Choses Vues (1849- 1884 ) - HUGO Victor

VISITE À L’ANCIENNE CHAMBRE DES PAIRS

Juin 1849.

Les ouvriers qui siégèrent au Luxembourg pendant les mois de mars et d’avril, sous la présidence de M. Louis Blanc, montrèrent je ne sais quel respect pour cette Chambre des pairs qu’ils remplaçaient. Les fauteuils des pairs furent pris, mais non souillés. Aucune insulte, aucun affront, aucune injure. Pas un velours ne fut déchiré, pas un maroquin ne fut taché. Le peuple tient de l’enfant, il charbonne volontiers sa colère, sa joie et son ironie sur les murs. Les ouvriers furent graves et inoffensifs. Ils trouvèrent dans les tiroirs les plumes et les canifs des pairs, et ne firent ni une balafre ni une tache d’encre.

Un gardien du palais me disait : — Ils ont été bien sages.

Ils quittèrent ces places comme ils les avaient prises. Un d’eux seulement grava dans le tiroir de M. Guizot au banc des ministres :

La royauté est abolie.
Vive Louis Blanc !

Cette inscription s’y lit encore.

Les fauteuils des pairs étaient en velours vert rehaussé de galons d’or. Leurs pupitres étaient en acajou revêtu de maroquin, avec tiroirs de chêne, contenant tout ce qu’il fallait pour écrire, mais sans clefs. Au haut de son pupitre, chaque pair avait devant lui son nom imprimé en lettres d’or sur un morceau de maroquin vert incrusté dans le bois. Au banc des princes, qui était à droite derrière le banc des ministres, il n’y avait aucun nom, mais une plaque dorée portant seulement ces mots : Banc des princes. — Cette plaque et les noms des pairs furent arrachés, non par les ouvriers, mais par l’ordre du gouvernement provisoire.

Ce fut encore le gouvernement provisoire qui fit enlever les tapis du grand escalier, le tapis sur lequel les pairs seuls avaient le droit de marcher, petit détail de cérémonial établi pour les sénateurs par Napoléon, et que les sénateurs avaient légué aux pairs de France.

Quelques changements furent faits dans les salles qui servaient d’antichambres à l’Assemblée. L’admirable Milon de Crotone de Puget, qui ornait le vestibule au haut du grand escalier, fut porté au vieux musée et remplacé par un marbre quelconque. La statue en pied de M. le duc d’Orléans qui était dans le second vestibule fut mise je ne sais où et remplacée par la statue de Pompée, à la face, aux jambes et aux bras dorés, statue aux pieds de laquelle, selon la tradition, tomba César assassiné. Le tableau des fondateurs de Constitutions, dans le troisième vestibule, tableau où figuraient Napoléon, Louis XVIII et Louis-Philippe, fut enlevé par ordre de M. Ledru-Rollin et remplacé par une magnifique tapisserie des Gobelins empruntée au Garde-Meuble.

Tout à côté de ce troisième vestibule, se trouve l’ancienne salle de la Chambre des pairs, bâtie en 1805 pour le Sénat. Cette salle, petite, étroite, obscure, supportée par de maigres colonnes corinthiennes, à fûts couleur acajou et à chapiteaux blancs, meublée de pupitres-tablettes et de chaises à siège de velours vert dans le goût empire, le tout en acajou, pavée en marbre blanc, coupée par des losanges de marbre Sainte-Anne rouge, cette salle, pleine de souvenirs, avait été religieusement conservée et servait aux délibérations intimes de la Cour des pairs, depuis la construction de la salle neuve en 1840.

C’est dans cette ancienne salle du Sénat que le maréchal Ney avait été jugé. On avait établi une barre à la gauche du chancelier présidant la Chambre. Le maréchal était derrière cette barre, ayant M. Berryer père à sa droite et M. Dupin aîné à sa gauche, les pieds sur un de ces losanges du pavé, dans lequel, par un sinistre hasard, les dessins capricieux du marbre figuraient une tête de mort. Ce losange a été enlevé depuis et remplacé.

Après février, en présence des émeutes, il fallait loger des soldats dans le palais. On fit de l’ancienne salle du Sénat un corps de garde. Les pupitres des sénateurs de Napoléon et des pairs de la Restauration furent mis au grenier, et les chaises curules servirent de lits de camp aux soldats.

Dans les premiers jours de juin 1849, je visitai la salle de la Chambre des pairs et je la retrouvai telle que je l’avais laissée dix-sept mois auparavant, la dernière fois que j’y siégeai, le 23 février 1848.

Tout y était à sa place. Un calme profond. Les fauteuils vides et en ordre. On eût dit que la Chambre venait de lever la séance depuis dix minutes.




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