir pour lui du ministre de la guerre la permission d’aller se faire tuer. J’écris pour lui au général Le Flô. Je pense que le capitaine Breton sera demain à la bataille.

21 décembre. — Cette nuit, j’ai entendu, à trois heures du matin, le clairon des troupes allant à la bataille. Quand sera-ce mon tour ?

22 décembre. — La journée d’hier a été bonne. L’action continue. On entend le canon de l’est à l’ouest.

Petite Jeanne commence à parler très longtemps et très expressivement. Mais il est impossible de comprendre un mot de ce qu’elle dit. Elle rit.

Léopold[27] m’a envoyé treize œufs frais, que je ferai manger à Petit Georges et à Petite Jeanne.

Louis Blanc est venu dîner avec moi. Il venait de la part d’Edmond Adam[28], de Louis Jourdan[29], de Cernuschi et d’autres, me dire qu’il fallait que lui et moi allassions trouver Trochu et le mettre en demeure ou de sauver Paris ou de quitter le pouvoir. J’ai refusé. Ce serait me poser en maître de la situation, et, en même temps, entraver un combat commencé qui peut-être réussira, Louis Blanc a été de mon avis, ainsi que Meurice, Vacquerie et mes fils qui dînaient avec moi.

23 décembre. — Henri Rochefort[30] est venu dîner avec moi. Je ne l’avais pas vu depuis Bruxelles l’an dernier (août 1869). Georges ne reconnaissait plus son parrain. J’ai été très cordial. Je l’aime beaucoup. C’est un grand talent et un grand courage. Nous avons dîné gaiement, quoique tous très menacés d’aller dans les forteresses prussiennes si Paris est pris. Après Guernesey, Spandau. Soit.

J’ai acheté aux magasins du Louvre une capote grise de soldat pour aller au rempart. 19 francs.

Toujours beaucoup de monde le soir chez moi. Il m’est venu aujourd’hui un peintre nommé Le Genissel, qui m’a rappelé que je l’avais sauvé du bagne en 1848. Il était insurgé de juin.

Forte canonnade cette nuit. Tout se prépare pour une bataille.

24 décembre. — Il gèle. La Seine charrie. Paris ne mange plus que du pain bis.

25 décembre. — Forte canonnade toute la nuit.

Une nouvelle du Paris d’à présent : il vient d’arriver une bourriche d’huîtres. Elle a été vendue 750 francs.

À la vente pour les pauvres, où Alice et Mme Meurice sont marchandes, un dindon vivant a été vendu 250 francs.

La Seine charrie.

26 décembre. — Louis Blanc vient, puis M. Floquet. On me presse de nouveau de mettre le gouvernement en demeure. De nouveau je refuse. M. Louis Koch a acheté 25 francs un exemplaire du Rappel à la vente destinée aux pauvres. L’exemplaire des Châtiments a été payé 300 francs par M. Cernuschi.

27 décembre. — Violente canonnade ce matin.

J’ai eu à dîner Mme Ugalde[31], M. Bochet, M. Busnach[32]Mme Ugalde a chanté Patria. La canonnade de ce matin, c’étaient les prussiens qui attaquaient. Bon signe. L’attente les ennuie. Et nous aussi. Ils ont jeté dans le fort de Montrouge dix-neuf obus qui n’ont tué personne.

J’ai reconduit Mme Ugalde chez elle, rue Chabannais, puis, je suis rentré me coucher. Le portier m’a dit : — Monsieur, on dit que cette nuit il tombera des bombes par ici. — Je lui ai dit : — C’est tout simple, j’en attends une.

29 décembre. — Canonnade toute la nuit. L’attaque prussienne continue.

Théophile Gautier a un cheval. Ce cheval est réquisitionné. On veut le manger. Gautier m’écrit et me prie d’obtenir sa grâce. Je l’ai demandée au ministre. J’ai sauvé le cheval.

Il est malheureusement vrai que Dumas est mort. On le sait par les journaux allemands. Il est mort le 5 décembre, au Puys, près Dieppe, chez son fils. 

On me presse de plus en plus d’entrer dans le gouvernement. Le ministre de la justice, Em. Arago, est venu me demander à dîner. Nous avons causé. Louis Blanc est venu après le dîner. Je persiste à refuser.

Outre Emmanuel Arago, et mes habitués du jeudi, H. Rochefort est venu dîner, avec Blum. Je les invite à dîner tous les jeudis, si nous avons encore quelques jeudis à vivre. Au dessert, j’ai bu à la santé de Rochefort.

La canonnade augmente. Il a fallu évacuer le plateau d’Avron.

30 décembre. — D’Alton-Shée est venu ce matin. Le général Ducrot demanderait à me voir.

Les prussiens nous ont envoyé depuis trois jours plus de douze mille obus.

Hier, j’ai mangé du rat, et j’ai eu pour hoquet ce quatrain :

Ô mesdames les hétaïres,
Dans vos greniers je me nourris ;
Moi qui mourais de vos sourires,
Je vais vivre de vos souris.

À partir de la semaine prochaine, on ne blanchira plus le linge dans Paris, faute de charbon.

J’ai eu à dîner le lieutenant Farcy, commandant la canonnière.

Froid rigoureux. Depuis trois jours, je sors avec mon caban et mon capuchon.

Poupée pour Petite Jeanne. Hottée de joujoux pour Georges.

Les bombes ont commencé à démolir le fort de Rosny. Le premier obus est tombé dans Paris. Les prussiens nous ont lancé aujourd’hui six mille bombes.

Dans le fort de Rosny, un marin travaillant aux gabionnages portait sur l’épaule un sac de terre. Un obus vient et lui enlève le sac. — Merci, dit le marin, mais je n’étais pas fatigué.

Alexandre Dumas est mort le 5 décembre. En feuilletant ce carnet, j’y vois que c’est le 5 décembre qu’un grand corbillard, portant un H, a passé devant moi rue Frochot.

Ce n’est même plus du cheval que nous mangeons. C’est peut-être du chien ? C’est peut-être du rat ? Je commence à avoir des maux d’estomac. Nous mangeons de l’inconnu.

M. Valois est venu de la part de la Société des gens de lettres me demander ce que je veux qu’on fasse des 3 000 francs de reliquat que laissent les trois lectures des Châtiments, les canons fournis et livrés. J’ai dit de verser ces 3 000 francs intégralement à la caisse de secours pour les victimes de là guerre, entre les mains de Mme Jules Simon. 

1er janvier 1871. — Louis Blanc m’adresse dans les journaux une lettre sur la situation.

Stupeur et ébahissement de Petit Georges et de Petite Jeanne devant la hotte de joujoux de leurs étrennes. La hotte déballée, une grande table en a été couverte. Ils touchaient à tous et ne savaient lequel prendre. Georges était presque furieux de bonheur. Charles a dit : C’est le désespoir de la joie !

J’ai faim. J’ai froid. Tant mieux. Je souffre ce que souffre le peuple.

Décidément, je digère mal le cheval. J’en mange pourtant. Il me donne des tranchées. Je m’en suis vengé, au dessert, par ce distique :

Mon dîner m’inquiète et même me harcèle,
J’ai mangé du cheval et je songe à la selle.

Les prussiens bombardent Saint-Denis.

2 janvier. — Daumier et Louis Blanc ont déjeuné avec nous.

Louis Koch a donné à sa tante pour ses étrennes deux choux et deux perdrix vivantes.

Ce matin nous avons déjeuné avec de la soupe au vin.

On a abattu l’éléphant du Jardin des Plantes. Il a pleuré. On va le manger.

Les prussiens continuent de nous envoyer six mille bombes par jour.

3 janvier. — Le chauffage de deux pièces au pavillon de Rohan coûte aujourd’hui 10 francs par jour.

Le club montagnard demande de nouveau que Louis Blanc et moi soyons adjoints au gouvernement pour le diriger. Je refuse.

Il y a en ce moment douze membres de l’Académie française à Paris, dont Ségur, Mignet, Dufaure, d’Haussonville, Legouvé, Cuvillier-Fleury, Barbier, Vitet.

Lune. Froid vif. Les prussiens ont bombardé Saint-Denis toute la nuit.

De mardi à dimanche, les prussiens nous ont envoyé vingt-cinq mille projectiles. Il a fallu pour les transporter deux cent vingt wagons. Chaque coup coûte 60 francs ; total : 1 500 000 francs. Il y a eu une dizaine de tués. Chacun de nos morts coûte aux prussiens 150 000 francs.

5 janvier. — Le bombardement s’accentue de plus en plus. On bombarde Issy et Vanves.

Le charbon manque. On ne peut plus blanchir le linge, ne pouvant le sécher. Ma blanchisseuse m’a fait dire ceci par Mariette : — Si M. Victor Hugo, qui est si puissant, voulait demander pour moi au gouvernement un peu de poussier, je pourrais blanchir ses chemises.

J’étais aux Feuillantines, un obus est tombé près de moi.

Outre mes convives ordinaires du jeudi, j’ai eu à dîner Louis Blanc, Rochefort, Paul de Saint-Victor[33]Mme Jules Simon m’a envoyé du fromage de Gruyère. Luxe énorme. Nous étions treize à table.

Premières personnes tuées dans Paris par le bombardement : quatre rue Gay-Lussac, deux près du Val-de-Grâce.

6 janvier. — Au dessert, hier, j’ai offert des bonbons aux femmes et j’ai dit :

Grâce à Boissier, chères colombes,
Heureux, à vos pieds nous tombons ;
Car on prend les forts par les bombes.
Et les faibles par les bonbons.

Les parisiens vont, par curiosité, voir les quartiers bombardés. On va aux bombes comme on irait au feu d’artifice. Il faut des gardes nationaux pour maintenir la foule. Les prussiens tirent sur les hôpitaux. Ils bombardent le Val-de-Grâce. Leurs obus ont mis le feu cette nuit aux baraquements du Luxembourg pleins de soldats blessés et malades, qu’il a fallu transporter, nus et enveloppés comme on a pu, à la Charité. Barbieux les y a vus arriver vers une heure du matin.

Seize rues ont déjà été atteintes par les obus.

7 janvier. — La rue des Feuillantines percée là où fut le jardin de mon enfance est fort bombardée.

Ma blanchisseuse, n’ayant plus de quoi faire du feu et obligée de refuser le linge à blanchir, a fait à M. Clemenceau, maire du ixe arrondissement, une demande de charbon, en payant, que j’ai apostillée ainsi :

« Je me résigne à tout pour la défense de Paris, à mourir de faim et de froid, et même à ne pas changer de chemise. Pourtant je recommande ma blanchisseuse à M. le maire du ixe arrondissement. » — Et j’ai signé. Le maire a accordé le charbon.

8 Janvier. — Camille Pelletan nous a apporté du gouvernement d’excellentes nouvelles. Rouen et Dijon repris, Garibaldi vainqueur à Nuits et Faidherbe à Bapaume. Tout va bien. 

On mangeait du pain bis, on mange du pain noir. Le même pour tous. C’est bien.

Les nouvelles d’hier ont été apportées par deux pigeons.

Une bombe a tué cinq enfants dans une école rue de Vaugirard.

Les représentations et les lectures des Châtiments ont dû cesser, les théâtres n’ayant plus de gaz pour l’éclairage et de charbon pour le chauffage.

Mort de Prim. Il a été tué à Madrid d’un coup de pistolet le jour où le roi de sa façon, Amédée, duc de Gênes, entrait en Espagne.

Le bombardement a été furieux aujourd’hui. Un obus a troué la chapelle de la Vierge à Saint-Sulpice où ma mère a été enterrée et où j’ai été marié.

J’ai été voir Mlle Louise Bertin.

10 janvier. — Bombes sur l’Odéon.

Envoi d’un éclat d’obus par Chifflart[34]. Cet obus, tombé à Auteuil, est marqué H, Je m’en ferai un encrier.

12 janvier. — Le pavillon de Rohan me demande, à partir d’aujourd’hui, 8 francs par tête pour le dîner, ce qui avec le vin, le café, le feu, etc., porte le dîner à 13 francs par personne.

Nous avons mangé ce matin un beefsteak d’éléphant.

Ont dîné avec nous Schœlcher, Rochefort, Blum, et tous nos convives ordinaires du jeudi. Nous étions encore treize. Après le dîner, Louis Blanc, Paul Foucher, Pelletan.

13 janvier. — Un œuf coûte 2 fr. 75. La viande d’éléphant coûte 40 francs la livre. Un sac d’oignons 800 francs.

Éd. Lockroy[35], qui part cette nuit pour les avant-postes, avec le bataillon qu’il commande, est venu dîner avec moi.

La Société des gens de lettres m’a demandé d’assister à la remise des canons à l’Hôtel de Ville. Je me suis excusé. Je n’irai pas.

On a passé la journée à chercher un autre hôtel. Rien n’est possible. Tout est fermé. Dépense de la semaine au pavillon de Rohan (y compris un carreau cassé), 701 fr. 50. 

14 janvier. — Mot d’une femme pauvre sur le bois fraîchement abattu : — Ce malheureux bois vert ! on le met au feu ; il ne s’attendait pas à ça, il pleure tout le temps.

Le pape dit de l’abbé Dupanloup : L’évêque d’Orléans a un chemin de fer dans la tête.

15 janvier, 1 heures. — Bombardement furieux en ce moment.

Je fais les vers Dans le cirque. Après le dîner, je les ai lus à mes convives du dimanche. Ils me demandent de les publier. Je les donne aux journaux.

17 janvier. — Le bombardement depuis trois jours n’a discontinué ni jour ni nuit.

Petite Jeanne m’a grondé de ne pas la laisser jouer avec le mouvement de ma montre.

Tous les journaux reproduisent les vers Dans le cirque. Ils pourront être utiles.

Louis Blanc est venu ce matin. Il me presse de me joindre à lui et à Quinet pour exercer une pression sur le gouvernement. Je lui ai répondu : — Je vois plus de danger à renverser le gouvernement qu’à le maintenir.

18 janvier. — M. Krupp fait des canons contre les ballons.

Il y a un coq dans mon petit jardin. Hier Louis Blanc déjeunait avec nous. Le coq chanta. Louis Blanc s’arrête et me dit : — Écoutez. — Qu’est-ce ? — Le coq chante. — Eh bien ? — Entendez-vous ce qu’il dit ? — Non. — Il dit : Victor Hugo. Nous écoutons, nous rions. Louis Blanc avait raison. Le chant du coq ressemblait beaucoup à mon nom.

J’émiette aux poules notre pain noir. Elles n’en veulent pas.

Ce matin, on a commencé une sortie sur Montretout. On a pris Montretout. Ce soir les prussiens nous l’ont repris.

20 janvier. — L’attaque sur Montretout a interrompu le bombardement. Un enfant de quatorze ans a été étouffé dans une foule à la porte d’un boulanger.

21 janvier. — Louis Blanc vient me voir. Nous tenons conseil. La situation devient extrême et suprême. La mairie de Paris demande mon avis.

Louis Blanc a dîné avec nous. Après le dîner, sorte de conseil auquel a assisté le colonel Laussedat.

22 janvier. — Les prussiens bombardent Saint-Denis. 

Manifestation tumultueuse à l’Hôtel de Ville. Trochu se retire. Rostan vient me dire que la mobile bretonne tire sur le peuple. J’en doute. J’irai moi-même s’il le faut.

J’en reviens. Il y a eu attaque simultanée des deux côtés. J’ai dit à des combattants qui me consultaient : — Je ne reconnais pour français que les fusils qui sont tournés du côté des prussiens.

Rostan m’a dit : — Je viens mettre mon bataillon à votre disposition. Nous sommes cinq cents hommes. Où voulez-vous que nous allions ? — Je lui ai demandé : — Où êtes-vous en ce moment ? Il m’a répondu : — On nous a massés du côté de Saint-Denis qu’on bombarde. Nous sommes à la Villette. Je lui ai dit : — Restez-y. C’est là que je vous eusse envoyés. Ne marchez pas contre l’Hôtel de Ville, marchez contre la Prusse.

23 janvier. — Hier soir, conférence chez moi. Outre mes convives du dimanche, Rochefort et son secrétaire Mourot avaient dîné avec moi. Sont venus le soir Rey et Gambon. Ils m’ont apporté, avec prière d’y adhérer, l’un le programme affiche de Ledru-Rollin (assemblée de 200 membres), l’autre, le programme de l’Union républicaine (50 membres). J’ai déclaré n’approuver ni l’une ni l’autre des deux solutions.

Chanzy est battu. Bourbaki réussit. Mais ni l’un ni l’autre ne marchent sur Paris. Énigme dont je crois entrevoir le secret.

Un inventeur vient de m’apporter un projet de bouclier-barricade en fer pour les troupes en ligne de bataille.

Le bombardement semble interrompu.

24 janvier. — Ce matin, Flourens est venu. Il m’a demandé conseil. Je lui ai dit : — Nulle pression violente sur la situation.

25 janvier. — On dit Flourens arrêté. Il l’aurait été en sortant de me voir.

J’ai fait manger deux œufs frais à Georges et à Jeanne.

M. Dorian est venu ce matin voir mes fils au pavillon de Rohan. Il leur a annoncé la capitulation imminente. Affreuses nouvelles du dehors. Chanzy battu, Faidherbe battu, Bourbaki refoulé.

27 janvier. — Schœlcher est venu m’annoncer qu’il donnait sa démission de colonel de la légion d’artillerie.

On est encore venu me demander de me mettre à la tête d’une manifestation contre l’Hôtel de Ville. J’ai refusé. Toutes sortes de bruits courent. J’invite tout le monde au calme et à l’union. 

28 janvier. — Bismarck, dans les pourparlers de Versailles, a dit à Jules Favre : — Comprenez-vous cette grue d’impératrice qui me propose la paix !

Le froid a repris.

Ledru-Rollin demande à s’entendre avec moi (par Brives).

Petite Jeanne est un peu souffrante. Doux petit être !

Léopold me contait ce soir qu’il y avait eu dialogue à mon sujet entre le pape Pie IX et Jules Hugo, mon neveu, frère de Léopold, mort camérier du pape. Le pape avait dit à Jules en le voyant : — Vous vous appelez Hugo ? — Oui, Saint-Père. — Vous êtes parent de Victor Hugo ? — Son neveu, Saint-Père. — Quel âge a-t-il ? (c’était en 1857). — Cinquante-cinq ans. — Hélas ! il est trop vieux pour revenir à l’Église !

Charles me dit que Jules Simon et ses deux fils ont passé la nuit à dresser des listes de candidats possibles pour l’Assemblée nationale.

Cernuschi se fait naturaliser citoyen français.

29 janvier. — L’armistice a été signé hier. Il est publié ce matin. Assemblée nationale. Sera nommée du 5 au 18 février. S’assemblera le 12 à Bordeaux.

Petite Jeanne va un peu mieux. Elle m’a presque souri.

Plus de ballon. La poste. Mais les lettres non cachetées. Il neige. Il gèle.

30 janvier. — Petite Jeanne est toujours abattue et ne joue pas.

Mlle Périga m’a apporté un œuf frais pour Jeanne.

31 Janvier. — Petite Jeanne est toujours souffrante. C’est un petit catarrhe de l’estomac. Le docteur Allix dit que cela durera encore quatre ou cinq jours.

Mon neveu Léopold est venu dîner avec nous. Il nous a apporté des conserves d’huîtres.

1er février. — Petite Jeanne va mieux. Elle m’a souri.

2 février. — Le nouveau journal de Rochefort, le Mot d’ordre, a paru aujourd’hui. Les élections de Paris remises au 8 février.

Je continue à mal digérer le cheval. Maux d’estomac. Hier je disais à MmeErnest Lefèvre, dînant à côté de moi :

De ces bons animaux la viande me fait mal,
J’aime tant les chevaux que je hais le cheval.

Petite Jeanne continue d’aller mieux. 

4 février. — Le temps s’adoucit.

Le soir, foule chez moi. Proclamation de Gambetta.

5 février. — La liste des candidats des journaux républicains a paru ce matin. Je suis en tête.

Bancel[36] est mort.

Petite Jeanne ce soir est guérie de son rhume.

J’ai eu mes convives habituels du dimanche. Nous avons eu du poisson, du beurre et du pain blanc.

6 février. — Bourbaki, battu, s’est tué. Grande mort.

Ledru-Rollin recule devant l’Assemblée. Louis Blanc est venu ce soir me lire ce désistement.

7 février. — Nous avions trois ou quatre boîtes de conserves que nous avons mangées aujourd’hui.

8 février. — Aujourd’hui scrutin pour l’Assemblée nationale. Paul Meurice et moi avons été voter ensemble, rue Clauzel.

Après la capitulation signée, en quittant Jules Favre, Bismarck est entré dans le cabinet où ses deux secrétaires l’attendaient, et a dit : — La est morte.

J’ai rangé mes papiers en prévision du départ. Petite Jeanne est très gaie.

11 février. — Le scrutin se dépouille très lentement.

Notre départ pour Bordeaux est remis à lundi 13.

12 février. — J’ai vu hier pour la première fois mon boulevard. C’est un assez grand tronçon de l’ancien boulevard Haussmann. Boulevard Victor-Hugoest placardé sur boulevard Haussmann à quatre ou cinq coins des rues donnant sur le boulevard.

L’Assemblée nationale s’ouvre aujourd’hui à Bordeaux. Les élections ne sont pas encore dépouillées et proclamées à Paris. Je pense que Louis Blanc sera le premier représentant de Paris. J’eusse trouvé juste que ce fût Garibaldi.

Quoique je ne sois pas encore nommé, le temps presse, et je compte partir demain lundi 13 février pour Bordeaux. Nous serons neuf, cinq maîtres et quatre domestiques, plus les deux enfants. Louis Blanc désire partir avec moi. Nous ferons route ensemble. 

J’emporte dans mon sac en bandoulière divers manuscrits importants et œuvres commencées, entre autres Paris assiégé et le poëme du Grand-père[37].

J’ai lu avant le dîner à mes convives, M. et Mme Paul Meurice, Vacquerie, Lockroy, M. et Mme Ernest Lefèvre, Louis Koch et Villain (moins Rochefort et Victor qui ne sont arrivés que pour l’heure du dîner), deux pièces qui feront partie de Paris assiégé. (À Petite Jeanne. — Non, vous ne prendrez pas l’Alsace et la Lorraine).

Pelleport m’a apporté nos neuf laissez-passer. N’étant pas encore proclamé représentant, j’ai mis sur le mien Victor Hugo, propriétaire, vu que les prussiens exigent une qualité ou une profession.

13 février. — J’ai quitté ce matin avec un serrement de cœur l’avenue Frochot et la douce hospitalité que Paul Meurice me donne depuis le 5 septembre, jour de mon arrivée.


  1. Aller Journaliste, romancier, devint plus tard membre de l’Académie française et administrateur de la Comédie-Française. (Note de l’éditeur.)
  2. Aller Antonin Proust, publiciste, devint député et ministre des Arts dans le cabinet Gambetta. (Note de l’éditeur.)
  3. Aller Critique littéraire de l’Indépendance belge. (Note de l’éditeur.)
  4. Aller Représentant du peuple en 1848, rédacteur du National ; devint préfet du Var. (Note de l’éditeur.)
  5. Aller Victor Hugo n’a jamais publié le tome II des Châtiments. Les poésies qui devaient former ce volume ont été publiées en partie dans les Années funestes (où l’on trouvera la pièce dont il est question ici), en partie dans Toute la Lyre (Corde d’airain) et dans cette édition : les Châtiments, Reliquat. (Note de l’éditeur.)
  6. Aller Ancien pair de France, fut mêlé très activement aux journées de Février 1848. Après la révolution du 4 septembre 1870, il collabora au Peuple souverain et fonda, en octobre 1872, un journal intitulé le Suffrage universel. (Note de l’éditeur.)
  7. Aller Femme de Charles-Hugo. (Note de l’éditeur.)
  8. Aller Romancier, publiciste, directeur de la Revue de Paris, critique dramatique du Temps,, directeur de la Cloche. (Note de l’éditeur.)
  9. Aller Économiste, fut lié avec les principaux chefs de l’opposition sous l’empire, donna cent mille francs à l’époque du plébicite pour la propagande contre l’empire. Légua à la ville de Paris le musée qui porte son nom. (Note de l’éditeur.)
  10. Aller Julie Chenay, sœur de Mme Victor Hugo. (Note de l’éditeur.)
  11. Aller Protestation contre le bombardement des monuments. (Note de l’éditeur.)
  12. Aller Le point d’interrogation est dans le manuscrit. (Note de l’éditeur.)
  13. Aller Avocat, rédacteur du Temps et du Siècle, fut mêlé aux principaux procès politiques sous l’empire, soit comme défenseur des journaux poursuivis, soit comme inculpé dans le procès des Treize. En 1870, il fut un des adjoints au maire de Paris, devint membre de l’Assemblée nationale en 1871, président du Conseil municipal en 1874, puis président de la Chambre des députés en 1885, et président du Conseil des ministres en 1888. (Note de l’éditeur.)
  14. Aller Représentant du peuple en 1848 et 1849 ; questeur de l’Assemblée ; exilé après le coup d’État du 2 décembre 1851 ; ministre de la Guerre sous le Gouvernement de la Défense nationale ; devint ministre du Gouvernement de M. Thiers, puis ambassadeur de Russie. (Note de l’éditeur.)
  15. Aller Général français, président du Gouvernement de la Défense nationale ; élu, en 1871, membre de l’Assemblée nationale par huit départements. (Note de l’éditeur.)
  16. Aller Romancier, auteur du Théâtre de Clara Gazul, de Carmen, de Colomba ; devint, en 1830, chef de cabinet du comte d’Argout, puis membre de l’Académie française ; condamné à l’amende et à trois mois de prison pour avoir défendu, dans la Revue des deux mondes, Libri ; devint plus tard sénateur sous le second empire. (Note de l’éditeur.)
  17. Aller Romancier, critique, poète, auteur dramatique, rédacteur en chef de l’Artiste ; puis, en 1849, administrateur de la Comédie-Française, en 1856, inspecteur général des musées de province. (Note de l’éditeur.)
  18. Aller Directeur du Charivari, auteur de livres humoristiques et satiriques. (Note de l’éditeur.)
  19. Aller Critique dramatique et littéraire ; bibliothécaire de l’Arsenal ; administrateur de la Comédie-Française (1859-1871). (Note de l’éditeur.)
  20. Aller Journaliste, collabora à la Gazette de Paris, au Figaro, au Nain jaune et à l’Événement, devint député de Paris en 1881. (Note de l’éditeur.)
  21. Aller Victor Hugo habitait chez Paul Meurice, dont il occupait la chambre à coucher et le cabinet de travail, au rez-de-chaussée. Ces deux pièces donnaient sur un petit jardin, avenue Frochot. (Note de l’éditeur.)
  22. Aller Eugène Pelletan, homme de lettres, député (1863-1869), membre du Gouvernement de la Défense nationale ; devint membre de l’Assemblée nationale, puis sénateur. (Note de l’éditeur.)
  23. Aller Gustave Flourens, professeur d’histoire naturelle au Collège de France en 1863 ; prit part à l’émeute du 31 octobre 1870 ; fut tué à la tête d’un bataillon de la Commune, à Rueil, le 3 avril 1871. (Note de l’éditeur.)
  24. Aller Rédacteur en chef : Blanqui. (Note de l’éditeur.)
  25. Aller Ce texte, découpé dans Les Nouvelles, est collé sur une page blanche du Carnet. (Note de l’éditeur.)
  26. Aller Sur la page blanche, en regard de ces lignes, avec des pains à cacheter, une enveloppe sur laquelle on lit :
    Dans cette enveloppe sont deux exemplaires de la médaille frappée à l’occasion de mon retour en France — (15 septembre 1870). —
    Il n’y a plus dans l’enveloppe qu’un exemplaire de la médaille. (Note de l’éditeur.)
  27. Aller Léopold Hugo, neveu de Victor Hugo. (Note de l’éditeur.)
  28. Aller Rédacteur au National ; adjoint d’Armand Marrast à la mairie de Paris en 1848, secrétaire général à la Préfecture de la Seine ; préfet de police en 1870 ; devint membre de l’Assemblée nationale, puis sénateur. (Note de l’éditeur.)
  29. Aller Journaliste, rédacteur du Siècle. (Note de l’éditeur.)
  30. Aller Fondateur de la Lanterne, député de Paris en 1869, directeur de la Marseillaise et du Mot d’ordre, membre du Gouvernement et de la Défense nationale, puis de l’Assemblée nationale ; directeur de l’Intransigeant. (Note de l’éditeur.)
  31. Aller Cantatrice française. (Note de l’éditeur.)
  32. Aller Auteur dramatique, directeur de l’Athénée ; il mit à la scène plusieurs romans d’Émile Zola. (Note de l’éditeur.)
  33. Aller Secrétaire de Lamartine en 1848, rédacteur au Correspondant, puis à la Presse, et à la Liberté où il fut critique littéraire et critique d’art. Il fut nommé, en février 1870, inspecteur général des beaux-arts. (Note de l’éditeur.)
  34. Aller Peintre et dessinateur. (Note de l’éditeur.)
  35. Aller Journaliste ; prit part à l’expédition des Mille, conduite par Garibaldi ; devint, en 1871, membre de l’Assemblée nationale et fut à diverses reprises ministre du Commerce, de l’Instruction publique et de la Marine. Édouard Lockroy épousa la veuve de Charles Hugo. (Note de l’éditeur.)
  36. Aller Représentant du peuple en 1849 ; exilé au coup d’État ; élu député en 1869. À publié des études littéraires et philosophiques. (Note de l’éditeur.)
  37. Aller L’Année terrible. — L’Art d’être grand-père.(Note de l’éditeur.)

1871

ASSEMBLÉE DE BORDEAUX. — MORT DE CHARLES HUGO. — [LA COMMUNE.] — SÉJOUR À VIANDEN. — THIERS ET ROCHEFORT.

3 février. — Partis à midi dix minutes. Arrivés à Étampes à trois heures et quart. Station d’une heure trois quarts et luncheon.

Après le lunch, nous sommes rentrés dans le wagon-salon pour attendre le départ. La foule l’entourait, contenue par un groupe de soldats prussiens. La foule m’a reconnu et a crié : Vive Victor Hugo ! J’ai agité le bras hors du wagon en élevant mon képi, et j’ai crié : Vive la France ! Alors un homme à moustaches blanches, qui est, dit-on, le commandant prussien d’Étampes, s’est avancé vers moi d’un air menaçant et m’a dit en allemand je ne sais quoi qui voulait être terrible. J’ai repris d’une voix plus haute, en regardant tour à tour fixement ce prussien et la foule : Vive la France ! Sur quoi, tout le peuple a crié avec enthousiasme : Vive la France ! Le bonhomme en colère se l’est tenu pour dit. Les soldats prussiens n’ont pas bougé.

Voyage rude, lent, pénible. Le salon-wagon est mal éclairé et point chauffé. On sent le délabrement de la France dans cette misère des chemins de fer. Nous avons acheté à Vierzon un faisan et un poulet et deux bouteilles de vin pour souper. Puis on s’est roulé dans des couvertures et des cabans et l’on a dormi sur les banquettes.

Nous arrivons à Bordeaux à une heure et demie après-midi le 14 février. Nous nous mettons en quête d’un logement. Nous montons en voiture et nous allons d’hôtel en hôtel. Pas une place. Je vais à l’Hôtel de Ville et je demande des renseignements. On m’indique un appartement meublé à louer chez M. A. Porte, 13, rue Saint-Maur, près le jardin public. Nous y allons. Charles loue l’appartement pour 600 francs par mois et paye un demi-mois d’avance. Nous nous remettons en quête d’un logis pour nous et nous ne trouvons rien. À sept heures, nous revenons à la gare chercher nos malles, ne sachant où passer la nuit. Nous retournons rue Saint-Maur où est Charles. Pourparlers avec le propriétaire et son frère qui a deux chambres, 37, rue de la Course, tout près. Nous finissons par nous arranger. 

Alice a fait cette remarque : Le 13 nous poursuit. — Tout le mois de janvier nous avons été treize à table le jeudi. Nous avons quitté Paris le 13 février. Nous étions treize dans le wagon-salon, en comptant Louis Blanc, M. Bochet et les deux enfants. Nous logeons 13, rue Saint-Maur.

15 février. — À deux heures je suis allé à l’Assemblée. À ma sortie, une foule immense m’attendait sur la grande place. Les gardes nationaux qui faisaient la haie ont ôté leurs képis, et tout le peuple a crié : Vive Victor Hugo !J’ai répondu : — Vive la République ! Vive la France ! Ils ont répété ce double cri. Puis cela a été un délire. Ils m’ont recommencé l’ovation de mon arrivée à Paris. J’étais ému jusqu’aux larmes. Je me suis réfugié dans un café du coin de la place. J’ai expliqué dans un speech pourquoi je ne parlais pas au peuple, puis je me suis évadé, c’est le mot, en voiture.

Pendant que ce peuple enthousiaste criait : Vive la République ! les membres de l’Assemblée sortaient et défilaient, impassibles, presque furieux, le chapeau sur la tête, au milieu des têtes nues et des képis agités en l’air autour de moi.

Visite des représentants Le Flô, Rochefort, Lockroy, Alfred Naquet, Emmanuel Arago, Rességuier, Floquet, Eugène Pelletan, Noël Parfait.

J’ai été coucher dans mon nouveau logement, rue de la Course.

16 février. — Aujourd’hui a eu lieu, à l’Assemblée, la proclamation des représentants de Paris. — Louis Blanc a 216 000 voix, il est le premier. — Puis vient mon nom avec 214 000. Puis Garibaldi, 200 000.

L’ovation que le peuple m’a faite hier est regardée par la majorité comme une insulte pour elle. De là, un grand déploiement de troupes sur la place (armée, garde nationale, cavalerie). Avant mon arrivée, il y a eu un incident à ce sujet. Des hommes de la droite ont demandé qu’on protégeât l’Assemblée (contre qui ? contre moi, à ce qu’il paraît). La gauche a répliqué par le cri de : Vive la République !

À ma sortie, on m’a averti que la foule m’attendait sur la grande place. Je suis sorti, pour échapper à l’ovation, par le côté du palais et non par la façade ; mais la foule m’a aperçu, et un immense flot de peuple m’a tout de suite entouré en criant : — Vive Victor Hugo ! J’ai crié : Vive la République ! Tous, y compris la garde nationale et les soldats de la ligne, ont crié : Vive la République ! J’ai pris une voiture que le peuple a suivie.

L’Assemblée a constitué aujourd’hui son bureau. Dufaure propose Thiers pour chef du pouvoir exécutif.

Nous dînerons pour la première fois chez nous, 13, rue Saint-Maur. J’ai invité Louis Blanc, Schœlcher, Rochefort et Lockroy. Rochefort n’a pu venir. 

Après le dîner, nous sommes allés chez Gent, quai des Chartrons, à la réunion de la gauche. Mes fils m’accompagnaient. On a discuté la question du chef du pouvoir exécutif. J’ai fait ajouter à la définition : nommé par l’Assemblée et révocable par elle.

Le général Cremer est venu nous rendre compte des dispositions de l’armée.

17 février. — Gambetta, à l’Assemblée, m’a abordé et m’a dit : — Mon maître, quand pourrais-je vous voir ? J’aurais bien des choses à vous expliquer.

Thiers est nommé chef du pouvoir exécutif. Il doit partir cette nuit pour Versailles, où est la Prusse.

18 février. — Ce soir, réunion de la gauche, rue Lafaurie-Monbadon. La réunion m’a choisi pour président. Ont parlé Louis Blanc, Schœlcher, le colonel Langlois, Brisson, Lockroy, Millière[1] (pourquoi parmi nous ?), Clemenceau, Martin Bernard, Joigneaux. J’ai parlé le dernier et résumé le débat. On a agité des questions graves, le traité Bismarck-Thiers, la paix, la guerre, l’intolérance de l’Assemblée, le cas d’une démission à donner en masse.

19 février. — Le président du Cercle national de Bordeaux est venu mettre ses salons à ma disposition.

Mon hôtesse, Mme Porte, fort jolie femme, m’a envoyé un bouquet.

Thiers a nommé ses ministres. Il prend le titre équivoque et suspect de président chef du pouvoir exécutif.

L’Assemblée s’ajourne. On sera convoqué à domicile.

Nous avons dîné à la maison. Puis nous sommes allés, Victor et moi, à la réunion de la gauche que j’ai présidée.

20 février. — Aujourd’hui encore le peuple m’a acclamé comme je sortais de l’Assemblée. La foule en un instant est devenue énorme. J’ai été forcé de me réfugier chez Martin Bernard qui demeure dans une rue voisine de l’Assemblée.

J’ai parlé dans le 11e bureau. La question de la magistrature (qui nous fait des pétitions pour que nous ne la brisions pas) est venue à l’improviste. J’ai bien parlé. J’ai un peu terrifié le bureau. 

Petite Jeanne est de plus en plus adorable. Elle commence à ne vouloir plus me quitter.

J’ai présidé ce soir la réunion de la gauche.

21 février. — Mme Porte, mon hôtesse de la rue de la Course, m’envoie tous les matins un bouquet par sa petite fille.

Je promène Petit Georges et Petite Jeanne à tous mes moments de liberté. On pourrait me qualifier ainsi : Victor Hugo, représentant du peuple et bonne d’enfants.

Le soir, j’ai présidé la réunion de la gauche.

25 février. — Le soir, réunion des deux fractions de la gauche, gauche radicale, gauche politique, rue Jacques Bell, dans la salle de l’Académie. Ont parlé Louis Blanc, Emmanuel Arago, Vacherot, Jean Brunet, Bethmont, Peyrat, Brisson, Gambetta et moi.

Je ne crois pas que mon projet de fusion, ou même d’entente cordiale, réussisse. Schœlcher et Edmond Adam m’ont reconduit jusque chez moi.

26 février. — J’ai aujourd’hui soixante-neuf ans.

J’ai présidé la réunion de la gauche.

27 février. — J’ai donné ma démission de président de la gauche radicale pour laisser à la réunion toute son indépendance.

28 février. — Thiers a apporté à la tribune le traité. Il est hideux. Je parlerai demain. Je suis inscrit le septième ; mais Grévy, le président de l’Assemblée, m’a dit : — Levez-vous et demandez la parole quand vous voudrez.

L’Assemblée voudra vous entendre.

Ce soir, nous nous sommes réunis dans les bureaux. Je suis du 11e. J’y ai parlé.

1er mars. — Aujourd’hui séance tragique. On a exécuté l’empire, puis la France, hélas ! On a voté le traité Shylock-Bismarck. J’ai parlé.

Louis Blanc a parlé après moi et supérieurement parlé.

J’ai eu à dîner Louis Blanc et Charles Blanc.

Le soir, je suis allé à la réunion rue Lafaurie-Monbadon, que j’ai cessé de présider. Schœlcher présidait. J’y ai parlé. Je suis content de moi.

2 mars. — Pas de séance aujourd’hui. Le vote de la paix a entr’ouvert le filet prussien. J’ai reçu un paquet de lettres et de journaux de Paris. Deux numéros du Rappel.

Nous avons dîné en famille tous les cinq. Puis je suis allé à la réunion.

Puisque la France est mutilée, l’Assemblée doit se retirer. Elle a fait la plaie et est impuissante à la guérir. Qu’une autre Assemblée la remplace. Je voudrais donner ma démission. Louis Blanc ne veut pas. Gambetta et Rochefort sont de mon avis. Débat.

3 mars. — Ce matin, enterrement du maire de Strasbourg, mort de chagrin. Louis Blanc est venu me trouver avec trois représentants, Brisson, Floquet et Cournet. Il vient me consulter sur le parti à prendre quant aux démissions. Rochefort et Pyat, avec trois autres, donnent la leur. Mon avis serait de nous démettre. Louis Blanc résiste. Le reste de la gauche semble ne pas vouloir de la démission en masse.

Séance.

En montant l’escalier, j’ai entendu un bonhomme de la droite, duquel je voyais le dos, dire à un autre : — Louis Blanc est exécrable, mais Victor Hugo est pire.

Nous avons tous dîné chez Charles qui avait invité Louis Blanc et MM. Lavertujon[2] et Alexis Bouvier[3].

Le soir nous sommes allés à la réunion rue Lafaurie-Monbadon. Le président de l’Assemblée ayant fait aujourd’hui les adieux de l’Assemblée aux membres démissionnaires pour l’Alsace et la Lorraine, ma motion acceptée par la réunion (leur maintenir indéfiniment leur siège) est sans objet, puisque la question est décidée. La réunion semble pourtant y tenir. Nous aviserons.

4 mars. — Réunion de la gauche. M. Millière propose, ainsi que M. Delescluze, un acte d’accusation contre le gouvernement de la Défense nationale. Il termine en disant que quiconque ne s’associera pas à lui en cette occasion est dupe ou complice. Schœlcher se lève et lui dit : — Ni dupe, ni complice. Vous en avez menti.

Séance à l’Assemblée.

Le soir, réunion. Louis Blanc, au lieu d’un acte d’accusation en forme de l’ex-gouvernement de Paris, demande une enquête. Je m’y rallie. Nous signons.

5 mars. — Réunion de la gauche. On parle d’une grande fermentation dans Paris. Le gouvernement qui reçoit ordinairement de Paris un minimum de quinze dépêches télégraphiques par jour, n’en avait pas reçu aujourd’hui une seule à six heures du soir. Six dépêches adressées à Jules Favre sont restées sans réponse. Nous décidons que Louis Blanc ou moi interpellerons le gouvernement demain sur la situation de Paris, si l’anxiété continue et si la situation n’est pas éclaircie. Nous nous verrons avant l’ouverture de la séance.

Une députation de lorrains et d’alsaciens est venue nous remercier.

6 mars. — À midi nous avons tous déjeuné en famille chez Charles. J’ai mené ces deux dames à l’Assemblée. Question du transfèrement de l’Assemblée à Versailles ou à Fontainebleau. Ils ont peur de Paris. J’ai parlé dans le 11e bureau. J’ai failli être nommé commissaire. J’ai eu dix-huit voix, mais un M. Lucien Brun en a eu dix-neuf.

Réunion rue Lafaurie. J’ai fait la proposition de nous refuser demain tous à discuter Paris, et de rédiger un manifeste en commun signé de tous, et déclarant que nous donnions nos démissions si l’Assemblée allait ailleurs qu’à Paris. La réunion n’a pas adopté mon avis et m’a engagé à discuter. J’ai refusé. Louis Blanc parlera.

8 mars. — J’ai donné ma démission de représentant.

Il s’agissait de Garibaldi. Il avait été nommé en Algérie. On a proposé d’annuler l’élection. J’ai demandé la parole. J’ai parlé. Tumulte et rage de la droite. Ils ont crié : À l’ordre ! C’est curieux à lire au Moniteur. Devant cette furie, j’ai fait un geste de la main, et j’ai dit :

— Il y a trois semaines, vous avez refusé d’entendre Garibaldi. Aujourd’hui vous refusez de m’entendre. Cela me suffit. Je donne ma démission.

Je suis allé pour la dernière fois à la réunion de la gauche.

9 mars. — Ce matin, trois membres de la réunion gauche modérée, qui siège salle de l’Académie, sont venus députés par la réunion, qui me prie, à l’unanimité de deux cent vingt membres, de retirer ma démission. M. Paul Bethmont portait la parole. J’ai remercié et refusé.

Puis est venue une autre insistance, d’une autre réunion, dans le même but. La réunion du centre gauche, dont font partie MM. d’Haussonville et de Rémusat, me prie, à l’unanimité, de retirer ma démission. M. Target portait la parole. J’ai remercié et refusé.

Louis Blanc est monté à la tribune et m’y a fait ses adieux avec grandeur et noblesse.

10 mars. — Louis Blanc a parlé hier et aujourd’hui. Hier, de ma démission. Aujourd’hui de la question de Paris. Noblement et grandement.

11 mars. — Nous nous préparons au départ.

12 mars. — Force visites. Foule chez moi. M. Michel Lévy vient me demander un livre. M. Duquesnel, directeur associé de l’Odéon, vient me demander Ruy Blas. Nous partirons probablement demain.

Charles, Alice et Victor sont allés à Arcachon. Ils reviennent dîner avec nous. Petit Georges, souffrant, va mieux.

Louis Blanc est venu dîner avec moi. Il va partir pour Paris.

13 mars. — Cette nuit, je ne dormais pas, je songeais aux nombres, ce qui était la rêverie de Pythagore. Je pensais à tous ces 13 bizarrement accumulés et mêlés à ce que nous faisons depuis le 1er janvier, et je me disais encore que je quitterais cette maison où je suis le 13 mars. En ce moment, s’est produit tout près de moi le même frappement nocturne (trois coups comme des coups de marteau sur une planche) que j’ai déjà entendu deux fois dans cette chambre.

Nous avons déjeuné chez Charles avec Louis Blanc. J’ai été voir Rochefort. Il demeure rue Judaïque, n°  80. Il est convalescent d’un érysipèle qui l’a mis un moment en danger. Il avait près de lui MM. Alexis Bouvier et Mourot que j’ai invités à dîner aujourd’hui en les priant de transmettre mon invitation à MM. Claretie, Guillemot et Germain Casse[4], dont je voudrais serrer la main avant mon départ.

En sortant de chez Rochefort, j’ai un peu erré dans Bordeaux. Belle église en partie romane. Jolie tour gothique fleuri. Superbe ruine romaine (rue du Colisée) qu’ils appellent le palais Gallien.

Victor vient m’embrasser. Il part à six heures pour Paris avec Louis Blanc.

À six heures et demie, je suis allé au restaurant Lanta. MM. Bouvier, Mourot et Casse arrivent. Puis Alice. Charles se fait attendre.

Sept heures du soir. Charles est mort.

Le garçon qui me sert au restaurant Lanta est entré et m’a dit qu’on me demandait. Je suis sorti. J’ai trouvé dans l’antichambre M. Porte, qui loue à Charles l’appartement de la rue Saint-Maur, n°  13. M. Porte m’a dit d’éloigner Alice qui me suivait. Alice est rentrée dans le salon. M. Porte m’a dit : — Monsieur, ayez de la force. M. Charles… — Eh bien ? — Il est mort.

Mort ! Je n’y croyais pas. Charles !… Je me suis appuyé au mur.

M. Porte m’a dit que Charles, ayant pris un fiacre pour venir chez Lanta, avait donné ordre au cocher d’aller d’abord au café de Bordeaux. Arrivé au café de Bordeaux, le cocher en ouvrant la portière avait trouvé Charles mort. Charles avait été frappé d’apoplexie foudroyante. Quelque vaisseau s’était rompu. Il était baigné de sang. Ce sang lui sortait par le nez et par la bouche. Un médecin appelé a constaté la mort.

Je n’y voulais pas croire. J’ai dit : — C’est une léthargie. J’espérais encore. Je suis rentré dans le salon, j’ai dit à Alice que j’allais revenir et j’ai couru rue Saint-Maur. À peine étais-je arrivé qu’on a rapporté Charles.

Hélas ! mon bien-aimé Charles ! Il était mort.

J’ai été chercher Alice. Quel désespoir !

Les deux petits enfants dorment.

14 mars. — Je relis ce que j’écrivais le matin du 13 au sujet de ce frappement entendu la nuit.

Charles est déposé dans le salon du rez-de-chaussée de la rue Saint-Maur. Il est couché sur un lit et couvert d’un drap sur lequel les femmes de la maison ont semé des fleurs. Deux voisins, ouvriers, et qui m’aiment, ont demandé à passer la nuit près de lui. Le médecin des morts, en découvrant ce pauvre cher mort, pleurait.

J’ai envoyé à Meurice une dépêche télégraphique ainsi conçue :

« Meurice, 18, rue Valois. — Affreux malheur. Charles est mort ce soir 13. Apoplexie foudroyante. Que Victor revienne immédiatement. »

Le préfet a envoyé cette dépêche par voie officielle.

Nous emporterons Charles. En attendant, il sera mis au dépositoire.

MM. Alexis Bouvier et Germain Casse m’aident dans tous ces préparatifs qui sont des déchirements.

À quatre heures, on a mis Charles dans le cercueil. J’ai empêché qu’on fît descendre Alice. J’ai baisé au front mon bien-aimé, puis on a soudé la feuille de plomb. Ensuite on a ajouté le couvercle de chêne et serré les écrous du cercueil ; et en voilà pour l’éternité. Mais l’âme nous reste. Si je ne croyais pas à l’âme, je ne vivrais pas une heure de plus.

J’ai dîné avec mes deux petits-enfants, Petit Georges et Petite Jeanne.

J’ai consolé Alice. J’ai pleuré avec elle. Je lui ai dit tu pour la première fois.

(Payé au restaurant Lanta le dîner d’hier, où nous attendions Charles, où Alice était, où je n’étais pas.)

15 mars. — Depuis deux nuits je ne dormais pas, j’ai un peu dormi cette nuit. 

Edgar Quinet est venu hier soir. Il a dit en voyant le cercueil de Charles dépose dans le salon :

— Je te dis adieu et au revoir, grand esprit, grand talent, grande âme, beau par le visage, plus beau par la pensée, fils de Victor Hugo !

Nous avons parlé ensemble de ce superbe esprit envolé. Nous étions calmes. Le veilleur de nuit pleurait en nous entendant.

Le préfet de la Gironde est venu. Je n’ai pu le recevoir.

Ce matin, à dix heures, je suis allé rue Saint-Maur, 13. La voiture-fourgon des pompes funèbres était là. MM. Bouvier et Mourot m’attendaient. Je suis entré dans le salon. J’ai baisé le cercueil. Puis on l’a emporté. Il y avait une voiture de suite. Ces messieurs et moi y sommes montés. Arrivés au cimetière, on a retiré le cercueil de la voiture-fourgon, et six hommes l’ont porté à bras. MM. Alexis Bouvier, Mourot et moi, nous suivions, tête nue. Il pleuvait à verse. Nous avons marché derrière le cercueil.

Au bout d’une longue allée de platanes, nous avons trouvé le dépositoire, cave éclairée seulement par la porte. On y descend par cinq ou six marches. Il y avait plusieurs cercueils, attendant, comme va attendre celui de Charles. Les porteurs ont descendu le cercueil. Comme j’allais suivre, le gardien du dépositoire m’a dit : — On n’entre pas. — J’ai compris et j’ai respecté cette solitude des morts.

MM. Alexis Bouvier et Mourot m’ont ramené rue Saint-Maur, 13.

Alice était en syncope. Je lui ai fait respirer du vinaigre et je lui ai frappé dans les mains. Elle s’est réveillée et a dit : — Charles, où es-tu ?

Je suis accablé de douleur.

16 mars. — Petite Jeanne souffre de ses dents. Elle a mal dormi.

À midi, Victor arrive, avec Barbieux et Louis Mie[5]. Nous nous embrassons en silence et en pleurant. Il me remet une lettre de Meurice et de Vacquerie.

Nous décidons que Charles sera dans le tombeau de mon père au Père-Lachaise, à la place que je me réservais. J’écris à Meurice et à Vacquerie une lettre où j’annonce mon départ avec le cercueil pour demain et notre arrivée à Paris pour après-demain. Barbieux partira ce soir et leur portera cette lettre.

17 mars. — Nous comptons partir de Bordeaux avec mon Charles, tous, ce soir, à six heures. 

Nous sommes allés, Victor et moi, avec Louis Mie, chercher Charles au dépositoire. Nous l’avons porté au chemin de fer.

Nous sommes partis de Bordeaux à six heures trente du soir. Arrivés à Paris à dix heures trente du matin.

18 mars. — À la gare, on nous reçoit dans un salon où l’on me remet les journaux qui annoncent notre arrivée pour midi. Nous attendons. Foule, amis.

À midi, nous partons pour le Père-Lachaise. Je suis le corbillard, tête nue, Victor est près de moi. Tous nos amis suivent, et le peuple. On crie : Chapeaux bas !

Place de la Bastille, il se fait autour du corbillard une garde d’honneur spontanée de gardes nationaux qui passent le fusil abaissé. Sur tout le parcours jusqu’au cimetière, des bataillons de garde nationale rangés en bataille présentent les armes et saluent du drapeau. Les tambours battent aux champs. Les clairons sonnent. Le peuple attend que je sois passé et reste silencieux, puis crie : Vive la République !

Il y avait partout des barricades qui nous ont forcés à de longs détours.

Au cimetière, dans la foule, j’ai reconnu Millière, très pâle et très ému, qui m’a salué, et ce brave Rostan. Entre deux tombes une large main s’est tendue vers moi et une voix m’a dit : — Je suis Courbet. En même temps j’ai vu une face énergique et cordiale qui me souriait avec une larme dans les yeux. J’ai vivement serré cette main. C’est la première fois que je vois Courbet.

On a descendu le cercueil. Avant qu’il entrât dans la fossé, je me suis mis à genoux et je l’ai baisé. Le caveau était béant. Une dalle était soulevée. J’ai regardé le tombeau de mon père que je n’avais pas vu depuis l’exil. Le cippe est noirci. L’ouverture étant trop étroite, il a fallu limer la pierre. Cela a duré une demi-heure. Pendant ce temps-là, je regardais le tombeau de mon père et le cercueil de mon fils. Enfin, on a pu descendre le cercueil. Charles sera là avec mon père, ma mère et mon frère.

Mme Meurice a apporté une gerbe de lilas blanc qu’elle a jetée sur le cercueil de Charles. Vacquerie a parlé. Il a dit de belles et grandes paroles. Louis Mie aussi a dit à Charles un adieu ému et éloquent.

Puis je m’en suis allé. On a jeté des fleurs sur le tombeau. La foule m’entourait. On me prenait les mains. Comme ce peuple m’aime, et comme je l’aime !

Nous sommes revenus en voiture avec Meurice et Vacquerie. On me remet une adresse du club de Belleville tout à fait ardente et sympathique signée : Millière, président, et Avrial, secrétaire.

Je suis brisé. Mon Charles, sois béni ! 

21 mars. — Nous comptons partir demain soir pour Bruxelles.

22 mars. — Partis de Paris hier soir à neuf heures, nous arrivons à Bruxelles à deux heures.

Mme Jules Simon avant-hier quand elle est venue me voir me disait : — Nous sommes déplorablement installés à Versailles[6]. Le plafond sent le palais, le plancher sent l’ambulance. De l’or en haut, du sang en bas. Nous couchons dans des galetas qui ont des lambris de pourpre. Nos lits n’ont qu’un matelas[7]. D’immenses salles glaciales et démeublées, ce sont nos chambres, on ne saurait voir plus de misère dans plus de faste.

23 mars. — Continuation des troubles à Paris.

25 mars. — L’état de Paris est grave, surtout à cause des prussiens qui sont là, tenant la ville sous leur canon. Thiers, en voulant reprendre les canons de Belleville, a été fin là où il fallait être profond. Il a jeté l’étincelle sur la poudrière. Thiers, c’est l’étourderie préméditée. En voulant éteindre la lutte politique, il a allumé la guerre sociale.

27 mars. — Paris est épuisé. Les élections communales vont avoir lieu.

Clément Thomas, qui vient d’être si étrangement tué à Montmartre par une espèce de tribunal de francs-juges, avait été proscrit au coup d’état. En février 1852, il vint me voir à Bruxelles. J’étais logé en compagnie de mon Charles, Grand’Place, n° 16. Clément Thomas avait à peu près mon âge. Nous causâmes longtemps. C’était un républicain sincère, mais de l’école étroite et formaliste du National. Il avait du reste pris Charles en grande amitié. Tous deux sont morts.

28 mars. — M. Ludwig Wilh vient me voir après mon déjeuner. Il m’annonce que l’Étoile belge publie ma nomination à Paris comme membre de la Commune. Blanqui et Flourens seraient aussi élus.

29 mars. — Ma nomination ne semble pas se confirmer. Tant mieux.

3 avril. — Je ne reçois plus de lettres de Paris. La poste n’y est plus distribuée. La crise devient aiguë. 

4 avril. — Chose poignante, on se bat entre français. La guerre a éclaté entre Paris et Versailles.

Minuit. — Hier bataille sous les murs de Paris. Flourens a été tué. Très brave et un peu fou. Je le regrette. C’était le chevalier rouge.

9 avril. — Visite de M. Dreyfus qui arrive de Paris. Il vient de rencontrer, me dit-il, dans la rue Fossé-aux-Loups, Canrobert. Bruxelles est plein de bonapartistes qui attendent. Quoi ?

M. Ernest Lefèvre[8] vient d’arriver. Victor penchait la tête à ma fenêtre, place des Barricades, il m’a dit : — Tiens ! Ernest Lefèvre ! — En effet, M. Ernest Lefèvre était à la porte et sonnait.

Voici ce qui lui est arrivé : il a donné avant-hier sa démission de membre de la Commune, et s’est hâté de quitter Paris. Il nous a dit : — Ceci est le dilemme, démissionnaire aujourd’hui, fusillé demain. Cette Commune est folle. On y délibère en secret. On y parle le revolver au poing. Delescluze et Pyat provoquent les résolutions violentes, et s’esquivent au moment du vote. — Lors de leur décret des suspects, Ernest Lefèvre ayant demandé l’appel nominal, Delescluze, qui voulait voter pour sans qu’on connût son vote, s’est emporté et a menacé Ernest Lefèvre. Le préfet de police, un nommé Raoul Rigault, dit : — J’admire Marat, mais il était mou. — Ernest Lefèvre ayant appelé un membre l’honorable citoyen a été accablé d’injures comme entaché de parlementarisme.

Bref, cette Commune est aussi idiote que l’Assemblée est féroce. Des deux côtés, folie. Mais la France, Paris et la République s’en tireront.

11 avril. — Le jour où nous avons dîné pour la première fois au pavillon de Rohan, Flourens a dîné avec nous ainsi que son aide de camp, un grec qu’il m’a présenté. Flourens était alors major de rempart nommé par le général Trochu. Son aide de camp a été blessé à côté de Flourens tué. Il est en ce moment prisonnier à Versailles.

13 avril. — Paris muré de nouveau, s’éclaire de nouveau au pétrole. Plus de gaz.

On se bat à la barrière de l’Étoile. Ce qui n’empêche pas la foire au pain d’épice à la barrière du Trône. Tel est Paris.

15 avril. — Ce matin, j’ai fait contre la guerre civile les vers intitulés : Un cri. Je les envoie à Paris. 

Alfred Asseline est de retour à Bruxelles, il vient de Paris. Il n’a pu partir qu’à grand’peine et caché dans le compartiment des dépêches.

17 avril. — M. Ludwig Wilh a traduit en vers allemands pour les journaux allemands les vers contre la guerre civile.

Les gens de Versailles ont fait arrêter Lockroy.

20 avril. — La lutte s’aggrave à Paris. Ulbach arrêté à Paris.

21 avril. — Alice a reçu de Mme Jules Simon une lettre indignée contre les gens de la Commune. Elle se plaint du pillage chez elle.

23 avril. — Lockroy en prison à Versailles, Ulbach en prison à Paris, Pierre Véron en exil à Bruxelles, cela caractérise la situation.

24 avril. — Félix Pyat a donné sa démission de la Commune et a déclaré dans le Drapeau que c’était à cause de la suppression de quatre journaux. Là-dessus, séance de la Commune où le membre Clément, appuyé par une foule d’autres, déclare que Pyat a approuvé la suppression des journaux, et que sa démission est une désertion.

Dans la même séance le citoyen Delescluze déclare qu’il ne quittera pas la Commune et qu’il se fera tuer.

25 avril. — Émile Deschamps est mort à Versailles. Il avait quatre-vingts ans. Charmant talent, charmant esprit, cœur charmant.

27 avril. — Armistice de quelques heures entre Versailles et Paris.

30 avril. — J’ai déjà donné à Petit Georges trois leçons de lecture et d’écriture mêlées.

Les journaux annoncent qu’on n’a pu retrouver le ballon Victor Hugo qui, parti de Paris en octobre 1870, était allé s’abattre en Belgique. Moi, pendant ce temps-là, j’étais parti de Belgique et j’étais allé m’enfermer à Paris.

2 mai. — Ce soir à minuit, clair de lune, j’ai entendu dans les arbres de la place des Barricades chanter un rossignol. Était-ce une de mes chères âmes ?

3 mai. — À minuit, le rossignol. En même temps j’entendais Jeanne endormie dire en rêvant : Papa. 

6 mai — Garibaldi m’a écrit. Sa lettre m’est transmise par le général Bordone qui est arrêté et au secret dans les prisons de Marseille.

11 mai. — Paris est de nouveau muré. Les lettres de Paul Foucher à l’Indépendance belge sont interceptées.

12 mai. — Paul Foucher a failli être arrêté par ordre de la Commune. Il s’est échappé. Il est à Versailles. Schœlcher est arrêté. Par qui ? Par ceux de Versailles ? Non. Par ceux de Paris. Ernest Lefèvre est prévenu par moi (avisé par le colonel Laussedat qui arrive de Francfort où sont Favre et Bismarck) qu’il y a un ordre d’extradition signé contre tous les membres de la Commune, et qu’il n’en est peut-être pas excepté. (Dès que Thiers sera maître de Paris.)

14 mai. — Auber est mort. Il avait quatre-vingt-neuf ans.

Musique italienne. Charmante, quelquefois belle, quelquefois vulgaire. Rossini en haut, Auber à mi-côte, Adam en bas. Trois maîtres de même race, l’un confinant au sublime, l’autre au vulgaire ; mais le premier ayant quelque chose des défauts du dernier, et le dernier quelque chose des beautés du premier.

15 mai. — La Commune fait démolir la maison de Thiers. Odieux et bête.

23 mai. — L’armée de Versailles est entrée dans Paris. Billioray est tué[9], Paschal Grousset[10] est en fuite. Pyat est caché.

24 mai. — Le bruit court que le Louvre et les Tuileries brûlent. Je ne puis le croire.

Rochefort arrêté à Meaux a été amené en plein jour à Versailles et livré aux huées de la populace. Indigne exhibition. Turba

25 mai. — Fait monstrueux. Ils ont mis le feu à Paris. On envoie jusqu’en Belgique chercher des pompiers. Ceux de Bruxelles viennent de partir à toute vapeur.

J’ai écrit ma protestation contre le déni d’asile du gouvernement belge aux vaincus de la Commune. Elle sera demain dans l’Indépendance

27 mai. — Ma protestation en faveur du droit d’asile a paru. Polémique.

L’incendie de Paris diminue. Force lettres et visites me remerciant et me félicitant de ma protestation pour le droit d’asile.

1er juin. — Nous sommes partis de Bruxelles à midi trente-cinq[11].

Luxembourg. 5 juin. — Cournet fusillé, Razoua fusillé, Delescluze tué, Millière fusillé, Ranc prisonnier, Malon prisonnier, Edouard Lockroy prisonnier, faisaient partie de la réunion de la gauche que je présidais, maison Sieuzac, à Bordeaux. Il y a trois mois de cela.

Mourot, prisonnier avec Rochefort, était un des deux seuls amis qui m’accompagnaient au transfert du cercueil de Charles au dépositoire des morts de Bordeaux. L’autre était M. Alexis Bouvier. Dans la longue allée de peupliers du cimetière, sous la pluie à verse, nous étions tête nue tous les trois, derrière le corbillard. Bouvier était à ma droite, Mourot à ma gauche.

5 juin. — Miot et Gambon que j’avais invités à dîner chez moi tous les jours en octobre 1869 sont fusillés.

Au congrès de Lausanne que je présidais en septembre 1869, Chaudey parla, puis Longuet[12]. Chaudey a été fusillé par la Commune, Longuet a été fusillé par l’Assemblée.

Cluseret vint me voir le 7 septembre (j’écris la date de souvenir). Je venais d’arriver à Paris. Il m’avait souvent écrit. Je ne l’avais jamais vu. Je le reçus dans le cabinet de Paul Meurice. C’était un homme d’assez haute taille, à la figure ronde et pleine, aux yeux hardis et indécis, la moustache, l’allure militaires, l’air respectueux. Il me dit : — Ce gouvernement (Trochu, Jules Favre, etc.) trahit. Il livrera Paris. Vous, Victor Hugo, nommez-moi général. Votre signature me suffit. Je lèverai un corps franc de cinquante mille hommes et je chasserai les prussiens. — Paul Meurice lui répondit pour moi : — Victor Hugo ne veut ni ne peut faire acte de gouvernement. — Il salua et partit. Je ne l’ai plus revu. Il vient d’être fusillé.

Cissey, général, a fusillé à lui seul plus de six mille insurgés prisonniers. Thiers avait dit : — Rien ne se fera que pour les lois, avec les lois, et par les lois.

7 juin. — Lettre de Vacquerie. Il est en sûreté. L’Indépendance dit que Meurice est prisonnier à Versailles. Le Siècle dit qu’il n’a pu être arrêté et qu’il est à l’étranger.

8 juin. — Nous partons aujourd’hui pour Vianden. À Diekirsch, où nous sommes arrivés à six heures, on avait annoncé mon arrivée. Il y avait foule à la gare, bien qu’il plût à verse. On m’a salué. Quelques hommes ont dit à demi-voix : Vive la République ! Je l’ai répété à haute voix. Il y avait beaucoup de femmes très bien mises, et quelques-unes jolies. Une d’elles, fort belle, me regardait avec une inexprimable douceur. J’ai dit à Jeanne, que j’avais sur mes genoux, de lui envoyer un baiser. Jeanne a regardé la dame et a mis sa petite main sur sa bouche. La dame a baissé vivement son voile en souriant à Jeanne et s’est mise à pleurer. Charmante apparition.

Un instant après nous partions. Nous sommes arrivés à Vianden à sept heures et demie.

Vianden. 13 juin. — Alice a reçu une lettre de Mme Jules Simon. — Triste. — Et une lettre de Schœlcher. — Schœlcher lui-même semble découragé. Meurice me préoccupe, Rochefort m’inquiète. Que faire ? Je ne puis plus rien, mais j’essaierai tout. Je me suis mis à la disposition de Mme Paul Meurice. Hélas ! je ne vaux plus rien pour mes amis. Je suis devenu compromettant.

Reçu une lettre de Louis Blanc. Dans les termes les plus amicaux, lui et Schœlcher se séparent de moi à l’occasion de ma protestation. Je leur répondrai : Franchise pour franchise. Une protestation pour le droit d’asile, et contre la réaction, était nécessaire. Je l’eusse faite dans l’Assemblée, je l’ai faite hors de l’Assemblée. Je ne veux ni du crime rouge, ni du crime blanc. Vous vous êtes tus, j’ai parlé. J’ai combattu le vœ victis. L’avenir jugera. 

14 juin. — On s’est battu au Père-Lachaise. Beaucoup de sépultures sont détruites. Les journaux annoncent qu’on a respecté le tombeau de mon père, où j’ai mis le 18 mars mon Charles. La tombe est intacte.

15 juin. — On me remet une lettre. Une femme m’écrit. Elle était la femme d’un nommé Carreau, serrurier, directeur de Mazas sous la Commune. Ce malheureux a été fusillé. Sa femme, en fuite, demande à entrer à mon service. Louise devant partir le 25, j’engage Alice à prendre Marie Mercier (c’est son nom) pour remplacer Louise. La pauvre femme dit que ce serait pour elle le paradis.

16 juin. — Charles Delescluze à Bordeaux faisait partie de la réunion de représentants de la gauche, rue Lafaurie-Monbadon, que je présidais. Je ne l’avais jamais vu. Un jour, dans une séance de la réunion qui, par extraordinaire, avait lieu dans le jour, et qui se tenait au 11e bureau, j’aperçois à un bout de la table où nous siégions un profil livide, yeux jaunes, lèvres bilieuses, cheveux blancs ayant été blonds. Édouard Lockroy était à ma droite. Je lui dis : — Quel est cet homme ? — Il me répond, bas : — C’est Delescluze. — Il était question des représentants de l’Alsace. J’avais proposé de déposer un projet de décret pour les retenir dans l’Assemblée. La gauche avait acclamé mon idée et m’avait demandé de rédiger la proposition. Delescluze parla pour de l’air dont il aurait parlé contre. Il affectait de ne pas prononcer mon nom et me désignait ainsi : le citoyen. Ce qui ne me fâchait pas. Il me regardait avec des yeux de haine inexprimable. Le soir, il y eut une deuxième réunion sur le même sujet. Delescluze y vint. Je lus ce que j’avais écrit. La lecture de la proposition, fixée en rédaction définitive, fit grand effet sur la gauche. On me félicita. Delescluze se leva, le visage sinistre et furieux, regarda de travers ma proposition déposée sur le bureau, et déclara avec rage qu’il l’approuvait. Je ne l’ai vu que ces deux fois-là.

18 juin. — Maurice Carreau était sous la Commune directeur de Mazas. Il allait tous les jours causer deux ou trois heures avec l’archevêque. Il répondait à Raoul Rigault qui le blâmait : — C’est égal, ça le désembête.

Ce pauvre Garreau a été fusillé. Sa veuve qui est ici, Marie Mercier, m’a raconté le fait. — Alice lui donne de l’ouvrage et je la secours de mon mieux.

Garreau, directeur de Mazas, a refusé de mettre le feu à la prison. Il a fait ce qu’il a pu pour alléger le sort des otages. Sa femme, malgré les défenses, portait les journaux à l’archevêque, non, dit-elle, qu’elle l’aimât plus que les autres curés, mais parce qu’il s’ennuyait bien, et que cela lui faisait, à elle, de la peine.

Ce fut le mercredi 24 qu’on vint chercher les otages à Mazas pour les mener à la Roquette. Le président Bonjean disait en causant avec l’archevêque : — Du côte de Versailles on commet des atrocités. Cela est dangereux pour nous. — Avant de partir, ils semblaient inquiets. L’archevêque fit distribuer aux prisonniers le vin qu’il laissait dans sa cellule et que lui avait apporté sa sœur, Mme de Beauregard. Il demanda à Garreau : — Où nous mène-t-on ? — Je l’ignore, dit Garreau. Il le savait. Sa femme aussi. Elle avait les yeux pleins de larmes, quoique haïssant les prêtres, dit-elle. Mais on ne devait pas les tuer. — Garreau, consterné, alla se coucher et dit à sa femme : — Ne me parle pas. C’est affreux de tuer ces gens-là. — Les otages partirent dans de grands omnibus du chemin de fer, sans autre garde que deux gardes nationaux dans chaque voiture. La foule assemblée devant Mazas cria en les voyant : — À bas la prêtraille ! Les voitures partirent au galop. À la Roquette, ils furent mis en cellule, et ils vivaient encore le lendemain jeudi à cinq heures. Mais des furieux criaient : — Les Versaillais fusillent les nôtres, est-ce qu’on ne va pas fusiller ceux-là ? Ceci détermina le meurtre. Quand on les fusilla, les troupes n’étaient qu’à un demi-quart de lieue de la Roquette.

Entre autres faits, voici comment une femme a été fusillée. Elle avait été blessée d’un éclat d’obus au fort d’Issy où elle combattait avec Mme Eudes, André Léo et Rochebrune. On l’avait portée à une ambulance du xivearrondissement. Les troupes de Versailles, victorieuses, sont entrées dans cette ambulance. Les soldats ont arraché de son lit la blessée. On l’a traînée au camp voisin. Elle était en chemise. Elle a écarté sa chemise et montré ses seins au peloton qui la couchait en joue en disant : — Délivrez-moi. — Les soldats tremblaient. Ils l’ont mal ajustée. Elle n’est morte qu’à la seizième balle.

Marie Garreau n’a pas vu ces faits, mais ils lui ont été racontés par un témoin oculaire. Elle a vu de ses yeux fusiller au faubourg Saint-Antoine la femme qui avait dans ses bras un enfant de six semaines.

Marie Garreau me dit : — Que j’ai vu de ruisseaux de sang !

19 juin. — Je reçois une lettre de Paul Meurice. Grande joie. Il est mis en liberté.

Je reçois de Liège (envoi de Victor) des affiches, des brochures, des journaux et des caricatures contre ceux qui m’ont assailli et expulsé. Réveil de l’opinion.

J’écris à Meurice qu’il vienne à Vianden. 

24 juin. — Lettre de Busnach. Henri Rochefort désire que j’écrive pour Georges et Jeanne ont vu aujourd’hui pour la première fois un colimaçon, les cornes sortant et rentrant. Grande stupeur. Jeanne a d’abord ri, puis a fini par pleurer.

26 juin. — En 1849, j’ai présidé le Congrès de la Paix à Paris ; j’avais trois vice-présidents : Cobden, Coquerel, Deguerry. Le 24 août, anniversaire de la Saint-Barthélemy, au moment de clore le Congrès j’ai fait s’embrasser Deguerry et Coquerel[13]. Cobden est mort, Coquerel est mort, Deguerry vient d’être fusillé.

28 juin. — Georges vient de me dire : — Il y a ici une petite fille qui me donne des bêtes. — Il avait un colimaçon dans une main et un hanneton dans l’autre.

Les journaux annoncent qu’un M. de Montépin demande aux auteurs dramatiques que je sois exclu de la société comme ayant fait partie (occulte évidemment) de la Commune[14].

30 juin. — Victor est revenu ce soir. Il m’a apporté une nouvelle affiche d’un meeting à Liège contre mon expulsion.

Je reçois une adresse du Comité des instituteurs belges contre l’acte du gouvernement belge envers moi. 

1er Juillet. — Les journaux annoncent que la liste radicale de Paris commence ainsi :

Victor Hugo
Gambetta.

Gambetta désire être nommé. Moi point.

5 Juillet. — Comme je le savais d’avance, je n’ai pas la moindre chance d’être en ce moment nommé à Paris. Le plus que la réaction puisse porter, c’est Gambetta.

23 Juillet. — L’horloge du pavillon des Tuileries marque neuf heures moins dix minutes, le moment précis où l’incendie l’a touchée et arrêtée.

5 août. — Depuis quelques jours, beaucoup d’officiers prussiens en uniformes, sabre au côté et casque en tête, viennent à Vianden, stationnent sur le pont devant ma maison, et quand je parais à ma fenêtre, me saluent. Cela va m’empêcher de me mettre à la fenêtre.

23 août. — Nous avons quitté Vianden.

Mondorf. 2 septembre. — Paul de Kock est mort. Thiers est nommé par l’Assemblée président de la République.

5 septembre. — Il y a un an je rentrais à Paris. Quelles acclamations alors ! quelle réaction aujourd’hui ! Et qu’ai-je fait ? mon devoir.

16 septembre. — Reçu un télégramme de Meurice. Il nous a loué pour un an un appartement rue La Rochefoucauld, 66.

18 septembre. — Lettre de Paul Meurice. M. Chilly demande Ruy Blas pour l’Odéon. M. Perrin demande tout mon répertoire pour le Théâtre-Français.

22 septembre. — Arrive un télégramme de Bochet, annonçant la condamnation de Rochefort à la déportation dans une enceinte fortifiée. Cela me détermine à partir le plus tôt possible pour Paris. J’espère pouvoir partir demain.

23 septembre. — Voici notre itinéraire : aujourd’hui 23, Thionville, demain 24, Reims, après-demain 25, Paris. 

25 septembre. — Nous sommes partis de Reims pour Paris à midi et demi. Nous arrivons à Paris à six heures. Nous allons à l’appartement retenu, 66, rue La Rochefoucauld. Nous allons descendre rue Laffitte, hôtel Byron.

Paris. 16 septembre. — Ce matin Meurice arrive. Puis Bochet. Nous causons de Rochefort. Je ferai pour le sauver ce qu’on voudra ; mais je ne suis plus rien.

28 septembre. — Rochefort m’a écrit. J’ai écrit à Thiers.

29 septembre. — Visite de d’Alton-Shée. Sa femme vient d’accoucher. Demeurant à Passy, elle a été fin mai et commencement de juin douze jours et douze nuits sans dormir, à cause des feux de peloton, des fusillades et des cris d’hommes et d’enfants qu’on fusillait dans le bois de Boulogne sans interruption jour et nuit.

Promenade le soir en voiture. Nous avons vu les ruines des Tuileries et de l’Hôtel de Ville. Sinistre.

30 septembre. — Un homme officiel, grave et noir, est venu m’apporter la réponse de M. Thiers. Il m’attend demain dimanche à deux heures.

1er octobre. — Je suis allé voir M. Thiers pour Rochefort. À midi et demi, départ pour Versailles. Dans le wagon un homme ganté de jaune qui lit le Figaroa l’air de me reconnaître et me regarde d’un air furieux ; arrivée à Versailles à une heure et demie. Pluie et soleil. À deux heures j’entrais à la Préfecture, que M. Thiers habite. On m’a introduit dans un salon drapé de soie cramoisie.

Un instant après, Thiers est entré. Il m’a tendu la main et je l’ai prise. Il m’a conduit, à travers des corridors et des escaliers, à un cabinet retiré, où il a fait faire un peu de feu. Nous avons causé.

L’entretien a été long et suffisamment cordial. Je l’ai félicité de ce qu’il a fait pour la libération du territoire, et j’ai ajouté :

— Du reste, des abîmes séparent mon opinion de la vôtre. Il y a entre nous des désaccords auxquels vous tenez, et moi aussi. Mais des rencontres de consciences sont possibles.

La commission dite des grâces est tellement féroce qu’il n’y a aucune commutation officielle à espérer pour Rochefort. Mais, à défaut de commutation officielle, il peut y avoir une commutation de fait.

Voici ce que j’ai obtenu de Thiers pour Rochefort :

Rochefort ne sera pas embarqué. Il subira sa peine dans une forteresse, en France. Je me suis récrié contre une forteresse, et contre Belle-Île et contre le Mont-Saint-Michel. Thiers m’a dit : Je prends note de votre désir. Je ferai mieux.

J’ai demandé Nice.

Rochefort verra ses enfants librement, et tant qu’il voudra.

Enfin, comme il faut qu’il vive, il pourra écrire l’histoire de Napoléon III, qu’il veut faire.

Et puis, d’ici à six ou sept mois, l’amnistie arrivera ; et il sera libre.

Je dois dire que Thiers est entré dans beaucoup de détails. Il m’a notamment raconté des scènes d’intérieur des commissions de l’Assemblée et des conseils de guerre, et sa conversation avec l’empereur d’Autriche au sujet de l’empereur d’Allemagne, que l’empereur d’Autriche appelle mon oncle. Tout à coup, Thiers s’est interrompu, et a dit : Mais j’en dis trop. Puis, il a repris : Non, je sais à quel honnête homme j’ai affaire. Je lui ai dit : — Soyez tranquille.

C’est pourquoi je n’écris pas cette conversation plus en détail.

Il m’a dit :

— Je suis comme vous un vaincu qui a l’air d’un vainqueur ; je traverse comme vous des tourbillons d’injures. Cent journaux me traînent tous les matins dans la boue. Mais savez-vous mon procédé ? Je ne les lis pas. — Je lui ai répondu : — C’est précisément ce que je fais. Votre procédé est le mien. — Et j’ai ajouté : — Lire des diatribes, c’est respirer les latrines de sa renommée. — Il m’a serré la main en riant.

J’ai appelé son attention sur les atrocités déjà commises, et je l’ai engagé à ne laisser exécuter aucun condamné. J’ai demandé qu’il muselât les gens à épaulettes. J’ai insisté pour l’amnistie. Il m’a dit :

— Je ne suis qu’un pauvre diable de dictateur en habit noir.

L’entretien, commencé à deux heures un quart, a duré jusqu’à trois heures et demie. À quatre heures, je suis reparti pour Paris.

Il y avait dans le wagon deux jeunes officiers frais éclos de Saint-Cyr, et une jeune femme avec un jeune homme, son mari probablement. La jeune femme lisait un journal, l’Éclipse, où il y a une caricature de Henri V par Gill. Je regardais Sèvres et les bois de Meudon. Tout à coup la jeune femme montre du doigt à son mari une ligne du journal et s’écrie : — Victor Hugo est un héros.

— Prends garde, dit le jeune homme bas, il est là ! — Et il m’a montré discrètement.

La jeune femme a pris mon chapeau qui était sur la banquette et en a baisé le crêpe ; puis elle m’a dit : 

— Vous avez bien souffert, monsieur ! continuez de défendre les vaincus. Et elle a pleuré. Je lui ai baisé la main. C’est une âme charmante qui a de bien beaux yeux. Je lui ai donné la main, à Paris, pour descendre de wagon, et, après un salut, nous nous sommes perdus chacun de notre côté dans la foule.

2 octobre. — M. Thiers m’informe par dépêche télégraphique que je puis aller voir Rochefort. Le général Appert m’attendra à une heure et me conduira. Je reçois la dépêche trop tard pour arriver à une heure. Je pars néanmoins.

En route, je viens en aide à une pauvre femme qui est montée péniblement dans le wagon où je suis. La voiture où elle était a versé. Elle a la fièvre et des battements de cœur. Je lui donne des conseils et je la rassure. Elle me prend pour un médecin.

Arrivée à Versailles à une heure trois quarts. Le général Appert ne comptant plus sur moi est parti. Je m’adresse au colonel Gaillard. Obstacle. M. Thiers a oublié que, depuis le 25, Rochefort a été lâché par la justice militaire et saisi par le pouvoir civil. Ce n’est plus le général Appert qui règne sur la prison, c’est le préfet. Le colonel Gaillard me pilote à la préfecture ; pas de préfet. Il est parti. Le secrétaire général ? — Pas de secrétaire général. Il est chez le ministre. Je me décide à l’attendre. On lui envoie une dépêche. Il arrive. Il me fait traverser la rue. Prison et palais se touchent. Il n’y a qu’à passer le ruisseau. Rochefort loge en face de Thiers.

À la prison, empressement. On m’introduit dans un salon long de huit pieds, large de cinq, éclairé d’un soupirail grillé, meublé de deux chaises dépaillées et d’une latrine. C’est une cellule qui sert aux visites de haute faveur. Le directeur fait boucher la tinette, me salue jusqu’à terre et s’en va. La porte s’ouvre. Entre Rochefort, pâle, l’œil allumé. Il se jette dans mes bras. Je lui dis tout ce que j’ai obtenu. Il est heureux. Je lui dis en outre ce que je viens de savoir du colonel Gaillard, qu’il n’y a rien, absolument rien de vrai dans les calomnies semées sur le compte de sa pauvre petite Noémie[15], et que c’est une rose et un ange. Il était ravi ; le voilà épanoui. Nous nous embrassons encore. Nous causons. Il garde ma main dans ses mains. Il me dit : — Vous me sauvez ! et il ajoute : — Au reste, c’est la seconde fois. — J’ai oublié la première, lui dis-je. — Comment ! en 1868, ne m’avez-vous pas ouvert vos bras quand j’entrais en exil ! reprend-il. Sans vous, je serais mort de nostalgie.

Il verra ses enfants, il ne sera pas embarqué, il sera libre d’écrire sonhistoire de Napoléon III, je lui promets un grand succès, et je lui montre prochainement l’amnistie.

— Encore quelques mois, lui dis-je, et vous serez libre.

Il reprend : — Sans vous, j’étais mort.

Et il me montre ses cheveux qui sont tout gris.

Mais il faut partir. Je lui dis : — J’ai Meurice et Blum à dîner. — Emmenez-moi, me dit-il en riant. — Je vous invite avant six mois, lui dis-je.

Et nous nous quittons après un long embrassement.

— Reviendrez-vous ? — Oui, certes.

Et il rentre pendant que je sors. Il est content, il va bien dormir, je suis heureux.

J’étais de retour à Paris à six heures et demie.

3 octobre. — Mme Henry Maret est venue me voir. Je m’occuperai de son mari qui, lui aussi, est condamné.

Un journaliste, Maroteau, est condamné à mort pour fait de presse !

Rochefort m’a dit hier : — J’ai écrit sur le mur de ma cellule les trois vers que vous avez faits sur moi dans l’Année terrible[16].

4 octobre. — Visite de M. Floquet. Floquet m’a parlé du complot bonapartiste. Ladmirault[17] tient Paris. L’empire est armé. Paris est désarmé.

J’ai rencontré Langlois rue Pigalle. Il m’a sauté au cou. Nous sommes allés causer dans mon nouveau logis, au milieu des caisses d’emballage. Lui aussi voit s’approcher le complot bonapartiste. Il m’a consulté sur le renouvellement de l’Assemblée par tiers.

9 octobre. — Reçu la lettre définitive du directeur de l’Odéon. Je lui réponds. J’accepte. Le traité pour Ruy Blas est conclu.

10 octobre. — Victor a trouvé Rochefort presque radieux. Il lui a dit : — Vous me charmez avec votre air de santé et de joie. — Rochefort lui a dit : — Je le dois à votre père. 

Il sera transféré à Tours ou à Avignon à son choix. Toutes les promesses que Thiers m’a faites seront tenues.


1871.

J’ai un peu erré dans Paris.

La maison de la rue de Clichy, numéro 3 ou 5, où j’ai été petit enfant vers 1806, a été démolie pour faire une place.

La maison des Feuillantines, où j’étais en 1810 et 1811, a été démolie pour faire une rue.

La maison de la rue Sainte-Marguerite, 42, pension Gordier, où j’ai été élève, rhétorique et philosophie, de 1815 à 1817, a été démolie pour faire une rue.

La maison de la rue des Petits-Augustins, 18, où j’étais en 1818 et 1819, avec ma mère et mes frères, a été démolie pour faire une cour (la cour de l’École des Beaux-Arts).

La maison de la rue de Mézières, 10, où ma mère est morte, a changé d’aspect et est méconnaissable. Ma mère est morte en 1821.

La maison de la rue de Vaugirard, 92, où Charles est né en 1826, a été démolie pour faire une place.

La maison de la place Royale, 6, où j’ai habité seize ans, est défigurée. Le balcon s’est écroulé.

La maison de la rue de la Tour-d’Auvergne, 37, où j’ai habité d’octobre 1848 à décembre 1851, a perdu sa belle vue sur Paris. Elle est masquée au sud par de hautes maisons neuves.

La chapelle de la Vierge, à Saint-Sulpice, où ma mère a été enterrée et où je me suis marié, a été trouée d’un obus prussien le 13 janvier 1871.

1872 - LA CENTIÈME DE RUY BLAS

20 février. — Hier a eu lieu à l’Odéon la première représentation de la reprise de Ruy Blas. Février est pour moi un mois à noter.

Le 26 février 1802, ma naissance.

Le 25 février 1830, représentation d’Hernani.

Le 26 février 1831, publication de Notre-Dame-de-Paris[1]

Le 2 février 1833, représentation de Lucrèce Borgia.

Le 2 février 1870, reprise de Lucrèce Borgia.

Le 19 février 1872, reprise de Ruy Blas.

En février 1843, ma douce Léopoldine s’est mariée.

Après le dîner, nous sommes allés à Ruy Blas. La représentation a été superbe. Il y a eu un coup de sifflet. C’est un nommé Frémy, fils de l’homme du Crédit Foncier[2], qui a sifflé. Il était avec une nommée…[3]. Il a sifflé au mot : filles de joie et à :

Triste comme un lion mangé par la vermine.

Le public, irrité, a expulsé le siffleur, ce que j’ai désapprouvé et regretté.

21 février. — Troisième de Ruy Blas. Après le dîner, foule chez moi. Je suis allé à l’Odéon. Salle comble. J’ai vu et félicité Sarah Bernhardt. Elle m’a dit : — Embrassez-moi.

24 février. — Visite de Chilly, directeur de l’Odéon. Il est enthousiasmé. Il m’a apporté le bordereau de la recette d’hier : 6 316 francs. Il dit que l’Odéon n’a jamais fait de ces recettes-là. 

27 février. — Gill a fait sur moi, à propos de Ruy Blas, un très beau dessin qui paraît demain dans l’Éclipse. Je l’ai invité à dîner.

1er mars. — Jules Favre est venu me voir. Nous avons causé longuement.

Il m’a dit : — J’ai froissé le sentiment national. Je suis un homme fini. — Je l’ai rassuré et consolé, bien qu’en profond désaccord avec lui. C’est un grand talent, et je lui ai vu, en décembre 1851, un grand courage.

Et puis, je suis l’homme des vieilles amitiés.

3 mars. — M. G. P., rédacteur du Radical, m’écrit. Je ne le connais que par des articles spirituels où il m’a un peu égratigné ; il m’a taxé d’extravagance, en compagnie, il est vrai, d’Eschyle, de Shakespeare et de Beethoven. Il est à la côte. Il me le dit. Je lui envoie 100 francs.

10 mars. — Alexandre Dumas fils est venu me voir. Les journaux avaient dit qu’il m’avait appelé crétin sublime. Il a démenti le fait et est venu. Nous nous sommes serré la main. Je lui ai dit : — Le mot ne me blessait nullement. Crétinme flatte et sublime ne m’offense pas.

25 mars. — Robelin est venu. Je l’ai retenu à dîner. Nous sommes allés ensuite à Ruy Blas, loge 44, aux premières. La salle était comble. Très belle représentation. J’ai pu vérifier la justesse de ce que m’avait dit M. Duquesnel. Lafontaine a perdu, Geffroy est resté stationnaire, Mélingue a gagné. Nous avions pour ouvreuse de notre loge la vieille bonne femme Rosambeau, femme du pauvre comédien légendaire Rosambeau, auquel j’ai fait autrefois quelque bien. Ce brave Rosambeau était cousin de Mlle George.

30 mars. — Le jour où je suis allé à l’Odéon, j’ai vu Mlle Sarah Bernhardt dans sa loge. Elle s’habillait. Je note un détail : elle m’a dit que les princes d’Orléans (MM. d’Aumale et de Joinville) étaient venus trois fois à Ruy Blas, en cachette, dans une baignoire.

31 mars. — Il n’y avait plus qu’un bourreau pour toute la France. Il vient de mourir. Quand la guillotine mourra-t-elle ?

8 avril. — Trois femmes en deuil sont venues me parler pour Louise Michel. Elle ne veut rien demander. Mais elle souffre dans sa prison. Elle est à la maison centrale d’Auberives. On voudrait obtenir une commutation en bannissement. Je ferai mes efforts. 

20 avril. — On dit que décidément Rochefort va être transporté en Nouvelle-Calédonie. Je lui ai écrit immédiatement, pour empêcher cela, une lettre qu’il ne recevra peut-être pas, mais que Thiers recevra. — En pleine poitrine.

25 avril. — Courbet est venu me parler pour des tableaux qu’il trouve invendables. Ces tableaux sont de Guignet, élève de Decamps. — Cette peinture, me dit Courbet, n’a plus de raison d’être. — Je suis d’un autre avis. Est-elle bonne ou est-elle mauvaise ? Là est toute la question. En art, être, c’est être beau ou vrai. Tout ce qui est a raison d’être.

29 avril. — Nous avons eu à dîner M. et Mme Glatigny, H. de Lacretelle, Léon Valade, Jean Aicard. Albert Glatigny[4] a improvisé vers à vers sur l’Année terrible sur des rimes que chacun lui jetait. Résultat curieux et charmant.

1er mai. — Ma lettre à Rochefort a porté coup. Thiers l’a lue. Il a déclaré avant-hier au conseil des ministres qui le pressait de faire déporter Rochefort, que Rochefort ne serait pas déporté, que lui Thiers avait donné sa parole, et qu’il quitterait plutôt le pouvoir que d’y manquer.

8 mai. — Hier, à la gare Montparnasse, un passant s’est approché de moi, a tiré un pli de sa poche, et me l’a remis, puis s’est retiré en saluant. J’ai ouvert le pli. J’y ai trouvé des vers À Georges et à Jeanne. Le dernier est beau :

Qu’au chêne foudroyé Dieu conserve ses nids !

Vers minuit, comme je faisais mon post-cœnam passus mille, avant de rentrer, j’ai été abordé rue de Bréda par deux passants dont un petit, gros, gras, l’air spirituel. Il s’est nommé : Charles Monselet[5]. Je lui ai donné la main. Il m’a demandé à venir me voir.

9 mai. — Le Moniteur dit que c’est par colère de n’avoir pas été élu le 7 janvier que j’ai signé la pétition demandant la dissolution de l’Assemblée.

Simple observation : je n’ai pas signé cette pétition. 

11 mai. — Je suis allé au Luxembourg où je n’étais pas entré depuis vingt-cinq ans. Quelle dévastation ! La fontaine Médicis seule a gagné. Elle est très bien encadrée dans les arbres en arrière d’un long bassin, avec un très beau groupe d’Acis et Galatée regardés par Polyphème.

10 juin. — M. Amédée Blondeau est venu de la part de M. Coquelin du Théâtre-Français me demander de lui laisser jouer Triboulet.

11 juin. — À six heures, j’ai mis un habit et je suis allé chez Brébant[6]. Brébant est venu me recevoir avec un apparat bizarre sur le seuil de sa porte. C’est un bon gros homme à figure ouverte, qui fait bien vivre les autres, et qui vit bien. Il m’a mené dans ses grands appartements préparés, la salle pour le banquet et le salon pour la soirée. J’ai trouvé une de mes invitées déjà arrivée, Mlle Nancy, qui a joué le page. La table, de cinquante couverts, était toute dressée, mais il y aura soixante-deux convives. Il a fallu dresser une table annexe. J’ai marqué les places pour les femmes, les hommes se placeront à volonté. Je serai au centre avec Sarah Bernhardt à ma droite et Mme Lambquin à ma gauche. Puis, à droite de Sarah Bernhardt, Chilly, puis Mme Broisat, puis Vacquerie, puis Mlle Colas, très jolie personne qui a aussi joué le page. À ma gauche, après Mme Lambquin, M. Duquesnel, puis Mme Ramelli, qui a joué la camerara mayor, puis Meurice. En face de moi, Théophile Gautier entre MmesNoémie et Nancy.

Les invités sont arrivés en foule, les deux salons étaient absolument pleins. À sept heures trois quarts on a servi. J’ai donné le bras à Mlle‘ Sarah Bernhardt et tous se sont placés.

Le dîner a été très gai et très cordial. Tout à coup, après le premier service, Chilly s’est trouvé mal. On l’a porté près d’une fenêtre. Émile Allix lui a tâté le pouls et a dit qu’il fallait le reporter chez lui. Son fils l’a accompagné. Quand le pauvre Chilly évanoui a passé près de moi, porté à bras, je lui ai serré la main qui pendait. Mais il était sans connaissance. Son fils nous a rassurés en nous disant que cela lui arrivait quelquefois.

Le dîner a continué, attristé. Vers la fin, l’entrain est revenu. Jules Cauvain a dit un sonnet sur la centième représentation de Ruy Blas. Je me suis levé et j’ai porté un toast ; pendant que je parlais Blum écrivait afin que mes paroles soient demain dans le Rappel. Tous ces braves comédiens étaient émus et charmants. Geffroy, qui était venu remplacer Chilly entre Sarah Bernhardt et Mme Broisat, m’a dit avec les larmes aux yeux : — Je ne trouve pas un mot à vous répondre. 

Sarah Bernhardt m’a dit : — Mais embrassez-nous donc, nous les femmes ! — Je les ai embrassées toutes. Et Sarah Bernhardt deux fois, la première et la dernière. Elle m’a dit : — Commencez par moi. — Puis elle m’a dit : — Finissez par moi.

Après le dîner on a pris le café dans le salon. Les frères Lyonnet sont venus. Je ne les connaissais pas. Ils ont chanté des choses charmantes, entre autres, un Noël de Gautier et une Chanson de Ronsard. Ils sont jumeaux et ont presque le même visage et le même talent.

À minuit, on s’est séparé.

12 juin, cinq heures. — Sarah Bernhardt sort de chez moi. Elle vient m’annoncer que ce pauvre Chilly est mort. Il n’a pas repris connaissance.

Je songe à cette destinée que j’avais commencée et que j’ai finie. Chilly était sorti de l’ombre et avait commencé à exister par Marie Tudor[7] Il est venu en quelque sorte mourir sur Ruy Blas.

14 juin. — La première page de ce carnet de notes commence au lendemain de la reprise de Ruy Blas ; la dernière page se clôt par la mort de Chilly. On l’a enterré aujourd’hui. C’est comme une clôture fatale de cette reprise de Ruy Blas.

Je suis allé à la maison mortuaire, rue des Marais-Saint-Martin, 46. Mme de Chilly a désiré me parler. Je l’ai trouvée en larmes, tout accablée. Elle m’a conté ceci : — Chilly a une maison de campagne où est son chien de chasse. Le 7 juin, le chien s’est mis à hurler. Il a hurlé jour et nuit sans interruption pendant quatre jours et quatre nuits. Dans la nuit du 11 juin, il s’est tu tout à coup. Chilly mourait dans cette minute-là.

Autre fait : — Dans la nuit du 10 juin, vers deux heures, un grand bruit a réveillé dans leur lit Chilly et sa femme. C’était un verre de lampe qui se cassait bruyamment sur la cheminée. La lampe n’était pas une lampe qui se refroidit ayant été éteinte depuis plus de quatre heures. Mme de Chilly a dit à son mari : — Entends-tu ? — Chilly a répondu : — Oui, on m’avertit qu’il faut que je parte.

J’ai accompagné le cercueil. À l’église et sur tout le parcours, la foule m’a salué avec une sorte de tendresse qui m’a profondément touché.

J’ai revu à cet enterrement Taylor qui a quatre-vingts ans et que je n’avais pas vu depuis vingt-cinq ans ; nous avons eu le temps d’être, lui sénateur, et moi proscrit.

1873 - MORT DE FRANÇOIS-VICTOR.

Guernesey. 17 janvier. — Décidément Thiers me tient parole. Cette fois encore Rochefort ne part pas.

22 janvier. — J’envoie à Paul Meurice qui veut bien me suppléer aux répétitions de Marion de Lorme un exemplaire unique de Marion de Lorme, 1831, avec chiffres et marques à l’encre de la main de Mme Dorval, variantes de ma main, et, sur la couverture, un siffleur dessiné par moi[1].

23 janvier. — Je reçois d’Émile Allix une lettre qui m’attriste. Mon Victor souffre[2].

25 janvier. — Les journaux anglais sont dupes de la mystification des journaux bonapartistes qui ont donné comme faits pour Napoléon III les vers que j’ai faits sur Charles X en 1837[3]. Tous les journaux anglais les reproduisent.

13 mars. — Il y a deux ans aujourd’hui que mon Charles a cessé d’être visible pour nous, mais j’espère qu’il ne nous a pas quittés. N’est-ce pas que tu es là, mon Charles bien-aimé ?

30 mars. — Deux comités électoraux de Lyon m’ont écrit, l’un le 16 mars, l’autre le 25, pour me prier d’être représentant de Lyon (siège vacant par la démission Laprade). Je leur réponds que je ne pourrais rentrer à l’Assemblée que pour proposer l’amnistie, qui serait rejetée en ce moment, ce qui compromettrait la question pour l’avenir, que par conséquent je crois devoir m’abstenir de rentrer à l’Assemblée.

4 avril. — Incidents en France. La droite a fini par forcer Grévy à donner sa démission de président de l’Assemblée. Grévy est un homme de cœur, de probité et de talent.

15 avril. — La nouvelle arrive que Dorian est mort. C’était un homme vaillant et qui avait rendu de grands services à Paris assiégé comme ministre des travaux publics. Il était venu manger du cheval chez moi en famille au pavillon de Rohan. Je le regrette, ce brave et utile Dorian.

19 avril. — La nouvelle arrive qu’Albert Glatigny est mort. Une charmante âme envolée.

17 mai. — Nous sommes allés revoir la Maison visionnée[4]. Elle a toujours le même aspect. Elle est seule, déserte et lugubre, avec toutes ses portes et toutes ses fenêtres murées, excepté deux. Au moment où nous arrivions, un corbeau est venu se poser sur la cheminée, puis y est entré, en est ressorti, et s’est envolé au-dessus des bruyères en criant. Nous sommes descendus de voiture, nous avons fait le tour de la maison. On voyait au loin le phare des Hanois. Tout à coup, pendant que j’étais là, pensif, un nuage s’est abattu sur la mer, un grand nuage blanc qui a traîné sur l’eau et l’a cachée ; au bout de quelques instants, ce nuage avait pris la forme du brouillard où j’ai fait perdre la Durande ; c’était exactement la haute muraille blanche semblable à une falaise mouvante, ayant une frontière en ligne droite sous laquelle les navires disparaissent ; et j’avais sous les yeux une page des Travailleurs de la mer.

Telle est la politesse que m’a faite l’océan.

25 mai. — Thiers est renouvelé. Mac-Mahon le remplace.

27 mai. — Ce soir j’ai écrit à Mac-Mahon pour Rochefort.

4 juin. — Meurice m’écrit que nos amis ont craint que ma lettre à Mac-Mahon n’irritât le gouvernement de réaction furieuse et ne fît plus de mal que de bien. Veillons sur Rochefort et attendons. 

28 juin. — Les journaux arrivent. Ernest Lefèvre vient d’être arrêté.

5 juillet. — Émile Allix est arrivé. Les nouvelles de Victor que nous donne Émile Allix sont de plus en plus rassurantes.

30 juillet. — Beau temps. Nous partons ce matin.

Paris, 31 juillet. — Je suis descendu 55, rue Pigalle.

Après le déjeuner je suis parti pour Auteuil, villa Montmorency. Sur le perron du n° 2, il y avait Alice qui m’attendait, et Georges et Jeanne. J’ai donné à ces deux anges un chariot et une poupée et j’ai profité de leur éblouissement pour embrasser Victor qui était dans le salon à côté. Mon bien-aimé Victor a la voix forte et l’œil bon, et j’espère.

8 août — Hier soir, Mme Edmond Adam est venue avec son gendre et sa fille. Elle voulait me parler de Rochefort, qui, dit-on, va partir pour Nouméa par le navire de guerre la Virginie. — On n’espère plus qu’en vous, m’a-t-elle dit. J’ai répondu : — Je ferai ce qu’on voudra.

Ce matin. Mme Edmond Adam m’écrit que le départ est décidé. Je me suis mis immédiatement à écrire au duc de Broglie[5].

Nous avons dîné comme d’ordinaire chez Victor. Victor me paraît soutenir le mieux.

9 août. — Mme Edmond Adam m’écrit qu’elle part avec son mari pour dire adieu à Rochefort qui est embarqué.

Ma lettre arrivera-t-elle à temps ?

11 août. — Je reçois la réponse de M. de Broglie au sujet de Rochefort. C’est une fin de non-recevoir.

12 août. — Rochefort est parti. Il ne s’appelle plus Rochefort. Il s’appelle le n° 166.

Après le dîner sont venus M. et Mme Edmond Adam amenant les enfants de Rochefort, Octave et Noémie, tout en deuil. Je les ai embrassés. Je leur ai dit : — Vous reverrez votre père.

13 août. — Ce matin Edmond Adam a vu Thiers qui lui a dit : — Comme je suis content d’avoir tenu ma parole à Victor Hugo ! Si Rochefort mourait en route ! quelle responsabilité prennent ces gens-là !

28 août. — À midi et demi, MM. Ritt et Larochelle, directeurs de la Porte-Saint-Martin, sont arrivés avec les acteurs qui doivent jouer Marie Tudor, MmesMarie Laurent, Dica Petit et Frédérick Lemaître, Dumaine, Taillade et les autres. J’ai fait la lecture de Marie Tudor.

1er septembre. — Aujourd’hui lundi 1er septembre ont commencé les répétitions de Marie Tudor. J’y suis allé (à une heure). On a répété les deux premières journées.

Après la répétition, M. Larochelle m’a montré le théâtre dont la construction avance. L’irréparable salle de la Porte-Saint-Martin est à jamais perdue. J’avais recommandé à l’architecte actuel de la reproduire exactement. Il me l’avait promis, il ne l’a pas fait. La salle nouvelle sera belle, mais mauvaise.

3 septembre. — Nous avons dîné en famille. Victor va bien. C’est moi qui l’ai porté à table. Il marche et passe ses bras autour de mon cou.

8 septembre. — Aujourd’hui, étant sur l’impériale de l’omnibus d’Auteuil, après avoir reçu une averse qui m’a transpercé jusqu’aux os, par parenthèse, je suis passé devant les Tuileries au moment où les maçons jetaient bas la dernière muraille de l’aile où avait été la salle de la Convention. On eût dû respecter ces murs où avait habité la monarchie, mais où avait siégé la Révolution.

16 septembre. — Victor va être traité par les inhalations d’oxygène.

24 septembre. — On a de bonnes nouvelles de Rochefort. Il a écrit de Canaries à sa fille. Il se porte assez bien.

4 octobre. — Victor a emménagé aujourd’hui 20, rue Drouot. Il a très bien supporté le voyage d’Auteuil à Paris.

7 octobre. — Les journaux royalistes et dévots m’appellent marquis de Sade. Marie Tudor, disent-ils, est le plus grand scandale depuis Justine[6].

26 octobre. — Aujourd’hui la trentième de Marie Tudor. Avant-hier quatre jeunes élégants, on appelle cela aujourd’hui gommeux, étaient à la représentation dans une première loge. Bochet était près d’eux. Il a entendu l’un de ces quatre dire aux autres avec douceur : On devrait le mener en cour d’assises, l’auteur d’une pièce comme ça.

28 octobre. — Cette nuit, après quelques heures de profond sommeil, je me suis réveillé. Il y avait au levant, dans le ciel, au-dessus des toits du carrefour Pigalle, une grande clarté plutôt d’or que de feu, plutôt rose que rouge. Aucun cri, aucun bruit. J’ai pensé que c’était l’aurore et je me suis rendormi.

29 octobre. — Ce matin, cette aurore m’est expliquée, c’était l’incendie. Cette nuit l’Opéra a brûlé.

31 octobre. — Ce matin, Georges, ayant enfreint une défense de sa mère relative à un pot de confitures, m’a dit : — Papapa, veux-tu me donner la permission d’avoir mangé les confitures ce matin ?

1er novembre. — Après le dîner est venu Edmond Adam. Il nous a apporté d’assez bonnes nouvelles de Rochefort. On le traite bien dans le navire. Ils arriveront à Nouméa dans les premiers jours de novembre.

6 novembre. — Monselet devait dîner avec nous aujourd’hui ; il s’est excusé télégraphiquement par un quatrain :

Contretemps détestable.
Théâtres et tracas.
Ce soir à votre table
On ne me verra pas.

Je lui ai répondu :

Que désormais chez nous chaque jeudi t’amène !
Et je m’adresse à Dieu lui-même, et je lui dis :
Fais-nous la semaine
Des quatre jeudis !

11 novembre. — Le docteur Voillemier est venu ce matin. Il ne croit pas que Victor puisse partir pour le Midi avant le 1er janvier. Il pense que la douleur va décroître.

Après le dîner sont venus Louis Blanc, Peyrat et Brisson. On a parlé de Bazaine. J’ai dit que la peine devait être la dégradation, Louis Blanc le pense aussi ; Peyrat et Brisson sont pour la peine de mort. 

13 novembre. — Très beau mot que m’a répété Mme Larrieu. Un soldat, pendant le siège de Paris, a écrit à sa mère : Vous ne me reverrez pas simple soldat. Je veux me couvrir de terre ou de gloire.

21 novembre. — On a posé dans le salon de mon fils le buste de marbre blanc couronné de lauriers que David d’Angers a fait de moi, et m’a donné. Le buste en bronze lui avait été commandé par la ville de Besançon et est à Besançon. Victor a fait placer le buste de marbre sur un grand socle revêtu de velours rouge.

30 novembre. — Le docteur Sée a déclaré que dans un mois Victor marcherait, et que dans trois mois il serait radicalement et absolument guéri. Joie.

10 décembre. — Minuit. Bazaine vient d’être condamné à mort. À l’unanimité.

11 décembre. — Camille Pelletan nous a dit que Bazaine, en rentrant dans sa chambre-prison, après la lecture de son jugement, avait eu un accès de fureur, et avait tout cassé autour de lui.

13 décembre. — La peine de Bazaine est commuée en vingt ans de détention.

Je ne voulais point la mort, mais la dégradation publique était nécessaire à la conscience universelle.

J’ai invité Schœlcher à dîner. Il est venu m’annoncer qu’il avait déposé aujourd’hui même à la tribune une demande d’abolition de la peine de mort. Je l’ai félicité.

20 décembre. — Victor a eu une somnolence de deux jours causée par le chloral. Il a une fièvre qui me préoccupe.

23 décembre. — Minuit. Victor s’affaiblit beaucoup. Inquiétude profonde.

26 décembre. — Ce matin vendredi, à midi, mon fils, mon bien-aimé Victor, nous a quittés. Il est mort.

27 décembre. — C’était hier. Il était midi. J’étais rue Pigalle. Je travaillais. On m’a apporté un mot de Gouzien[7]. Une voiture était en bas. Je m’y suis jeté comme j’étais, en caban de chambre, en pantalon à pieds et en pantoufles. Je suis arrivé rue Drouot. Je suis monté, je suis entré dans la chambre. Les rideaux du lit étaient fermés. Alice était sur un fauteuil comme évanouie. Mme Gouzien la soutenait et pleurait. Gouzien et Émile Allix étaient là, accablés. J’ai écarté les rideaux. Victor semblait dormir. J’ai soulevé et baisé sa main, qui était souple et chaude. Il venait d’expirer, et si son souffle n’était plus sur sa bouche, son âme était sur son visage. J’ai baisé Victor au front, et je lui ai parlé bas. Qui donc entendrait, si ce n’est la mort ? Oh ! j’ai une foi profonde. Je vous reverrai tous, vous que j’aime et qui m’aimez. Je suis resté longtemps penché sur Victor, je l’ai béni, et je lui ai dit de nous bénir et de nous prendre sous les ailes qu’il a maintenant.

Louis Blanc est venu, et M. Lionnet qui a dessiné à la lampe Victor endormi.

Encore une fracture, et une fracture suprême, dans ma vie. Je n’ai plus devant moi que Georges et Jeanne.

Au moment où j’écris ceci, un corbillard blanc passe sous ma fenêtre.

Ô mon doux Victor bien-aimé !

Dix heures du matin. — Meurice vient de venir. Louis Blanc parlera. L’enterrement se fera demain dimanche. On n’ira pas à l’église. Je désire que devant cette tombe, Louis Blanc, en mon nom, affirme l’âme immortelle et Dieu éternel.

Victor est couché sur son lit dans des draps blancs avec des fleurs sur la tête et autour de lui. Il est pâle et beau. J’entre de temps en temps et je lui parle. Je baise son front qui est de marbre.

Je lui ai mené Georges, et j’ai dit à Georges : Souviens-toi ! Je lui ai fait baiser le front de mon Victor bien-aimé.

Jeanne est trop petite, et ne comprend pas. Elle joue.

Les amis se pressent autour de ce cercueil. Il y a foule en cette sombre maison. On enterre mon enfant demain dimanche.

28 décembre. — Le 26, vers onze heures du matin, j’étais dans ma chambre, rue Pigalle. Je corrigeais une des dernières feuilles du tome III de Quatre-vingt-treize. J’avais l’œil sur ceci que Gauvain dit à Cimourdain :

… Je rêvais que la mort me baisait la main.

C’est en ce moment-là qu’on m’a apporté le billet de Gouzien m’appelant en hâte près de Victor. 

29 décembre. Hier. — C’est au Père-Lachaise qu’on l’a porté. Il n’y avait plus de place dans le caveau de mon père. On l’a mis dans un caveau provisoire. Je l’ai suivi à pied de la rue Drouot jusque-là. Le peuple l’a suivi comme moi.

Louis Blanc a parlé. Ce qu’il a dit est beau. Il a attesté, comme je le souhaitais, le Dieu infini et l’âme immortelle.

La foule m’a entouré. J’ai serre des mains innombrables.

En voilà un de plus parmi mes bien-aimés invisibles, mais présents. Car vous n’êtes pas morts, et je sens l’ombre de vos ailes sur moi.

En marchant, je n’ai pas quitté des yeux le cercueil. Il y avait deux bouquets des deux côtés de la tête. La foule faisait une haie épaisse. Je voyais vaguement des têtes à toutes les fenêtres. De temps en temps des mains se tendaient avec des couronnes d’immortelles qu’on posait sur le cercueil. Il faisait beau, le soleil brillait, mais il avait plu, et l’on marchait dans la boue. Au cimetière, il a fallu s’arrêter. La foule a empêché un moment d’avancer. Puis on s’est remis en marche. Quand le cercueil a été dans le caveau, on a posé dessus les fleurs et les couronnes. Alors Louis Blanc a parlé. Paul Meurice et Auguste Vacquerie étaient à côté de moi.

Je suis revenu dans une voiture noire avec Louis Blanc, Mme Louis Blanc, Paul Foucher.

J’ai trouvé près d’Alice Schœlcher et Edmond Adam et toutes ces dames. J’ai causé longtemps avec Mme Jules Simon. Je veux assurer l’avenir des deux petits ; Georges et Jeanne deviennent toute ma vie. Jules Simon a été le tuteur d’Alice et peut m’aider.

Les frères Lionnet sont venus, et m’ont apporté le portrait que l’un d’eux a fait de Victor l’autre soir. C’est ressemblant, beau et poignant.

Je reçois des lettres de tous. Je n’ai pas le temps ni la force de répondre. Pourtant j’ai écrit à Edgar Quinet. Je lui dis dans ma lettre : — Je suis accablé, mais j’ai foi. Je crois à l’immortel moi de l’homme comme à l’éternel moi de Dieu.

J’ai écrit à Louis Blanc ceci : — Je vous remercie au nom de l’âme qui vous écoutait. Le cercueil est une oreille ouverte. On y entend déjà le ciel et on y entend encore la terre. Votre voix arrivait jusqu’à lui qui était là, gisant comme corps, et planant comme esprit.

1874

1er janvier. — Vers deux heures du matin, je me suis réveillé, et j’ai été dans l’ombre écrire sur ma table ce vers qui m’est venu :

Et maintenant à quoi suis-je bon ? À mourir.

C’est ainsi que j’entre dans l’année 1874.

14 janvier. — Garibaldi m’écrit. Il m’envoie dans sa lettre des feuilles de roses cueillies sur le tombeau de ses filles à Caprera.

23 janvier. — En réponse aux deux lettres qu’ils m’ont écrites, j’ai écrit à Louis Blanc et à Dumas fils que j’irai jeudi 29 à l’Académie, et que je voterai pour Dumas et Charles Blanc.

29 janvier. — Je vais ce matin à l’Académie. Je n’y ai pas mis le pied depuis le 1er décembre 1851, veille du coup d’état.

Deux heures. Je suis de retour de l’Académie. À midi un quart j’entrais à l’Institut. Une double haie de passants s’était faite dans la seconde cour, et attendait. On m’a salué à mon passage. L’Académie a maintenant dans le bâtiment de gauche sa salle des séances, qui était il y a vingt-cinq ans dans le bâtiment de droite. C’est au premier. Il y a des tas de bustes le long des murs et très pêle-mêle dans les antichambres. Je suis arrivé à la porte, elle était fermée et gardée. Un des gardiens m’a dit : — On ne passe pas. Un autre a dit : — C’est M. Victor Hugo. — Je suis entré. La séance commençait. Je me suis assis à la première place venue, la dernière chaise au bout de la table à droite. J’ai signé sur la feuille de présence. J’étais le dernier arrivé. On a, selon l’usage, fait déclarer à chaque membre, nominalement, qu’il n’avait pas engagé sa voix. Le directeur actuel, M. Duvergier de Hauranne, a ainsi commencé un appel nominal (par la droite) : M. le comte d’Haussonville… M. le comte de Rémusat… M. Thiers… M. Jules Favre… M. le duc d’Aumale… (chacun répondait : Non). Le président m’a aperçu et ne m’a pas reconnu, m’a enjambé, et a dit à mon voisin de droite : M. Saint-René Taillandier… puis M. de Loménie… Alors on a crié : — Mais vous oubliez M. Victor Hugo ! — Le président a dit : — Pardon, je ne le voyais pas.

Telle est ma rentrée à l’Académie.

Il y a eu huit ou dix scrutins. En somme on a réussi à remplacer MM. Lebrun, Vitet et Saint-Marc-Girardin.

Voici l’ordre des nominations :

Mézières 18 voix.
A. Dumas fils 22
Caro 18

Ainsi voilà l’Académie encarognée.

Cela a duré en tout une heure. À une heure un quart, je sortais.

Sont venus me dire bonjour : MM. Legouvé, Camille Doucet, Jules Favre, Rémusat et d’Haussonville. Dans la cour j’ai retrouvé la même haie de spectateurs et les mêmes saluts.

Le maximum des voix de M. Charles Blanc (soutenu par M. Thiers) a été 12. Le maximum des voix de M. Taine (soutenu par M. Guizot) a été 10.

J’avais devant moi le dos du duc d’Aumale. Il ne s’est pas retourné.

En rentrant, je suis allé voir les petits. Ils étaient dans mon cabinet dont ils ont fait leur chambre aux joujoux cassés. Jeanne tâchait de raccommoder un fourneau boiteux avec une patte de mouton à roulettes.

À dix heures je suis sorti. Louis Blanc est venu. Dumas fils est venu. Il m’a laissé sa carte[1].

26 février. — La veuve d’Albert Glatigny est morte. Deux âmes charmantes parties.

3 mars. — Taylor est venu me voir. Il a 85 ans. Nous ne nous étions pas parlé depuis quelque chose comme vingt-cinq ou trente ans[2] 

5 mars. — On devait recevoir aujourd’hui à l’Académie M. Émile Ollivier. M. Émile Ollivier ayant tenu à faire dans son discours l’apologie de Louis Bonaparte, la réception a été ajournée.

30 mars. — Midi et demi. Rochefort est évadé. Avec Jourde et Paschal Grousset. Il est à Sydney. Il a envoyé une dépêche directe à Mme Edmond Adam. Bochet est venu m’annoncer cette bonne nouvelle.

31 mars. — Après le dîner, Gustave Flaubert est venu en compagnie de MmePasca, qui a du talent et qui est belle, et qui désirait m’être amenée.

Puis Mme Edmond Adam et Lockroy. Il s’agit de Rochefort. Il demande qu’on lui envoie 25 000 francs[3]. Je propose une souscription publique avec le plus de représentants possible, s’inscrivant chacun pour 500 francs. Moi, je donnerais mille francs. Ces souscriptions pour les condamnés et les évadés sont interdites par la loi ; mais la loi est mauvaise, et je ferais à la souscription publique un préambule que je signerais, et où je dirais : — Une loi qui proscrit la fraternité et qui punit la pitié est une loi mauvaise. Nous la flétrissons, nous la méprisons et nous la violons. — Et nous attendrions le procès.

Une violation publique de la loi vaut mieux qu’une violation secrète. Honneur dans l’une, honte dans l’autre. Si la souscription reste occulte, je donnerai les mille francs tout de même, mais je regretterai la grande occasion perdue.

2 avril. — J’envoie à Mme Edmond Adam, en un bon sur la librairie Hachette payable le 15 avril, les mille francs que j’ai mis à sa disposition[4].

28 avril. — Je veux faire rapporter à Paris mon doux petit Georges, celui de 1867[5], il est exilé à Bruxelles. Je veux le réunir à son père, à mon Charles. Berru m’écrit à ce sujet. 

29 avril. — C’est aujourd’hui que nous quittons le 55 de la rue Pigalle pour le 21 de la rue de Clichy.

8 mai. — J’ai recouché aujourd’hui, pour la première fois, dans le vieux grand lit de chêne où Victor avait couché avant moi. Il y avait donné l’hospitalité à Rochefort, quand Rochefort proscrit est venu habiter la chambre de Victor en 1868, Je n’avais pas couché dans ce lit depuis la nuit du 11 mai, à Bruxelles, où j’y fus réveillé à coups de pierre.

13 mai. — À neuf heures, nous sommes allés au Père-Lachaise. Robelin y était, présidant aux travaux. Il y avait dans un caveau provisoire six cercueils, celui de mon père, celui de ma mère, celui de mon frère Eugène (Abel n’y est pas)[6], celui de Charles, celui de Victor et celui du petit Georges qui venait d’arriver de Bruxelles. Huit fossoyeurs attendaient. On a placé les six cercueils dans trois chariots verts à quatre roues traînés à bras. Il tombait une pluie fine. Nous avons suivi quelque temps les rues de tombeaux du cimetière, et nous sommes arrivés au caveau que j’ai fait refaire. Il a été très creusé et très approfondi. La tombe était ouverte. On a descendu dans le caveau d’abord mon père, puis ma mère, puis Eugène, puis à côté de mon père, l’arrière-petit-fils près du bisaïeul, Georges, dont le cercueil est facile à distinguer par cinq gros clous ronds à la tête et trois aux pieds. Chacun des six cercueils porte sur une plaque de métal le nom de celui qui est dedans. On fera comme cela un jour pour moi.

J’ai remarqué la place où je serai probablement. Elle est au même étage que Victor, dans le compartiment d’à côté.

Ce tombeau où mon père est entré le premier fait face au tombeau de Camille Jordan. Sur la pyramide de marbre, qui porte sur sa façade le nom de mon père, sont inscrits à droite ces noms : Sophie, comtesse Hugo, née en 1780, morte le 27 juin 1821. — Eugène, vicomte Hugo, né en 1800, mort en 1836. À gauche, ceux-ci : Charles Hugo, né le 4 novembre 1826, mort le 13 mars 1871. — Georges Hugo, né le 30 mars 1867, mort le 16 avril 1868. — François-Victor Hugo, né le 28 octobre 1828, mort le 26 décembre 1873.

Cette pyramide était descellée et debout à côté du tombeau. Ce qui en est le piédestal offrait une sorte de table. J’ai demandé un crayon que m’a offert un des assistants et du papier qu’un autre m’a donné ; et sur cette table, je me suis mis à écrire pendant qu’on scellait le compartiment où est Victor. Il pleuvait toujours. J’étais tête nue. Je me suis aperçu qu’il y avait un parapluie au-dessus de moi. C’était un des assistants qui tendait son parapluie ouvert sur ma tête. J’ai écrit ceci pour être gravé au-dessous du nom de mon père :

GUERRE DE LA VENDÉE. — CAMPAGNE DU RHIN.
GUERRE D’ITALIE. — GUERRE D’ESPAGNE.
CAMPAGNE DE FRANCE.
SIÈGE DE THIONVILLE.


I792-1815.


Par lui Thionville resta française.

On a fermé la tombe. Nous sommes sortis du Père-Lachaise. Il était onze heures et demie.

Mon pauvre petit Georges est mort dans son treizième mois et a été apporté à la tombe de Paris le 13 mai. Son père, arrivé à Bordeaux le 13 février, est mort le 13 mars.

6 juin. — Après le dîner est venu M…[7], inspecteur des tombeaux. Il m’a dit : — Monsieur, je suis envoyé à vous par M. le préfet de la Seine. — Je lui ai demandé : Comment s’appelle-t-il en ce moment ? — Il m’a répondu : — M. Ferdinand Duval. Et il a continué en tirant de sa poche un papier sur lequel était transcrite l’épitaphe que j’ai faite pour le tombeau de mon père. — Il m’a dit : — M. le préfet a la censure des épitaphes. — Et, en me montrant la dernière ligne ainsi conçue :

Par lui Thionville resta française.

Il a ajouté :

— Monsieur le préfet a l’honneur de vous prévenir qu’il croit devoir effacer cette ligne.

— Pourquoi t ai-je demandé.

— Parce qu’elle pourrait en ce moment blesser l’Allemagne.

Je lui ai dit : — Monsieur, voici ma réponse : J’envoie à M. le préfet une paire de soufflets.

En rentrant dans le salon j’ai dit le fait à Schœlcher. 

10 juin. — M. Alfred Feydeau, architecte de la ville, inspecteur des cimetières, est venu ce soir et m’a laissé sa carte avec un mot m’annonçant que le préfet de la Seine n’insiste pas et que l’épitaphe de mon père sera respectée. À la bonne heure[8] !

12 juin. — Après le déjeuner, nous sommes allés au Jardin des Plantes où Petite Jeanne a vu les bêtes. Elle m’a dit : Si l’éléphant crache sur moi ou me tape avec son nez, tu le gronderas.

Pendant ce temps-là, le gouvernement suspendait pour quinze jours le Rappel et deux autres journaux.

15 juin. — Je reçois ce matin sous enveloppe (lettre chargée) le premier article de Rochefort depuis son évasion, publié à New-York et reproduite Bruxelles sur la couverture rouge de la Lanterne. (Envoi de Berru.)

29 juin. — Le soir est venu Naquet[9] ; nous avons causé de la proclamation de Mac-Mahon à l’armée à propos de la parade d’hier. Cette proclamation contient une vague menace de coup d’état militaire.

30 juillet. — Après le dîner, beaucoup de monde. Beaucoup de représentants, fort émus de ce qui se passe, entre autres M. Bardoux que je n’avais pas vu depuis Bordeaux. C’est un homme d’esprit et de cœur, qui fait des vers. Il est du centre gauche. Il est de la commission du budget, et il m’a raconté « en confidence » les « confidences » faites ce matin à la commission du budget, par Cissey, ministre de la guerre. Il paraîtrait que la Prusse prépare la guerre. De notre côté, nous avons 3 500 000 fusils Chassepot et 300 batteries attelées. J’ai dit à M. Bardoux : — Cela ne suffit pas. Il faut le double de cela. Il faut pouvoir mettre sur pied deux millions d’hommes. Pour chaque homme, il faut trois fusils. Donc il faut six millions de fusils.

Réfléchir aussi au fusil Chassepot. Il y a un fusil meilleur que le fusil Chassepot, c’est le fusil Gras.

20 août. — Reçu la Lanterne de Rochefort. C’est toujours le grand pamphlétaire. 

28 septembre. — Comme nous descendions de voiture arrivait à notre porte Gambetta accompagné de M. Spuller[10]. Gambetta venait me dire le bon résultat de l’élection d’Angers[11] et causer avec moi de la situation. Nous sommes d’accord sur l’avenir certain de la République.

5 octobre. — J’ai acheté les trois numéros de l’Eclipse où il y a les trois dessins de Gill :

L’Homme qui rit (Thiers) ;

L’Homme qui parle (Gambetta) ;

L’Homme qui pense (V. H.).

1875-1884

1875

Paris. 12 mars. — Un sergent de ville de la rue de Clichy, à qui Mme Robert a demandé mon numéro, a répondu : — Monsieur Victor Hugo ? je le vois quelquefois passer avec ses complices.

27 mars. — Edgar Quinet est mort ce matin à cinq heures. C’était une grande âme et un noble esprit. Sa veuve m’a envoyé un télégramme[1].

28 mars. — Mme Versigny est venue de la part de Mme Quinet me prier de parler demain.

M. Henri Brissou[2] est venu, au nom de la gauche, me demander de parler demain.

Madier de Montjau[3] est venu me demander d’affirmer demain la République.

30 mars. — Hier, à l’enterrement de Quinet, une femme du peuple, m’a crié : Ne mourez pas[4] !

Guernesey. 24 avril. — Je lis l’Alceste d’Euripide. Il y a autre chose à faire.

Paris. 10 mai 1875. — À trois heures, je suis allé à l’Académie pour la discussion des candidats aux places de Jules Janin et de Guizot. On a discuté Jules Simon et Dumas (le chimiste). J’avais à côté de moi M. Émile Ollivier, qui m’a profondément salué, mais en silence. MM. de Sacy, Claude Bernard et Nisard ont parlé pour M. Dumas. MM. Legouvé et Mignet, pour M. Jules Simon. Je n’ai rien dit.

En sortant, Alexandre Dumas fils m’a abordé. Je lui ai dit : — Il y a deux Dumas ; l’Académie des sciences en a un, l’Académie française a l’autre. Que chacune garde le sien. Moi, je suis content du nôtre.

13 mai. — Comme je passais sous la porte qui va à la seconde cour de l’Institut, fracas d’une voiture princière. J’y vois quelqu’un qui me salue. C’est le duc d’Aumale. Nous causons. Je lui demande un vote sérieux contre l’empire, représenté par l’ex-sénateur Dumas. Il me dit : — Je ne puis qu’une chose, m’obstiner dans mon vote solitaire et faire manquer l’élection. Cela vous va-t-il ? — Oui, lui dis-je. — C’est convenu. Nous nous serrons la main. Nous entrons.

On scrutine. John Lemoine est nommé pour remplacer Jules Janin.

Quant au fauteuil de Guizot, quatre tours de scrutin sans résultat. Il faut 18 voix. Jules Simon en a 17, Dumas, 17, Laugel, 1[5]. Cette voix unique persiste. C’est le vote du duc d’Aumale. — Renvoi à six mois.

1er juin. — M. de Rémusat, que j’avais vu le 13 mai à l’Académie, et qui était fort gai ce jour-là, est mort. L’autre jour, il entre au Vaudeville, a chaud, sort, a froid, rentre avec la fièvre et il est mort ce matin à sept heures. C’était un esprit probe, fin et fort, sans grandeur.

1er juillet. — Mme Marie Laurent est venue me dire le Revenant qu’elle dit ce soir à la Gaîté au bénéfice des inondés.

L’état de siège ne veut rien laisser dire de l’Année terrible.

23 septembre. — J’ai écrit ce matin mes dispositions, notamment pour la publication des choses inédites que je laisserai après ma mort. Je désigne pour cette publication, mes fils bien-aimés n’étant plus là, trois amis : Paul Meurice, Auguste Vacquerie et E. Lefèvre.

22 octobre. — M. Ernest Thomas, gendre de ce brave Morin qui fut le premier maître de mes fils, m’a apporté les deux portraits de Charles enfant et de Victor enfant, faits par leur mère, en 1837, et donnés par elle à M. Morin. M. Ernest Thomas m’a offert ces portraits si précieux pour moi. M. Morin est mort.

Charles ressemble à Georges et Victor à Jeanne. 

23 octobre. — Je reçois pour le tombeau de mes chers morts une grande couronne noire faite de deux branches, l’une de chêne, l’autre de laurier, et une lettre d’envoi très touchante, d’une femme, une ouvrière, qui signe C. F.[6].

9 novembre. — On est venu me demander de laisser dessiner mon salon pour la Chronique illustrée de M. Montrosier. J’ai consenti et j’ai invité M. Montrosier à dîner pour vendredi avec Monselet. J’ai pris une plume et j’ai écrit sur le coin de la table cette invitation à Monselet :

Mandat impératif : viens dîner vendredi.
Âtre ardent, soupe chaude, et cœur pas refroidi.

V. H.

30 novembre. — Nous avons dîné seuls avec les enfants. Ils ont invité Élisée et Henri. Après le dîner ils ont joué dans le salon. Comme je les gourmandais un peu, Jeanne m’a engagé à avoir soin de ma popularité en ces termes : Ne gronde pas les autres quand on t’aime.

1876.

8 janvier. — J’ai vu aujourd’hui dans l’omnibus une pauvre vieille femme tout en deuil qui cachait ses yeux dans ses mains et qui pleurait. J’ai prié pour elle, et dans le fond de ma pensée je l’ai bénie, et j’ai supplié Dieu de prendre en pitié cette douleur que je voyais et ce malheur que j’ignorais.

21 janvier. — Nous avons eu à dîner les membres du jury pour le concours Michaëlis[7] : MM. É. Augier, E. Legouvé et E. Perrin (directeur du Théâtre-Français). Après le dîner, on a jugé le concours. Pas de premier prix. Un second prix (2 000 fr.) [M. Villiers de l’Isle Adam] et un autre second prix. Enfin un troisième prix (M. A. Michel).

25 janvier. — Miss Yung m’écrit de Londres qu’on vient de placer dans le foyer du théâtre de Drury Lane quatre bustes de grandeur colossale : Shakspeare, Walter Scott, Byron et moi.

27 janvier. — Frédérick Lemaître est mort. C’était le plus grand acteur de ce temps.

Ont dîné avec nous Gambetta, Spuller, Mme Ménard, la petite Marthe Féval qui a trois ans. Comme elle n’était pas sage à table, Jeanne lui a dit : Marthe ! Monsieur Victor Hugo te regarde ! Gambetta a dit : — C’est le mot des Pyramides dit par un enfant de six ans à un de trois.

4 avril. — J’ai vu hier pour la première fois Dupanloup[8]. Nez crochu, face rouge, air furieux.

5 avril. — Rencontré sur un omnibus un homme brun, moustachu, barbu, vulgaire, accent méridional. C’est un belluaire. Il s’appelle Pezon. Il m’a dit : — Je vais en avoir douze (douze lions). Il faut savoir s’en servir de ces gars-là. Un lion, on n’a qu’à sauter dessus. Ce n’est pas plus malin que ça.

31 mai. — Le sultan est déposé. C’était un imbécile coûteux. Cet Abdul-Aziz est remplacé par son neveu, un Mourad V.

4 juin. — Le nouveau sultan, Mourad V, a fait traduire les Orientales en turc.

5 juin. — Mourad V traduit si bien les Orientales qu’il vient de faire étrangler Abdul-Aziz.

11 août. — Ce matin, à Versailles, j’ai déjeuné chez M. Floquet, qui habite l’ex-prison de Bazaine. C’est une fort jolie maison dans un très beau jardin. Tout cela est plein d’arbres et d’oiseaux. Louis Blanc, Madier de Montjau et Scheurer-Kestner[9] ont déjeuné avec nous. Après le déjeuner Louis Blanc m’a lu le manifeste qu’il vient de faire au nom de l’extrême-gauche de la Chambre des députés, et qui sera publié demain.

Au Sénat, le comte Rampon, président du centre gauche, et M. Magnin, l’ancien ministre du commerce du siège de Paris, président de la gauche, sont venus, au nom de leurs groupes, me prier de présider toute la gauche (les membres restant à Paris), pendant les vacances, jusqu’à la rentrée, qui aura lieu en novembre.

1er septembre. — Rochefort m’a écrit pour me demander l’autorisation de faire encarter les prospectus de son livre dans les livraisons de Quatre-vingt-treize. Je lui réponds que je consens.

6 octobre. — La guerre semble imminente.

12 otobre. — M. Victor Cochinat a dîné avec nous. Il désire entrer à l’Homme libre, nouveau journal de Louis Blanc. Je lui ai donné une lettre pour Louis Blanc.

19 octobre. — La question serbe s’aggrave, la Bourse baisse. Pourtant je ne crois pas à la guerre européenne. Les rois n’ont aucun intérêt à ouvrir cette cage-là. 

29 octobre. — Une noble femme, une ouvrière de Paris, la même que l’an passé, qui ne signe pas, m’envoie une grande couronne de jais noir pour le tombeau de mes fils.

1er novembre. — Une dépuration du xxe arrondissement est venue me demander de répondre au discours étrange de Gambetta[10]. Étant attaqué par ce discours, ce n’est pas à moi à répondre. J’aurais l’air de me défendre. Je ne me défends jamais. Je l’ai dit à ces braves hommes. Ils ont compris.

1877.

2 septembre. — Talmeyr est réserviste. Il a bousculé son fourrier. On craint un conseil de guerre. Je vais m’occuper de le tirer de là.

4 septembre. — Thiers est mort hier soir. D’une attaque d’apoplexie. Après le dîner, à neuf heures, je suis allé à la réunion des sénateurs, rue Louis-le-Grand. On a délibéré sur l’incident de la mort de Thiers.

6 septembre. — Mme Thiers faisant ses conditions, le gouvernement retire le décret qui faisait faire par l’État les funérailles de Thiers.

8 septembre. — Aujourd’hui enterrement de Thiers. J’y suis allé. Trajet à pied de la maison place Saint-Georges à Notre-Dame de Lorette ; de là au Père-Lachaise par les boulevards. Foule immense. Discours médiocres. Il y a eu des choses touchantes, la bannière de Belfort.

11 septembre. — J’ai écrit il y a trois jours au général Deligny pour Talmeyr (Maurice Coste). Il y a ordonnance de non-lieu.

19 septembre. — Manifeste de Mac-Mahon. Un homme provoquant la France[11].

20 septembre. — Mac-Mahon a fait hier 19 l’ouverture de l’avenue de l’Opéra. Huées. Rires. Aboiement d’un chien.

20 septembre. — Talmeyr est arrivé à la fin du dîner. Je l’ai embrassé. Il m’a dit : Vous m’avez sauvé de dix ans de fers.

5 octobre. — M. Sorel, secrétaire de la présidence du Sénat, est venu de la part du président du Sénat m’informer que le gouvernement médite des poursuites contre l’Histoire d’un crime. Le président du Sénat fera son devoir et soutiendra l’inviolabilité des sénateurs. Quant à moi, j’accepte le combat.

6 octobre. — Le prince de Hohenlohe a dit : Fourtou[12] est un Morny de province.

7 octobre. — On a mis en vente hier l’édition à 2 francs de l’Histoire d’un crime. On en a vendu 22 000 avant midi.

9 octobre. — On dit ce soir Gambetta arrêté. Je n’en crois rien. Mais tout est possible aux insensés régnants.

14 octobre. — Nos convives habituels du dimanche, Paul Meurice, plus MM. Dulac et Siffren, Gustave Frédérix et M. Gaston Bérardi à qui le prince Orloff a conté ce matin qu’il venait de voir Mac-Mahon, lequel, devinant les élections, lui a dit : Mes ministres m’ont f… dans la m…

11 novembre. — Rochefort m’envoie une énorme truite saumonée du lac de Genève pêchée par lui-même.

Ce soir fortes anxiétés. Situation grave. Mac-Mahon.

12 novembre. — Première escarmouche à la Chambre. Demande d’enquête.

13 novembre. — Broglie, après le discours d’Albert Grévy, a dit : Ils ont un général.

2 décembre. — Voici l’anniversaire. On dirait qu’il va être célébré par lui-même, et que le crime est à son poste pour recommencer. Le premier ministre actuel est Rochebouët[13], un des mitrailleurs du boulevard Montmartre. — Depuis trois jours le temps m’a manqué pour écrire ce petit mémento quotidien. Les choses sont étrangement obscures.

10 décembre. — Tout à faire à la fois. Le temps m’a manqué pour les notes au jour le jour. J’ai donné le dimanche 8, au Grand-Hôtel, un dîner à la presse littéraire de tous les journaux[14]. Il y avait cent quarante-huit convives. Sarah Bernhardt était à ma droite.

Pendant ce temps-là, tout est sombre. Mac-Mahon continue d’être une calamité publique. 

Il y a eu hier Sénat. Nous avons passé (les délégués des trois gauches du Sénat) tout le temps de la séance publique en comité secret. Plusieurs résolutions graves ont été abordées et débattues.

Aujourd’hui 10 décembre nous avons eu encore comité secret des délégués des gauches du Sénat. On ne sait s’il y a un ministère. Ils sont tous faits le matin et défaits le soir.

Sénat. Rien que de l’anxiété. Nous avons eu trois séances secrètes.

13 décembre. — Ministère Dufaure. Demi-solution.

14 décembre. — Convocation d’urgence au Sénat pour une communication du gouvernement.

27 décembre. — Vacquerie m’a annoncé que Bardoux (le ministre de l’instruction publique) l’avait informé qu’il voulait me donner la grand’croix de la Légion d’honneur, avec prière de me sonder là-dessus[15].

1878.

26 janvier. — Dialogue :

Mac-Mahon. — Voyons, Ducrot, raccommodons-nous.

Ducrot grogne.

Mac-Mahon. — Voyons, Ducrot, mon vieux camarade, venez dîner avec moi aujourd’hui.

Ducrot. — Je ne peux pas.

Mac-Mahon. — Pourquoi ?

Ducrot. — Je vais ce soir à Hernani.

Mac-Mahon. — Amenez-le.

28 janvier. — Je suis allé au Sénat pour faire nommer Léon Dierx employé à la questure. J’ai réussi.

7 février. — Louis Blanc est venu hier me demander, de la part de MmeLedru-Rollin, de parler à l’inauguration du monument de Ledru-Rollin au Père-Lachaise, le 24 février. Louis Blanc parlerait, ainsi que Crémieux et Garnier-Pagès (s’ils peuvent, vu leur âge)[16].

22 mars. — Nous sommes allés à la Porte-Saint-Martin à la première des Misérables[17] Grand succès. On a nommé mon Charles. La pièce est bien jouée. Il y a une charmante petite Cosette. Georges et Jeanne y étaient.

7 mai. — Dispositions prises pour le centenaire de Voltaire.

21 mai. — Aujourd’hui Sénat. On annonce la question de Dupanloup. Bavardage de Dupanloup contre Voltaire.

11 juin. — Aujourd’hui j’irai à l’Académie. Discussion des candidats. J’y suis allé à trois heures et demie. Saint-René Taillandier et Sacy ont parlé l’un pour Wallon, l’autre pour Renan.

12 juin. — Je suis allé à l’Institut. 34 membres présents.

élus.
Henri Martin (Thiers) 18 voix.
Ernest Renan (Claude Bernard) 19

Le duc d’Aumale est venu me serrer la main. Je lui ai dit un mot qui l’a déterminé à voter comme moi[18].

En rentrant, j’ai trouvé dans le salon un très beau dessin au fusain de Benjamin Constant : Jeanne, Georges et moi, avec un fond superbe.

1879

28 août. — Jour du départ pour Veules[19]. Nous sommes partis de Paris à une heure cinq minutes. Ciel gris. Temps froid. Arrivée à Motteville à quatre heures par une pluie à verse. Là nous trouvons un petit omnibus local. Trois heures de route. De bons chevaux. Nous arrivons à Veules à sept heures vingt minutes. Le trajet eût été charmant sans le mauvais temps. Jolis paysages entrevus à travers la pluie. À notre descente à Veules, les nuages s’écartent et le soleil couchant se montre superbe. La mer aussi.

29 août. — J’occupe un beau pavillon sur la mer. Très grande chambre en bois du plus beau style. À côté un cabinet.

2 septembre. — Hier dimanche, la société musicale a voulu me donner un concert. Le maire, qui est bonapartiste, s’y est opposé. Ils ont exécuté sur le rivage la Marseillaise et le Chant du départ.

9 septembre. — Jusqu’à notre arrivée mer maussade, à notre arrivée, mer charmante, aujourd’hui, une terrible tempête.

11 septembre. — Nous partons à deux heures un quart, nous sommes à Caudebec à sept heures. Nous y rencontrons Mme Ernest Lefèvre, charmante, venue avec M. et {Mme Glaize, dans un panier qu’elle mène elle-même. À sept heures et demie à Villequier. Auguste Vacquerie, sur le seuil, nous attend. Nous sommes installés avec une grâce tout hospitalière.

11 septembre. — Après le déjeuner, je suis allé au tombeau de ma fille. Le cimetière touche à l’église. Le tombeau de Léopoldine est au centre d’une grande tombe de famille composée de tombeaux séparés. Son mari est près d’elle, avec une inscription qui rappelle leur mariage et leur mort.

Au bas, on lit :

De profundis clamavi ad te.

Devant est le tombeau de ma femme, avec cette inscription :

ADÈLE
FEMME DE VICTOR HUGO.

Autour sont les tombeaux de la famille Vacquerie. Prière. Amour.

Je suis resté là jusqu’à six heures du soir. Je suis entré dans l’église. L’église de Villequier est du xve siècle. Simple, mais belle et bien tenue.

13 septembre. — À deux heures et quart nous partons en voiture pour deux visites, l’une à la ruine de Bocheville, l’autre à la ruine de Jumièges. Nous arrivons à Bocheville à trois heures. Nous voyons tout ce qui reste de l’ancien monument, plus le cloître. Bocheville appartient aujourd’hui au duc de Stagpoole, protestant converti. À la mort de sa femme, il s’est fait prêtre, et il est camérier du pape.

Nous partons de là à quatre heures. Nous sommes à Jumièges à cinq heures. Nous en repartons à six heures et demie. Bocheville et Jumièges sont deux restes admirables.

17 septembre. — Vu de mon lit le mascaret.

18 septembre. — Je suis allé au tombeau. Prière. Ils m’entendent. Je les entends.

19 septembre. — À une heure un quart, départ pour Tancarville. Temps charmant. Pays charmant. Nous sommes à Tancarville à trois heures. C’est une ruine de forteresse sur une ruine d’écueil. Rien de plus beau. Nous visitons tout. Avant les réclamations de Lamartine à la Chambre des députés et de moi à la Chambre des pairs, la mer venait battre le pied du rocher. À présent il s’élève avec une vaste plaine à ses pieds.

Nous partons de Tancarville à quatre heures et demie et à cinq heures nous voyons Lillebonne. Très beau clocher du xve siècle qu’on répare en ce moment. Cirque romain, très curieux et très beau aussi. — Nous partons de Lillebonne à six heures et demie.

Rentrés à Villequier à huit heures. Magnifique journée.

20 septembre. — Arrivés à Paris à cinq heures.

1er novembre. — Envoi d’une couronne pour Charles et François-Victor par une ouvrière qui signe C. F. C’est la même. Elle ne veut pas se faire connaître. — L’homme porteur de la couronne, pressé par Mariette, a fini par dire le nom : Mme Clémence Florentin, 5, rue des Trois-Frères.

1881.

6 Janvier. — Je suis allé à l’Académie pour Deschanel à nommer au Collège de France. Il y aura demain 7 janvier quarante ans que je suis de l’Académie. Si Mignet mourait avant moi je serais le doyen.

26 février. — Ma fête[20]. Après le déjeuner est venu Émile Allix, Louis Ulbach avec toute la représentation de l’Internationale[21]. Il m’a apporté deux gros volumes contenant 10 000 signatures. Ma médaille m’arrive d’Italie. Couronne de la Comédie-Française.

28 février. — Il est arrivé ces jours-ci de tous les points du globe (jusqu’à Élisabeth-grande, ville de la plus lointaine frontière russe) des télégrammes, lettres, envois de toute espèce, au moins deux mille exemplaires auxquels il est impossible de répondre.

24 juin. — Hier Schœlcher a apporté au Sénat un exemplaire de Notre-Dame de Paris d’il y a cinquante ans, formé d’épreuves corrigées par moi. Cet exemplaire a été payé 2 000 francs.

9 juillet. — Saint-Victor est mort. Coup violent. J’ai pleuré. C’était une noble et grande âme. Il était de ma famille dans le monde des esprits. C’était un cœur et un esprit qui ne se perdent pas. Il faudra s’occuper de sa fille.

C’est la fête de Passy. Passy fait de sa fête ma fête. Elle a envoyé une marche aux flambeaux, deux bouquets d’artifice, etc., devant ma maison. Depuis deux heures (ce soir) foule énorme et acclamations devant ma porte.

10 juillet. — La fête continue. Musiques et fanfares ne cessent de défiler.

12 juillet — On met aujourd’hui à l’avenue d’Eylau le nom d’avenue Victor Hugo.

1er novembre. — L’ouvrière républicaine, cette noble femme qui ne signe pas autrement et qui veut laisser son nom ignoré, a envoyé le don habituel du jour des morts qu’elle fait à mes fils.

11 novembre. — Nous sommes allés avec Alice et les deux enfants à l’hôtel du Ministre des Postes. À la porte, nous avons rencontré Berthelot[22] qui venait. Nous sommes entrés. C’est très curieux. On se met aux oreilles deux couvre-oreilles qui correspondent avec le mur, et l’on entend la représentation de l’Opéra, on change de couvre-oreilles et l’on entend le Théâtre-Français, Coquelin, etc. On change encore et l’on entend l’Opéra-Comique.

Les enfants étaient charmés et moi aussi. Nous étions seuls avec Berthelot, le ministre, son fils et sa fille qui est fort jolie.

8 décembre. — Nomination aux trois vacances de l’Académie. Je vais à l’Institut à midi et demi. — L’Académie est à son complet actuel (trente-trois membres). — On est bonhomme et personne ne se douterait que c’est un tas d’ennemis. On vote, après les petites bêtises d’usage, serment, etc. Le portrait de Richelieu est au fond de la salle.

Premier choix. Place de Dufaure. M. Sully-Prudhomme, élu.

Il y a eu deux tours de scrutin. J’ai donné deux fois ma voix à M. Eugène Manuel.

Deuxième choix. Place de Littré. M. Pasteur, élu.

Troisième choix. Place de Duvergier de Hauranne. M. Cherbuliez, élu.

Il y a eu je ne sais combien de tours de scrutin. J’ai donné six fois ma voix à M. de Bornier.

12 décembre. — Sénat. Gambetta a très bien parlé. J’ai été content. À la fin de la séance il est venu me voir à mon banc et nous avons causé. Il viendra dîner un de ces jours. Je lui ai dit de prendre le jour qu’il voudrait.

1882.

8 janvier. — Je vais aux élections sénatoriales. Premier tour de scrutin, midi. Je reviens déjeuner. Le deuxième tour est à deux heures. J’y vais. À mon arrivée au pavillon de Flore, je suis entouré d’une foule criant : — Vive Victor Hugo ! Vive notre premier sénateur ! — Il y a en effet deux sénateurs nommés. Je suis le premier. Peyrat est le second. Il en reste trois à désigner. Je reste. Mon vote porte Labordère, Barodet, Engelhart.

Je rencontre Gambetta. Je l’invite le jour qu’il voudra, qu’il vienne, son couvert sera mis. Il accepte avec enthousiasme.

C’est Allain-Targé[23] qui m’a le premier appelé Monsieur le sénateur. Je lui ai dit en riant : Oui, monsieur le Ministre.

20 mars. — Les journaux annoncent que j’ai sauvé la vie à cinq des condamnés ; je vais faire effort pour les autres.

La nouvelle est arrivée pendant que j’étais à table. Je me suis levé et j’ai dit : — Je bois au czar qui vient de faire grâce à cinq condamnés et qui la fera à tous.

Applaudissement. Les journaux diront la chose et le czar la lira. Si le bon effet continue, ce sera beau.

26 mars. — Banquet à l’occasion de la 100e représentation de Quatre-vingt-treize[24] Je suis un de ceux qui invitent. Paul Meurice est l’autre.

27 mars. — À minuit et demi le souper a eu lieu. J’ai dit quelques mots, double remerciement aux acteurs qui avaient joué Quatre-vingt-treize et aux journalistes qui avaient bien accueilli la pièce. J’étais assis entre Mme Marie Laurent et Mlle Gautier[25]. On était une centaine. Souper excellent et fort cordial. Larochelle[26] m’a adressé un speech. Je suis parti à trois heures, les laissant en fort bon appétit.

21 décembre. — Je suis tourmenté par la pensée de cet Oberdank. Je me décide à écrire aujourd’hui à l’empereur d’Autriche que la peine de mort, pour tout homme civilisé, est abolie[27].

Ce soir, j’apprends, par le gendre de Meurice, qu’il a été exécuté hier. — Ma lettre était partie.

1884.

22 février. — Je suis allé aujourd’hui au Sénat. Le hasard m’a fourni une séance presque orageuse. Il s’agissait d’une loi sur les syndicats ouvriers. Corbon a parlé, et bien parlé. Il est président de la commission.

Il y a eu, d’abord, élection à l’Académie.

François Coppée 24 voix, contre 11 Montégut.

F. de Lesseps 22 voix, contre 11 billets blancs.

25 février. — J’ai rêvé du Sénat. J’y ai parlé. J’y ai prononcé en terminant ces paroles que j’y ai dites en rêve et que j’y dirai peut-être en réalité :

« La France libre veut les peuples libres. Ce que veut la France, ce que la France demande, elle l’obtiendra. Et de l’union des libertés dans la fraternité des peuples, naîtra la sympathie des âmes, germe de cet immense avenir où commencera pour le genre humain la vie universelle et qu’on appellera la paix de l’Europe. »

7 juin. — La République affirme le droit et impose le devoir.

30 novembre. — J’ai été visiter la statue colossale en bronze de Bartholdi pour l’Amérique. C’est très beau.

J’ai dit en voyant la statue : — La mer, cette grande agitée, constate l’union des deux grandes terres apaisées.

On me demande de laisser graver ces paroles sur le piédestal.

NOTES COMPLÉMENTAIRES

I

Les Carnets, de 1870 à 1876, sont divisés par fascicules, petits cahiers de papier à lettre plié en deux et que Victor Hugo pouvait aisément mettre dans sa poche. Dans les fascicules des années 1870-1871, avant les pages constituant le journal même dont nous venons de publier des extraits, nous avons trouvé une quantité de feuillets n’ayant aucun lien entre eux et dont les dates ne se suivent pas ; selon que le fascicule s’ouvrait à tel ou tel endroit, Victor Hugo y jetait une pensée, une remarque ; on y retrouve, surtout pour la période de son retour à Paris, le contre-coup des impressions du poète pendant le siège ; ces notes, tout à fait indépendantes des Carnets mêmes, ont un caractère trop personnel pour entrer dans le volume, nous n’en voulons cependant pas priver le lecteur, nous les donnons ici, telles quelles, sans ordre de dates, et en les suivant page à page :

MA PRÉSENCE À PARIS.
1870-1871 (1er fascicule).

J’ai une certaine quantité de pouvoir spirituel. Veux-je autre chose ?

Non.

Le pouvoir matériel ? pourquoi ?

Être ministre ? président ? etc. À quoi bon ? Ministre de quoi ? président de qui ?

Je suis sur la terre un Esprit.

Je veux rester cela.

Je n’ai pas besoin d’être fonctionnaire des hommes ; je suis fonctionnaire de Dieu.


Février 1871.

Désormais deux nations sont en présence.

Une nation victorieuse, l’Allemagne, qui a… (énumérer : un empereur, des rois, aucune liberté) les ténèbres.

Une nation vaincue, la France, qui a… (énumérer : la République, la liberté, la gloire, etc.) la lumière.

Il paraît que c’est la seconde qui est vaincue.

Français, réservons-nous pour délivrer l’Allemagne. La délivrance est la seule vengeance digne de nous.


Si vous me laissez réduit à moi-même je ferai mon devoir avec l’énergie d’un homme ; si vous versez votre force en moi, je ferai mon devoir avec la puissance d’un peuple.


Otium cum labore.


Ma vie se résume en deux mots : Solitaire. Solidaire


Si Paris succombe, je ne succomberai pas. Je conserverai l’espérance altière.

Je rentrerai dans la solitude, j’allumerai sur mon rocher d’exil la lumière de l’avenir, je crierai : États-Unis ! République ! et je montrerai, à l’Allemagne devenue Prusse, la France devenue Europe.


29 janvier.

Je suis venu à Paris dans l’espérance d’y trouver un tombeau.

J’irai à Bordeaux avec la pensée d’en rapporter l’exil.


J’aspire à m’en retourner au bord de la mer, ayant pris cette habitude de grandeur.


29 janvier.

Un nain qui veut faire un enfant à une géante. C’est là toute l’histoire du gouvernement de la Défense nationale. Avortement.


La France est la tête humaine.

Coupez cette tête, si vous l’osez.


Le citoyen est absolument souverain ; le représentant ne l’est que relativement. Il est limité par son mandat. Le citoyen ne doit de comptes qu’à lui-même ; le représentant en doit au peuple.

La souveraineté diminue à mesure que la puissance augmente.


La Révolution a pu être une opération chirurgicale ; mais la civilisation doit être une opération chimique. Ne confondez pas l’une avec l’autre, et faites en sorte que toutes deux soient d’accord, et aillent au même but.


Une guerre entre européens est une guerre civile.


Le parisien désormais est le mètre de l’homme.


Autrefois (en 1830) j’allais me voir siffler. Aujourd’hui je ne vais pas me voir applaudir.

Humillimus esto.


2 février 1871.

Des deux nations, laquelle est la plus à plaindre ?

L’une perd ses deux provinces, l’autre gagne un empereur.


Janvier 1871.

Conférence de Londres.

Y aller ? non.

La France n’a que faire là.

Elle est enfermée dans ce dilemme : être victorieuse ou vaincue.

Victorieuse, elle domine les gouvernements d’Europe. Vaincue, elle les ignore.


Être de l’opposition, c’est mesquin. Je n’en suis pas.

Les châtiments, soit. Mais les taquineries, non.

J’ai la grande colère ; je n’ai pas la petite.


La rime riche ne fait pas la poésie, mais la rime pauvre la défait.


Si je suis tué, et si mes deux fils sont tués, je prie Meurice, Vacquerie et Saint-Victor de publier mes œuvres inédites, les unes terminées, les autres inachevées ou ébauchées, et de faire ce que feraient mes fils.


20 août.

Je les prie de ne publier ces œuvres qu’avec des intervalles à raison d’un volume tous les deux ans.

Je donne mes manuscrits à la Bibliothèque nationale.

21 août.
V. H.

Cette nuit (nuit du 30 au 31 août) en rêvant, j’ai fait ce vers étrange qui a surnagé dans mon esprit après mon rêve :

Pallida mors, vigila pro vivis, sis trio noster.

Dans ma pensée, c’étaient tous les morts de ces affreux champs de bataille qui devaient se lever et prendre la défense des vivants. La mort gardant Paris.


FASCICULE DE MON JOURNAL
BORDEAUX.
(Paris.)
Bruxelles[1].

Ma conscience est ma supérieure.


La conquête est une médaille. On y lit : Prendre, et au revers : Rendre.


Pauvre petite Jeanne ! elle est faible et délicate.

Peut-être ne vient-elle que pour un moment.

J’ai dans l’idée qu’elle et moi nous mourrons ensemble, et que c’est l’ange chargé de m’emmener[2].


Éloquence. — Ce qui convient aux assemblées, c’est le grog.

Délayez, délayez.

J’essaie de leur faire avaler de l’élixir ; mais quelle grimace elles font !


L’Assemblée actuelle est puissante pour le mal et impuissante pour le bien. Je ne veux pas être le coopérateur du mal, et je juge inutile d’être le collaborateur de l’impuissance.


En ce moment, voici toute ma pensée en deux mots :

La Commune me fait pitié. L’Assemblée me fait horreur.

Pourquoi ?

Parce que l’une et l’autre font rire la Prusse aux dépens de la France.


Paris malade, le monde a mal à la tête.

J’ai cru devoir être présent à la guerre étrangère et absent de la guerre civile.


Le titre du fascicule suivant est donné en fac-similé page 291.

Nous ne relevons ici que trois remarques ; la première relative sans doute aux représailles du gouvernement contre la Commune.

Ces façons commodes de laver les crimes ne lavent pas les gouvernements.


On ment sur mon compte. Qu’importe ! Voilà plus de quarante ans qu’on m’abreuve de toutes les inventions de la haine. Je bois avec calme ces ciguës et ces vinaigres. Cela passe, et je n’en meurs pas. Poisons inutiles, qui n’aboutissent pas à l’empoisonnement. Je suis le Mithridate de la calomnie.


Le propre de Paris, c’est de tout élever à sa stature, les crimes comme les gloires.


Le premier fascicule de 1875 porte comme titre :

DU 1er JANVIER (MORT DE LEDRU-ROLLIN)
AU 31 MARS (MORT D’EGDAR QUINET.

II

Voici une série de lettres et de documents relatifs au texte extrait des carnets ; nous faisons précéder chacun d’eux de la ligne correspondante dans ce volume.

Page 150. — Après le dîner j’ai lu à mes amis les vers qui ouvriront l’édition française des Châtiments : Au moment de rentrer en France.

Dès que ces vers furent publiés, Victor Hugo reçut de Jules Ferry la lettre suivante :

« Paris, le 20 octobre 1870.

« J’ai lu tout à l’heure, illustre maître, votre chant de retour. Je ne sais s’il dépasse ou s’il égale les chants d’exil, je sais seulement qu’il a remué le plus profond de mon âme. Il y a vingt ans, vous nous vengiez, et toute la jeunesse d’alors a vécu vingt ans de vos colères. Aujourd’hui votre cœur, pour lequel les ans ne comptent pas, fait éclater cette grande piété que vous avez pour la patrie. Nul plus que vous n’aura aimé la France, et ce sera votre immortel honneur. Nous que le hasard a mis au gouvernail, dans cette tempête, nous devons baiser la main du grand poète, dont l’âme a trouvé cette formule touchante :

« Devant tes fautes, à genoux !

« Je crois que pour sauver la France, tout le secret, c’est de l’aimer autant que vous.

« Votre bien affectionné.

« Jules Ferry. »

Page 158. — Je demandai la grâce de ces malheureux à Louis Bonaparte, alors président de la République.

À LOUIS-BONAPARTE[3]

Cinq têtes vont tomber ! Non ! Point de jours funèbres !
Ne laissez pas sortir l’échafaud des ténèbres.
La guerre dans le sang rallume son brandon.
Prince, des furieux, qu’un noir délire entraîne,
Donnent l’exemple de la haine,
Donnons l’exemple du pardon !

Ne mêlez pas de pleurs à votre aube qui brille.
Faites grâce ! La paix de la clémence est fille.
Prince, quand les États, que Dieu veut éprouver,
Dérivent vers l’abîme et sont près d’y descendre,
La justice peut les défendre,
La clémence sait les sauver.

10 mars 1849.

Les peuples ont là-haut un spectateur austère.
Tandis que nous luttons entre nous sur la terre,
Un grand procès s’instruit dans le ciel irrité.
Les juges d’ici-bas reçoivent ce qu’ils donnent ;
Prince, quand les hommes pardonnent,
Dieu pardonne de son côté.

11 mars.

Page 160. — Il y a en effet une triple attaque contre le cercle que font les prussiens autour de nous, La Roncière à Saint-Denis…

L’amiral de la Roncière Le Nourry, alors commandant de la circonscription de Saint-Denis, écrivit à Victor Hugo cette lettre :

DIVISION DES MARINS

DÉTACHÉS À PARIS.

« Monsieur,

« On vient de joindre à mon commandement des forts de la marine le commandement de la circonscription de Saint-Denis. C’est une position importante qui a l’avantage d’être à 1 200 mètres des avant-postes ennemis.

« S’il vous plaisait de venir aussi près des prussiens, vous seriez le bienvenu à mon quartier-général à Saint-Denis ; je pense qu’ils sauraient respecter le grand poète, et s’abstiendraient pendant votre séjour de toute hostilité.

« Si cette fantaisie vous prenait, veuillez me prévenir la veille pour que je ne m’absente pas. Je serais désolé que vous fissiez le voyage, et que je ne fusse pas là pour vous recevoir.

« Mille respects de votre tout dévoué serviteur,

« De la Roncière Le Nourry.

« Saint-Denis, le 14 novembre 1870, à la sous-préfecture. »

Au coin de la lettre, cette annotation, de la main de Victor Hugo : « Oui. — Je lui ferai savoir le jour. »

Page 170. — Un sac d’oignons coûte 800 francs.

Collé sur une page blanche du Carnet, un fragment de journal nous donne ces renseignements :

« Voici, d’après la Liberté, un tableau curieux du cours des principales denrées alimentaires, relevé dans la seconde quinzaine de décembre 1870, pendant le siège de Paris, comparé avec le prix moyen de ces mêmes denrées en 1869 :

PRIX MOYEN.
{\displaystyle \overbrace {{\begin{matrix}&&&&&&\end{matrix}}{\begin{matrix}&&\end{matrix}}} }
En 1869. En 1870.
Pommes de terre 1 f 00 c 20 f 00 c
Céleri (le pied) 0 25 1 00
Betterave (le kilogr.) 0 20 1 20
Huile d’olive (le kilogr.) 4 00 10 00
Lait (le litre) 0 30 2 00
Beurre frais (le kilogr.) 6 00 70 00
Œufs frais (la pièce) 0 15 2 00
Graisse de bœuf (le kilogr.) 1 30 4 00
Tête de bœuf (le kilogr.) «  2 50
Lapins 3 00 30 00
Pigeons 1 50 20 00
Poulets 6 00 55 00
Oies 7 00 80 00
Dindons 10 00 90 00

Page 192. — Reçu une lettre de Louis Blanc. Dans les termes les plus amicaux, lui et Schœlcher se séparent de moi à l’occasion de ma protestation.

« Le 6 juin 1871.
« Mon cher Victor Hugo,

« Vous m’avez demandé des nouvelles de Paul Meurice et de Vacquerie. Paul Meurice est ici, hélas ! dans une prison. Quant à Vacquerie, il m’a été impossible de savoir où il était.

« Inutile de vous dire avec quelle ardeur nous voudrions pouvoir, Schœlcher et moi, être de quelque utilité à Paul Meurice. Nous nous sommes adressés au grand prévôt, qui nous a reçus avec beaucoup de courtoisie, mais sans que cette visite ait produit d’autre résultat qu’un permis envoyé à Schœlcher pour Mme Meurice. Car nous n’avons pu, quant à nous, obtenir qu’on nous laissât parvenir jusqu’au prisonnier.

« Comme j’ai cessé de recevoir régulièrement le Rappel à dater du jour où les communications ont été coupées entre Paris et Versailles, j’ignore quels sont les articles qui ont donné lieu à l’accusation lancée contre les rédacteurs, mais, par quelques numéros que j’ai eus sous les yeux, j’ai pu juger que, souvent, la Commune avait eu dans les écrivains du Rappel des censeurs très sévères. J’ai donc bon espoir, quel que soit l’emportement des colères qui grondent autour de tous les détenus indistinctement.

« De cet emportement, du reste, une preuve cruelle vous a été fournie, mon cher Victor Hugo, même en pays étranger, par l’indigne traitement que vous a valu votre lettre sur l’extradition. Schœlcher, tout en vous serrant tendrement la main, veut que je vous dise qu’il a regretté la publication de cette lettre, qu’il trouve inopportune et dépassant la mesure. Vous l’avouerai-je ? Mon sentiment à cet égard est conforme au sien. Mais qu’on ait vu dans une pareille déclaration une justification d’attentats que vous aviez condamnés avec la toute-puissance de votre génie, avant même ce qui en a été le couronnement affreux, voilà ce qui ne saurait se comprendre, si la violence des sentiments excités par des circonstances aussi horribles n’expliquait beaucoup de choses qui, sans cela, seraient inexplicables !

« Votre ami dévoué,

« Louis Blanc.

« P.-S. Schœlcher m’annonce à l’instant qu’on a demandé la translation de Paul Meurice dans une maison de santé et qu’on est sur le point de l’obtenir. »

Page 212. — On a de bonnes nouvelles de Rochefort. Il a écrit de Canaries à sa fille.

Victor Hugo n’avait pas encore reçu la lettre suivante :

« En mer, 22 août 1873.
« Devant Ténériffe.

« Je voulais toujours vous écrire, cher maître, mais les îles de Ré et de Guernesey étaient assez suspectes l’une et l’autre pour que les moindres correspondances échangées entre elles devinssent immédiatement une question de cabinet (noir). Depuis que j’ai trouvé dans l’autographe du sieur Villemessant des fac-similés de mes épanchements de prison, je me suis fait une loi de ne plus exposer mes confidences de famille à aller échouer dans les bureaux de la presse ordurière.

« Il m’est cependant impossible de ne pas vous donner quelques nouvelles de mon affreuse santé qui a subi en mer d’effroyables secousses. J’ai été pendant cinq ou six jours la statue du vomissement. Des soins continuels et réellement touchants de la part de tout le monde à bord m’ont peu à peu retapé l’estomac. Je puis maintenant manger un peu et me tenir debout.

« Nous voilà loin des bonnes soirées de Bruxelles. Votre Charles est mort, je ne suis pas beaucoup plus vivant que lui, et Adam que j’ai vu une heure avant mon départ m’inquiète un peu sur la santé de Victor. Que de séparations et de déchirements ! en être à regretter l’exil !

« Vous vous doutez de l’effet produit sur ma pauvre Noémie par mon embarquement. C’est pour elle surtout que je crains. Je lui écris une lettre presque riante pour la consoler. Si vous la voyez, cher maître, dites-lui de ces bonnes et réconfortantes paroles comme vous seul en trouvez. J’ai confié mes trois enfants à notre excellent ami Edmond Adam. Il sera leur père, et s’il a besoin d’un aide dans ce travail que les circonstances rendent si difficile, je suis sûr que vous serez là. Je compte marier avant peu ma chère enfant. Adam vous racontera tout cela. J’aurais été heureux que vous fussiez son témoin. J’ai hâte de me faire oublier d’elle de façon à souffrir tout seul et à ne pas toujours la savoir de moitié dans mes mésaventures.

« Nous sommes six dans une grande cage, ce qui me permet de me croire encore comme du temps de la Lanterne « le lion du jour ». Seulement je ne suis plus qu’un lion du Jardin des Plantes. Cette situation ridicule d’un ancien membre du gouvernement français faisant l’ours entre huit mètres de grillages ne me rend ni honteux, ni fier. Elle paraît du reste inspirer à ceux qui me voient plus d’attendrissement que de gaîté.

« Louise Michel est également embarquée sur cette Virginie dont je suis le déplorable Paul.

« Je serre dans mes bras toute votre famille, Victor, Mme Alice, Mme Drouet, la petite Jeanne et mon gros filleul[4] qui doit être merveilleux s’il a continué comme il faisait à embellir tous les jours.

« Je vous embrasse tendrement.

« Henri Rochefort. »

Page 217. — Garibaldi m’écrit ; il m’envoie dans sa lettre des feuilles de roses cueillies sur le tombeau de ses filles à Captera.

Voici cette lettre, nous la donnons telle quelle. Le grand patriote éprouvait une gêne visible à s’exprimer en français, aussi finit-il sa lettre en italien :

« Caprera, 6 Gennajo 74.
« Mon bien cher Hugo,

« J’ai eu deux Roses — Américaine l’une, et à Caprera l’autre. On les trouvait trop belles, trop bonnes. — Moi-même je pressentais la fin précoce de ces boutons de la reine des fleurs. Et l’aile glacée de la mort a flétri ces trop précieuses créatures.

« Sceptique, je dis alors : Ce monde n’est point fait pour les anges, mais pour la canaille ! Vieux cèdre dépouillé de tes jeunes rejetons, tu restes debout avec ton auréole immortelle du génie et la reconnaissance de tous ceux qui ne sont ni imposteurs ni serviles.

« En vain les reptiles veulent te mordre dans ton pays natal, ils ne trouveront point ton talon, les Thersites — et tout honnête homme dans le monde trouvera toujours dans le colosse de l’Année terrible l’Achille de la raison et de la justice.

« Il tempo con sue fredd’ali vi spazza fine la ruine ! (Foscoli.)

« E tu, mio carrissimo Ugo sai bene ; cosa sia la trasformazione della matéria — Oggi, il tuo valoroso ed amato François doma noi, mio caro vecchio. — Non voglio con cio attenuare la grandissima tua perdita.

« Per la vita tuo[5],

« G. Garibaldi. »

« Je vous envoyé un bouton de fleur cueilli sur le tombeau de mes deux filles.

« Rose. »

Page 235. — Je suis allé à l’Institut… Élus : Henri Martin, Ernest Renan.

L’année suivante, avant sa réception, Renan écrivait à Victor Hugo :

« Paris, lundi 21 mars 1879.
« Cher et illustre maître,

« Vous avoir pour parrain[6] dans cette solennité littéraire, être assis à côté de vous et vous saluer notre maître à tous, était un honneur pour toute ma vie, et je n’y puis renoncer qu’à la dernière extrémité. Et d’un autre côté, cependant, si jeudi votre voix devait se faire entendre au Sénat, si votre suffrage était nécessaire, comment tout ne s’effacerait-il pas devant cet intérêt majeur ? Soyez juge, grand et vénéré confrère. Après la séance de mardi, vous pourrez peut-être voir la durée des débats ; après la séance de mercredi, vous le verrez certainement. Aussitôt que vous serez fixé, écrivez-moi : je suis libre, et grande sera ma joie, ou bien : je me dois au Sénat, et alors je me résignerai, ou plutôt en murmurant un peu je demanderai à un autre confrère de m’introduire. Cette seconde supposition est si pénible que je ne veux pas m’y arrêter. Il nous serait si doux ce jour-là de vous voir parmi nous et de vous fêter !

« Agréez, cher et illustre maître, l’expression de ma vive et haute admiration.

« E. Renan. »

Page 238. — Je suis allé à l’Académie pour Deschanel.

Nous avons retrouvé sur une feuille volante ce portrait d’Émile Deschanel, tracé par Victor Hugo sans doute à l’époque où il votait pour lui, en 1881 :

Émile Deschanel était de l’Université ; il fut destitué par un arrêté signé Parieu, et (pour les initiés) contre-signé Cousin. Motifs de cette destitution : fierté et talent. Deschanel fit son devoir au 2 décembre. On l’arrêta, puis on l’exila. Ensuite, à Bruxelles, comment faire pour vivre ? Deschanel, de professeur, est devenu orateur. Il a ouvert un nouvel horizon à l’enseignement ; il a créé, avec un très grand succès de parole, les conférences, mode de propagande des idées justes et vraies adopté aujourd’hui partout, et dont l’honneur revient à Deschanel. Il est de cette forte race d’esprits qui répliquent à la persécution par la persistance et aux ténèbres par la lumière.

Page 240. — Les journaux annoncent que j’ai sauvé la vie à cinq des condamnés.

Il s’agissait de nihilistes dont Victor Hugo avait demandé la grâce. Le Rappel publia, dans son numéro du 8 mars 1882, cette lettre ouverte à l’empereur de Russie :

Il se passe des faits d’une nouveauté étrange. Le despotisme et le nihilisme continuent leur guerre. Guerre effrontée du mal contre le mal ; duel de ténèbres. Par moment une explosion déchire cette obscurité ; un instant de clarté apparaît, et il se fait un jour de nuit. C’est horrible. La civilisation doit intervenir.

À cette heure, voici ce qu’on voit : Une obscurité illimitée ; au milieu de cette ombre dix créatures humaines, dont deux femmes (deux femmes !) sont marquées pour la mort. Et dix autres sont données à la cave russe, la Sibérie.

Pourquoi ?

Pourquoi ce gibet ? pourquoi ce cachot ? Un groupe d’hommes s’est assemblé. Il s’est déclaré haut tribunal. Qui assistait à ses séances ? Personne. Pas de public ? Pas de public. Qui en rendait compte ? Personne. Pas de journaux. Mais les accusés ? Il n’y étaient pas. Mais qui parlait ? On l’ignore. Mais les avocats ? Il n’y avait pas d’avocats. Mais quel code citait-on ? Aucun. Sur quelle loi s’appuyait-on ? Sur toutes et sur aucune. Et qu’est-il sorti de là ?

Dix condamnés à mort. Et les autres.

Que le gouvernement russe y prenne garde.

Il est gouvernement régulier. — Il n’a rien à craindre d’un gouvernement régulier ; il n’a rien à craindre d’une nation libre, rien à craindre d’une armée, rien à craindre d’un état légal, rien à craindre d’une puissance correcte, rien à craindre d’une force politique. Il a tout à craindre du premier venu, d’un passant, d’une voix quelconque.

Grâce !

Une voix quelconque, c’est personne, c’est tout le monde, c’est l’immense anonyme. On entendra cette voix ; elle dira grâce ! Je crie grâce dans l’ombre. La grâce en bas, c’est la grâce en haut. Je demande grâce pour le peuple à l’empereur ; sinon je demande à Dieu grâce pour l’empereur.

Victor Hugo.

Page 241. — Je me décide à écrire aujourd’hui à l’empereur d’Autriche…

Victor Hugo avait déjà écrit le 15 décembre 1882 une première lettre pour demander la grâce d’Oberdank, condamné pour avoir lancé des bombes lors de l’ouverture de l’exposition de Trieste. Cette première lettre a été publiée dans la Correspondance. Voici la seconde lettre :

La peine de mort est abolie pour tout homme civilisé.

La peine de mort (avec toutes ses dépendances) sera effacée des codes du vingtième siècle. Il serait beau de pratiquer, dès à présent, la loi de l’avenir.

Victor Hugo.
21 décembre 1882.

NOTES DE CETTE ÉDITION

LE MANUSCRIT
de
CHOSES VUES.

Les manuscrits qui forment le second volume de Choses vues ne diffèrent pas de ceux du premier volume ; ils sont moins nombreux puisque à partir de 1868 le texte a été pris dans les carnets. De 1849 à 1867, fort peu de ratures et d’ajoutés sur ces feuillets qui presque toujours sont datés.

Sur l’une des pages du récit que nous avons intitulé Un dîner chez le roi Jérôme, Victor Hugo a dessiné ce profil de l’un de ses collègues.

Le dernier récit sur l’exil du roi Louis-Philippe, en juillet 1850, porte en tête cette indication qui annonce l’intention d’utiliser ces pages : Matériaux. Faits.

La peine de mort. — Pour ce récit comme pour ceux de l’Affaire Hubert et Tapner, Victor Hugo a constitué un dossier et écrit le titre sur une chemise contenant cinq feuillets ; à l’intérieur de cette chemise est collé un article de journal donnant des détails sur le procès d’un condamné à mort anglais, le journal conclut à une erreur judiciaire ; en tête de l’article, Victor Hugo a inscrit au crayon la date juin 1871, ce qui fait présumer qu’il aurait relu en 1871 cette Chose vue datée du 16 octobre 1851.

L’Affaire Hubert. — Ce manuscrit est sous une double chemise ; sur la première on lit :

AFFAIRE HUBERT.
Dossier.

1° Récit ;

2° Lettre de Hubert ;

3° Document publié par la Société la fraternité ;

4° Document publié par la réunion générale des proscrits.

Sur la seconde chemise, il n’y a que cette mention : Récit. Écrit à la hâte et non revu.

Nous avons retrouvé parmi les papiers inédits deux petites plaquettes imprimées : le document publié par la société la Fraternité et le document publié par la réunion générale des proscrits. Cette dernière plaquette contient le texte de la déclaration de l’espion Hubert ; dans le manuscrit de Victor Hugo, en regard de l’alinéa se rapportant à la déclaration de Hubert, nous lisons cette mention : tâcher d’en avoir le texte. Voici ce texte, que Victor Hugo aurait publié s’il l’avait eu sous la main :

Le soussigné Hubert vient d’apprendre aujourd’hui par deux proscrits que des mal intentionnés, des médisants, des calomniateurs faisaient circuler sur son compte certaines versions inventées à plaisir, depuis son retour en France.

Hubert, qui est sans crainte et sans reproche, étant pour quitter l’île de Jersey dans l’intention de n’y pas revenir d’aussitôt, tient à ne pas y laisser de mauvais souvenirs ; c’est pourquoi, fort de sa conscience, il offre de justifier complètement sa conduite depuis son âge de puberté jusqu’aujourd’hui, et tient à briser par des preuves palpables les efforts des menteurs qui l’attaquent par derrière, lâchement, et dans le but de nuire aux principes pour lesquels il a tant souffert et mourra plutôt que d’apostasier. — À cet effet, il demande à ses compagnons proscrits à Jersey de former, sans distinction de société, un jury devant lequel il comparaîtra avec les infâmes qui le calomnient.

La lumière se fera.

Il demande que tout soit terminé avant vendredi prochain. La justice du peuple doit être prompte.

Salut et fraternité.
Signé : Hubert.

Ce 17 octobre 1853.

Sur Tapner. — Sur le titre et sur la première page, l’indication Peine de mortest répétée. Deux croquis au courant du manuscrit, l’un représentant les sept arcades de la cour de la prison, l’autre le hangar où étaient les gibets de Bécasse et de Tapner. À la dernière page un plan donnant l’emplacement des tombes dont il est parlé dans le récit et quelques notes utilisées ; sous ce plan, collé avec des pains à cacheter, quelques brins d’herbe, une feuille desséchée ; au-dessous, cette indication : Herbe de la fosse de Tapner et notes prises sur les lieux.

Souvenirs personnels de Bruxelles et de Jersey. — Les neuf fragments de cette division sont tous de papier, d’écriture et de format différents.

Les Carnets sont inégaux, eux aussi, de diverses grosseurs, cartonnés, entoilés, ou en cuir ; ceux de 1870 à 1876 sont de simples cahiers de papier à lettres plié en deux, formant des fascicules inégaux qui ne contiennent qu’une partie de l’année ; le premier, le plus curieux, août 1870-février 1871, va du 15 août, jour du départ de Guernesey, au 12 février 1871, veille du départ de Paris pour Bordeaux ; les notes prises au jour le jour (dépenses, visites reçues, journal) sont précédées d’un cahier ajouté après coup, et contenant les remarques et les pensées publiées aux Notes complémentaires.

Avant de quitter Guernesey, Victor Hugo avait fait un inventaire des manuscrits qu’il y laissait, la liste de cet inventaire (une copie faite sous sa dictée) est en tête du premier fascicule ; nous ne reproduirons de cette liste que les titres intéressants, car souvent de simples copies sont mentionnées ; nous donnons en note la date de publication des manuscrits non paras en 1870 et nous indiquons où l’on peut trouver dans cette édition les Reliquats correspondant aux titres que Victor Hugo n’a pas utilisés.

Les Quatre Vents de l’Esprit[1].

Le poëme Dieu (tout le dossier)[2].

La Légende des Siècles (la suite. — Tout le dossier)[3].

Actes et discours de l’exil (dossier qui sera complet en y ajoutant ce qui est dans l’Homme)[4].

Le dossier Comédie[5].

Le poëme non terminé, provisoirement intitulé : Religions[6].

Les Châtiments (tome II) inédits[7].

Le dossier contenant les matériaux des trois recueils projetés : La Croissance de la Pensée.

l’Âme,

la Conscience.

l’Esprit. — Les Profondeurs. — Toute l’âme[8].

Le dossier Épîtres[9].

Les Albums de voyage[10] et les choses ajournées. 

Le manuscrit de ce qui est écrit de mon Histoire du 2 décembre[11]

Beaucoup de dossiers vers et prose, ébauches, Angelo, avec l’acte inédit[12].

2 décembre. Pièces justificatives[13].

La mer et le vent[14].

Les Choses de l’Infini[15].

Liasse de dossiers très importants, Histoire contemporaine. Faits personnels[16].

Faits contemporains. Chambre des pairs[17].

Explication sur la vie et la mort[18].

La peine de mort[19].

Empire II. — Histoire. — Faits[20].

Dossier intitulé Chambre des pairs[21]

Dossier non trié, vers et prose..

Petit dossier intitulé : Inconvénient de lire des choses inédites. (Les pauvres gens.)

Dossier bleu. À trier.

Autre dossier bleu, plus gros. Vers et prose. À trier.

Dieu. Dossier supplémentaire à joindre au grand dossier Dieu.

Comédie. Important.

Vers et prose. À relire et à trier.

Dossier triple. À trier. Vers et prose.

Ancien dossier non trié. Très important.

Belgique. Waterloo. 1861[22].

Gros dossier daté 22 mai 1864. W. Shakespeare.

Dossier du chapitre Londres à faire [Le Londres de la reine Anne][23].

Dossier 93[24].

Autre dossier utile pour 93[25].

Questions sociales.

Science de l’air.

Six petits carnets de notes.

Le dossier du Banquet de Bruxelles[26].

Beaucoup de mes dessins, achevés ou ébauchés.

La collection de l’Homme.

Les costumes faits pour mes drames par Boulanger, Delacroix, Devéria, Châtillon, etc.[27]

Un dossier contenant des liasses sous ce titre : Questions contemporaines.(Choses inédites.)

Un dossier relatif aux Misérables.

Un dossier Choses à classer et à garder.

Journaux utiles à consulter.

Dossier Cuba[28] — Dossier Slave et autres pièces.

Plus les copies de l’Épée, Mangeront-ils ? Welff, castellan d’Osbor.

Cette nomenclature, qui constitue une sorte de document, nous a paru curieuse à reproduire ; rien de pareil dans les autres fascicules dont nous ne donnons pas la description, qui serait, par ses répétitions, fastidieuse : les comptes, les secours, s’y mêlent aux nouvelles reçues de France, aux réflexions sur son entourage, aux remarques sur les saisons ; nous en avons extrait de nombreux passages, mais le texte est ici seul intéressant ; écrit au jour le jour, il ne comporte aucune rature, aucun ajouté.

NOTES DE L’ÉDITEUR

I

HISTORIQUE DE CHOSES VUES.

Le premier volume de Choses vues abonde en détails sur tout le règne de Louis-Philippe ; le second volume ne nous donne qu’un Louis Bonaparte incomplet, un Louis Bonaparte à son aurore, le Louis Bonaparte qui, en dépit de ses équipées passées, obscurcissant, par son effacement volontaire et le prestige de son nom, le Jugement d’hommes qu’on aurait crus plus perspicaces, avait réussi à conquérir la présidence de la République, à préparer victorieusement son coup d’État et à réaliser les folles et coupables espérances amorcées par les aventures de Strasbourg et de Boulogne.

Les débuts du président Louis Bonaparte, ses tentatives pour grouper autour de lui les hommes des divers partis, pour dissiper toutes les défiances en protestant de son attachement aux institutions républicaines sont retracés par Victor Hugo avec une rigoureuse précision. Les faits les plus menus sont fidèlement recueillis, et ils ne sont pas indifférents, car, en les lisant attentivement, ils nous éclairent, en partie, sur les illusions singulières auxquelles s’abandonnaient tant d’hommes politiques sur le compte du chef de l’État. Victor Hugo note très scrupuleusement ce qu’il a vu et ce qu’il a entendu ; sa mémoire ne saurait le trahir puisqu’il écrit aussitôt toutes les conversations qu’il a eues soit avec le président, soit avec des membres de la famille impériale, soit avec des ministres. Il veut être un simple témoin, mais il est déjà un témoin un peu soupçonneux par le soin même avec lequel il relate des confidences parfois troublantes sur les tendances du nouveau régime ; ce n’est pas de l’histoire arrangée, maquillée, c’est de l’histoire vue dans les coulisses et racontée par des hommes qui approchent le président et viennent confier à Victor Hugo soit les faits dont ils ont été les témoins, soit les impressions que ces faits leur inspirent. En réalité, c’est un véritable journal tenu avec soin.

Lorsque le coup d’État éclate, ce journal n’est pas interrompu, Victor Hugo persiste à consigner, au jour le jour, toutes les phases de la résistance, soit dans les réunions des représentants restés libres dont il est un des orateurs les plus ardents et les plus écoutés, soit sur les barricades. Ce sont bien toujours des choses vues et vécues ; elles ne seront utilisées que dans son Histoire d’un crime, mais cette fois rédigées, coordonnées, développées, commentées.

Puis vient l’exil. Tous les liens sont forcément brisés. Que pourrait conter Victor Hugo puisqu’il sait seulement par les journaux ce qui se passe dans son pays ? Il ne sort plus, il ne voit personne, il se consacre tout entier à son travail ; et même les rares Choses vues écrites pendant l’exil ont une affinité avec son œuvre, comme l’affaire Hubert, sorte de morceau détaché de l’Histoire d’un crime, ou Tapner, sorte d’épilogue du Dernier jour d’un condamné. Nous netrouvons que quelques pages sur la proscription. Tout ce qui remplissait jadis sa vie est détruit. Son théâtre est interdit en France. Si l’exilé se mêle encore à la politique, c’est pour défendre la vie d’un condamné, l’indépendance d’un peuple opprimé, ou le droit et la justice. Ses relations avec l’Académie sont rompues, pas complètement cependant, car des candidats, par un sentiment de déférence qui les honore, ne pouvant rendre la visite traditionnelle à l’exilé, lui adressent des lettres de regret et de sympathie. Voici la lettre du duc Albert de Broglie :

Monsieur,

Candidat à l’Académie française pour la place laissée vacante par la mort du Père Lacordaire, j’ai le regret de ne pouvoir me conformer à l’usage, en venant personnellement vous demander de m’être favorable. Vous me permettrez cependant de saisir cette occasion pour vous exprimer toute la sympathie que m’ont inspirée les injustices qui vous ont frappé, et dont vous prolongez, en ce moment encore, la rigueur par un dévouement volontaire.

Veuillez agréer, Monsieur, les assurances de ma haute considération.

Albert de Broglie.

Paris, 16 janvier 1862.

Puis une lettre de Littré qui, attaqué violemment par l’évêque Dupanloup, ne fut pas élu, et n’entra à l’Académie française que huit ans plus tard, en 1871, malgré la protestation de l’évêque d’Orléans qui donna bruyamment sa démission.

Paris, le 17 février 1863.
Monsieur et illustre confrère.

Je remplace par une lettre la visite de candidature que je ne puis faire à l’exilé volontaire de Guernesey ; je me serais fait un grand honneur de lui porter les deux volumes sur l’histoire de la langue française que je lui ai envoyés il y a quelque temps, et un premier fascicule d’un dictionnaire de la langue française que je prépare depuis vingt ans et que je lui envoie présentement. Ce sont des œuvres d’érudition sans doute ; mais c’est de l’érudition en fait de langue française. Ce qui, dans ma pensée, m’a autorisé à solliciter le suffrage de l’Académie. Si vous avez jamais quelque curiosité de tourner les feuillets de ce dictionnaire, vous y rencontrerez plus d’une fois votre nom. Il est entré dans mon plan de citer ; et de beaux vers de Victor Hugo tiennent leur place parmi mes autorités.

Agréez, Monsieur et illustre confrère, l’assurance de ma haute considération.

E. Littré.

Citons enfin cette lettre du Auguste Barbier :

Paris, 20 avril 1869.
Monsieur et illustre maître.

Il est probablement à votre connaissance que je me présente à l’Académie française pour occuper l’un des fauteuils laissés vacants par la mort de MM. Viennet et Empis. Ne pouvant aller à Guernesey vous faire ma visite d’usage, permettez-moi d’accomplir ce devoir par quelques mots écrits et par l’envoi à votre adresse du plus marquant de mes ouvrages, mes Iambes et poëmes.

Quoique loin de la terre natale, Monsieur, vous y êtes présent en esprit. La fécondité de votre imagination s’y épanche en œuvres grandioses et saisissantes et toujours vous nous charmez, toujours vous nous remuez. Il m’eût été très agréable de profiter de l’occasion de ma candidature pour m’entretenir un moment avec vous et pour conquérir personnellement votre intérêt. Cet avantage je ne l’aurai point. Je me console, toutefois, de ma mauvaise fortune en pensant que si le grand poëte est hors de son milieu naturel, Paris et la phalange académique, on peut dire militairement de lui : absent pour le service de la liberté. Et ce n’est pas sa moindre gloire que d’être le champion toujours actif et toujours puissant d’une si belle cause.

Veuillez, Monsieur et illustre maître, agréer l’expression profonde de mes regrets et l’assurance de mes sentiments de haute considération.

Auguste Barbier.

Nous avons expliqué pourquoi la période de l’exil était pauvre en Choses vues. Mais, dira-t-on, il y a les Carnets ; c’est bien là un journal quotidien ? Oui, sans doute, mais, jusqu’en 1870, les Carnets relatent surtout les tâches journalières, les renseignements sur la marche du travail et les correspondances avec les éditeurs, documents qui ont été ou seront reproduits dans nos historiques.

Une partie importante de ce volume est pourtant constituée par les extraits des Carnets.

Paul Meurice en avait fait paraître des fragments, se conformant au désir exprimé par Victor Hugo, dans son Carnet de 1859. Il avait donné quelques pages sur le siège de Paris en 1870-1871 et les débuts de l’Assemblée nationale à Bordeaux. Son intention avait été de poursuivre cette publication dans un troisième volume de Choses vues. Mais, lorsqu’il traça le plan de cette édition, il considéra qu’il était préférable de l’enrichir, en y introduisant des pages inédites.

Nous avons donc complété les extraits des Carnets dans la période de 1870-1871, et nous avons conduit cette publication jusqu’aux dernières années de la vie du poète, nous attachant à ce qui pouvait avoir un caractère historique, anecdotique et biologique. Un choix en effet s’imposait. Il y a de menus détails qui intéressent seulement celui qui les rapporte et ceux qu’ils concernent. Cependant nous avons reproduit quelques récits de la vie intime du poète, de ses joies et, hélas ! le plus souvent de ses douleurs, puis la nomenclature des faits : des jugements en quelques lignes sur les hommes et les événements, les conversations échangées avec des personnages politiques et de grands écrivains, les anecdotes sur le théâtre, les petites intrigues parlementaires et académiques.

Sans doute, dans ses Carnets, Victor Hugo ne donne pas aux événements les développements qu’il leur consacre dans toute la période avant l’exil lorsqu’il écrit sur des feuilles volantes ; c’est qu’à son retour en France il est sollicité par tant d’occupations diverses qu’il n’a pas toujours le temps de tenir au courant son journal, même d’écrire les quelques lignes habituelles. La politique lui prend toutes ses heures, le condamne parfois à négliger son travail, l’empêche même d’assister aux répétitions des reprises de ses drames ; et cette politique qui, à une autre époque, nous avait valu tant de choses vues exigea, après la rentrée en France, non seulement le sacrifice de nouvelles choses vues, mais celui de nombreuses œuvres conçues, et que ses devoirs de représentant, devenus plus impérieux, l’empêcheront d’accomplir. En effet, à dater de janvier 1876, lorsqu’il fut élu sénateur de la Seine, s’il ne cessa de publier chaque année une œuvre, plusieurs d’entre elles étaient de date ancienne et quelques autres de date récente, mais antérieures à 1876. Aussi les Choses vues sont forcément empruntées aux Carnets et, d’année en année, elles revêtent le caractère d’instantanés. Ce n’est souvent que le cri de douleur d’un homme qui se livre tout entier à sa sensibilité, éprouvant une sorte de soulagement à épancher dans ses Carnets les souffrances qu’il ne confiait ni à sa famille, ni à ses amis. En réalité, les Carnets des dix dernières années ne sont qu’une sorte de mémorandum. C’est probablement ce journal qui lui aurait fourni des points de repère pour écrire un volume projeté qu’il intitulait : Pages de ma vie.

II

REVUE DE LA CRITIQUE.

Ayant été amené à refondre les deux volumes primitifs de Choses vues afin de respecter l’ordre chronologique, nous avons dû grouper dans cette revue les articles publiés sur la première et sur la seconde série ; la lecture en sera plus saisissante et plus claire, les deux critiques se complétant l’une par l’autre et donnant ainsi une impression sur l’œuvre tout entière.

Victor Hugo a eu la bonne fortune de recueillir des louanges unanimes ; ce n’est pas un mince honneur, car il se présentait sous un aspect inconnu, il devenait journaliste et devait être jugé par des journalistes qui jouissaient de l’autorité nécessaire pour se prononcer sur la valeur et les mérites de leur nouveau confrère. On dit volontiers que les journalistes ne sont pas toujours équitables envers ceux qui n’appartiennent pas à la profession. Ils se sont bien vengés de cette petite calomnie, non seulement en prodiguant leurs éloges à Choses vues ; mais en regrettant que Victor Hugo n’ait pas donné au journalisme une part plus grande dans son œuvre et dans sa vie. C’est qu’en effet il a — et nous parlons ici du journaliste qui voit et qui raconte les événements — des dons précieux. Il prête aux hommes et aux choses un singulier relief et une vive intensité ; ce n’est pas une simple photographie par l’exactitude et la minutie des détails, c’est une photographie vivante, car il donne à tous les personnages qu’il met en scène, non seulement la vie physique, mais il découvre leur âme et leurs pensées. Il les prend sur le vif, dans un style sobre, net, concis. Ce n’est pas notre appréciation personnelle que nous apportons ici, c’est le résumé des articles qu’on va lire. Tous les écrivains sont d’accord pour admirer ce peintre prodigieux qui sut non seulement donner des couleurs exactes à ses tableaux, mais encore les animer et qui, selon la juste remarque de Gaston Deschamps, emmagasina « une incroyable quantité de couleurs et de formes, de spectacles charmants ou de visions terribles, les saynètes de la vie quotidienne ou les tragi-comédies de l’histoire ».

Le Figaro.
Philippe Gille

.Les exécuteurs du testament littéraire de Victor Hugo feront paraître demain, à la librairie Hetzel-Quantin, un livre intitulé Choses vues, et qui révélera un Victor Hugo inattendu et nouveau. L’auteur de la Légende des Siècles et des Châtiments n’a plus d’étonnements à nous donner, et Toute la lyre, son chef-d’œuvre posthume, dit-on, ne fera que consacrer une fois de plus la gloire du plus grand des poètes.

Mais je le répète, ce n’est pas de ce Victor Hugo là qu’il s’agit aujourd’hui ; ce n’est pas l’homme statue, c’est l’homme vivant, intime, sans auréole, avec un crayon et un calepin. C’est un bon bourgeois qui, dépouillant le poète, court la ville le nez au vent, prenant indistinctement une note sur des faits insignifiants, mondains de son époque, consignant aussi sur ces feuilles volantes les grandes aventures de son temps. Son langage a toujours les proportions des faits qu’il enregistre, et s’il s’élève d’un ton en nous parlant des funérailles de Napoléon, des procès Teste et Cubières, Choiseul-Praslin, du cachot de Marie-Antoinette à la Conciergerie, il redevient pittoresque, léger, spirituel devant tel ou tel épisode de la vie parisienne.

Victor Hugo, homme de génie, est connu, admiré du monde entier ; presque personne ne le sait parisien, homme d’esprit. C’est là qu’est la révélation. Une vue d’ensemble sur le livre en dira plus que je ne saurais faire.

Après avoir cité plusieurs fragments de Choses vues, le critique conclut :

Il est permis à tout le monde de prendre des notes et de les rédiger, il n’était donné qu’à Victor Hugo de voir et de faire voir tant de choses en quelques minutes, par quelques mots. C’est pour moi ce qui ressort de ce volume fourmillant de faits et que je viens de lire d’un trait comme le roman le plus émouvant, le plus attachant. Il est vrai que ce volume n’est autre chose que de l’Histoire, histoire d’autant plus intéressante que c’est celle de nos mœurs, de notre pays.

Le Gil Blas.
Louis Ulbach.

Ce livre comptera parmi les plus intéressants, les plus étranges de toute l’œuvre de Victor Hugo. Ce n’est pas l’éloquence qui étonne plus que d’habitude. Ce n’est pas l’émotion héroïque ou sentimentale qui surprend davantage. C’est, puisqu’il faut employer une fois en bonne part le mot banal, c’est le naturalisme de ces impressions vives, de ces croquis faits devant l’acte, le paysage, le monument, l’homme, et jamais Victor Hugo n’eut plus de puissance, plus de verve artistique que dans ces notes d’albums, pour ainsi dire, qu’il entassait chaque jour, chaque soir, et dont la vérité splendide serait une démonstration du génie, s’il restait une preuve à faire.

Mais l’intérêt profond et psychologique c’est, je le répète, dans cette spontanéité, dans cette sincérité d’intention et d’effet.

Il n’y a plus de mise en scène calculée pour le lecteur. Victor Hugo gardait ces fragments pour les coudre à d’autres œuvres, peut-être les gardait-il tout à fait pour lui. C’est donc l’intimité de son esprit et de son cœur que nous avons là. Si l’on sent l’artiste merveilleux, c’est qu’il est impossible de dédoubler l’homme et que le naturel le plus imprévu est, sous sa plume, aussi rayonnant que l’effet le plus calculé.

L’Événement.
Georges Duval.

Choses vues, on le sait déjà, est un recueil d’impressions intimes. Il n’était peut-être pas destiné au public. Dans plusieurs phases importantes de sa vie, Victor Hugo a pris la plume, comme un peintre aurait pris son crayon ; n’ayant pas le temps de remplir une toile, il s’est contenté d’esquisser sur un album. Quelques traits par-ci par-là, le bonhomme est campé. Dix lignes donneront une idée de la perspective. Seulement il est arrivé pour Victor Hugo ce qui est arrivé pour tous les grands peintres. Si simplifiée qu’elle fût, son esquisse devait avoir l’importance d’une œuvre.

J’ai éprouvé à la lecture de Choses vues la même impression qu’en étudiant certains croquis de Delacroix. Cela paraît tout d’abord vague, quelquefois impénétrable. Et puis — c’est là une des magies du dessin — la forme se dessine de plus en plus nette. Bientôt, dans ce fouillis de lignes enchevêtrées les unes dans les autres, comme au hasard, semblables aux ronces des lisières, vous retrouverez non seulement les contours, mais tout le génie de la composition. Enfin, comme s’il s’était souvenu que c’est frapper l’art au cœur que de séparer le dessin de la couleur, par un phénomène échappant à l’analyse ce tracé noir s’estompe, se nuance, se colore, devient éclatant. Sur la turbulence des mouvements rugit la férocité de la brosse, les costumes ruissellent de lumière, la touche flamboie, le galbe se profile avec une élégance antique, certains portraits semblent avoir été taillés dans le marbre éthéré de l’apothéose.

Victor Hugo, c’est une banalité de le répéter, — mais les dévots ne prient-ils pas tous les jours ? — n’était pas seulement un grand peintre, mais encore un grand penseur. Miroir sensible où tous les événements de ce siècle sont venus se réfléchir, il les a analysés en les reproduisant. Quoi de plus intéressant que de connaître l’opinion d’un tel homme sur un fait si menu qu’il soit. Du reste, il n’y a pas plus de menus faits dans la vie, qu’il n’y a de petites manifestations dans la nature. Tout se tient, tout s’enchaîne. Le brin d’herbe a l’importance du cèdre. C’est vous dire l’intérêt qui existe à lire l’auteur écrivant indistinctement sur Balzac ou Napoléon, racontant un épisode littéraire ou politique, faisant défiler des hommes en vue, appréciant une question littéraire, commentant le passé, jugeant le présent, empiétant quelquefois sur l’avenir et, chose curieuse, ne cessant jamais d’être lui-même.

Le Moniteur universel.
Édouard Thierry.

… Quels souvenirs m’a rappelés le nouveau volume de l’illustre écrivain, recueilli et publié ces derniers jours par ses fidèles exécuteurs testamentaires !

Nulla dies sine linea, pas un jour qui n’eût sa ligne, c’était la devise du maître des maîtres.

… Ah ! que cela fait du bien à ceux qui avaient perdu leur poète de le retrouver après un si douloureux éloignement et de se retrouver eux-mêmes avec lui, de l’aimer sans y faire effort, sans s’y contraindre, ni se reprocher en même temps de l’aimer trop et de moins l’aimer ! Le voici touchant et touché, presque sans haine et la mansuétude au cœur.

Des deux voix que Victor Hugo avait tour à tour en parlant, la voix sombre du tribun menaçant, et la voix qui parle du cœur au cœur dans l’intimité, c’est surtout l’organe lumineux et ami qu’il conserve.

Sa prose rythmique est souple et aisée. Elle récite comme le vers de Cromwell et des Feuilles d’automne. Elle cherche moins la couleur que la limpidité. Elle est sincère. Elle agrandit le sujet quand il est grand ; mais elle ne surfait rien et n’exagère pas. Le poète est fidèle à ses traditions de famille et à l’enthousiasme de sa jeunesse.

Le critique cite les Funérailles de Napoléon et ajoute :

Quelle image ! Et quelle vérité dans quelle poésie ! Le moment est venu plus tard où Victor Hugo a été à son tour cette torche ardente qui traîne l’acclamation déroulée en fumée derrière elle.

Paris illustré,
Saint-Juirs.

Une heureuse fortune fait revivre chaque année Victor Hugo par la publication de ses œuvres posthumes. Dans son grand atelier littéraire, au fond des coffres, les privilégiés à qui il a légué sa volonté suprême ont trouvé intact un immense trésor de manuscrits inédits.

… Choses vues ! Ce titre n’est pas une promesse vaine. Le volume ne contient en effet que des pages écrites sur les hommes et les choses que Victor Hugo a réellement connus, sur les drames ou les comédies de la vie auxquels il a été mêlé intimement, depuis 1838 jusqu’en 1875. Le grand poète a beaucoup retenu, non seulement parce qu’il a beaucoup vu, mais parce qu’il a bien vu. Presque toujours, c’est l’œil qui fait l’artiste. Chez Victor Hugo, la vision est extraordinairement fidèle et pénétrante. Son regard embrasse les surfaces sans en omettre aucun détail typique ; mais, s’il ne se contente pas de la possession complète des apparences, il s’enfonce profondément et atteint l’au-delà. Il n’y a pas à mettre en doute la parfaite exactitude des tableaux qu’il peint dans leur vérité matérielle et morale, avec un style toujours proportionné au sujet, avec un esprit toujours en éveil, avec une âme souvent attendrie. Ces copeaux ajoutent à l’œuvre considérable et diverse de Victor Hugo une note de plus, et, après avoir admiré le poète dans la Légende des Siècles, le philosophe dans les Misérables, l’artiste dans Notre-Dame de Paris, le satirique dans les Châtiments, le conteur dans le Voyage aux bords du Rhin, le dramaturge dans Hernani, nous voyons le puissant créateur de tant d’œuvres diverses nous apparaître sous un aspect absolument nouveau dans Choses vues. C’est un Saint-Simon qui a écrit ce livre, un Saint-Simon qui possède au suprême degré ce qui manquait au duc quand il écrivait ses mémoires : le cœur. Victor Hugo est un Saint-Simon ému.

Le livre est beau de la plus haute beauté parce qu’il est humain. Un souffle généreux le traverse. Il offre le double attrait des mémoires et du journal intime. Mais quel journal que celui-là, à la fois simple et génial, et quel maître journaliste que Victor Hugo !

… Je voudrais reproduire entièrement la conclusion de ce beau livre, c’est une page admirable où Victor Hugo énumère tous les personnages qui lui ont fait l’honneur d’entrer dans sa maison. Ce sont des rois et des empereurs mêlés à de simples artisans, desmaréchaux et des sergents, des princes et un cordonnier, toute la bigarrure humaine. Et le poète conclut, après avoir vu tous ces hommes, qu’il n’y a qu’ « un homme ». Il n’y a aussi qu’une chose devant laquelle on doive s’agenouiller : la bonté. Le génie et la bonté, c’est Victor Hugo tout entier.

Le Gaulois.
Popinot.

… Victor Hugo faisant du reportage pour son compte personnel, interviewant les hommes de son temps et, souvent, se confessant lui-même à la fin de la journée : voilà ce qu’on trouve dans ce volume inattendu, unique dans l’œuvre qu’il continue et par lequel ce qu’on a appelé naturalisme fait invasion dans le castel du romantisme.

Avoir vu, c’est le privilège de ceux qui ont vécu ; et ceux qui ont vécu, vu et retenu sont de plus en plus goûtés, à mesure qu’ils se font plus rares dans ce xixe siècle parvenu au dernier quart de sa course.

… Il y a là une disposition d’esprit curieuse à signaler, plus commune aujourd’hui peut-être qu’à d’autres époques où l’on aimait mieux regarder devant que derrière soi. Comme on n’a pas de l’avenir des perspectives bien tentantes, comme l’espérance ne paraît pas destinée à avoir le dessus dans son duel toujours pendant avec l’anxiété de l’inconnu, on se tourne volontiers vers le passé et l’on demande jusque dans ses plus petits détails et ses moindres miettes le récit à ceux qui l’ont pu voir. Il arrive même que plus les miettes sont petites, intimes, familières, ramassées sur quelque coin de la table, dont l’histoire proprement dite n’a daigné apercevoir que les gros morceaux, plus elles sont recherchées des gourmets.

Le volume de Choses vues arrive donc absolument à l’heure où il pouvait être le plus fêté.

… Ceci est, proprement, le journal de Victor Hugo.

Les pages s’y suivent diverses et inégales, allant du premier-Paris aux faits divers, en passant par les échos. La chronique judiciaire de la Chambre des pairs, où l’on sait que le poète avait été appelé par ordonnance royale datée de 1845, y tient une large place. Les craquements et les scandales des procès Teste, Cubières, Praslin, annonçaient la tempête où périt le bâtiment.

Le Charivari.
Pierre Véron.

Avec Victor Hugo, il faut s’attendre toujours à de nouvelles surprises.

On croyait, certes, que le maître des maîtres avait, dans tous les genres, donné la mesure de son génie immense, de son infinie fécondité et de ses aptitudes quasi immortelles.

Et voilà qu’après sa mort un volume paraît, qui étonne et qui charme, en dehors de tout ce qui avait chez lui charmé et étonné.

Ce volume, c’est celui qui vient de paraître sous ce titre d’une simplicité voulue, qui précise bien ce que le grand écrivain a voulu faire.

Ce ne sont pas des Mémoires au sens banal du mot.

Victor Hugo n’avait pas à faire concurrence à ceux qui, n’étant rien ou presque rien par eux-mêmes, ont besoin de vivre aux dépens des autres et les débitent en tranches d’anecdotes.

Ce ne sont non plus les commentaires d’un siècle semblables à ceux que Chateaubriand délaissé remplit de sa personnalité chagrine et envahissante.

Rien que des notes, et quelles notes !

Au jour le jour, Victor Hugo les a écrites sous l’impression des événements ou des rencontres qui l’avaient frappé.

Il y a là des récits merveilleux, écrits par un reporter de génie. Il y a des tableaux tracés par le pinceau d’un admirable peintre.

Il y a du cœur, il y a de l’esprit.

MM. Vacquerie et Paul Meurice, qui poursuivent avec un dévouement filial la publication des œuvres posthumes d’Hugo, ont choisi avec un goût sûr tous ces fragments d’un intérêt égal et d’un ton varié.

Le Radical.
Georges Lefèvre.

Il y a longtemps déjà que tout le monde a constaté la prodigieuse variété du génie deVictor Hugo, si diverse et si complexe : Choses vues en est un nouvel exemple. Après la formidable envolée lyrique de la Fin de Satan, voici que nous rencontrons un volume charmant, lyrique et familier.

C’est Victor Hugo qui nous raconte des histoires, et quelles histoires ! C’est dans sa vie elle-même que nous pénétrons, dans sa vie de tous les jours, simple et profonde. Nous nous asseyons près de lui à sa table de travail, nous l’accompagnons chez les personnages en vue du moment ; il nous les dépeint, il les fait parler, il nous les explique. En deux traits de plume, il nous en fait de curieux et inaltérables portraits.

Pauvres grands hommes du moment, dont nous savons à peine les noms, et que la postérité n’aurait sans doute jamais connus si Victor Hugo ne les avait tirés de l’oubli et éclairés comme d’un reflet de son impérissable gloire.

… Il y a, dans Choses vues, un certain nombre d’épisodes qui m’ont plus violemment attiré et ému en ce qu’ils se rapportent à ma spécialité professionnelle. J’entends parler de ceux où Victor Hugo s’est fait chroniqueur judiciaire.

Tous les grands procès criminels et politiques de l’époque sont là : l’affaire Fieschi, l’attentat de Lecomte, l’attentat de Joseph Henri, le procès Teste et Cubières, celui du duc de Praslin et enfin un procès d’une autre nature devant un tribunal exceptionnel, le jugement et l’exécution morale de l’espion Hubert par les proscrits de Jersey.

Ce qu’il y a d’art, de vérité, de puissance dramatique et d’intensité d’émotion dans ces comptes rendus est simplement incroyable. Ce n’est plus une narration, c’est une résurrection même des audiences.

Tous les accusés, les fous comme Joseph Henri, les criminels odieux comme le président Teste ou l’espion Hubert, réapparaissent aussi vivants qu’au jour des débats, chacun avec sa physionomie propre, avec sa manie particulière ou son tic spécial ; et, autour d’eux, la foule des assistants qui les contemplent, les témoins qui les chargent ou les excusent, les juges qui tiennent leur sort entre leurs mains, les impressions fugaces et changeantes de l’audience, les hésitations du verdict, tout cela est mis en lumière avec une incomparable grandeur.

Et comme tout le milieu ambiant est bien nettement contemporain des personnages de premier plan ! Comme à travers les caractères communs et invariables engendrés par les mêmes fonctions on aperçoit le tempérament propre de chacun !

C’est un modèle inimitable, hélas ! que Victor Hugo nous a mis sous les yeux ; mais s’il nous est interdit d’en approcher jamais, au moins pouvons-nous nous en inspirer. Nous ferons ainsi plus grand, plus sincère et plus humain.

L’Écho de Paris.
E. Lepelletier.

Ce livre est une surprise. Il ne figurait pas, que je sache, dans l’alléchante nomenclature des œuvres premières que tant de fois nous lûmes dans Profils et grimaces, il y a bientôt vingt ans, impatients de l’avenir, nous demandant, non sans une intime angoisse, s’il nous serait donné de vivre assez pour connaître un jour tous ces beaux poèmes mystérieusement gardés avec les « seis llaves » du poète espagnol : la Fin de SatanToute la Lyre et ce Dieu énigmatique. Nous ne nous attendions pas à trouver un jour dans Victor Hugo un journaliste. Il nous avait bien appelés ses « confrères » à l’un des derniers banquets auquel, sous sa présidence, nous bûmes à sa vieillesse si glorieuse, à sa gloire toujours jeune, mais nous n’avions pas prévu qu’il viendrait à nous autrement que dans une allocution bienveillante, en manière de compliment !

C’est cependant du journalisme — supérieur, il est vrai, intense de pensée et magistral de forme, — mais du journalisme quand même que cette suite de tableaux comme la mort du duc d’Orléans, le procès de Fieschi, les funérailles de Napoléon. C’est presque du reportage et de l’interview dans un dîner chez M. de Salvandy, une visite à la Conciergerie ; mais quel reporter ! Il prend ses notes avec le burin de Tacite et va voir ses modèles dans un fiacre auquel Pégase est attelé.

Les Choses vues ont été visibles pour le poète de 1838 à 1875, faisant ainsi suite à ce curieux recueil de Littérature et philosophie mêlées, seul volume de son œuvre auquel puisse être rapporté le présent livre. Ces tableaux, ces scènes, ces croquis, ces indiscrétions, ces impressions, ce sont les petites épopées d’un quart de siècle, la légende du xixe siècle.

Les choses que Victor Hugo a voulu voir et qu’il nous évoque sont toutes caractéristiques et variées. Le contraste y est permanent. C’est une galerie où chaque toile accrochée a sa valeur et fait saillir en relief la toile voisine. Les morts célèbres, les grands bouleversements politiques, les attentats, les procès mémorables y accompagnent les portraits, les anecdotes, les croquis de la rue, les impressions de la vie mondaine. Victor Hugo, annaliste, même lorsqu’il apparaît familier, presque bonhomme, quand il nous dit simplement ce qu’il a surpris en passant, ce qu’il a entendu dans la foule, ce qu’il a obtenu en questionnant l’égout après avoir interrogé le palais, demeure Victor Hugo épique. Il va, vient, s’arrête, flâne, muse, tournaille, les mains dans les poches, à travers Paris et son siècle, comme dans son appartement ; tout à coup il se dirige vers une fenêtre et l’ouvre : vous croyez qu’elle donne sur quelque jardin ? — elle donne sur l’infini.

L’Indépendance belge.
Gustave Frédérix.

… Ces mémentos, annotations, croquis ayant été mis sur papier par la main de Victor Hugo, sont du reportage où les faits prennent relief et se colorent par la vision et le style de Victor Hugo. C’est du naturalisme, a-t-on déjà dit, et voilà certes des documents comme on en réclame aujourd’hui, des documents pris aux meilleurs moments, où ont été consignées des paroles d’acteurs et de témoins des événements. Seulement celui qui tenait la plume n’est pas un greffier impersonnel ; sa plume comme son encre se reconnaissent entre toutes.

Tant mieux. Si impersonnel, du reste, que soit un greffier, il pèse toujours un peu sur son procès-verbal, dans l’emploi de ce mot-ci au lieu de celui-là, et il y a plusieurs façons d’être exact et précis. Les choses vues par un certain œil sont autres que les mêmes choses vues par un autre œil. C’est tout bénéfice, par conséquent, que toutes les choses vues par Victor Hugo aient l’éclat, l’arête vive que tous les objets prennent sous son regard.

… Les scènes souriantes, les portraits en deux ou trois touches, les anecdotes, les dialogues charmants abondent dans ce livre de notes au crayon où le génie fait des siennes à tout coup. Quelle jolie boutade que celle de Béranger, agacé de sa popularité.

On se laisserait aller à citer bien d’autres pages, des plaisantes, des dramatiques, des scènes de passion, des dialogues, des portraits. Il y a tout un roman de coquetterie cruelle et de câlinerie tendre chez la femme, de souffrance enivrée chez l’amant et qui est intitulé : D’après nature. C’est d’une poésie délicieuse avec la plus hardie réalité. Voilà du naturalisme, avec tous les dehors et toutes les profondeurs de la nature. Les Choses vuespar Victor Hugo étonneront, charmeront toutes les sortes de lecteurs, les frivoles et les graves, les femmes et les poètes.

Le Siècle.
Adolphe Michel.

Choses vues. Un nouveau livre de Victor Hugo, un des plus étourdissants de son œuvre immense et, à coup sûr, un des plus inattendus, Victor Hugo chroniqueur, Victor Hugo faisant du « reportage » sur les événements du jour !

Il est vrai que ce reportage est le plus souvent une page magistrale d’histoire. De l’histoire représentée par un puissant coloriste auquel aucun détail n’échappe, et interprétée par un penseur plein de pitié pour les douleurs qu’il rencontre, pour les catastrophes dont il est le témoin.

… On trouve dans ce volume une variété de ton bien faite pour déconcerter ceux qui reprochent parfois à Victor Hugo une certaine monotonie. Il n’y a pas d’esprit qui s’assouplisse aussi aisément que cet incomparable esprit aux sujets qui le sollicitent. À côté du saisissant récit de la mort de Balzac, des funérailles de Napoléon, de la mort du duc d’Orléans, voici des anecdotes on ne peut plus joliment contées sur des gens de théâtre. Voyez, par exemple, le petit souper de Mlle… Zubiri en compagnie d’un peintre « bêta » et de l’auteur ; voyez encore : Un dîner chez M. de Salvandy, et les pages sur Béranger. Voulez-vous un récit de l’exil, un drame émouvant en quelques pages ? lisezl’Espion Hubert ; mais il faudrait tout citer, car tout dans Choses vues est à lire et à relire.

Ce volume a ceci d’original qu’il est, dans l’œuvre du maître, une manifestation inattendue ; il a cette autre originalité de joindre le piquant de la chronique et l’intérêt du roman à la valeur d’un document historique.

Paris.
6 juin 1887.
Georges Montorgueil.

Il y a de la gloire à doter vingt noms dans ce que Victor Hugo a laissé. MM. Vacquerie et Meurice, gardiens de ce trésor posthume, l’exploitent en lettrés consciencieux et en amis fidèles. Ils retrouvent, dans ces miettes d’un magnifique festin, des festins encore. Ce sont des œuvres achevées que, par un dédain de prodigue, le poète gardait dans ses tiroirs, attendant peut-être cette disette du génie que, seul entre les écrivains illustres de tous les pays et de tous les temps, il ne connut point. À côté des ouvrages parachevés sont les esquisses ; nulle part, mieux que là, n’est visible l’envers du génie, qui a quelque chose de mystérieux et de divin.

Ce sont de fugitifs croquis que l’on met aujourd’hui sous nos yeux : mais d’une intensité de vie, d’une vérité de dessin, d’une franchise d’allures, qu’ils valent les pages aînées, celles que nous avons lues, relues et que nous relirons.

Ces notes sur les hommes et sur les choses ne sont pas de vagues silhouettes, des remarques personnelles et sans intérêt, comme, sous couleur de nous initier aux secrets sentiments des écrivains amis, des amis trop complaisants ont coutume de le faire. Le livre qui a pour titre Choses vues est substantiel, profond, lumineux ; c’est un document pour servir à l’histoire humaine et politique de ce temps.

Nous sommes nombreux qui nous disons tout haut les admirateurs des écrivains d’une école qui s’appelle réaliste, parce qu’il faut bien s’appeler quelque chose ; mais nous avouons, sans qu’il nous en coûte, que le plus observe des romans de cette école ne saurait dépasser, en observation minutieuse et en souci du détail vrai, en puissance du rendu, sans tricherie ni procédé, les chapitres divers de Choses vues. C’est du réalisme cela, mais un réalisme qui n’exclut point l’idéal. Il y a toutes sortes de choses sous le ciel, mais il y a le ciel. Dans la même page, où l’artiste campe l’homme à la façon d’un Ribera ou d’un Goya, le poète rappelle qu’il y a aussi l’humanité. La justice domine la silhouette des juges ; la monarchie la silhouette du roi. Et dans l’action combinée du peintre et du philosophe, le corps grotesque du passant est aussi visible que l’âme des foules.

… Jamais je n’ai mieux senti l’embarras de choisir. Il n’est pas une ligne qui ne retienne, dans ce livre attachant comme un roman et sévère comme l’histoire.

La République française.
Gustave Isambert.

De la bonne chronique, en voilà ! Je dirais volontiers qu’elle est trop bonne, car il faut se retenir pour ne pas se mettre à copier. Le nouveau confrère qui nous arrive, saluons ! c’est tout uniment Victor Hugo. Il fallait se méfier de l’auteur du Rhin. Tout le monde avait senti que ces lettres à un ami décelaient un chroniqueur d’avenir. Eh bien ! Victor Hugo n’avait pas plus manqué à cette vocation qu’aux autres : il a écrit des chroniques ; seulement, il les gardait pour lui et pour la postérité. Ce que nous donnent ses exécuteurs testamentaires n’est ni un journal intime, ni un registre méthodique de menus faits. C’est bien un recueil de chroniques. Il y a des indiscrétions piquantes, les descriptions pittoresques, les histoires de salons et de boudoirs, les catastrophes, les causes célèbres, les émotions de la rue, les enterrements et même les agonies à sensation. On ne parlait sous Louis-Philippe ni de reportage ni d’interview ; mais on n’a importé réellement que des mots. Victor Hugo ne manque point de nous rapporter ses entrevues avec les hommes du jour ; mais comme il était l’un d’eux et qu’il pouvait les traiter tous de pair de France à compagnon, y compris le roi des Français, sa récolte n’était point banale.

De toutes les variétés de cultures qui composent ce fameux domaine de la chronique, dont personne n’a fixé les limites et que tout le monde reconnaît sans effort, il n’en est pas une peut-être dont on ne trouve dans Choses vues un échantillon et un modèle. Ceux qui aiment à explorer les coins mal connus de Paris ont dû lire déjà avec passion la visite à la Conciergerie. Les descripteurs de soirées mondaines, de redoutes et de galas mettront au premier rang de leurs classiques le récit de la fête chez le duc de Montpensier ; il n’y manque même pas (à vous Parisis !) la liste des notabilités reconnues au passage. On retrouve une autre énumération à propos d’un dîner chez le ministre Salvandy ; mais là, il y a mieux qu’un assemblage de noms connus à divers titres : chacun des convives est croqué en quelques traits ; cela va de deux mots à quatre lignes au plus ; on les voit entrer, se mouvoir et s’attabler.

Voulez-vous assister à une cérémonie solennelle ? Voici le récit détaillé du retour des cendres. Recueillir les impressions de Paris sous le coup d’un événement tragique ? Le duc d’Orléans vient de se briser le crâne sur la route de la Révolte : vous aurez non seulement les on-dit, mais la description précise du lieu où l’accident s’est produit, les explications des médecins et, comme diraient aujourd’hui les crieurs de journaux du boulevard, « tous les curieux détails ». Tout le monde a déjà lu la description des derniers moments de Balzac, voici l’enterrement de Mlle Mars en 1847.

… Un chroniqueur n’est pas complet s’il ne nous introduit pas de temps en temps dans le monde du théâtre, et même dans l’intimité des actrices. Rassurez-vous : cette note même ne fait pas défaut ; vous ne verrez pas seulement les comédiennes se ranger derrière le cercueil d’une camarade, vous entendrez les doléances de la pauvre George vieillie, se plaignant des grands airs de Rachel et trouvant que Louis-Philippe a bien mérité sa chute, attendu « qu’il n’a rien fait pour Harel ». Vous verrez Mlle… Zubiri en déshabillé, ce qui est le mot propre, car cette personne fut vraiment possédée de la manie du déshabillage. Elle était, pour le moment, éprise d’un peintre de grand talent qu’elle accablait de mauvais compliments et qu’elle torturait sans y mettre de méchanceté : mais aucune considération n’aurait pu l’empêcher de faire voir aux amis comme elle avait la gorge faite et la jambe tournée.

… Il faut se borner : à quoi bon analyser et citer par extraits un livre dont tous les curieux sont en train de dévorer les trois ou quatre cents pages ?

Le Siècle.
Edmond Texier.

… Ce livre : Choses vues restera comme un volume à part dans l’œuvre de Victor Hugo. À côté de portraits, de récits, de scènes où il a joué un rôle, il y a telle note dont l’importance historique n’échappera à personne. Lisez le chapitre : Royer-Collard.

Il y a de tout dans ce dernier volume, même du naturalisme avant la lettre, je veux dire sans argot ni grossièreté. Il paraît que le document humain existait déjà avant le tambourinage qui a été fait autour de sa proclamation. Victor Hugo était, à ses heures, naturaliste sans le savoir ; c’est, il paraît, la meilleure manière de l’être.

Le Voltaire.
Lucien Valette.

Choses vues ; c’est le recueil, non pas des mémoires du poète, mais plutôt d’un journal que Victor Hugo tenait des événements auxquels il avait été mêlé, ou simplement de ses pensées sur les hommes et des aventures intéressantes de sa vie intime. On retrouve dans ces volumes l’homme bon, d’un esprit si fin, d’une humeur si douce et pleine de charme, d’une bonhomie si cordiale que les familiers du maître connaissaient bien.

… Le premier morceau est daté de 1838, le dernier de 1875. C’est donc toute la maturité du maître qui défile devant nous avec ses idées sur les hommes et sur les choses. Citer de courts fragments pris çà et là présente l’embarras d’un choix dans un ouvrage où l’on devrait tout prendre.

Félicitons MM. Meurice et Vacquerie du soin qu’ils apportent à accomplir la tâche que leur a confiée leur ami. Leur publication se fait avec une variété et une méthode dont on ne saurait trop les louer. Après la Fin de Satan, ce formidable poème que beaucoup placent au-dessus de la Légende des Siècles, Choses vues nous charme et nous réjouit par son gracieux abandon, par sa note intime et toute la finesse d’esprit du Maître universel.

Longtemps encore Hugo nous apparaîtra toujours jeune et nouveau, comme me le disait son ami Banville, d’un génie universel résumant toute la littérature passée, galvanisant les lettres françaises pendant cinquante années et montrant le chemin à plusieurs générations d’écrivains auxquels il apprit à écrire.

Tous les fragments d’articles qui suivent concernent le volume de Choses vues (nouvelle série) qui parut en 1899.

Le Rappel.
Lucien Victor-Meunier.

Dans cette nouvelle série des Choses vues — le onzième volume des œuvres posthumes de Victor Hugo — fourmillent les appréciations originales, les observations curieuses, les saillies spirituelles, et ces pages, d’une puissance aisée et familière, constituent, pour ceux qui entreprendront d’écrire l’histoire de la France contemporaine, les plus précieux, les plus indispensables des documents.

Je vois surtout, moi, l’ardent, l’immense amour des faibles, des pauvres, du peuple, des autres, dont déborde ce livre tout frémissant de pitié.

Impressions, sensations écrites au jour le jour, jetées à main rapide sur un carré de papier, crayonnées, en marche, sur un feuillet de calepin ; c’est peut-être dans ces notes hâtives, plus que dans les ouvrages longuement réfléchis, que se manifeste l’âme de l’écrivain.

Ici, le poète a suivi son inspiration naturelle ; ici, c’était bien son cœur qui écrivait, plus que sa pensée même, si je puis ainsi dire, car les menus faits de chaque jour ne pouvaient détourner cette pensée souveraine des grands labeurs qu’elle poursuivait.

Ici se montre, nue, la bonté de celui que l’on avait presque cessé d’appeler le Maître, pour lui donner le nom de Père que, certes, il préférait.

À chaque instant, à chaque pas, dans ce nouveau volume ajouté à la constellation qui brillera éternellement dans le ciel de l’humanité, cette bonté sublime apparaît.

… Ce que je disais, l’autre jour, à propos de Fécondité, je le répète à propos deChoses vues ; gloire et reconnaissance à ceux qui se penchent vers les souffrants et serrent dans leurs bras l’opprimé, la victime, le malheureux, en lui disant : « Mon frère ! »

Quand on est Victor Hugo, on souffre non seulement de ce qui vous touche personnellement, mais de toute iniquité, de tout crime commis, de toute misère étalée, saignante sous le soleil.

… Dans Choses vues, nous le retrouvons tout entier ; athlète combattant pour toutes les grandes idées, pour toutes les nobles causes, et tendre ami de tous les petits.

Il est là tout entier, le poète des Châtiments et de la Légende des Siècles, le romancier des Misérables et des Travailleurs de la mer, l’orateur qui, le premier, prononça le nom des États-Unis d’Europe, et, le premier aussi, attesta cette vérité : « On peut abolir la misère. »

Et, le livre fermé, on songe avec une admiration faite de reconnaissance pieuse à tout ce qui est sorti de grand et de bon, d’éternel, de ce cerveau, de ce cœur, de cette âme : Victor Hugo.

Le Figaro.
Philippe Gille.

On se rappelle le succès qu’obtint, lorsqu’il parut, le premier volume de Choses vues ; ce succès fut aussi grand, sinon plus, que celui qui accueillit les autres œuvres posthumes du grand poète ; on n’avait plus rien à apprendre de son génie, on l’admirait depuis longtemps, mais on était curieux de connaître la pensée intime de l’écrivain avant que son talent lui eût donné la forme définitive qu’elle devait revêtir devant le lecteur ; on voulait la surprendre sans parure, telle qu’elle venait d’éclore, incorrecte même, n’importe comment, mais inédite et vivante, chaude encore de la chaleur du cerveau qui l’enfantait. Rien de plus intéressant d’ailleurs, de plus curieux à parcourir que ces carnets-albums que son ami M. Paul Meurice a bien voulu nous laisser voir et toucher. Ici c’est un croquis, là une note résumant une scène de la rue, trois lignes d’indication pour une idée à développer, un relevé des menues dépenses au cours de la journée, un numéro de fiacre conservé entre des feuillets, une haute pensée philosophique ou politique, des impressions reçues à la Chambre ou au Sénat, au théâtre ou à l’Académie.

Cette variété de documents constitue le grand intérêt de ce dernier volume, qui renferme aussi de bien curieuses notes sur la vie des Tuileries sous Louis-Philippe, sur les personnages du temps, Guizot, Thiers, le prince de Joinville, Lamartine, sur la révolution de février 1848 et les journées de juin ; on y trouve de tout, jusqu’à des plaisanteries, des bons mots fort amusants, quoi qu’en disent ceux qui croiraient faire tort au génie de Victor Hugo en lui reconnaissant la légèreté de l’esprit.

Le Réveil du Dauphiné.
Jean Bernard.

… N’était la crainte de paraître paradoxal, je vous dirais que les Choses vues,dépositions d’un témoin sur les menus incidents de l’histoire, seront l’œuvre de Victor Hugo la plus lue par les historiens de demain.

C’est là du vrai et du grand reportage, que tant de gens dédaignent encore aujourd’hui et qui est la forme la plus vivante, la plus intéressante, la plus difficile du journalisme. Écrire une chronique sur un sujet donné, bien à l’aise, à tête reposée, en prenant son temps, parbleu ! la belle affaire, mais c’est à la portée du premier journaliste venu, à la condition qu’il ait des lettres, connaisse son histoire et ne soit dépourvu ni de philosophie, ni de style. Mais, pour raconter dans une forme personnelle l’événement dont vous venez d’être témoin, pour redonner de la vie au tumulte de tout à l’heure, classer les émotions de la rue, rendre les vibrations de la foule, pour être en un mot un « actualiste » dans le vrai sens du mot, il faut avoir une nature toute spéciale et cumuler à la fois la poésie de l’improvisation et la sûreté du jugement. Il n’y en a pas beaucoup parmi ceux qui se haussent sur leurs talons de grands seigneurs qui soient capables de ce tour de force quotidien.

Les Choses vues nous prouvent que Victor Hugo aurait été, s’il l’avait voulu, un de ces journalistes-là et que, tenant à la fois de Saint-Simon et de Chateaubriand, il aurait pu être ce qu’il nous apparaît : un « reporter de génie », comme l’a si bien qualifié hier M. Jules Claretie.

L’Écho de la Semaine.
Félix Duquesnel.

Choses vues, c’est le titre sous lequel vient de paraître le nouveau volume des œuvres inédites de Victor Hugo, série de notes intimes et familières, prises à coups de crayon, au courant de la vie. Et, certes, c’est bien l’histoire vraie que celle écrite ainsi, comme en robe de chambre et en pantoufles, sous l’impression du moment, sans l’apprêt de la réflexion, alors que, le « masque tombe », le « héros évanoui », l’homme est resté seul, bien seul, vis-à-vis de lui-même.

Le charme de ces petits tableaux, charme de bonhomie souvent narquoise, de sincérité même naïve, se double encore, alors qu’on se souvient que celui qui les peignit avait un pinceau de maître. Et comme ils sont colorés, ces croquis, comme elles sont à fleur de finesse, ces esquisses pointillées de malice. Comme elles sont dessinées, ces silhouettes qui s’animent, dans le pittoresque de la vérité. Le sang circule dans leurs veinules ; elles ont bien la grimace de la vie, sans avoir la solennité du portrait qui ment à la postérité.

Il y a là comme un panorama de quarante-cinq années qui se déroulent rapides, kaléidoscope vivant où les hommes et les choses se suivent et s’enlacent en une ronde amusante, gens de politique, gens de cour et gens de théâtre, pochés en pleine veine de sagesse railleuse. Cela court de 1825 à 1871, une période où les événements ne chômèrent pas. Et le grand poète, qui dit ce qu’il a vu, fait mieux encore, il nous le fait voir grâce à quelques feuillets de carnet mis en ordre par Paul Meurice qui livre à notre curiosité la figure intime et familiale que bien peu connaissent encore.

Le Temps.
Gaston Deschamps.

… M. Paul Meurice vient de détacher des carnets du maître une nouvelle série de croquis.

… Les notes de Victor Hugo sur la monarchie de Juillet, les entretiens avec Louis-Philippe, la visite au tombeau du duc d’Orléans, les dîners chez Villemain avec Guizot, les cérémonies des Tuileries, les séances de la Chambre des pairs et les émeutes des journées de février 1848 pourraient servir de commentaires, en marge des Misérables et des Contemplations.

Les caricatures crayonnées sur le papier de l’Assemblée constituante, pendant les discours d’Odilon Barrot et de Dupin, les soirées de l’ « Élysée national », sous la présidence de Louis-Napoléon Bonaparte, annoncent les Châtiments et l’Histoire d’un crime.

Et enfin, le journal du siège de Paris est la maquette de l’Année terrible.

Victor Hugo a profité, littérairement, de tout ce qu’il a vu. Et ce drainage de tout ce qui tombait sous son œil commença dès sa petite enfance.

Je relisais récemment ces vers de sa première jeunesse :

L’Espagne me montrait ses couvents, ses bastilles,
Burgos sa cathédrale aux gothiques aiguilles,
Irun ses toits de bois, Vittoria ses tours.
Et toi, Valladolid, tes palais de familles,
Fiers de laisser rouiller des chaînes dans leurs cours.

Je n’aurais jamais compris ce dernier vers si je n’avais noté, dans les Mémoires de Sigisbert Hugo, père du poète et général au service de Joseph-Napoléon, roi d’Espagne, cette chose vue :

Quand les rois catholiques voyageaient en Espagne et qu’ils ne logeaient pas dans les édifices publics, la maison particulière qui avait l’honneur de les recevoir obtenait de nombreux privilèges : le propriétaire faisait tapisser de grosses chaînes de fer le mur de son principal escalier.

Voilà donc une impression qui date vraisemblablement de 1811, année où Victor Hugo alla rejoindre son père à Madrid.

… Je pourrais montrer, par d’autres exemples, cette puissance d’absorption optique qui emmagasina dans la mémoire de Victor Hugo une incroyable quantité de couleurs et de formes, de spectacles charmants ou de visions terribles, les saynètes de la vie quotidienne ou les tragi-comédies de l’histoire, les émotions d’un poète et les révolutions d’un peuple, la maison et la cité, les empires et les républiques, les victoires et les défaites, le drapeau blanc et le drapeau tricolore, les lys de la Restauration, le coq de Louis-Philippe, l’aigle d’Austerlitz et l’aigle de Boulogne, le patriotisme de Gambetta, les drapeaux neufs distribués à l’armée nouvelle, — tout le panorama du siècle…

La Libre Parole,
Édouard Drumont.

… Dans Choses Vues, nous retrouvons la plupart des dons merveilleux du maître qui fut, lorsqu’il le voulut, un aussi grand écrivain en prose qu’en vers.

Choses vues, c’est du reportage fait par un homme de génie, qui décrit simplement ce qui a frappé ses yeux. On devine quel caractère et quelle couleur prennent les spectacles regardés par ce styliste prodigieux qui, s’il fut assez médiocre toujours comme analyste et comme psychologue, eut certainement le plus merveilleux appareil visuel qu’on puisse imaginer pour saisir et fixer tout ce qui, dans le monde extérieur, avait forme, relief et mouvement.

Ce talent de peindre, et de peindre vrai, existait chez Victor Hugo à un degré si intense qu’il suppléait à l’esprit philosophique qui lui manqua la plupart du temps. Sous sa plume, qui est un pinceau, quand elle n’est pas un burin, les événements et les hommes ne se bornent pas à se raconter et à s’expliquer comme dans les récits des écrivains ordinaires ; il semble qu’ils renaissent, ils donnent vraiment l’illusion de la vie, on croirait les voir se mouvoir et se dérouler comme en un gigantesque panorama dont les figures seraient en chair et en os.

Prenez, par exemple, dans le premier volume de Choses vues, le compte rendu du procès Teste et Cubières, qui fut jugé par la Chambre des pairs, dont Victor Hugo faisait partie.

Toute une époque se reflète dans ces pages qui ne sont que des notes sans prétention, de simples notes prises à l’audience.

… Le récit de Victor Hugo traduit avec une concision tragique l’espèce d’angoisse qui étreignait les pairs chargés de juger un des leurs.

… Il nous donne la sensation qu’il y a quelque chose d’ébranlé, quelque chose de pourri dans la monarchie de Juillet, et que la chute n’est pas loin.

Cette chute, le grand écrivain la raconte dans le second volume de Choses vues, ou plutôt, il la peint, il la grave avec cette même énergique sobriété qui donne aux hommes et aux choses un relief, une intensité de vie extraordinaires.

Lisez les pages consacrées aux journées de Février. Vous entendrez gronder l’émeute, vous verrez le peuple se ruer aux barricades, vous respirerez l’odeur de la poudre. Au milieu de ce grouillement de foules, de ces clameurs, de la fumée, du crépitement des balles, l’écrivain n’en trouve pas moins moyen de croquer quelques personnages. Et son œil les a si bien vus, il a si bien emmagasiné dans sa rétine leurs moindres gestes, le cliché ainsi obtenu est d’un réalisme si saisissant que ces hommes vous apparaissent comme si on avait photographié à votre intention, non seulement leurs visages et leurs corps, mais aussi leurs âmes et leurs pensées.

… Victor Hugo, je le répète, ne fut ni un grand analyste, ni un grand psychologue. Il ne fut même pas un « voyant » dans le sens prophétique que prend ce mot lorsqu’il s’agit de Balzac. Je n’ose dire non plus qu’il fut un « voyeur », car ce mot s’est fait une vilaine réputation. Il fut un « regardeur » prodigieux. Nul ne fut mieux organisé pour la perception de l’univers visible, plus énergiquement impressionné par tout ce qui est un spectacle, un geste ou une image.

Là où d’autres pensent, il décrit ; mais sa description est tellement prise sur le vif, tellement saignante de vérité si l’on peut dire, qu’elle éveille irrésistiblement la pensée.

Revue franco-allemande.
Albert Lantoine.

Il y a dans ce livre quelques Choses vues qui sont gaies et beaucoup qui sont tragiques, des événements et des incidents, des paroles de roi et des gestes de filles.

… Ceci est du reportage fait par un homme qui savait penser et qui pouvait tout voir, étant d’une noblesse littéraire devant laquelle les portes les plus aristocratiques s’ouvraient à deux battants.

Hugo n’est point remarquable par l’abondance des détails, mais par la façon dont il les fait valoir, usant du procédé antithétique dont il a fait un tel usage dans toute son œuvre. Chargé d’aller à la chasse aux renseignements, il ne fût jamais rentré dans un bureau de rédaction le portefeuille vide, dénué de copies. Un chien écrasé lui eût inspiré des tirades sur les crimes possibles de la civilisation ou sur le symbole touchant des bêtes que les pierres tumulaires représentent couchées aux pieds des châtelaines. Rue de Chartres, il regarde à travers les interstices d’une barrière l’ancien emplacement du Théâtre du Vaudeville où ne sont plus que des vestiges noirâtres de l’incendie qui les dévasta, et que voit-il ? Une pâquerette qui dans ce lieu horrible sourit à un moucheron. Cette fleur et cet insecte lui sont un motif pour trois pages d’exquises divagations.

… Il n’a pas suffi à Victor Hugo d’entasser durant sa vie les chefs-d’œuvre sur les chefs-d’œuvre, il a voulu qu’au delà de la tombe sa parole s’entendît encore : et comme d’un grenier abondant voilà que des mains pieuses retirent intarissablement depuis deux lustres les écrits à nous destinés. Constamment préoccupé de l’avenir, plus soucieux de l’éducation de ceux qui devaient voir mûrir l’aube que de grandir encore sa renommée (le nombre de ses ouvrages posthumes est une preuve de ce désintéressement), il affirme toujours son autorité au milieu des nombreuses préoccupations qui nous divisent. On le croyait oublié. Les tempêtes politiques, les procès religieux, les célébrités plus bruyantes que brillantes accaparaient notre attention, faisaient que nos oreilles étaient plus rarement frappées par son nom à la sonorité glorieuse. Mais son nom est ainsi que ces lampes qui semblent bleuir et s’éteindre sous les rafales et qui, l’accalmie venue, apparaissent de nouveau dans leur blanche clarté. Il fut et demeure le génie surhumain qu’à travers les âges personne n’égala, et dont les nations antiques eussent divinisé la mémoire.

Le Soleil.
Charles Canivet.

… Ce sera l’honneur de la vieillesse de M. Paul Meurice d’avoir, d’abord en compagnie d’Auguste Vacquerie, et bientôt seul, après la mort du rédacteur en chef duRappel, recueilli, compulsé et coordonné ces Choses vues ; qui forment le recueil le plus intéressant qu’il soit possible de lire.

Les souvenirs se répandent sur un long espace de temps. Ils sont présentés tantôt sous une forme plus développée, tantôt en manière d’anecdotes piquantes, concentrées en quelques lignes, ce que l’on appellerait aujourd’hui des nouvelles à la main ; mais quelles nouvelles ! et comme on se les disputerait, à cette heure, si un reporter pouvait les présenter de la même façon ; car jamais temps ne furent plus propices, pas même ceux où Victor Hugo dépensait les trésors de sa verve et de son observation. Et c’était pour sa satisfaction personnelle, histoire de jeter sur le papier quelques lignes qui, de temps en temps, lui faisaient sans doute plaisir à relire, et auxquelles il ne changeait rien. Ainsi devrait-on, dans toutes les occasions, surtout quand on tient quelque place dans le monde, ici ou là, dans toutes les professions, noter ses impressions, ne fût-ce que pour retrouver, en les parcourant, au cours d’une longue vie, l’impression vivante de choses et de jours forcément oubliés, ou tout au moins très diminués.

Toute la période historique, qui comprend quatre années de crise politique aiguë, depuis la Révolution de 1848 jusqu’à la proclamation du second empire, se résume, dansChoses vues, en quelques pages anecdotiques d’une réalité étonnante.

Lamartine, beau comme un Dieu, et qui apparaît aux contemporains avec l’auréole du génie, y est montré fréquemment par certains petits côtés de son caractère, en divinité descendue de l’Olympe, et qui perd de son prestige, en se retrouvant parmi les mortels.

… Il y a là une série d’impressions des plus curieuses et qui serviront nécessairement, plus tard, à l’histoire réelle de cette époque, lorsque le gouvernement provisoire, à peine installé, était obligé de lutter contre toutes sortes de difficultés dans les journées de Février qui provoquaient à Paris un enthousiasme si extraordinaire, et où les Parisiens républicains s’emballèrent, comme on dit aujourd’hui, avec une si singulière inconscience.

… Il y a dans tout ceci cependant moins d’appréciations que d’anecdotes prises sur le vif ; les hommes y sont moins observés que saisis sur le moment, avec la précision d’un photographe pratiquant le système des instantanés. Il y en a toute une série, représentés plutôt par leurs petits côtés, mais qui sont les plus sûres indications de la nature et du caractère.

… Le volume se termine par une sorte de journal du siège de Paris, en une série d’impressions brèves, en phrases hachées et coupées, dont la plupart ont, malgré cela, l’ampleur de réels et grands tableaux. Le poète de l’Année terrible y est, en germe, comme vingt années auparavant le poète des Châtiments se préparait dans les observations recueillies et consignées à l’Élysée et autour de l’Élysée. Aussi faut-il savoir gré à M. Paul Meurice d’avoir colligé, avec tant de soin scrupuleux, tous ces feuillets détachés, et de les avoir mis en ordre. Ils rappellent, avec une précision inouïe, des époques et des personnages que Victor Hugo grandit ou rapetisse — ceux-ci surtout — au gré de son caprice ou de sa fantaisie, tantôt avec bonne humeur, parfois non sans quelque mélancolie. En un mot, le volume justifie son titre, car il s’agit bien là de choses vues, saisies au passage et rédigées, avec la rapidité de la vision, pour ainsi dire sur le moment même.

Le Journal.
Jules Claretie.
UN REPORTER DE GÉNIE.

Ce reporter, c’est le plus grand poète du siècle. On ne s’imagine pas quelle acuité de vision eut l’homme extraordinaire que fut Victor Hugo. Ce puissant cerveau était en même temps un œil en quelque sorte photographique, mais dont les instantanés, tout naturellement s’agrandissaient. Sainte-Beuve nous assurait que la prunelle de Victor Hugo pouvait, du haut des tours de Notre-Dame, reconnaître facilement un passant traversant la place du Parvis. « Il voit tout ; mais il voit énorme ».

M. Paul Meurice publie aujourd’hui même un nouveau volume de Hugo, Choses vues, dont il m’a remis, ces jours derniers, les bonnes feuilles. C’est là qu’on peut s’assurer, une fois encore, combien Victor Hugo qui, selon Sainte-Beuve, voyait « énorme », savait voir « juste » aussi.

J’ai lu avec un entraînement passionné ces pages si attirantes, d’une intensité de vie vraiment extraordinaire, et je m’aperçois que l’auteur des Contemplations qui eût été un si étonnant architecte et qui fut à Guernesey, en son logis de Hauteville-House, un si admirable décorateur (on y voit même des carapaces de tortues dont il dora et cisela l’écaille, comme des Esseintes), Victor Hugo eût été, s’il l’eût voulu, un reporter génial, un annotateur superbe des grands et menus faits de son temps.

Choses vues ! Jamais titre ne fut mieux choisi. Victor Hugo savait voir et pouvait voir ; à l’Académie, à la Chambre, au Sénat il fut orateur et partout il était maître ; mais il fut spectateur aussi et, comme il dessinait en voyage les hautes cathédrales gothiques et les vieux burgs écroulés à demi, dans les assemblées — ou encore au théâtre entre deux répétitions — il crayonnait quelques profils de contemporains, notait un mot, une répartie, un jugement, une scène intime qui, — comme son entrevue avec le roi Jérôme — allait être, un jour, une scène d’histoire. Ce sont ces mots, ces feuillets de carnets, ces pages volantes que M. Paul Meurice a recueillis avec le soin qu’il apporte à toutes choses et qui se double ici de piété.

… Je le lis et il me semble l’entendre causer. Tel il est là dans ces pages au crayon, tel je le trouvais chez lui, en son appartement de la rue de Clichy, ou dans le petit hôtel de l’avenue d’Eylau où il est mort. Ce grand homme était le causeur le plus simple et le plus charmant. Il ne pontifiait pas, quoi qu’on ait dit, il voulait plaire et il plaisait. Il avait une bonhomie supérieure avec un grain d’humeur narquoise. Il avait vu des milieux divers, et, de ses voyages à travers le monde, les livres et les âmes, il avait tout retenu. Il me disait souvent ce mot souriant :

— Feuilletez-moi, mon cher ami !

Et je le « feuilletais », en effet. C’était une encyclopédie vivante. Je ne sais pas de plaisir plus grand que d’écouter ceux qui valent la peine d’être entendus.

Il y a dans ce beau volume une page qui m’est particulièrement chère, c’est celle où, à la date du 5 septembre 1870, il raconte sa rentrée en France, son retour d’exil après dix-huit ans de proscription. Quel souvenir ! L’avant-veille, j’étais revenu de Sedan à Bruxelles, à travers les lignes allemandes. La veille j’avais dîné chez Victor Hugo avec M. Antonin Proust, qui revenait avec nous sur Paris. Il avait été convenu que nous partirions le lendemain. J’étais aux côtés de Victor Hugo devant le guichet lorsqu’il prit son billet à la gare. Il regarda sa montre « 2 h. 30 ». Puis, la voix ferme :

— Un billet pour Paris.

Tout ce voyage avec le vieillard ému de passer la frontière, de revoir la Patrie, mériterait d’être conté heure par heure.

À Landrecies, apercevant des soldats, de ces pauvres soldats lassés du corps de Vinoy qui — suprême espoir — battaient en retraite sur Paris, échappés à ce terrible coup de filet de Sedan que je venais de voir et dont j’avais encore l’horreur dans les yeux, Victor Hugo se pencha à la portière et, la voix vibrante devant ces pantalons rouges tout boueux des journées de marche :

— Vive la France ! cria-t-il.

Il pleurait.

— Vive l’armée ! Vous avez fait votre devoir ! Vous n’êtes pas des vaincus ! Courage ! répétait le poète aux soldats.

Les pauvres gens regardaient étonnés, harassés, silencieux, cet homme à barbe blanche qui les haranguait ainsi.

Le train repartait. Victor Hugo retomba sur la banquette, tout pâle :

— J’aimerais mieux, me disait-il, n’être jamais revenu si je devais voir la France réduite à ce qu’elle était sous Louis XIII.

Pendant que le wagon roulait, il rêvait, ou, encore, au crayon, prenait des notes. Il regardait les arbres, les toits des maisons, l’œil étonné, ravi. Nous dînâmes à Tergnier. Du pain frais, du fromage et du vin, un repas sommaire, le buffet étant vide.

— C’est vous, dit Victor Hugo, qui m’aurez offert à dîner le premier à ma rentrée en France !

Et, avec un attendrissement saintement puéril, mettant de côté un morceau de pain que nous venions de partager :

— Je vous le rendrai en rimes !

Il voulait écrire une pièce de vers sur cette première bouchée de pain. L’a-t-il fait ?

L’Intransigeant.
Henri Rochefort.

… On retrouve ainsi tout le long du livre ce mélange de profondeur et de bonne humeur. Et, tout en savourant ces charmantes boutades, je me rappelle les quinze mois que j’ai passés à Bruxelles, du milieu de 1868 à la fin de 1869, non pas seulement dans sa société, mais dans sa maison : car si quelqu’un a vu réellement ce grand homme en « robe de chambre », je puis affirmer que c’est moi, et je l’ai toujours connu ce que, contrairement à l’espèce de légende pontificale bâtie autour de lui, il se montre dans Choses vues, c’est-à-dire la gaieté, la simplicité, la cordialité en personne.

À force de salamalecs et de qualificatifs dithyrambiques, on l’avait presque obligé de pontifier, en effet ; mais comme il se rattrapait, dans la familiarité de l’intérieur, de la gêne qu’on lui imposait ! Nos dîners, où j’avais ma place entre lui et un de ses fils, Charles ou François-Victor, n’étaient presque toujours qu’un éclat de rire. À la date du 23 décembre 1870, alors que, depuis le 29 octobre, c’est-à-dire depuis environ deux mois, j’avais donné ma démission de membre du Gouvernement de la « défense nationale » comme celui de Galliffet-Waldeck est de la « défense républicaine », il a inscrit dans ses cahiers cette courte note :

Henri Rochefort est venu dîner avec moi. J’ai été très cordial. Je l’aime beaucoup.

Il m’aimait beaucoup, je le crois. J’ose dire que j’avais su le prendre. Je ne lui flanquais pas à la tête des compliments qui sont des pavés. J’entamais même parfois avec lui des discussions dans lesquelles il perdait un peu patience ; mais il n’ignorait pas que ses plus beaux vers m’étaient restés dans la tête, et il me savait le plus grand gré de les lui citer, car à peine étaient-ils tombés de sa plume puissante qu’il les oubliait.

Je me rappelle encore lui avoir joué le plus agréable tour qu’il soit possible de jouer à un homme, fût-ce à un grand homme. Comme nous étions à table, Charles Hugo fit allusion à une des pièces les moins connues, mais peut-être la plus admirable desChâtiments : La Caravane.

Vous devriez la lire, me dit Charles. Et il m’expliqua que cette caravane, c’était la marche du progrès, qui va toujours devant lui, à travers les obstacles de toute nature et contre les ennemis de tout poil.

… Je n’ai pas la prétention de rimer comme le fait Victor Hugo, répondis-je négligemment ; mais si j’avais eu un pareil sujet à traiter, voici, il me semble, ce que j’aurais écrit.

Et je récitai, sans en manquer un vers, tout le morceau, qui en a près de quatre cents.

Victor Hugo, stupéfait et tout ému, se leva de table et, les larmes aux yeux, vint m’embrasser sur les deux joues.

Tous ces souvenirs me reviennent en lisant Choses vues, et je le revois aussi dans sa droiture, son incroyable pénétration d’esprit et ses raisonnements d’une justesse toujours inattaquable, car le génie n’est peut-être que le point culminant du bon sens.

Aussi ai-je dévoré ce livre, que d’autres dévoreront aussi et où ils sentiront palpiter une grande âme, en même temps que le plus superbe cerveau du xixe siècle.

Le Petit Bleu.
Gustave Simon.

Il est bien difficile, avec un génie universel comme Victor Hugo qui s’est surpassé dans tant de genres avec un éclat incomparable, qui a été littérateur et poète, dramaturge et romancier, historien et artiste, de découvrir un genre auquel il n’ait pas touché ; et, cependant, c’est dans les œuvres posthumes et, notamment dans ce nouveau volume deChoses vues publié après-demain par les soins de Paul Meurice, dont l’infatigable ardeur et la piété touchante se sont consacrées, avec un noble désintéressement, au culte de cette grande mémoire, que Victor Hugo nous a été révélé comme un admirable journaliste.

Certes, journaliste il l’était lorsqu’il publiait dans les journaux des pages superbes, flétrissant les crimes de la force, protestant contre les lâchetés et les apostasies, plaidant la cause des faibles, des humbles, des déshérités, condamnant la guerre, faisant appel à la justice et à la pitié. On sentait dans ces éloquentes apostrophes le poète, l’orateur, l’apôtre. Mais le journaliste qui raconte ce qu’il a vu, ce qu’il a entendu, qui rapporte une conversation, note une impression, commente en quelques lignes un événement, qui se trouve un jour dans le cabinet d’un membre du gouvernement, le soir dans quelque dîner d’hommes importants, ou dans une salle de spectacle, ou dans un salon, et qui nous donne la physionomie d’un intérieur, nous trace en quelques lignes une figure et la fixe en traits définitif, anime une conversation avec la vivacité de son style, sa belle humeur et son esprit, qui sait faire parler les gens d’une façon intéressante parce qu’il sait les interroger, le journaliste, enfin, qui peut parler de politique, de littérature, d’art, de poésie, s’élever jusqu’aux sujets les plus grands et descendre aux sujets les plus modestes, traduire, dans une conversation ou dans un récit, toute une période de l’histoire ou les mœurs d’un temps, celui-là est le rare journaliste.

Le volume Choses vues donne l’impression d’un recueil d’articles. C’était, en effet, un véritable journal que le poète écrivait pour lui, que nous sommes heureux de retrouver et qui aurait fait la fortune de bien des journaux s’il avait été publié aux époques où il a été écrit.

Ceux qui ont fréquenté Victor Hugo dans l’intimité, dans une intimité étroite et limitée, savent qu’il était un merveilleux conteur.

Je me souviens encore des quelques soirées passées à Bruxelles, place des Barricades. Nous étions seuls chez lui, mon père et moi, comme invités, avec ses fils Charles et François-Victor. On se mettait à table, et le potage était à peine servi qu’il se mettait à parler ; il aimait à raconter ses voyages ou ses souvenirs d’exil : et c’était une véritable fête. Il avait une mémoire prodigieuse, et les anecdotes attachantes ou pittoresques se succédaient ininterrompues, animées de sa verve intarissable, présentées sous une forme vivante et colorée. Il ressuscitait un personnage et le marquait de quelques traits si précis qu’on le voyait sans le connaître et qu’on l’aurait reconnu si on l’avait rencontré ; il décrivait ce paysage avec son âme de poète et d’artiste ; et je n’oublierai jamais cette vision magique d’un soleil couchant sur les montagnes d’Espagne ; il était impossible de rendre avec une vérité plus saisissante la dégradation progressive des ors et des rouges de ces feux mourants ; et nulle afféterie, nulle recherche, nulle pompe dans le langage, mais une sensation fortement éprouvée, interprétée et traduite avec la plus grande simplicité.

Il se plaisait à ces retours vers le passé, à ces promenades dans les chemins déjà parcourus, et on le suivait comme si on avait fait avec lui le voyage. Mais il ne s’abandonnait ainsi qu’avec les intimes ; les jours de réception plus solennelle, il causait et racontait peu ; il recherchait plus volontiers la discussion.

Il notait sur des feuilles volantes ou sur des carnets, au courant de la plume, ses impressions, ses pensées, ses souvenirs, ses conversations et les conversations des autres, ses courses, ses visites, ses dîners et même ses dépenses. Ces petits carnets avaient toutes les formes, toutes les grandeurs, toutes les grosseurs. Et sur les pages se pressaient, en une écriture fine, serrée, parfois confuse, des récits ou des notes sur tous les événements ou les incidents qui l’avaient frappé.

C’est dans cet océan de pages, dans cette minuscule et abondante bibliothèque de carnets que Paul Meurice a puisé le volume de Choses vues, où l’on retrouve l’ancien conteur, le maître journaliste qui savait bien voir et qui pouvait dire qu’il avait bien vu les choses vues, ce qui n’est pas un art vulgaire.

Je me suis attaché à ce livre comme à un vieux souvenir de ma jeunesse ; j’ai reconnu en partie, dans ces pages, l’hôte familier de la place des Barricades. Ce sont d’autres récits, mais dans cette même forme piquante et acérée, philosophique et dramatique. Hélas ! que d’admirables récits nous avons entendus et qu’ont gardés seulement nos mémoires !

Dans ce volume nouveau on passe en revue l’exécution de Louis XVI dont un témoin oculaire lui a donné la relation qu’il reproduit d’une façon saisissante et tragique, les événements de 1844 à 1848 aux Tuileries, les journées de Juin vraiment poignantes, qu’il vécut comme témoin et même comme acteur, l’histoire anecdotique de Bonaparte avec ce joli portrait : « Louis Bonaparte est distingué, froid, doux, intelligent, avec une certaine mesure de déférence et de dignité, l’air allemand, les moustaches noires. Nulle ressemblance avec l’Empereur. » Puis c’est sa visite à Chateaubriand mort ; puis ce sont des notes prises pendant le siège de Paris ou à l’Assemblée de Bordeaux.

Que de brillants ou sombres tableaux dans une page, quelle profondeur philosophique dans une phrase, quelle ironie amère ou charmante dans un mot !

… Et ce livre contient toute une partie de notre histoire : feuillets détachés, feuilles volantes sur lesquelles sont inscrites des choses vues. Œuvre d’historien, de philosophe, de satiriste ; œuvre aussi de journaliste pénétrant, d’observateur profond, œuvre de penseur.

III

NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.

Choses vues. — Œuvres inédites de Victor Hugo. — Paris, J. Hetzel et Cie, rue Jacob, n°  18. A. Quantin, rue Saint-Benoît, n° 7 (Imprimerie Quantin), 1887, in-8°, couverture imprimée. Édition originale, publiée à 7 fr. 50.

Choses vues. — Œuvres inédites de Victor Hugo. — Paris, G. Charpentier et Cie, rue de Grenelle, n° 11 (Imprimeries réunies. A), 1888. Première édition, in-18, couverture imprimée. Prix : 3 fr. 50.

Choses vues. — Librairie du Victor Hugo illustré. Eugène Hugues, éditeur, Paris, rue Thérèse, n° 8 (Imprimerie A. Quantin), s. d. (1889), grand in-8°, couverture illustrée. Illustrations de Gérardin, Mouchot. A. Gumery, Rochegrosse, E. Ronjat, Férat, Lix, Vogel, etc. Deux croquis de Victor Hugo. — A paru d’abord en 36 livraisons à 10 centimes. L’ouvrage complet : 4 francs. Les vingt premières livraisons sont enregistrées dans la Bibliographie de la France du 16 février 1889.

Choses vues. — Petite édition définitive, Hetzel-Quantin, in-18 (s. d.)[1897]. Prix : 2 francs.

Choses vues. — Édition à 25 centimes le volume, 4 volumes in-32. Jules Rouff et Cie, Paris, rue du Cloître-Saint-Honoré (s. d.).

Choses vues. Nouvelle série. — Œuvres inédites de Victor Hugo. — Paris, Calmann-Lévy, éditeur, rue Auber, n° 3. (Imprimeries réunies, B), 1900, in-8°, couverture imprimée. Édition originale, enregistrée dans la Bibliographie de la France du 16 octobre 1899 et publiée à 7 fr. 50.

Choses vues. Nouvelle série. — Librairie du Victor Hugo illustré. Eugène Hugues, éditeur, Paris, rue Thérèse, n° 13 (Imprimeries réunies), s. d. [1899]. Grand in-8°, couverture illustrée. — A paru d’abord en livraisons à 10 centimes. L’ouvrage complet : 4 francs.

Les deux séries ont été brochées et vendues ensemble. Prix : 7 francs.

Choses vues. Nouvelle série. — Œuvres inédites de Victor Hugo. Paris, Calmann-Lévy, rue Auber, n° 3. (Imprimerie Motteroz.) Première édition in-18. Prix : 3 fr. 50.

Choses vues. Nouvelle série. — Édition à 25 centimes le volume. 5 volumes in-32. Jules Rouff et Cie, Paris, rue du Cloître-Saint-Honoré (s. d.).

Choses vues. — Édition de l’Imprimerie nationale, Paris, Paul Ollendorff, Chaussée d’Antia, n° 50. 1913. Deux volumes grand in-8°.

IV

NOTICE ICONOGRAPHIQUE.

1889. Édition Hugues. Deux croquis : Joseph Henri. — Parmentier (Victor Hugo). — Frontispice. — L’émeute du 12 mai. — Le cortège. — Le comte Mortier. — Fête chez le duc de Montpensier (L. Mouchot). — Origine de Fantine. — D’après nature (G. Rochegrosse). — Le quinze mai, — L’espion Hubert (A. Férat). — Mort de Balzac ( F. Lix).

Dessins dans le texte par Gérardin, Gumery, Ronjat, Mouchot, Férat, Méaulle, Karl Fichot, Lix, Thiriat, Vogel, Toussaint, Sinibali, Hewitt.