Choses Vues (1849- 1884 ) - HUGO Victor

AUTOUR DE LOUIS BONAPARTE

1849.

La vie un peu aventureuse de Louis Bonaparte faisait naître autour de lui les intrigues et pulluler les intrigants. Il est étrange de dire jusqu’où cela allait. Un jour, un des hommes qui l’approchaient, porteur d’un nom historique lié au sien, s’en allait à Bercy, entrait chez un gros marchand de vin, se nommait et disait : — Voici l’élection du président qui approche. Le prince Louis-Napoléon vous achète trois cents barriques de vin, et vous prie de les mettre immédiatement à ma disposition. — Le marchand s’ébahissait : — Trois cents barriques ! et pourquoi faire ? — Pour faire boire le peuple du faubourg Saint-Antoine. — Ceci semblait vraisemblable au marchand, et l’on prenait jour pour la livraison du vin. Cependant une inquiétude reprenait le marchand qui s’en allait chez le prince :

— Monseigneur…

— Quoi ?

— Je suis le marchand de vin.

— Quel marchand de vin ?

— Est-ce que vous n’avez pas demandé trois cents barriques ?

— Pas une bouteille !

Une autre fois, une femme Sylvain, jolie et effrontée, en grand deuil, se présentait chez le prince avec une lettre de change signée Louis Bonaparte, et trouvée, disait-elle dans les papiers d’un mari qu’elle avait et qui venait de mourir. Au moment de payer, le caissier, en vérifiant la signature, s’apercevait qu’elle était fausse.

Un autre jour, un nommé Ponsard écrivait au prince pour lui dénoncer, en termes indignés, une aventurière nommée Catherine Bouvard, laquelle compromettait le nom de Louis Bonaparte et traînait partout trois enfants qu’elle avait de lui, disait-elle. Le Ponsard terminait son épître en engageant le prince à donner quelque argent à cette drôlesse pour lui faire quitter la France. Comme le prince ne répondait pas, le Ponsard insistait. Deux, trois messages se succédaient. Ponsard donnait de nouveaux détails. La Catherine Bouvard demeurait dans un bouge plaine Saint-Denis, elle hantait tous les cabarets de la banlieue avec les petits bohémiens qu’elle attribuait à Louis-Napoléon et qu’elle appelait les petits princes. Cela faisait scandale, etc., etc. Si bien qu’un matin, le prince exaspéré entrait dans le cabinet de son secrétaire Mocquart et s’écriait : — Délivrez-moi de Catherine Bouvard !

Vérification faite, la police consultée, on allait chez l’homme, lequel demeurait rue des Grands-Augustins, et il se trouvait que Ponsard vivait avec Catherine Bouvard, que le dénonciateur faisait ménage avec la dénoncée, que les petites altesses imputées à Louis-Napoléon n’étaient autre chose que des petits Ponsards, et que l’indignation des quatre épîtres n’avait d’autre but que d’extorquer quelques napoléons à Louis ou quelques louis à Napoléon.




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