Choses Vues (1849- 1884 ) - HUGO Victor

LES MEURTRIERS DU GÉNÉRAL BRÉA

Mars 1849.[1]

Les condamnés de l’affaire Bréa ont été enfermés au fort de Vanves. Ils sont cinq : Noury, pauvre enfant de dix-sept ans dont le père et le frère sont morts fous, type de ce gamin de Paris dont les révolutions font un héros et dont les émeutes font un assassin ; Daix, borgne, boiteux, manchot, bon pauvre de Bicêtre, trépané il y a trois ans, ayant une petite fille de huit ans qu’il adore ; Lahr, dit le Pompier, dont la femme est accouchée le lendemain de la condamnation, donnant la vie au moment où elle recevait la mort ; Chopart, commis libraire, mêlé à d’assez mauvaises fredaines de jeunesse ; enfin Vappreaux jeune, qui a plaidé l’alibi, et qui, s’il faut en croire les quatre autres, n’a point paru à la barrière de Fontainebleau dans les trois journées de juin.

Ces malheureux sont enfermés dans une grande casemate du fort. Leur condamnation les a accablés et tournés vers Dieu. Il y a dans la casemate cinq lits de camp et cinq chaises de paille ; ils ont ajouté à ce lugubre mobilier du cachot un autel. Cet autel est construit au fond de la casemate, vis-à-vis de la porte d’entrée et au-dessous du soupirail d’où vient le jour. Il n’y a sur l’autel qu’une Vierge en plâtre enveloppée d’un voile de dentelle. Pas de flambeaux, de crainte que les prisonniers ne mettent le feu à la porte avec la paille de leurs matelas. Ils prient et travaillent. Comme Noury n’a pas fait sa première communion et veut la faire avant de mourir, Chopart lui fait réciter le catéchisme.

À côté de l’autel est une planche trouée de balles et posée sur deux tréteaux. Cette planche était la cible du fort, on en a fait leur table à manger. Inadvertance cruelle qui leur met sans cesse la forme de leur mort prochaine sous les yeux.

Il y a quelques jours, une lettre anonyme leur parvint. Cette lettre les invitait à frapper du pied sur la dalle placée au centre de la casemate. Cette dalle, leur disait-on, recouvrait l’orifice d’un puits communiquant avec d’anciens souterrains de l’abbaye de Vanves qui iraient jusqu’à Châtillon, Ils pourraient soulever cette dalle et s’évader une nuit par là. 

Ils ont fait ce que la lettre leur conseillait. La dalle a, en effet, résonné sous le pied, comme si elle recouvrait une ouverture. Mais, soit que la police ait eu avis de la lettre, soit toute autre cause, la surveillance a redoublé à partir de ce moment, et ils n’ont pu profiter de l’avis.

Les geôliers et les prêtres ne les quittent ni jour ni nuit. Les gardiens des corps mêlés aux gardiens des âmes. Triste justice humaine !


L’exécution des condamnés fut une faute. C’était l’échafaud qui reparaissait. Le peuple avait poussé du pied et jeté bas la guillotine, la bourgeoisie la relevait. Chose fatale.

Le président Louis Bonaparte inclinait à la clémence. Il était facile de traîner en longueur la revision et la cassation. L’archevêque de Paris, M. Sibour, successeur d’une victime, vint demander la grâce des meurtriers. Mais les phrases convenues prévalurent. Il fallait rassurer le pays, il fallait reconstruire l’ordre, rebâtir la légalité ébranlée, réédifier la confiance, et la société de cette époque en était encore là d’employer des têtes coupées comme matériaux. L’espèce de Conseil d’État qu’il y avait alors, consulté, aux termes de la Constitution, opina pour l’exécution.

L’avocat de Daix et de Lahr, M. Cresson, vit le président. C’était un jeune homme ému et éloquent. Il parla de ces hommes, de ces femmes qui n’étaient pas encore veuves, de ces enfants qui n’étaient pas encore orphehns, et, en parlant, il pleura.

Louis Bonaparte l’écouta en silence, puis lui prit les mains et lui dit : — Je suis bien malheureux.

Le soir de ce même jour, c’était le jeudi, le Conseil des ministres s’assembla. La discussion fut longue et vive. Un seul ministre penchait du côté du président et repoussait l’échafaud. Louis Bonaparte résista longtemps. Le débat dura jusqu’à dix heures du soir. Mais la majorité du Conseil l’emporta, et avant que les ministres se séparassent, le garde des sceaux, Odilon Barrot, signa l’ordre d’exécution de trois des condamnés, Daix, Lahr et Chopart. Noury et Vappreaux jeune furent commués aux galères perpétuelles.

L’exécution fut fixée au lendemain matin, vendredi. La chancellerie transmit immédiatement l’ordre au préfet de police qui dut se concerter avec l’autorité militaire, le jugement étant rendu par un conseil de guerre.

Le préfet envoya chez le bourreau. Mais, depuis février, le bourreau de Paris avait quitté la maison qu’il habitait rue des Marais-Saint-Martin. Il s’était cru destitué comme la guillotine. Il avait disparu. 

On perdit du temps pour trouver sa nouvelle demeure, et, lorsqu’on y arriva, il était absent. Le bourreau était à l’Opéra. Il était allé voir jouer le Violon du Diable.

Il était près de minuit. Le bourreau manquait. On dut ajourner l’exécution au surlendemain.

Dans l’intervalle, le représentant Larabit, auquel Chopart avait porté secours dans les barricades des barrières, fut averti et put revoir le président. Le président signa la grâce de Chopart.

Le lendemain de l’exécution, le préfet de police manda le bourreau et lui reprocha son absence. — Ma foi, répondit Sanson, je passais dans la rue, j’ai vu une grande affiche jaune avec ce mot : le Violon du Diable. J’ai dit : Tiens, ce doit être drôle ! et je suis allé au spectacle.

Ainsi une affiche de théâtre sauva la tête d’un homme.


Il y eut des détails horribles.

Dans cette nuit du vendredi au samedi, pendant que ceux qu’on appelait autrefois « les maîtres des basses-œuvres » construisaient l’échafaud à la barrière de Fontainebleau, le rapporteur du conseil de guerre, assisté du greffier, se rendait au fort de Vanves.

Daix et Lahr, qui allaient mourir, dormaient. Ils étaient dans la casemate n° 13, avec Noury et Chopart. Il fallut attendre, il se trouva qu’on n’avait pas de cordes ; on les laissa dormir. À cinq heures du matin, les valets du bourreau arrivèrent avec ce qui était nécessaire.

Alors on entra dans la casemate. Les quatre hommes s’éveillèrent. On dit à Noury et à Chopart : — Allez-vous-en ! Ils comprirent et s’enfuirent dans la casemate voisine, joyeux et épouvantés. Daix et Lahr, eux, ne comprenaient pas. Ils s’étaient dressés sur leur séant et regardaient autour d’eux avec des yeux effarés. On se jeta sur eux et on les garrotta. Personne ne disait un mot. Ils commencèrent à entrevoir une lueur et se mirent à pousser des cris terribles. — Si on ne les avait liés, disait le bourreau, ils nous eussent dévorés !

Puis Lahr s’affaissa, et se mit à réciter des prières pendant qu’on leur lisait l’arrêt.

Daix continua de lutter avec des sanglots et des rugissements d’horreur. Ces hommes qui avaient tué si facilement étaient terrifiés de mourir.

Daix cria : Au secours ! fit appel aux soldats, les adjura, les injuria, les supplia au nom du général Bréa.

— Tais-toi ! dit un sergent, tu es un lâche ! 

L’exécution se fit en grand appareil. Constatons ce fait : la première fois que la guillotine osa se montrer après février, on lui donna une armée pour la garder. Vingt-cinq mille hommes, infanterie et cavalerie, entouraient l’échafaud ; deux généraux commandaient. Sept pièces de canon furent braquées aux embouchures des rues qui aboutissaient au rond-point de la barrière de Fontainebleau.

Daix fut exécuté le premier. Quand sa tête fut tombée et qu’on délia le corps, le tronc d’où jaillissait un ruisseau de sang tomba sur l’échafaud entre la bascule et le panier.

Les exécuteurs étaient éperdus. Un homme du peuple dit : — Cette guillotine ! tout le monde y perd la tête, le bourreau aussi !

La foule exagère l’atroce comme le merveilleux. Le soir on disait dans les cabarets aux alentours de la barrière : — Le président a joué aux dés les têtes des cinq hommes. Daix et Lahr sont sortis.

À cette époque, on voyait encore dans les faubourgs, que les dernières élections à l’Assemblée nationale avaient si vivement émus, les noms des candidats populaires charbonnés sur tous les murs. Louis Bonaparte était un de ces candidats. Son nom était mêlé, dans ces espèces de bulletins à ciel ouvert, aux noms de Raspail et de Barbès. Le lendemain de l’exécution, on put voir à tous les coins de rues, partout où l’on rencontrait un de ces écriteaux électoraux, le nom de Louis Bonaparte raturé d’une balafre rouge. Protestation silencieuse ; reproche et menace ; doigt du peuple imprimé sur ce nom en attendant le doigt de Dieu.

Notes

1. Le général Bréa, en juin 1848, attaqua les insurgés sur la rive gauche de la Seine ; il les avait repoussés et fut tué à Fontainebleau après une infructueuse tentative de conciliation. (Note de l’éditeur.)




Chapitre suivant : UN DESCENDANT DE CORNEILLE