Choses Vues (1848)

HUGO Victor

1848 - AVANT LA RÉVOLUTION

JOURNAL DE VICTOR HUGO.

17 février. — Voici la situation politique telle que la fait la question du Banquet (qui sera donné, à ce qu’il paraît, le 22)[1].

Il y a un lion, d’autres disent un tigre, dans une cage fermée avec deux clefs. Le gouvernement a une de ces deux clefs, l’opposition a l’autre. Gouvernement et opposition se disent réciproquement : — Si tu ouvres avec ta clef, j’ouvrirai avec la mienne.

Qui sera dévoré ?

Tous les deux.

18 février. — Le Banquet continue de préoccuper l’attention. Que se passera-t-il ?

En sortant de la Chambre des pairs, j’étais avec Villemain, M. d’Argout nous a abordés. Villemain a dit : Je voudrais que ce Banquet fût passé. — Oui, a répondu M. d’Argout, nous le voyons cuire, j’aimerais mieux le digérer.

19 février. — M. Thiers est fort contrarié d’être obligé de se mêler de ce Banquet, d’y aller peut-être. C’est l’opposition qui l’a poussé là. M. Duvergier de Hauranne a dit : — Tant pis ! nous l’avons jeté a l’eau. Il faut qu’il nage.

20 février. — M. de Montpensier a dit à l’orfèvre Froment-Meurice qui est chef de bataillon de la garde nationale et qui lui parlait de l’émeute de mardi : — S’il y a émeute, le roi montera à cheval, y fera monter M. le comte de Paris, et ira se montrer au peuple.

Des canons et des caissons traversent les rues et se dirigent vers les Champs-Élysées.


La semaine qui précéda la révolution, Jérôme Napoléon fit une visite aux Tuileries. Il témoigna au roi quelque inquiétude de l’agitation des esprits. Le roi sourit, et lui dit : — Mon prince, je ne crains rien.

Et il ajouta après un silence : — Je suis nécessaire.

Jérôme essaya encore quelques observations. Le roi l’écouta et reprit : — Votre Altesse a la première révolution trop présente à l’esprit. Les conditions sont changées. Alors le sol était miné. Il ne l’est plus.

Il était du reste fort gai. La reine, elle, était sérieuse et triste. Elle dit au prince Jérôme : — Je ne sais pas pourquoi, mais je ne suis pas tranquille. Cependant le roi sait ce qu’il fait.

L’INTERPELLATION

Le samedi 19 février 1848 on discutait à la Chambre des pairs la loi sur le travail des enfants dans les manufactures ; je prenais à la discussion un vif intérêt, mais mon intention n’était pas d’y parler quoique mon collègue Charles Dupin m’en pressât vivement. J’étais allé m’asseoir au côté gauche de la Chambre, à la place du prince de la Moskowa que La Moskowa m’avait cédée depuis quelque temps et qui, étant plus proche de la tribune, me convenait mieux que la mienne.

Je venais d’écrire, en proie à je ne sais quelle rêverie, sur une feuille qu’on trouvera dans mes papiers, ces trois lignes auxquelles les événements qui sont survenus donnent un sens frappant pour moi :

« La misère amène les peuples aux révolutions et les révolutions ramènent le peuple à la misère. »

En ce moment, pendant que Napoléon Duchâtel parlait de sa place dans le sens du projet du gouvernement, le marquis de Boissy est venu s’asseoir à côté de moi ; il me dit :

— Eh bien, que pensez-vous de ce qui se passe ? Est-ce que vous ne ferez rien ?

— J’y songe, lui répondis-je.

— Mais il faut agir, reprit Boissy. Les événements qui s’annoncent sont de la plus haute gravité. Il faudrait les prévenir.

— C’est aussi mon avis.

— Et quel moyen voyez-vous ? demanda Boissy.

— Une interpellation à la Chambre des pairs. Un défi a été porté par ce gouvernement à l’opposition de la Chambre des députés et par la Chambre au gouvernement. La Chambre des pairs, jusqu’à ce jour, est neutre dans le débat. Si elle veut, elle peut résoudre la situation. Avec un vote de non-confiance, elle renverserait le cabinet, satisferait l’opposition, dégagerait la couronne et sauverait le pays. Comment obtenir ce vote de non-confiance ? Par une interpellation.

Boissy s’écria : — C’est aussi mon sentiment.

— Eh bien, lui dis-je, faites l’interpellation.

— Non. Je viens vous le proposer. J’avais d’abord l’intention d’interpeller moi-même, mais il faut le faire utilement. Je me suis adressé à une vingtaine de pairs qui tous m’ont dit : Non. Mais tenez, allez trouver Victor Hugo, s’il veut faire l’interpellation nous l’appuierons. Je viens à vous. La situation est dans vos mains, vous pouvez la trancher ou la résoudre. Le voulez-vous ? Ma conviction est que vous pouvez entraîner la Chambre.

En parlant ainsi, Boissy avait pris une feuille de papier sur laquelle il avait écrit : « Je demande à la Chambre l’autorisation d’interpeller immédiatement le cabinet sur la situation de la capitale. » Puis il mit la date et, me présentant la plume : — Signez, dit-il.

— Écoutez, lui dis-je ; j’étais tout prêt à vous appuyer. Je suis tout prêt à faire moi-même l’interpellation. Mais, comme vous le dites vous-même, il faut qu’elle soit utile. Pour cela il me faut l’appui de l’espèce de côté gauche que nous avons ici. Si Daru et ses amis me promettent leur concours, je me lève et je prends la parole sur-le-champ.

Boissy, sans me répondre, enjamba les trois ou quatre rangs de fauteuils qui me séparaient du comte Daru, lui toucha l’épaule, et un moment après j’avais Daru à ma droite et Boissy à ma gauche. J’exposai à Daru la situation, la proposition de Boissy, mon adhésion et ma résolution d’interpeller le ministère si lui, Daru, et ses amis promettaient de m’appuyer, ajoutant : En une occasion pareille il faut l’emporter. Mieux vaut encore ne pas se lever que se lever seul. Je suis d’avis qu’en politique il faut toujours se risquer et ne jamais se compromettre. J’aime le danger, mais je hais le ridicule.

Daru resta un moment pensif et me dit : — Nous ne vous appuierons pas.

— Pourquoi ?

— Voici : Si les choses entre l’opposition et le cabinet étaient au point où vous les croyez, vous avez raison, il faudrait interpeller et nous nous lèverions avec vous ; mais depuis hier deux heures de l’après-midi la situation a changé. Je viens de voir Dufaure qui, lui aussi, voulait interpeller le ministère à l’autre Chambre, et qui y renonce. Au fond, ni le cabinet ni l’opposition ne se soucient du Banquet. C’est un duel imprudemment engagé et on cherche à se dégager des deux parts. Ce matin on faisait encore les bravaches et on croisait le fer ; ce soir on en est aux pourparlers. Ma conviction est que le duel n’aura pas lieu, c’est-à-dire qu’il n’y aura pas de banquet, partant pas d’émeute, partant pas de révolution. Dans cette situation, interpeller le cabinet, c’est le contraindre à s’expliquer. Il ne peut s’expliquer sans accuser l’opposition. De là un nouveau venin sur la querelle ; et à quoi bon, quand les choses ne demandent qu’à s’apaiser ? Il paraît en outre qu’il y aura demain dimanche un commencement d’émeute assez insignifiante, mais suffisante pour donner prétexte à l’opposition et faire ajourner le Banquet par respect pour la paix publique. Je crois donc que le mieux est de les laisser s’arranger et de se taire.

— Votre parti, dis-je à Daru, est-il absolument pris, tout à fait ? Je crois que vous avez tort ; mais comme je ne puis me passer de vous, je renonce à l’interpellation.

J’étais dans ce moment-là entre le sage et le fou de la Chambre des pairs. Le fou me donnait le conseil sage, et le sage le conseil fou. J’ai eu tort, je le reconnais, de suivre le conseil du sage avec la conviction que le fou avait raison. Mais que faire ? La loi des assemblées, c’est de n’y agir jamais seul.

Boissy avait écouté notre conversation. — Vous ne signez pas, me dit-il ? — Non, lui répondis-je. Vous le voyez, Daru refuse.

— Eh bien, je signe et je ferai l’interpellation.

Il prit la plume, signa, et, comme il allait quitter le banc et faisait signe à un huissier de porter l’interpellation au président (qui, ce jour-là, était M. Barthe et non le chancelier), le comte Daru retint Boissy par le bras et lui dit : — Prenez garde ! Vous croyez tout sauver, vous allez tout perdre.

Boissy s’arrêta, me regarda fixement, comme cherchant un conseil dans mes yeux, resta un moment pensif, et déchira la feuille sur laquelle il venait de signer en disant : — Comme vous voudrez.

Un moment après, il retourna à sa place, mais il ne put laisser finir la séance sans annoncer qu’il interpellerait le cabinet le surlendemain lundi sur la situation de la capitale ; annonce qui fut fort mal accueillie par la Chambre.

Avant de s’en aller, Boissy vint à moi et me dit : — M’appuierez-vous ? — Vous n’en doutez pas, lui dis-je. Il me serra la main en disant : — J’y ai bien compté.

Cependant la salle s’était vidée, le lustre s’était éteint, il ne restait plus que quelques bougies çà et là, et nous étions demeurés à nos places, Daru et moi.

Daru me disait : — Ne regrettez pas cette interpellation. Je vous jure qu’elle eût tout gâté. Quoi qu’il arrive, le ministère est changé à l’heure qu’il est. M. Molé a été appelé chez le roi et a dans sa poche la liste d’un nouveau cabinet.

Je pressai Daru de questions et nous causâmes assez longtemps. À sa réserve, je jugeai qu’il faisait partie du ministère nouveau. Le mercredi suivant, quand la liste du ministère Mole circula, je vis que je ne m’étais pas trompé. Cependant Daru savait le fond de l’émeute : 20 000 ouvriers venus d’Amiens, de Beauvais et de Rouen à Paris, payés, enrégimentés, et prêts à une sorte de bataille rangée ; les comités révolutionnaires en permanence, tous les symptômes d’une crise, tous les préparatifs d’une journée ; et il ne voyait rien dans tout cela que la chute de Guizot et l’avènement de Molé ! J’y voyais autre chose et notre conversation dura près d’une heure.

Elle nous avait profondément absorbés. Lorsque nous nous levâmes pour nous en aller, nous nous aperçûmes que Napoléon Duchâtel corrigeait à quelques pas de nous les épreuves de son discours. Son ami Pèdre Lacaze était assis à côté de lui. Il n’y avait plus que nous quatre dans la salle. Ils avaient certainement pu entendre tout ce que nous avions dit.

Le soir, plusieurs personnes vinrent chez moi et je racontai l’incident de la séance. Les avis étaient partagés sur l’opportunité de l’interpellation. Cependant, la plupart pensaient, contrairement à mon avis, que tout se résoudrait en une émeute insignifiante. Au milieu de la conversation, survint M. Hello, jeune avocat de talent qui, cinq jours plus tard, était nommé avocat général près la cour d’appel de la République. Je lui demandai son avis. Voici ce qu’il nous répondit :

— Je sors de Sainte-Pélagie. J’y ai dîné avec beaucoup de condamnés politiques qui ont tous été mes clients. Ils boivent du vin de Champagne, ils chantent la Marseillaise, ils sont dans la joie et ils dansent dans les corridors en criant à tue-tête : — « Dans trois jours nous serons libres ! »

LES JOURNÉES DE FÉVRIER

23 février.

… Comme j’arrivais à la Chambre des pairs, il était trois heures précises, le général Rapatel entrait au vestiaire et me dit : — La séance est finie.

Je suis allé à la Chambre des députés. Au moment où mon cabriolet prenait la rue de Lille, une colonne épaisse et interminable d’hommes en vestes, en blouses et en casquettes, marchant bras dessus bras dessous, trois par trois, débouchait de la rue Bellechasse et se dirigeait vers la Chambre. Je voyais l’autre extrémité de la rue barrée par une rangée profonde d’infanterie de ligne, l’arme au bras. J’ai dépassé les gens en blouse qui étaient mêlés de femmes et qui criaient : Vive la ligne ! À bas Guizot ! Ils se sont arrêtés à une portée de fusil environ de l’infanterie. Les soldats ont ouvert leurs rangs pour me laisser passer. Les soldats causaient et riaient. Un, très jeune, haussait les épaules.

Je ne suis pas allé plus loin que la salle des Pas-Perdus. Elle était pleine de groupes affairés et inquiets. M. Thiers, M. de Rémusat, M. Vivien, M. Merruau (du Constitutionnel) dans un coin ; M. Émile de Girardin, M. d’Alton-Shée et M. de Boissy, M. Franck-Carré, M. d’Houdetot et M. de Lagrenée. M. Armand Marrast prenait M. d’Alton à part. M. de Girardin m’a arrêté au passage ; puis France d’Houdetot et Lagrenée. MM. Franck-Carré et Vigier nous ont rejoints. On a causé. Je leur disais :

— Le cabinet est gravement coupable. Il a oublié que, dans un temps comme le nôtre, il y a des abîmes à droite et à gauche et qu’il ne faut pas gouverner trop près du bord. Il se dit : Ce n’est qu’une émeute, et il s’en applaudit presque. Il s’en croit raffermi ; il tombait hier, le voilà debout aujourd’hui. Mais d’abord qui est-ce qui sait la fin d’une émeute ? C’est vrai, les émeutes raffermissent les cabinets, mais les révolutions renversent les dynasties. Et quel jeu imprudent ! risquer la dynastie pour sauver le ministère ! Comment sortir de là ? La situation tendue serre le nœud, et il est impossible de le dénouer aujourd’hui. L’amarre peut casser et alors tout s’en ira à la dérive. La gauche a manœuvré imprudemment et le cabinet follement. On est responsable des deux côtés. Mais quelle folie à ce cabinet de mêler une question de police à une question de liberté et d’opposer l’esprit de chicane à l’esprit de révolution ! Il me fait l’effet d’envoyer des huissiers et du papier timbré à un lion. Les arguties de M. Hébert en présence de l’émeute ! la belle affaire ! Malheureusement il est trop tard pour décomposer les éléments de la crise. Le sang va couler.

Comme je disais cela, un député a passé près de nous et a dit : — La Marine est prise.

— Allons voir ! m’a dit France d’Houdetot.

Nous sommes sortis. Nous avons traversé un régiment d’infanterie qui gardait la tête du pont de la Concorde. Un autre régiment barrait l’autre bout. La cavalerie chargeait, sur la place Louis XV, des groupes immobiles et sombres qui, à l’approche des cavaliers, s’enfuyaient comme des essaims. Personne sur le pont, qu’un général en uniforme et à cheval, la croix de commandeur au cou, le général Prévôt. Ce général a passé au grand trot et nous a crié : On attaque !

Comme nous rejoignions la troupe qui était au bout opposé du pont, un chef de bataillon à cheval, en burnous galonné, gros homme à bonne et brave figure, a salué M. d’Houdetot. — Y a-t-il quelque chose ? lui a demandé France. — Il y a, a dit le commandant, que je suis arrivé à temps. — C’est ce chef de bataillon qui a dégagé le palais de la Chambre que l’émeute avait envahi ce matin à dix heures.

Nous sommes descendus sur la place. Les charges de cavalerie tourbillonnaient autour de nous. À l’angle du pont, un dragon levait le sabre sur un homme en blouse. Je ne crois pas qu’il ait frappé. Du reste, la Marine n’était pas « prise ». Un attroupement avait jeté une pierre à une vitre de l’hôtel et blessé un curieux qui regardait derrière la vitre. Rien de plus.

Nous apercevions des voitures arrêtées et comme rangées en barricade dans la grande avenue des Champs-Élysées, à la hauteur du rond-point. D’Houdetot me dit : — Le feu commence là-bas. Voyez-vous la fumée ? — Bah ! ai-je répondu, c’est la vapeur de la fontaine. Ce feu est de l’eau. — Et nous nous sommes mis à rire.

Du reste, il y avait là en effet un engagement. Le peuple avait fait trois barricades avec des chaises. Le poste du grand carré des Champs-Élysées est venu pour détruire les barricades. Le peuple a refoulé les soldats à coups de pierres dans le corps de garde. Le général Prévôt a envoyé une escouade de garde municipale pour dégager le poste. L’escouade a été entourée et obligée de se réfugier dans le poste avec les soldats. La foule a bloqué le corps de garde. Un homme a pris une échelle et, monté sur le toit du corps de garde, a arraché le drapeau, l’a déchiré et l’a jeté au peuple. Il a fallu un bataillon pour délivrer le poste. 

— Diable ! disait France d’Houdetot au général Prévôt qui nous racontait ceci, un drapeau enlevé ! Le général a répondu vivement : — Pris, non. Volé, oui.

Nous étions revenus sur le pont, M. Vivien passait et nous a abordés. Il était fort calme, et même de bonne humeur ; ce qui ne l’empêchait pas d’avoir les cheveux mal peignés, la chemise sale et les ongles noirs. Avec son grand vieux chapeau à larges bords et son paletot boutonné jusqu’à la cravate, l’ancien garde des sceaux avait l’air d’un sergent de ville. Du reste nous étions d’accord lui et moi. Il est certain qu’en ce moment on sent que toute la machine constitutionnelle est soulevée. Elle ne pose plus d’aplomb sur le sol. On entend le craquement. La crise se complique de toute l’Europe en rumeur.

M. Pèdre Lacaze est survenu, donnant le bras à Napoléon Duchâtel, tous deux fort gais. Ils ont allumé leur cigare au cigare de France d’Houdetot, et nous ont dit : — Savez-vous ? Genoude dépose son acte d’accusation à lui tout seul. On n’a pas voulu le laisser signer l’acte d’accusation de la gauche. Il n’a pas voulu en avoir le démenti, et maintenant voilà le ministère entre deux feux : à gauche, toute la gauche ; à droite, M. de Genoude. — Puis Napoléon Duchâtel a repris : — On dit qu’on a porté Duvergier de Hauranne en triomphe. — Ils n’auront pas eu grand’peine, a dit France d’Houdetot. — Le fait est qu’il n’est pas de poids, a dit Pèdre Lacaze. — Et ces messieurs s’en sont allés.

Vivien me contait que le roi avait jeté dans son tiroir un projet de loi de réforme électorale, en disant : — Voilà pour mon successeur ! — C’est le mot de Louis XV, en supposant que la réforme soit le déluge.

Il paraît certain que le roi a interrompu M. Sallandrouze lui apportant les doléances des progressistes, et qu’il lui a demandé brusquement : — Vendez-vous beaucoup de tapis ?

À cette même réception des progressistes, le roi a aperçu M. Blanqui et est allé à lui gracieusement : — Eh bien, Monsieur Blanqui, que dit-on ? que se passe-t-il ? — Sire, a dit M. Blanqui, je dois dire au roi qu’il y a dans les départements, et en particulier à Bordeaux, beaucoup d’agitation. — Ah ! a interrompu le roi, encore les agitations ! — Et il a tourné le dos à M. Blanqui.

Tout en causant : — Écoutez, me dit Vivien, il me semble que j’entends la fusillade.

Un jeune officier d’état-major s’est adressé en souriant au général d’Houdetot et lui a dit : — Mon général, en avons-nous encore pour longtemps ? — Pourquoi ? a dit France d’Houdetot. — C’est que je dîne en ville, a repris l’officier. 

En ce moment, un groupe de femmes en deuil et d’enfants vêtus de noir passait rapidement sur l’autre trottoir du pont. Un homme donnait la main au plus grand des enfants. J’ai regardé et j’ai reconnu le duc de Montebello. — Tiens ! a dit d’Houdetot, le ministre de la marine ! — Il a couru et a causé un moment avec M. de Montebello. La duchesse avait eu peur, et toute la famille se réfugiait sur la rive gauche.

Nous sommes rentrés au palais de la Chambre, Vivien et moi. D’Houdetot nous a quittés. En un instant, nous avons été entourés. Boissy m’a dit : — Vous n’étiez pas au Luxembourg ? J’ai essayé de parler sur la situation de Paris. J’ai été hué. À ce mot la capitale en danger, on m’a interrompu, et le chancelier, qui était venu présider exprès pour cela, m’a rappelé à l’ordre. Et savez-vous ce que m’a dit le général Gourgaud : — Monsieur de Boissy, j’ai soixante pièces de canon avec leurs caissons chargés de mitraille. C’est moi qui les ai chargés. — J’ai répondu : — Général, je suis charmé de savoir la pensée intime du château. — Et savez-vous ce qu’a dit le maréchal Bugeaud qui commande Paris depuis deux heures : — Eussé-je devant moi cinquante mille femmes et enfants, je mitraillerais. — Il y aura de belles choses d’ici à demain matin.

Duvergier de Hauranne, sans chapeau, les cheveux hérissés, pâle, mais l’air content, a passé en ce moment et m’a tendu la main.

Pendant que nous échangions un bonjour, un jeune homme à barbe blonde est survenu et lui a dit : — Avez-vous quelque chose de plus à me donner pour la Patrie (c’est le journal du soir). — Non, a dit Duvergier. Mais n’oubliez pas d’effacer la signature de Moreau. — Soyez tranquille. — Moreau, du département de la Seine. — Je sais. — C’est qu’il ne faut pas qu’il réclame, cela ferait mauvais effet. — J’y veillerai. — Prenez-en note. Moreau, Seine. — J’ai pris note. — Où ? — Dans mon cerveau. Ne craignez rien. — Et le journaliste est parti.

J’ai laissé Duvergier et je suis entré dans la Chambre. Il n’y avait pas cent députés. On y discutait une loi sur la Banque de Bordeaux. Un bonhomme nasillard était à la tribune, et M. Sauzet lisait les articles de la loi d’un air endormi. M. de Belleyme, qui sortait, m’a serré la main en passant, et m’a dit : Hélas !

Plusieurs députés sont venus à moi, M. Marie, M. Roger (du Loiret), M. de Rémusat, M. Chambolle et quelques autres. Je leur ai conté le fait du drapeau arraché, grave à cause de l’audace de cette attaque d’un poste en rase campagne. Un d’eux a dit : — Le plus grave, c’est qu’il y a un mauvais dessous. Cette nuit, plus de quinze hôtels riches de Paris ont été marqués d’une croix sur la porte pour être pillés, entre autres l’hôtel de la princesse de Liéven, rue Saint-Florentin, et l’hôtel de Mme de Talhouët. — Êtes-vous sûr ? ai-je demandé. — J’ai vu la croix de mes yeux sur la porte de Mme de Liéven, m’a-t-il répondu.

Le président Franck-Carré a rencontré ce matin M. Duchâtel et lui a dit :

— Eh bien ? — Cela va bien, a répondu le ministre. — Que faites-vous de l’émeute ? — Je la laisse ici. Que voulez-vous qu’ils fassent place Louis XV et dans les Champs-Élysées ? Il pleut. Ils vont piétiner là toute la journée. Ce soir, ils seront éreintés, et iront se coucher.

M. Étienne Arago, qui entrait, nous a jeté sans s’arrêter ces quatre mots : — Déjà sept blessés et deux tués. Il y a des barricades rue Sainte-Avoye. La séance a fini. Je suis sorti en même temps que les députés et je m’en suis revenu par les quais.

On continuait de charger place de la Concorde. Deux barricades avaient été essayées rue Saint-Honoré. On dépavait le marché Saint-Honoré. Les omnibus des barricades avaient été relevés par la troupe. Rue Saint-Honoré, la foule laissait passer les gardes municipaux, puis les criblait de pierres dans le dos. Une multitude montait par les quais avec le bruit d’une fourmilière irritée. J’ai vu passer une très jolie femme en chapeau de velours vert avec un grand cachemire marchant au milieu d’un groupe de blouses et de bras nus. Elle relevait sa robe à outrance, à cause de la boue, et était fort crottée. Car il pleut de minute en minute. Les Tuileries étaient fermées. Aux guichets du Carrousel, la foule était arrêtée et regardait par les arcades la cavalerie rangée en bataille devant le palais.

Vers le pont du Carrousel, j’ai rencontré M. Jules Sandeau. Il m’a demandé : — Que pensez-vous de ceci ? — Que l’émeute sera vaincue, mais que la révolution triomphera.

Tout le long du quai, des patrouilles passaient, et la foule criait : Vive la ligne ! Les boutiques étaient fermées et les fenêtres ouvertes.

Place du Châtelet, j’ai entendu un homme dire à un groupe : — C’est 1830 !

Non. En 1830, il y avait le duc d’Orléans derrière Charles X. En 1848, derrière Louis-Philippe il y a un trou. C’est triste de tomber de Louis-Philippe en Ledru-Rollin.

J’ai pris par l’Hôtel de Ville et par la rue Sainte-Avoye. Tout était tranquille à l’Hôtel de Ville, deux gardes nationaux se promenaient devant la grille et il n’y avait point de barricades rue Sainte-Avoye. Quelques gardes nationaux, en uniforme, le sabre au côté, allaient et venaient rue Rambuteau. On battait le rappel dans le quartier du Temple.

Jusqu’à ce moment, le pouvoir avait fait mine de se passer cette fois de la garde nationale. Ce serait peut-être prudent. Ce matin, le poste de garde nationale de service à la Chambre des députés a refusé de marcher. 

On dit le roi fort calme et même gai. Il ne faut pourtant pas trop jouer ce jeu. Toutes les parties qu’on y gagne ne servent qu’à faire le total de la partie qu’on y perd.

Minuit sonne en ce moment. Il y a dix pièces de canon place de Grève. L’aspect du Marais est lugubre. Je m’y suis promené et je rentre. Les réverbères sont brisés et éteints sur le boulevard fort bien nommé le boulevard noir. Il n’y a eu ce soir de boutiques ouvertes que rue Saint-Antoine. Le théâtre Beaumarchais a fermé. La place Royale est gardée comme une place d’armes. Des troupes sont embusquées sous les arcades. Rue Saint-Louis, un bataillon est adossé silencieusement le long des murailles dans les ténèbres.

Tout à l’heure, quand l’heure a sonné, nous nous sommes levés et nous sommes allés sur le balcon, en disant : C’est le tocsin !

24 février.

Au jour, je vois, de mon balcon, arriver en tumulte devant la mairie une colonne de peuple mêlé de garde nationale. Une trentaine de gardes municipaux gardaient la mairie. On leur demande à grands cris leurs armes. Refus énergique des gardes municipaux, clameurs menaçantes de la foule. Deux officiers de la garde nationale interviennent : — À quoi bon répandre encore le sang ? toute résistance serait inutile. — Les gardes municipaux déposent leurs fusils et leurs munitions et se retirent sans être inquiétés.

Le maire du viiie arrondissement, M. Ernest Moreau, me fait prier de venir à la mairie. Il m’apprend la terrifiante nouvelle du massacre des Capucines. Et, de quart d’heure en quart d’heure, d’autres nouvelles arrivent de plus en plus graves. La garde nationale prend décidément parti cette fois contre le gouvernement et crie : Vive la Réforme ! L’armée, effrayée de ce qu’elle-même avait fait la veille, semble vouloir se refuser désormais à cette lutte fratricide. Rue Sainte-Croix-la-Bretonnerie, les troupes se sont repliées devant la garde nationale. On vient nous dire qu’à la mairie voisine du ixe arrondissement les soldats fraternisent et font patrouille avec les gardes nationaux. Deux autres messagers en blouse se succèdent : — La caserne de Reuilly est prise. — La caserne des Minimes s’est rendue.

— Et du gouvernement, je n’ai ni instruction, ni nouvelles ! dit M. Ernest Moreau. Quel est-il seulement, ce gouvernement ? Le ministère Molé existe-t-il encore ? Que faire ? — Allez jusqu’à la préfecture de la Seine, lui dit M. Perret, membre du conseil général ; l’Hôtel de Ville est à deux pas. — Eh bien, venez avec moi.

Ils partent. Je fais une reconnaissance autour de la place Royale. Partout l’agitation, l’anxiété, une attente fiévreuse. Partout on travaille activement aux barricades déjà formidables. C’est plus qu’une émeute, cette fois, c’est une insurrection. Je rentre. Un soldat de la ligne, en faction à l’entrée de la place Royale, cause amicalement avec la vedette d’une barricade construite à vingt pas de lui.

Huit heures un quart. — M. Ernest Moreau est revenu de l’Hôtel de Ville. Il a vu M. de Rambuteau et rapporte des nouvelles un peu meilleures. Le roi a chargé Thiers et Odilon Barrot de former un ministère. Thiers n’est pas bien populaire, mais Odilon Barrot, c’est la Reforme. Par malheur, la concession s’aggrave d’une menace : le maréchal Bugeaud est investi du commandement général de la garde nationale et de l’armée. Odilon Barrot, c’est la Réforme, mais Bugeaud, c’est la répression. Le roi tend la main droite et montre le poing gauche.

Le préfet a prié M. Moreau de répandre et de proclamer ces nouvelles dans son quartier et au faubourg Saint-Antoine. — C’est ce que je vais faire, me dit le maire. — Bien ! dis-je, mais croyez-moi, annoncez le ministère Thiers-Barrot et ne parlez pas du maréchal Bugeaud. — Vous avez raison.

Le maire requit une escouade de la garde nationale, prit avec lui les deux adjoints et les conseillers municipaux présents et descendit sur la place Royale. Un roulement de tambours amassa la foule. Il annonça le nouveau cabinet. Le peuple applaudit aux cris répétés de : — Vive la Réforme ! Le maire ajouta quelques mots pour recommander l’ordre et la concorde et fut encore universellement applaudi. — Tout est sauvé ! me dit-il en me serrant la main. — Oui, dis-je, si Bugeaud renonce à être le sauveur.

M. Ernest Moreau, suivi de son escorte, partit pour répéter sa proclamation place de la Bastille et dans le faubourg, et je montai chez moi pour rassurer les miens.

Une demi-heure après, le maire et son cortège rentraient émus et en désordre à la mairie. Voici ce qui s’était passé :

La place de la Bastille était occupée, à ses deux extrémités, par la troupe, qui s’y tenait l’arme au bras, immobile. Le peuple circulait librement et paisiblement entre les deux lignes. Le maire, arrivé au pied de la colonne de Juillet, avait fait sa proclamation et, de nouveau, la foule avait chaleureusement applaudi. M. Moreau se dirigea alors vers le faubourg Saint-Antoine. Au même moment, des ouvriers accostaient amicalement les soldats, leur disant : Vos armes, livrez vos armes. Sur l’ordre énergique du capitaine, les soldats résistaient. Soudain un coup de fusil part, d’autres suivent. La terrible panique de la veille au boulevard des Capucines va se renouveler peut-être. M. Moreau et son escorte sont bousculés, renversés. Le feu des deux parts se prolonge plus d’une minute et fait cinq ou six morts ou blessés.

Heureusement, on était cette fois en plein jour. À la vue du sang qui coule, un brusque revirement s’est produit dans la troupe, et, après un instant de surprise et d’épouvante, les soldats, d’un élan irrésistible, ont levé la crosse en l’air en criant : Vive la garde nationale ! Le général, impuissant à maîtriser ses hommes, s’est replié par les quais sur Vincennes. Le peuple reste maître de la Bastille et du faubourg.

— C’est un résultat qui aurait pu coûter plus cher ; à moi surtout, disait M. Ernest Moreau. Et il nous montrait son chapeau troué d’une balle. — Un chapeau tout neuf ! ajoutait-il en riant.

Dix heures et demie. — Trois élèves de l’École polytechnique sont arrivés à la mairie. Ils racontent que les élèves ont forcé les portes de l’École et viennent se mettre à la disposition du peuple. Un certain nombre d’entre eux se sont ainsi répartis entre les mairies de Paris.

L’insurrection fait des progrès d’heure en heure. Elle exigerait maintenant le remplacement du maréchal Bugeaud et la dissolution de la Chambre. Les élèves de l’École vont plus loin et parlent de l’abdication du roi.

Que se passe-t-il aux Tuileries ? Pas de nouvelles non plus du ministère, pas d’ordre de l’état-major. Je me décide à partir pour la Chambre des députés en passant par l’Hôtel de Ville, et M. Ernest Moreau veut bien m’y accompagner.

Nous trouvons la rue Saint-Antoine toute hérissée de barricades. Nous nous faisons connaître au passage et les insurgés nous aident à franchir les tas de pavés.

En approchant de l’Hôtel de Ville, d’où partait une grande rumeur de foule, et en traversant un terrain en construction, nous voyons venir devant nous, marchant à pas précipités, M. de Rambuteau, le préfet de la Seine. — Hé ! que faites-vous là, Monsieur le préfet ? lui dis-je. — Préfet ! est-ce que je suis encore préfet ? répond-il d’un air bourru. — Des curieux, qui ne semblaient pas très bienveillants, s’amassaient déjà. M. Moreau avise une maison neuve à louer, nous y entrons, et M. de Rambuteau nous conte sa mésaventure.

— J’étais dans mon cabinet avec deux ou trois conseillers municipaux. Grand bruit dans le corridor. La porte s’ouvre avec fracas. Entre un grand gaillard, capitaine de la garde nationale, à la tête d’une troupe fort échauffée. — Monsieur, m’a dit l’homme, il faut vous en aller d’ici. — Pardon, Monsieur ; ici, à l’Hôtel de Ville, je suis chez moi et j’y reste. — Hier, vous étiez peut-être chez vous à l’Hôtel de Ville ; aujourd’hui le peuple y est chez lui. — Eh ! mais… — Allez à la fenêtre et regardez sur la place. — La place était envahie par une foule bruyante et grouillante où se confondaient les hommes du peuple, les gardes nationaux et les soldats. Et les fusils des soldats étaient aux mains des hommes du peuple. Je me suis retourné vers les envahisseurs et je leur ai dit : — Vous avez raison, Messieurs, vous êtes les maîtres. — Eh bien alors, a dit le capitaine, faites-moi reconnaître par vos employés. — C’était trop fort ! J’ai répliqué : — Il ne manquerait plus que ça ! — J’ai pris quelques papiers, j’ai donné quelques ordres, et me voici. Puisque vous allez à la Chambre, s’il y a encore une Chambre, vous direz au ministre de l’intérieur, s’il y a un ministère, qu’il n’y a plus, à l’Hôtel de Ville, ni préfet, ni préfecture.

Nous avons dû traverser à grand’peine l’océan humain qui couvrait, avec un bruit de tempête, la place de l’Hôtel-de-Ville. Au quai de la Mégisserie se dressait une formidable barricade ; grâce à l’écharpe du maire, on nous a laissés la franchir. Au delà, les quais étaient à peu prés déserts. Nous avons gagné la Chambre des députés par la rive gauche.

Le Palais-Bourbon était encombré d’une cohue bourdonnante de députés, de pairs et de hauts fonctionnaires. D’un groupe assez nombreux est sortie la voix aigrelette de M. Thiers : — Ah ! voilà Victor Hugo ! — Et M. Thiers est venu à nous, demandant des nouvelles du faubourg Saint-Antoine. Nous y avons ajouté celles de l’Hôtel de Ville ; il a secoué lugubrement la tête. — Et par ici ? dis-je. D’abord êtes-vous toujours ministre ? — Moi ! ah ! je suis bien dépassé, moi ! bien dépassé ! On en est à Odilon Barrot, président du conseil et ministre de l’intérieur. — Et le maréchal Bugeaud ? — Remplacé aussi par le maréchal Gérard. Mais ce n’est rien. La Chambre est dissoute ; le roi a abdiqué ; il est sur le chemin de Saint-Cloud, Mme la duchesse d’Orléans est régente. Ah ! le flot monte, monte, monte !

M. Thiers nous engagea, M. Ernest Moreau et moi, à aller nous entendre avec M. Odilon Barrot. Notre action dans notre quartier, si important, pouvait être grandement utile. Nous nous sommes donc mis en route pour le ministère de l’intérieur.

Le peuple avait envahi le ministère et refluait jusque dans le cabinet du ministre, où allait et venait une foule peu respectueuse. À une grande table, au milieu de la vaste pièce, des secrétaires écrivaient. M. Odilon Barrot, la face rouge, les lèvres serrées, les mains derrière le dos, s’accotait à la cheminée. Il dit en nous voyant : — Vous êtes au courant, n’est-ce pas ? Le roi abdique, la duchesse d’Orléans est régente… — Si le peuple consent, dit un homme en blouse qui passait.

Le ministre nous emmena dans l’embrasure d’une fenêtre, en jetant autour de lui des regards inquiets. — Qu’allez-vous faire ? que faites-vous ? lui dis-je. — J’expédie des dépêches aux départements. — Est-ce très urgent ? — Il faut bien instruire la France des événements. — Mais, pendant ce temps-là, Paris les fait, les événements. Hélas, a-t-il fini de les faire ? La Régence, c’est bien, mais il faudrait qu’elle fût sanctionnée. — Oui, par la Chambre. La duchesse d’Orléans devrait mener le comte de Paris à la Chambre. — Non, puisque la Chambre est dissoute. Si la duchesse doit aller quelque part, c’est à l’Hôtel de Ville. — Y pensez-vous ? Et le danger ? — Aucun danger. Une mère, un enfant ! Je réponds de ce peuple. Il respectera la femme dans la princesse. — Eh bien, allez aux Tuileries, voyez la duchesse d’Orléans, conseillez-la, éclairez-la. — Pourquoi n’y allez-vous pas vous-même ? — J’en arrive. On ne savait où était la duchesse ; je n’ai pu l’aborder. Mais dites-lui, si vous la voyez, que je suis à sa disposition, que j’attends ses ordres. Ah ! Monsieur Victor Hugo, je donnerais ma vie pour cette femme et pour cet enfant !

Odilon Barrot est l’homme le plus honnête et le plus dévoué du monde, mais il est le contraire d’un homme d’action ; on sentait le trouble et l’indécision dans sa parole, dans son regard, dans toute sa personne.

— Écoutez, me dit-il encore, ce qui importe, ce qui presse, c’est que le peuple connaisse ces graves changements, l’abdication, la Régence. Promettez-moi d’aller les proclamer à votre mairie, au faubourg, partout où vous pourrez. — Je vous le promets.

Je me dirige, avec M. Moreau, vers les Tuileries.

Rue Bellechasse, chevaux au galop. Un escadron de dragons passe comme un éclair et a l’air de s’enfuir devant un homme aux bras nus qui court derrière lui en brandissant un coupe-chou.

Les Tuileries sont encore gardées par les troupes. Le maire montre son écharpe, et nous passons. Au guichet, le concierge, auquel je me nomme, nous dit que Mme la duchesse d’Orléans, accompagnée de M. le duc de Nemours, vient de quitter le château, avec le comte de Pans, pour se rendre sans doute à la Chambre des députés. Nous n’avons donc plus qu’à continuer notre route.

À l’entrée du pont du Carrousel, des balles sifflent à nos oreilles. Ce sont les insurgés qui, place du Carrousel, tirent sur les voitures de la cour sortant des petites écuries. Un des cochers a été tué sur son siège. 

— Ce serait trop bête de nous faire tuer en curieux ! me dit M. Ernest Moreau. Passons de l’autre côté de l’eau.

Nous longeons l’Institut et le quai de la Monnaie. Au Pont-Neuf, nous nous croisons avec une troupe armée de piques, de haches et de fusils, conduite, tambour en tête, par un homme agitant un sabre et vêtu d’un grand habit à la livrée du roi. C’est l’habit du cocher qui vient d’être tué rue Saint-Thomas-du-Louvre.

Quand nous arrivons, M. Moreau et moi, à la place Royale, nous la trouvons toute remplie d’une foule anxieuse. Nous sommes aussitôt entourés, questionnés, et nous n’arrivons pas sans peine à la mairie. La masse du peuple est trop compacte pour qu’on puisse parler sur la place. Je monte, avec le maire, quelques officiers de la garde nationale et deux élèves de l’École polytechnique, au balcon de la mairie. Je lève la main, le silence se fait comme par enchantement. Je dis :

— Mes amis, vous attendez des nouvelles. Voilà ce que nous savons : M. Thiers n’est plus ministre, le maréchal Bugeaud n’a plus le commandement (Applaudissements). Ils sont remplacés par le maréchal Gérard et par M. Odilon Barrot (Applaudissements, mais plus clairsemés). La Chambre est dissoute. Le roi a abdiqué (Acclamation universelle). La duchesse d’Orléans est régente (Quelques bravos isolés, mêlés à de sourds murmures).

Je reprends : — Le nom d’Odilon Barrot vous est garant que le plus large appel sera fait à la nation et que vous aurez le gouvernement représentatif dans toute sa sincérité.

Sur plusieurs points des applaudissements me répondent, mais il paraît évident que la masse est incertaine et non satisfaite.

Nous rentrons dans la salle de la mairie. — Il faut à présent, dis-je à M. Ernest Moreau, que j’aille faire la proclamation sur la place de la Bastille. Mais le maire est découragé. — Vous voyez bien que c’est inutile, me dit-il, tristement ; la Régence n’est pas acceptée. Et vous avez parlé ici dans un milieu où vous êtes connu, où vous êtes aimé ! À la Bastille, vous trouveriez le peuple révolutionnaire du faubourg, qui vous ferait un mauvais parti peut-être. — J’irai, dis-je, je l’ai promis à Odilon Barrot. — J’ai changé de chapeau, reprit en souriant le maire, mais rappelez-vous mon chapeau de ce matin. — Ce matin, l’armée et le peuple étaient en présence, il y avait danger de conflit ; à l’heure qu’il est, le peuple est seul, le peuple est maître. — Maître… et hostile, prenez-y garde ! — N’importe ! j’ai promis, je tiendrai ma promesse.

Je dis au maire que sa place à lui était à la mairie et qu’il y devait rester, mais plusieurs officiers de la garde nationale se présentèrent spontanément pour m’accompagner, et, parmi eux, l’excellent M. Launaye, mon ancien capitaine. J’acceptai leur offre amicale, et cela fit un petit cortège, qui se dirigea, par la rue du Pas-de-la-Mule et le boulevard Beaumarchais, vers la place de la Bastille.

Là s’agitait une foule ardente, où les ouvriers dominaient. Beaucoup armés de fusils pris aux casernes ou livrés par les soldats. Cris et chant des Girondins, Mourir pour la patrie ! Groupes nombreux qui discutent et disputent avec passion. On se retourne, on nous regarde, on nous interroge : — Qu’est-ce qu’il y a de nouveau ? qu’est-ce qui se passe ? Et l’on nous suit. J’entends murmurer mon nom avec des sentiments divers : Victor Hugo ! c’est Victor Hugo ! Quelques-uns me saluent. Quand nous arrivons à la colonne de Juillet, une affluence considérable nous entoure. Je monte, pour me faire entendre, sur le soubassement de la colonne.

Je ne rapporterai de mes paroles que celles qu’il me fut possible de faire arriver à mon orageux auditoire. Ce fut bien moins un discours qu’un dialogue, mais le dialogue d’une seule voix avec dix, vingt, cent voix plus ou moins hostiles.

Je commençai par annoncer tout de suite l’abdication de Louis-Philippe, et, comme à la place Royale, des applaudissements à peu près unanimes accueillirent la nouvelle. On cria cependant aussi : — Non ! pas d’abdication ! la déchéance ! la déchéance. — J’allais décidément avoir affaire à forte partie.

Quand j’annonçai la Régence de la duchesse d’Orléans, ce furent de violentes dénégations : — Non ! non ! pas de Régence ! à bas les Bourbons ! Ni roi, ni reine ! Pas de maîtres ! Je répétai : — Pas de maîtres ! je n’en veux pas plus que vous, j’ai défendu toute ma vie la liberté ! — Alors pourquoi proclamez-vous la Régence ? — Parce qu’une régente n’est pas un maître. D’ailleurs, je n’ai aucun droit de proclamer la Régence, je l’annonce. — Non ! non ! pas de Régence !

Un homme en blouse cria : — Silence au pair de France ! à bas le pair de France ! — Et il m’ajusta de son fusil. Je le regardai fixement, et j’élevai la voix si haut qu’on fit silence. — Oui, je suis pair de France et je parle comme pair de France. J’ai juré fidélité, non à une personne royale, mais à la monarchie constitutionnelle. Tant qu’un autre gouvernement ne sera pas établi, c’est mon devoir d’être fidèle à celui-là. Et j’ai toujours pensé que le peuple n’aimait pas que l’on manquât, quel qu’il fût, à son devoir.

Il y eut autour de moi un murmure d’approbation et même quelques bravos çà et là. Mais quand j’essayai de continuer : — Si la Régence… les protestations redoublèrent. On ne me laissa en relever qu’une seule. Un ouvrier m’avait crié : — Nous ne voulons pas être gouvernés par une femme. — Je ripostai vivement : — Hé ! moi non plus je ne veux pas être gouverné par une femme, ni même par un homme. C’est parce que Louis-Philippe a voulu gouverner que son abdication est aujourd’hui nécessaire et qu’elle est juste. Mais une femme qui règne au nom d’un enfant ! n’y a-t-il pas là une garantie contre toute pensée de gouvernement personnel ? Voyez la reine Victoria en Angleterre… — Nous sommes français, nous ! cria-t-on. Pas de Régence ! — Pas de Régence ? Mais alors quoi ? Rien n’est prêt, rien ! C’est le bouleversement total, la ruine, la misère, la guerre civile peut-être ; en tout cas, c’est l’inconnu. — Une voix, une seule voix, cria : Vive la République ! Pas une autre voix ne lui fit écho. Pauvre grand peuple, inconscient et aveugle ! il sait ce qu’il ne veut pas, mais il ne sait pas ce qu’il veut !

À partir de ce moment, le bruit, les cris, les menaces devinrent tels que je renonçai à me faire entendre. Mon brave Launaye me dit : — Vous avez fait ce que vous vouliez, ce que vous aviez promis ; nous n’avons plus qu’à nous retirer.

La foule s’ouvrit devant nous, curieuse et inoffensive. Mais à vingt pas de la colonne, l’homme qui m’avait menacé de son fusil me rejoignit et de nouveau me coucha en joue, en criant : — À mort le pair de France ! — Non, respect au grand homme ! — fit un jeune ouvrier, qui vivement avait abaissé l’arme. Je remerciai de la main cet ami inconnu et je passai.

À la mairie, M. Ernest Moreau, qui avait été, paraît-il, fort anxieux sur notre sort, nous reçut avec joie et me félicita avec cordialité. Mais je savais que, même dans la passion, ce peuple est juste, et je n’avais pas eu le moindre mérite, n’ayant pas eu la moindre inquiétude.

Pendant que ces choses se passaient place de la Bastille, voici ce qui se passait au Palais-Bourbon :

Il y a en ce moment un homme dont le nom est dans toutes les bouches et la pensée dans toutes les âmes ; c’est Lamartine. Son éloquente et vivante Histoire des Girondins vient pour la première fois d’enseigner la Révolution à la France. Il n’était jusqu’ici qu’illustre, il est devenu populaire, et l’on peut dire qu’il tient dans sa main Paris.

Dans le désarroi universel, son influence pouvait être décisive. On se l’était dit aux bureaux du National, où les chances possibles de la République venaient d’être pesées et où l’on avait ébauché un projet de gouvernement provisoire, dont n’était pas Lamartine. En 1842, lors de la discussion sur la Régence, qui avait abouti au choix de M. le duc de Nemours, Lamartine avait chaleureusement plaidé pour la duchesse d’Orléans. Était-il aujourd’hui dans les mêmes idées ? que voulait-il ? que ferait-il ? il importait de le savoir. M. Armand Marrast, le rédacteur en chef du National, prit avec lui trois républicains notoires, M. Bastide, M. Hetzel, l’éditeur, et M. Bocage, l’éminent comédien qui a créé le rôle de Didier dans Marion de Lorme. Tous quatre se rendirent à la Chambre des députés. Ils y trouvèrent Lamartine et allèrent conférer avec lui dans les bureaux.

Ils parlèrent l’un après l’autre, ils dirent leurs convictions et leurs espérances : ils seraient heureux de penser que Lamartine était avec eux pour la réalisation immédiate de la République. S’il jugeait pourtant que la transition de la Régence était nécessaire, ils lui demandaient, du moins, de les aider à obtenir des garanties sérieuses contre tout retour en arrière. Ils attendaient avec émotion sa décision dans ce grand arbitrage.

Lamartine écouta silencieusement leurs raisons, puis les pria de vouloir bien le laisser se recueillir pendant quelques instants. Il s’assit à l’écart devant une table, prit sa tête dans ses mains et songea. Les quatre consultants, debout, le regardaient respectueusement en silence. Minute solennelle. — Nous écoutions passer l’histoire, me disait Bocage.

Lamartine redressa la tête et leur dit : — Je combattrai la Régence.

Un quart d’heure après, la duchesse d’Orléans arrivait à la Chambre, tenant par la main ses deux fils, le comte de Paris et le duc de Chartres. M. Odilon Barrot n’était pas auprès d’elle. Le duc de Nemours l’accompagnait.

Elle était acclamée par les députés. Mais, la Chambre dissoute, y avait-il des députés ?

M. Crémieux montait à la tribune et proposait nettement un gouvernement provisoire. M. Odilon Barrot, qu’on était allé chercher au ministère, se montrait enfin et plaidait la cause de la Régence, mais sans éclat et sans énergie. Puis, voilà qu’un flot de peuple et de gardes nationaux, avec armes et drapeaux, envahissait la salle. La duchesse d’Orléans, entraînée par des amis, se retirait avec ses enfants.

La Chambre des députés alors s’évanouissait submergée sous une sorte d’assemblée révolutionnaire. Ledru-Rollin haranguait cette foule. Puis venait Lamartine, attendu et acclamé. Il combattit, comme il l’avait promis, la Régence.

Tout était dit. Les noms d’un gouvernement provisoire étaient jetés au peuple. Et, par des cris oui ou non, le peuple élut ainsi successivement : Lamartine, Dupont de l’Eure, Arago et Ledru-Rollin, à l’unanimité, Crémieux, Garnier-Pagès et Marie à la majorité.

Les nouveaux gouvernants se mirent aussitôt en route pour l’Hôtel de Ville.

À la Chambre des députés, dans les discours des orateurs, pas même dans celui de Ledru-Rollin, pas une fois le mot République n’avait été prononcé. Mais maintenant, au dehors, dans la rue, ce mot, ce cri, les élus du peuple le trouvèrent partout, il volait sur toutes les bouches, il emplissait l’air de Paris.

Les quelques hommes qui, dans ces jours suprêmes et extrêmes, tenaient dans leur main le sort de la France, étaient eux-mêmes, à la fois outils et hochets, dans la main de la foule, qui n’est pas le peuple, et du hasard, qui n’est pas la providence. Sous la pression de la multitude, dans l’éblouissement et la terreur de leur triomphe qui les débordait, ils décrétèrent la République, sans savoir qu’ils faisaient une si grande chose.

On prit une demi-feuille de papier en tête de laquelle étaient imprimés les mots : Préfecture de la Seine. Cabinet du Préfet. M. de Rambuteau avait peut-être, le matin même, employé l’autre moitié de cette feuille à écrire quelque billet doux galant ou rassurant à ce qu’il appelait ses petites bourgeoises.

M. de Lamartine traça cette phrase sous la dictée des cris terribles qui rugissaient au dehors :

« Le gouvernement provisoire déclare que le gouvernement provisoire de la France est le gouvernement républicain, et que la nation sera immédiatement appelée à ratifier la résolution du gouvernement provisoire et du peuple de Paris. »

J’ai tenu dans mes mains cette pièce, cette feuille sordide, maculée, tachée d’encre, qu’un insurgé emporta et alla livrer à la foule furieuse et ravie. La fièvre du moment est encore empreinte sur ce papier, et y palpite. Les mots, jetés avec emportement, sont à peine formés. Appelée est écrit appellée.

Quand ces six lignes furent écrites, Lamartine signa et passa la plume à Ledru-Rollin.

M. Ledru-Rollin lut à haute voix la phrase : « Le gouvernement provisoire déclare que le gouvernement provisoire de la France est le gouvernement républicain… »

— Voilà deux fois le mot provisoire, dit-il.

— C’est vrai, dirent les autres.

— Il faut l’effacer au moins une fois, ajouta M. Ledru-Rollin.

M. de Lamartine comprit la portée de cette observation grammaticale qui était tout simplement une révolution par escamotage.

— Il faut pourtant attendre la sanction de la France, dit-il.

— Je me passe de la sanction de la France, s’écria Ledru-Rollin, quand j’ai la sanction du peuple.

— Mais qui peut savoir en ce moment ce que veut le peuple ? observa Lamartine. 

— Moi, dit Ledru-Rollin.

Il y eut un moment de silence. On entendait la foule comme une mer. Ledru-Rollin reprit :

Ce que le peuple veut, c’est la République tout de suite, la République sans attendre !

— La République sans sursis, dit Lamartine, cachant une objection dans cette traduction des paroles de Ledru-Rollin.

— Nous sommes provisoires, nous, repartit Ledru-Rollin, mais la République ne l’est pas.

M. Crémieux prit la plume des mains de Lamartine, raya le mot provisoire au bas de la troisième ligne et écrivit à côté : actuel.

— Le gouvernement actuel ? dit Ledru-Rollin, à la bonne heure. J’aimerais mieux définitif. Pourtant je signe.

À côté de la signature de Lamartine, signature à peine formée, où l’on retrouve toutes les incertitudes qui bouleversaient le cœur du poëte, Ledru-Rollin mit sa signature tranquille ornée de ce banal paraphe de clerc d’avoué qu’il partage avec Proudhon. Après Ledru-Rollin et au-dessous, Garnier-Pagès signa avec la même assurance et le même paraphe. Puis Crémieux, puis Marie, enfin Dupont de l’Eure, dont la main tremblait de vieillesse et d’épouvante.

Ces six hommes signèrent seuls. Le gouvernement provisoire en ce moment-là ne se composait encore que de ces six députés.

Le cachet de la Ville de Paris était sur la table. Depuis 1830, le navire voguant sous un ciel semé de fleurs de lys, avec la devise : Prælucent certius astris, avait disparu du sceau de la Ville. Ce sceau n’était plus qu’un simple cercle figurant un grand zéro et portant à son centre ces seuls mots : Ville de Paris. Ledru-Rollin prit le cachet et l’apposa au bas du papier, si précipitamment qu’il l’imprima renversé. Personne ne songea à mettre une date.

Quelques minutes après ce chiffon de papier était une loi, ce chiffon de papier était l’avenir d’un peuple, ce chiffon de papier était l’avenir du monde. La République était proclamée. Alea jacta, comme l’a dit plus tard Lamartine.


25 février.

… Dans la matinée, le mouvement de va-et-vient à la mairie du arrondissement et aux alentours était relativement calme, et les mesures d’ordre, prises la veille d’accord avec M. Ernest Moreau, semblaient assurer la sécurité du quartier[1].

Je crus pouvoir quitter la place Royale et me diriger vers le centre avec mon fils Victor. Le bouillonnement d’un peuple (du peuple de Paris !) le lendemain d’une révolution, c’était là un spectacle qui m’attirait invinciblement.

Temps couvert et gris, mais doux et sans pluie. Les rues étaient toutes frémissantes d’une foule en rumeur et en joie. On continuait avec une incroyable ardeur à fortifier les barricades déjà faites et à en construire de nouvelles. Des bandes, avec drapeaux et tambours, circulaient criant : Vive la République ! ou chantant la Marseillaise et Mourir pour la patrie ! Les cafés regorgeaient, mais nombre de magasins étaient fermés, comme les jours de fête ; et tout avait l’aspect d’une fête, en effet.

J’allai ainsi par les quais jusqu’au Pont-Neuf. Là, je lus au bas d’une proclamation le nom de Lamartine, et, ayant vu le peuple, j’éprouvai je ne sais quel besoin d’aller voir mon grand ami. Je rebroussai donc chemin, avec Victor, vers l’Hôtel de Ville.

La place était, comme la veille, couverte de foule, et cette foule, autour de l’Hôtel de Ville, était si serrée qu’elle s’immobilisait elle-même. Les marches du perron étaient inabordables. Après d’inutiles efforts pour en approcher seulement, j’allais me retirer, quand je fus aperçu par M. Froment-Meurice, l’orfèvre artiste, le frère de mon jeune ami Paul Meurice. Il était commandant de la garde nationale et de service, avec son bataillon, à l’Hôtel de Ville. Je lui dis notre embarras. — Place ! cria-t-il avec autorité, place à Victor Hugo ! — Et la muraille humaine s’ouvrit, je ne sais comment, devant ses épaulettes.

Le perron franchi, M. Froment-Meurice nous guida, à travers toutes sortes d’escaliers, de corridors et de pièces encombrées de foule. En nous voyant passer, un homme du peuple se détacha d’un groupe et se campa devant moi. — Citoyen Victor Hugo, dit-il, criez : Vive la République ! — Je ne crie rien par ordre, dis-je. Comprenez-vous la liberté ? Moi, je la pratique. Je crierai aujourd’hui : Vive le peuple ! parce que ça me plaît. Le jour où je crierai : Vive la République ! c’est parce que je le voudrai. — Il a raison ! c’est très bien ! murmurèrent plusieurs voix. Et nous passâmes.

Après bien des détours, M. Froment-Meurice nous introduisit dans une petite pièce et nous quitta pour aller m’annoncer à Lamartine.

La porte vitrée de la salle où nous étions donnait sur une galerie, où je vis passer mon ami David d’Angers, le grand statuaire. Je l’appelai. David, républicain de vieille date, était rayonnant. — Ah ! mon ami, le beau jour ! s’écria-t-il. Il me dit que le gouvernement provisoire l’avait nommé maire du xiearrondissement. — On vous a mandé, je crois, pour quelque chose de pareil. — Non, dis-je, je ne suis pas appelé. Je viens de moi-même pour serrer la main à Lamartine.

M. Froment-Meurice revint et me dit que Lamartine m’attendait. Je laissai Victor dans cette salle où je viendrais le reprendre et je suivis de nouveau mon obligeant conducteur à travers d’autres couloirs aboutissant à un grand vestibule plein de monde. — Un monde de solliciteurs ! — me dit M. Froment-Meurice. C’est que le gouvernement provisoire siégeait dans la pièce à côté. Deux grenadiers de la garde nationale gardaient, l’arme au pied, la porte de cette salle, impassibles et sourds aux prières et aux menaces. J’eus à fendre cette presse ; un des grenadiers, averti, m’entr’ouvrit la porte ; la poussée des assaillants voulut profiter de l’issue et se rua sur les sentinelles qui, avec l’aide de M. Froment-Meurice, la refoulèrent, et la porte se referma derrière moi.

J’étais dans une salle spacieuse faisant l’angle d’un des pavillons de l’Hôtel de Ville et de deux côtés éclairée par de hautes fenêtres. J’aurais souhaité trouver Lamartine seul, mais il y avait là avec lui, dispersés dans la pièce et causant avec des amis ou écrivant, trois ou quatre de ses collègues du gouvernement provisoire, Arago, Marie, Armand Marrast… Lamartine se leva à mon entrée. Sur sa redingote boutonnée comme d’habitude, il portait en sautoir une ample écharpe tricolore. Il fit quelques pas à ma rencontre et, me tendant la main : — Ah ! vous venez à nous, Victor Hugo ! c’est pour la République une fière recrue ! — N’allez pas si vite, mon ami ! lui dis-je en riant, je viens tout simplement à mon ami Lamartine. Vous ne savez peut-être pas qu’hier, tandis que vous combattiez la Régence à la Chambre, je la défendais place de la Bastille. — Hier, bien ; mais aujourd’hui ! Il n’y a plus aujourd’hui ni régence, ni royauté. Il n’est pas possible qu’au fond Victor Hugo ne soit pas républicain. — En principe, oui, je le suis. La République est, à mon avis, le seul gouvernement rationnel, le seul digne des nations. La République universelle sera le dernier mot du progrès. Mais son heure est-elle venue en France ? C’est parce que je veux la République que je la veux viable, que je la veux définitive. Vous allez consulter la nation, n’est-ce pas ? toute la nation ? — Toute la nation, certes. Nous nous sommes tous prononcés, au gouvernement provisoire, pour le suffrage universel.

En ce moment, Arago s’approcha de nous, avec M. Armand Marrast qui tenait un pli.

— Mon cher ami, me dit Lamartine, sachez que nous vous avons désigné ce matin comme maire de votre arrondissement.

— Et en voici le brevet signé de nous tous, dit Armand Marrast.

— Je vous remercie, dis-je, mais je ne puis accepter.

— Pourquoi ? reprit Arago ; ce sont des fonctions non politiques et purement gratuites.

— Nous avons été informés tantôt de cette tentative de révolte à la Force, ajouta Lamartine ; vous avez fait mieux que la réprimer, vous l’avez prévenue. Vous êtes aimé, respecté dans votre arrondissement.

— Mon autorité est toute morale, dis-je, elle ne peut que perdre à devenir officielle. D’ailleurs je ne veux, à aucun prix, déposséder M. Ernest Moreau, qui s’est loyalement et vaillamment comporté dans ces journées.

Lamartine et Arago insistaient. — Ne nous refusez pas notre brevet. — Eh bien, dis-je, je le prends… pour les autographes ; mais il est entendu que je le garderai dans ma poche. — Oui, gardez-le, reprit en riant Armand Marrast, pour que vous puissiez dire que, du jour au lendemain, vous avez été pair et maire.

Lamartine m’entraîna dans l’embrasure d’une croisée. — Ce n’est pas une mairie que je voudrais pour vous, reprit-il, c’est un ministère. Victor Hugo ministre de l’instruction publique de la République !… Voyons, puisque vous dites que vous êtes républicain ! — Républicain… en principe. Mais, en fait, j’étais hier pair de France, j’étais hier pour la Régence, et, croyant la République prématurée, je serais encore pour la Régence aujourd’hui. — Les nations sont au-dessus des dynasties, reprit Lamartine ; moi aussi, j’ai été royaliste… — Vous étiez, vous, député, élu par la nation ; moi, j’étais pair, nommé par le roi. — Le roi, en vous choisissant, aux termes de la Constitution, dans une des catégories où se recrutait la Chambre haute, n’avait fait qu’honorer la pairie et s’honorer lui-même. — Je vous remercie, dis-je, mais vous voyez les choses du dehors, je regarde dans ma conscience. Nous fûmes interrompus par le bruit d’une fusillade prolongée qui éclata tout à coup sur la place. Une balle vint briser un carreau au-dessus de nos têtes. — Qu’est-ce encore que cela ? s’écria douloureusement Lamartine. M. Armand Marrast et M. Marie sortirent pour aller voir ce qui se passait. — Ah ! mon ami, reprit Lamartine, que ce pouvoir révolutionnaire est dur à porter ! on a de telles responsabilités, et si soudaines, à prendre devant la conscience et devant l’histoire ! Depuis deux jours je ne sais comment je vis. Hier j’avais quelques cheveux gris, ils seront tous blancs demain. — Oui, mais vous faites grandement votre devoir de génie, lui dis-je.

Au bout de quelques minutes, M. Armand Marrast revint. — Ce n’était pas contre nous, dit-il. On n’a pas pu m’expliquer cette lamentable échauffourée. Il y a eu collision, les fusils sont partis, pourquoi ? était-ce malentendu ? était-ce querelle entre socialistes et républicains ? on ne sait. — Est-ce qu’il y a des blessés ? — Oui, et même des morts.

Un silence morne suivit. Je me levai. — Vous avez sans doute des mesures à prendre ? — Hé ! quelles mesures ? reprit tristement Lamartine. Ce matin, nous avons résolu de décréter ce que vous avez déjà pu faire en petit dans votre quartier : la garde nationale mobile ; tout français soldat en même temps qu’électeur. Mais il faut le temps, et, en attendant… — Il me montra, sur la place, les vagues et les remous de ces milliers de têtes. — Voyez, c’est la mer !

Un jeune garçon portant un tablier entra et lui parla bas. — Ah ! fort bien ! dit-il, c’est mon déjeuner. Voulez-vous le partager, Hugo ? — Merci ! mais à cette heure, j’ai déjeuné. — Moi pas ! et je meurs de faim. Venez du moins assister à ce festin ; je vous laisserai libre après.

Il me fit passer dans une pièce donnant sur une cour intérieure. Un jeune homme, d’une figure douce, qui écrivait à une table, se leva et fit mine de se retirer. C’était le jeune ouvrier que Louis Blanc avait fait adjoindre au gouvernement provisoire. — Restez, Albert, lui dit Lamartine ; je n’ai rien de secret à dire à Victor Hugo. Nous nous saluâmes, M. Albert et moi.

Le garçonnet montra à Lamartine, sur la table, des côtelettes dans un plat de terre cuite, un pain, une bouteille de vin et un verre. Le tout venait de quelque marchand de vin du voisinage. — Eh bien, fit Lamartine, et une fourchette ? un couteau ? — Je croyais qu’il y en avait ici. S’il faut aller en chercher !… J’ai déjà eu assez de peine à apporter ça jusqu’ici ! — Bah ! dit Lamartine, à la guerre comme à la guerre ! Il rompit le pain, prit une côtelette par l’os et déchira la noix avec ses dents. Quand il avait fini, il jetait l’os dans la cheminée. Il expédia ainsi trois côtelettes et but deux verres de vin.

— Convenez, me dit-il, que voilà un repas primitif ! Mais c’est un progrès sur notre souper d’hier soir ; nous n’avions, à nous tous, que du pain et du fromage, et nous buvions de l’eau dans le même sucrier cassé. Ce qui n’empêche qu’un journal, ce matin, dénonce, à ce qu’il paraît, la grande orgie du gouvernement provisoire ! 

Je ne retrouvai pas Victor dans la salle où il devait m’attendre. Je pensai que, perdant patience, il était retourné seul à la maison.

Quand je descendis sur la place de Grève, la foule était encore tout émue et consternée de l’inexplicable collision de l’heure d’auparavant. Je vis passer le cadavre d’un blessé qui venait d’expirer. C’était, me dit-on, le cinquième. On le transportait, comme les autres, à la salle Saint-Jean, où étaient déjà exposés les morts de la veille, au nombre de plus de cent.

Avant de regagner la place Royale, je fis un tour pour visiter nos postes. Devant la caserne des Minimes, un garçonnet d’une quinzaine d’années, armé d’un grand fusil de la ligne, montait fièrement la garde. Il me sembla l’avoir déjà vu le matin ou même la veille. — Vous êtes donc en faction de nouveau ? lui dis-je. — Non, pas de nouveau, toujours ; on n’est pas venu me relever. — Ah çà ! depuis quand donc êtes-vous là ? — Eh ! voilà bien dix-sept heures ! — Comment ! vous n’avez pas dormi ? vous n’avez pas mangé ? — Si, j’ai mangé. — Oui, vous avez été chercher de la nourriture ? — Oh ! non ! est-ce qu’une sentinelle quitte son poste ? Ce matin, j’ai crié à la boutique en face que j’avais bien faim, et on m’a apporté du pain. — Je me hâtai de faire remplacer le brave enfant.

En arrivant place Royale, je demandai Victor. Il n’était pas rentré. Un frisson me saisit ; je ne sais pourquoi la vision de ces morts transportés à la salle Saint-Jean traversa ma pensée. Si mon Victor avait été surpris dans cette sanglante bagarre ? Je donnai un prétexte pour sortir de nouveau. Vacquerie était là, je lui dis tout bas mon angoisse, il s’offrit à m’accompagner.

Nous allâmes d’abord trouver M. Froment-Meurice, dont les magasins étaient rue Lobau, à côté de l’Hôtel de Ville, et je le priai de me faire entrer à la salle Saint-Jean. Il essaya d’abord de me détourner de ce spectacle hideux ; il l’avait vu la veille et en gardait encore l’impression d’horreur. Je crus saisir comme des ménagements dans ces réticences, j’insistai d’autant plus, et nous partîmes.

Dans la grande salle Saint-Jean, transformée en une vaste morgue, s’étendait sur des lits de camp la longue file des cadavres, méconnaissables pour la plupart. Et je passai la sinistre revue, frémissant quand un des morts était jeune et mince avec des cheveux châtains. Oh ! oui, le spectacle était horrible de ces pauvres morts ensanglantés ! Mais je ne saurais le décrire ; tout ce que je voyais de chacun d’eux, c’est que ce n’était pas mon enfant. J’arrivai enfin au dernier et je respirai.

Comme je sortais du lieu lugubre, je vis accourir à moi Victor bien vivant. Il avait quitté la salle où il m’attendait lorsqu’il avait entendu la fusillade, il n’avait pas retrouvé son chemin, et il avait été voir un ami.

NOTES SUR LES JOURNÉES DE FÉVRIER

NUIT DU 23 AU 24 FÉVRIER.

Ouvre la fenêtre. — Écoute. — Oui, c’est le tocsin.

Le roi a dit dans la nuit à trois heures du matin au colonel… aide de camp : — Il faut faire taire ces polissons qui sonnent le tocsin. — Cependant fait réveiller la reine.

La famille royale passe le reste de la nuit au balcon et l’angoisse croît avec le jour.


Le jeudi matin j’entendais chanter dans les barricades :

Mais on dit qu’en quatre vingt-treize.
Il vota la mort de Louis seize.
Ah ! ah ! ah ! oui vraiment,
Cadet-Roussel est bon enfant !

Le citoyen Égalité
Veut qu’on l’appelle majesté.
Ma foi, cela me paraît drôle,
Lui qui dansait la Carmagnole !
Ah ! ah ! ah ! oui vraiment, etc.


[LE PILLAGE DU MAGASIN LEPAGE.]

Voici comment le magasin de Lepage, rue Richelieu, fut forcé le 24 au matin. La devanture était fermée. Cette devanture était doublée de fer en dedans et en dehors ; en outre, en arrière des volets, l’armurier Lepage, dans la prévision des émeutes, avait fait poser un rideau de tôle pareil aux rideaux de fer des théâtres pour les cas d’incendie. Ce rideau, manœuvré comme une toile d’avant-scène, se lève et s’abaisse à volonté, tout d’une pièce. Le rideau du magasin Lepage était baissé et faisait une seconde armature derrière la devanture. Les insurgés attaquèrent cette devanture à coups de crosse, mais en vain. Ils l’ébranlaient à peine. Il fallait y renoncer.

En ce moment, un omnibus passe. Les assaillants arrêtent l’omnibus et font descendre les gens qui étaient dedans. — Que vont-ils faire ? disaient les voisins. Les insurgés détellent les chevaux, tournent l’arrière de l’omnibus vers le magasin Lepage, saisissent la voiture par le timon, et quarante hommes à la fois, poussent l’omnibus d’un seul effort contre la devanture. On entend un craquement formidable. Volets et rideau de fer se défoncent, et l’omnibus entre dans la boutique. Un moment après, les deux cents fusils de Lepage étaient aux mains des insurgés. Puis, ils couchèrent l’omnibus en travers dans la rue et en firent une barricade.


Il a été fait à Paris dans la nuit du 24 février 1 574 barricades


En février 1848, il fut employé aux barricades dans Paris quinze milliards cent vingt et un millions deux cent soixante-dix-sept mille pavés et quatre mille treize arbres. (Relevé du colonel du génie Leblanc.)

FUITE DE LOUIS-PHILIPPE

Ce fut M. Crémieux qui dit au roi Louis-Philippe ces tristes paroles : — Sire, il faut partir.

Le roi déjà avait abdiqué. Cette signature fatale était donnée. Il regarda M. Crémieux fixement.

On entendait au dehors la vive fusillade de la place du Palais-Royal, c’était le moment où les gardes municipaux du Château-d’Eau luttaient contre les deux barricades de la rue de Valois et de la rue Saint-Honoré.

Par moment d’immenses clameurs montaient et couvraient la mousqueterie. Il était évident que le peuple arrivait. Du Palais-Royal aux Tuileries, c’est à peine une enjambée pour ce géant qu’on appelle l’émeute.

M. Crémieux étendit la main vers ce bruit sinistre qui venait du dehors et répéta :

— Sire, il faut partir.

Le roi, sans répondre une parole, et sans quitter M. Crémieux de son regard fixe, ôta son chapeau de général qu’il tendit à quelqu’un au hasard près de lui, puis il ôta son cordon rouge, puis il ôta son uniforme à grosses épaulettes d’argent, et dit, sans se lever du large fauteuil où il était comme affaissé depuis plusieurs heures :

— Un chapeau rond ! une redingote !

On lui apporta une redingote et un chapeau rond. Au bout d’un instant, il n’y avait plus qu’un vieux bourgeois.

Puis il cria d’une voix qui commandait la hâte :

— Mes clefs ! mes clefs !

Les clefs se firent attendre.

Cependant le bruit croissait, la fusillade semblait s’approcher, la rumeur terrible grandissait.

Le roi répétait : Mes clefs ! mes clefs !

Enfin on trouva les clefs, on les lui apporta. Il en ferma un portefeuille qu’il prit sous son bras, et un plus gros portefeuille dont un valet de pied se chargea. Il avait une sorte d’agitation fébrile. Tout se hâtait autour de lui. On entendait les princes et les valets dire : Vite ! vite ! La reine seule était lente et fière.

On se mit en marche. On traversa les Tuileries. Le roi donnant le bras à la reine ou, pour mieux dire, la reine donnant le bras au roi. La duchesse de Montpensier s’appuyant sur M. Jules de Lasteyrie ; le duc de Montpensier sur M. Crémieux.

Le duc de Montpensier dit à M. Crémieux :

— Restez avec nous, Monsieur Crémieux, ne nous quittez pas. Votre nom peut nous être utile.

On arriva ainsi à la place de la Révolution. Là, le roi pâlit.

Il chercha des yeux les quatre voitures qu’il avait fait demander à ses écuries. Elles n’y étaient pas. Au sortir des écuries, le cocher de la première voiture avait été tué d’un coup de fusil. Et au moment où le roi les cherchait sur la place LouisX V, le peuple les brûlait sur la place du Palais-Royal.

Il y avait au pied de l’obélisque un petit fiacre à un cheval, arrêté.

Le roi y marcha rapidement, suivi de la reine.

Dans ce fiacre il y avait quatre femmes portant sur leurs genoux quatre enfants.

Les quatre femmes étaient Mme de Nemours et de Joinville et deux personnes de la cour. Les quatre enfants étaient des petits-fils du roi.

Le roi ouvrit vivement la portière et dit aux quatre femmes : — Descendez ! Toutes ! toutes !

Il ne prononça que ces trois mots.

Les coups de fusil devenaient de plus en plus terribles. On entendait le flot du peuple qui entrait aux Tuileries.

En un clin d’œil les quatre femmes furent sur le pavé, — le même pavé où avait été dressé l’échafaud de Louis XVI.

Le roi monta, ou, pour mieux dire, se plongea dans le fiacre vide ; la reine l’y suivit. Mme de Nemours monta sur la banquette de devant. Le roi avait toujours son portefeuille sous le bras. On fit entrer l’autre grand portefeuille, qui était vert, dans la voiture avec quelque peine. M. Crémieux l’y fit tomber d’un coup de poing. Du reste le portefeuille ne contenait pas d’argent. Deux jours après, le gouvernement provisoire, apprenant que Louis-Philippe était à Trouville, empêché par le défaut d’argent, fit porter par M. de Lamartine à M. de Montalivet trois cent mille francs pour le roi.

— Partez ! cria le roi.

Le fiacre partit. On prit l’avenue de Neuilly.

Thuret, le valet de chambre du roi, monta derrière. Mais il ne put se tenir sur la barre qui tenait lieu de strapontin. Il essaya alors de monter sur le cheval, puis finit par courir à pied. La voiture le dépassa.

Thuret courut jusqu’à Saint-Cloud, pensant y retrouver le roi. Là, il apprit que le roi était reparti pour Trianon. 

En ce moment Mme la princesse Clémentine et son mari, le duc de Saxe-Cobourg, arrivaient par le chemin de fer.

— Vite, Madame, dit Thuret, reprenons le chemin de fer et partons pour Trianon. Le roi est là.

Ce fut ainsi que Thuret parvint à rejoindre le roi.

Cependant, à Versailles, le roi s’était procuré une grande berline et une espèce de voiture omnibus. Il prit la berline avec la reine. Sa suite prit l’omnibus. On mit à tout cela des chevaux de poste et l’on partit pour Dreux.

Chemin faisant, le roi ôta son faux toupet et se coiffa d’un bonnet de soie noire jusqu’aux yeux. Sa barbe n’était pas faite de la veille. Il n’avait pas dormi. Il était méconnaissable. Il se tourna vers la reine, qui lui dit : — Vous avez cent ans.

En arrivant à Dreux il y a deux routes, l’une à droite, qui est la meilleure, bien pavée, et qu’on prend toujours, l’autre à gauche, pleine de fondrières et plus longue. Le roi dit : — Postillon, prenez à gauche.

Il fit bien, il était haï à Dreux. Une partie de la population l’attendait sur la route de droite avec des intentions hostiles. De cette façon il échappa au danger.

Le sous-préfet de Dreux, prévenu, le rejoignit et lui remit douze mille francs : six mille en billets, six mille en sacs d’argent.

La berline quitta l’omnibus, qui devint ce qu’il put, et se dirigea vers Évreux. Le roi connaissait là, à une lieue avant d’arriver à la ville, une maison de campagne appartenant à quelqu’un de dévoué, M. de …

Il était nuit noire quand on arriva à cette maison.

La voiture s’arrêta.

Thuret descendit, sonna à la porte, sonna longtemps. Enfin quelqu’un parut.

Thuret demanda : — M. de … ?

M. de … était absent. C’était l’hiver ; M. de … était à la ville.

Son fermier, appelé Renard, qui était venu ouvrir, expliqua cela à Thuret.

— C’est égal, dit Thuret, j’ai là un vieux monsieur et une vieille dame de ses amis, qui sont fatigués, ouvrez-nous toujours la maison.

— Je n’ai pas les clefs, dit Renard.

Le roi était épuisé de fatigue, de souffrance et de faim. Renard regarda ce vieillard et fut ému.

— Monsieur et Madame, reprit-il, entrez toujours. Je ne puis pas vous ouvrir le château, mais je vous offre la ferme. Entrez. Pendant ce temps-là, je vais envoyer chercher mon maître à Évreux. 

Le roi et la reine descendirent. Renard les introduisit dans la salle basse de la ferme. Il y avait grand feu. Le roi était transi.

— J’ai bien froid, dit-il. Puis il reprit : J’ai bien faim.

Renard dit : — Monsieur, aimez-vous la soupe à l’oignon ?

— Beaucoup, dit le roi.

On fit une soupe à l’oignon, on apporta les restes du déjeuner de la ferme, je ne sais quel ragoût froid, une omelette.

Le roi et la reine se mirent à table, et tout le monde avec eux. Renard le fermier, ses garçons de charrue, et Thuret, le valet de chambre.

Le roi dévora tout ce qu’on lui servit. La reine ne mangea pas.

Au milieu du repas, la porte s’ouvre. C’était M. de … ; il arrivait en hâte d’Évreux.

Il aperçoit Louis-Philippe et s’écrie : — Le roi !

— Silence ! dit le roi.

Mais il était trop tard.

M. de … rassura le roi. Renard était un brave homme. On pouvait se fier à lui. Toute la ferme était pleine de gens sûrs.

— Eh bien ! dit le roi, il faut que je reparte tout de suite. Comment faire ?

— Où voulez-vous aller ? demanda Renard.

— Quel est le port le plus proche ?

— Honfleur.

— Eh bien ! je vais à Honfleur.

— Soit, dit Renard.

— Combien y a-t-il d’ici là ?

— Vingt-deux lieues.

Le roi effrayé s’écria :

— Vingt-deux lieues !

— Vous serez demain matin à Honfleur, dit Renard.

Renard avait un tape-cul dont il se servait pour courir les marchés. Il était éleveur et marchand de chevaux. Il attela à son tape-cul deux forts chevaux.

Le roi se mit dans un coin, Thuret dans l’autre, Renard, comme cocher, au milieu ; on mit en travers sur le tablier un gros sac plein d’avoine, et l’on partit.

Il était sept heures du soir.

La reine ne partit que deux heures après dans la berline, avec des chevaux de poste.

Le roi avait mis les billets de banque dans sa poche. Quant aux sacs d’argent, ils gênaient. 

— J’ai vu plus d’une fois le moment où le roi allait m’ordonner de les jeter sur la route, me disait plus tard Thuret en me contant ces détails.

On traversa Évreux, non sans peine. À la sortie, près l’église Saint-Taurin, il y avait un rassemblement qui arrêta la voiture.

Un homme prit le cheval par la bride et dit : — C’est qu’on dit que le roi se sauve par ici.

Un autre mit une lanterne sous les yeux du roi.

Enfin une espèce d’officier de garde nationale qui, depuis quelques instants, semblait toucher aux harnais des chevaux dans une intention suspecte, s’écria :

— Tiens ! c’est le père Renard, je le connais, citoyens !

Il ajouta à voix basse en se tournant vers Thuret : — Je reconnais votre compagnon du coin. Partez vite.

Thuret m’a dit depuis :

— Il m’a parlé à temps, cet homme-là. Car je croyais qu’il venait de couper les traits d’un cheval, et j’allais lui donner un coup de couteau. J’avais déjà mon couteau tout ouvert dans la main.

Renard fouetta et l’on quitta Évreux.

On courut toute la nuit. De temps en temps on s’arrêtait aux auberges du bord de la route, et Renard faisait manger l’avoine à ses chevaux. Il disait à Thuret : — Descendez. Ayez l’air à votre aise. Tutoyez-moi. — Il tutoyait aussi un peu le roi.

Le roi abaissait son bonnet de soie noire jusqu’à son nez et gardait un silence profond.

À sept heures du matin on était à Honfleur. Les chevaux avaient fait vingt-deux lieues sans s’arrêter, en douze heures. Ils étaient harassés.

— Il est temps, dit le roi.

De Honfleur le roi gagna Trouville. Là, la reine le rejoignit.

À Trouville, ils espéraient se cacher dans une maison autrefois louée par M. Duchâtel quand il venait prendre les bains de mer aux vacances. Mais la maison était fermée. Ils se réfugièrent chez un pêcheur.

Le général de Rumigny survint dans la matinée et faillit tout perdre. Un officier le reconnut sur le port.

Enfin le roi parvint à s’embarquer. Le gouvernement provisoire s’y prêtait beaucoup.

Cependant, au dernier moment, un commissaire de police voulut faire du zèle. Il se présenta sur le bâtiment où était le roi en vue de Honfleur et le visita du pont à la cale.

Dans l’entre-pont, il regardait beaucoup ce vieux monsieur et cette vieille dame qui étaient là assis dans un coin et ayant l’air de veiller sur leurs sacs de nuit.

Cependant il ne s’en allait pas.

Tout à coup le capitaine tira sa montre et dit :

— Monsieur le commissaire de police, restez-vous ou partez-vous ?

— Pourquoi cette question ? dit le commissaire.

— C’est que, si vous n’êtes pas à terre en France dans un quart d’heure, demain vous serez en Angleterre.

— Vous partez ?

— Tout de suite.

Le commissaire de police prit le parti de déguerpir, fort mécontent et ayant vainement flairé une proie.

Le bâtiment partit.

En vue du Havre il faillit sombrer. Il se heurta — le temps était mauvais et la nuit noire — dans un gros navire qui lui enleva une partie de sa mâture et de son bordage. On répara les avaries comme on put, et le lendemain matin le roi et la reine étaient en Angleterre.

EXPULSIONS, ÉVASIONS

I

Le 24 février, le duc et la duchesse Decazes furent à la lettre chassés du Luxembourg. Et par qui ? Par les habitants mêmes du palais, tous employés de la Chambre des pairs, tous nommés par le grand référendaire. Le bruit courait dans le quartier que les pairs devaient se réunir dans la nuit, qu’ils feraient un acte contre-révolutionnaire et publieraient une proclamation, etc. Tout le faubourg Saint-Jacques se préparait à marcher contre le Luxembourg. De là, terreur. On vint supplier d’abord, puis presser, puis enfin contraindre le duc et la duchesse de quitter le palais. — Mais demain nous partirons. Nous ne savons où aller. Laissez-nous passer la nuit ici ! — Non, pas même la nuit. — On les chassa.

Ils allèrent coucher dans un hôtel garni. Le lendemain, ils prirent gîte rue de Verneuil, 9.

M. Decazes était fort malade. On l’avait taillé quelque huit jours auparavant. Mme Decazes prit tout cela avec gaieté et courage, ce qui est la vertu des femmes au milieu des sottises des hommes.


II

Les ministres, le 24 février, ne s’évadèrent pas sans peine.

M. Guizot avait, depuis trois jours, quitté l’hôtel des Capucines et s’était installé au ministère de l’intérieur. Il vivait là en famille avec M. Duchâtel.

Le 24 février, ils attendaient M. Odilon Barrot et la régence, ce fut M. Ledru-Rollin qui vint, et la révolution.

MM. Duchâtel et Guizot étaient au moment de déjeuner, ils allaient se mettre à table, lorsqu’un huissier accourut tout effaré. La tête de colonne de l’émeute débouchait de la rue de Bourgogne. Les deux ministres laissèrent la table servie et n’eurent que le temps de s’enfuir par le jardin. Leurs familles les suivaient : la jeune femme de M. Duchâtel, la vieille mère de M. Guizot, les enfants.

Une particularité, c’est que le déjeuner de M. Guizot devint le dîner de M. Ledru-Rollin. Ce n’est pas la première fois que ce qui est servi à la monarchie est mangé par la République.

Cependant les fugitifs avaient pris la rue Bellechasse. M. Guizot marchait le premier, donnant le bras à Mme Duchâtel, son pardessus de fourrure boutonné, son chapeau comme à l’ordinaire renversé sur le derrière de la tête, fort reconnaissable. Rue Hillerin-Bertin, Mme Duchâtel s’aperçut que des hommes en blouse regardaient singulièrement M. Guizot. Elle le fit entrer dans une porte cochère ; il se trouva qu’elle en connaissait la portière. On fit monter M. Guizot au cinquième étage, dans une chambre inhabitée, et on l’y cacha.

M. Guizot passa un jour dans cette cachette, mais il n’y pouvait rester. Un de ses amis se souvint d’un libraire, grand admirateur de M. Guizot, qui avait souvent, dans des temps meilleurs, déclaré qu’il se dévouerait et donnerait sa vie pour celui qu’il appelait un « grand homme », et qu’il en souhaitait l’occasion. (On ne m’a pas dit le nom de ce libraire.) On l’alla trouver. On lui rappela ses paroles, on lui dit que l’heure qu’il avait désirée était venue. Le brave homme de libraire ne faillit pas à ce qu’on attendait de lui. Il offrit sa maison et cacha M. Guizot dix jours entiers.

Au bout de ces dix jours, on loua les huit places d’un compartiment du chemin de fer du Nord. M. Guizot s’y transporta à la nuit tombante. Les sept personnes qui l’accompagnaient et qui se dévouaient à son évasion prirent place près de lui dans le compartiment. On gagna ainsi Lille, puis Ostende. De là, M. Guizot passa en Angleterre.

L’évasion de M. Duchâtel fut plus compliquée.

Il resta caché dans Paris jusqu’au 27. Le 28, M. Arago lui fit remettre un passeport ainsi conçu : — Les autorités de la République laisseront circuler librement le sieur Masson auquel j’ai donné une mission de confiance pour le service de la République. Signé : Arago. — M. Duchâtel se grima, se mit des moustaches et partit pour le Havre. Il fut arrêté trois fois en route. Le passeport le tira d’affaire. Au Havre, le commissaire de marine, M. de la Gâtinerie, lui dit en souriant : — Monsieur Masson, je vous connais bien, passez, — et le fit embarquer.

Il commençait à s’installer, lorsqu’on vint le prévenir que le paquebot ne partait pas. Il se crut découvert et perdu. Le paquebot était tout simplement retenu par le consul d’Angleterre, probablement pour favoriser au besoin la fuite de Louis-Philippe. M. Duchâtel revint à terre et passa la nuit et la journée du lendemain dans l’atelier d’une femme peintre qui lui était dévouée.

Le lendemain autre paquebot, autre embarquement. M. Duchâtel descendit dans la salle basse en attendant le départ du navire. Il ne respirait pas, croyant à tout moment se voir reconnu et saisi. Enfin la machine chauffe, les premiers tours de roue battent l’eau. On part. Tout à coup, un cri s’élève du quai et du navire : Arrêtez ! arrêtez ! Le navire s’arrête court. Cette fois, le pauvre diable de ministre se crut perdu.

C’était un officier de la garde nationale qui s’était attardé à faire ses adieux sur le pont, et qui ne voulait pas aller en Angleterre malgré lui. Voyant que le navire s’ébranlait, il avait crié : Arrêtez ! et sa famille lui avait répondu du quai. On mit l’officier à terre et le paquebot partit.

Ce fut ainsi que M. Duchâtel quitta la France et gagna l’Angleterre.

Ce fut également avec un passeport d’Arago au nom de M. Estienne que M. Pasquier quitta Paris. Il gagna Tours et ne s’y voyant pas inquiété, il y resta.

Arago me disait plus tard : — C’est égal, en revenant en France, Duchâtel aurait dû mettre une carte chez moi.

LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE À ALGER

L’annonce du Banquet avait inquiété toute la France, et Alger non plus n’était pas tranquille. Tout le mois de février on s’y préparait à des nouvelles sinistres de Paris. Le 25 février, M. le duc d’Aumale[1] donnait un grand dîner. On savait que le 22 la question avait dû se décider. On attendait l’arrivée du courrier avec anxiété. Le prince était soucieux. Au dessert, il dit en s’efforçant de sourire : — Ce qui se passe à Paris en ce moment doit être curieux.

L’événement arriva en plusieurs morceaux ; d’abord le 27, Odilon Barrot, la régence, puis le gouvernement provisoire, enfin le 1er mars, la République. Le prince lui-même la fit proclamer.

Il visita une dernière fois avec M. de Joinville les fortifications afin de s’assurer qu’elles étaient en bon état, il ordonna à tous ses officiers de rester au service, leur disant d’être fidèles à la France, et qu’il les enviait.

Comme il n’avait pas d’argent, il ne put quitter la colonie qu’en se faisant payer ses appointements. Sur trente mille francs qu’il toucha, il fit donner vingt mille francs aux ouvriers qui avaient travaillé pour le palais du Gouvernement, et partit avec dix mille francs.

Mai 1848.

M. LIBRI

Le lundi qui suivit la révolution (le 28 février), M. Libri vint comme à l’ordinaire à l’Académie des sciences. Il avait une large cocarde tricolore fixée par une épingle sur sa poitrine. En entrant, il demanda à M. Pingard : — Est-ce qu’il n’y a pas ici de liste de souscription pour les blessés ? — Non, Monsieur, répondit Pingard. — Ah ! — M. Libri parut surpris et presque mécontent, et ajouta : — Si l’on ouvre une liste, vous me le direz, que j’y mette mon nom.

Cela dit, il alla s’asseoir à sa place habituelle. Il y était depuis quelques instants lorsqu’un billet écrit au crayon et plié en quatre lui fut remis par M. Pingard jeune. Ce billet venait de la part d’un spectateur mêlé au public, et qu’on a supposé être un journaliste. M. Libri ouvrit le papier, lut et pâlit. Il resta encore à sa place un quart d’heure environ, puis il se leva, fit le tour de la salle et sortit. On ne l’a plus revu depuis à l’Académie.

Il paraît que le billet était un avis de la pièce trouvée et des poursuites commencées contre lui[1].

M. Libri rentra à son logis, ressortit au bout d’une heure, et dit à son domestique de ne pas s’inquiéter s’il ne revenait pas coucher. Il fut en effet deux jours absent, puis il reparut un soir et coucha une nuit chez lui. Le lendemain il prit la fuite. Il paraît qu’il n’a pu emporter aucun papier. Avant de quitter Paris, il fit un paquet de livres qu’il renvoya à la bibliothèque.

M. Libri avait mauvaise renommée à l’Institut. Il passait pour avoir dérobé force autographes précieux, de Descartes entre autres, dans les cartons du secrétariat, du temps du vieux bonhomme Cardot. Un jour, Pingard, le voyant fouiller dans les cartons, prit le parti de s’installer au secrétariat et de n’en point bouger. Ceci impatientait fort M. Libri qui lui disait : — Mais allez donc à vos affaires ! — Pingard tint bon.

CONTÉ PAR ODILON BARROT

Cinq ou six jours après le 24 février, M. Odilon Barrot en habit de garde national était au corps de garde. Quelqu’un entra et lui toucha l’épaule, M. Barrot se retourna. C’était le général Lamoricière.

— Monsieur Barrot, un mot, s’il vous plaît ?

Ils se retirèrent à part, et Lamoricière demanda à Odilon Barrot si c’est qu’on allait en rester là, que la république était une indigne surprise, qu’il fallait répondre à un coup de main par un autre coup de main, que l’armée était exaspérée d’avoir été chassée de Paris la crosse en l’air, qu’il y avait d’un côté trois cents gueux et de l’autre tous les honnêtes gens et tous les braves gens, que quant à lui Lamoricière il était prêt, qu’il s’offrait formellement, et que si Odilon Barrot voulait être la tête, lui Lamoricière serait le bras.

M. Barrot refusa.

Novembre 1848.

Après juillet 1830, le ministre de l’intérieur s’appela Bondy. Après février 1848, il s’appela Senart. Il a fallu deux révolutions pour que ces deux forêts arrivassent aux affaires.

UNE RÉUNION PUBLIQUE

Mars 1848.

Cependant toutes sortes de passions fermentaient, les anciennes rancunes, les vieilles haines, qui jadis se dressaient contre le gouvernement, et qui maintenant, le gouvernement terrassé, montaient vers la société.

Dans les premiers jours de mars, une nouvelle et étrange classe d’hommes, classe exaltée et fanatique, irritée quelquefois à tort, quelquefois justement indignée, les condamnés politiques, s’assemblaient dans la salle Valentino. Sobrier avait provoqué la réunion ; Hubert, Barbès, Blanqui l’avaient organisée.

Cette assemblée ne fut qu’un long tumulte. Elle commença comme un orage et finit comme un combat. Sobrier y parla avec sa passion ardente, Blanqui avec sa colère froide. D’autres encore. Mille violences, contre le roi tombé, contre le gouvernement provisoire, contre Guizot, contre Lamartine, contre tous et contre tout.

— Les condamnés politiques étaient les vrais auteurs de la révolution de février. — Ils avaient préparé l’explosion, ils avaient fait l’idée. Or, faire l’idée, c’est faire la chose. — Et on les oubliait ! eux, les vrais, les purs, les seuls républicains ! eux, les vainqueurs, on les traitait en vaincus ! évidemment le gouvernement provisoire trahissait. —

Hubert, qui était sorti des cachots du Mont Saint-Michel perclus de tous ses membres, se fit porter sur le théâtre dressé au fond de la salle. Il était assis sur un fauteuil, pâle et furieux, suppléant aux gestes par le regard. Il cria : — Citoyens, savez-vous ce que j’ai vu ? Je suis allé à l’Hôtel de Ville. On a refusé devant moi la porte à nos frères des barricades, à nos frères des cabanons, à nos frères de 1829 et de 1848 ! On chasse les pieds nus et l’on admet les bottes vernies ! Ce sont les gens bien mis, les gens en habit, les riches, qui sont les maîtres ! De toutes parts on allonge des griffes vers les places, mais ce sont des griffes en gants jaunes ! Ceux qui sont en haut veulent rester en haut. Est-ce que ceux qui sont en bas ne vont pas monter à la fin ? La vieille société se défend, faisons-lui brèche et ouvrons l’assaut ! et commençons par jeter bas ce méchant mur de plâtre qu’on appelle le gouvernement provisoire !

Cette imprécation acheva l’exaspération. Toutes les têtes prirent feu. Une immense clameur remplit la salle : — Aux armes ! à l’Hôtel de Ville ! à bas le gouvernement provisoire !

Beaucoup crièrent : À bas les riches ! — Non ! non ! dirent les autres, républicains austères qui ne voulaient pas transformer l’idée de février et dépasser les proportions d’une révolution politique. Un conflit éclata. La scission se fit sur-le-champ, tout de suite, violemment, à coups de poing, entre ceux qui se contentaient de Robespierre et ceux qui allaient jusqu’à Babeuf. L’amphithéâtre de la salle, qui sert d’orchestre quand on y danse, servit de champ de bataille.

Occupés à la querelle entre eux, ils oublièrent pour un moment l’Hôtel de Ville et le gouvernement provisoire. Cette petite guerre empêcha la grande.

APRÈS LA RÉVOLUTION. — NOTES

Hier 13 mars, sous les arcades de la place Royale, une affiche jaune annonçait la réapparition du Père Duchêne.


14 mars. — Le cadran des Tuileries arrêté à trois heures. (N’a pas été remonté depuis la révolution.) Marque l’heure de la chute de la monarchie. — La façade, toutes les vitres brisées. Plus de rideaux. On aperçoit à travers les carreaux cassés le spectre noir des lustres qui se découpe en silhouette sur les fenêtres de l’autre façade. Si cette façade eût apparu en rêve à Louis-Philippe il y a un mois ! — Une fenêtre chez M. de Joinville et deux chez Mme Adélaïde ont conservé des rideaux blancs. — Les grilles des Tuileries descellées et arrachées, redressées à la hâte, rapiécées avec des palissades en bois. La grille sur la rue de Castiglione fermée avec des chaînes et contrebutée avec de grosses pierres. — Les passants regardent dans les caves du pavillon Marsan. Ce sont les cuisines. Elles sont dévastées. On voit encore une grande pile de poêlons verts en terre cuite sur une immense table de cuisine. Tout le reste brisé. — À la grille sur le Pont Royal, un crieur vend, pour un sou chaque, les deux numéros uniques du journal de Raspail, l’Ami du peuple. Il crie : le journal du citoyen Raspail ! Un soldat de la mobile, reconnaissable à sa casquette qui porte le numéro de sa légion sur un carton blanc, achète un numéro et le rend en disant : — Un vieux journal ! je n’en veux pas ! tu nous vends les journaux d’il y a quinze jours à présent !

Au Palais-Royal, sous la galerie des Princes, encore encombrée de démolitions et de débris, un homme vendait des brochures et criait : — Les crimes de Louis-Philippe. Pour deux sous. Louis-Philippe a fait tuer le duc de Berry. Pour deux sous. Louis-Philippe a fait pendre le prince de Condé. Pour deux sous.


Place des Victoires, la statue de LouisX IV est coiffée d’un bonnet rouge. Bonnet énorme qui couvre la perruque et qu’on a dû faire exprès.


Entre autres papiers on a trouvé aux Tuileries une lettre de Mme de Joinville à son mari où il y a ce passage :

— Mon bon vieux, je ne te parlerai pas politique, on ne nous dit rien. Paf sait quelque chose, mais il est à Vincennes.

Paf était le sobriquet de M. de Montpensier. Chaque prince de la famille avait le sien.


Rue Saint-Anastase. — Un groupe d’hommes et de femmes, violon en tête, sautait et dansait en poussant toutes sortes de cris de joie devant un poste de minuit. Un gamin criait :

— Vivent les propriétaires qui font grâce de leur terme aux locataires !

Il s’interrompit et dit : Cré coquin, j’ai la gorge sec !


6 avril.

Un marmot de trois ans chantait Mourir pour la patrie. Sa mère lui demande :

— Sais-tu ce que c’est que cela, mourir pour la patrie ?

— Oui, dit l’enfant, c’est se promener dans la rue avec un drapeau.


Cette nuit quatre hommes ont traversé le faubourg Saint-Antoine portant un drapeau noir avec cette inscription : Guerre aux riches. Ils ont été arrêtés par une patrouille de garde mobile commandée par un jeune capitaine de dix-huit ans appelé Baudoin. Le drapeau était fait avec un jupon de femme.


[L’ÉGALITÉ DES RACES.]
Mai [1848].

La proclamation de l’abolition de l’esclavage se fit à la Guadeloupe avec solennité. Le capitaine de vaisseau Layrle, gouverneur de la colonie, lut le décret de l’Assemblée du haut d’une estrade élevée au milieu de la place publique et entourée d’une foule immense. C’était par le plus beau soleil du monde.

Au moment où le gouverneur proclamait l’égalité de la race blanche, de la race mulâtre et de la race noire, il n’y avait sur l’estrade que trois hommes, représentant pour ainsi dire les trois races, un blanc, le gouverneur, un mulâtre qui lui tenait le parasol, et un nègre qui lui portait son chapeau.

LE ROI JÉRÔME

Un matin de mars 1848, je vis entrer dans mon salon de la place Royale un homme de moyenne taille, d’environ soixante-cinq ou six ans, ayant un habit noir, un ruban rouge et gros bleu à la boutonnière, un pantalon à sous-pieds, des bottes vernies et des gants blancs. C’était Jérôme Napoléon, roi de Westphalie.

Il avait une voix très douce, un sourire charmant, quoique un peu timide, les cheveux plats et grisonnants, et quelque chose du profil de l’empereur. Il venait me remercier de son retour en France, qu’il m’attribuait, et me prier de le faire nommer gouverneur des Invalides. Il me conta que M. Crémieux, membre du gouvernement provisoire, lui avait dit la veille : — Si Victor Hugo le demande à Lamartine, cela sera. Autrefois tout dépendait de l’entrevue de deux empereurs, maintenant tout dépend de l’entrevue de deux poëtes. — J’ai répondu au roi Jérôme : — Dites à M. Crémieux que c’est lui qui est le poëte.


En novembre 1848, le roi de Westphalie habitait au premier au-dessus de l’entresol, rue d’Alger, n°  3. Il avait là un petit appartement meublé de velours de laine et d’acajou.

Son salon, tendu en papier gris, éclairé par deux lampes, était orné d’une lourde pendule dans le goût empire et de deux tableaux peu authentiques, quoique le cadre de l’un portât ce nom : Titien, et le cadre de l’autre cet autre nom : Rembrandt. Il y avait sur la cheminée un buste en bronze de Napoléon, ce buste convenu que l’empire nous a légué.

Les seuls vestiges de son existence royale qui restassent au prince étaient son argenterie et sa vaisselle ornées de couronnes royales richement gravées et dorées.

Jérôme, à cette époque, n’avait encore que soixante-quatre ans et ne les paraissait pas. Il avait l’œil vif, le sourire bienveillant et charmant, la main petite et encore belle. Il était habituellement vêtu de noir et avait une chaînette d’or à sa boutonnière où pendaient trois croix, la Légion d’honneur, la Couronne de fer et son ordre de Westphalie, créé par lui à l’imitation de la Couronne de fer.

Jérôme causait bien, avec grâce toujours et souvent avec esprit. Il était plein de souvenirs et parlait de l’empereur avec un mélange de respect et de fraternité qui était touchant. Un peu de vanité perçait en lui, j’aurais préféré l’orgueil.

Du reste, il prenait avec bonhomie toutes les qualifications variées que lui attirait cette situation étrange d’un homme qui n’est plus roi, qui n’est plus proscrit et qui n’est pas citoyen. Chacun le nommait comme il voulait. Louis-Philippe l’appelait Altesse, M. Boulay de la Meurthe lui disait : Sire et Votre Majesté, Alexandre Dumas l’appelait Monseigneur, je lui disais : Prince et ma femme lui disait : Monsieur. Il mettait sur sa carte : le général Jérôme Bonaparte. À sa place, j’aurais compris autrement ma position. Roi ou rien.

LOUIS-PHILIPPE EN EXIL

3 mai 1848.

La famille d’Orléans en Angleterre est à la lettre dans la misère ; ils sont vingt-deux à table et boivent de l’eau. Ceci sans la moindre exagération. Ils n’ont absolument pour vivre qu’une quarantaine de mille livres de rente ainsi composées : 24 000 francs de rente de Naples, dot de la reine Marie-Amélie, et le revenu d’une somme de 340 000 francs que Louis-Philippe avait oubliée en Angleterre, voici à quelle occasion : à ce dernier voyage tout triomphal qu’il fit en octobre 1844 avec le prince de Joinville, le roi se fit ouvrir un crédit de 500 000 francs chez un banquier de Londres ; il ne dépensa sur ces 500 000 francs que 160 000 francs. Il a été fort ébahi et fort agréablement surpris de trouver le reste de la somme à sa disposition en arrivant à Londres.

M. Vatout est avec la famille royale. Ils n’ont à eux tous que trois domestiques dont un, un seul, venu des Tuileries. Dans ce dénûment, ils ont réclamé à Paris la restitution de ce qui leur appartenait en France ; leurs biens sont sous le séquestre et y sont restés nonobstant leurs réclamations. Pour différentes raisons. Un des motifs allégués par le gouvernement provisoire est la dette de la liste civile qui est de trente millions. On avait d’étranges idées sur Louis-Philippe ; il était peut-être cupide, mais à coup sûr il n’était pas avare ; c’était le plus prodigue, le plus dissipateur et le moins rangé des hommes ; il avait des dettes, des comptes et des arriérés partout. Il devait à un menuisier 700 000 francs, il devait à son verdurier 70 000 francs de beurre.

On n’a donc pu lever aucun scellé et tout est resté pour le gage des créanciers, tout, jusqu’aux biens personnels du prince et de la princesse de Joinville, rentes, diamants, etc. Jusqu’à une somme de 198 000 francs appartenant en propre à Mme la duchesse d’Orléans.

Tout ce que la famille royale a pu obtenir, c’est la restitution des hardes et des effets personnels, du moins de ce qu’on en a pu retrouver. On a dressé dans la salle de spectacle des Tuileries trois longues tables sur lesquelles on a apporté tout ce que les combattants de Février avaient déposé entre les mains du gouverneur des Tuileries, M. Durand-Saint-Amand. Cela formait un pêle-mêle bizarre : des robes de cour tachées et déchirées ; des grands cordons de la Légion d’honneur traînés dans la boue, des plaques d’ordres étrangers, des épées, des couronnes de diamant, des colliers de perles, un collier de la Toison d’or, etc. Chaque fondé de pouvoir des princes, aide de camp ou secrétaire des commandements, a pris ce qu’il a reconnu. Il paraît qu’en somme on a retrouvé peu de chose. M. le duc de Nemours s’était borné à demander du linge et surtout de gros souliers.

En bas de la réclamation émanée de Louis-Philippe se trouvait une liste singulière d’objets perdus. Note évidemment ironique et qu’on suppose écrite par quelque mystificateur républicain. Cette note était ainsi conçue : Je réclame en outre un paquet de cure-dents, deux vieux caleçons, un gilet de flanelle, mes pantalons et une paire de bretelles.

M. le prince de Joinville a abordé ainsi M. le duc de Montpensier : — Ah vous voilà, Monsieur ; vous n’êtes pas tué, vous n’avez pas eu de chance !

Gudin, le peintre de marine, qui arrive d’Angleterre, a vu Louis-Philippe. Le roi est très accablé ; il a dit à Gudin : — Je ne comprends pas. Que s’est-il passé à Paris ? quel vent a traversé la cervelle des parisiens ? je ne sais !… Un jour ils reconnaîtront que je n’ai eu aucun tort. — Il n’a eu aucun tort, et il les a eus tous.

Il en était du reste arrivé à un degré d’optimisme inexprimable ; il se croyait plus roi que Louis XIV et plus empereur que Napoléon. Le mardi 22, il était d’une gaieté qu’on peut dire folle. Du reste, ce jour-là même, encore occupé uniquement de ses propres affaires et de ses affaires les plus petites. À deux heures, comme les premiers coups de fusil se tiraient, il conférait avec MM. de Gérante, Scribe et Denormandie, ses gens d’affaires, sur le parti à tirer du testament de Madame Adélaïde. Le mercredi, à une heure, au moment même où la garde nationale se prononçait, ce qui entraînait une révolution, le roi mandait près de lui M. Hersent pour lui commander je ne sais quel tableau.

Charles X était un lynx.

Du reste, Louis-Philippe en Angleterre porte dignement son malheur. La reine Victoria a été très sèche pour Louis-Philippe. Pas une marque d’intérêt, pas une offre d’argent. L’aristocratie anglaise a mieux agi. Louis-Philippe a reçu dix lettres des principaux pairs d’Angleterre ouvrant leurs bourses et le priant d’y puiser. Il a répondu : — Je garde les lettres.

En ce moment (mai 1848), les Tuileries sont déjà réparées, et M. Empis me disait ce matin : On va frotter et il n’y paraîtra plus. En revanche, Neuilly et le Palais-Royal ont été dévastés. La galerie des tableaux du Palais-Royal, assez médiocre d’ailleurs, est à peu près détruite. Il n’est resté qu’un seul tableau parfaitement intact, c’est le portrait de Philippe-Égalité. Est-ce un choix de l’émeute ? est-ce une dérision du hasard ? Les gardes nationaux s’amusaient et s’amusent encore à découper carrément et proprement les figures qui leur conviennent dans les toiles des tableaux qui n’ont pas été entièrement brûlés.

LAMARTINE

Mai.

Lamartine, averti par le télégraphe[1], arriva en hâte à Paris. Il était chez lui rue de l’Université, 80, le vendredi soir, veille du jour où le combat devait s’engager entre Cavaignac et la commission exécutive. Plusieurs amis étaient venus le recevoir au débotté. Mme de Girardin, toujours attachée à ce grand et noble esprit, était du nombre. La conversation s’engagea. Mme de Girardin pressa Lamartine. — Vous allez combattre, j’espère. C’est votre dernière chance. Faites le jour sur Cavaignac et sur vous. — Lamartine ne répondait pas, ou était évasif. Il dit enfin : — Non. Je ne parlerai pas. Je ne veux pas monter au pouvoir sur le cadavre de Cavaignac. — Sa femme qui l’écoutait avec anxiété, et qui n’avait pas encore dit une parole, laissa échapper ce cri : — Il y est bien monté sur le tien !


Samedi 6 mai, Lamartine fit à l’Assemblée le rapport du Gouvernement provisoire. Il fut très applaudi. Le soir, rumeur et colère au club Blanqui. Après un discours d’Alphonse Esquiros sur les sourds-muets contre l’instituteur Delanno, un homme aux bras nus, le menton englouti dans une énorme cravate rouge, s’écria : — Je viens d’entendre le citoyen de Lamartine à l’Assemblée (appuyant sur le de). Jusque-là j’étais sa dupe. Je ne le suis plus. Je croyais à son éloquence, à sa politique, à son humanité. Aujourd’hui je le vois tel qu’il est. Le citoyen de Lamartine n’est pas un orateur, n’est pas un ministre, n’est pas un homme. Il trompe la France et trahit le peuple. J’ai été longtemps séduit moi-même par cette parole emmiellée, mais aujourd’hui je vois que sa langue n’a pas de racine dans son cœur.

Le discours se terminait en escopette. Il fut frénétiquement applaudi, notamment par Esquiros. Le reste de la séance se passa en motions à propos des événements de Rouen qu’on ne qualifiait que boucherie, tuerie, massacre, Saint-Barthélemy des ouvriers. Une caricature circulait dans le club. Cette caricature représentait Lamartine ayant dans sa manche Henri V dont on voyait passer la tête. Lamartine le renfonçait doucement dans sa manche en disant : Monseigneur, attendez encore un peu. Tout à l’heure ! Tout à l’heure !

LE QUINZE MAI

L’invasion du 15 mai fut un étrange spectacle.[1]

Qu’on se figure la halle mêlée au sénat. Des flots d’hommes déguenillés descendant ou plutôt ruisselant le long des piliers des tribunes basses et même des tribunes hautes jusque dans la salle, des milliers de drapeaux agités de toutes parts, les femmes effrayées et levant les mains, les émeutiers juchés sur le pupitre des journalistes, les couloirs encombrés ; partout des têtes, des épaules, des faces hurlantes, des bras tendus, des poings fermés ; personne ne parlant, tout le monde criant, les représentants immobiles ; cela dura trois heures.

Le bureau du président, l’estrade des secrétaires, la tribune, avaient disparu et n’étaient plus qu’un monceau d’hommes. Des hommes étaient assis sur le dossier du président, à cheval sur les griffons de cuivre de son fauteuil, debout sur la table des secrétaires, debout sur les consoles des sténographes, debout sur les rampes du double escalier, debout sur le velours de la tribune. La plupart pieds nus. En revanche les têtes couvertes.

L’un d’eux prit et mit dans sa poche une des deux petites horloges qui sont des deux côtés de la tribune pour l’usage des rédacteurs du Moniteur.

Brouhaha effrayant. La poussière comme de la fumée, le vacarme comme le tonnerre. Il fallait une demi-heure pour faire entendre une demi-phrase.

Blanqui pâle et froid au milieu de tout cela.

Aussi ce qu’on voulait dire on l’écrivait, et on hissait à chaque instant, au-dessus des têtes, des écriteaux au bout d’une pique.

Les émeutiers des tribunes frappaient de la hampe de leurs drapeaux sur les chapeaux des femmes ; la curiosité luttant avec l’effroi, les femmes tinrent bon pendant trois quarts d’heure, mais elles finirent par s’enfuir et elles disparurent toutes. Une seule resta quelque temps, jolie, parée, avec un chapeau rose, épouvantée et prête à se jeter dans la salle pour échapper à la foule qui l’étouffait.

Un représentant, M. Duchaffaut, fut pris à la gorge et menacé d’un poignard. Plusieurs autres furent maltraités.

Un chef des émeutiers, qui n’était pas du peuple, homme à face sinistre, avec des yeux injectés de sang et un nez qui ressemblait à un bec d’oiseau de proie, criait : Demain nous dresserons dans Paris autant de guillotines que nous y avons dressé d’arbres de liberté.


19 mai.

Lamartine, en dînant hier avec Alphonse Karr, lui a dit : Je vais donner ma démission ; car si je ne m’en vais pas dans trois jours, ils me chasseront dans quatre.

ARRESTATIONS DE BLANQUI

La police de sûreté de l’Assemblée nationale est distincte de la police de Paris. Elle se fait au moyen de quatre agents placés directement et exclusivement sous les ordres du commissaire spécial de police Yon. M. Yon ne fait de rapports qu’au président de l’Assemblée et aux questeurs. Ceci froisse le préfet de police et amène souvent des conflits.

Ce commissaire Yon est un homme de quarante ans, de bonnes manières et d’une figure agréable. Il ressemble à M. de Langsdorff, le gendre de M. de Sainte-Aulaire.

C’est un personnage intelligent, expéditif et fin, qui sait bien la police et qui la fait bien. La police politique a cela de particulier qu’elle se fait toujours un peu contre ceux qui l’emploient, et qu’elle est toujours prête à passer du côté de ceux qu’elle pourchasse. Elle donne la main aux gouvernants et touche le coude aux conspirateurs. Pour être instruite, elle a besoin de confiance des deux côtés. Chose bizarre, elle en inspire.

En 1834, M. Yon reçut l’ordre de visiter les papiers de Barbès ; il était en même temps porteur d’un mandat d’amener contre Blanqui qu’il n’avait jamais vu. Blanqui avait disparu.

M. Yon arrive inopinément chez Barbès de grand matin. Barbès était couché. Il n’était pas seul. Il y avait un homme dans son lit. M. Yon ne connaissait pas cet homme.

On les fait lever tous deux. On procède à la visite.

M. Yon interroge l’homme qui était couché avec Barbès. L’homme répond avec calme et le plus simplement du monde. Il donne un nom et une adresse quelconques, à Batignolles. On le fouille, on ne trouve rien sur lui, qu’une clef.

M. Yon allait le faire relâcher.

Cependant : — Voyons la clef, dit-il.

Il regarde la clef et il regarde l’homme.

— Qu’est-ce que c’est que cette clef ?

— Pardieu, c’est la clef de mon logement.

— Alors, dit M. Yon, vous êtes Blanqui.

Et il ajouta : — Vous demeurez rue de l’Estrapade, n° 27, au troisième.

C’était Blanqui en effet.

Le mois d’auparavant, M. Yon, cherchant Blanqui, était allé au lieu où il savait bien qu’il ne le trouverait pas, c’est-à-dire chez lui. C’était de grand matin. Mme Blanqui était couchée. Pendant qu’elle se levait, M. Yon était resté à la porte, et tout en attendant, il s’était amusé à regarder la clef.

De cette façon il s’en était gravé la figure dans l’esprit.

Ce fut encore M. Yon qui arrêta Blanqui après le 15 mai. Blanqui était caché rue Montholon. M. Yon, accompagné d’agents, pénétra brusquement dans sa cachette, au moment où Blanqui se mettait à table avec trois autres dont Flotte et Delcambre.

— Ne faites pas de mal à Blanqui ! cria Delcambre.

Flotte se jeta sur des pistolets.

— Ne bougez pas, dit Blanqui.

Il avait reconnu Yon.

Il sourit et dit : — Allons, il faut marcher.

— Soyez tranquilles tous, dit M. Yon. Mon devoir est de vous rendre sains et saufs à la loi.

Cependant Blanqui porta brusquement sa main à sa bouche et se mit à mâcher quelque chose.

M. Yon pensa que c’était du poison. Il se jeta sur lui et s’efforça de le lui faire revomir.

— Est-ce que c’est vraiment du poison ? demanda-t-il à Blanqui.

Blanqui se mit à rire.

— Du poison ! dit-il. C’est du papier.

Et il recracha ce qu’il avait dans la bouche. C’était en effet des papiers qu’il venait de mâcher.

— Ah ! dit M. Yon, vous, un chef de complots, avoir des papiers sur vous ! Est-ce que vous ne devez pas avoir tout dans votre tête ? Vous me faites de la peine. Je vous croyais plus conspirateur que cela.

Ceci toucha Blanqui. Il devint sombre.

— Allons, dit-il, police, paix-là !

M. Yon reprit : — Franchement, ce n’était pas la peine de mâcher ceci. Si vous m’aviez dit que vous aviez des papiers, je suis tellement sûr que vous ne feriez pas la folie d’écrire les choses essentielles, que je vous les aurais laissé brûler.

Blanqui emmené, on essaya de déplier les papiers qu’il avait mâchés, on tâcha d’y lire quelque chose ; on ne put rien retrouver.

Septembre 1848.

UNE TABLE HISTORIQUE

L’autre jour, j’étais au ministère de l’Intérieur, dans le cabinet de M. Charles Blanc, frère de Louis Blanc, directeur des Beaux-Arts. Il s’agissait de faire donner des secours aux associations d’art. Tout en causant, je remarquais la table où s’accoudait M. Charles Blanc, table énorme, massive, rectiligne, à larges jambages carrés, chargée de cuivres dorés, thyrses et médaillons avec palmettes. C’était hideux, l’acajou empire mêlé au bronze Ravrio. Ledit bahut fort délabré.

Comme je regardais cette chose, M. Charles Blanc me dit : — Vous examinez cette table ? savez-vous ce qu’elle a coûté ?

— Je n’en donnerais pas cent sous.

— Elle a coûté quarante mille francs.

— Bah !

— Et savez-vous à qui elle a appartenu ?

— À qui ?

— À l’empereur.

Au fait, je m’en doutais. Cela était assez empire pour avoir été à l’empereur.

Napoléon commanda une table pour son cabinet en 1810. On lui fit ce meuble avec toute la splendeur d’alors, acajou massif, et l’on fit exécuter les bronzes par les sculpteurs de l’Institut. Les médaillons qui font le tour de l’entablement ont en effet toute la sécheresse de l’Académie. J’y ai remarqué Socrate et Démosthènes. Cette immondice coûta donc quarante mille francs. Vers 1812, comme le ministre de l’Intérieur, M. de Montalivet, admirait fort cette table, Napoléon la lui donna. La table passa du cabinet de l’empereur dans le cabinet du ministre. Après 1815, M. de Corbières la donna à M. de Lourdoueix, Lourde-oie, comme on disait alors. Nouvelle chute. Du cabinet du ministre au cabinet du commis. De Lourdoueix, sous Charles X, elle a passé à Cavé, sous Louis-Philippe, et de Cavé à Charles Blanc, sous la République. Maintenant elle va tomber au bric-à-brac.

J’ai dit à M. Charles Blanc : — C’est égal, elle est horrible, mais c’est la table de Charlemagne. Il faut la mettre dans un musée.

PHYSIONOMIE DE CETTE ASSEMBLÉE

13 juin.

Un petit jeune homme blond, tondu, chauve au sommet, à barbe châtaine pointue, au col de chemise rabattu, aux oreilles larges et rouges, vêtu d’une petite redingote et d’un pantalon de cheval, est à la tribune. C’est le ministre des finances[1].


22 juin.

Pendant que l’amiral Cazy, surnommé le quasi-ministre, lisait à la tribune les fatales dépêches des Antilles, annonçant que le quartier les pêcheurs à Saint-Pierre avait été livré le 22 mai au meurtre, au pillage et à l’incendie, M. Armand Marrast, maire de Paris, un lorgnon dans l’œil, lorgnait du banc des ministres les femmes de la tribune publique.

La Chambre républicaine a des laquais en livrée, à peu près la même livrée que celle de la chambre des pairs, habit bleu à collet rouge, gilet rouge, boutons de métal.

Le citoyen Bastide, ministre des affaires étrangères, est maigre, sec, triste, laid, grisonnant, vêtu de noir et boutonné. Il parle avec l’embarras d’une pucelle et la mine rogue d’un assommeur. Il a dans l’assemblée un ménechme qui est huissier et que je prends toujours pour le ministre. Cependant je reconnais l’huissier à son épée à poignée d’argent.

Hier le citoyen Lagrange, qualifié sur la liste officielle des représentants de Paris ex-détenu politique et auteur du coup de pistolet auteur de la révolution de Février, a commencé une interpellation par cette phrase : — Je regrette que M. le président n’ait pas suivi la prière que je lui avais demandée.

Un autre orateur vient de dire : L’approvisionnement du combustible qui est l’âme de notre flotte à vapeur.

Des bruits d’émeutes circulent dans la salle. — Le choc est imminent, m’a dit Lamartine, ce sera ce soir, demain, cette nuit ! — Louis Blanc parcourt la crête de la Montagne et cause successivement avec tous les montagnards. Leroux, qui était au commencement de la séance, est parti.

LES JOURNÉES DE JUIN

L’émeute de juin présenta, dès le premier jour, des linéaments étranges[1]. Elle montra subitement à la société épouvantée des formes monstrueuses et inconnues.

La première barricade fut dressée dès le vendredi matin 23 à la porte Saint-Denis ; elle fut attaquée le même jour. La garde nationale s’y porta résolument. C’étaient des bataillons de la première et de la deuxième légion. Quand les assaillants, qui arrivaient par le boulevard, furent à portée, une décharge formidable partit de la barricade et joncha le pavé de gardes nationaux. La garde nationale, plus irritée qu’intimidée, se rua sur la barricade au pas de course.

En ce moment, une femme parut sur la crête de la barricade, une femme jeune, belle, échevelée, terrible. Cette femme, qui était une fille publique, releva sa robe jusqu’à la ceinture et cria aux gardes nationaux, dans cette affreuse langue de lupanar qu’on est toujours forcé de traduire : — Lâches, tirez, si vous l’osez, sur le ventre d’une femme.

Ici la chose devient effroyable. La garde nationale n’hésita pas. Un feu de peloton renversa la misérable. Elle tomba en poussant un grand cri. Il y eut un silence d’horreur dans la barricade et parmi les assaillants.

Tout à coup une seconde femme apparut. Celle-ci était plus jeune et plus belle encore ; c’était presque une enfant, dix-sept ans à peine. Quelle profonde misère ! c’était encore une fille publique. Elle leva sa robe, montra son ventre, et cria : — Tirez, brigands ! — On tira. Elle tomba trouée de balles sur le corps de la première.

Ce fut ainsi que cette guerre commença.

Rien n’est plus glaçant et plus sombre. C’est une chose hideuse que cet héroïsme de l’abjection où éclate tout ce que la faiblesse contient de force ; que cette civilisation attaquée par le cynisme et se défendant par la barbarie. D’un côté le désespoir du peuple, de l’autre le désespoir de la société.

Samedi 24 juin.

La barricade était basse, elle barrait la place Baudoyer. Une autre barricade étroite et haute la protégeait dans la rue ***. Le soleil égayait le haut des cheminées. Les coudes tortueux de la rue Saint-Antoine se prolongeaient devant nous dans une solitude sinistre.

Les soldats étaient couchés sur la barricade qui n’avait guère plus de trois pieds de haut. Leurs fusils étaient braqués entre les pavés comme entre des créneaux. De temps en temps, des balles sifflaient et venaient frapper les murs des maisons autour de nous, en faisant jaillir des éclats de plâtre et de pierre. Par moments une blouse, quelquefois une tête coiffée d’une casquette, apparaissait à l’angle d’une rue. Les soldats lâchaient leur coup. Quand le coup avait porté, ils s’applaudissaient. — Bon ! Bien joué ! Fameux !

Ils riaient et causaient gaiement. Par intervalles, une détonation éclatait et une grêle de balles pleuvait des toits et des fenêtres sur la barricade. Un capitaine à moustaches grises, de haute taille, se tenait debout au milieu du barrage, dépassant les pavés de la moitié du corps. Les balles grêlaient autour de lui comme autour d’une cible. Il était impassible et serein et criait :

— Là, enfants ! on tire ! Couchez-vous ! Prends garde à toi, le picard, ta tête passe. Rechargez !

Tout à coup une femme débouche de l’angle d’une rue. Elle vient lentement vers la barricade. Les soldats éclatent en jurons mêlés d’avertissements :

— Ah ! la garce ! veux-tu t’en aller, p… ! Mais dépêche-toi donc, poison ! Elle vient observer. C’est une espionne ! Descendons-la ! À bas la moucharde !

Le capitaine les retenait : — Ne tirez pas ! C’est une femme !

La femme, qui semblait observer en effet, est entrée, après vingt pas, sous une porte basse qui s’est refermée sur elle.


Le samedi 24 juin au matin, il était onze heures, je revenais de ma visite à la barricade de la place Baudoyer où j’étais allé à quatre heures du matin, je m’étais assis à ma place ordinaire à l’Assemblée, un représentant que je ne connaissais pas et que j’ai su, depuis, être M. Belley, ingénieur, républicain rouge, demeurant rue des Tournelles, vint s’asseoir près de moi et me dit : — Monsieur Victor Hugo, la place Royale est brûlée, on a mis le feu par votre maison, les insurgés sont entrés par la petite porte sur le cul-de-sac Guéménée. — Et ma famille ? dis-je. — En sûreté. — Comment le savez-vous ? — J’en arrive. J’ai pu, n’étant pas connu, franchir les barricades pour arriver jusqu’ici. Votre famille s’était réfugiée d’abord à la mairie. J’y étais aussi. Voyant le danger grossir, j’ai engagé Mme Victor Hugo à chercher quelque autre asile. Elle a trouvé abri, avec ses enfants, chez un fumiste appelé Martignoni qui demeure à côté de votre maison, sous les arcades.

Je connaissais cette digne famille Martignoni. Cela me rassura. — Et où en est l’émeute ? dis-je à M. Belley. — C’est une révolution. L’insurrection est maîtresse de Paris en ce moment. Nous sommes perdus.

AL Belley paraissait consterné.

Je, quittai M. Belley et je traversai rapidement les quelques salles qui séparaient le lieu de nos séances du cabinet où se tenait la Commission exécutive.

C’était un petit salon appartenant à la présidence, précédé de deux pièces plus petites encore. Il y avait dans ces antichambres des officiers et des gardes nationaux, l’air éperdu, bourdonnant pêle-mêle. Cette cohue effarée n’opposait d’ailleurs aucune résistance au passage de quiconque voulait entrer.

Je poussai la porte du cabinet de la Commission exécutive, et je me trouvai brusquement face à face avec tous ces hommes qui étaient le pouvoir. Cela ressemblait plutôt à une cellule où des accusés attendaient leur condamnation qu’à un conseil de gouvernement. M. Ledru-Rollin, très rouge, était assis une fesse sur la table. M. Garnier-Pagès, très pâle, et à demi couché sur un grand fauteuil, faisait une antithèse avec lui. Le contraste était complet, Garnier-Pagès maigre et chevelu, Ledru-Rollin gras et tondu. Deux ou trois colonels, dont était le représentant Charras, causaient dans un coin. Je ne me rappelle Arago que vaguement. Je ne me souviens plus si M. Marie était là. Il faisait le plus beau soleil du monde.

M. de Lamartine, debout dans l’embrasure de la fenêtre de gauche, causait avec un général en grand uniforme, que je voyais pour la première et pour la dernière fois, et qui était Négrier. Négrier fut tué le soir de ce même jour devant une barricade.

Je courus à Lamartine qui fit quelques pas vers moi. Il était blême, défait, la barbe longue, l’habit non brossé et tout poudreux.

Il me tendit la main : — Ah ! bonjour, Hugo.

Voici le dialogue qui s’engagea entre nous et dont les moindres mots sont encore présents à mon souvenir.

— Où en sommes-nous, Lamartine ?

— Nous sommes f… !

— Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Cela veut dire que dans un quart d’heure l’Assemblée sera envahie, (Une colonne d’insurgés arrivait en effet par la rue de Lille. Une charge de cavalerie, faite à propos, la dispersa.)

— Comment ! et les troupes ?

— Il n’y en a pas.

— Mais vous m’avez dit mercredi, et répété hier, que vous aviez soixante mille hommes !

— Je le croyais.

— Comment, vous le croyiez ! vous vous êtes borné à le croire ! vous ne vous en êtes pas assuré, vous gouvernement !

— Que voulez-vous !

— Eh bien ! mais on ne s’abandonne pas ainsi. Ce n’est pas vous seulement qui êtes en jeu, c’est l’Assemblée, et ce n’est pas seulement l’Assemblée, c’est la France, et ce n’est pas seulement la France, c’est la civilisation tout entière ! Voilà ce que vous perdez dans une partie mal jouée et où évidemment quelqu’un triche ! Pourquoi n’avoir pas donné hier des ordres pour faire venir les garnisons des villes dans un rayon de quarante lieues ? Cela vous ferait tout de suite trente mille hommes.

— Nous avons donné les ordres.

— Eh bien ?

— Les troupes ne viennent pas.

Je haussai la voix et je le regardai fixement, j’étais indigné, hors de moi, injuste. — Ah çà ! dis-je, quelqu’un trahit ici.

Lamartine me prit la main et me répondit :

— Je ne suis pas ministre de la guerre !

En ce moment, quelques représentants entrèrent avec bruit. L’Assemblée venait de voter l’état de siège. Ils le dirent en trois mots à Ledru-Rollin et à Garnier-Pagès.

Lamartine se tourna à demi vers eux et dit à demi-voix :

— L’état de siège ! l’état de siège ! Allons, faites, si vous croyez cela nécessaire. Moi, je ne dis rien !

Il se laissa tomber sur une chaise, en répétant : — Je n’ai rien à dire. Ni oui, ni non. Faites !

Cependant le général Négrier était venu à moi.

— Monsieur Victor Hugo, me dit-il, je viens vous rassurer, j’ai des nouvelles de la place Royale.

— Eh bien, général ?

— Votre famille est sauvée, mais votre maison est brûlée.

— Qu’est-ce que cela fait ? dis-je.

Négrier me serra vivement le bras :

— Je vous comprends. Ne songeons plus qu’à une chose. Sauvons le pays.

Comme je me retirais, Lamartine sortit d’un groupe et courut à moi :

— Adieu, me dit-il. Mais n’oubliez pas ceci : ne me jugez pas trop vite. Je ne suis pas ministre de la guerre. 

J’avais depuis quelques jours des défiances dans l’esprit sur Cavaignac. Le mot de Lamartine les changea en soupçons.

La veille, comme l’émeute grandissait, Cavaignac, après quelques dispositions prises, avait dit à Lamartine :

— En voilà assez pour aujourd’hui.

Il était cinq heures.

— Comment ! s’écria Lamartine. Mais nous avons encore quatre heures de jour ! Et l’émeute en profitera pendant que nous les perdrons !

Il ne put rien tirer de Cavaignac que : — En voilà assez pour aujourd’hui !


24 juin. Journée du samedi.

Vers trois heures, au moment le plus critique, un représentant du peuple, en écharpe, arriva à la mairie du iie arrondissement, rue Chauchat, derrière l’Opéra. On le reconnut. C’était Lagrange.

Les gardes nationaux l’entourèrent. En un clin d’œil, le groupe devint menaçant. — C’est Lagrange ! l’homme du coup de pistolet ! Que venez-vous faire ici ? Vous êtes un lâche. Allez derrière les barricades, c’est votre place. Les vôtres sont là et pas avec nous. Ils vous proclament leur chef. Allez-y ! Ils sont braves, eux, au moins. Ils donnent leur sang pour vos folies. Et vous, vous avez peur ! Vous avez un vilain devoir, mais faites-le au moins ! Allez-vous-en ! Hors d’ici !

Lagrange essaya de parler, les huées couvrirent sa voix.

Voilà comment ces furieux accueillaient l’honnête homme qui, après avoir combattu pour le peuple, voulait se dévouer pour la société.


24 juin.

Voici comment les soldats de la ligne qualifient la garde mobile. Tout à l’heure, sur le perron de la Chambre, ils disaient : Les voyous ont mis la crosse en l’air.

Quelques heures après la garde mobile se comportait héroïquement.


25 juin.

Les insurgés tiraient, sur toute la longueur du boulevard Beaumarchais, du haut des maisons neuves. Beaucoup s’étaient embusqués dans la grande maison en construction vis-à-vis la Galiote. Ils avaient mis aux fenêtres des mannequins, bottes de paille revêtues de blouses et coiffées de casquettes.

Je voyais distinctement un homme qui s’était retranché derrière une petite barricade de briques bâtie à l’angle du balcon du quatrième de la maison qui fait face à la rue du Pont-aux-Choux. Cet homme visait longtemps et tuait beaucoup de monde.

Il était trois heures. Les soldats et les mobiles couronnaient les toits du boulevard du Temple et répondaient au feu. On venait de braquer un obusier devant la Gaîté pour démolir la maison de la Galiote et battre tout le boulevard.

Je crus devoir tenter un effort pour faire cesser, s’il était possible, l’effusion du sang ; et je m’avançai jusqu’à l’angle de la rue d’Angoulême. Comme j’allais dépasser la petite tourelle qui est tout près, une fusillade m’assaillit. La tourelle fut criblée de balles derrière moi. Elle était couverte d’affiches de théâtre déchiquetées par la mousqueterie. J’en ai détaché un chiffon de papier comme souvenir. L’affiche auquel il appartenait annonçait pour ce même dimanche une fête au Château des Fleurs avec dix mille lampions.


Depuis quatre mois, nous vivons dans une fournaise. Ce qui me console, c’est que la statue de l’avenir en sortira, et il ne faut pas moins qu’un tel brasier pour fondre un tel bronze.


Quatorze balles ont frappé ma porte cochère, onze en dehors, trois en dedans. Un soldat de la ligne a été atteint mortellement dans ma cour. On voit encore la traînée de sang sur les pavés.


Le souterrain des Tuileries fut construit pour le passage de Mme la duchesse de Berry quand elle se promenait, dans sa grossesse, sur la terrasse du bord de l’eau après la mort de M. le duc de Berry. Je l’ai souvent vue à cette époque marcher lentement sous les arbres, vêtue de noir avec son gros ventre, seule ou suivie à distance par quelques femmes en deuil. Ce souterrain a seize lucarnes grillées sur le jardin, ces lucarnes sont rondes et la disposition de leurs barreaux les fait ressembler à des roues. C’est dans ce souterrain qu’on enferma d’abord les insurgés de juin. Il leur était défendu de mettre la tête aux soupiraux. Les sentinelles tiraient sur toute figure qui apparaissait. On voit encore le trou d’une balle au bas d’une lucarne, la troisième à partir du château.

À la barrière Rochechouart, les insurgés s’étaient embusqués dans la boutique d’un perruquier nommé Bataille. Cette boutique a été criblée de balles.

MORT DE CHATEAUBRIAND

4 juillet 1848.

M. de Chateaubriand est mort le 4 juillet 1848 à huit heures du matin. Il était depuis cinq ou six mois atteint d’une paralysie qui avait presque éteint le cerveau et, depuis cinq jours, d’une fluxion de poitrine qui éteignit brusquement la vie.

La nouvelle parvint par M. Ampère à l’Académie, qui décida qu’elle ne tiendrait pas de séance.

Je quittai l’Assemblée nationale où l’on nommait un questeur en remplacement du général Négrier tué dans les journées de Juin, et j’allai chez M. de Chateaubriand, rue du Bac, 110.

On m’introduisit près du gendre de son neveu, M. de Preuille. J’entrai dans la chambre de M. de Chateaubriand.

M. de Chateaubriand était couché sur son lit, petit lit en fer à rideaux blancs avec une couronne de fer d’assez mauvais goût. La face était découverte ; le front, le nez, les yeux fermés apparaissaient avec cette expression de noblesse qu’il avait pendant la vie et à laquelle se mêlait la grave majesté de la mort. La bouche et le menton étaient cachés par un mouchoir de batiste. Il était coiffé d’un bonnet de coton blanc qui laissait voir les cheveux gris sur les tempes ; une cravate blanche lui montait jusqu’aux oreilles. Son visage basané semblait plus sévère au milieu de toute cette blancheur. Sous le drap on distinguait sa poitrine affaissée et étroite et ses jambes amaigries.

Les volets des fenêtres donnant sur un jardin étaient fermés. Un peu de jour venait par la porte du salon entr’ouverte. La chambre et le visage du mort étaient éclairés par quatre cierges qui brûlaient aux coins d’une table placée près du lit. Sur cette table un crucifix en argent et un vase plein d’eau bénite avec un goupillon. Un prêtre priait à côté. Derrière le prêtre, un haut paravent de couleur brune cachait la cheminée dont on voyait la glace et laissait voir à demi quelques gravures d’églises et de cathédrales.

Aux pieds de M. de Chateaubriand, dans l’angle que faisait le lit avec le mur de la chambre, il y avait deux caisses de bois blanc posées l’une sur l’autre. La plus grande contenait le manuscrit complet de ses Mémoires, divisé en quarante-huit cahiers. Sur les derniers temps, il y avait un tel désordre autour de lui qu’un de ces cahiers avait été retrouvé le matin même par M. de Preuille dans un petit coin sale et noir où l’on nettoyait les lampes. 

Quelques tables, une armoire et quelques fauteuils bleus et verts en désordre encombraient plus qu’ils ne meublaient cette chambre.

Le salon voisin, dont les meubles étaient cachés par des housses de toile écrue, n’avait rien de remarquable qu’un buste en marbre de Henri V posé sur la cheminée. En avant de ce buste une statuette de M. de Chateaubriand en pied. Des deux côtés d’une fenêtre, Mme de Berri et son fils enfant, en plâtre.

M. de Chateaubriand ne disait rien de la République, sinon : Cela vous fera-t-il plus heureux ?


Les obsèques de M. de Chateaubriand se firent le 8 juillet 1848, précisément au jour anniversaire de cette seconde rentrée de Louis XVIII en 1815 à laquelle il avait puissamment contribué. Je dis les obsèques et non l’enterrement, car M. de Chateaubriand avait depuis longtemps son tombeau bâti d’avance à Saint-Malo sur un rocher au milieu de la mer.

Paris était comme abruti par les journées de Juin, et tout ce bruit de fusillades, de canon et de tocsin qu’il avait encore dans les oreilles l’empêcha d’entendre, à la mort de M. de Chateaubriand, cette espèce de silence qui se fait autour des grands hommes disparus. Et puis c’était le troisième enterrement depuis trois jours, la veille, l’archevêque[1] ; l’avant-veille, les victimes de Juin.

Il y eut peu de foule et une émotion médiocre aux obsèques de M. de Chateaubriand. La cérémonie se fit à la chapelle-église des Missions étrangères, rue du Bac, à quelques pas de la maison que M. de Chateaubriand habitait.

L’église des Missions, étroite, petite, laide, tendue de noir à mi-mur ; au milieu de l’église, un cénotaphe de bois couleur bronze surmonté d’un drap de velours noir à croix blanche semé d’étoiles d’argent ; aux quatre coins du cénotaphe, quatre candélabres de bois bronze et argenté portant une flammèche verte qui s’éteignit avant la fin ; deux rangées de cierges sur les degrés du catafalque ; aucun insigne ; pour toute famille des collatéraux ; quelques centaines de personnes ; Cousin en noir. Ampère avec l’habit de l’Institut, Villemain avec la plaque, M. Molé en redingote, sept femmes dans les tribunes hautes, un peu de peuple sous l’orgue, l’évêque de Quimper dans le chœur, quatre fusiliers auprès de l’autel, une trentaine de soldats du 61e dans l’église commandés par un capitaine, deux membres de l’Assemblée nationale en écharpe, presque tout l’Institut ; la messe chantée en faux-bourdon, deux séminaristes des Missions regardant à droite de l’autel de derrière une statue, M. Antony Thouret tenant un des quatre coins du poêle, M. Patin faisant un discours ; telle fut cette cérémonie, qui eut tout ensemble je ne sais quoi de pompeux qui excluait la simplicité et je ne sais quoi de bourgeois qui excluait la grandeur.

C’était trop et trop peu. J’eusse voulu pour M. de Chateaubriand des funérailles royales, Notre-Dame, le manteau de pair, l’habit de l’Institut, l’épée du gentilhomme émigré, le collier de l’ordre, la Toison d’or, tous les corps présents, la moitié de la garnison sur pied, les tambours drapés, le canon de cinq en cinq minutes, — ou le corbillard du pauvre dans une église de campagne.

Il y avait dans l’église un vieux missionnaire à longue barbe qui avait l’air vénérable.

Le cadavre ne pouvait partir immédiatement pour Saint-Malo, car le flot ne lui permettait de prendre possession de son tombeau que le 18 juillet.

Après la cérémonie religieuse et la cérémonie académique, dont M. Patin fut l’officiant, dans la cour, par un soleil ardent, les femmes aux fenêtres, on descendit le mort illustre dans le caveau de l’église. On le plaça sur un tréteau dans un compartiment voûté à porte cintrée qui est à gauche au bas de l’escalier. J’y entrai.

Le cercueil était encore couvert du drap de velours noir. Une corde d’argent à gland en effilé était jetée dessus. Deux cierges brûlaient de chaque côté.

J’y rêvai quelques minutes. Puis je sortis et la porte se referma.

NOTES ÉPARSES

I

Août 1848.

Voici ce que doit savoir un ambassadeur qui part pour Saint-Pétersbourg :

En Russie il n’y a que l’empereur et dans l’empereur il n’y a que le premier mouvement. Plaisez à l’empereur, et plaisez le premier jour. Tout est là. L’empereur ne revient pas de son premier coup d’œil et tout Pétersbourg et toute la Russie voient comme a vu l’empereur. Si l’empereur a été froid, la Russie vous tourne le dos ; s’il vous a souri, vous êtes un dieu.

Or pour plaire à l’empereur tout d’abord, il fallait en 1830 lui bien parler de la garde royale, il faut en 1848 lui bien parler de la garde nationale et de la garde mobile en juin. Soyez libéral, français, philosophe, voltairien tant que vous voudrez, mais pas un mot de la Pologne. La Pologne, entrevue dans une allusion même la plus lointaine, lui fait froncer le sourcil ; et tout est dit.

Parlez-lui de l’Afrique. Il nous voit volontiers en Algérie. La France y fait contrepoids à l’Angleterre en Égypte. En 1830, quand il apprit la prise d’Alger, quelque temps avant les événements de juillet, il dit à M. de Bourgoing, alors premier secrétaire de l’ambassade française : — Bravo ! je voudrais vous aider ! Mais je ne puis que vous applaudir. Des soldats français là me font autant de plaisir que des soldats russes.

Après Juillet, le général Atthelin vint comme ambassadeur. Nicolas le mit tout de suite sur la garde royale. — Ces braves grenadiers ! Voila comme on comprend le devoir ! — Il ajouta ce mot remarquable : — Je voudrais leur donner à chacun une statue d’or.

Atthelin resta froid devant l’éloge des grenadiers royaux, et fut perdu. L’empereur le regarda à peine ; le lendemain personne ne le regarda plus.


II

15 octobre 1848.

J’ai quitté le n° 5 de la rue d’Isly pour le n° 37 de la rue de la Tour-d’Auvergne.

Pendant que mes meubles déménagent de la rue d’Isly, les principes déménagent de la Constitution. Je m’occupe le plus que je peux du premier de ces déménagements pour ne pas prendre part à l’autre.

Du reste, lord Byron, Rossini et Paganini auraient refusé d’entrer chez moi dans les circonstances où j’y entre.

J’ai quitté ma chambre à coucher de la place Royale le vendredi 23 juin, mes premiers meubles sont entrés dans ma chambre à coucher de la rue de la Tour-d’Auvergne le vendredi 13 octobre. En déposant la glace de la cheminée de cette chambre, on a trouvé écrit au charbon derrière cette glace le n° 13 ; la chambre-mansarde que j’occupe provisoirement dans la maison au quatrième porte le n° 13. Les présages sont mauvais, comme dit Nuño Saledo.

PORTRAITS

I

M. THIERS.

M. Thiers veut traiter des hommes, des idées et des événements révolutionnaires avec la routine parlementaire. Il joue son vieux jeu des roueries constitutionnelles en présence des abîmes et des effrayants soulèvements du chimérique et de l’inattendu. Il ne se rend pas compte de la transformation de tout ; il trouve des ressemblances entre les temps où nous sommes et les temps où il a gouverné, et il part de là ; ces ressemblances existent en effet, mais il s’y mêle je ne sais quoi de colossal et de monstrueux. M. Thiers ne s’en doute pas, et va son train. Il a passé sa vie à caresser des chats, à les amadouer par toutes sortes de procédés câlins et de manières félines ; aujourd’hui il veut continuer son manège, et il ne s’aperçoit pas que les bêtes ont démesurément grandi, et que ce qu’il a maintenant autour de lui, ce ne sont plus des chats, ce sont des tigres.

Spectacle étrange que ce petit homme essayant de passer sa petite main sur le mufle rugissant d’une révolution.


Quand M. Thiers est interrompu, il se démène, croise ses bras, les décroise brusquement, puis porte ses mains à sa bouche, à son nez, à ses lunettes, puis hausse les épaules et finit par se saisir convulsivement, des deux mains, le derrière de la tête.


Voici un mot de M. Thiers qui peint M. Thiers : — Je n’ai pas de collègues !


PAROLE VRAIE DE THIERS. (SYSTÈME HYPOTHÉCAIRE.)

« Je ne suis pas novateur, je ne suis pas novateur, cependant, cependant, cependant (crescendo) je ne veux pas défendre des traditions fâcheuses, fâcheuses. Je vous accorde l’expérience, je vous l’accorde ; je ne vous accorde pas la routine, je ne vous l’accorde pas. Savez-vous pourquoi ?

« Que si vous voulez imiter le système prussien, le système polonais, je ne m’y oppose pas pour ma part, je ne m’y oppose pas pour ma part. Ce à quoi je m’oppose, avec toute l’énergie dont je suis capable, c’est la création du papier forcé, du papier forcé, du papier-monnaie. Savez-vous pourquoi ? »


M. Thiers, M. Scribe, M. Horace Vernet, c’est le même homme sous les trois espèces différentes de l’homme politique, de l’auteur dramatique et de l’artiste. Ce qui prouve que cela est vrai, c’est que l’assimilation leur plairait à tous les trois. Talents faciles, clairs, abondants, rapides ; sans imagination, sans invention, sans poésie ; sans science, sans correction, sans philosophie, sans style ; improvisateurs quelquefois charmants, mais toujours vulgaires lors même qu’ils sont charmants ; prenant la foule par tous ses petits côtés, jamais par les grands ; bourgeois plutôt que populaires ; compris plutôt qu’intelligents ; faits à l’image du premier venu, par conséquent triomphant toujours ; ayant les défauts qui plaisent sans les qualités qui choquent ; capables au besoin d’un vaste tableau, d’une longue pièce ou d’un énorme livre, mais où le petit se fera toujours sentir ; hommes du présent, vivant dans la minute, sans le souvenir d’hier et sans la divination de demain, n’ayant ni le sens du passé ni l’instinct de l’avenir, également antipathiques aux nouveautés et aux traditions ; travaillant beaucoup, pensant peu ; promis à une immense renommée et à un immense oubli ; créés pour faire vite, pour réussir vite, et pour passer vite.


M. Thiers, c’est le petit homme à l’état complet. De l’esprit, de la finesse, de l’envie ; de la supériorité par instants, quand il a réussi à se hisser sur quelque chose ; force gestes pour dissimuler la petitesse par le mouvement ; de la familiarité avec les grands événements, les grandes idées et les grands hommes, pour marquer peu d’étonnement, et par conséquent quelque égalité ; de l’entrain, du parlage, de l’impertinence, des expédients, de l’abondance, qualités qui prennent les gens médiocres ; dans la conversation, ni rayons, ni éclairs, mais cette espèce particulière d’étincelles qui éblouit les myopes ; dans le style, beaucoup de vulgarité naturelle, que le gros des lecteurs érige en clarté ; par-dessus tout, de l’aplomb, de l’audace, de la confiance, taille basse et tête haute ; derrière soi, à portée de la main, dans le bagage, une foule de théories de toutes dimensions, c’est-à-dire des échelles pour monter à tout.


J’ai toujours éprouvé pour cet illustre homme d’État, pour cet éminent orateur, pour cet historien distingué, pour cet écrivain médiocre, pour ce cœur étroit et petit, un sentiment indéfinissable d’enthousiasme, d’aversion et de dédain.


II

CAVAIGNAC.

Juillet 1848.

C’était un peintre.

Voici comment il faisait le portrait du chef du pouvoir exécutif :

Cavaignac, un nez dans du poil.


III

DUFAURE.

M. Dufaure est un avocat de Saintes qui était le premier de sa ville vers 1833. Ceci le poussa à la Chambre. M. Dufaure y arriva avec un accent provincial et enchifrené qui était étrange, mais c’était un esprit clair jusqu’à être parfois lumineux, précis jusqu’à être parfois décisif. Avec cela une parole lente et froide, mais sûre, solide, et poussant avec calme les difficultés devant elle.

M. Dufaure réussit. Il fut député, puis ministre. Ce n’est pas un sage, c’est un homme honnête et grave, qui a tenu le pouvoir sans grandeur, mais avec probité, et qui tient la tribune sans éclat, mais avec autorité.

Sa personne ressemble à son talent, elle est digne, simple et terne. Il vient à la Chambre boutonné dans une redingote gris-noir, avec une cravate noire et un collet de chemise qui lui monte aux oreilles. Il a un gros nez, les lèvres épaisses, les sourcils épais, l’œil intelligent et sévère, et des cheveux gris en désordre.

M. Dufaure est extrêmement lié avec M. Vivien qui est enchifrené comme lui.

Le jour où Cavaignac le choisit comme ministre à la place de M. Sénart, M. Portalis l’attaqua comme ancien ministre de Louis-Philippe. M. Dufaure, à son banc de ministre, haussa les épaules en riant d’un rire un peu embarrassé. Le lendemain, le général Bedeau le défendit comme homme de haute probité et de complet désintéressement ; M. Ledru-Rollin cria de sa place : — Qu’est-ce que cela prouve ? Et M. Guizot !


M. Dufaure, en arrivant de Saintes à la Chambre des députés, avait des habitudes d’avocat de province, la lecture des journaux au café tous les soirs et la partie de dominos. Après le 12 mai 1839, on le fit ministre de l’Intérieur. Le soir de son installation à l’hôtel du ministère il reçut force visites, une moitié de la Chambre des députés, beaucoup de pairs. La cohue écoulée, vers dix heures, trois ou quatre intimes restés dans le salon, M. Dufaure dit : — Qui veut faire une partie de dominos ? L’offre fut acceptée. Mais où trouver un jeu de dominos ? On bouleversa tout l’hôtel, point de dominos. On finit par s’adresser au portier qui avait dans un coin de sa loge une vieille boîte à dominos qui servait aux laquais et dont le ministre se régala. Le lendemain ce quatrain fut affiché sur la porte de l’hôtel :

Dans ce lieu que les bourrasques
Remplissent d’hommes nouveaux.
On n’a point de dominos,
Mais on y trouve des masques.


IV

ODILON BARROT.

Odilon Barrot monte à la tribune marche à marche et lentement, solennel avant d’être éloquent. Puis, il pose sa main droite sur la table de la tribune, rejetant sa main gauche derrière son dos, et se présentant ainsi à l’Assemblée de côté, dans l’attitude de l’athlète. Il est toujours en noir, bien brossé et bien boutonné.

Sa parole, d’abord lente, s’anime peu à peu, de même que sa pensée. Mais en s’animant, sa parole s’enroue et sa pensée s’obscurcit ; de là une certaine hésitation dans l’auditoire, les uns entendant mal, les autres ne comprenant pas. Tout à coup, du nuage il sort un éclair et l’on est ébloui. La différence entre ces hommes et Mirabeau, c’est qu’ils ont tous des éclairs ; Mirabeau seul a le coup de foudre.


 

V

CHANGARNIER.

Changarnier a l’air d’un vieil académicien, de même que Soult a l’air d’un vieil archevêque.

Changarnier a soixante-quatre ou cinq ans, l’encolure longue et sèche, la parole douce, l’air gracieux et compassé, une perruque châtaine comme M. Pasquier et un sourire à madrigaux comme M. Brifaut.

Avec cela c’est un homme bref, hardi, expéditif, résolu, mais double et ténébreux.

Il siège à la Chambre à l’extrémité du quatrième banc de la dernière section à gauche, précisément au-dessous de M. Ledru-Rollin. Il se tient là, les bras habituellement croisés. Ce banc où siègent Ledru-Rollin et La Mennais est peut-être le plus habituellement irrité de la gauche. Pendant que l’Assemblée crie, murmure, hurle, rugit, rage et tempête, Changarnier bâille.


Changarnier est hautain et brave. Il supporte avec impatience la suprématie de son ancien subordonné Cavaignac. Il en parle toujours comme de l’homme qui doit lui céder le pas dans les grandes occasions. L’autre jour il disait :

— Soyez tranquille. Le cheval de Cavaignac est bien dressé. Il sait son devoir. Il viendra toujours de lui-même se placer derrière le mien.


VI

LAGRANGE.

Lagrange a, dit-on, tiré le coup de pistolet du boulevard des Capucines[1], fatale étincelle qui a mis le feu aux colères et allumé l’embrasement de Février. Il s’intitule : détenu politique et représentant du peuple.

Lagrange a des moustaches grises, une barbe grise, de longs cheveux gris ; il déborde de générosité aigrie, de violence charitable et de je ne sais quelle démagogie chevaleresque ; il a dans le cœur de l’amour avec lequel il attise toutes les haines ; il est long, mince, maigre, jeune de loin, vieux de près, ridé, effaré, enroué, ahuri, gesticulant, blême avec le regard fou ; c’est le Don Quichotte de la Montagne. Lui aussi donne des coups de lance aux moulins, c’est-à-dire au crédit, à l’ordre, à la paix, au commerce, à l’industrie, à tous ces mécanismes d’où sort le pain. Le bon lourdaud Deville est son Sancho Pança.

Avec cela point d’idées ; des enjambées continuelles de la justice à la démence et de la cordialité à la menace. Il proclamée, acclame, réclame et déclame. Il prononce cito-ïens. C’est un de ces hommes qu’on ne prend jamais au sérieux, mais qu’on est quelquefois forcé de prendre au tragique.


VII

PROUDHON.

Proudhon est le fils d’un tonnelier de Besançon. Il est né en 1808. Il a des cheveux blonds rares, en désordre, mal peignés, une mèche ramenée sur le front, qui est haut et intelligent. Il porte des lunettes. Son regard est à la fois trouble, pénétrant et fixe. Il y a du doguin dans son nez presque camard, et du singe dans son collier de barbe. Sa bouche, dont la lèvre inférieure est épaisse, a l’expression habituelle de l’humeur. Il a l’accent franc-comtois, il précipite les syllabes du milieu des mots et traîne les syllabes finales, il met des accents circonflexes sur tous les a, et prononce comme Charles Nodier, comme M. Droz : honorâble, remarquâble. Il parle mal et écrit bien. À la tribune, son geste se compose de petits coups fébriles du plat de la main sur son manuscrit. Quelquefois il s’irrite et écume, mais c’est de la bave froide. Le principal caractère de sa contenance et de sa physionomie, c’est l’embarras mêlé à l’assurance.

J’écris ceci pendant qu’il est à la tribune.


Dans les derniers temps, il demeurait rue Dauphine et y faisait son journal, le Représentant du Peuple. Ceux qui avaient affaire au rédacteur montaient là à une espèce de châssis et y trouvaient Proudhon rédigeant, en blouse et en sabots.

Hier, Antony Thouret a rencontré Proudhon.

— Ça va mal, a dit Proudhon.

— Quelle cause assignez-vous à tous nos embarras ? a demandé Antony Thouret.

— Pardieu ! tout le mal vient des socialistes !

— Comment ! des socialistes ? mais vous-même, n’êtes-vous pas un socialiste ?

— Moi, un socialiste ! a repris Proudhon, par exemple !

— Ah çà ! qu’êtes-vous donc ?

— Je suis un financier.


VIII

ARMAND MARRAST.

M. Armand Marrast, qui est, du reste, un homme d’esprit, et que je crois galant homme, avant de faire la Tribune, puis le National, avait été maître d’études à un collège, je ne sais plus lequel, Louis-le-Grand, je crois. Le jour où il a été fait président de l’Assemblée, on s’est dit : — Ce pauvre Marrast ! lui président de l’Assemblée nationale ! Avec sa petite voix pointue et sa mine chétive ! lui, cet ancien pion ! Comme ça va le couler ! — Point du tout. M. Marrast a été un président remarquable.

Pourquoi ? Précisément parce qu’il avait été maître d’études. Il s’est trouvé que ces habitudes de pion composaient précisément le talent de président d’une assemblée. — Silence, Messieurs ! — Monsieur un tel, à votre place ! — Pan ! pan ! pan ! (Le couteau de bois sur la table.) — Monsieur de La Rochejaquelein, je n’entends que vous ! — Messieurs les ministres, vous causez si haut qu’on ne s’entend pas ! — Etc., etc.

C’est tout simple. Mener les écoliers, mener les hommes, c’est la même chose. C’est qu’il y a déjà de l’homme dans l’écolier et qu’il y a toujours de l’écolier dans l’homme.


M. Marrast, avant d’être président de l’Assemblée nationale, avait été dix-huit ans spectateur des débats des Chambres dans la tribune des journalistes. Là, il se faisait claqueur ou siffleur acharné, riant, ricanant, raillant, moquant, criant, interrompant sans cesse. C’était le chat-huant. La révolution de Février survint, et en fit brusquement le chancelier en frac de cette espèce de Convention bête qu’on appelait l’Assemblée constituante.

La tribune des journalistes, veuve de son agitateur Marrast, n’en resta pas moins un guêpier, un coin tumultueux et tapageur, d’où partaient sans cesse les interruptions et les vacarmes. Ordinairement on s’apercevait peu de ces jappements qui étaient couverts par les rumeurs de l’Assemblée.

Un jour, c’était, je crois, vers le milieu de décembre 1848, M. Bastide, ce grand pâle à favoris noirs, qui avait la physionomie de Basile tempérée par la majesté d’un sergent de ville et dont le National avait fait un ministre des affaires étrangères, M. Bastide demanda la parole. Quand il était ministre il ne parlait jamais. La tribune le glaçait de terreur. Or il n’était plus ministre en ce moment-là. Stupéfaction générale de voir Bastide demander la parole sans y être forcé. La tribune des journalistes fit un Oh ! qui cette fois éclata au milieu du silence et fit retourner toute l’Assemblée. Scandale et colère des représentants. Le président Marrast prit son air le plus imposant et déclara que si une pareille insolence se renouvelait, il ferait immédiatement évacuer la tribune des journalistes. Les choses reprirent leur train. Le Bastide se mit à parler et les représentants à causer.

Les journalistes ne songeaient plus à rien, quand tout à coup la porte de leur tribune s’ouvre. Un huissier en cravate blanche apparaît et leur dit : — Messieurs les rédacteurs en chef. Monsieur le président m’envoie vous dire que s’il vous arrive encore de troubler l’ordre, il vous fera immédiatement sortir.

Les journalistes se retournent. Un d’eux prend la parole et répond : — Va dire à ton maître que nous faisons moins de bruit à nous tous dans cette tribune qu’il n’en faisait autrefois à lui tout seul !


IX

BABAUD-LARIBIÈRE. — GOUDCHAUX. — PIERRE LEROUX. — LUCIEN MURAT.

M. Babaud-Laribière est une grande barbe, une grosse voix et un petit homme.

Il y a dans l’Assemblée les géants et les nains. Les géants : Caussidière, Ledru-Rollin, Antony Thouret, Lucien Murat, Larochejaquelein. — Les nains : Louis Blanc, Thiers, Marrast, Crémieux. Babaud-Laribière est un des nains à la suite.


M. Goudchaux : rose, énorme, joufflu, le dos d’un homme de soixante ans, l’air naïf et juif, le regard pudique, un banquier.


 

Pierre Leroux : un de ces hommes dont l’esprit bégaie.


Lucien Murat : un ventre.


X

LA MENNAIS.

L’abbé de La Mennais, figure de fouine, avec l’œil de l’aigle, cravate de couleur en coton mal nouée, redingote brune usée, vaste pantalon de nankin, trop court, bas bleus, gros souliers. La décoration de représentant à la boutonnière. Voix si faible qu’on vient se grouper au pied de la tribune pour l’entendre et qu’on l’entend à peine.

Après les journées de Juin, Blaise, le neveu de La Mennais, s’en va voir son oncle pour lui dire : — Je me porte bien. — Blaise était un officier de la garde nationale. Du plus loin que l’abbé de La Mennais l’aperçoit, il lui crie, sans même donner à Blaise le temps d’ouvrir la bouche : — Va-t’en ! tu me fais horreur, toi qui viens de tirer sur des pauvres !

Le mot est beau.

La Mennais siège à la troisième place du troisième banc de la Montagne, seconde travée à gauche du président, à côté de Jean Reynaud. Il a son chapeau devant lui et, comme il est petit, son chapeau le cache. Il passe son temps à se rogner les ongles avec un canif.

Il a longtemps demeuré quartier Beaujon, tout à côté de Théophile Gautier. Delaage allait de l’un chez l’autre. Gautier lui disait en parlant de La Mennais : — Va-t’en voir ton vieux dans ses nuages.


XI

LÉON FAUCHER.

Janvier 1848.

M. Léon Faucher, le nouveau ministre de l’intérieur, est à la fois absolu et médiocre. M. de Larochejaquelein me disait : — Il est tranchant, non comme une lame de sabre, mais comme un couteau de cuisine.


 

XII

VAULABELLE.

Septembre 1848.

M. Vaulabelle, ministre actuel de l’instruction publique, s’appelle Quénaille ou Kénaille. Une assonance possible lui a fait quitter ce nom. Son frère, Eléonor Vaulabelle, rédigeait l’Entr’acte et fait des vaudevilles sous le nom de Jules Cordier. Du temps où Rabbe habitait rue des Petits-Augustins, vers 1825, le ministre était clerc de notaire. Rabbe avait tous les soirs dans sa chambre quelques amis poëtes, entre autres Méry et Barthélemy, plus tard Gauja, plus tard Carrel. Le clerc de notaire fit la connaissance de Rabbe au cabinet de lecture de la rue Saint-Benoît et se faufila.

— Que voulez-vous faire ? lui dit Rabbe un jour. — Du notariat. — Faites plutôt de l’histoire, dit Rabbe. Cela se vend. Fabriquez pour Lecointe et Durey, quai des Augustins, quelque résumé de quelque chose. — Ça me va, dit Vaulabelle.

Ceci le fit historien, puis journaliste, puis ministre.


XIII

VIVIEN.

M. Vivien est un de ces hommes qui ne disent que la moitié de leur pensée et n’adoptent que la moitié de la pensée d’autrui, qui ne sont jamais complètement pour ni jamais complètement contre quoi que ce soit, qui sont composés dans une proportion presque égale du oui et du non. Ces hommes-là réussissent. Les philosophes les proclament sages ; les politiques les déclarent modérés ; les penseurs les trouvent médiocres. Or ne sont-ce point là les trois conditions du bonheur : sagesse, modération, médiocrité.


XIV

BLANQUI.

Blanqui en était venu à ce point de ne plus porter de chemise. Il avait sur le corps les mêmes habits depuis douze ans, ses habits de prison, des haillons, qu’il étalait avec un orgueil sombre dans son club. Il ne renouvelait que ses chaussures, et ses gants, qui étaient toujours noirs. 

À Vincennes, pendant ses huit mois de captivité pour l’affaire du 15 mai, Blanqui ne mangeait que du pain et des pommes crues, refusant toute autre nourriture. Sa mère seule parvenait quelquefois à lui faire prendre un peu de bouillon.

Avec cela des ablutions fréquentes, la propreté mêlée au cynisme, de petites mains, de petits pieds, jamais de chemise, toujours des gants. Il y avait dans cet homme un aristocrate brisé et foulé aux pieds par un démagogue.

Une habileté profonde ; nulle hypocrisie. Le même dans l’intimité et en public. Âpre, dur, sérieux, ne riant jamais, payant le respect par l’ironie, l’admiration par le sarcasme, l’amour par le dédain, et inspirant des dévouements extraordinaires. Figure sinistre.

Il n’y avait dans Blanqui rien du peuple, tout de la populace. Avec cela, lettré, presque érudit. À de certains moments, ce n’était plus un homme, c’était une sorte d’apparition lugubre dans laquelle semblaient s’être incarnées toutes les haines nées de toutes les misères.


Après Février, j’ai régné huit jours dans le viiie arrondissement. Quelque jour je conterai cette étrange semaine. Le peuple m’adorait, je le haranguais du balcon de la mairie, les ouvriers m’envoyaient des baisers quand je passais dans les rues. J’organisais les postes, je faisais défaire les barricades, remettre les pavés, garder les prisons, illuminer les rues.

Un matin, j’étais encore couché, un homme effaré entre dans ma chambre. C’était M. Adolphe Blanqui, professeur au Conservatoire des arts et métiers, membre de l’Institut, et huit jours auparavant député de la nuance Sallandrouze. Il était épouvanté et pâle, il me prend les mains en me criant : — Sauvez-moi !

— De qui ?

— De mon frère.

Son frère, Auguste Blanqui, arrivait en effet de prison et était venu se loger dans le viiie arrondissement où demeurait aussi l’aîné. Seulement Adolphe demeurait sur le boulevard près la rue Ménilmontant et Auguste au rond-point de la barrière du Trône.


Septembre 1848.

Auguste Blanqui, de sa prison de Vincennes, s’est fait candidat. C’est son droit. Et le droit du peuple est de le nommer. Le peuple a le droit d’aller choisir l’homme auquel il croit, partout, au fond d’un cachot comme au fond d’un palais, comme au fond de l’exil. Et toute barrière qui n’est pas la loi doit tomber devant l’appel souverain du peuple.

Du reste, Blanqui a fait une affiche, et cette affiche, dit-on, commence par cette phrase :

« Citoyens,

« La province entière trahit. »

La province entière, qu’est-ce ? c’est la France. Ainsi « la France trahit ».


En 1841, quand Blanqui sortit de prison (hôpital de Tours), il vint sur-le-champ à Paris. Sa vieille mère, qui l’adorait, se mit à sa recherche, allant chez lui cinq ou six fois par jour sans le trouver. Le troisième jour de son arrivée, il alla à la Réforme et dit à Ribeyrolles : — J’ouvre un club. Annonce-le. — J’annonce tous les clubs, dit Ribeyrolles. J’annoncerai le tien. As-tu vu ta mère ? — Il s’agit bien de ma mère, dit Blanqui, il s’agit de mon club.

Conté par Ribeyrolles, hier 18 mars 1857 à Guernesey.

XV

[UN RÉVOLUTIONNAIRE ANONYME[2].]

… était le vrai conspirateur vénitien. Il avait passé neuf ans de sa vie en prison, quatre en cellule, ses cheveux y avaient blanchi, il en était joyeux. C’était la seule joie qu’il connût, il y avait de la vengeance au fond de cette joie. Nature triste et profonde. Rien dans ce cœur ; pas un goût, pas une affection, pas un amour, pas un vice, pas une femme. Il passait sa vie à construire des plans mystérieux, des labyrinthes de galeries souterraines pour miner la société ; il était inépuisable en imaginations de ce genre ; la Société des familles, la Société des saisons, toutes ces sociétés secrètes sortirent de son cerveau, armées. Le 11 mai 1839, il enterra une sœur qui l’avait élevé et tendrement aimé, il sortit du Père-Lachaise pour s’en aller de rue en rue reconnaître les positions de l’émeute et combiner l’attaque du lendemain. Il portait des habits râpés, des chapeaux troués, des bottes percées, buvait de l’eau, mangeait du pain, couchait où il pouvait, et vivait avec six sous par jour. Partout où il y avait une paillasse à terre, il avait ce qu’il lui fallait. Au Mont Saint-Michel, il passait son temps à inventer des chiffres pour correspondre au dehors ; il avait trouvé jusqu’à cinquante-quatre combinaisons de cette sorte, toutes impénétrables. Son esprit était vide de toute autre chose. Il avait eu une femme et un enfant qui étaient morts de misère pendant qu’il était en prison. Il était inaccessible aux jouissances qui énervent les sens et aux passions qui domptent l’âme. Il était brave ; dans les émeutes, comme il avait la vue basse, il allait reconnaître avec un lorgnon les bataillons qui tiraient sur lui. C’était un furieux froid. Ce qu’il voulait était simple : — mettre en bas ce qui est en haut et en haut ce qui est en bas. — Il exprimait un jour son but de cette façon : — Je veux désarmer les bourgeois et armer les ouvriers ; je veux déshabiller les riches et habiller les pauvres. — Comme on le voit, sa liberté emprisonnait, son égalité dégradait, et sa fraternité tuait. C’était un de ces hommes qui ont une idée. Leur pays d’un côté, leur idée de l’autre, ils préfèrent leur idée. Leur logique tombe sur tous les sentiments humains comme le couteau de la guillotine. Vous leur dites : — Mais votre idée dresse l’échafaud ! — Sans doute. — Pour tous. — Je l’espère. — Pour vous-même. — Je le sais.

Leur propre tête roulant dans le panier de Sanson leur sourit.

Les privations, le dénuement, les fatigues, les complots, les cachots l’avaient usé. Il était pâle, de taille médiocre et de constitution chétive. Il crachait le sang. À quarante ans il avait l’air d’un vieillard. Ses lèvres étaient livides, son front était ridé, ses mains tremblaient, mais on voyait dans ses yeux farouches la jeunesse d’une pensée éternelle. Cet homme violent disait des choses implacables avec un accent calme et un sourire tranquille. Son regard était si sombre et sa voix était si douce qu’on se sentait pris de terreur devant lui. On comprenait que sous cette douceur se cachaient et se condensaient les explosions inouïes de la haine. Après Février, il sortit de prison (de Doullens, je crois, où il avait été transféré en quittant le Mont Saint-Michel) et il écrivit à son frère qu’il haïssait : — Je sors une fourche de fer rouge à la main. Ce fut en effet au milieu de cette révolution, pleine de clartés mystérieuses et de ténèbres inconnues, une apparition terrible.

… se mit à l’œuvre sur-le-champ, et ouvrit un club qu’il présida. Il avait là, au milieu des rumeurs furieuses, une attitude réfléchie, la tête un peu inclinée, laissant pendre ses mains entre ses genoux. Dans cette posture et sans hausser la voix, il demandait la tête de Lamartine et il offrait la tête de son frère.

Toutes les lueurs de 93 étaient dans sa prunelle. Il avait un double idéal, pour la pensée Marat, pour l’action Alibaud. Homme effrayant, promis à des destinées sombres, qui avait l’air d’un spectre lorsqu’il songeait au passé et d’un démon lorsqu’il songeait à l’avenir.

ASSEMBLÉE NATIONALE

Je suis allé pour la première fois à l’Assemblée nationale le 20 juin.

La salle est d’une laideur rare. Des poutres au lieu de colonnes, des cloisons au lieu de murailles, de la détrempe au lieu de marbre, quelque chose comme la salle de spectacle de Carpentras élevée à des proportions gigantesques.

La tribune, qui porte la date des journées de Février, ressemble à l’estrade des musiciens du café des aveugles. Un panneau peint en granit rouge avec une bordure peinte en marbre gris, sur ce fond rouge trois guirlandes de grisaille entourant ces trois dates 22, 23, 24 février ; au-dessous de ces guirlandes les figures placides de quatre huissiers en habits noirs et en cravates blanches avec des épées à pommeau d’argent ; près des huissiers, des sténographes debout, barbus, en redingotes, griffonnent sur des pupitres cloués aux retours du panneau ; des deux côtés un escalier de sept marches recouvert d’un tapis de velours rouge à fleurs ; une bordure de velours rouge, un verre d’eau, deux lampes le soir ; pour fond, un petit bureau d’acajou soutenu par quatre cariatides de cuivre séparées par des palmettes ; au milieu un homme mal vêtu qui se démène ; voilà ce que c’est que cette tribune qui remue le monde.

En somme le goût monarchique, quoique plus orné, est tout aussi pauvre que le goût républicain. Mesquinerie bourgeoise des deux parts.

Je retrouve là plusieurs huissiers de la Chambre des pairs. L’un d’eux me regarde longtemps d’un air mélancolique.

Les trois premiers représentants qui m’ont fait accueil et auxquels j’ai serré la main sont MM. Boulay de la Meurthe, Edgar Quinet et Altaroche.

Les premiers orateurs que j’ai entendus sont MM. Duclerc, ministre des finances, Bethmont, ministre de la justice, et Flourens, ministre du commerce. Lamartine était à son banc à gauche, à côté d’un ministre que je ne connais pas.

Je suis allé m’asseoir sur les bancs élevés de la droite à la place de Dupont de l’Eure, qui est malade en ce moment.


 

L’Assemblée constituante de 1848 a de l’honnêteté et du courage. Son malheur est d’être médiocre, ce qui la fait hostile aux grandes intelligences qu’elle contient. L’éloquence vraie, mâle et ferme l’étonne et la hérisse. Le beau langage lui est patois. Elle est presque entièrement composée d’hommes qui, ne sachant pas parler, ne savent pas écouter. Ils ne savent que dire, et ils ne veulent pas se taire. Que faire ? Ils font du bruit.

On sent que cette assemblée est d’hier et qu’elle n’a pas demain. Elle vient de naître et elle va mourir. De là un bizarre amalgame des défauts de l’enfance et des misères de la décrépitude. Elle est puérile et sénile. Elle discute, dispute, avance, recule, dit oui et non, se tâche, s’impatiente, boude, bougonne ; elle se hâte et elle se traîne. Jamais de hauteur, jamais de profondeur, même dans la colère. Pas de tempêtes, des giboulées.

Je contemple souvent en rêvant l’immensité de la salle et la petitesse de l’Assemblée.


Juillet.

L’Assemblée a entendu aujourd’hui les développements de la proposition Proudhon, présentés par l’auteur.

On voit paraître à la tribune un homme d’environ quarante-cinq ans, blond, avec peu de cheveux et beaucoup de favoris. Il était vêtu d’un gilet noir et d’une redingote noire. Il ne parla pas, il lut. Il tenait ses deux mains crispées sur le velours rouge de la tribune, son manuscrit entre elles. Il avait un son de voix vulgaire, une prononciation commune et enrouée et des besicles. Le début fut écouté avec anxiété, puis l’assemblée éclata en rires et en murmures, enfin chacun se mit à causer. La salle se vida et l’orateur termina au milieu de l’inattention le discours commencé au milieu d’une sorte de terreur.

Proudhon n’était ni sans talent ni sans puissance. Cependant il plia visiblement sous l’insuccès et n’eut rien de l’effronterie sublime des grands novateurs.

La Mennais a écouté la fin du discours de Proudhon, son mouchoir rouge sur les yeux, comme s’il pleurait.


Août 1848.

La commission d’enquête[1], présidée par Odilon Barrot, entendit Lamartine ; à la fin de l’audition, qui ressembla beaucoup à un interrogatoire, le président redevint collègue et demanda à Lamartine s’il ne souhaiterait pas qu’on négligeât, ou même qu’on omît certaines pièces dans le rapport, ajoutant qu’en ce qui touchait Lamartine la commission, usant d’égards, voulait ne rien approfondir et ne point pousser la curiosité à outrance.

Lamartine répondit : — Allez droit devant vous, au fond, nettement, franchement. Vous y trouverez mon innocence et j’y retrouverai ma popularité.


Séance du 3 août.

Lecture du rapport de la commission d’enquête.

Caussidière, d’abord absent, arrive à deux heures et demie et se place à son banc, au haut de la Montagne. Gilet blanc. Redingote noire.

Louis Blanc[2] est assis au sommet de la Montagne à côté de Ferdinand Gambon et passe sa main dans ses cheveux.

Pierre Leroux est au troisième banc, au-dessous de Louis Blanc, à côté de La Mennais. Pierre Leroux et La Mennais ont des lorgnons. Leroux promène le sien sur les tribunes publiques, La Mennais baisse la tête et semble lire. De temps en temps, il épluche ses ongles et plonge son pouce dans sa tabatière. Cavaignac arrive après le commencement et s’assied, les bras croisés, près de Marie, au banc des ministres.

Lamartine est à sa place ordinaire, à l’extrémité du banc inférieur de la seconde travée de gauche, séparé de Garnier-Pagès par Pagnerre. Lamartine croise les bras comme Cavaignac ; il est pâle et calme, ce qui contraste avec Ledru-Rollin, qui est au-dessus de lui, rouge et agité.

Ledru-Rollin est un gros homme à belles dents, l’idéal d’Anne d’Autriche. Il a de grosses mains blanches dont il caresse son collier de barbe.

Flocon est absent ; on le remarque. Jules Favre est venu s’asseoir à droite à côté de Portalis. Jules Favre est armé comme toujours de son gros portefeuille noir. Jules Favre a un visage blême, à menton avancé, collier de barbe noire, besicles.

Proudhon est assis à côté de Lagrange, à la dernière travée triangulaire de gauche, au fond de la salle. Les femmes de la tribune diplomatique, au-dessus de sa tête, le regardent avec une sorte d’horreur et disent tout haut : C’est ce monstre ! Proudhon a les jambes croisées, pantalon gris et redingote brune, et est à demi couché sur son banc, de façon que sa tête n’atteint pas le haut du dossier.

Lagrange, à côté de lui, se tient droit dans son habit noir boutonné. On remarque sa figure anguleuse, honnête et égarée. Il a un col rabattu et des manchettes blanches.

Caussidière s’est souvent agité pendant la lecture du rapport. Louis Blanc a demandé la parole d’un ton indigné. Caussidière a crié : C’est ignoble ! Au mot stupides bourgeois que le rapport lui attribue, il a dit : Calomnie !

Pendant la seconde partie du rapport, Ledru-Rollin a pris une plume et a écrit des notes. La lecture de la première partie a duré une heure.

Le rapporteur Bauchart, avocat à Saint-Quentin, a une voix et un geste de procureur général.

À la seconde partie du rapport, Marrast avait quitté le fauteuil et était remplacé par M. Corbon, l’ouvrier horloger. Le rédacteur de l’Atelier a succédé dans la présidence au rédacteur du National.

Pendant le rapport, il m’a été impossible de ne pas croire entendre un rapport de Franck Carré à la cour des pairs.

François Arago est absent. Étienne Arago est à son banc au bas de la troisième travée de gauche avec le ruban de représentant à la boutonnière. Ce ruban commence à tomber en désuétude. Il n’y a plus guère qu’une moitié des représentants qui le portent.

3 heures et demie. — Odilon Barrot monte par l’escalier de la Montagne et sort de la salle. Les tribunes remarquent son habit vert russe et sa couronne de cheveux blancs qui ressemble à la coiffure des évêques.

Bastide arrive tard et se place au banc des ministres à côté de Goudchaux. Dupont de l’Eure est à sa place, trois bancs au-dessous de moi à côté de Nachet. Dupont de Bussac au banc des ministres promène lentement un binocle sur les femmes des tribunes.

À un moment où le rapporteur a parlé de la déposition d’un représentant, David d’Angers s’est levé au deuxième banc de la Montagne et a crié :

Nommez-le ! (Violent tumulte.)


séance de nuit.
25 août.

Les tribunes regorgent de foule. Tous les représentants sont à leur banc. Les huit lampes et les sept lustres de l’Assemblée sont allumés.

On parle d’une émeute qui s’amasse, dit-on, sur les boulevards. Ces jours-ci il y a eu des rassemblements dans le jardin du Palais-Royal. — Que n’a-t-on fait fermer les grilles ! s’écrie M. de Champvans.

On dit que les troupes sont sur les dents. 

L’Assemblée a un aspect sombre. Huit heures sonnent avec le bruit lugubre d’un tocsin.

La salle est à peine éclairée. On distingue sous le premier lustre la tête vénérable et accablée d’Arago et, près de lui, le profil doux, calme et sévère de Lamartine.

Cavaignac est à sa place, le premier sur le banc des ministres de gauche, séparé de Goudchaux et de Marie par son chapeau posé sur le banc des ministres.

Caussidière et Ledru-Rollin ne sont pas encore arrivés.

Louis Blanc prend la parole.

Comme je traversais le parquet de la Chambre, Lamartine m’a appelé. Il était assis, causant avec Vivien debout. Il m’a dit : — Que me conseillez-vous ? Faut-il que je parle ou que je me taise ?

Je lui ai dit : — Ne parlez pas. Gardez le silence. Vous êtes peu en cause. Tout cela s’agite en bas. Restez en haut.

Il a repris : — C’est bien mon avis.

— C’est aussi le mien, a dit Vivien.

— Ainsi, a reparti Lamartine, je ne dirai rien.

Il a repris, après un silence :

— À moins que la discussion ne vienne à moi et ne m’égratigne.

J’ai répondu : — Pas même dans ce cas-là, croyez-moi. Ayons des cris de douleur pour les plaies de la France, et non pour nos égratignures.

— Merci, a dit Lamartine. Vous avez raison.

Et je suis retourné à mon banc.

Pendant une interruption causée parce que Louis Blanc s’est mis en parallèle avec Lamartine, Caussidière arrive, monte au bureau du président, et cause un moment avec Marrast ; puis il va à sa place.

On aperçoit un homme en manches de chemise, un curieux, qui s’est juché sur le plafond même de l’Assemblée, près du trou d’un lustre, et qui écoute et regarde de là.

L’abbé Fayet, évêque d’Orléans, et le général Lamoricière, ministre de la guerre, viennent s’asseoir au banc des ministres, à côté de MM. Goudchaux et Marie.

Vers la fin du discours de Louis Blanc, le colonel de Ludre, qui est venu s’asseoir à côté de moi, et mon autre voisin, M. Archambault, s’endorment profondément au milieu de l’agitation de l’Assemblée.

Louis Blanc a parlé une heure quarante minutes. Il a terminé éloquemment et par une protestation qui m’a paru venir du cœur. 

À dix heures, le préfet de police Ducoux est arrivé et est venu s’asseoir à côté de Cavaignac.

Il était près de minuit quand Caussidière a paru à la tribune, avec une énorme liasse de papiers qu’il a annoncé l’intention de lire. Rumeur d’effroi dans l’Assemblée. En réalité, le manuscrit avait beaucoup de feuilles, mais l’écriture était si grosse que chaque feuille tenait peu de mots ; ceci parce que Caussidière lit avec quelque difficulté et qu’il lui faut de grosses lettres comme à un enfant.

Caussidière avait une redingote noire à un seul rang de boutons, boutonnée jusqu’à la cravate. Il y avait un singulier contraste entre sa figure de tartare, ses larges épaules, sa stature colossale, et son accent timide et son attitude embarrassée. Il y a du géant et de l’enfant dans cet homme. Cependant, je le crois fort mêlé aux choses de mai. Quant à juin, nulle preuve.

Il a donné, entre autres pièces, lecture d’une lettre de Ledru-Rollin, à lui adressée le 23 avril ; lui préfet, Ledru-Rollin ministre. Cette lettre lui donne avis d’un complot pour l’égorger et se termine par ceci : « Bonne nuit comme à l’ordinaire, en ne dormant pas. »

Dans un autre moment, Caussidière, refusant de s’expliquer sur des ouï-dire, s’est écrié : — La tribune nationale n’a pas été fondée pour bavarder sur des bavardages !

À une heure du matin, au milieu d’un profond silence qui s’est fait tout à coup au milieu du tumulte, le président Marrast a lu une demande en autorisation de poursuites du procureur général Corne contre Louis Blanc et Caussidière.

Ceci a amené à la tribune Louis Blanc, qui a protesté. Sa protestation était énergique, mais sa voix était altérée. On disait autour de moi : — Il a peur.

À de certains moments, les cris éclataient de toutes parts, et les spectateurs se dressaient debout dans les tribunes.

Les lustres se sont éteints plusieurs fois, et l’on a été obligé de les rallumer dans le cours de la séance.

À deux heures et demie du matin, Lamartine s’en est allé, baissant la tête et les deux mains dans ses goussets. Il a traversé la salle d’un air abattu. Il est revenu une heure après.

Au moment où on allait voter, Caussidière s’est approché du banc des ministres et a dit au général Cavaignac :

— C’est donc dit ?

Cavaignac a répondu :

— C’est mon devoir.

— Général, a repris Caussidière, est-ce que vous allez me faire arrêter comme cela ici ? J’ai là ma mère et mes sœurs, que diable !

— Que voulez-vous que j’y fasse ? a dit Cavaignac.

— Donnez-moi quarante-huit heures. J’ai des affaires. Il me faut le temps de me retourner.

— Je veux bien, a répondu Cavaignac. Seulement, entendez-vous avec Marie.

(Le ministre de la justice a consenti aux quarante-huit heures, et Caussidière en a profité pour s’évader.)

Quand le jour a paru, l’Assemblée délibérait encore. Les lustres pâlissaient. On voyait à travers les fenêtres le ciel gris et morne du crépuscule. Les rideaux blancs des croisées s’agitaient au vent du matin. Il faisait très froid dans la salle. Je distinguais de ma place des silhouettes d’hommes juchés sur la corniche extérieure des croisées, qui se découpaient sur la clarté du ciel.

On votait par billets bleus et billets blancs. Les billets blancs étaient pour l’accusation, les billets bleus contre. Chaque billet, selon l’usage de l’Assemblée, portait le nom du député votant.

Au dernier tour, j’ai fait mettre des billets bleus à presque tous mes voisins, même à M. Isambert, qui était fort animé contre les représentants inculpés.

L’urgence a été votée par 493 voix contre 292. La majorité nécessaire était 393. — 93 deux fois[3].

À six heures et demie du matin tout était terminé, les femmes des tribunes descendaient en foule par l’unique escalier, la plupart cherchant des maris représentants. Les journalistes s’appelaient dans les couloirs, les huissiers couraient affairés, on disait avoir vu des gendarmes dans la salle des pas-perdus, les yeux étaient mornes, les visages étaient pâles, et le plus beau soleil du monde emplissait la place de la Concorde.


11 septembre.

En descendant de la tribune, j’ai demandé au général Cavaignac la grâce de quatre transportés désignés et enfermés pour partir au fort de l’Est, un poëte et trois peintres, Simon Chaumier, Bourguignon, Doublemard père et fils. Le général m’a présenté une feuille de papier et m’a dit : Écrivez les noms. Je les ai écrits ; il a pris la plume de mes mains et a ajouté ceci : Ordre au général Bertrand de surseoir immédiatement. Gal C.

Il a écrit sursoir, mais qu’importe que l’orthographe soit mauvaise si l’action est bonne.


17 septembre 1848.

On dit dans l’Assemblée nationale qu’il y a quatre évêques parmi nous : Fayet, évêque d’Orléans ; Graveran, évêque de Quimper ; Parisis, évêque de Langres, et Montalembert. Les gens de la droite appellent Fayet lætificat, Graveran tædificat, Parisis ædificat, et Montalembert magnificat.


Septembre 1848.

L’autre jour on causait au banc des ministres. On parlait femmes. M. Dupin aîné flânait aux alentours. M. Vaulabelle, le ministre de l’Instruction publique, contait un peu ses bonnes fortunes, tout en dissimulant sous des théories sa pratique. Il convenait qu’il fallait payer, mais, disait-il, les femmes se rendent plus aisément aux beaux et aux aimables qu’aux laids et aux fâcheux. On paie plus ou moins cher selon l’homme. — Oui, dit Dupin intervenant, tant vaut l’homme, tant vaut la belle.


5 octobre 1848.

On se passait ce quatrain fait avec le mot de Dupin :

Un ministre aux désirs ardents
Prend chaque soir femme nouvelle.
Il lui donne jusqu’à trois francs ;
Tant vaut l’homme, tant vaut la belle.


21 septembre 1848.

Deux évêques ont parlé aujourd’hui, l’abbé Parisis, évêque de Langres, et l’abbé Fayet, évêque d’Orléans. — Il s’agissait de la liberté d’enseignement.

L’abbé Parisis, homme au visage coloré, aux cheveux gris, aux gros yeux bleuâtres et ronds à fleur de tête, porte ses cinquante-cinq ans d’un air où il entre plus de gravité ecclésiastique et d’humilité officielle que de gravité vraie et d’humilité simple. Il a dit, de mémoire, avec un peu de pompe, quelques phrases qui ont été accueillies par des très bien ! À la tribune, l’effet de la soutane est divers : avec l’abbé Parisis, elle porte respect ; avec l’abbé Fayet, elle fait rire.

L’abbé Fayet est un bonhomme, vraie bête à bon Dieu, qui ressemble plus à un hanneton qu’à un évêque. À l’Assemblée, il va de banc en banc, s’assoit sur les chaises des huissiers, rit avec les bleus, avec les blancs, avec les rouges, rit avec tout le monde et se fait rire au nez par tout le monde. Il a une calotte de velours noir, des cheveux blancs qui sont vénérables malgré lui, un accent gascon, et il monte à la tribune en se mouchant dans un vaste mouchoir de couleur qui a toute la mine d’un mouchoir d’invalide. On rit. Il dit en gasconnant que le grand danger de l’époque c’est l’école romantique. On rit. Il propose un amendement. On rit. — Est-il appuyé ? — Non ! non ! — Il descend de la tribune et se mouche. On rit.

Voilà nos deux évêques.


DÉBATS SUR LES JOURNÉES DE JUIN.

[CONVERSATIONS DANS LES COULOIRS SUR L’ÉLECTION À LA PRÉSIDENCE.]
26 septembre 1848.

Louis Napoléon a paru aujourd’hui à l’Assemblée. Un M… parlait sur les deux Chambres, il resta court au milieu d’un discours appris par cœur. Louis Bonaparte est allé s’asseoir au septième banc de la troisième travée à gauche, entre M. Vieillard et M. Havin.

Il paraît jeune, a des moustaches et une royale noires, une raie dans les cheveux, cravate noire, habit noir boutonné, col rabattu, des gants blancs. Perrin et Léon Faucher, assis immédiatement au-dessous de lui, n’ont pas tourné la tête. Au bout de quelques instants, l’émotion s’est évanouie, les tribunes se sont mises à lorgner le prince, et le prince s’est mis à lorgner les tribunes.

Il est monté à la tribune (3 h. 1/4). Il a lu, avec un papier chiffonné à la main. On l’a écouté dans un profond silence. Il a prononcé le mot compatriotes avec un accent étranger. Il ressemble à Lockroy. Quand il a eu fini, quelques voix ont crié : Vive la République !

Il est retourné lentement à sa place. Son cousin Napoléon, fils de Jérôme, celui qui ressemble tant à l’empereur, est venu le féliciter par-dessus M. Vieillard.

Du reste, il s’est assis sans dire un mot à ses deux voisins. Il se tait, mais il paraît plutôt embarrassé que taciturne.

5 octobre 1848.

Le général Cavaignac siégeait à l’extrémité du banc des ministres, côté gauche, au plus près de la tribune ; il avait l’escalier de la Montagne derrière lui, et en montant les passants lui touchaient l’épaule ou lui poussaient la tête. Pour se garantir des coups de coude, il a fait garnir l’angle supérieur de son banc d’une planche de sapin. Ceci a fait rumeur. On y a vu un commencement de privilège, un commencement de trône ; car le trône en effet commence par le sapin. L’égalité a crié. Le lendemain on a vu le même dossier au banc d’en face. L’égalité s’est calmée.

9 octobre.

Pendant qu’on agitait la question de la présidence, Louis Bonaparte s’est absenté de l’Assemblée. Cependant, lorsqu’on a discuté l’amendement d’Antony Thouret et de Ludre qui excluait les membres des familles royales ou impériales, il a reparu. Il s’est assis à l’extrémité de son banc, à côté de son ancien précepteur, M. Vieillard, et il a écouté en silence, tantôt s’accoudant, le menton dans la main, tantôt tordant sa moustache.

Tout à coup, il s’est levé et s’est dirigé lentement vers la tribune, au milieu d’une agitation extraordinaire, une moitié de l’Assemblée criant : Aux voix ! L’autre criant : Parlez !

M. Sarrans était à la tribune. Le président a dit : — M. Sarrans cède la parole à M. Louis Napoléon Bonaparte.

Il n’a dit que quelques mots insignifiants et est redescendu de la tribune au milieu d’un éclat de rire de stupéfaction.


Dans les premiers jours d’octobre il y eut à l’Assemblée constituante un incident singulier et dont le Moniteur ne parla pas. Au milieu d’un orage venu je ne sais plus à quel propos, quelqu’un cria de la Montagne en montrant les bancs de la droite : Vous êtes des royalistes ! Un jeune représentant de la Nièvre qui siège habituellement près de M. Parisis, évêque de Langres, répliqua avec violence : Nous acceptons l’épithète. Immense rumeur sur tous les bancs d’alentour. On cria : Rétractez ! rétractez ! Ce qui aggravait la parole dite, c’est que M. Grangier de la Marinière était un des secrétaires de la rue de Poitiers. M. Edgar Quinet se lève, M. Lacrosse se retourne, l’évêque de Langres s’éloigne, M. Dupont de l’Eure, qui siège sur les mêmes bancs, s’agite et gesticule tout courbé qu’il est par ses quatre-vingts ans. L’orateur qui tenait la tribune s’interrompt. L’Assemblée s’étonne. Toute la droite répète d’une seule voix à M. de la Marinière : Rétractez ! rétractez ! Quelques-uns disent : Expliquez ! M. Grangier de la Marinière, pâle, debout, demande la parole. Mais M. Marrast sent que l’explication sera une aggravation et que le mot lâché est mauvais pour tout le monde. Il refuse la parole à M. Grangier de la Marinière. M. Grangier de la Marinière assiège la tribune et en redescend trois fois au milieu d’un tumulte inexprimable, il crie : — Je veux m’expliquer ! M. Marrast lui répond : — Vous vous expliquerez avec vos voisins. 

Ceci clôt l’incident ; le lendemain le Moniteur se tait, et il ne résulte de la chose qu’une lettre de M. Grangier de la Marinière au Journal des Débats.


Dans la séance du 24 octobre, l’Assemblée, malgré la très vive opposition du ministre des finances Goudchaux, décida, sur la motion de M. Creton, qu’il serait fait une enquête sur la gestion financière du gouvernement provisoire du 24 février au 24 juin. Ce vote fit prendre feu à Goudchaux qui envoya immédiatement sa démission à Cavaignac.

Après la séance, j’étais resté à mon banc et j’écrivais. La salle s’était vidée, je levai la tête par hasard et je vis Goudchaux qui était demeuré à son banc et qui gesticulait en criant à haute voix au milieu d’un groupe de représentants :

— C’est fini. J’ai donné ma démission. Vous avez manqué de délicatesse envers moi, je suis libre de m’en aller, et je m’en vais. Je ne suis plus là à l’heure qu’il est. Laissez-moi tranquille. Vous avez battu ces messieurs sur mon dos (Ledru-Rollin, etc.). Je ne veux pas de ce vote-là contre moi. Il y avait un sentiment qu’on n’a pas compris. Je ne veux pas du décret Creton. Je réponds à mon origine et à mon caractère en m’en allant. J’aime bien périr dans une bataille, et comme personne n’est tué avec moi cela me va.

Marrast essayait de le calmer. Il ne tenait compte de rien. Les représentants étaient montés sur les bancs et l’entouraient avec des murmures confus. Une partie du public écoutait des tribunes. Les lustres s’éteignaient. Les journalistes se penchaient pour entendre. Les valets et les huissiers étaient béants. Une femme jeune et jolie, donnant le bras à un étranger, était entrée dans la salle, et regardait.


Novembre 1848.

À mesure que l’époque de l’élection approchait, les deux généraux qui gouvernaient perdaient contenance. Cavaignac devenait soucieux, Lamoricière[4]furieux.

L’humeur de Cavaignac perçait même à la Chambre. Un jour, Crémieux vient s’asseoir au banc des ministres. De là, il jette à l’orateur qui tenait la tribune quelques très bien ! C’était précisément un orateur de l’opposition.

— Monsieur Crémieux, dit Cavaignac, vous faites bien du bruit.

— Qu’est-ce que cela vous fait ? répond Crémieux.

— Cela me fait que vous êtes au banc des ministres.

— Voulez-vous que je m’en aille ?

— Mais !…

Crémieux se lève et sort du banc, en disant :

— Général, vous m’en faites sortir et je vous y ai fait entrer.

Crémieux, en effet, avait, étant du gouvernement provisoire, fait nommer Cavaignac ministre de la guerre.

Le général Lamoricière rencontrait M. Grandin à la bibliothèque.

— Eh bien, Grandin, pour qui voteront vos ouvriers ?

— Pour Louis Bonaparte.

Lamoricière bondissait. — Ah ! les gueux ! ah ! les gredins ! ils veulent Louis Bonaparte. Eh bien, voyez-vous, je vous donnerai à tous une trempée, mille noms de noms, comme en Afrique, sacrebleu ! Je ne voulais pas de la République, moi, mais puisque j’y suis, j’en suis ! Ah ! vous voulez l’aigle à présent ! eh bien, je lui mangerai les tripes !

M. Léon Faucher, vice-président de la rue de Poitiers, croyait devoir se plaindre à deux ministres, hommes graves et raisonnables, MM. Dufaure et Vivien, des façons du général Lamoricière, et ceux-ci répondaient : — Ah ! bah ! vous savez bien que Lamoricière est un étourneau.

Il y avait en effet de l’étourneau dans Lamoricière, mais il y avait aussi de l’épervier.

Un autre jour, on voyait Cavaignac se promener à grands pas, de long en large, dans l’avant-salle au milieu des valets de la Chambre et des huissiers ébahis. C’était à propos d’un malheureux jeune homme qui était là tout tremblant et qui avait eu l’audace de lui faire remettre une pétition quelconque avec ce mot : pressée.

Le général criait avec tous les jurements qui n’ont pas d’orthographe :

— Me déranger pour ça ! niais ! imbécile ! animal ! — C’était son dépit qui éclatait en colère.

Une autre fois, c’était encore ce même Crémieux que Cavaignac accostait au pied même de la tribune, et l’on entendait ce dialogue étrange :

— Maître Crémieux, quand aurez-vous fini de me noircir ?

— Général, je ne vous comprends pas très bien.

— Je vous dévoilerai ! 

— Et moi, je vous démasquerai !

— Je dirai tous vos crimes.

— Et moi tous les vôtres !

Les deux généraux avaient des conciliabules en dehors du conseil. Des bruits sinistres circulaient. Des représentants étaient assaillis d’avis ou de menaces anonymes. Mme Cavaignac mère disait à son fils, dans le salon princier de la rue de Varennes :

— Vous n’entendez rien à la politique. Il devrait déjà y avoir une vingtaine de ces gens-là au delà des mers.

Ces gens-là, c’étaient les représentants de l’opposition.

C’est au sortir de cette conversation que M. Porion, maire d’Amiens et représentant, qui l’avait entendue, dit à quelqu’un qui lui demandait ce qu’il pensait de la mère Cavaignac : — Elle me fait l’effet d’une vieille guillotine.

Cependant on parlait de préparatifs mystérieux. Deux sous-officiers étaient arrêtés aux environs d’Amiens, achetant des fusils aux paysans gardes nationaux. On leur demandait : — Pour le compte de qui ? — Ils répondaient : — Pour le ministre de la guerre.

Des querelles éclataient aux barrières de Paris entre la ligne et la garde mobile. Les soldats appelaient les gardes mobiles : les bouchers de Cavaignac.On disait qu’à la première occasion le gouvernement ferait lui-même les barricades et que la moitié de la garnison passerait du côté de l’émeute.

Le 19 novembre, à la chute du jour, je comptais douze caissons chargés de munitions de guerre longeant silencieusement le quai des Tuileries et allant à l’École militaire. Tout devenait question, la trahison comme la fidélité. Où serait l’attaque ? où serait la défense ? Ombre, doute, péril et figures suspectes de tous les côtés. On était à cette heure crépusculaire, si étrange en politique, où l’on ne sait plus si les loups sont des chiens, et si les chiens sont des loups.


11 novembre 1848.

La promulgation de la Constitution aura lieu demain. La place de la Révolution, devenue définitivement place de la Concorde, est couverte d’échafaudages. Le temps est froid et sombre. Quelques curieux s’arrêtent, regardent et passent. Il y a plus de maçons et de charpentiers que de curieux. Des affiches qualifient la cérémonie Fête de la Constitution.

[14 novembre.]

Pendant qu’on promulguait cette pauvre Constitution dans une espèce de décoration de théâtre qui cachait sous de la toile peinte et du carton la magnifique ornementation de marbre et de pierre de la place Louis XV, les représentants causaient de cent bagatelles tout en grelottant sous la première neige de l’année qui tombait en ce moment-là même. On se racontait la Vraie conversation de M. Véron et de M. le général Cavaignac. M. Véron, invité à faire visite au général, a eu soin d’y aller parfaitement gris. C’était le soir à la sortie de l’Opéra. À la question du général Cavaignac : — Qui choisissez-vous de M. Louis Bonaparte ou de moi ? M. Véron a répondu : — Couchez-moi dans un lit entre le général Cavaignac et le prince Louis, Je choisirai après.

Il y avait dans les tribunes de fort belles tapisseries empruntées au garde-meuble et qui servaient les hivers passés aux bals des Tuileries.

L’ornementation de la place se composait d’un demi-cercle de faisceaux placés en avant des tribunes. Chaque faisceau portait le nom d’un département. De trois en trois faisceaux il y avait le coq tel que l’a fait la révolution de Février. Les réactionnaires loustics remarquaient à l’un des bouts de la place les noms de trois départements ainsi disposés : l’Oise, l’Eure, la Somme. Ils lisaient : L’oiseleur l’assomme.

On disait Caussidière présent à Paris et caché.

Le soir, le gouvernement avait invité Paris à illuminer.

De la rue de la Tour-d’Auvergne à la rue Charlot, j’ai compté trois lanternes allumées à une seule maison. Le seul théâtre qui ait obéi à l’injonction, ç’a été le petit spectacle-concert qui est au coin du bazar Bonne-Nouvelle.

Le lendemain, un banquet réunissait quinze cents ouvriers socialistes à la barrière du Maine. On y criait beaucoup : Vive Raspail ! Vive Cabet ! Vive Pierre Leroux ! ce qui forçait le ministre de la guerre à tenir trois bataillons cachés dans le palais de l’Assemblée.

À propos du feu d’artifice annoncé pour le dimanche suivant, un colonel me disait : — Voilà un feu d’artifice qui fera tenir soixante-cinq mille hommes sous les armes.


Novembre 1848.

J’ai dîné le 19 novembre chez Odilon Barrot à Bougival.

Il y avait MM. de Rémusat, de Tocqueville, Grandin, Léon Faucher, un membre du Parlement anglais et sa femme, laide avec de belles dents et de l’esprit, Mme Odilon Barrot et sa mère.

Vers le milieu du dîner, Louis Bonaparte est venu avec son cousin, le fils de Jérôme, et M. Abbatucci, représentant.

Louis Bonaparte est distingué, froid, doux, intelligent avec une certaine mesure de déférence et de dignité, l’air allemand, des moustaches noires, nulle ressemblance avec l’empereur.

Il a peu mangé, peu parlé, peu ri, quoiqu’on fût très gai.

Mme Odilon Barrot l’a fait asseoir à sa gauche, l’anglais étant à sa droite.

M. de Rémusat, qui était assis entre le prince et moi, m’a dit assez haut pour que Louis Napoléon ait pu l’entendre : — Je donne mes vœux à Louis Napoléon et mon vote à Cavaignac.

Louis Bonaparte, pendant ce temps-là, faisait manger des goujons frits à la levrette de Mme Odilon Barrot.


Novembre 1848.

Les bruits de coup d’état continuant, l’Assemblée en était émue. Les souvenirs de fructidor rendaient tout possible. Parmi les représentants indiqués comme devant être violemment arrachés de leurs sièges, quelques-uns ne couchaient plus chez eux, d’autres souriaient. Le sourire est la meilleure arme contre cette sorte d’audaces et la violence se déconcerte devant l’ironie. Un homme courageux pourtant, M. Émile de Girardin, passait les nuits hors de sa maison. Il est vrai qu’en juin il avait pu apprendre à se défier.

Voici du reste ce qu’on disait avec une certaine abondance de détails. Trente ou quarante représentants (dont j’étais, voir la liste que le colonel Ambert m’a donnée) devaient être saisis une nuit dans leur logis : on allait jusqu’à désigner la nuit choisie qui était celle du 23 au 24 novembre. Avec eux les rédacteurs de l’Événement, M. Véron, rédacteur du Constitutionnel, M. de Girardin et M. Laurent, un des journalistes de la Presse. Tous devaient être transportés hors de Paris immédiatement par un convoi spécial de chemin de fer et enfermés dans la citadelle de Lille.

Cela était absurde, mais ce qui caractérise le pouvoir de ce temps-là, c’est que l’Assemblée se préoccupait de l’absurdité. Credo quia absurdum.

Les uns attribuaient l’inspiration à Mme Cavaignac, les autres à tort au lieutenant-colonel Charras, homme hardi et brave qui avait été ministre de la guerre au 15 mai et tenait lieu d’âme à Cavaignac et à Lamoricière. D’autres enfin, les mieux informés, disait-on, attribuaient le plan à MM. Recurt et Marrast. 

Selon cette version, le conseil avait été donné dans ces termes précis par MM. Marrast et Recurt au gouvernement. Un représentant (M. Louvet, je crois) ami de M. Freslon, ministre de l’instruction publique, et son ami particulier, crut devoir lui en parler. M. Freslon, au dire des mêmes gens, n’avait point nié et avait répondu : — Oui, l’expédient a été en effet proposé au conseil des ministres qui l’a repoussé avec horreur.

Il était déjà bien grave que des entremetteurs politiques eussent jugé le gouvernement capable d’entendre une pareille ouverture.

Aussi quand, dans la séance du 24, M. Dufaure vint enfin s’expliquer sur ces rumeurs devant l’Assemblée, il eut beau parler avec les raisons d’un homme d’état et l’accent d’un honnête homme, quelque chose demeura dans l’esprit de tous, et l’ombre d’un coup d’état avorté resta sur la figure indécise et sombre de Cavaignac.


Dans les trois jours qui séparèrent la demande d’explication du débat fixé au samedi 25, la Chambre fut agitée et inquiète. Les amis de Cavaignac tremblaient secrètement et essayaient de faire trembler. Ils le sentaient perdu. Ils disaient : — On verra ! — Ils affectaient l’assurance. Jules Favre ayant parlé à la tribune du grand et solennel débat qui allait s’ouvrir, ils éclatèrent de rire. M. Coquerel, le pasteur protestant, rencontrant Cavaignac dans l’avant-salle, lui dit : — Tenez-vous bien, général ! — Moi ! répliqua Cavaignac avec des yeux étincelants, dans un quart d’heure j’aurai balayé ces misérables ! — Ces misérables, c’étaient Lamartine, Garnier-Pagès et Arago. Cependant on doutait d’Arago ; il s’était rapproché de Cavaignac ; on le supposait ébranlé et douteux à cause de l’ambassade de Berlin qu’avait son fils et de la direction des postes qu’avait son frère.

Cavaignac, dans le même moment, donnait la Légion d’honneur à l’évêque de Quimper, l’abbé Graveran, qui l’acceptait. — Une croix pour une voix, disait-on dans l’assemblée. Et l’on riait de ces rôles retournés : un général donnant la croix à un évêque.

25 novembre. En séance.

Nous voici en pleine querelle pour la présidence. Les candidats se montrent le poing. Cavaignac se défend contre Garnier-Pagès. L’Assemblée hue, gronde, murmure, trépigne, écrase l’un, applaudit l’autre.

Cette pauvre Assemblée est une vraie fille à soldats, amoureuse d’un troupier. Pour l’instant, c’est Cavaignac. Qui sera-ce demain ? 

Le général Cavaignac fut habile et parfois même éloquent. Il se défendit comme on attaque. Il me parut souvent vrai, à moi, parce qu’il était louche depuis si longtemps. L’Assemblée l’écouta près de trois heures avec une attention profonde, où perçait à chaque instant la sympathie, toujours la confiance, quelquefois une sorte d’amour.

Cavaignac, avec sa taille haute et souple, sa petite redingote noire, son col militaire, ses épaisses moustaches, ses sourcils froncés, sa parole brève, brusque, coupée de saccades et de parenthèses, son geste rude, était par moments tout à la fois farouche comme un soldat et farouche comme un tribun. Vers le milieu il fut avocat, ce qui pour moi gâta l’homme ; la harangue tournait au plaidoyer. Mais à la fin il se releva avec une sorte d’indignation vraie, il frappa du poing la tribune et fit tomber le verre d’eau au grand émoi des huissiers, et quand il termina en disant : — J’ai parlé je ne sais combien de temps, je parlerai encore tout ce soir, toute cette nuit, tout demain dimanche, s’il le faut, et ce ne sera plus maintenant l’avocat, ce sera le soldat, et vous l’entendrez ! — toute l’Assemblée éclata dans une immense acclamation.

M. Barthélemy Saint-Hilaire, qui attaqua Cavaignac, était un orateur froid, roide, un peu sec, qui ne convenait pas à la lutte, ayant de la colère sans éclat et de la haine sans passion. Il commença par lire un factum, ce qui déplaît toujours aux assemblées. L’Assemblée, mal disposée et furieuse en secret, voulait l’accabler. Elle ne demandait que des prétextes, il lui donna des raisons. Son mémoire avait ce grave défaut d’asseoir sur de petits faits de grosses accusations, surcharge qui fit plier tout le système. Et puis, ce petit homme blême, qui jetait à chaque instant sa jambe en arrière et se penchait, les deux mains sur le rebord de la tribune comme sur la margelle d’un puits, faisait rire ceux qui ne huaient pas. Au milieu des violences de l’Assemblée, il affectait d’écrire longuement sur les feuilles de son cahier, de sécher l’encre avec de la poudre et de reverser cette poudre à loisir dans la poudrière, trouvant ainsi moyen d’augmenter le tumulte avec son calme. Quand M. Barthélemy Saint-Hilaire descendit de la tribune, Cavaignac n’était encore qu’attaqué et déjà il était absous.

M. Garnier-Pagès, républicain éprouvé, honnête homme, mais ayant le fond vaniteux et la forme emphatique, succéda à M. Barthélémy Saint-Hilaire. L’Assemblée essaya de l’accabler lui aussi, mais il se redressa sous les murmures. Il invoqua son passé, attesta les souvenirs de la salle Voisin, compara les séides de Cavaignac aux séides de Guizot, montra sa poitrine « qui avait affronté les poignards de la République rouge », et finit par attaquer résolument le général, avec trop peu de faits et trop de paroles, mais de front et comme la Bible veut qu’on prenne le taureau, par les cornes. Garnier-Pagès releva l’accusation presque terrassée. Il mêla trop souvent son moi à la discussion ; il eut tort, car toute personnalité doit s’effacer devant la gravité du débat et l’anxiété du pays. Il se tourna de tous les côtés avec une sorte de furie désolée ; il somma Arago d’intervenir, Ledru-Rollin de parler, Lamartine de s’expliquer. Tous trois gardèrent le silence, manquant à la fois au devoir et à la destinée.

L’Assemblée, cependant, poursuivait Garnier-Pagès de ses huées, et, quand il dit à Cavaignac : — Vous avez voulu nous jeter par terre ! elle éclata de rire, et à cause du sentiment et à cause de l’expression. Garnier-Pagès la regarda rire avec un air désespéré.

On criait de toute part : — La clôture !

L’Assemblée était à ce moment où elle ne voulait plus écouter et où elle ne pouvait plus entendre.

M. Ledru-Rollin parut à la tribune.

Ce cri éclata sur tous les bancs : — Enfin !

On fit silence.

Ledru-Rollin, espèce de Danton bâtard, appuyant sur la tribune son gros ventre boutonné, avait le son de voix enroué de Pétion et le balancement d’épaules de Mirabeau sans son éloquence.

Sa parole avait une sorte d’effet physique ; grossier, mais puissant. Garnier-Pagès avait signalé les fautes politiques du général, Ledru-Rollin signala ses fautes militaires. Lui aussi occupa l’Assemblée de son moi, et la fit rire. M. Ledru-Rollin disait Ledru-Rollin comme César disait César. Cela réussissait quelquefois, mais pas toujours. Avec tout cela, quelque adresse d’avocat mêlée à la violence du tribun. Il termina par un vœu de clémence. Somme toute, il ébranla Cavaignac.

Quand il revint s’asseoir à son banc, à côté de Pierre Leroux et de La Mennais, un homme à longue chevelure grisonnante, en redingote blanche, traversa l’Assemblée et vint serrer la main à Ledru-Rollin. C’était Lagrange.

Cavaignac monta pour la quatrième fois à la tribune. Il était dix heures et demie du soir. On entendait les rumeurs de la foule et les évolutions de cavalerie sur la place de la Concorde. L’aspect de l’Assemblée devenait sinistre.

Cavaignac, fatigué, prit le parti d’être hautain. Il s’adressa à la Montagne et la défia, déclarant aux montagnards, aux acclamations de la majorité et des réactionnaires, qu’il préférerait toujours leurs injures à leurs éloges. Ceci parut violent et était habile ; Cavaignac y perdit la rue Taitbout, qui représentait les socialistes, et y gagna la rue de Poitiers, qui représentait les conservateurs.

Il s’arrêta après cette apostrophe et resta quelques instants immobile, passant la main sur son front. L’Assemblée lui cria : Assez ! assez !

Il se tourna vers Ledru-Rollin et lui jeta cette parole : — Vous avez dit que vous vous retiriez de moi. C’est moi qui me retire de vous. Vous avez dit : pour longtemps. Je vous dis : pour jamais !

C’était fini. L’Assemblée voulait clore le débat.

Lagrange parut à la tribune et gesticula au milieu des huées. Lagrange était une espèce de déclamateur à la fois populaire et chevaleresque qui exprimait des sentiments vrais avec une voix fausse. — Représentants, dit-il, tout cela vous amuse, eh bien ! ceci ne m’amuse pas ! — L’Assemblée éclata de rire et l’éclat de rire dura tout le reste du discours. Il appela M. Landrin M. Flandrin, et la gaieté devint folle.

J’étais de ceux auxquels cette gaieté serrait le cœur, car il me semblait entendre les sanglots du peuple à travers ces éclats de rire.

Pendant tout ce vacarme, on faisait circuler de banc en banc une liste qui se couvrait de signatures et qui portait un ordre du jour motivé proposé par M. Dupont de l’Eure.

Dupont de l’Eure lui-même, courbé, chancelant, vint lire, avec l’autorité de ses quatre-vingts ans, son ordre du jour à la tribune au milieu d’un profond silence interrompu par les acclamations.

503 voix contre 54 accueillirent cet ordre du jour, qui renouvelait purement et simplement la déclaration du 28 juin : Le général Cavaignac a bien mérité de la patrie.

Je fus des trente-quatre. Pendant qu’on dépouillait le scrutin, Napoléon Bonaparte, fils de Jérôme, s’approcha de moi et me dit :

— Vous vous êtes abstenu ?

Je répondis :

— De parler, oui. De voter, non.

— Ah ! reprit-il. Nous nous sommes abstenus de voter. La rue de Poitiers aussi s’est abstenue.

Je lui pris la main, et je lui dis :

— À votre aise. Moi je ne m’abstiens pas. Je juge Cavaignac, et le pays me juge. Je veux le jour sur mes actions, et mes votes sont des actions.

Ce fut pendant le dépouillement de ce scrutin que M. Félix Pyat donna un soufflet à M. Proudhon qui lui rendit un coup de poing.


Avant l’échange du coup de poing et du soufflet, comme Félix Pyat abordait Proudhon en lui disant : — Pourquoi donc attaquez-vous tous les jours la Montagne ? — Proudhon s’est écrié : — Vous, une Montagne ! vous êtes un Parnasse de niais ! 

En novembre 1848, MM. Thiers et Molé passaient quelquefois la durée entière des séances en conférences dans le couloir de la Chambre qui est derrière mon banc.

Un fait qu’on n’a pas su, c’est que le général Cavaignac faisait partie du gouvernement provisoire proclamé le 15 mai à la tribune par les envahisseurs de l’Assemblée. Il était désigné comme ministre de la guerre. Il était en ce moment absent de Paris où il n’arriva que le 17 mai.

Je tiens le fait de M. Denis Lagarde, rédacteur des procès-verbaux de l’Assemblée, qui resta le dernier dans la salle quand les représentants l’eurent évacuée, et qui entendit le nom de Cavaignac proclamé à la tribune et en fut frappé.

En ce moment (novembre) on arme les faubourgs, on a déjà distribué plus de trois mille fusils au faubourg du Temple. On fait venir à Paris les régiments d’Afrique qu’on croit plus dévoués aux généraux Cavaignac et Lamoricière.


Il y a quelques mois je disais à Louis Blanc un jour que nous entrions ensemble à l’Assemblée : — Personne n’est plus rien. Nous sommes tous déconcertés, la droite parce que la gauche lui a ôté la royauté, la gauche parce que la droite lui a ôté la république.


30 novembre.

Ce matin les soldats libérés du service militaire ont traversé Paris par bandes se dirigeant vers les divers chemins de fer en criant : À bas Cavaignac !


Un paysan des Basses-Alpes qu’on essayait de détourner de voter pour Louis Bonaparte résistait. On lui disait les choses convenues : — Mais c’est un homme incapable, un sot, un niais, etc. — Oui, dit le paysan, j’ai bien entendu dire qu’il n’était pas bien fort ; eh bien ! il prendra un bon commis !

LA VEILLE DE L’ÉLECTION

Décembre 1848.

La nuit s’était faite sur tout.

Cependant la situation se dessinait. Personne dans l’Assemblée ne mettait en question la République. Chacun l’acceptait, à la seule condition de la définir. J’avais dit pour ma part et tout haut : — Ce que la République sera pour la France, je le serai pour la République. Bonne, elle me trouvera bon. Seulement la lutte éclatait entre les deux partis formés des débris de tous les autres, les deux seuls qui restassent, dont l’un voulait une halte en attendant que le jour revînt, tandis que l’autre voulait continuer la marche dans les ténèbres.

Les députés qu’on appelait les rouges placardèrent une proclamation. On remarqua qu’ils abandonnaient le rouge, couleur habituelle de leurs placards. L’affiche était jaune. Elle était franchement intitulée : Déclaration des représentants de la Montagne et signée, au nom de la réunion Taitbout, par les membres du bureau : La Mennais, Félix Pyat, Buvignier, Deville, Alartin-Bernard et Th. Bac.

L’affiche faisait les promesses habituelles des partis extrêmes, théories, spéculations, utopies, qui n’ont souvent d’autre tort que de vouloir devenir immédiatement des réalités. Tort grave, car la première condition de toute moisson, c’est la maturité. Que dirait-on de celui qui faucherait le blé en avril, engerberait de l’herbe comme des épis et déclarerait qu’il va en faire immédiatement du pain ?

L’affiche recommandait au peuple Ledru-Rollin. Elle promettait en son nom deux choses assez malaisément conciliables : l’abolition immédiate de presque tous les impôts, et la fondation du crédit public.

Vers cette époque on vint me proposer de signer une affiche qui recommandait Louis Bonaparte. Je refusai. Je dis en propres termes : Je ne réponds de personne, pas même de moi. Je réponds que je ne ferai jamais une lâcheté, mais je ne réponds pas que je ne ferai jamais une bêtise.

Cependant, comme il arrive toujours aux époques où les éléments de tout se mêlent, le bouffon apparaissait parmi le terrible. Tous les cœurs se serraient dans une anxiété secrète et par moments le spectacle devenait si grotesque et si petit qu’on éclatait de rire. Le 9 décembre, la veille de l’élection, une affiche bleue couvrait les murs des boulevards. On y lisait en substance : Français, vous avez d’un côté Cavaignac, un sabreur, dont la liberté ne veut pas, de l’autre Louis-Napoléon, un prince, dont la République s’inquiète ; pour vous tirer d’embarras, nommez le docteur Watbled. Signé Watbled. 

D’autre part, tout se précipitait. À un certain tremblement de la chose publique, on sentait l’approche des événements.

Pendant que les hommes équivoques qui tenaient le pouvoir balbutiaient le mot coup d’état, les ouvriers disaient dans les faubourgs : Nous allons avoir un coup de chien. Les symptômes de juin revenaient en décembre ; les solstices sont favorables aux révolutions. À ces époques, il semble que le pouls des masses s’élève. De même que les hautes marées de l’océan correspondent aux équinoxes, les hautes marées du peuple correspondent aux solstices. Le peuple des faubourgs se remettait à chanter. Dans la nuit du 7 au 8, des hommes qui descendaient le boulevard en chantant la Marseillaise désarmèrent un garde-mobile.

Les clubs, qu’une législation maladroite n’avait fait qu’exaspérer, redoublaient de violence. Tous les soirs, trois ou quatre mille individus, parmi lesquels beaucoup d’hommes de police, se rassemblaient place Vendôme en criant : Vive Bonaparte ! La police faisait tout son possible pour leur faire crier : Vive l’empereur ! espérant que l’émeute sortirait du cri comme l’incendie sort de l’étincelle. On eût tout éteint d’un coup, la candidature en même temps que l’insurrection.

Le point d’irritation cette fois, ce n’était pas la Bastille, ce n’était pas la porte Saint-Martin, c’était la place Maubert. Les chiffonniers y tenaient club toutes les nuits. Des hommes sinistres de tous les temps reparaissaient et erraient parmi les groupes. On voyait souvent rôder place Maubert un homme de haute taille, vêtu d’un large paletot bleu, vieux, gris, visage inquiet et farouche, un éclair de joie dans les yeux, l’air d’un vieux tigre. C’était le général Donnadieu.

Le gouvernement Cavaignac faisait faute sur faute. Il raccommodait la sottise des récompenses nationales par la sottise des malles-postes. Comme à tous ceux qui ont tort, des paroles de colère lui échappaient. M. Dufaure qualifiait crime à la tribune la publication d’un document officiel. Le général Lamoricière écumait au nom de Louis Bonaparte et disait : — Nommé, c’est bon. Installé, c’est autre chose. — Le maréchal des logis Clément Thomas, que la rédaction du National avait fait général et chef de la garde nationale de Paris, s’écriait : — Il faut en finir avec la liberté de la presse ! — La République répétait le cri de Charles X. Le ministre des affaires étrangères Bastide, figure qui tenait le milieu entre le sergent de ville et le sacristain, disait au représentant Parisis, évêque de Langres : — Je vois qu’il faut renoncer à la politique honnête.

À travers cela toujours des pauvretés misérables. Un ouvrier horloger qui présidait l’Assemblée le 9 décembre, Corbon, croyait pouvoir supprimer de son chef les maréchaux de France ; il proclamait représentants du peuple le général Regnault de Saint-Jean-d’Angély et le citoyen Bugeaud. La Chambre éclatait de rire, et le lendemain la niaiserie était rectifiée au Moniteur

En même temps des menaces d’assassinat. Quelques représentants qui résistaient à la coterie étaient désignés. Dans une des dernières nuits de novembre une tentative mystérieuse avait eu lieu chez M. Odilon Barrot, à Bougival ; son valet de chambre, Victor L’Homme, avait été frappé de coups de couteau et laissé pour mort. On avait tiré un coup de fusil sur les fenêtres de M. Thiers. Le 9 décembre au matin, je reçus la visite très inattendue du vieux Gentil, pauvre homme de lettres devenu homme de police, plein d’esprit et de cœur du reste, réduit par la misère aux extrémités, mais demeuré honnête. Il venait de la part du commissaire de police de l’Assemblée, M. Yon, me prévenir de veiller à ma sûreté. On m’engageait à ne plus sortir que le jour, en voiture et accompagné. Je répondis : — Je sortirai comme il me plaira, la nuit, à pied et seul. — Déjà, le mois précédent, au moment où quelques hommes du pouvoir, habitués aux razzias d’Afrique, rêvaient je ne sais quel 18 fructidor, j’avais reçu par un républicain de la veille, membre de l’Assemblée, l’avis de ne plus coucher chez moi, et qu’on devait enlever une vingtaine de représentants dans la nuit du 24 au 25, j’avais répondu : — Je loge en ce moment rue de la Tour-d’Auvergne, 37, au quatrième, dans le grenier n° 13[1] ; je laisserai désormais la clef à la porte jour et nuit. — Ce que je fis.

Pendant que ces choses se passaient à Paris, la famille d’Orléans vivait à Claremont dans la gêne, presque dans la misère, tous, le vieux roi et les jeunes princes, fixant leurs yeux avec anxiété sur l’Assemblée et sur la France. Ils lisaient avidement les journaux, recherchaient les nouveaux arrivants, interrogeaient, attendaient. Quoi ? Aucun vent d’en haut ne soufflait de leur côté. Étranges combinaisons du sort ! Ils faisaient des vœux ardents pour Louis Bonaparte. Je suis napoléonien, disait Louis-Philippe. M. Guizot s’était retiré dans un faubourg de Londres. Il habitait là un petit appartement avec sa famille ayant pour tout domestique une servante anglaise. Le Val-Richer ne rapportait rien, sa maison de la rue de la Ville-l’Évêque n’était pas louée, il négociait vainement avec M. Bastide pour les vingt-trois jours de ses appointements de février, on lui refusait même son traitement de l’Académie française ; ses filles vendaient leurs bracelets pour vivre. Il aspirait ardemment à rentrer en France et surtout à rentrer dans la politique, sa vraie et sa seule patrie. — Hors de là, je ne vis pas, disait-il.

Que tout cela était petit ! et cependant tout marchait vers le progrès et vers le peuple, et Dieu faisait son travail avec ces misères.

LA PROCLAMATION À LA PRÉSIDENCE

Décembre 1848.

La proclamation de Louis Bonaparte comme président de la République se fit le 20 décembre.

Le temps, admirable jusque-là et qui ressemblait plutôt à la venue du printemps qu’au commencement de l’hiver, avait brusquement changé. Ce fut le premier jour froid de l’année. Les superstitions populaires purent dire que le soleil d’Austerlitz se voilait.

Cette proclamation se fit d’une manière assez inattendue. On l’avait annoncée pour le vendredi. Elle eut lieu brusquement le mercredi.

M. Marrast, le Talleyrand de ce Directoire, jugea prudent de dérober la chose au peuple.

Vers trois heures, les abords de l’Assemblée se couvrirent de troupes. Un régiment d’infanterie vint se masser derrière le palais d’Orsay ; un régiment de dragons s’échelonna sur le quai, les cavaliers grelottaient et paraissaient mornes. La population accourait, inquiète, et ne sachant ce que cela voulait dire. Depuis quelques jours on parlait vaguement d’un mouvement bonapartiste. Les faubourgs, disait-on, devaient se porter sur l’Assemblée en criant : — Vive l’empereur ! La veille, les fonds avaient baissé de trois francs. Napoléon Bonaparte, le fils de Jérôme, était venu me trouver fort alarmé.

Des groupes, où bourdonnaient toutes sortes de rumeurs confuses, couvraient la place de la Concorde. On y discutait l’élection de Louis Bonaparte. On y blâmait l’Assemblée de n’avoir point exigé avant tout son serment. On y annonçait la venue de dix mille socialistes du faubourg Saint-Antoine qui allaient dissoudre l’Assemblée et « défaire l’empereur ». Les Tuileries étaient fermées et pleines de troupes. La rue de Rivoli était interceptée.

L’Assemblée ressemblait à la place publique. C’étaient plutôt des groupes qu’un parlement. On discutait à la tribune, sans que personne écoutât, une proposition, fort utile d’ailleurs, de M. Leremboure pour régler la publicité des séances et substituer l’imprimerie de l’État, l’ancienne imprimerie royale, à l’imprimerie du Moniteur. M. Bureaux de Puzy, questeur, tenait la parole.

Tout à coup, l’Assemblée s’émeut, un flot de représentants, arrivé par la porte de gauche, l’envahit, l’orateur s’interrompt. C’était la commission chargée du dépouillement des votes qui entrait et venait proclamer le nouveau président. Il était quatre heures, les lustres étaient allumés, une foule immense aux tribunes publiques, le banc des ministres au complet. Cavaignac, calme, vêtu d’une redingote noire, sans décoration, était à sa place. Il tenait sa main droite dans sa redingote boutonnée et ne répondait pas à M. Bastide qui se penchait par moments à son oreille. M. Fayet, évêque d’Orléans, était sur une chaise devant le général. Ce qui fit dire à l’évêque de Langres, l’abbé Parisis : C’est la place d’un chien et non d’un évêque.

M. de Lamartine était absent.

Les quatre assaillants du 25 novembre, MM. Garnier-Pagès, Pagnerre, Duclerc et Barthélemy Saint-Hilaire étaient à leur banc. Le dernier causait assez cordialement avec M. Altaroche, son voisin, ancien rédacteur en chef du Charivari, fait représentant du peuple par la révolution de Février.

Le rapporteur, M. Waldeck-Rousseau, lut un discours froid, froidement écouté. Quand il vint à l’énumération des suffrages obtenus et qu’il arriva au chiffre de Lamartine, 17 940 votes, la droite éclata de rire. Chétive vengeance, sarcasme des impopularités de la veille à l’impopularité du lendemain !

Cavaignac prit congé en quelques paroles dignes et brèves, auxquelles toute l’Assemblée battit des mains. Il annonça que le ministère se démettait en masse et que lui, Cavaignac, déposait le pouvoir. Il remercia l’Assemblée d’une voix émue. Quelques représentants pleuraient.

Titus regnam Berenicem invitus, invitam dimisit.

Puis le président Marrast proclama « le citoyen Louis Bonaparte » président de la République.

Quelques représentants assis autour du banc où avait siégé Louis Bonaparte applaudirent. Le reste de l’Assemblée garda un silence glacial. On quittait l’amant pour prendre le mari.

Armand Marrast appela l’élu du pays à la prestation du serment. Il se fit un mouvement.

Louis Bonaparte, vêtu d’un habit noir boutonné, la décoration de représentant et la plaque de la Légion d’honneur sur la poitrine, entra par la porte de droite, monta à la tribune, prononça d’une voix calme le serment dont le président Marrast prit Dieu et les hommes à témoin, puis lut, avec son accent étranger, qui déplaisait, un discours interrompu par quelques rares murmures d’adhésion. Il fit l’éloge de Cavaignac, ce qui fut remarqué et applaudi. Après quelques minutes, il descendit de la tribune, couvert, non, comme Cavaignac, des acclamations de la Chambre, mais d’un immense cri de : Vive la République ! Une voix cria : Vive la Constitution !

Avant de sortir, il alla serrer la main à son ancien précepteur, M. Vieillard, assis à la troisième travée de gauche. Puis le président de l’Assemblée invita le bureau à accompagner le président de la République et à lui faire rendre jusqu’à son palais les honneurs dus à son rang. Le mot fit murmurer la Montagne. Je criai de mon banc : — À ses fonctions !

Le président de l’Assemblée annonça que le président de la République avait chargé M. Odilon Barrot de composer le ministère et que l’Assemblée serait informée du nouveau cabinet par un message ; que, le soir même, du reste, on distribuerait aux représentants un supplément du Moniteur.

On remarqua, car on remarquait tout dans ce jour qui commençait une phase décisive, que le président Marrast appelait Louis Bonaparte citoyen et Odilon Barrot monsieur.

Cependant les huissiers, leur chef Duponceau à leur tête, les officiers de la Chambre, les questeurs, et parmi eux le général Lebreton en grand uniforme, s’étaient groupés au pied de la tribune ; plusieurs représentants s’étaient joints à eux ; il se fit un mouvement qui annonçait que Louis Bonaparte allait sortir de l’enceinte. Quelques députés se levèrent, on cria : Assis ! assis !

Louis Bonaparte sortit ; les mécontents, pour marquer leur indifférence, voulurent continuer la discussion de la proposition Leremboure. Mais l’Assemblée était trop agitée pour pouvoir même rester sur ses bancs. On se leva en tumulte et la salle se vida. Il était quatre heures et demie. Le tout avait duré une demi-heure.

Quelques groupes restèrent çà et là. Un représentant, M. Hubert-Delisle, se mit à écrire paisiblement sa correspondance privée à la place que Cavaignac venait de quitter.

Comme je sortais de l’Assemblée, seul, et évité comme un homme qui a manqué ou dédaigné l’occasion d’être ministre, je côtoyai dans l’avant-salle, au pied de l’escalier, un groupe où je remarquai Montalembert, et qui entourait Changarnier en uniforme de lieutenant général de la garde nationale. Changarnier venait de reconduire Louis Bonaparte jusqu’à l’Élysée. Je l’entendis qui disait : Tout s’est bien passé.

Quand je me trouvai sur la place de la Révolution, il n’y avait plus ni troupes, ni foule, tout avait disparu, quelques rares passants venaient des Champs-Élysées, la nuit était noire et froide, une bise aigre soufflait de la rivière, et, en même temps, un gros nuage orageux qui rampait à l’occident couvrait l’horizon d’éclairs silencieux. Le vent de décembre mêlé aux éclairs d’août, tels furent les présages de cette journée.


[NOTES.]

Waldeck-Rousseau. — Son rapport tient une colonne et demie du Moniteur. On y remarque cette phrase : C’est le sceau de son inviolable puissance que la nation, par cette admirable exécution donnée à la loi fondamentale, pose elle-même sur la Constitution pour la rendre sainte et inviolable.

Il dit les suffrages exprimés : 7 327 345.

Le citoyen Napoléon Bonaparte 5 434 226
Le citoyen Cavaignac 1 448 107
Ledru-Rollin 370 119
Raspail 36 920
Lamartine 17 940
Changarnier 4 790
Voix perdues 12 600

Il rendit compte, sans y insister, des protestations qui contestèrent l’éligibilité de N. B. rappelant sa perte de la qualité de français et sa naturalisation en pays étranger.

II finit ainsi : Citoyens représentants, il y a neuf mois bientôt vous proclamiez sur le seuil de ce palais la République sortie des luttes populaires du 24 février. Aujourd’hui vous imprimez à votre œuvre le sceau de la ratification nationale. Ayez confiance. Dieu protège la France ! (Très bien ! très bien ! )


Ce fut M. Lacrosse, vice-président de l’Assemblée et grand partisan de Cavaignac, qui reçut du président Marrast la mission de reconduire Louis Bonaparte à l’Élysée national le soir de son installation. On avait des craintes assez sérieuses sur le trajet. Un rapport de police, fort explicite, annonçait qu’un groupe de rouges stationnerait sur la place Louis XV à la tête du pont de la Concorde, du côté des Champs-Élysées, afin de pouvoir s’échapper plus aisément, et que de ce groupe plusieurs coups de pistolet seraient tirés sur la voiture du président de la République.

M. Lacrosse, sans parler à Louis Bonaparte de ce détail, prit la gauche au fond de la voiture, à côté du président, place qui était la sienne et qui le mettait du côté des coups de pistolet.

Du reste on passa le pont, et l’on ne trouva personne à l’endroit indiqué. Les assassins avaient reculé ou les espions avaient menti. Deux suppositions vraisemblables entre lesquelles on peut choisir.

LE PREMIER DÎNER

24 décembre 1848.

Louis Bonaparte a donné son premier dîner, hier samedi, 23, deux jours après sa proclamation comme président de la République.

La Chambre chômait à cause de la Noël.

J’étais chez moi, à mon nouveau logis de la rue de la Tour-d’Auvergne, occupé à je ne sais quelles bagatelles. Totus in illis, lorsqu’on me remit un pli à mon adresse, apporté par un dragon. Je décachetai l’enveloppe et j’y trouvai ceci :

« L’officier d’ordonnance de service a l’honneur d’informer M. le général Changarnier qu’il est invité à dîner à l’Élysée-National, aujourd’hui samedi, à sept heures. »

J’écrivis au-dessous : « Remis par erreur à M. Victor Hugo », et je renvoyai la lettre par le dragon qui l’avait apportée.

Une heure après arriva une lettre de M. de Persigny, ancien compagnon de complots du prince Louis, aujourd’hui son secrétaire des commandements. Cette lettre contenait force excuses pour l’erreur commise et me prévenait que j’étais du nombre des invités. Ma lettre avait été adressée par mégarde au représentant de la Corse, M. Conti.

En tête de la lettre de M. de Persigny, il y avait ceci, écrit à la main : Maison du Président.

Je remarquai la forme de ces invitations tout à fait semblable à la forme employée par le roi Louis-Philippe. Comme je tenais à ne rien faire qui pût ressembler à de la froideur calculée, je m’habillai, il était six heures et demie, et je me rendis sur-le-champ à l’Élysée.

Sept heures et demie sonnaient quand j’y arrivai.

Je jetai en passant un coup d’œil au sinistre portail de l’hôtel Praslin qui touche à l’Élysée. La grande porte cochère verte, encadrée entre deux colonnes doriques du temps de l’empire, était close, morne, vaguement dessinée par la lueur du réverbère.

La porte de l’Élysée était fermée à un battant, deux factionnaires de la ligne la gardaient, la cour était à peine éclairée, un maçon la traversait dans ses habits de travail, portant une échelle sur son dos, presque toutes les vitres des fenêtres des communs à droite étaient brisées et raccommodées avec du papier. 

J’entrai par la porte du perron. Trois hommes de service en habit noir m’y reçurent, l’un m’ouvrit les portes, l’autre me débarrassa de mon manteau, le troisième me dit : — Monsieur, au premier. — Je montai par l’escalier d’honneur, il y avait un tapis et des fleurs, mais je ne sais quoi de froid et de dérangé qui sentait l’emménagement.

Au premier, un huissier me dit : — Monsieur vient pour dîner ? — Oui, dis-je, est-ce qu’on est à table ? — Oui, Monsieur. — En ce cas, je m’en vais.

L’huissier se récria :

— Mais, Monsieur, presque tout le monde est arrivé qu’on était déjà à table, entrez. On compte sur Monsieur.

Je remarquai cette exactitude militaire et impériale, qui était l’habitude de Napoléon. Chez l’empereur, sept heures voulait dire sept heures.

Je traversai l’antichambre, puis un salon où je laissai mon chapeau, et j’entrai dans la salle à manger.

C’était une pièce carrée, lambrissée dans le goût empire, à boiseries blanches. Aux murs, des gravures et des tableaux, du choix le plus misérable, entre autres la Marie Stuart écoutant Rizzio du peintre Ducis. Autour de la salle un buffet. Au milieu une table longue arrondie aux deux extrémités où siégeaient une quinzaine de convives. Cette table avait un haut bout dirigé vers le fond de la salle où était assis le président de la République. Il avait à ses côtés deux femmes, à sa droite, la marquise du Hallays-Coëtquen, née princesse de Chimay (Tallien) ; à sa gauche, Mme Conti, mère du représentant.

Le président se leva quand j’entrai. J’allai à lui, nous nous prîmes la main. — J’ai improvisé ce dîner, me dit-il, je n’ai que quelques amis chers, j’ai espéré que vous voudriez bien être du nombre. Je vous remercie d’être venu. Vous êtes venu à moi, comme je suis allé à vous, simplement. Je vous remercie.

Il me prit encore la main. Le prince de la Moskowa, qui était à côté du général Changarnier, me fit une place à côté de lui et je m’assis à la table. Je me hâtai et mis les morceaux doubles, car le président avait fait interrompre le dîner pour me donner « le temps de rejoindre ». On était au second service.

J’avais en face de moi le général Rulhières, ancien pair, ministre de la guerre, le représentant Conti et Lucien Murat. Les autres convives m’étaient inconnus. Il y avait parmi eux un jeune chef d’escadron, décoré de la Légion d’honneur. Ce chef d’escadron seul était en uniforme ; les autres étaient en frac. Le prince avait un habit noir, avec la rosette de la Légion d’honneur à sa boutonnière. 

Chacun causait avec son voisin. Louis Bonaparte paraissait préférer à sa voisine de gauche sa voisine de droite. La marquise du Hallays a trente-six ans, et les paraît. De beaux yeux, peu de cheveux, la bouche laide, la peau blanche, la gorge éclatante, le bras charmant, les plus jolies petites mains du monde, les épaules admirables. Elle est séparée en ce moment de M. du Hallays. Elle a fait huit enfants, les sept premiers avec son mari. Il y a quinze ans qu’elle s’est mariée. Dans les premiers temps de son mariage, elle venait trouver son mari au salon en plein jour, elle lui disait : — Viens donc ! — et elle l’emmenait se coucher. Quelquefois un domestique venait dire : — Mme la marquise demande M. le marquis. — Le marquis obéissait.

Cela faisait sourire les assistants.

Aujourd’hui le marquis et la marquise sont brouillés.

— Vous savez, me dit tout bas La Moskowa, elle a été la maîtresse de Napoléon, fils de Jérôme, elle est maintenant à Louis. — Eh bien, fis-je, changer un Napoléon pour un Louis, cela se voit tous les jours.

Ces méchants calembours ne m’empêchaient pas de manger, et j’observais.

Les deux femmes assises aux côtés du président avaient des chaises carrées par le haut. Celle du président était surmontée d’un petit chef arrondi. Au moment d’en tirer quelque induction, je regardai les autres chaises et je vis que quatre ou cinq convives, du nombre desquels j’étais moi-même, avaient des chaises pareilles à celle du président. Ces chaises étaient en velours rouge à clous dorés. Une remarque plus sérieuse, c’est que tous les assistants appelaient le président de la République Monseigneur et Votre Altesse. Moi qui l’appelais Prince, j’avais l’air d’un démagogue.

Le prince me demanda des nouvelles de ma femme, puis s’excusa beaucoup de la rusticité du service.

— Je ne suis pas encore installé, me dit-il, avant-hier, quand je suis arrivé, c’est à peine si j’avais un matelas pour me coucher.

Cela n’était pas étonnant, Cavaignac ayant fait le lit de Bonaparte.

Le dîner était médiocre et le prince avait raison de s’excuser. Le service en porcelaine blanche commune, l’argenterie bourgeoise, usée et grossière. Au milieu de la table, il y avait un assez beau vase en craquelé, monté en cuivre doré du mauvais goût Louis XVI.

Cependant nous entendions une musique dans une salle voisine. — C’est une surprise, nous dit le président, ce sont les musiciens de l’Opéra.

Un moment après, on nous passa un programme écrit à la main qui indiquait les cinq morceaux qu’on était en train d’exécuter :

1° Prière de la Muette ;

2° Fantaisie sur des airs favoris de la Reine Hortense ;

3° Final de Robert Bruce ; 

4° Marche républicaine ;

5° La Victoire, pas redoublé.

Dans la disposition d’esprit assez inquiète que je partageais avec toute la France, au moment où j’écrivais ceci, je ne pus m’empêcher de remarquer cette Victoire, pas redoublé, venant après la Marche républicaine.

Je me levai de table ayant encore faim.

Nous passâmes dans le grand salon, séparé de la salle à manger par le salon d’attente que j’avais traversé en entrant.

Ce grand salon était fort laid, blanc avec des figures dans le goût de Pompéi sur les panneaux, tout l’ameublement dans le style empire, excepté les fauteuils en tapisserie et or d’un assez beau goût rocaille. Il y avait trois fenêtres cintrées auxquelles répondaient de l’autre côté du salon trois grandes glaces de même forme, dont l’une, celle du milieu, était une porte. Les rideaux des fenêtres étaient d’un beau satin blanc à ramages perse fort riches.

Pendant que nous causions, le prince de la Moskowa et moi, socialisme, montagne, communisme, etc., Louis Bonaparte vint et me prit à part.

Il me demanda ce que je pensais du moment. Je fus réservé. Je lui dis que les choses s’annonçaient bien, que la tâche était rude, mais grande, qu’il fallait rassurer la bourgeoisie et satisfaire le peuple, donner aux uns le calme et aux autres le travail, la vie à tous ; qu’après trois petits gouvernements, les Bourbons aînés, Louis-Philippe et la République de février, il en fallait un grand ; que l’empereur avait fait un grand gouvernement par la guerre, qu’il devait, lui, faire un grand gouvernement par la paix ; que le peuple français, étant illustre depuis trois siècles, ne voulait pas devenir ignoble ; que c’était cette méconnaissance de la fierté du peuple et de l’orgueil national qui avait surtout perdu Louis-Philippe ; qu’il fallait, en un mot, décorer la paix.

— Comment ? me dit Louis-Napoléon.

— Par toutes les grandeurs des arts, des lettres, des sciences, par les victoires de l’industrie et du progrès. Le travail populaire peut faire des miracles. Et puis, la France est une nation conquérante. Quand elle ne fait pas de conquête par l’épée, elle veut en faire par l’esprit. Sachez cela et allez. L’ignorer vous perdrait.

Il a paru pensif et s’est éloigné. Puis il est revenu et m’a remercié vivement.

Nous nous remîmes à causer. Nous parlâmes de la presse. Je lui conseillai de la respecter profondément, et de faire à côté une presse de l’État. — L’État sans journal, au milieu des journaux, lui dis-je, se bornant à faire du gouvernement pendant qu’on fait de la publicité et de la polémique, ressemble aux chevaliers du xive siècle qui s’obstinaient à se battre à l’arme blanche contre les canons à feu ; ils étaient toujours battus. Je vous accorde que c’était noble, vous m’accorderez que c’était bête.

Il me parla de l’empereur. — C’est ici, me dit-il, que je l’ai vu pour la dernière fois. Je n’ai pu rentrer dans ce palais sans émotion. L’empereur me fit amener et posa sa main sur ma tête. J’avais sept ans. C’était dans le grand salon d’en bas.

Puis Louis Bonaparte me parla de la Malmaison.

— On l’a respectée. Je l’ai visitée en détail, il y a six semaines. Voici comment. J’étais allé voir M. Odilon Barrot à Bougival. — Dînez avec moi, me dit-il. — Je veux bien. — Il était trois heures. — Qu’allons-nous faire en attendant le dîner ? — Allons voir la Malmaison, dit M. Barrot.

Nous partîmes. Nous étions tous deux seuls. Arrivés à la Malmaison, nous sonnâmes. Un portier vint ouvrir la grille. M. Barrot prit la parole : — Nous voudrions voir la Malmaison.

Le portier répondit : — Impossible.

— Comment ! impossible !

— J’ai des ordres.

— De qui ?

— De Sa Majesté la reine Christine, à qui est le château à présent.

— Mais monsieur est un étranger qui vient exprès.

— Impossible.

— Parbleu ! s’écria M. Odilon Barrot, il est curieux que cette porte soit fermée au neveu de l’empereur !

Le portier tressaillit et jeta son bonnet à terre. C’était un vieux soldat, auquel on avait fait cette retraite.

— Le neveu de l’empereur ! s’écria-t-il. Oh ! sire, entrez !

Il voulait baiser mes habits.

Nous visitâmes le château. Tout y est encore à peu près à sa place. J’y ai presque tout reconnu, le cabinet du premier consul, la chambre de ma mère, la mienne. Les meubles sont encore les mêmes dans beaucoup de chambres. J’ai retrouvé un petit fauteuil que j’avais quand j’étais enfant. —

Je dis au prince : — Voilà. Les trônes tombent, les fauteuils restent.

Pendant que nous causions, quelques personnes vinrent, entre autres M. Duclerc, l’ex-ministre des finances de la Commission exécutive, puis une vieille femme en velours noir que je ne connaissais pas, puis lord Normanby, ambassadeur d’Angleterre, que le prince emmena vivement dans un salon voisin. J’ai vu le même lord Normanby emmené de même par le roi Louis-Philippe.

Le prince dans son salon avait l’air timide et point chez lui. Il allait et venait d’un groupe à l’autre plutôt comme un étranger embarrassé que comme le maître de la maison. Du reste, il parle à propos et quelquefois avec esprit.

Il a vainement essayé de me faire expliquer sur son ministère. Je ne voulais lui en dire ni bien ni mal.

Ce ministère n’est d’ailleurs qu’un masque, ou pour mieux dire, un paravent qui cache un magot. Thiers est derrière. Cela commence à gêner Louis Bonaparte. Il faut qu’il tienne tête à huit ministres qui tous cherchent à l’amoindrir. Chacun tire la nappe à soi. Parmi ces ministres, quelques ennemis avoués. Les nominations, les promotions, les listes, arrivent toutes faites de la place Saint-Georges. Il faut accepter, signer, endosser.

Hier, Louis Bonaparte se plaignait au prince de la Moskowa ; il disait spirituellement : — Ils veulent faire de moi le prince Albert de la République.

Odilon Barrot paraît triste et découragé. Aujourd’hui, il est sorti du Conseil, l’air accablé. M. de la Moskowa était là. — Eh bien ? a-t-il dit, comment vont les choses ? Odilon Barrot a répondu : — Priez pour nous !

— Diable ! a dit La Moskowa, voilà qui est tragique !

Odilon Barrot a repris : — Que voulez-vous que nous fassions ! Comment rebâtir cette vieille société où tout s’écroule ? L’effort qu’on fait pour l’étayer achève de l’ébranler. On y touche, elle tombe. Ah ! priez pour nous !

Et il a levé les yeux au ciel.

Je suis sorti de l’Élysée vers dix heures. Comme je m’en allais, le président m’a dit : — Attendez un instant. — Puis il est entré dans une pièce voisine, et est ressorti un moment après avec des papiers qu’il m’a remis dans la main en disant : — Pour Mme Victor Hugo. — C’étaient des billets d’entrée pour voir la revue d’aujourd’hui, de la galerie du Garde-Meuble.

Et tout en m’en allant je songeais. Je songeais à cet emménagement brusque, à cette étiquette essayée, à ce mélange de bourgeois, de républicain et d’impérial, à cette surface d’une chose profonde qu’on appelle aujourd’hui : le président de la République, à l’entourage, à la personne, à tout l’accident. Ce n’est pas une des moindres curiosités et un des faits les moins caractéristiques de la situation, que cet homme auquel on peut dire et on dit en même temps et de tous les côtés à la fois : prince, altesse, monsieur, monseigneur et citoyen.

Tout ce qui passe en ce moment met pêle-mêle sa marque sur ce personnage à toutes fins.

LOUIS-BONAPARTE INCOGNITO

Louis Bonaparte[1] était à Paris depuis deux jours, logé à l’hôtel du Rhin, place Vendôme, que personne dans l’hôtel, pas même le maître de la maison, ne s’en doutait. Ce sont les fils Bertrand qui, en leur qualité de quêteurs de soupe et de tondeurs de nappe, ont découvert le prince. Ils l’ont flairé, épié, guetté, observé, dépisté, puis ils ont couru à l’hôtel du Rhin.

Ils ont dit au maître de l’auberge : — Savez-vous qui vous avez chez vous ? — Non, bah, qui ? — Le prince Louis Napoléon. — Ça ? c’est un nommé monsieur… (un nom quelconque que le prince avait donné. Je l’ai su et oublié). — Nous vous disons que c’est le prince Louis.

Le maître de l’hôtel n’en a rien cru. Il lui semblait nécessaire que le prince Louis ressemblât à l’empereur Napoléon. Or, le prince Louis ne ressemble qu’à Lockroy, du Théâtre-Français. Cependant l’aubergiste rencontrant le prince dans l’escalier s’est hasardé à lui dire en ôtant son bonnet : — Monsieur ne sait pas ce qu’on dit ? — Non, a répondu M. Louis. — On dit que Monsieur est le prince Louis Bonaparte. — On a raison. C’est moi.

L’aubergiste est tombé du haut de la colonne.


À son arrivée à Paris, Louis Bonaparte se logea place Vendôme. MlleGeorge alla le voir. Ils causèrent assez longtemps. Tout en causant, Louis Bonaparte mena Mlle George à une fenêtre d’où l’on voyait la colonne et lui dit : — Je passe ma journée à regarder cela.

— C’est bien haut ! dit Mlle George.

Septembre 1848.

THIERS ET MOLÉ

Décembre 1848

Deux hommes gênaient Louis Bonaparte à force de trop vouloir le servir, M. Thiers et M. Molé. Ils le servaient jusqu’à se substituer à lui. M. Molé représentait les vanités de tous les anciens pouvoirs groupés et coalisés autour du nouveau ; M. Thiers représentait les peurs de la bourgeoisie. Or, les vanités et les peurs, deux forces immenses, les mettre contre soi, c’était sombrer à coup sûr et avant peu. Louis Bonaparte voulut écarter les deux hommes, ce qui déjà était difficile, et les satisfaire en les écartant, ce qui était plus difficile encore. Il offrit à M. Thiers l’ambassade de Londres ; M. Thiers déclina l’offre avec hauteur. Il offrit à M. Molé l’ambassade d’Espagne, M. Molé répondit : Il y a vingt-huit ans que j’ai refusé cela.

Tous deux restèrent donc, froissés et mécontents, près de Louis Bonaparte inquiet.


Décembre 1848.

Une curiosité du moment qui s’écoule, c’est que Louis Bonaparte a pour ministre M. de Malleville qui, en 1840, le fit arrêter (étant sous-secrétaire d’État de l’intérieur) et, pour conseillers intimes, M. Thiers qui, comme président du conseil, le fit juger, et M. Molé qui, comme pair, le condamna.

LES DÉBUTS DU MINISTÈRE

Cette première séance (du 26 décembre) fut mauvaise pour le nouveau ministère. Succès de surface, échec au fond. On s’étonna de voir Odilon Barrot, vieux jurisconsulte, trébucher du premier pas à un texte de loi. L’avocat rencontra une chicane à son début, et Ledru-Rollin fut pour Odilon Barrot en 1848 ce qu’Odilon Barrot avait été pour Guizot en 1830.

Et puis, le jour où Odilon Barrot, après dix-huit ans d’opposition, passa du banc des tribuns au siège des hommes d’État, son éloquence parut ce qu’elle était, toute de sentiment, trop haute pour les affaires, pas assez grande pour les idées. Or, les esprits propres au gouvernement ne sont que de deux sortes, hommes d’affaires ou hommes d’idées. En politique, les hommes de sentiment dégénèrent promptement en hommes d’opinions et d’hommes d’opinions en hommes de partis. Avec ces éléments, sentiment, opinion, logique des partis, on fait de la passion, on ne fait pas du pouvoir. C’est un danger qu’un trop long séjour dans l’opposition ; cela gâte la main. On ne tient pas le gouvernail de la même manière dont on pousse le bélier. Les habitudes d’impulsion se prennent selon le travail qu’on fait, et vous restent. Odilon Barrot l’éprouva. Le pas était difficile, il s’en tira mal. Pendant qu’il parlait, les hommes qui se souvenaient du gouvernement de la veille disaient : Où est Dufaure ? et ceux qui se souvenaient du gouvernement de l’avant-veille disaient : Où est Guizot ?

M. Guizot et M. Dufaure en effet, quoique fort divers et fort inégaux, avaient l’un et l’autre cette rare qualité de l’orateur homme d’État, peu enviable pour les cœurs honnêtes, mais la plus utile de toutes peut-être, qui consiste à embrouiller les questions par une série d’éclaircissements. Ils expliquent si bien les choses qu’on n’y comprend plus rien. Ils ont une clarté qui obscurcit. Ils sont si nets, si lucides, qu’on se récrie à chaque instant : Comme c’est vrai ! comme c’est juste ! comme c’est lumineux ! Ils font le jour, et quand ils ont bien fait le jour, on n’y voit plus goutte. Qualité rare, je le répète, triste, mais nécessaire dans les assemblées, car ces cohues se conduisent bien plutôt par les ombres qu’on y jette que par les lumières qu’on y répand. Voulez-vous gouverner un parlement ? ne mentez sur rien, ne trompez personne, cela est grossier ; embrouillez tout.

L’Assemblée nationale, toujours éprise en secret de Cavaignac, livrée par la nation à Louis Bonaparte comme une fille mariée contre son gré qui songe à son amant dans le lit de son mari, reçut mal Odilon Barrot, et lui céda pourtant. Elle lui accorda tout, même l’illégalité qu’il lui demandait ; car n’ayant pas su mourir avec honneur, elle ne pouvait plus désormais que vivre avec déshonneur.

Elle se montra tout à la fois taquine et plate, ne voulant pas acclamer et n’osant pas résister. Elle en était à mettre entre elle et le pouvoir nouveau on ne sait quelles misères qui étaient des griefs et qui n’étaient pas des obstacles.

Son président, M. Marrast, avait été jusqu’à marchander sa visite au président de la République.

— Quelle politesse lui avez-vous faite ? demandait M. Lacrosse à M. Marrast.

— Je lui ai envoyé ma carte.

— Votre carte ?

— Oui.

— Vous appelez cela une politesse ?

— Oui.

— J’appelle cela une impertinence.

M. Marrast comprit et fit la visite.

L’INCIDENT MALLEVILLE

Décembre 1848.

Voici comment le cabinet Odilon Barrot s’est formé. On a pris des queues auxquelles on a dit de chercher des têtes. Ainsi c’est M. de Tracy qui a amené M. Passy. — Comment voulez-vous que je sois de ce ministère ? disait Passy. — J’en suis bien, moi ! a dit Tracy.

On eût dû faire le contraire : les têtes d’abord.

La situation du président était, du reste, et est fort difficile. Il est obligé de s’entendre avec son cabinet, qui est forcé de s’entendre avec la rue de Poitiers, qui est contrainte de s’entendre avec le parti légitimiste, qui s’entend avec le duc de Bordeaux. Vous voyez les deux bouts du fil, l’un au pied de Louis Bonaparte, l’autre dans les mains de Henri  V. Il est désagréable de se rêver empereur et de se réveiller pantin. C’est un peu là le résultat du suffrage du 10 décembre.

Hier, 29 décembre, le conflit a éclaté, la première rupture s’est faite. Louis Bonaparte a voulu nommer directeur des Musées le comte de Nieuwerkerke, amant de la princesse Mathilde Demidoff, fille de Jérôme. M. de Nieuwerkerke est un homme du monde, sculpteur distingué et beau garçon. Le choix était fort acceptable. Mais il s’est trouvé que, par grand hasard, février avait eu la main heureuse en remplaçant M. de Cailleux dans la direction des Musées. Les gens d’alors avaient pris Jeanron, républicain et peintre de talent. Jeanron a admirablement fait. Il a tiré de l’ombre un tas de merveilles inconnues et aujourd’hui le vieux musée, grâce à lui, est un musée nouveau. Le chasser pour sa peine, c’était gauche. Et puis, me disait B., le chasser pour un gentilhomme, pour un amant de la princesse, ceci eût fait crier à la fois la démagogie qui est envieuse et la bourgeoisie qui est prude. On mettait du coup contre soi ces deux choses farouches, l’esprit d’égalité des sans-culottes et la vertu des bourgeois.

M. de Malleville, ministre de l’intérieur, a résisté. Il a dit : — J’en parlerai au conseil. — Le prince Louis, oubliant le président, a riposté par une lettre impérative, et le ministre, oubliant le prince, a répliqué par un billet impertinent. Brouille complète. M. de Malleville a dit : Ce président est un polisson. Deux heures après, sa démission était donnée. Il se mêlait à cela un massacre de préfets rouges qu’il voulait, et l’amnistie dont il ne voulait pas. Ainsi, une cause politique, l’amnistie, et une cause domestique, Nieuwerkerke, il n’en fallait pas tant, le cabinet s’est fêlé. L’échec sur le sel a achevé l’ébranlement. Tout ce qui ne tenait pas à un bon clou est tombé. Malleville a entraîné Bixio. Passy, quoique plus secoué en apparence par le choc de la Chambre, est resté en place, son clou, à lui, étant solide. Le clou de Passy, c’est Thiers.

L’affaire Nieuwerkerke est mauvaise. On en chuchote, et l’on ajoute que Louis Bonaparte est bien forcé d’en passer par où veut la princesse Mathilde, sa cousine étant sa caissière. Le 10 décembre aurait coûté, dit-on, deux cent mille francs, avancés par Mme Mathilde. Il est curieux que ce soit l’argent de ce mougick russe Demidoff qui fasse les frais de nos élections républicaines.

À propos du comte Demidoff, on a fait sur lui ce distique :

Mon père m’a fait serf.
Ma femme m’a fait cerf.

Les détails sur l’incident Nieuwerkerke ont foisonné dans les racontages des salons. Le président aurait écrit à M. de Malleville une lettre ainsi conçue : — Monsieur le Ministre, vous ne m’avez pas encore apporté à signer la nomination de M. de Nieuwerkerke. Je suis forcé de vous en témoigner mon mécontentement. — Vous ne me communiquez pas vos correspondances secrètes avec l’extérieur. J’entends qu’elles me soient soumises. — Vous négligez de me transmettre à leur arrivée les dépêches télégraphiques. Ayez ce soin à l’avenir. — J’attends toujours les dossiers des affaires de Strasbourg et de Boulogne. Veuillez me les envoyer. Je vous en avais prié, je vous l’ordonne. — Occupez-vous aussi d’exécuter mes intentions quant aux changements de préfets. (La nomination de M. Bohain.) — Il ne faut pas que les ministres que j’ai nommés s’imaginent qu’ils feront de moi quelque chose comme le grand électeur de l’abbé Sieyès. — Louis Bonaparte.

M. de Malleville envoya la missive à M. Odilon Barrot avec ce mot : — Ci-joint une lettre insolente du président, et ma démission.

Le lendemain matin, Odilon Barrot entrait chez le prince de grand matin.

— Vous attendez sans doute ma visite ?

— Ma foi, non.

— Voici la démission du cabinet.

Le prince s’amenda, le cabinet resta. Seuls Malleville et Bixio s’obstinèrent.

Au milieu de tout cela, Louis Bonaparte donnait hier à dîner à Émile de Girardin, recevait les frères Dupin et disait à mon fils qui lui parlait d’Odilon Barrot : — Ce ne n’est pas un homme pratique. Il ajoutait en parlant de son cabinet et du vote de la Chambre sur le sel : — Donneront-ils leur démission ? Comment vont-ils se tirer de là ? prenant ainsi des façons de roi constitutionnel qui ne vont pas à un président, croyant bien faire, mais se trompant. Ce qui est excellent dans la bouche du roi d’Angleterre est absurde dans la bouche du président des États-Unis. Pourquoi ? C’est que le roi n’est pas responsable et que le président l’est.

Chose étrange et frappante, il a ce droit, que n’a pas le roi constitutionnel, de dire à la majorité du parlement : — Je ne veux pas de votre volonté. Je veux gouverner sans vos hommes. — En effet, sa tête est en jeu. Le gouvernement d’un président de république doit être de toute nécessité un gouvernement personnel. Nous sommes destinés peut-être à ceci qu’après avoir vu tomber le roi Louis-Philippe pour avoir voulu gouverner comme un président, nous verrons tomber le président Louis Bonaparte pour vouloir gouverner comme un roi.

En attendant la Chambre fait des calembours à la fin de cette année 1848, fatale au vieux régime. — Nous entrons dans l’empire, disait un député. — Comment ! nous en sortons ! a dit un autre.

Et puis on dit du changement de ministère : — Faucher fauche Malleville et Lacrosse crosse Faucher.

CHEZ LAMARTINE

Le 30 décembre 1848 fut un samedi. Le samedi était le jour de réception de M. de Lamartine ; M. de Girardin alla le voir ; tant d’événements étaient survenus depuis leur rupture que le rapprochement était devenu possible. En politique, les événements qui éloignent les dates rapprochent les hommes. On parla de l’élection du président. M. de Lamartine, blanc, courbé depuis février, vieilli de dix ans en dix mois, était calme, souriant et triste. Il prenait avec gravité son échec. — Je n’ai rien a dire, le suffrage universel m’a conspué. Je n’accepte ni ne refuse le jugement. J’attends. — Il avait raison d’attendre, car les personnages comme Lamartine peuvent être jugés en première instance par la raison des hommes, mais ne sont jamais jugés en dernier ressort que par la raison des choses.

Du reste toujours le même ; noble, tranquille, généreux, tout entier au pays, poussant le patriotisme jusqu’au dévouement, et le dévouement jusqu’à l’abnégation. Il y eut un moment où il dit une parole remarquable. — Émile de Girardin lui disait : — Le ministère chétif qu’on vient de faire, sur le conseil intéressé de Thiers, est une faute peut-être irréparable. Louis Bonaparte eût dû appeler à lui toutes les renommées, tous les talents, toutes les illustrations de la France et en composer son cabinet. —

Quelqu’un interrompit : — Mais comment auriez-vous fait pour vous assurer le consentement de tous ces hommes ?

— Je ne le leur eusse pas demandé, répondit Girardin. J’eusse simplement mis dans le Moniteur, moi, Louis Bonaparte, chef de l’État, un manifeste dans lequel j’aurais invoqué le patriotisme de tous les hommes capables, les nommant aux plus hautes fonctions, et les rendant responsables devant la France de leur refus, et à la suite de ce manifeste j’eusse publié, sans avoir consulté les intéressés, un cabinet où on eût trouvé M. Odilon Barrot, M. Thiers, M. Molé, M. Bugeaud, M. Berryer, M. Dufaure, M. Changarnier, M. Victor Hugo et M. de Lamartine ici présent. J’affirme que, la chose ainsi faite, tous eussent accepté.

— Vous avez raison, s’écria M. de Lamartine, en ces termes et de cette façon, j’eusse accepté du président de la République un ministère quelconque, le dernier, celui dont personne n’aurait voulu.

Et évidemment, en parlant ainsi, il entendait au fond de sa conscience une voix qui lui disait : — Et plus ce ministère aurait été petit, plus tu aurais été grand.

NOTES COMPLÉMENTAIRES

CHAMBRE DES PAIRS. — VOTE NOMINAL.

I

PROCÈS DE JOSEPH-HENRI. — 1846.

Avant l’appel du premier nom, le chancelier, voulant faire comprendre aux nouveaux pairs qu’il leur serait peut-être utile de connaître avant de voter l’avis des anciens, a rappelé que, bien que l’usage fût de commencer l’appel par les derniers reçus, chaque pair avait le droit de s’abstenir au premier tour et de réserver son vote pour le second.

Peu de pairs ont usé de cette faculté.

Le marquis de Malleville, dernier pair reçu, s’est levé le premier. Il est petit, brun, maigre, d’une quarantaine d’années. Il a parlé assez facilement, trop longuement, surtout pour une première fois. Autour de moi on disait : Est-ce qu’il a été avocat ? Il a cité le fait d’un vicaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet pendu en 1595 pour avoir dit : Est-ce qu’il ne se rencontrera pas par la volonté divine un homme de bien qui fasse à Henri IV comme il a été fait à Henri III ?

Le général Marbot s’est écrié derrière moi : Voilà qui est remonter un peu haut. — M. de Malleville a conclu en déclarant Joseph Henri coupable d’attentat contre la personne du roi.

Le comte de Cornudet, son voisin et qui paraît son ami, grand bel homme de haute taille avec un collier de barbe et la mise d’un élégant, a voté comme lui. C’est aussi un nouveau pair.

Plusieurs votes ont suivi. Le général Trézel a déclaré l’accusé coupable d’attentat à la vie du roi. Le général Trézel était colonel il y a vingt ans et chef d’état-major du comte Guilleminot dans la guerre d’Espagne de 1823.

Le général Fabvier, qui commandait presque à la même époque la légion philhellène dans la guerre de l’indépendance de la Grèce, a émis un vote laconique où perçait l’indulgence.

Rien de remarquable dans les votes suivants qui se rattachaient tous à l’attentat contre la vie ou à l’attentat contre la personne, sans qu’il fût possible de distinguer si, dans la pensée des juges, cette différence dans le crime apportait une différence dans la pénalité, la peine prononcée par le code étant la même pour les deux cas, la mort. MM. Vincent Saint-Laurent et le baron Crouzeilles, conseillers à la cour de cassation, ont seuls fait entrevoir qu’il y avait une nuance dans leur esprit.

Un incident a pourtant marqué le commencement du tour d’opinion. Le général Jacqueminot, appelé un des premiers, a déclaré qu’il y avait attentat contre la vie de Sa Majesté, et, pour le prouver, a raconté une conversation qu’il avait eue avec l’accusé immédiatement après son arrestation, conversation dans laquelle Joseph Henri, qui était garde national, lui aurait dit : — Monsieur le général Jacqueminot, j’ai tiré sur le roi. Je suis un homme perdu. — De toutes parts on s’est écrié : — Mais vous vous faites témoin, vous n’êtes plus juge ! M. le chancelier a fait observer au général Jacqueminot qu’en effet il venait de quitter le rôle de juge pour la fonction de témoin, et qu’il conviendrait qu’il s’abstînt de juger. — Le général, avec quelque humeur, a dit que c’était bien et qu’il se départait. 

Trente-deux pairs ont voté avant moi. À l’appel de mon nom, je me suis levé et j’ai dit :

— Il me répugne presque de déclarer cet homme coupable et de le déclarer innocent.

J’y répugne surtout à cause de la manière dont les questions sont posées.

On me demande s’il y a eu attentat contre la vie ou contre la personne du roi ; je réponds, non. Il n’y a pas eu attentat contre la vie du roi, la vie du roi n’a pas été, n’a pas pu être atteinte. Il n’y a pas eu attentat contre la personne du roi. La personne du roi n’a pas été, n’a pas pu être atteinte. Cependant, Messieurs, quelque chose a été atteint ; ce n’est pas la vie du roi, ce n’est pas la personne du roi. — C’est la majesté royale.

Il y a eu attentat contre la majesté royale.

Maintenant, cet attentat a-t-il été volontaire, prémédité, intentionnel ?

Examinons :

Messieurs les pairs, cette étrange affaire peut être considérée sous deux aspects ; elle offre à l’esprit deux hypothèses : l’hypothèse de l’intention du régicide, l’hypothèse de l’intention du suicide.

Placez-vous au point de vue de l’intention du régicide, tout est obscur ; placez-vous au point de vue de l’intention du suicide, tout devient clair. Est-ce un régicide ? Les motifs manquent, les moyens sont chétifs ; deux pistolets de poche tenus par deux mains qui tremblent ; point de haine contre le roi ; nul dissentiment politique ; l’accusé n’est d’aucun parti ; l’accusé ne lit pas de journaux ; l’accusé a horreur de tous ceux-là, comme il les appelle, qui ont attenté à la vie du roi ; le procureur général déclare que l’accusé professe admiration et respect pour Sa Majesté, l’homme fait un signe de tête et s’incline en marque d’assentiment ; je le répète, au point de vue du régicide toute l’affaire est obscure et impénétrable, au point de vue du suicide, je l’ai dit, elle est parfaitement claire ; quel besoin en effet de motifs de haine, de fanatisme politique, de pistolets sûrs, de coup d’œil ferme, de main énergique, quel besoin de combinaisons habiles et infaillibles pour un crime simulé, pour un attentat qui n’en est pas un ? Le fait ne sera qu’un prétexte, l’apparence suffira, si grossière qu’elle soit. L’accusation s’y trompera, du moins l’accusé l’espère ; la peine capitale sera prononcée, le régicide sera manqué ; oui, mais le suicide sera consommé.

Pour qu’aucun élément essentiel ne fasse défaut à l’accusation, Joseph Henri prépare et laisse derrière lui un écrit où il se charge le plus qu’il peut. Cet écrit, il l’intitule préméditation, chose absurde, si c’est un régicide ; logique, si c’est un suicide.

Vous le voyez. Messieurs, d’un côté, obscurité profonde ; de l’autre, clarté parfaite ; d’un côté, trouble, embarras, doute, contradiction, mystère, problème ; de l’autre, évidence. Ainsi l’accusation examinée, point de régicide.

Intention de suicide ! Rien de plus.

En deux mots, c’est un suicide avec des pistolets chargés à poudre.

Rien de plus ? Est-ce là vraiment tout ? Ne reste-t-il pas quelque chose encore ? Est-ce que nous devons nous borner, cela posé, cela dit, cela établi, cela prouvé, à renvoyer l’accusé et à le déclarer, sinon acquitté, du moins absous ?

Non, Messieurs, le déclarer innocent ce ne serait pas moins immoral que le déclarer coupable : je m’explique, coupable de régicide.

Que reste-t-il donc. Messieurs, je l’ai indiqué en commençant, ce qui reste le voici : c’est l’attentat à la dignité royale, c’est l’ancien crime de lèse-majesté. Non, Messieurs, parce qu’il sera prouvé que la distance du point où était l’accusé au point où était le roi était trop grande, et je l’admets ; parce qu’il sera prouvé que l’accusé n’était pas entièrement sain d’esprit, et je l’admets ; parce qu’il sera prouvé que ses pistolets n’étaient pas chargés, et je l’admets, parce que tout cela sera prouvé, tout ne sera pas dit.

Tout cela prouvé, il reste un crime.

Un crime considérable, un attentat odieux et stupide, une violation de la paix publique, une offense à la plus haute personne de l’empire, un trouble immense jeté par le caprice d’un individu, dans la France, dans l’Europe, dans les idées pacifiques et graves qui sont les éléments de la civilisation même et qui sont en travail chez tous les peuples. Travail auguste que les attentats politiques interrompent. Enfantement pénible dont de tels crimes peuvent faire un avortement.

Il reste, dis-je, un fait hautement punissable dont la cour des pairs devait connaître et que la cour des pairs doit réprimer au double point de vue de la politique et de la justice.

Pourtant, ne l’oublions pas quand le moment sera venu d’arbitrer la peine, nous avons là devant nous non un esprit ferme, une raison saine, une nature passionnée, violente, robuste, une volonté intelligente même dans le fanatisme ; mais un cerveau troublé, une intelligence en désordre, une volonté faible, une âme malade. Nous devrons proportionner le châtiment, non au crime qui est grand, mais au criminel qui est petit.

Je me résume.

Voilà, Messieurs, ce que je vois dans la cause. Un attentat contre la vie du roi ? Non. Un attentat contre la personne du roi ? Non. Un attentat contre la majesté du roi ? Oui.

Tout en tenant compte de l’état mental de Joseph Henri, je le déclare coupable de cet attentat, je me réserve d’appliquer sa peine.

Le premier président Boullet a demandé que la question d’offense à la personne royale fût posée comme résultant des débats.

Le marquis de Gabriac a réservé son vote, comme il avait fait dans la délibération sur Pierre Lecomte. Il paraît que c’est son habitude.

M. Viennet a voté dans le même sens que moi, en évitant soigneusement de citer et de rappeler mon opinion. Il a bien parlé.

Le comte de la Redorte a déclaré énergiquement que dans sa pensée il n’y avait point de régicide ; que de deux choses l’une : ou les coups de pistolet avaient pu atteindre jusqu’au château, ou ils ne l’avaient pu ; que dans le second cas il n’y avait point de régicide ; que dans le premier, il fallait, pour porter jusque-là, que les pistolets fussent chargés à balle forcée ; la balle forcée exclut la bourre ; or l’accusation s’appuie sur une bourre trouvée ; donc point de balle forcée ; donc point de choc possible, donc point de régicide. Sur la question d’offense à la majesté royale, il s’est réservé.

Le prince de la Moskowa a appuyé, comme homme de métier, les observations de M. de la Redorte. Aucune preuve de l’attentat à la vie du roi ; aucune preuve de l’attentat à la personne ; quant à l’attentat à la majesté royale, Joseph Henri n’était point accusé de cela. Le prince de la Moskowa a conclu au renvoi de l’accusé.

M. Persil a estimé que l’offense à la personne impliquait l’offense à la majesté, que le vague de la loi était le fait exprès du législateur pour admettre des cas comme ceux-ci, que la personne royale était symbolique et signifiait au besoin la royauté, que la violation de la royauté pouvait donc se qualifier attentat à la personne royale sans que la chair du roi ait été atteinte ou même menacée. Il a conclu à l’attentat contre la personne. Toute cette discussion a été savante et faite en fort bons termes.

Le marquis de Boissy a commencé par protester contre le départ du général Jacqueminot. Il a réclamé que le droit de vote lui fût rendu, ajoutant qu’il faisait cette réclamation quoique d’une opinion contraire à l’opinion du général sur le fond de l’affaire. Il a rappelé que M. le chancelier, dans le procès Lecomte, avait opiné en racontant ses conversations particulières avec l’accusé ; que le général Jacqueminot n’avait pas fait autre chose ; que, dans tous les cas, c’était à la cour à statuer et non au chancelier. (Ici le chancelier a dit : Vous avez raison.)

M. de Boissy a lui-même raconté ses conversations avec le capitaine-expert pour démontrer que les expertises ont été mal faites, puis continuant et abordant la cause, il a critiqué vivement la commission d’instruction, ce qu’avait fait aussi M. de la Moskowa. M. de la Moskowa avait blâmé l’omission d’un témoin Ulm favorable aux dires de l’accusé. M. de Boissy a signalé le rapport de M. Laplagne-Barris comme ayant dit à tort que les pistolets avaient une ligne de tir. Ceci a fort fâché M. Laplagne-Barris qui s’agitait dans son fauteuil en haussant les épaules, et montrait des passages de son rapport à ses voisins MM. Portalis, Girod de l’Ain, Decazes et d’Argout. M. de Boissy a déclaré que, pas plus dans cette affaire que dans le procès Lecomte, il ne s’associerait à une condamnation capitale. Il a du reste réservé son vote. 

M. le premier président Franck-Carre, qui était présent à l’appel, n’a pas répondu quand son tour est venu. Le chancelier a dit : Absent pour indisposition subite.

M. Cousin, qui m’avait fait beaucoup de signes d’adhésion pendant que je parlais, a commencé en excellents termes. Tout ce qu’il a dit d’abord était juste et vrai. Mais peu à peu il s’est embrouillé. Il s’est engagé dans une discussion métaphysique parfaitement obscure pour tous, même pour lui. Il a répété jusqu’à dix fois des phrases comme celle-ci : Que vois-je dans la cause ? Des pistolets chargés? Oui, chargés, c’est évident. Maintenant distinguons. Chargés comment ? Chargés d’une certaine façon. De quelle façon ? De façon à produire, quoi ? L’effet produit. L’assemblée a éclaté de rire et s’est mise à causer à haute voix. Personne n’écoutait plus ; M. Cousin parlait toujours. Un pair lui a crié : Abrégez. — J’abrégerai, Monsieur, a dit M. Cousin avec hauteur. Il a descendu un degré du gradin et a continué plus d’un quart d’heure. Devant moi le général d’Hautpoul dormait bruyamment. Le chancelier s’était accoudé sur sa table, la tête dans ses mains. M. Cousin a conclu à l’attentat contre la personne du roi.

M. Villemain s’est borné à dire : Je déclare l’accusé coupable d’attentat à la personne du roi.

Il était déjà visible que les pairs qui votaient ainsi ne voulaient pas la mort. La majorité en ce sens se prononçait de plus en plus.

MM. Laplagne-Barris et Girod de l’Ain, membres de la commission d’instruction et l’un d’eux rapporteur, ont dit qu’éclairés par la délibération, ils se ralliaient à cette opinion. Ils ont voté la culpabilité d’attentat contre la personne royale. M. Laplagne-Barris a répondu aux reproches de M. de Boissy en prouvant que son rapport n’avait fait que reproduire les dires des experts.

Le tour des plus anciens pairs arrivait. Presque tous ont voté successivement dans le sens le plus sévère, déclarant l’accusé coupable d’attentat à la vie de Sa Majesté. Le comte Portalis, premier président de la cour de cassation, a longuement opiné. Il s’est efforcé de démontrer le régicide. Il a fait appel à la pairie gardienne de la royauté et protectrice de la tête royale. Il a dit que les châtiments les plus graves pouvaient seuls épouvanter le régicide qui recommençait.

Le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur à Londres, a fait une vive allocution aux pairs. Il a dit que sa pitié était du côté de la plainte et de l’accusation, et il a rappelé les paroles de Tacite : Misericordia accusantibus. Il a conclu comme le comte Portalis.

Le comte d’Argout a opiné dans le sens le plus doux ; le duc Decazes, son voisin et son ami, dans le sens le plus rigoureux. Le comte d’Argout s’est dit décidé par cette considération que, sur quatorze magistrats, premiers présidents ou conseillers à la cour de cassation siégeant dans l’assemblée, douze avaient estimé qu’il n’y avait pas attentat à la vie de Sa Majesté.

Le vicomte Dubouchage a déclaré qu’il lui était impossible de voir dans l’affaire quelque chose de plus que l’offense à la personne royale. Le comte de Pontécoulant, vieillard de quatre-vingt-six ans, a commencé par réclamer, comme M. de Boissy, contre le départ du général Jacqueminot. Sur sa demande, la cour a décidé que le général serait admis à opiner comme juge. M. de Pontécoulant a d’ailleurs établi que le départ du pair ne pouvait jamais résulter que de son consentement ou de sa volonté. M. de Pontécoulant a déclaré Henri coupable d’attentat à la personne royale.

Les derniers pairs ont voté d’un mot, presque tous admettant le régicide. Tous les pairs aides de camp du roi, tous les généraux, tous les ambassadeurs avaient successivement opiné dans ce sens.

Ont voté l’attentat contre ta vie MM. les généraux Trézel, Jacqueminot, Doguereau, Marbot, Petit, d’Audenarde, Avmard, Dutaillis, Dode de la Brunerie, M. Raguet-Lépine, M. Anisson-Duperron, M. Bertin de Veaux, le baron de Bussières, le marquis d’Harcourt, le comte de Murat, le chevalier Jaubert, le baron de Saint-Didier, Odier, le comte de Monthyon, le comte de Rambuteau, le comte de Saint-Aignan, le baron Feutrier, le comte de Ham, le baron de Fréville, le comte de Sainte-Aulaire, le duc de Périgord, le marquis de Lauriston, le duc de Noailles, le comte Boissy d’Anglas, le duc de Plaisance, le comte d’Haubersart, le comte de Tascher, le comte Portails, le baron de Barante, le duc Decazes, le duc de Massa, le comte de Noé, le comte d’Haussonville, le duc de Broglie et le duc de Mortemart.

Enfin après M. le duc de Mortemart qui est le plus ancien pair reçu, M. le chancelier s’est levé pour opiner. Il s’est fait un grand silence. M. Pasquier a parlé comme il parle toujours, en termes excellents, avec déférence pour la cour, autorité pourtant et mesure, avec une entière liberté d’esprit quoique ramenant tout à une pensée et à un but. Clarté d’intelligence, clarté de parole, qualités rares toujours, admirables à quatre-vingts ans. Il a parlé près d’un quart d’heure, toujours écouté et accueilli. — Il a rappelé à ses collègues qu’il était bien vieux, et qu’en cette qualité il avait droit peut-être à quelque attention. Il a dit que tout se relâchait de nos jours et qu’il fallait aviser ; que les crimes se multipliaient sous les formes les plus fatales, et quelquefois avec je ne sais quoi d’étrange et de bizarre qui déroutait ; qu’il y avait beaucoup de maladies sociales à notre époque, que la principale était la perte du respect ; que le respect s’en allait, que c’était là l’opinion d’un homme considérable et grave, M. Royer-Collard, lequel s’applaudissait avec lui, dans leurs entretiens intimes, d’avoir dans sa jeunesse et avant la révolution, appris le respect, comme il disait, à cette vénérable grand’chambre du parlement de Paris où je siégeais comme conseiller, a ajouté M. Pasquier, au moment où M. Royer-Collard y assistait comme stagiaire. Eh bien, la société moderne est travaillée d’un mal profond. Il faut la guérir et la sauver. La Chambre des pairs est le plus grand corps de l’État, le plus auguste tribunal du royaume ; elle a tout à la fois la plus haute autorité politique et la plus haute compétence judiciaire. Elle doit protéger la société et garder la royauté. Garder la royauté ! comment laisserait-elle échapper cette occasion ? Le crime de Henri tient à ce manque de respect qui est partout. Il faut châtier sévèrement cet attentat, et ramener le respect par l’intimidation. Une majorité imposante semble se prononcer contre une punition sévère, définitive, capitale ; le chancelier regrette profondément de n’être pas d’accord avec cette majorité ; il l’adjure de se défier des systèmes, de se garantir des théories, et de réfléchir. Dans une assemblée qui résume l’État tout entier et qui domine toutes les juridictions, la raison d’État doit passer avant le sentiment.

Le chancelier est vieux, il le sait, il est le premier à s’en souvenir ; on a tort de le croire sec, dur, froid, sans pitié. Il est plein de pitié, mais pour le malheur honnête, non pour la misère criminelle. Le crime de Henri lui est donc prouvé ; l’accusé est sain d’esprit ; il a tiré deux coups de feu sur le roi. Que faut-il de plus ? Le chancelier a terminé en déclarant en son âme et conscience l’accusé Henri coupable d’attentat contre la vie et la personne de Sa Majesté.

Restaient les votes réservés. Mon opinion ayant été considérée comme vote réservé, mon nom a été appelé de nouveau, je me suis levé et j’ai dit :

— Il résulte de l’ensemble de la délibération et des opinions graves qui se sont produites, que, dans la pensée de tous les juges, le mot « personne du roi » a un double sens, et qu’il signifie personne physique et personne morale. Ce double sens se distingue dans la conscience, quoiqu’il se confonde dans le vote. La personne physique n’a pas été atteinte, n’a pas été sérieusement menacée, presque tous mes nobles collègues en conviennent, c’est là ce que j’avais dit à l’assemblée ; la personne morale a été non seulement menacée, mais même atteinte, or la personne morale, c’est ce que j’ai appelé la majesté du roi ; c’est la royauté ; je retrouve donc là encore ce que j’ai dit. Cette explication donnée et sous cette réserve qu’il est bien entendu que c’est la personne morale seule qui a été offensée, je me rallie à l’immense majorité de mes nobles collègues qui déclarent l’accusé Joseph Henri coupable d’attentat contre la personne du roi.

Presque tous les pairs qui s’étaient abstenus ont opiné dans le sens de la majorité et n’ont pas été plus loin que l’attentat à la personne. Le général Jacqueminot, reprenant possession de ses fonctions de juge, a seul déclaré Joseph Henri coupable de régicide. J’ai oublié de noter que M. le comte de Rambuteau, préfet de la Seine, et M. Gabriel Delessert, préfet de police, avaient émis le même vote.

Les opinions qui se rapprochaient le plus de la mienne avaient été émises par MM. Fabvier, Vincent Saint-Laurent, Boullet, Viennet, Cousin et Dubouchage. La Moskowa et Boissy avaient conclu au renvoi. La Moskowa avait persiste. Boissy s’était rallié à la majorité.

On est rentré en séance, il était quatre heures et demie.

M. de Malleville, appelé le premier, a déclaré qu’il condamnait Joseph Henri aux travaux forcés à vie. Un mouvement d’approbation presque unanime a accueilli ce vote.

En effet, presque toute la cour a voté les travaux forcés à perpétuité.

M. Renouard a dit qu’il votait les travaux forcés à perpétuité par douceur et mansuétude, mais qu’entre une peine moindre et la peine plus élevée il n’hésiterait pas pour une peine plus élevée, de telle sorte que si, au premier tour, une majorité quelconque se manifestait pour une peine trop douce, la détention perpétuelle, par exemple, lui n’hésiterait pas à revenir à l’avis le plus sévère et voterait la peine de mort.

Quand mon tour est venu, je me suis borné à dire : la détention perpétuelle.

Plusieurs pairs ont émis le même vote, quatorze en tout. J’avais énoncé mon vote sans le commenter. M. Pelet de la Lozère, en s’y conformant, l’a expliqué et a rappelé à la Chambre que tous ses précédents, à l’exception d’un seul, le précédent Mialou, répugnaient à la peine infamante des travaux forcés.

Au deuxième tour d’opinion, je me suis borné à dire : Pour les motift que M. le comte Pelet de la Lozère vient d’exposer, motifs qu’il appartenait à un ancien pair de rappeler, j’ai émis le vote de la détention perpétuelle, et j’y persiste.

Le comte de Noé a déclaré qu’il votait la peine capitale, l’intention de régicide lui étant démontrée, et même matériellement prouvée ; il avait visité avec soin et examiné lui-même la partie basse de la façade des Tuileries, et il avait remarqué sous le balcon de la salle des maréchaux, près de la porte, deux cassures toutes fraîches évidemment produites par des projectiles. (Ici on a crié : Vous vous faites témoin !) Il a invité ses collègues à vérifier le fait. Cette preuve acquise à sa conscience, il votait sans hésiter, disait-il, la peine la plus sévère.

Avant M. de Noé, M. Viennet avait opiné avec une extrême vivacité, et m’avait un peu rappelé les ultra-royalistes d’il y a vingt-cinq ans. — La royauté est en péril. — L’état social s’écroule. — Ne songeons qu’à sauver la monarchie. Qu’importe le reste ? — L’orgueil et la vanité sont partout, et le bas mine le haut. — Les travaux forcés, c’est bien peu ; cependant on s’en contente, etc. — Hors les mots religion, trône et autel, sang de saint Louis, tout y était. — Je suis convaincu que M. Viennet raillait très fort en 1820 M. de Salaberry ; que dirait aujourd’hui M. de Salaberry de M. Viennet ?

Au premier tour, sur l’application de la peine, il y avait cent soixante-quatre pairs. Quatorze ont voté la peine de mort ; onze la détention perpétuelle ; quatre la déportation ; un vingt ans de travaux forcés (M. le président Boullet) ; un la détention perpétuelle dans une maison de santé (M. le prince de la Moskowa) ; cent trente-trois les travaux forcés à perpétuité.

Au deuxième tour, on n’était plus que cent soixante-trois, le comte Corbineau s’étant absenté. Un a voté la mort (Berlin de Veaux), treize la détention perpétuelle, cent quarante-neuf les travaux forcés à perpétuité.

Les treize qui ont voté la détention perpétuelle étaient, moi compris, MM. Villemain, Cordier, Bérenger de la Drôme, le marquis de Boissy, le marquis de Raigecourt, le prince de la Moskowa, le comte Pelet de la Lozère, le marquis de Béthisy, le marquis de Gouvion-Saint-Cyr, le vicomte Dubouchage et le comte de Pontécoulant.

Les deux tours finis, le chancelier a demandé si un troisième tour était réclamé. — Non ! non ! c’est inutile ! — Le pair qui avait seul voté la peine de mort au second tour s’est levé alors et a dit que, sans réclamer un troisième tour, il se ralliait à la majorité pour les travaux forcés. Deux des treize qui avaient voté la détention perpétuelle, les marquis de Raigecourt et de Béthisy, ont fait la même déclaration. L’arrêt a donc été ainsi rendu : il n’y avait plus que cent soixante-trois pairs par l’absence du comte Corbineau, cent cinquante-deux avaient voté les travaux forcés à vie, onze la détention perpétuelle.

Le chancelier a lu l’arrêt rédigé et l’a mis aux voix. Je n’ai pas levé la main.

L’arrêt voté, le comte Beugnot s’est levé et a demandé si le condamné subirait l’exposition, dont la loi fait l’accessoire obligé des travaux forcés, indiquant par là la nécessite d’en écrire la dispense dans l’arrêt. Le président Barthe a répondu qu’il n’était pas nécessaire d’écrire cette dispense ; qu’il suffirait que l’arrêt fut muet sur ce point pour qu’aucun procureur général n’osât prendre sur lui d’ajouter, même légalement, quoi que ce fût à l’arrêt souverain et inattaquable de la haute cour. On a passé outre.

On a signé l’arrêt, j’ai été le signer à mon rang. Je signe après le duc de Trévise. Cela se fait dans l’hémicycle, sur deux petites tables. Le premier greffier appelle une moitié des pairs, le second appelle l’autre.


II

AFFAIRE TESTE ET CUBIÈRES. — 1847.


CUBIÈRES. — CULPABILITÉ.
14 juillet.

Le prince de la Moskowa demande la parole sur la position de la question. On refuse de l’entendre. Il échange des paroles aigres avec M. le chancelier.

1er tour : Troplong parle. Cherche à faire la part de chacun. Il dit qu’il faut savoir être sévères, même envers le général Cubières, et justes, même envers Parmentier. Il tâche d’établir que la pensée de corruption est venue non de Parmentier, mais de Cubières.

M. Mesnard établit que la question est complexe et ne peut être résolue par un simple oui ou non.

À mon tour j’ai dit : oui, sous toutes réserves. Il y a eu rumeur. On a dit : il réserve son vote. Le chancelier l’a répété. Je me suis levé et j’ai dit — Je ne réserve pas mon vote. Je dis : oui, sous toutes réserves ; parce que, comme l’a fort bien dit M. Mesnard, la question n’est pas simple.

Gourgaud. — A dit non, ce qui a fait sourire Molé.

Le prince de la Moskowa. — Établit que Cubières, n’ayant eu aucune relation de corruption avec Teste, n’est pas auteur, ni principal coupable, mais seulement complice, et demande que la question de complicité soit posée, regrettant que la cour n’ait pas voulu l’entendre en temps utile avant l’ouverture de la délibération. Le prince de la Moskowa conclut : oui, coupable de complicité.

Général Castellane. — Avec douleur déclare Cubières coupable.

Général Pelet. — Doutes, troubles dans la conscience. Ne peut dire oui. — Dit non.

Général Monthton. — Oui, mais dans mon opinion, moins coupable que les autres.

Vicomte Pernetey. — Sous toutes réserves, oui.

Montalembert. — Oui, avec des circonstances atténuantes.

Baron Duval. — Comme M. de Montalembert.

Amiral Jurieu. — Non.

Vilemain. — Comme moi.

Comte Desroy. — Je dis non. Et ajoute quelques mots. Cubières n’a pas d’argent. En a donné au contraire.

Cousin. — Oui. Tiendra compte des circonstances atténuantes dans l’application de la peine.

Dubouchage. — Oui, mais bien loin de croire, comme M. Troplong, que le général Cubières est le plus coupable, je suis de l’avis contraire, je le crois le moins coupable.

Le duc de Coigny. — Pense comme M. le prince de la Moskowa. Dit oui, parce qu’il est dans la ferme conviction que l’omnipotence de la Chambre n’appliquera pas toute la peine.

Comte Molé. — Oui, sans les circonstances atténuantes. Je serais fâché que cette formule se produisit parmi nous parce qu’elle restreindrait notre prérogative. Arbitrez la peine, vous êtes souverains. Point de circonstances atténuantes déclarées. Atténuez la peine. Vous êtes maîtres.

Le Chancelier. — Dit oui, et appuie l’observation de M. Molé.

Le baron Duponthiers, le duc de Trévise, le comte de Montesquiou, le prince de la Moskowa avaient réservé leur vote. Disent oui.

1er tour : 186 votants ; 182 oui ; 4 non.

Le général Pelet revient sur son vote. Oui, avec circonstances atténuantes.

2e tour : 186 votants ; 185 oui ; 3 non.

TESTE. CULPABILITÉ DE CORRUPTION.

À l’unanimité : oui.

PARMENTIER. — CULPABILITÉ.

1er tour : À l’unanimité oui. On ne réclame pas de second tour.

APPLICATION DES PEINES. — TESTE.

1er tour : La dégradation civique à l’unanimité, moins la voix de M. le comte de Montesquiou-Fesenzac qui a dit non.

1er tour, l’amende ; j’ai dit :

— Je veux frapper un coupable, je ne veux pas ruiner une famille, c’est-à-dire frapper des innocents. La restitution de la somme reçue me suffit. Point d’amende.

Au 2e tour, à six heures du soir, j’ai dit :

— L’heure avancée m’empêche de développer et de soutenir comme je voudrais l’avis que j’ai ouvert devant la cour. Je le regrette profondément. Ce n’est pas que j’aie et que je puisse avoir le moindre espoir, mais c’est par devoir que je parle. On l’a reconnu, il n’y a que deux systèmes logiques, ou l’amende de la loi, ou pas d’amende du tout. C’est vers le dernier système que j’inclinais, et j’y persiste. Messieurs, l’exemple n’est pas dans l’amende, l’exemple est dans les choses terribles que vous avez vues, l’exemple est dans la chose terrible que vous venez de faire. L’amende diminue l’exemple. Elle met une question d’argent à la place d’une question d’honneur. Et puis, maintenant, un dernier mot. Que ceux qui ont voté une amende énorme en songeant la clémence royale y réfléchissent. Messieurs, je rappelle à la cour des souvenirs ; tout à l’heure des orateurs écoutés[1] ont dit que, s’il en était besoin, la clémence royale modérerait les condamnations pécuniaires qui vont peser sur la malheureuse famille Teste. Eh bien, Messieurs, prenez garde, rien n’est plus grave, rien ne serait plus impolitique, il ne faudrait pas qu’on pût dire qu’en matière de corruption, la Chambre des pairs a été sévère et la couronne indulgente.

L’amende de 94 000 francs est votée.

À six heures et demie, lettre du général Cubières disant qu’il vient de demander sa retraite. Le malheureux jette à chaque instant quelque chose à la mer.

15 juillet, midi et demi.

Appel nominal. La Chambre est profondément et douloureusement agitée. Un groupe m’entoure, composé du premier président Legagneur, de M. Trognon, des ducs d’Albufera, d’Harcourt et de Valençay ; les magistrats veulent toute la loi, toute la peine pour Cubières ; les ducs sont plus hommes.

TESTE. – LA PRISON.

1er tour :

Troplong. — Cinq années.

Renouard. — Paroles touchantes — mais cinq ans de prison.

Flourens. — Contre la prison. Parle.

M. le premier président Rousselin. — Cinq ans. Pour l’exemple.

Mesnard. — Cinq ans. Parce que le crime a été commis dans les conditions de la plus haute gravité.

Fulchiron. — Cinq ans. Parce qu’il a volé les corrupteurs.

Marquis de Raigecourt. — Contre la prison. L’article de la loi n’a rien d’impératif. Paroles émues.

J’ai dit :

— Messieurs, le coupable est déjà bien puni. À l’heure qu’il est, il a soixante-sept ans, dans cinq ans il aura soixante-douze ans. Je n’ajoute pas un mot. Point de prison !

Président Franck-Carré. — Deux ans.

Amiral Bergeron. — Je le tuerais. Point d’emprisonnement.

Romiguières. — La dégradation civique est énorme pour Teste, et suffit. Il vient d’être précipité du sommet de l’échelle sociale. Que voulez-vous de plus ? Pas de prison.

Gabriac. — Plaide les circonstances aggravantes. — Cinq ans.

Montesquiou. — Général Fasbier. — M. de Malleville. — M. Delessert. — Monta-lembert. — Villemain. — La Moskowa. — Boissy. — Viennet. — Pas de prison.

Bérenger de la Drôme. — Comte Daru. — Le duc de Brancas. — Cinq ans.

Persil. — Le comte de Ham. — Thénard. — Comte de Montalivet. — Marquis de Pange. — Comte d’Argout. — Trois ans.

Président Laplagne-Barris. — Veut toutes les peines de la loi. Cinq ans. Comte Pelet de la Lozère. — Veut une peine sérieuse et modérée. Trouve dans le code pénal des peines diverses. Cherche à les combiner de façon à être juste. — Trois ans.

Général Pelet. — A voté la dégradation et le maximum. Plus que la peine de mort. N’y veut rien ajouter. Laissez-lui la liberté de s’exiler. Pas de prison.

Merilhou. — Contre tout emprisonnement. Parle d’une voix altérée, ne sera pas long, est malade. — Discute le code contre Laplagne-Barris. — L’article 177 ne prononce que la dégradation civique. La plénitude de la pénalité est atteinte. Aller plus loin, c’est outrepasser la sévérité de la loi, ce que l’omnipotence de la cour n’a jamais fait ni voulu faire. 

Comte Bresson. — Soyons sévères, mais ne soyons pas excessifs. M. Teste est frappé. N’ajoutons rien à cette misère. Point de prison.

Barthe. — La loi ne demande pas d’emprisonnement, mais elle ne l’exclut pas. La peine est facultative. Crime éclatant, répression éclatante. Trois ans.

Baron Neigre. — Réserve son vote.

Camtc Desroys. — L’emprisonnement jusqu’à parfait paiement de l’amende.

Cousin. — Les magistrats vont trop loin dans leur culte de la loi. Je veux être juste, ni indulgent, ni barbare. Cinq ans ! à ce vieillard ! — Va produire, dit-il, un argument nouveau, mais décisif. L’amende est tout. Elle est obligatoire. L’emprisonnement est facultatif. Il fallait l’amende. On peut s’en tenir là. Cependant M. Teste ne peut pas se promener dans quinze jours au Luxembourg ou aux Tuileries. Trois ans.

Baron Atthelin. — Songe aux autres accusés. — Le maximum. Cinq ans.

Barthélemy. — Ne voit rien d’atténuant. Deux ans.

Vicomte Dubouchage. — C’est le plus coupable. Il a pris de l’argent sans faire une chose injuste. Cela aggrave son crime. C’est lui qui est cause que nous jurons cette scandaleuse affaire. S’il avait voulu rapporter seulement le tiers de la somme, point de procès. Il est infâme. Trois ans.

Vicomte Dode. — La cour doit être d’accord avec elle-même. Elle a atténué l’amende, elle doit atténuer la prison. Trois ans.

Duc de Coigny. — Voudrait ne pas être cruel, voudrait pouvoir dire : pas de prison ! Mais ce serait un grand scandale de voir l’accusé se promener dans les rues de Paris. Un an de prison.

Comte Portalis. — L’application entière de la loi. Ne point user de notre toute-puissance en ce cas. Il a voté l’amende. Mais la prison est facultative. M. Barthe a démontré qu’elle ne pouvait point être une aggravation pour les délits les moins graves. On est libre d’appliquer cette peine ou de ne point l’appliquer. (Avec des larmes.) L’arrêt ne peut contenir une omission, j’en suis déchiré, mais je vote la prison. Trois ans.

Comte de Pontécoulant. — Cinq ans. (M. de Pontécoulant a 85 ans.)

Baron de Barante. — Désirerait user avec indulgence de la faculté que lui laisse la loi. Mais votera la prison parce qu’on a dit que la prison était bonne pour d’autres délinquants. Veut l’égalité des peines. Regrette qu’on ait parlé de cruauté. Un an de prison.

Duc Decazes. — Ne veut exercer aucune influence sur ses collègues. Est dans une position spéciale à cause de ses devoirs comme référendaire. Il voit tous les jours l’accusé. Il serait accessible à la pitié. Mais non. Le crime est trop grand. Raconte ses conversations avec Teste. (Interruptions : Toujours des commérages !) Trois ans.

Baron Séguier. — Teste a menti dans sa défense. Point de grâce. Il a eu du talent dans sa défense. Je m’en défiais quand il était avocat. Il faisait toujours des crochets à droite et à gauche, Qu’a-t-il fait ? Un premier crime. Puis un deuxième. Ce suicide. Sénèque s’est tué, mais Socrate sut attendre la mort, Cicéron a écrit contre la mort volontaire. Teste a offensé celui dont l’image nous manque ici, dans cette salle où siège la première cour de justice du monde. Teste a mis crime sur crime. Je veux qu’il soit en prison. Le maximum ne passera pas. Cependant, je dis les cinq ans.

Comte Molé. — Nous n’avons point de jurisprudence. C’est la première fois qu’un tel cas se présente, et le cas est énorme. La prison est un maximum. Il faut un maximum. Trois ans. À cause de l’âge, sans quoi il voterait toute la peine.

Duc de Brissac. — À cause de l’âge, se borne à trois ans.

M. le Chancelier. — J’ai le cœur brisé, je le voyais tous les jours, pardonnez-moi quelque faiblesse dans mon vote. Trois ans.

Le général Neigre, qui s’était réservé : trois ans.

2e tour : Trois ans à la majorité.

CUBIÈRES. — APPLICATION DE LA PEINE.

1er tour. — Tous votent la dégradation civique excepté deux ou trois. Plusieurs réservent leur vote.

À mon tour, j’ai dit :

— Je sens la cour fatiguée, je suis moi-même en proie à une émotion qui me trouble ; je me lève cependant, mais je ne dirai que quelques mots. J’ai étudié comme vous tous. Messieurs, avec tout ce que je puis avoir d’intelligence et de force d’attention, toutes les pièces de ce déplorable procès. J’ai examiné les faits, j’ai confronté les personnages. J’ai tâché de pénétrer, non seulement au fond de la cause, mais au fond du cœur de ces hommes que vous jugez en ce moment. Eh bien, pour moi, voici où je suis arrivé : Dans ma conviction, le général Cubières a été entraîné. Entraîné par Pellapra, escroqué par Parmentier, voilà en deux mots toute sa position. Dans cette situation, il y a, je le reconnais, place pour une faiblesse, pour une faiblesse reprochable, inexcusable, gravement coupable même, mais ce n’est enfin qu’une faiblesse, et une faiblesse n’est pas une bassesse, et je ne veux pas punir une faiblesse par l’infamie. Je l’avouerai, et la cour me pardonnera cet aveu, depuis tant d’heures que cette désastreuse affaire nous préoccupe, je m’étais figuré autrement l’arrêt que vous allez rendre dans votre toute-puissante et souveraine justice. J’aurais voulu laisser dans son isolement terrible cette grande et douloureuse figure du principal accusé. Cet homme dont M. Villemain vous parlait hier si éloquemment, cet homme qui, à force de talent, a su — miracle que pour ma part j’aurais toujours cru impossible — être grand dans la bassesse et touchant jusque dans la honte, cet homme-là, j’aurais voulu le frapper seul de la dégradation civique, j’aurais voulu ne rien ajouter à cette peine effrayante. — En pareil cas, ce qui ajoute diminue. — J’aurais voulu qu’il restât libre et que désormais, pour l’exemple de tous, tombé du rang de pair de France au rang de forçat, ce malheureux homme portât à jamais sur le front ce mot, ce stigmate : déchu ! — Pour le faible et infortuné général Cubières, j’aurais voulu l’interdiction correctionnelle, pour un temps donné, des droits civiques et civils mentionnés en l’article 401. — Et enfin, pour les hommes d’argent, j’aurais voulu les peines d’argent, pour les misérables les peines humiliantes, pour Parmentier l’amende et la prison. — Pour des coupables si divers, j’eusse voulu des peines diverses, que votre omnipotence vous permettait d’arbitrer, et cette proportion gardée entre les fautes et les châtiments me semblait d’accord avec la conscience, et j’ajoute, quoique cela me touche moins, d’accord avec l’opinion. Vous en avez jugé autrement dans votre sagesse, quant au principal accusé. Je m’incline devant elle, mais je vous prie cependant de trouver bon que je persiste dans mon sentiment.

J’ajoute, Messieurs, que l’équité est ici d’accord avec la pitié. Je le répète, les fautes ont été diverses, les châtiments doivent être divers. Mettre sur la même ligne, frapper de la même peine, envelopper dans je ne sais quelle égalité de déshonneur tous les accusés. Teste et Cubières, Cubières et Parmentier, la dupe et le fripon, la victime et le bourreau, ce serait peut-être une justice devant le texte rigide de la loi ; aux yeux de la conscience, qui est au-dessus même de la loi, ce serait une suprême injustice.

Dans une assemblée où siègent tant d’hommes considérables qui ont occupé ou qui occupent encore les plus hautes fonctions de l’état ou du gouvernement, je comprends, j’honore, je respecte cette pudeur si noble qui vous porte à exagérer les peines en cette grave conjoncture et à donner, non seulement les plus justes, mais les plus cruelles satisfactions à l’opinion publique indignée. Moi, Messieurs, je ne suis point magistrat, je ne suis point militaire, je ne suis point fonctionnaire public, je suis un simple contribuable, je suis un membre quelconque de cette foule d’où sort cette opinion publique que vous consultez, et c’est pour cela, c’est parce que je ne suis que cela, que j’ai peut-être qualité pour vous dire : C’est assez ! arrêtez-vous ! Atteignez la limite de la justice, ne la dépassez pas. L’exemple est fait ! Ne détruisez pas cet isolement du condamné Teste qui est le grand aspect, qui est la grande leçon morale du procès. 

Tant qu’il ne s’est agi que de ce malheureux Teste, je vous ai parlé le langage de la pitié, je vous parle maintenant le langage de l’équité, de la stricte et sévère équité.

Tenez compte, je vous en conjure, tenez compte au général Cubières de soixante années d’honneur, tenez-lui compte du supplice qu’il a subi, de cette torture de quatre ans dans les mains hideuses de Parmentier, de cette exposition publique sur ce banc pendant quatre jours ; tenez-lui compte de cette injuste accusation d’escroquerie, qui a été aussi un supplice ; tenez-lui compte de son hésitation généreuse à perdre Teste en se sauvant ; tenez-lui compte enfin de sa conduite héroïque sur le champ de bataille de Waterloo, où je regrette qu’il ne soit pas resté !

Je propose formellement d’appliquer à M. Cubières les dispositions de l’article 401, combiné avec l’article 42, c’est-à-dire l’interdiction des droits civils et civiques pendant dix ans. Je vote contre la dégradation civique.

Comte Jaubert. — Dans le même sens que moi.

Hipp. Passy. — Comme moi. On ne corrompt pas les ministres, on les trouve tout corrompus.

Le président Boullet. — Je veux punir de la même peine le corrompu et le corrupteur.

Comte A. de Saint-Priest. — Général Gourgaud. — Comte de Bondy. — Général Bergeron. — Comte de Montesquiou. — Vicomte de la Redorte. — Lebrun. — Général Pelet : — Comme moi.

Romiguières. — Marquis de Gabriac. — Marquis de Boissy. — Pelet de la Lozère : — La dégradation civique.

Prince de la Moskowa. — Comme moi. Produit un fait nouveau, la conversation de Cubières avec Pellapra dans l’antichambre de Teste. Dit la tenir d’un magistrat. Pellapra aurait dit à Cubières : Vous êtes un enfant de croire que les choses vont toutes seules. Combien donnez-vous à Teste ?

Viennet. — A dit violemment : — Depuis une heure, je suis persécuté, a la lettre, par la gloire militaire du général Cubières. Il est coupable. Je fais de vains efforts pour violenter ma conscience. La dégradation civique.

Vicomte Sébastiani — Avec douleur, la dégradation civique.

Laplagne-Barris. — Combat mon opinion. Discute l’article 463. La dégradation civique.

Duc d’Harcourt[2]. — Les plus sévères pour eux-mêmes sont les plus indulgents pour autrui. Je remarque que dans cette assemblée les plus jeunes et les plus purs sont aussi les plus miséricordieux. Il ne manque pas de gens dans ce monde qui font consister la vertu à fouler aux pieds ceux qui sont déjà par terre. Quant à moi, ce n’est pas ma manière. — Vote comme j’ai voté.

Baron Charles Dupin. — Trouve l’interdiction insuffisante, demande la dégradation. (Conversations qui couvrent sa voix. Le chancelier lui-même cause avec MM. Barthe et Portalis. M. Charles Dupin s’interrompt. M. Molé s’écrie : Monsieur le chancelier, on n’écoute pas ! Tout le monde cause. Faites faire silence ! Le silence se rétablit.)

Il est tard, près de sept heures. Quatre-vingts pairs encore restent qui n’ont pas opiné.

Le chancelier propose le renvoi à demain. On se récrie : — Le renvoi au milieu d’un tour d’opinion ! — M. Cauchy lit un précédent du procès Quénisset. Tumulte. Le renvoi est ordonné. On se réunira à onze heures.

16 juillet.

Continuation du tour d’opinion sur l’application de la peine au général Cubières.

Baron Darriule. — Neigre. — Daru. — Colbert. — Duc de Richelieu. — Comte de Montalivet. — Réservent leur vote. 

Marquis de Belbeuf. — La dégradation civique. La loi a été sage lorsqu’elle a assimilé le corrupteur au corrompu.

Comte de monthyon. — Vote la prison. L’arrêt ne doit pas être violent.

Vicomte Pernetey. — Réserve son vote. Ne peut se résoudre à assimiler Cubières aux autres.

Montalembert. — Sera très court, s’abstiendra de répéter tout ce qui a été dit éloquemment. — S’empare de l’aveu de M. Laplagne-Barris qui, en étant sévère, est convenu que la culpabilité de Cubières était moindre que celle de Teste. Il faut faire sentir cette différence dans l’arrêt. Il y a deux infamies, l’infamie morale et l’infamie légale. Ôtons du moins à Cubières l’infamie légale. Lit l’article 34 et l’article 401. L’identité est presque complète, à l’infamie près. Vote pour l’application de l’article 401.

Cambacérès. — S’accuse d’arriver tard, venant de la campagne. Vote l’article 401.

Comte de la Riboisière. — Rappelle que, dans le procès Hourdequin et Gisquet, les corrupteurs n’ont comparu que comme témoins. Vote l’article 401, dix ans de privation des droits civiques.

Baron Aymar. — A commencé sa vie militaire comme volontaire et, depuis longtemps soldat, a remarqué que les tribunaux spéciaux militaires ont été toujours plus sévères que d’autres. Sera sévère pour Cubières. Vote la dégradation civique.

À mesure que la délibération s’avance, on n’appelle plus Cubières le général, on ne l’appelle plus M. de Cubières, on l’appelle Cubières, puis enfin le condamné Cubières.

M. Barthe. — Examine la loi tout en déclarant que la cour est au-dessus d’elle. Veut une répression sévère. Rappelle que la loi impériale condamnait corrupteur et corrompu au carcan. Emploie souvent le mot vilité. Conclut à la dégradation civique.

M. Villemain. — Sa conviction persiste. On a beau dire, ce qui fait la force de la conscience, c’est que le poids de la logique la plus accablante ne parvient pas à la déraciner de notre cœur. Cubières n’est pas aussi coupable que Teste. Teste, le coupable incomparable, dit-il. Vote contre la dégradation civique et pour l’article 401.

Baron de Fréville. — Deux opinions en présence. Éloquence et compassion, éloquence et sévérité. Se prononce pour la dernière. Dégradation civique.

Comte Desroys. — Est plein de doutes. Vote contre la dégradation civique.

Cousin. — Voudrait se borner à voter silencieusement comme ses éloquents amis, mais a besoin de protester contre l’excès de sévérité. Non, la conscience ne fléchit pas devant la logique. La conscience, à raison, traite la question logique. En parlant de Parmentier, dit que la logique et la loi conduiront à dégrader la dégradation. Vote l’article 401.

Marquis Barthélemy. — La corruption est la peste des états. Vote provisoirement la dégradation civique.

Duc de Périgord. — La dégradation civique.

Duc de Noailles. — Regarde Cubières comme le principal corrupteur. Prononce la dégradation civique. (J’ai peur que M. de Noailles ne soit un esprit faux.)

Vicomte Dubouchage. — Non ! point de dégradation civique. Qu’est-ce que l’amende et l’emprisonnement lorsqu’il s’agit d’un pair et d’un pair militaire ? — Vote l’interdiction des droits civils.

Duc de Coigny. — Ne peut appliquer la même peine aux deux coupables. Ne comprend pas qu’on n’établisse pas de distinction. Vote comme moi.

Comte Portalis. — Aurait voulu ne pas motiver son vote. Y est forcé pourtant. Défend la loi, défend les magistrats. Dit qu’il n’est pas exact qu’ils aient une conscience légale ; qu’ils sont jurés avant d’être juges, et se décident comme tous sur leurs impressions morales. Plaide la culpabilité absolue de Cubières. Vote la dégradation civique. Pleure.

Pontécoulant. — La dégradation civique.

Barante. — Croyait qu’il n’aurait qu’à juger des accusés, voit qu’il a à défendre les lois du pays. Les défendra. Beaucoup de phrases. Vote la dégradation civique.

Comte d’Argout. — Pense que le pouvoir discrétionnaire doit être réservé aux cas politiques seulement, et non exercé pour les délits communs. Vote la dégradation civique. Duc Decazes. — Cède à un devoir impérieux. Cela lui est bien pénible. Le remplit avec douleur. Vote la dégradation civique.

Baron Séguier. — Un des avantages du royaume de France, c’est que nous avons une loi invariable. On vous dit que la logique doit influer sur la législation. Hélas ! Grand Dieu ! Mais il y a autant de logiques que d’hommes. Il y a la logique des jansénistes, il y a la logique des jésuites. Il y a Port-Royal, il y a Loyola. Il y a une logique par professeur. Faire varier le code selon la logique, c’est insupportable. À Dieu ne plaise que pareille doctrine l’emporte. La vraie logique, c’est que les hommes doivent porter la peine de leurs sottises (on rit) ; je ne puis qu’appliquer la loi à tous ces gens-là. Autre point. Les circonstances atténuantes ? Mais c’est fait pour les tribunaux d’en bas, pour la cour d’assises, pour les jurés. Non pour vous, la plus haute des justices ! La corruption est un grand crime, c’est le premier crime. Le premier crime est la corruption d’Ève vis-à-vis d’Adam (on rit). Ce crime-là a précédé le fratricide. Ce crime-là a été jugé et puni par un juge qui nous jugera tous. Par celui qui est représenté par un triangle lumineux. Ce juge a été sévère pour Ève et pour Adam (on rit). Soyons sévères pour Cubières. Remarquez même que le premier juge et le premier législateur a été plus sévère pour le corrupteur que pour le corrompu. Il a puni Satan plus qu’Ève, Ève plus qu’Adam (on rit). Je vote la dégradation civique.

Le duc d’Harcourt vient à mon banc et me dit : — Le vieux Séguier n’a plus que deux dadas, l’ancien parlement et son confessionnal. Et puis que pensez-vous de ceux qui copient Portalis et qui se mettent à pleurer en condamnant. Il me semble voir des veaux. J’ai répondu : — Dites des crocodiles.

Comte Molé. — Ne se préoccupe pas de la culpabilité comparée des deux accusés. Veut l’égalité de la peine, qui est la peine naturelle. Vote la dégradation civique. A passé hier toute la soirée à relire toute la correspondance de Cubières avec un désir ardent d’y trouver des circonstances atténuantes. N’en a point trouvé.

Duc de Brissac (petit, bossu, poudré, grand nez aquilin). — L’accusé était au rang le plus élevé de l’échelle sociale. En est plus coupable. Un grand exemple doit être donné. Il doit être donné par ce qu’il y a de plus haut, la Chambre des pairs. Vote la dégradation civique.

M. le Chancelier. — Voudrait ne pas développer son opinion, mais croit qu’il doit à la cour de parler, ayant suivi cette affaire dans tous ses plis et replis. Vote comme son ami M. Portalis. Croit, du reste, les corrupteurs plus dangereux que les corrompus. Veut atteindre les hommes d’argent. L’an dernier, à propos de Joseph Henri, réclamait le respect pour la majesté royale, aujourd’hui réclame le respect pour la majesté de la loi.

Les pairs qui ont réservé leur vote sont appelés.

La dégradation civique est prononcée par 130 voix contre 48. — Avant de suspendre la séance, M. le baron Feutrier se plaint que le secret n’est pas gardé. M. le chancelier fait de nouveau à ce sujet les plus pressantes instances à MM. les pairs.

Au deuxième tour, sur l’application de la peine, j’ai dit sans me lever : — Je dis non quant à la dégradation civique. Je crois l’omnipotence de la cour parfaitement applicable à cette affaire ; la cour le croit comme moi ; elle l’a prouvé en réduisant de moitié, malgré le texte précis et impératif de l’article 177, l’amende infligée au principal accusé. Mais dans le cas présent je n’ai point recours à notre omnipotence. Il n’en est pas besoin. Aujourd’hui comme hier, je me borne à user des facultés que la loi confère aux juges ordinaires, et je persiste à demander l’application des articles 463, 401 et 49 du code pénal.

PARMENTIER. — LA DÉGRADATION CIVIQUE.

17 juillet. — Suite de la délibération intérieure.

1er tour. — MM. de Malleville et Renouard ont parlé, l’un contre, l’autre pour la dégradation civique.

À mon tour je me suis levé et j’ai dit : — J’aurais voulu, la cour le sait, pour que l’exemple fût plus grand, laisser le président Teste dans son isolement infamant, seul sous le poids de la dégradation civique. La cour ne nous en a pas cru ; elle a jugé à propos de lui associer le général Cubières. Je ne peux faire autrement que de lui associer aujourd’hui Parmentier. Je vote la dégradation civique, en regrettant profondément d’être obligé, après que cette grande peine sociale et politique a été appliquée à deux anciens ministres, à deux pairs de France, pour qui elle est tout, de l’appliquer à ce misérable pour qui elle n’est rien.

Cousin, le général Pelet et le comte d’Alton-Shée ont dit : — Pas de dégradation civique. — Cousin avait dit hier : — Ce serait dégrader la dégradation.

Le deuxième tour, ni le troisième par conséquent, n’ont pas été réclamés. On passe à la question de l’amende.

1er tour. Sur l’amende.

M. Molé a dit : — Quelle que soit mon horreur pour l’homme, je ne crois pas pouvoir dépasser la peine infligée au général Cubières, et je me réunis à l’opinion la plus douce. J’ai réservé mon vote. Les uns proposent 10 000 francs, les autres 65 000 francs dans les deux cas pour qu’il soit traité comme Cubières.

Au réappel j’ai dit que je voyais avec bonheur, après avoir longtemps hésité, après avoir tout écouté en moi et hors de moi, que je pouvais voter pour la peine la plus sévère. J’ai voté 65 000 francs.

DEUXIÈME TOUR.
Pour 2 000 000 francs 1 voix.
Pour 65 000 francs 48
Pour 10 000 francs 139
PREMIER TOUR. SUR LA PRISON
Pas de prison 154 voix.
Six mois 2
Un an 5
Trois ans 15

J’ai voté trois ans de prison.

2e tour.

On s’oppose au second tour. Vives rumeurs. Tumulte. M. le président Laplagne-Barris déclare ce second tour contraire à l’intérêt du condamné (Tumulte). M. de Pontécoulant fait remarquer avec quelle sobriété il a opiné jusqu’à ce moment. Combat M. Laplagne-Barris, et dit, en invoquant les traditions, qu’on a toujours distingué entre le vote et le tour d’opinion, et qu’il n’y a vote qu’après deux tours d’opinion ; que les opinions se prenant par les dates les plus récentes d’admission, les jeunes parlant avant les vieux, on a toujours jugé deux tours nécessaires afin de laisser aux nouveaux pairs la faculté de tenir compte de l’avis des anciens, et d’y revenir s’ils le jugent bon. Il demande les deux tours. Le deuxième tour est décidé.

Pas de prison 153 voix.
Six mois 1
Un an 3
Trois ans 24

Pas de prison prononcée.

NOTES DE CETTE ÉDITION

 

LE MANUSCRIT
de
CHOSES VUES.

Le manuscrit de Choses Vues se compose d’un amas de feuilles volantes de toutes dimensions et de toutes sortes, écrites dans une période de quarante-cinq années et classées maintenant chronologiquement, reliées non dans l’ordre où elles ont été écrites, mais selon les dates des faits qu’elles évoquent.

On remarquera dans ce manuscrit plusieurs lacunes, c’est que certains récits ou passages d’un récit, un portrait, le compte rendu d’un procès ou d’une séance académique se trouvent tantôt dans un album à dessins, tantôt dans un carnet, tantôt enfin dans le Journal de 1846-1848[1]. De plus, tel récit, relatant un fait de 1830, est écrit sur la même feuille qu’une anecdote datant de 1848.

Victor Hugo n’a constitué de dossiers, en ce qui concerne ce volume, que pour quelques récits importants. Journal d’un passant pendant l’émeute du 12 mais 1839, Affaire Joseph Henri, Visite à la Conciergerie, l’Affaire Teste et Cubières ; pour une cinquantaine de feuillets, notamment en 1847, leur seul lien de parenté est une note en tête : Faits contemporains.

Notre tâche se trouvera, cette fois, réduite, car nous ne pouvons donner la description, ni du Journal de 1846-1848, ni des Carnets, qui, en raison de leur caractère intime, restent la propriété de la famille.

Le manuscrit que nous avons constitué et fait relier offre peu de ratures et de retouches, Victor Hugo n’ayant sans doute jamais relu ces feuilles éparses au point de vue de leur publication. Nous passerons donc une revue rapide des pages nous fournissant l’occasion de quelques remarques intéressantes.

Pas de titre sur la plupart des manuscrits ; le premier, l’Exécution de Louis XVI, est une copie, moins le premier paragraphe et un ajouté marginal.

Le Pillage. — En tête, la mention : Dicté par moi le 25 septembre 1845 ; les quatre premières pages sont en effet d’une écriture étrangère ; Victor Hugo continue le récit à partir de la cinquième page.

1842. La mort du duc d’Orléans. — Tout ce récit est une copie ; les derniers feuillets qui relatent le rêve portent en tête : Dicté le 14 novembre 1842}}.

1843. Royer-Collard. — Dicté le 16 juin 1843 ; à l’autre coin, ces mots : chapitre colère, font présumer une étude projetée sur ce sujet.

1851. Académie. — Le premier feuillet de ces notes, sur M. de Roquelaure, est écrit au verso d’une convocation de l’Institut. Le compte rendu de la séance du 11 février 1847 (élection Empis) a été certainement écrit dans la salle même, les chiffres sont à peine formés, l’écriture à peine lisible et le feuillet surchargé de notes en tous sens. Victor Hugo a écrit posément le dernier paragraphe seul, sans doute en rentrant chez lui.

Même remarque pour la séance du 11 janvier 1849 et pour celles concernant l’élection de Musset.

1844. Le roi Louis-Philippe. — Il est certain que Victor Hugo, en revenant des Tuileries ou de Saint-Cloud, écrivait tout de suite de mémoire ses conversations avec le roi et les bruits qu’il avait recueillis sur les princes et leur entourage. Pas de ratures, mais de nombreux petits bouts de papier, sortes de post-scriptum ajoutés à mesure que les souvenirs et les détails se précisaient.

1846. Attentat de Lecomte. — Pour ce manuscrit, trois sortes de papier ; quatre pages, datées par erreur 25 avril 1845 et écrites le lendemain même de son dîner chez M. Decazes ; un dossier en papier de fil fort, contenant des notes prises en séance de la Chambre des pairs et le croquis suivant, représentant Lecomte :

Puis un cahier de papier à lettre portant en tête : Dicté par moi ce 6 juin 1846 et donnant le texte du discours de Victor Hugo et les votes motivés des autres pairs (voir Notes complémentaires, pages 423 à 429). Ce dernier dossier ne contient que quelques corrections de l’écriture de Victor Hugo. Enfin, la conclusion sur le rejet par le roi de la grâce de Lecomte est écrite tout entière de la main de Victor Hugo.

En regard du portrait de Lecomte, Victor Hugo a écrit :

À la fois calme et farouche. Il a des mouvements de bête prise qui cherche à s’échapper à travers des barreaux.

Au verso de la page, cette même remarque est répétée, en vers cette fois :

Cet homme…
Avait des mouvements de bête prise au piège
Qui cherche à s’échapper à travers des barreaux.

 

Attentat de Joseph Henri. — Manuscrit rempli d’intercalations, d’ajoutés collés en marge ; entièrement de la main de Victor Hugo, sauf le texte de ses discours ; en tête de ce texte, une note : 27 août. Dicté par moi en rentrant de la séance secrète.

Deux croquis représentant Joseph Henri : le premier biffé ; le second, reproduit page 157, porte en marge : Très ressemblant.

À la Chambre des pairs. 1846-1847. — Chaque feuillet porte en tête le titre : Faits contemporains, sauf le premier, sur le général Fabvier, qui ne porte qu’un mot : Profils.

Visite la Conciergerie. — Sur la couverture de ce dossier, au-dessous du titre, un croquis représentant un bonhomme aux rares cheveux hérissés, à l’œil rond, au nez long et pointu, montrant des dents inquiétantes dans une bouche férocement entr’ouverte et faisant un magistral pied de nez.

En marge du texte, Victor Hugo a dessiné la table de torture.

Quelques ajoutés. Pas de ratures.

1847. Procès Teste et Cubières. — Pour ce dossier de soixante-dix-sept pages, entièrement écrites par lui, Victor Hugo a pris les premières feuilles de papier qui lui tombaient sous la main ; deux de ces feuilles sont des convocations de la Chambre des pairs. Sur une page datée 10 juillet, le croquis reproduit page 257, et le portrait de l’huissier.

Affaire Praslin. — Tout le début de ce récit est dans le Journal de 1847. Le manuscrit ne commence qu’aux débats à la Chambre des pairs.

1848. — La plupart des récits de cette année étaient sous une chemise portant pour titre : Révolution de 1848. — Faits, pièces, etc. Outre les récits publiés, on trouve dans ce dossier une lettre intéressante publiée dans l’Historique, page 448 ; une autre lettre demandant à Victor Hugo sa protection ; un feuilleton de l’Assemblée nationale ; donnant le texte du discours prononcé par Louis Bonaparte le 20 décembre 1848, le jour de sa nomination à la Présidence.

La veille de la Révolution. — Copie sans annotations de Victor Hugo.

Les journées de Février. — Manuscrit très incomplet, la journée du 24 et une partie de la journée du 25 manquent.

Expulsions, évasions. — La première page, sur l’expulsion du duc et de la duchesse Decazes, est écrite sur une convocation adressée à Victor Hugo, et datée du 9 mai 1848, Ministère de l’instruction publique, comités historiques.

Une des curiosités de ce manuscrit est bien certainement le brevet de maire de Victor Hugo ; nous avons fait relier ce document dans le manuscrit, et nous en donnons le fac-similé page 457.

Louis-Philippe en exil. — Copie ; à la suite nous avons fait relier des notes, utilisées en partie, et qui forment la première ébauche de ce récit.

Au coin d’une page sur Lamartine, cette pensée :

Quand l’homme d’art reste artiste, il fait la civilisation ; quand il consent à devenir homme politique, il fait les révolutions.

Croquis pris à l’Assemblée nationale. — Le premier portrait, celui de Thiers, est écrit en plusieurs fois et sur six papiers différents.

Au revers d’une page de détails sur Changarnier, se trouve la copie d’une lettre de Victor Hugo et signée de sa main, adressée au rédacteur d’un journal non désigné :

Monsieur le rédacteur,

Permettez-moi de faire cesser un malentendu dont je n’avais pas cru devoir occuper le public jusqu’à ce moment, convaincu que l’erreur en ce qui me concerne tomberait d’elle-même.

Je suis absolument étranger au journal l’Événement[2] Je n’y prends aucune part, directe ou indirecte.

Recevez, Monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.

Victor Hugo.
6 août 1848.

Le portrait de Blanqui a été, comme celui de Thiers, tracé en plusieurs fois. Le croquis terminant la série et dont le nom est resté en blanc nous semble désigner Blanqui ; à l’époque où ce portrait fut écrit (1848), Blanqui avait en effet subi déjà neuf années de prison, deux à Fontevrault et sept autres, de 1840 à 1847, dans diverses prisons, notamment au Mont Saint-Michel, où il apprit la mort de sa femme.

Assemblée nationale. — Toutes les notes sur la séance du 3 août ont été prises à l’Assemblée même.

Le récit du séjour incognito de Louis Bonaparte à l’Hôtel du Rhin est écrit au verso d’une réponse d’Étienne Arago à Victor Hugo. Étienne Arago était alors Directeur de l’Administration générale des Postes de la République.

NOTES DE L’ÉDITEUR

I

HISTORIQUE DE CHOSES VUES.

Victor Hugo, dès son adolescence, a écrit des Choses vues ; l’une de ses premières poésies, le Rétablissement de la statue d’Henri IV, n’est-elle pas une Chose vue ? Son premier volume d’Odes donne, en vers, le récit des événements contemporains, la Mort du duc de Berry, la Naissance du duc de Bordeaux, etc. ; vers la même époque, nous retrouvons, en prose des Choses vues : le Journal d’un jeune Jacobite de 1819, et plus tard le Journal d’un révolutionnaire de 1830.

Il avait une telle puissance de travail et une telle activité qu’indépendamment des œuvres en cours, il trouvait encore le temps de noter, au fur et à mesure des événements, des incidents, personnels ou non ; comment, par exemple, en 1830, préoccupé des cabales qui troublent les premières représentations d’Hernani, travaillant à Notre-Dame de Paris, préparant les Feuilles d’automne, comment pense-t-il, en rentrant après un dîner chez Joanny, à écrire cette page typique, rude leçon aux critiques contemporains qui, en vingt-quatre heures, formulent un jugement sur une œuvre théâtrale et lui assignent un rang dans la postérité ?

Victor Hugo amasse, sans but déterminé encore, des matériaux : Talleyrand meurt, un détail appris amène tout naturellement le poète à peindre de pied en cap le personnage, condensant une vie entière dans une page ; l’émeute du 12 mai 1839 éclate, il la suit d’heure en heure, tel le plus habile reporter d’un de nos journaux les mieux informés ; c’est à propos de cette émeute qu’il a demandé à Louis-Philippe la grâce de Barbès, fort compromis dans cette affaire[1]Les Funérailles de Napoléon, qu’on retrouve magnifiées par le lyrisme dans le Retour de l’Empereur, sont décrites ici dans ces « Notes prises sur place » ; pas un détail omis, ni dans la description du cortège, ni dans les impressions de la foule, on croit y assister, on suit le char, on voit le tombeau. Un incident survenu dans la rue et noté à propos lui donnera l’un des plus poignants épisodes des Misérables[2]

Jusqu’en 1843, il n’apparaît pas que Victor Hugo se soit assigné un but, mais des deux lignes qui terminent le récit de son entretien avec Royer-Collard on peut conclure que le poète a eu un moment l’idée de faire un volume d’histoire ; il n’y a cependant là qu’une indication.

Plus décisifs sont les comptes rendus des séances de l’Académie, sans suite pourtant et sur des feuilles volantes ; telle séance, où a été discutée l’élection d’Alfred de Musset, par exemple, a été griffonnée d’une écriture à peine lisible, mais le fait d’avoir préféré Nisard à Alfred de Musset semblait à Victor Hugo assez caractéristique pour le noter.

La série des portraits, tant en 1844 qu’en 1848, semble écrite en vue d’une publication possible, de même plusieurs pages volantes portant le même titre : Faits contemporains. Classons aussi dans le même ordre d’idées les conversations écrites en sortant des Tuileries, de Saint-Cloud, les descriptions de fêtes, de bals, tout ce compte rendu étincelant intitulé : Aux Tuileries ; là encore aucun détail n’est omis : coutumes, costumes, étiquette, silences mêmes, tout est scrupuleusement relaté, ce qui nous confirmerait dans la supposition émise plus haut.

Les procès aussi sont suivis méticuleusement ; en tête d’un feuillet on a pu remarquer cette phrase significative : Ces notes sont destinées à dire ce que les journaux ne disent pas. Dire à qui ? et quand ?

Enfin, en 1846, un Journal, un vrai journal est commencé par Victor Hugo, mais, dans sa pensée, ce Journal n’était pas destiné tel quel à la publicité, il l’écrivait pour son édification personnelle, comme l’indique la première page :

J’ai remarqué qu’il ne se passe pas de jour qui ne nous apprenne une chose que nous ignorions, surtout dans la région des faits. Souvent même ce sont des choses que nous sommes surpris et presque honteux d’ignorer. Un homme quelconque qui tiendrait note, jour par jour, de ces choses, laisserait un livre intéressant. Ce serait le registre curieux des accroissements successifs d’un esprit — du moins de la partie de l’esprit qui peut s’accroître par ce qui arrive du dehors. Une pensée contient toujours deux sortes de choses, celles qui y sont venues par inspiration, et celles qui y sont venues par alluvion. Ce serait l’histoire de ces dernières. J’ai l’intention, pour ce qui me concerne, d’écrire ce journal. Je le ferai sommairement, car le temps me manque. Je le commence aujourd’hui, 20 juillet 1846, jour de ma fête. Je regrette de le commencer si tard.

V. H.

La première page a pour titre : Journal de ce que j’apprends chaque jour et débute par un détail du cérémonial à la cour papale de Rome, continue le 21 juillet par un problème chimique et le 22 par une remarque sur les morses. Des détails scientifiques et impersonnels Victor Hugo glisse tout naturellement aux faits journaliers qui l’intéressent plus directement et, des la deuxième page, il note les bruits qu’il recueille sur l’attentat de Joseph Henri. Nous avons donné plusieurs extraits de ce Journal ou, de plus en plus, la personnalité du poète se mêle aux notes historiques ou scientifiques. C’est là aussi que sont relatées les premières phases des procès Joseph Henri, Lecomte, Teste et Cubières.

Un an après avoir commencé ce Journal, Victor Hugo ajoute ce post-scriptum à la première page :

29 juillet 1847. Après un an, je reconnais et je conviens que le plan que je me traçais est presque impossible à réaliser. Je le regrette, car cela eût pu être neuf, intéressant, curieux. Mais le naturel et la vie manqueraient à un pareil livre. Comment écrire froidement, chaque jour, ce qu’on a appris ou cru apprendre ? Cela, à travers les émotions, les passions, les affaires, les ennuis, les catastrophes, les événements, la vie ? D’ailleurs, être ému, c’est apprendre. Il est impossible, quand on écrit tous les jours, de faire autre chose que de noter chemin faisant ce qui vient de vous toucher. C’est ce que j’ai fini par faire, presque sans m’en douter, en tâchant pourtant que ce livre de notes fût aussi impersonnel que possible.

J’écris tout ceci en songeant à ma fille, que j’ai perdue, il y a bientôt quatre ans, et je tourne mon cœur et mon âme vers la providence.

Pourtant, en 1847, il présente encore çà et là quelques remarques scientifiques, mais la partie la plus importante a trait au procès Teste et Cubières, au duc de Praslin, au comte Mortier, ce qui ne l’empêche pas de constituer un dossier pour chaque procès intéressant. 

Le Journal ouvre l’année 1848, puis cesse brusquement au milieu de la page à la date du 20 février. La révolution fermente, puis éclate.

Un autre journal, tout politique celui-là, est tenu par Victor Hugo sur des feuilles volantes, pendant les années 1848 et 1849. Un dossier spécial est constitué portant le titre Révolution de 1848, faits, pièces, etc. Il ne contient pas seulement des manuscrits de Victor Hugo, mais deux lettres à lui adressées ; la première, datée du 3 mars 1848, est naïve et convaincue, la suscription porte :

Monsieur Victor Hugo
Ex-pair de France.

La voici à titre de document :

Citoyen,

Ma conscience me dicte un devoir que je crois devoir remplir spontanément.

Dans le cas où mes paroles auraient été mal interprétées et auraient donné ou donneraient prise à suspecter un seul instant votre patriotisme, votre dévouement au pays (ce que je ne crois pas possible), car ce n’est pas d’aujourd’hui que date votre amour pour le peuple, je viens relater exactement ce qui s’est passé le 24 février 1848, de 2 à 3 heures.

Je déclare donc que vous vous êtes présenté sur la place de la Bastille, porté en triomphe par les flots du peuple et de la garde nationale, que vous vous êtes placé un moment devant la colonne de Juillet, donnant le bras à deux officiers de la garde nationale.

Prenant alors la parole vous avez annoncé que M. Odilon Barrot avait été appelé au ministère, que des réformes larges allaient être accordées, que satisfaction complète serait donnée aux vœux du peuple, que le roi avait abdiqué, que la régence allait être proclamée. Toutes vos paroles, qu’il m’a été impossible de retenir, respiraient du reste le plus grand patriotisme.

Je vous ai répondu avec le peuple entier qu’il n’était plus temps, que la couronne devait tomber. C’est alors qu’un cri presque unanime : Marchons sur les Tuileries ! s’est fait entendre sur la place de la Bastille.

Aussitôt fait que dit, le peuple en armes, franchissant les barricades, s’est mis à marcher vers les Tuileries.

Je ne recherche pas la publicité, je suis républicain et connu pour tel depuis dix-sept ans, ma déclaration ne peut donc être suspecte, vous en ferez usage si vous le jugez convenable.

Veuillez agréer l’expression de ma considération et me croire votre dévoué citoyen.

Delelou, de Bordeaux,
Hôtel de Tours, place de la Bourse.

L’autre lettre émane d’un chef d’état-major de la légion Pie IX, arrêté arbitrairement, et qui réclame à Victor Hugo aide et secours.

On trouve également dans ce dossier deux feuilletons de l’Assemblée nationale.

Enfin cette note, écrite en mars 1870, sur la chemise d’un dossier de notes :

révolution de 1848.

Tout ceci est à revoir sévèrement.

J’ai écrit ces notes, très consciencieuses du reste, dans les premiers mois de 1848. Les républicains du National[3] régnaient et … J’observais cela dans un étrange état d’esprit, comprenant peu cette révolution et craignant qu’elle ne tuât la liberté. Plus tard, la révolution s’est faite en moi-même ; les hommes ont cessé de me masquer les principes. J’ai compris que Révolution, République et Liberté sont identiques. La Liberté est le principe, la Révolution est le moyen, la République est le résultat.

Cette note explique d’une façon définitive l’évolution politique de Victor Hugo ; comme il le dit ailleurs, il n’est devenu républicain que lorsqu’il a vu la République étranglée et l’empire établi. En 1848, il n’est que spectateur attentif, observant « dans un étrange état d’esprit » les événements et les relatant jour par jour ; comme il le dira en janvier 1849, il « tâte le pouls à la situation », recueillant çà et là dans l’Assemblée, dans les salons, dans la rue, dans les réunions publiques, les symptômes alarmants ou rassurants et surtout les différents « états d’âmes » des diverses classes de la société. Toute une série de croquis pris à l’Assemblée nationale complète le récit des événements par le portrait de ceux qui les font ou qui les subissent et donne un relief saisissant à cette histoire en marge de l’Histoire, peut-être plus vraie, parce qu’elle nous montre les hommes politiques pris pour ainsi dire en instantanés, dépouillés du masque dont les couvre le respect humain ou l’hypocrisie.

Les deux volumes de Choses vues, parus le premier en 1887, le deuxième en 1900, furent une révélation pour ceux-là mêmes qui connaissaient le mieux l’œuvre du poète ; on trouva là un Victor Hugo familier, intime, moderne, passé maître dans l’art de présenter les grands et menus faits, ceux qui sont en marge des événements, et qui éclairent et complètent l’Histoire.

Nous remettons au tome II de Choses vues la publication de la Revue de la critique et des notices bibliographique et iconographique.