Choses Vues (1849- 1884 ) - HUGO Victor

1855 - SUR TAPNER

Guernesey, 6-12 décembre.[1]

Le prévôt de la reine à Guernesey, M. Martin, était venu me voir à mon arrivée. Je lui ai rendu sa visite le 5 décembre 1855. Il m’a offert de m’accompagner à la prison, que je désirais voir.

Nous avons pris par les rues qui montent derrière la cour royale. En me promenant dans Saint-Pierre-Port, j’avais déjà remarqué dans la ville, à mi-côte, un grand mur noir percé d’une haute porte, surmonté d’un G couronné sculpté dans le granit. Je m’étais dit : Ce doit être là la prison. C’était là en effet.

Le geôlier nous reçut. Il s’appelle Barbet ; ce qui fait que les voleurs guernesiais appellent la prison l’Hôtel Barbet. Cet homme a cette mine gaie et dure, cette figure à la fois ouverte et fermée que j’ai déjà remarquée à plusieurs geôliers. Sa femme et sa fille faisaient la soupe dans un coin.

Barbet prit une grosse clef, ouvrit une grille, et nous introduisit dans une assez vaste cour nue, oblongue, bornée de trois côtés par le grand mur qui du dehors avait appelé mon attention. Au midi, la cour est dominée par un bâtiment neuf bâti en granit gris, dont la façade à deux étages se compose de deux rangées de sept arcades superposées. Sous les arcades on voit des fenêtres ; derrière les vitres des fenêtres on voit de gros barreaux peints en blanc.

C’est la prison et ce sont les cellules.

— Guernesey est une île honnête, me dit le prévôt, homme distingué et intelligent, non-conformist, de la secte des indépendants, comme Cromwell et Milton. Et il ajouta : — Nous n’avons en ce moment, sur une population de plus de quarante mille âmes, que trois prisonniers, deux hommes et une femme. 

Un des prisonniers entra en ce moment dans la cour ; c’était un jeune homme à figure douce, condamné à dix ans de Botany-Bay pour vol. Il était vêtu d’un pantalon de toile et d’un petit paletot bleu, et coiffé d’une casquette.

Le prévôt, qu’on appelle aussi le shériff, et qui, en cette qualité, gouverne la prison et accompagne les condamnés à l’échafaud, ce qui le rend fort ennemi de la peine de mort, le prévôt m’expliqua que ce jeune homme ne serait pas déporté et qu’il en serait quitte pour deux ou trois ans de prison cellulaire.

La prison cellulaire anglaise, empreinte et toute pénétrée de l’esprit glacial du protestantisme anglican, prouve que la sévérité et la froideur peuvent aller jusqu’à la férocité. Dans l’une d’elles, Mill-Bank, je crois, le silence est imposé.

Le prévôt me conta qu’en visitant cette prison il était entré dans une cellule où était un jeune homme de Guernesey condamné pour vol et à lui connu. Ce jeune homme était phtisique et se mourait. En voyant le prévôt, il joignit les mains sur son grabat et s’écria avec angoisse :

— Ah ! monsieur, ma grand’mère vit-elle encore ?

Le prévôt avait à peine eu le temps de répondre oui, que déjà le geôlier avait dit à l’agonisant : Taisez-vous.

Le jeune homme mourut peu de temps après.

Il passa de la prison à la tombe, d’un silence à l’autre, et dut à peine s’apercevoir du changement.

Sous les sept arcades du rez-de-chaussée sont les cellules des prisonniers pour dettes.

Nous y entrâmes. Elles étaient vides. Un bois de lit, une paillasse et une couverture, voilà tout ce que la prison donne au prisonnier pour dettes. Il peut se meubler mieux en payant. Le dernier prisonnier pour dettes était un guernesiais dont le nom m’échappe. Il était mis là par sa femme qui l’y tint dix ans, faisant de la prison de son mari sa liberté. Au bout des dix ans le mari paya sa femme et sortit. Ils se remirent à vivre ensemble, et font, me dit le prévôt, « très bon ménage ».

Il n’y avait pour le moment, j’y insiste, aucun prisonnier dans la prison pour dettes.

Cette prison est tout un éloge muet de la population guernesiaise. Elle ne contient en tout que douze cellules, six pour les détenus pour dettes, six pour les délits communs, plus deux chambres de punition. Il y a, en outre, pour les femmes, deux cellules seulement, dont une de punition. Une des sept chambres du rez-de-chaussée est la chapelle, petite salle sans autel, ayant une chaire de bois pour le chapelain dans l’angle à gauche, et, en avant de la porte, tournant le dos à la fenêtre, quatre ou cinq bancs de bois avec pupitres, où l’on voit çà et là quelques livres de piété entr’ouverts.

C’est au premier étage que sont les détenus pour crimes et délits. Nous y montâmes.

Le geôlier nous ouvrit une cellule bien éclairée, meublée seulement d’un lit de bois. Sur le pied du lit étaient roulés les couvertures et les draps, qui sont, comme les couvertures, en grosse laine. Seulement cette laine m’a paru tricotée. La paillasse avait été retirée, en sorte qu’on voyait à nu le tablier du bois de lit, sur lequel une foule de noms et d’inscriptions avaient été gravés avec des couteaux ou des clous. Cela formait une sorte de forêt de lettres presque effacées. On y distinguait, entre tous, les trois mots que voici, plus lisibles que les autres :

guerre
histoire
caïn

Tout le crime n’est-il pas là ?

Dans un coin du tablier il y avait quelques silhouettes de navires grossièrement dessinées.

La cellule qui est derrière celle-ci est un cachot (cellule de punition). Pas de lit, le plancher pour dormir, une petite fenêtre haute, au nord. Le dernier enfermé là avait charbonné sur le mur une espèce de labyrinthe qui indignait le geôlier. On lui avait sali la blancheur de son sépulcre.

Toutes les cellules sont badigeonnées au lait de chaux.

La rangée d’arcades qui est devant les cellules forme une sorte de galerie ouverte à l’air et au soleil de midi, où les prisonniers se promènent quand il pleut. Il y a dans cette galerie un vieux bois de lit délabré sur lequel ils montent et d’où ils voient la mer. — Grande jouissance pour eux, me dit le geôlier.

Je suis monté sur le bois de lit. On voit de là l’île de Serk et les voiles à l’horizon.

Je désirais visiter la cellule de Tapner. Le prévôt m’y conduisit.

Cette cellule et la chambre de punition qui y est attenante forment dans la prison le quartier des femmes.

Quand on est dans la cour et qu’on fait face à la prison, on remarque que la première à gauche des sept arcades d’en haut est grillée sur la cour et murée sur la galerie. Le petit espace enclos entre ce mur et cette grille était le préau spécial de Tapner. C’est là qu’il allait et venait toute la journée, un peu comme une bête fauve dans une cage, vu des autres prisonniers, mais séparé d’eux. La fenêtre qui donne sur ce préau restreint est la fenêtre de sa cellule.

La porte est épaisse, peinte en noir, garnie d’armatures de fer ; deux gros verrous, un en haut, un en bas, la serrure entre les verrous ; le geôlier ouvrit cette porte et nous introduisit.

La cellule, de même dimension que les autres, environ dix pieds carrés, est blanche, propre, bien éclairée ; une cheminée au fond, dans l’angle à gauche qui est en pan coupé, un baquet, une planche fixée au mur qui fait face à la porte ; à droite de la porte, sous la fenêtre, un lit de bois dont un des quatre montants est tronqué ; sur ce lit une paillasse, une couverture, des draps de grosse laine. Ce grabat a été le lit de Tapner. — Après la mort de Tapner cette cellule a été rendue aux femmes, dont, avec l’autre chambre que j’ai dite, elle forme le quartier.

On ne fait de feu dans la cheminée que sur l’ordre du médecin.

Au moment où nous entrâmes, une femme était assise ou plutôt accroupie sur le lit, le dos tourné à la porte. J’ôtai mon chapeau. M. Tyrrell, un jeune peintre anglais qui m’accompagnait, en fit autant. Cette femme, la prisonnière unique du moment, était, me dit le prévôt, une voleuse. De plus, irlandaise, ajouta le geôlier. Elle était assez jeune, ravaudait un vieux bas et n’avait pas même l’air de nous voir.

Cette femme, chez laquelle la dernière curiosité était éteinte, semblait personnifier la sombre indifférence de la misère.

Tapner a agonisé dans cette cellule blanche, claire et froide.

Ce John Charles Tapner, espèce de gentleman, employé du gouvernement, n’avait tiré nul profit dans sa jeunesse de l’éducation qu’on avait essayé de lui donner, et était arrivé au vol et à l’assassinat par la débauche, le vin et le gin. Il était né d’une famille honnête et d’un père religieux, à Woolwich, en 1823. Il est mort, n’ayant pas encore trente et un ans, le 10 février 1854. Il vivait avec les deux sœurs, marié avec l’une, amant de l’autre. Il avait assuré sa vie pour la totalité de ses appointements, cent cinquante livres sterling, ce qui absorbait tout son revenu et semblait annoncer l’intention de vivre de crimes. L’assurance était sur la tête de sa femme et sur la sienne, au profit du dernier survivant.

J’ai demandé : — La compagnie a-t-elle payé ?

— Oh non ! a répondu le prévôt.

— A-t-elle rendu, ai-je repris, ou donné aux pauvres les primes annuelles qu’elle avait reçues de Tapner ?

— Oh non !

Sous ce prétexte vertueux qu’il y avait crime, la compagnie a volé la veuve. 

Tapner semblait insouciant, indifférent, me dit le prévôt, et le prévôt en concluait qu’il ne souffrait pas. — Erreur ! lui dis-je, croyez-vous qu’on n’ait pas froid sous la glace ?

La veille de sa mort, on fit son portrait au daguerréotype. L’appareil fut placé dans le préau grillé attenant à sa cellule, où il faisait un beau soleil. Tapner ne pouvait s’empêcher de rire en posant. La tête de mort aussi semble rire.

— Mais ne riez donc pas, lui disait le prévôt. Gardez votre sérieux. On ne comprendra rien à votre portrait. Vous ne pouvez pas rire aujourd’hui. Ce n’est pas possible.

C’était si possible qu’il riait.

Pourtant un jour le prévôt lui avait prêté un livre de prières.

— Lisez ceci, Tapner, lui dit-il, si vous êtes coupable.

— Je ne suis pas coupable, répondit Tapner.

— Dans tous les cas, reprit le prévôt, vous êtes un pécheur comme moi, comme nous tous. Vous n’avez pas servi Dieu. Lisez ce livre.

Tapner prit le livre. Le prévôt entra dans sa cellule une heure après, et le trouva, le livre à la main, fondant en larmes.

Sa dernière entrevue avec sa femme fut « déchirante », me dit le prévôt.

Cette femme cependant savait ses amours avec sa sœur. Mais qui donc a sondé tous les mystères du pardon ?

La veille de ma visite à la prison. M, Pearce, un des deux chapelains qui avaient assisté Tapner le jour de sa mort, était venu me voir à Hauteville House avec le prévôt. Je demandai à M. Pearce, très vénérable et très digne vieillard :

— Tapner a-t-il su que je m’étais intéressé à lui ?

— Certes, Monsieur, a répondu M. Pearce en joignant les mains. Il a été bien touché et bien reconnaissant de votre intervention, et il a bien recommandé qu’on vous remerciât de sa part.

Je note, comme un détail caractéristique de la liberté de la presse anglaise, qu’à l’époque de la mort de Tapner, tous les journaux de l’île ayant plus ou moins réclamé l’exécution, et fort choqués de ma lettre à lord Palmerston, s’entendirent pour passer sous silence le fait que me révélait M. Pearce. Ils eurent l’air de mettre le pendu du parti de la potence, et il ne tint qu’à moi de croire que Tapner m’en voulait.

— Il y a, me dit le prévôt, une autre chose que vous ignorez et qu’on a également passée sous silence. Vous croyez avoir complètement échoué dans votre intervention et pourtant vous avez remporté une victoire énorme dont vous ne vous doutez pas. Cette île est, comme toute l’Angleterre, le pays de la tradition. Ce qui a été fait hier doit être fait aujourd’hui, afin d’être refait demain. Or la tradition voulait que le condamné allât au gibet par les rues de la ville, la corde au cou. La tradition voulait que le gibet fût dressé sur la grève et que le condamné traversât, pour y arriver, le quartier du collège, la grande rue, High street, et l’Esplanade. Lors de la dernière exécution, il y a vingt-cinq ans, cela s’était passé ainsi. Cela devait donc se passer encore ainsi pour Tapner. Après votre lettre, on n’a pas osé. On a dit : Pendons l’homme, mais pendons-le secrètement. On a eu honte. Vous n’avez pas lié les mains à la peine de mort, mais vous lui avez fait venir la rougeur au front. On a renoncé à la corde au cou, au gibet de la grève, à l’Esplanade, au cortège dans les rues, à la foule. On a décidé que Tapner serait pendu dans un jardin attenant à la prison, entre magistrats et geôliers, en famille. Cependant la loi veut que l’exécution soit publique. On s’est tiré d’affaire en me disant de signer des billets d’admission pour deux cents personnes. Ayant la même angoisse qu’eux, et plus encore, je me suis prêté à tout ce qu’on a décidé. J’ai signé des billets qui ont été à qui les a voulus. Cependant une difficulté s’offrait. Le jardin, contigu à la prison, en est séparé par le mur même du préau. La porte de ce jardin est dans la rue du Collège. Pour aller trouver cette porte, il fallait que le condamné sortît de la prison et fît environ cent pas dehors, en public, parmi les passants. On n’a pas osé même faire faire à la peine de mort ces cent pas dans la rue. Pour éviter ces cent pas on a abattu un pan de mur et l’on a fait passer Tapner par le trou. La pudeur vient.

Je ne reproduis pas ici les paroles littérales du prévôt, mais le sens exact.

— Eh bien, ai-je dit au prévôt, menez-moi à ce jardin.

— La brèche est refermée, le mur est rebâti ; je vous y mènerai par la rue.

Au moment de sortir de la prison, le geôlier m’a apporté dans deux écuelles la soupe qu’on allait servir aux prisonniers, en m’invitant à y goûter, et en me présentant une grosse cuiller d’étain fort propre. J’ai goûté cette soupe, qui est bonne et saine. Le pain est bis et excellent. Je l’ai comparé dans ma pensée à cet horrible pain des prisons de France, qu’on m’a montré à la Conciergerie, et qui est terreux, visqueux, fétide, souvent plein de vers et de moisissure.

Il pleuvait. Le temps était gris et triste.

Il n’y a, en effet, pas plus de cent pas de la prison à l’entrée du jardin. Nous tournâmes à gauche en montant la rue du Collège le long du haut mur noir. Tout à coup le prévôt s’arrêta.

Nous étions devant une porte assez basse. Sur les panneaux de cette porte, qui mène au lieu où est mort cet homme perdu par l’ivrognerie et le défaut d’instruction, il y avait quelques restes de vieilles affiches en anglais, jaunes, blanches, vertes, relatives à toutes sortes d’objets, et sur lesquelles la pluie, qui les avait effacées, et le temps, qui les avait déchirées, ne laissaient plus distinguer que ces deux mots restés lisibles : Education universal. — Temperance.

Le prévôt tenait une grosse clef à la main ; il la mit dans la serrure ; la porte, qui n’avait pas été ouverte peut-être depuis le jour de l’exécution et qui avait recommencé à se rouiller dans sa paix funèbre, fit un grincement et s’ente-bâilla. Nous entrâmes. Le prévôt repoussa la porte derrière nous. Nous étions dans un étroit palier carré, fermé de trois côtés par de hautes murailles et s’ouvrant du quatrième côté sur un escalier roide et qui était sombre, quoique éclairé à plein ciel. Vis-à-vis l’escalier, le prévôt me fit remarquer le replâtrage d’une brèche récemment murée. C’est par là que Tapner avait passé. Cet escalier était la première échelle de son gibet. Il l’avait monté. Nous le montâmes. Je ne sais pourquoi je comptai les marches en montant. Il y en avait quatorze.

Cet escalier mène à un premier jardin, oblong et étroit, dominé par un autre qui forme terrasse. On monte dans l’autre par un escalier de sept marches en granit grossier, comme les quatorze que nous avions déjà franchies.

Au haut de ces sept marches, nous eûmes sous les yeux un enclos nu d’environ cent pas carrés, fermé de murs assez bas, coupé par deux allées transversales figurant une croix au milieu. C’était là ce qu’on appelait « le jardin ». C’était là que Tapner avait été pendu.

Le givre de décembre continuait de tomber ; quelques broussailles frissonnaient au vent sur la terre noire ; pas de fleurs, pas de verdure dans ce jardin ; on voyait seulement un petit arbre fruitier maigre et rabougri dans un des quatre carrés formés par l’intersection des allées. L’ensemble serrait le cœur. C’était un de ces lieux tristes que le soleil ferait mélancoliques et que la pluie fait lugubres.

Ce jardin ne tient à aucune maison. Il n’est le jardin de personne, que du spectre qu’on y a laissé. Il est désert, abandonné, inculte, tragique. D’autres jardins l’entourent et l’isolent. Il ne touche à la ville, à la vie, aux hommes que par la prison. Les maisons des rues basses qui l’environnent montrent de loin le haut de leurs façades, qui ont l’air de fronts effarés regardant par-dessus le mur de ce lieu sinistre.

En voyant d’un côté l’espèce de petit promenoir inférieur, étroit, allongé, assez profond, où aboutissent les quatorze premières marches, et de l’autre ce jardin funèbrement coupé de ces deux allées transversales, il est impossible de ne pas songer à une fosse auprès de laquelle serait étendu le drap mortuaire avec sa croix. 

Nous avions à notre droite une muraille, qui est le haut du grand mur noir où est percée la porte et dont on voit le revers de la rue. Une allée, plus basse que le reste du jardin, longe cette muraille. Une rangée de gros clous à crochets rouillés et de longues et minces tringles de bois, argentées et satinées par le temps, appliquées verticalement sur le mur à des intervalles de six à huit pouces, indiquent qu’il y avait là autrefois un espalier. L’espalier a disparu, et il ne reste que ces tringles qui en sont le squelette.

On fait quelques pas, on arrive devant un petit escalier de trois marches qui descend du jardin dans l’allée. Là on remarque qu’il n’y a plus de tringles sur le mur. Elles reparaissent un peu plus loin. On les a arrachées sur une largeur d’une quinzaine de pieds.

Le prévôt s’arrêta en silence à cet endroit. Je vis que les tringles manquaient, et je compris. Là avait été dressé l’échafaud.

On lève les yeux et l’on ne voit que le cordon de tessons de verre qui hérisse la crête du mur, et la tour ronde de l’église voisine peinte en jaune et en gris.

L’échafaud était appuyé à ce point du mur. Tapner tourna à gauche, prit l’allée du milieu et arriva, par l’un des bras de la croix qu’elles dessinent, à l’échelle du gibet, placée précisément au-dessus de l’escalier de trois marches. Il monta sur la plate-forme, et de là, pendant qu’on disait les dernières prières, il put voir les oiseaux de mer volant à perte de vue, les livides nuées de février, l’océan, l’immensité d’en bas ; et en même temps, par l’ouverture qui se fait dans l’âme à cette heure sombre, le mystère, l’avenir inconnu, les escarpements de la tombe. Dieu, l’immensité d’en haut.

Le gibet était composé de deux montants portant une barre transversale. Au milieu de cette barre une corde terminée par un nœud coulant pendait au-dessus d’une trappe fermée. C’est sur cette trappe, piège de la loi, qu’on amena Tapner, et c’est là qu’il se tint debout pendant qu’on lui ajustait le nœud coulant. De la rue qui est derrière le mur et du jardin du collège qui borde l’autre côté de cette rue on apercevait les montants du gibet, la corde, le nœud, et l’on put voir de dos le condamné jusqu’au moment où la trappe s’ouvrit et où il tomba. Alors il disparut pour les spectateurs du dehors.

De l’intérieur du jardin et des maisons dont j’ai déjà parlé on pouvait voir le reste.

Le supplice fut cette abominable chose que j’ai dite dans ma lettre à lord Palmerston. Le prévôt m’en rappela et m’en confirma tous les détails. Il se trouve que j’ai plutôt atténué qu’amplifié.

Au moment où Tapner tomba, la corde se roidit, et il resta quinze ou vingt secondes immobile et comme mort. Le procureur de la reine, les chapelains, les magistrats, croyant que c’était fini ou pressentant que ce n’était pas commencé, se hâtèrent de filer, me dit le prévôt, et le prévôt resta seul avec le patient, le bourreau et les curieux. J’ai raconté l’agonie du misérable et comme quoi il fallut que le bourreau se pendît à ses pieds.

Tapner mort, la « loi » satisfaite, ce fut le tour des superstitions. Elles ne manquent jamais aux rendez-vous que la potence leur donne. Des épileptiques vinrent, et on ne put les empêcher de saisir la main convulsive du pendu et de la promener frénétiquement sur leur visage. On détacha le mort au bout d’une heure ; et alors ce fut à qui pillerait la corde. Les assistants se ruaient et chacun en réclamait un morceau. Le prévôt prit cette corde et la jeta au feu.

Quand il fut parti, des gens vinrent et ramassèrent la cendre.

Le mur auquel fut adossé le gibet aboutit à une masure qui occupe l’angle sud-ouest du jardin. Ce fut là qu’on porta le cadavre. On dressa une table, et un plâtrier qui se trouvait là moula cette tête misérable. Le visage, violemment déformé par la strangulation, s’était recomposé et avait repris l’expression du sommeil. La corde défaite, le calme y était revenu. Il semble que la mort, même à travers le supplice, veuille toujours être sereine et que son dernier mot soit toujours la paix.

J’allai à cette masure. La porte était ouverte. C’était une simple cellule à peine recrépie, qui servait de resserre ou de hangar au jardin. Quelques outils étaient accrochés au mur. Cette chambre était éclairée par une fenêtre sur le jardin et par une autre sur la rue, qu’on avait fermée au moment où l’on y avait apporté Tapner et qu’on n’avait pas rouverte depuis. À cela près de la table qui avait disparu, cette chambre était encore comme le cadavre l’avait laissée. La fenêtre fermée alors était fermée. Le volet, dont le bourreau peut-être avait ajusté la barre, était resté clos. Devant cette fenêtre il y avait un meuble à compartiments ayant une foule de petits tiroirs dont quelques-uns manquaient. Sur ce meuble, à côté d’une bouteille cassée et de quelques fleurs desséchées, était posé un de ces tiroirs, rempli de plâtre. C’est ce plâtre même qui avait servi. J’ouvris au hasard un autre tiroir et j’y trouvai encore du plâtre, et des empreintes de doigts blancs. Le sol était jonché d’herbes jaunies et de feuilles mortes. Un filet était jeté dans un coin sur un tas de poussière. Près de la porte, dans l’angle du mur, il y avait une pelle, la pelle du jardinier probablement, ou du fossoyeur.

Vers quatre heures du soir, le cadavre étant à peine refroidi, le prévôt fit mettre Tapner dans « le coffre ». On ne l’ensevelit pas, on ne fit pas la dépense d’un drap ; on le cloua dans la bière avec ses habits. À Guernesey les habits du supplicié sont la propriété du cadavre et non, comme à Londres, du bourreau. 

À la nuit tombante, dix ou douze personnes seulement étant présentes, on porta « le coffre » au cimetière, où une fosse avait été creusée dès le matin.

— Il faut que vous voyiez tout, me dit le prévôt.

Et nous sortîmes de la baraque, puis du jardin. Je le suivis. Nous nous engageâmes dans des carrefours d’aspect indigent, et nous arrivâmes dans une rue étroite, montueuse, anguleuse, bordée de masures, et au coin de laquelle je lus : Lemarchand street. Le prévôt me quitta, entra dans une allée obscure et revint tenant à la main une clef, qui me parut plus massive encore que la clef du jardin. Un instant après, nous étions devant une grande porte noirâtre à deux battants. Le prévôt ouvrit cette porte et nous nous trouvâmes sous une espèce de hangar haut et obscur.

— Monsieur, me dit le prévôt, levez les yeux. Vous avez au-dessus de votre tête le gibet de Béasse.

Ce Béasse, qui fut pendu en 1830, était un français. Il avait fait, comme sous-officier, la guerre d’Espagne en 1823 sous M. le duc d’Angoulême ; puis, enrichi par héritage ou autrement, il s’était retiré à Guernesey. Là, étant riche, une quinzaine de mille francs de rente, il fut un gentleman : il acheta une belle maison et devint un notable du pays. Il faisait le soir la partie du bailli, messire Daniel Le Brocq.

Quand on rendait visite à Béasse, on voyait quelquefois dans son jardin un homme qui travaillait à la terre, piquant les boutures, écussonnant les greffes, échenillant les arbres, redressant les espaliers. Ce jardinier était le bourreau. Ce bourreau de Guernesey était un horticulteur habile ; toujours isolé et rejeté de tous, l’homme lui étant sinistre, il s’était tourné vers la nature, et n’était pas moins habile en fleurs qu’en gibets. Béasse l’employait, n’ayant pas de préjugés.

Béasse donc était fort bien vu, attendu ses pounds, même de l’aristocratie escarpée de Guernesey, même des fourty, même des sixty.

Un jour on s’aperçut que sa servante était grosse, puis qu’elle ne l’était plus. Qu’était devenu l’enfant ? Les voisins s’émurent ; les rumeurs circulèrent ; la police fit une descente chez Béasse ; deux constables vinrent avec un médecin. Le médecin visita la servante qui était au lit ; puis les deux constables dirent à Béasse : La femme est accouchée. Il y a un enfant. Il nous le faut. Béasse, qui jusque-là avait déclaré ne savoir ce qu’on lui voulait, prit une pelle, alla à un coin de son jardin, et se mit à bêcher la terre avec fureur. Un des constables, pensant qu’il voulait donner à quelque chose d’enterré un coup de bêche qui plus tard pût passer pour une blessure accidentelle, lui prit la pelle des mains et continua plus doucement la fosse commencée par Béasse. Au bout d’un instant l’enfant apparut. Le pauvre petit cadavre avait une lardoire enfoncée dans la bouche et une autre dans l’anus. Béasse nia être le père de l’enfant. Il fut jugé par les jurats, condamné au gibet, et ce fut son ami le bailli Daniel Le Brocq qui lui lut sa sentence de mort.

Ses biens furent confisqués.

Le prévôt, en me contant cette histoire horrible, me disait : — Béasse a manqué de sang-froid. En allant lui-même bêcher la terre là où était le cadavre, il s’est perdu. Il eût pu se sauver aisément. Il n’avait qu’à dire : — L’enfant était mort. Je l’ai remis pour l’enterrer à un mendiant qui passait, à qui j’ai donné un louis, que je ne connais pas, et que je n’ai plus revu. — On n’eût pu lui prouver le contraire. On n’eût su ce qu’était devenu l’enfant, et on n’eût pu le condamner, Guernesey étant encore, à l’heure qu’il est, régi par la coutume normande qui exige pour la condamnation la preuve matérielle, corpus delicti.

Le prévôt me demanda :

— Auriez-vous invoqué l’inviolabilité de la vie humaine pour Béasse comme vous l’avez fait pour Tapner ?

— Sans doute, lui ai-je dit. Ce Tapner et ce Béasse sont des misérables ; mais les principes ne prouvent jamais mieux leur grandeur et leur beauté que lorsqu’ils défendent ceux-là mêmes que la pitié ne défend plus.

Au moment où Béasse fut condamné, la révolution de 1830 éclata. Il disait à ce même M. Martin, aujourd’hui prévôt : — J’aimerais mieux être en France à me faire mitrailler qu’à Guernesey à me faire pendre.

Ici un détail. Béasse avait eu pour ami le bailli, qui devait prononcer son arrêt de mort, et pour domestique le bourreau, qui devait l’exécuter. Le bailli n’hésita pas ; mais il y eut un homme dans le bourreau. Peut-être ce jardinier ne savait-il plus pendre ; peut-être ces mains, à force de toucher aux lys et aux roses, étaient-elles devenues incapables de nœuds coulants ; peut-être tout bonnement ce tueur de la façon de la loi valait-il mieux que la loi, et répugnait-il à tordre le cou de l’homme dont il avait mangé le pain. Le fait est que le lendemain de la prononciation de l’arrêt de mort, le bourreau de Guernesey s’évada. Il prit passage sur quelque cutter de smuggler et quitta Saint-Pierre. On le chercha. On fouilla l’île. On ne le revit plus.

Il fallait aviser.

Un homme, un anglais, était en prison pour on ne sait quel méfait. On lui offrit « sa grâce » s’il voulait être bourreau, et pendre Béasse pour commencer. Les hommes appellent cela une grâce.

Le prisonnier accepta.

La justice respira. Elle avait vu le moment où sa tête de mort n’allait plus pouvoir rien dévorer, non que la mâchoire supérieure, le juge, eût bronché ; mais parce que la mâchoire inférieure, le bourreau, avait disparu.

Le jour de l’exécution vint.

On mena Béasse à la potence, la corde au cou, par les rues, sur la grève. Il fut le dernier qui subit ce cérémonial du gibet. Sur l’échafaud, et au moment où on lui rabattait sur les yeux le lugubre bonnet blanc, il se tourna vers la foule et, comme s’il eût voulu laisser une énigme derrière lui, il jeta aux assistants cette phrase, qui pourrait être dite par un criminel aussi bien que par un innocent : Il n’y a que le crime qui déshonore.

La plate-forme fut lente à tomber. Elle n’avait pas de trappe et devait s’abattre tout entière d’un seul morceau. Elle était liée à ses extrémités aux madriers de l’échafaud par des cordes qu’il fallait couper d’un côté pour qu’elle se dérobât en restant suspendue de l’autre. Le bourreau, le prisonnier « gracié », le même malheureux inexpérimenté qui, vingt-cinq ans plus tard, pendit Tapner, prit une hache de charpentier et coupa la corde ; mais, comme il tremblait, ce fut long. La foule murmura et ne songea pas à sauver le patient, mais faillit lapider le bourreau.

J’avais cet échafaud au-dessus de moi.

– Je levai les yeux, comme le prévôt m’y invitait.

Le hangar où nous étions avait un toit aigu dont la charpente intérieure apparaissait à nu. Sur les poutres de cette charpente, et précisément au-dessus de nos fronts, étaient posées deux longues solives qui avaient été les montants du gibet de Béasse. À l’extrémité supérieure de ces solives on voyait des entailles dans lesquelles s’emboîtait la barre transversale où était nouée la corde. Cette barre avait été démontée et était couchée à côté des deux solives. Vers le milieu des deux solives étaient cloués deux espèces d’écussons de bois dont la saillie avait soutenu le tablier du gibet. Ces deux montants, supportés par la charpente du comble, supportaient eux-mêmes un plancher massif, long et étroit, aux deux extrémités duquel des cordes pendaient. Ce plancher était la plate-forme du gibet et ces cordes étaient celles que le bourreau avait été si long à couper. Derrière, on apercevait une espèce d’escalier-échelle à marches plates en bois, couché près de la plate-forme. Béasse avait monté ces marches. Toute cette hideuse machine, montants, traverses, plate-forme, échelle, était peinte en gris de fer et semblait avoir servi plus d’une fois. Des empreintes de corde étranglaient les poutres çà et là. Deux ou trois longues échelles de forme ordinaire étaient posées contre le mur.

Près de ces échelles, dans l’angle à notre droite, le prévôt me montra une espèce de treillis de bois composé de plusieurs panneaux démontés.

— Qu’est-ce que cela ? lui demandai-je. On dirait une cage. 

— C’est une cage, en effet, me répondit-il. C’est la cage du pilori. Il y a quinze ou vingt ans encore, on dressait cela dans le marché et on y exposait les criminels. On y a renoncé. La cage est hors de service.

Comme la potence de Béasse, cette cage était peinte en gris noir. Autrefois la cage du carcan était en fer, puis on l’a faite en bois qu’on a peint en noir pour que ce bois ressemblât à du fer, puis elle a disparu. C’est l’histoire de toute la vieille pénalité, avenir compris.

La poussière et l’ombre couvrent maintenant cet appareil de terreur. Il pourrit dans un des coins ténébreux de l’oubli. Les araignées ont trouvé cette cage du pilori bonne à prendre les mouches et y font leur toile.

La plate-forme du vieux gibet ayant mal fait sa fonction pour Béasse, on fabriqua pour Tapner un gibet exprès. On adopta le système de la trappe anglaise, qui s’ouvre sous le patient. Un officier de la garnison inventa pour l’ouverture de cette trappe un mécanisme « fort ingénieux », me dit le prévôt, et qui fut exécuté.

J’étais revenu à l’échafaud de Béasse.

On voyait encore à un des bouts de la corde les entailles que la hache tremblante du bourreau y avait faites.

— Maintenant, Monsieur, me dit le prévôt, tournez-vous.

Et il me montrait du doigt dans l’autre compartiment du hangar, toujours sur les poutres du comble, un ensemble de charpentes ayant la couleur rougeâtre du sapin. C’était comme un faisceau de planches et de solives posées pêle-mêle les unes sur les autres, et parmi lesquelles on distinguait tout d’abord une longue et lourde échelle à marches plates comme l’autre et qui me parut énorme. Tout cela était propre, neuf, frais, sinistre.

C’était l’échafaud de Tapner.

On n’avait pas jugé à propos de le peindre couleur de fer.

On voyait les montants, on distinguait la traverse, on pouvait compter les planches de la plate-forme et les marches de l’échelle. Je considérais du même regard l’échelle qu’avait gravie Béasse et l’échelle qu’avait gravie Tapner ; mes yeux ne pouvaient se détacher de ces degrés qu’avaient montés des pas de spectres et auxquels s’ajoutaient à perte de vue, pour l’œil de mon esprit, les sombres marches de l’infini.

Le hangar où nous étions est composé de deux corps de bâtiments dont le plan géométral présente un angle droit, forme d’équerre ou de potence. L’ouverture de l’équerre est remplie par une petite cour triangulaire qui fait songer au couteau de la guillotine. L’herbe y pousse entre les pavés ; la pluie y tombait ; c’était formidable.

Ce hangar funèbre servait autrefois d’écurie aux magistrats campagnards quand ils venaient juger à la ville. On voit encore les numéros des box où ils attachaient leurs chevaux pendant les audiences. Je m’arrêtai entre les deux poteaux marqués 3 et 4. Un vieux panier défoncé gisait à terre au fond de la stalle que bornaient ces deux poteaux. C’est au-dessus de cette stalle qu’étaient emmagasinées les plus grosses solives du gibet.

— Pour qui garde-t-on cela ? dis-je au prévôt. Qu’est-ce qu’on en veut faire ? On chaufferait tout l’hiver une famille pauvre avec ce bois-là.

C’est entre ces chiffres 3 et 4 qu’on aperçoit, tout en haut, près du toit, une chose effroyable : la trappe qui s’ouvrit sous les pieds de Tapner. On en voit le dessous ; la serrure noire et massive, les gonds qui tournaient sur l’éternité, et deux forts madriers qui relient grossièrement les planches. On distingue aussi l’« ingénieux » mécanisme dont m’avait parlé le prévôt. C’est cette trappe trop étroite qui causa l’agonie. Le condamné put s’accrocher par les coudes et se suspendre aux bords. Elle n’a guère que trois pieds carrés, dimension qui ne suffit pas, à cause des balancements convulsifs de la corde. Pourtant le prévôt m’expliqua que Tapner avait été mal attaché, ce qui lui avait permis le mouvement des bras ; mieux lié, il fût tombé tout d’une pièce et n’eût plus bougé. Le gardien du hangar était entré et nous avait rejoints pendant que le prévôt parlait. Quand le prévôt eut fini, cet homme ajouta :

— Oui, c’est d’avoir mal cordé Tapner qui a fait tout le mal. Sans cela « c’eût été magnifique ».

Au sortir du hangar, le prévôt me demanda la permission de prendre congé de moi, et M. Tyrrell m’offrit de me conduire chez le plâtrier qui avait moulé Tapner mort. J’acceptai.

Je connaissais encore si peu les rues de la ville que tout m’y semblait labyrinthe.

Nous traversâmes plusieurs de ces rues hautes de Saint-Pierre-Port où l’herbe pousse et nous descendîmes une street assez large qui plonge dans un des quatre ou cinq ravins dont la ville est coupée. Vis-à-vis d’une maison devant laquelle se dressent deux cyprès taillés en cône, il y a un marbrier. Nous entrâmes dans la cour de ce marbrier. La vue y est frappée d’abord d’une foule de croix de cimetière et de pierres de sépulture debout sur le passage ou appuyées aux murs. Un ouvrier, seul sous un appentis, mastiquait des carreaux de faïence. M. Tyrrell lui dit quelques mots en anglais. — Yes, sir, répondit l’ouvrier, et il alla à des planches disposées en étagères au fond de l’appentis, y fouilla dans les plâtras et la poussière et rapporta d’une main un masque et de l’autre une tête. C’était le masque de Tapner et la tête de Tapner. On avait colorié le masque en rose ; le plâtre de la tête était resté blanc. Le masque avait été fait sur le visage ayant encore les favoris et les cheveux ; puis on avait rasé la tête et l’on avait moulé le crâne nu, la face nue et le cou. Tapner était célèbre à Guernesey comme Lacenaire l’avait été à Paris.

Ainsi que me l’avait dit le prévôt, cette figure avait en effet un calme étrange. Elle me rappelait, par une ressemblance singulière, l’admirable violon hongrois Reméniy. La physionomie était jeune et grave ; les yeux fermés dormaient ; seulement un peu d’écume, assez épaisse pour que le plâtre en eût gardé l’empreinte, soulevait un coin de la lèvre supérieure, ce qui finissait par donner à cette face, quand on la regardait longtemps, une sorte d’ironie sinistre. Quoique l’élasticité des chairs eût fait reprendre au cou, au moment du moulage, à peu près la grosseur naturelle, l’empreinte de la corde y était marquée profondément, et le nœud coulant, distinctement imprimé sous l’oreille droite, y avait laissé un gonflement hideux.

Je voulus emporter cette tête. On me la vendit trois francs.

Il me restait à faire la dernière station de cette voie douloureuse, car le crime a la sienne comme la vertu.

— Où est la fosse de Tapner ? demandai-je à M. Tyrrell.

Il me fit un geste de la main, se remit en marche, et je le suivis.

À Guernesey, comme dans toutes les villes anglaises, les cimetières sont dans la ville, mêlés aux rues et aux passants. Derrière le collège, massive bâtisse en faux gothique anglais qui domine toute la ville, il y avait un de ces cimetières, le plus vaste peut-être de Saint-Pierre-Port. On a percé une rue tout au travers dans les premières années de ce siècle, et le cimetière est maintenant en deux morceaux. Dans le morceau de l’ouest, on met les guernesiais ; dans le morceau de l’est, les étrangers.

Nous prîmes la rue qui sépare les deux cimetières. Cette rue, plantée d’arbres, n’a presque pas de maisons, et, par-dessus les murs assez bas qui la bordent, on voit des deux côtés les pierres des tombes, droites ou couchées.

M. Tyrrell me montra une porte ouverte à notre droite et me dit :

— C’est ici.

Nous passâmes cette porte, qui est celle du cimetière des étrangers.

Nous nous trouvâmes dans un long parallélogramme, enclos de murs, plein d’herbe, où des sépultures se dressaient çà et là. Il ne pleuvait plus. L’herbe était mouillée, de lourds nuages gris traversaient lentement le ciel.

Au moment où nous entrâmes, on entendait le bruit d’une pioche. Ce bruit cessa. Puis une sorte de buste vivant sortit de terre au fond du cimetière et nous regarda d’un air étonné.

C’était le fossoyeur qui creusait une fosse. Cet homme était dans son trou à mi-corps.

Il s’était interrompu en nous voyant, n’étant pas accoutumé à l’entrée des vivants, et n’étant l’hôte que de l’hôtellerie des morts. 

Nous marchâmes vers lui à travers les tombes. C’était un homme assez jeune. Il avait derrière lui, au chevet même de la fosse qu’il ouvrait, une pierre tumulaire déjà moisie par la mousse et sur laquelle on lisait :

à andré jasinski
l6 JUIN 1844

Pendant que nous allions à lui, il s’était remis à creuser le trou. Au moment où nous arrivâmes au bord de la fosse, il leva la tête, nous vit, et frappa la terre de sa bêche. La terre sonna creux. L’homme nous dit : — Il y a là un mort qui me gêne.

Nous comprîmes qu’il venait de rencontrer un ancien cercueil en creusant la place du nouveau.

Cela dit, sans attendre notre réponse, et comme s’il eût parlé moins à nous qu’à lui-même, il se courba et recommença à bêcher, ne s’occupant plus de nous. On eût dit qu’il avait les yeux pleins des ombres de la fosse et qu’il ne nous voyait plus.

Je lui adressai la parole.

— Est-ce vous, lui demandai-je, qui avez enterré Tapner ?

Il se redressa et me regarda comme un homme qui cherche dans sa mémoire.

— Tapner ? dit-il.

— Oui.

— Celui qui a été pendu ?

— Oui. Est-ce vous qui l’avez enterré ?

— Non, répondit l’homme. C’est M. Morris, le directeur du cimetière. Je ne suis que l’ouvrier, moi.

Il y a une hiérarchie parmi les fossoyeurs.

Je repris :

— Pourriez-vous m’indiquer où est sa fosse ?

— À qui ?

— À Tapner.

L’homme me répondit :

— Près de l’autre qui a été pendu.

— Montrez-moi l’endroit, lui dis-je.

Il étendit le bras hors de la fosse et me montra, près de la porte par laquelle nous étions entrés, un coin de gazon vert d’environ quinze pas carrés où il n’y avait pas de tombeaux. Les pierres sépulcrales qui remplissaient le cimetière arrivaient jusqu’à la lisière de ce carré funèbre et s’y arrêtaient comme s’il y avait là une barrière infranchissable, même pour la tombe. La pierre la plus proche, adossée au mur de la rue, portait cette épitaphe, au-dessous de laquelle on pouvait lire quatre vers en anglais un peu cachés par des broussailles :

to
memory
of
AMELIA
daughter
of John and Mary Winnecombe

J’entrai dans le carré solitaire que le fossoyeur m’indiquait. J’y avançais à pas lents, le regard baissé à terre. Tout à coup je sentis sous mon pied une éminence que mes yeux n’auraient pas vue à cause de l’herbe haute. C’était là qu’était Tapner.

La fosse de Tapner est tout près de l’entrée du cimetière, au pied d’une petite baraque fermée où les fossoyeurs mettent leurs pelles et leurs pioches. Cette baraque est adossée au pignon d’un grand bâtiment dont la porte très élevée s’ouvre tout à côté. Le mur qui longe le carré où est Tapner est bordé d’un auvent sous lequel sont suspendues quatre ou cinq échelles liées par des chaînes garnies de cadenas. À l’endroit où finissent les échelles commencent les tombes. La bénédiction et la malédiction sont côte à côte dans ce cimetière, mais ne se mêlent pas.

Près de la baraque, on distingue une autre éminence de forme allongée et beaucoup plus effacée encore que celle de Tapner. C’est là qu’est Béasse.

Je demandai au fossoyeur :

— Savez-vous où demeure le bourreau qui a pendu Tapner ?

Le fossoyeur me dit :

— Le bourreau est mort.

— Quand ?

— Trois mois après Tapner.

— Est-ce vous qui l’avez enterré ?

— Non.

— Est-il ici ?

— Je ne crois pas.

— Savez-vous où il est ?

— Je ne sais pas.

J’arrachai une poignée d’herbe de la fosse de Tapner, je la mis dans mon portefeuille, et je m’en allai.

Notes

  1. Voir Actes et Paroles. Pendant l’exil. Affaire Tapner. Lettre aux habitants de Guernesey. Lettre à lord Palmerston.



Chapitre suivant : 1858-1867 - UN NAUFRAGE