Choses Vues (1849- 1884 ) - HUGO Victor

UN DÎNER CHEZ LE ROI JÉRÔME

Janvier 1849.

La quinzaine passée j’ai traversé en huit jours toutes sortes de grandeurs d’avant-hier, d’hier et d’aujourd’hui. Le samedi, j’ai dîné chez l’ancien roi de Westphalie, Jérôme Napoléon, maintenant gouverneur des Invalides ; le jeudi d’après, chez l’ancien chancelier de France, baron de Napoléon, duc de Louis-Philippe, dont les cartes aujourd’hui portent ce seul nom : M. Pasquier ; le samedi, j’ai été au bal de l’Élysée chez le président de la République.

Jérôme Bonaparte donnait son dîner d’installation. Comme l’idée de le faire gouverneur des Invalides venait de moi, il m’avait prié, ainsi que ma femme. Il occupe l’ancien appartement des gouverneurs. Dans l’origine, il n’y avait qu’un prévôt de l’Hôtel ; on avait fait l’installation en conséquence. Plus tard, il y a eu un gouverneur, l’appartement a paru mesquin ; maintenant il y a un roi, le logis paraît misérable.

Le « grand salon » est tout petit, avec une poutre qui traverse le plafond. Trois ou quatre autres pièces mènent à la chambre du gouverneur. Dans cette chambre il y a deux grands lits, le lit du prince et le lit de la marquise[1]… Ces lits se touchent et ont pour couvre-pieds commun un immense cachemire rapporté d’Égypte par Bonaparte et donné par lui à Jérôme. Le tout vient d’être meublé par le garde-meuble de consoles et de fauteuils d’acajou à cous de cygne, avec des soieries-empire sur les murs, et des bronzes-Thomire. Souvenirs de la jeunesse du prince. J’ai dit à Jérôme : « C’est touchant, mais c’est laid. »

Au bas de l’escalier d’honneur un invalide en redingote bleue boutonnée, avec moustache grise et une large croix d’honneur à la boutonnière, tenait lieu d’huissier. Un grand corridor blanchi à la chaux garni de banquettes et de paillassons était réservé aux gens des invités.

Il y avait le président de la République, le fils de Jérôme, Napoléon Bonaparte, la princesse Camerata, née Bonaparte, la marquise…, trois ministres, M. de Tracy, M. Passy et M. Lacrosse, le vice-président Boulay de la Meurthe, le maréchal et la maréchale Molitor, ma femme et moi. Comme on était peu nombreux, on causait d’un bout de la table à l’autre. De là beaucoup de cordialité et de gaîté. C’était un mélange piquant de l’officiel et de l’intime.

Louis Bonaparte, qui rit peu, a beaucoup ri. Il racontait qu’on lui avait envoyé la caricature où il est représenté disant à son cousin le fils de Jérôme qui ressemble à l’empereur : Il faut que je me montre au peuple, prête-moi ta tête.

La salle à manger, plus petite encore que le salon, était décorée d’un beau lustre de cuivre dans le goût flamand qui contrastait avec tout le reste du mobilier et en particulier deux Victoires de bronze doré, façon Ravrio, posées debout sur le surtout de la table.

Le roi Jérôme est toujours le même homme, noble, gracieux, bienveillant, spirituel, plein de souvenirs. Sous Louis-Philippe on l’appelait encore le prince, maintenant on ne l’appelle plus que le général. Quoi que fassent les prospérités nouvelles, les fronts sur lesquels l’éblouissement de l’empire a passé restent plongés dans la nuit. Il y a de l’impossible dans ces retours-là. Ces grandeurs n’ont jamais plus semblé déchues que depuis qu’elles sont restaurées.

Le jeudi suivant, je dînais chez M. Pasquier. Là aussi nous étions peu nombreux. Après la prospérité en famille, c’était l’adversité en petit comité. Pas de femmes, Mme la marquise Pasquier était malade. Le premier président de la cour de cassation, M. Portalis, occupait au centre de la table la place de la maîtresse de la maison. Les autres convives étaient M. Charles Dupin, M. Dumas, le savant, MM. Saint-Marc Girardin, Ampère et Giraud, et le vieux secrétaire du conseil d’État, ancien ami du chancelier et du premier président, M. Hochet. Après le dîner, le général Fabvier est venu et M. de Barbançois, ancien gouverneur de M. le duc de Bordeaux, aujourd’hui représentant du peuple.

Notes

1. Le nom est resté en blanc dans le manuscrit. (Note de l’éditeur.)




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