Choses Vues (1849- 1884 ) - HUGO Victor

1868 - EXTRAITS DES CARNETS

MORT DE MADAME VICTOR HUGO.

25 août. — Aujourd’hui, vers trois heures de l’après-midi, ma femme a été atteinte d’une attaque d’apoplexie. Respiration sifflante. Spasmes. Le docteur Crocq et le docteur Jettrand ont été appelés. À minuit les spasmes diminuaient, mais un état hémiplégique se déclarait. Il y avait paralysie du côté droit. Le docteur Jettrand a mandé par dépêche télégraphique le docteur Émile Allix[1].

À trois heures du matin les spasmes ont cessé, la fièvre est venue.

26 août. — Ce matin, consultation des trois principaux médecins de Bruxelles. Hélas ! peu d’espoir.

À midi j’ai envoyé chercher une religieuse pour garde-malade. À deux heures, le docteur Émile Allix est arrivé de Paris. — Ma femme ouvre les yeux quand je lui parle et me presse la main. De même à ses fils. — Elle a cet après-midi remué le bras droit. Il me semble qu’elle est mieux.

Ma femme a moins de spasmes. Le docteur Allix a envoyé au docteur Axenfeld cette dépêche : État grave, mais espoir.

27 août. — Morte ce matin, à six heures et demie.

Je lui ai fermé les yeux. Hélas !

Dieu recevra cette douce et grande âme. Je la lui rends. Qu’elle soit bénie ! 

Suivant son vœu, nous transporterons son cercueil à Villequier, près de notre douce fille morte.

Je l’accompagnerai jusqu’à la frontière.

Pour entrer le cercueil en France, il faut l’autorisation du gouvernement français. Télégramme à Paul Foucher[2] pour qu’il fasse les démarches.

Vacquerie est arrivé. Laussedat est venu. Paul Meurice est arrivé à dix heures du soir.

On a photographié notre chère morte[3].

28 août. — Toute la journée formalités accablantes. Échange de dépêches électriques pour obtenir que le cercueil passe la frontière.

Quatre heures après midi. — Le cercueil est double. On l’y a mise enveloppée d’un suaire blanc doublé de mousseline. Le docteur Allix l’a couverte d’aromates, laissant le visage à nu. J’ai pris des fleurs qui étaient là. J’en ai entouré la tête. J’ai mis autour de la tête un cercle de marguerites blanches, sans cacher le visage, j’ai ensuite semé des fleurs sur tout le corps et j’en ai rempli le cercueil. Puis je l’ai baisée au front, et je lui ai dit tout bas : sois bénie ! — Et je suis resté à genoux près d’elle. Charles s’est approché, puis Victor. Ils l’ont embrassée en pleurant et sont restés debout derrière moi. Paul Meurice, Vacquerie et Allix pleuraient. Je priais. Ils se sont penchés l’un après l’autre, et l’ont embrassée.

À cinq heures on a soudé le cercueil de plomb et vissé le cercueil de chêne. Avant qu’on posât le couvercle du cercueil de chêne, j’ai, avec une petite clef que j’avais dans ma poche, gravé sur le plomb, au-dessus de sa tête : V H. Le cercueil fermé, je l’ai baisé.

J’ai mis, avant de partir, le vêtement noir que je ne quitterai plus.

À six heures, nous sommes partis de la maison, n° 4, place des Barricades, pour la gare du Midi. Derrière le corbillard, il y avait trois voitures de deuil où nous étions. Plus MM, Laussedat, Gustave Frédérix, Gaston Bérardi, Cœnaès, Albert Lacroix et plusieurs autres. À sept heures, le cercueil a été placé dans un wagon spécial et nous sommes partis. Nous étions, Charles, Victor et moi dans le même wagon avec Auguste Vacquerie, Paul Meurice, Henri Rochefort, Émile Allix et Camille Berru. À neuf heures, nous arrivions à Quiévrain. Il y avait foule autour de notre wagon. Cette foule m’a salué avec émotion quand je suis descendu. Le chef de gare m’a conduit au wagon mortuaire. On l’a ouvert. J’y suis monté. Le cercueil était dans une sorte d’alcôve tendue de noir sur une estrade, sous un drap de deuil, entre deux rideaux semés de larmes, sous un monceau de branches vertes, lierre et laurier. J’ai cueilli quelques feuilles et j’ai baisé le cercueil. Je lui ai un peu parlé bas.

Puis je suis redescendu. Quand nous avons mis pied à terre on a fermé le wagon. Vacquerie, Meurice et Allix, qui vont la conduire à Villequier, sont remontés dans le convoi. Je suis resté là, regardant le convoi s’en aller dans la nuit.

Après quelque temps, Charles m’a touché l’épaule. Un honorable habitant de Quiévrain, M. Pitot, nous offrait l’hospitalité. Nous nous sommes dirigés vers la sortie de la gare. Rochefort m’a offert son bras. Je lui ai dit : Vous venez de voir la voiture dans laquelle je rentrerai en France.

29 août. — La maison Pitot est tout près de la gare. L’hospitalité a été cordiale et attendrie. Nous y avons passé la nuit. Dans ma chambre, il y avait le volume illustré les Misérables. J’ai écrit dessus mon nom et la date, laissant ce souvenir à mon hôte.

Ce matin, à neuf heures et demie, nous sommes repartis pour Bruxelles où nous sommes arrivés à midi.

30 août. — Propositions de M. Lacroix pour mes ouvrages inédits. Allons ! il faut se remettre au travail et rentrer dans la vie. Devoir.

1er septembre. — Nouvelles de Villequier. Paul Meurice a parlé admirablement. L’enterrement est fait. J’ai dit de graver sur la tombe :

ADÈLE
femme de victor hugo

5 septembre. — Auguste Vacquerie m’a envoyé trois fleurs prises le 4 septembre sur les trois tombeaux.

Notes

  1.  Émile Allix, encore étudiant en médecine, avait connu Victor Hugo ; il devint l’un des familiers de Jersey et de Guernesey, puis le médecin, l’ami dévoué de la famille. (Note de l’éditeur.)
  2. Frère de Mme Victor Hugo. (Note de l’éditeur.)
  3. La photographie de la morte est collée quelques pages plus loin. (Note de l’éditeur.)



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