Choses Vues (1849- 1884 ) - HUGO Victor

1858-1867 - UN NAUFRAGE

Guernesey, 27 mai 1858.

Triste nouvelle. Pengalley[1] s’est perdu corps et biens, dans l’ouragan de la nuit d’avant-hier. Équipage et passagers, tout est mort. C’est en arrivant à Saint-Malo, et sur la tombe de Chateaubriand.

Sa femme s’était levée ce matin, gaie et paisible, comme à l’ordinaire. Elle ouvrait sa boutique sur le marché. Un homme a passé tout pâle, et lui a dit : — Rentrez chez vous, Madame Pengalley.

Elle a compris, et est tombée évanouie. Quand elle est revenue à elle, elle a poussé des cris terribles. Elle a quatre enfants. Les autres matelots laissent aussi des veuves et des enfants. Nous allons organiser une souscription. Ma femme est allée voir la pauvre femme Pengalley. Son désespoir est effrayant. Rosalie, notre scrobeuse[2], m’a dit que ce matin, en passant dans sa rue, elle l’entendait « aboyer ». Rosalie ne se doute pas que ceci est dans Homère.

Pengalley était parti lundi 24 à cinq heures, le temps était déjà fort dur. On a vainement essayé de l’empêcher de partir. Le théâtre s’ouvrait et jouait une pièce intitulée Ingormar. On voulait entraîner Pengalley au spectacle, qu’il aimait beaucoup. Il a refusé : Male mori in fatis illi erat. Quand il a quitté le port, les vieux marins ont trouvé qu’il avait trop de toile pour la brise qu’il faisait.

Pengalley faisait le service de poste de Guernesey à Saint-Malo, et le cabotage. Ce service allait être fait, à partir de ce mois, par le steamer Rose, de Jersey. Au moment où Pengalley allait être inutile, l’ouragan l’a brisé.

Ceci est l’apparence des choses, mais n’en est pas le fond.

Notes

  1.  Marin de Guernesey. (Note de l’éditeur.)
  2. Scrober est une expression en usage à Guernesey et qui signifie : faire le gros ouvrage, lessiver, nettoyer, frotter. (Note de l’éditeur.)



Chapitre suivant : LE TEMPS PRÉSENT