Choses Vues (1848) - HUGO Victor

PORTRAITS

I

M. THIERS.

M. Thiers veut traiter des hommes, des idées et des événements révolutionnaires avec la routine parlementaire. Il joue son vieux jeu des roueries constitutionnelles en présence des abîmes et des effrayants soulèvements du chimérique et de l’inattendu. Il ne se rend pas compte de la transformation de tout ; il trouve des ressemblances entre les temps où nous sommes et les temps où il a gouverné, et il part de là ; ces ressemblances existent en effet, mais il s’y mêle je ne sais quoi de colossal et de monstrueux. M. Thiers ne s’en doute pas, et va son train. Il a passé sa vie à caresser des chats, à les amadouer par toutes sortes de procédés câlins et de manières félines ; aujourd’hui il veut continuer son manège, et il ne s’aperçoit pas que les bêtes ont démesurément grandi, et que ce qu’il a maintenant autour de lui, ce ne sont plus des chats, ce sont des tigres.

Spectacle étrange que ce petit homme essayant de passer sa petite main sur le mufle rugissant d’une révolution.


Quand M. Thiers est interrompu, il se démène, croise ses bras, les décroise brusquement, puis porte ses mains à sa bouche, à son nez, à ses lunettes, puis hausse les épaules et finit par se saisir convulsivement, des deux mains, le derrière de la tête.


Voici un mot de M. Thiers qui peint M. Thiers : — Je n’ai pas de collègues !


PAROLE VRAIE DE THIERS. (SYSTÈME HYPOTHÉCAIRE.)

« Je ne suis pas novateur, je ne suis pas novateur, cependant, cependant, cependant (crescendo) je ne veux pas défendre des traditions fâcheuses, fâcheuses. Je vous accorde l’expérience, je vous l’accorde ; je ne vous accorde pas la routine, je ne vous l’accorde pas. Savez-vous pourquoi ?

« Que si vous voulez imiter le système prussien, le système polonais, je ne m’y oppose pas pour ma part, je ne m’y oppose pas pour ma part. Ce à quoi je m’oppose, avec toute l’énergie dont je suis capable, c’est la création du papier forcé, du papier forcé, du papier-monnaie. Savez-vous pourquoi ? »


M. Thiers, M. Scribe, M. Horace Vernet, c’est le même homme sous les trois espèces différentes de l’homme politique, de l’auteur dramatique et de l’artiste. Ce qui prouve que cela est vrai, c’est que l’assimilation leur plairait à tous les trois. Talents faciles, clairs, abondants, rapides ; sans imagination, sans invention, sans poésie ; sans science, sans correction, sans philosophie, sans style ; improvisateurs quelquefois charmants, mais toujours vulgaires lors même qu’ils sont charmants ; prenant la foule par tous ses petits côtés, jamais par les grands ; bourgeois plutôt que populaires ; compris plutôt qu’intelligents ; faits à l’image du premier venu, par conséquent triomphant toujours ; ayant les défauts qui plaisent sans les qualités qui choquent ; capables au besoin d’un vaste tableau, d’une longue pièce ou d’un énorme livre, mais où le petit se fera toujours sentir ; hommes du présent, vivant dans la minute, sans le souvenir d’hier et sans la divination de demain, n’ayant ni le sens du passé ni l’instinct de l’avenir, également antipathiques aux nouveautés et aux traditions ; travaillant beaucoup, pensant peu ; promis à une immense renommée et à un immense oubli ; créés pour faire vite, pour réussir vite, et pour passer vite.


M. Thiers, c’est le petit homme à l’état complet. De l’esprit, de la finesse, de l’envie ; de la supériorité par instants, quand il a réussi à se hisser sur quelque chose ; force gestes pour dissimuler la petitesse par le mouvement ; de la familiarité avec les grands événements, les grandes idées et les grands hommes, pour marquer peu d’étonnement, et par conséquent quelque égalité ; de l’entrain, du parlage, de l’impertinence, des expédients, de l’abondance, qualités qui prennent les gens médiocres ; dans la conversation, ni rayons, ni éclairs, mais cette espèce particulière d’étincelles qui éblouit les myopes ; dans le style, beaucoup de vulgarité naturelle, que le gros des lecteurs érige en clarté ; par-dessus tout, de l’aplomb, de l’audace, de la confiance, taille basse et tête haute ; derrière soi, à portée de la main, dans le bagage, une foule de théories de toutes dimensions, c’est-à-dire des échelles pour monter à tout.


J’ai toujours éprouvé pour cet illustre homme d’État, pour cet éminent orateur, pour cet historien distingué, pour cet écrivain médiocre, pour ce cœur étroit et petit, un sentiment indéfinissable d’enthousiasme, d’aversion et de dédain.


II

CAVAIGNAC.

Juillet 1848.

C’était un peintre.

Voici comment il faisait le portrait du chef du pouvoir exécutif :

Cavaignac, un nez dans du poil.


III

DUFAURE.

M. Dufaure est un avocat de Saintes qui était le premier de sa ville vers 1833. Ceci le poussa à la Chambre. M. Dufaure y arriva avec un accent provincial et enchifrené qui était étrange, mais c’était un esprit clair jusqu’à être parfois lumineux, précis jusqu’à être parfois décisif. Avec cela une parole lente et froide, mais sûre, solide, et poussant avec calme les difficultés devant elle.

M. Dufaure réussit. Il fut député, puis ministre. Ce n’est pas un sage, c’est un homme honnête et grave, qui a tenu le pouvoir sans grandeur, mais avec probité, et qui tient la tribune sans éclat, mais avec autorité.

Sa personne ressemble à son talent, elle est digne, simple et terne. Il vient à la Chambre boutonné dans une redingote gris-noir, avec une cravate noire et un collet de chemise qui lui monte aux oreilles. Il a un gros nez, les lèvres épaisses, les sourcils épais, l’œil intelligent et sévère, et des cheveux gris en désordre.

M. Dufaure est extrêmement lié avec M. Vivien qui est enchifrené comme lui.

Le jour où Cavaignac le choisit comme ministre à la place de M. Sénart, M. Portalis l’attaqua comme ancien ministre de Louis-Philippe. M. Dufaure, à son banc de ministre, haussa les épaules en riant d’un rire un peu embarrassé. Le lendemain, le général Bedeau le défendit comme homme de haute probité et de complet désintéressement ; M. Ledru-Rollin cria de sa place : — Qu’est-ce que cela prouve ? Et M. Guizot !


M. Dufaure, en arrivant de Saintes à la Chambre des députés, avait des habitudes d’avocat de province, la lecture des journaux au café tous les soirs et la partie de dominos. Après le 12 mai 1839, on le fit ministre de l’Intérieur. Le soir de son installation à l’hôtel du ministère il reçut force visites, une moitié de la Chambre des députés, beaucoup de pairs. La cohue écoulée, vers dix heures, trois ou quatre intimes restés dans le salon, M. Dufaure dit : — Qui veut faire une partie de dominos ? L’offre fut acceptée. Mais où trouver un jeu de dominos ? On bouleversa tout l’hôtel, point de dominos. On finit par s’adresser au portier qui avait dans un coin de sa loge une vieille boîte à dominos qui servait aux laquais et dont le ministre se régala. Le lendemain ce quatrain fut affiché sur la porte de l’hôtel :

Dans ce lieu que les bourrasques
Remplissent d’hommes nouveaux.
On n’a point de dominos,
Mais on y trouve des masques.


IV

ODILON BARROT.

Odilon Barrot monte à la tribune marche à marche et lentement, solennel avant d’être éloquent. Puis, il pose sa main droite sur la table de la tribune, rejetant sa main gauche derrière son dos, et se présentant ainsi à l’Assemblée de côté, dans l’attitude de l’athlète. Il est toujours en noir, bien brossé et bien boutonné.

Sa parole, d’abord lente, s’anime peu à peu, de même que sa pensée. Mais en s’animant, sa parole s’enroue et sa pensée s’obscurcit ; de là une certaine hésitation dans l’auditoire, les uns entendant mal, les autres ne comprenant pas. Tout à coup, du nuage il sort un éclair et l’on est ébloui. La différence entre ces hommes et Mirabeau, c’est qu’ils ont tous des éclairs ; Mirabeau seul a le coup de foudre.


 

V

CHANGARNIER.

Changarnier a l’air d’un vieil académicien, de même que Soult a l’air d’un vieil archevêque.

Changarnier a soixante-quatre ou cinq ans, l’encolure longue et sèche, la parole douce, l’air gracieux et compassé, une perruque châtaine comme M. Pasquier et un sourire à madrigaux comme M. Brifaut.

Avec cela c’est un homme bref, hardi, expéditif, résolu, mais double et ténébreux.

Il siège à la Chambre à l’extrémité du quatrième banc de la dernière section à gauche, précisément au-dessous de M. Ledru-Rollin. Il se tient là, les bras habituellement croisés. Ce banc où siègent Ledru-Rollin et La Mennais est peut-être le plus habituellement irrité de la gauche. Pendant que l’Assemblée crie, murmure, hurle, rugit, rage et tempête, Changarnier bâille.


Changarnier est hautain et brave. Il supporte avec impatience la suprématie de son ancien subordonné Cavaignac. Il en parle toujours comme de l’homme qui doit lui céder le pas dans les grandes occasions. L’autre jour il disait :

— Soyez tranquille. Le cheval de Cavaignac est bien dressé. Il sait son devoir. Il viendra toujours de lui-même se placer derrière le mien.


VI

LAGRANGE.

Lagrange a, dit-on, tiré le coup de pistolet du boulevard des Capucines[1], fatale étincelle qui a mis le feu aux colères et allumé l’embrasement de Février. Il s’intitule : détenu politique et représentant du peuple.

Lagrange a des moustaches grises, une barbe grise, de longs cheveux gris ; il déborde de générosité aigrie, de violence charitable et de je ne sais quelle démagogie chevaleresque ; il a dans le cœur de l’amour avec lequel il attise toutes les haines ; il est long, mince, maigre, jeune de loin, vieux de près, ridé, effaré, enroué, ahuri, gesticulant, blême avec le regard fou ; c’est le Don Quichotte de la Montagne. Lui aussi donne des coups de lance aux moulins, c’est-à-dire au crédit, à l’ordre, à la paix, au commerce, à l’industrie, à tous ces mécanismes d’où sort le pain. Le bon lourdaud Deville est son Sancho Pança.

Avec cela point d’idées ; des enjambées continuelles de la justice à la démence et de la cordialité à la menace. Il proclamée, acclame, réclame et déclame. Il prononce cito-ïens. C’est un de ces hommes qu’on ne prend jamais au sérieux, mais qu’on est quelquefois forcé de prendre au tragique.


VII

PROUDHON.

Proudhon est le fils d’un tonnelier de Besançon. Il est né en 1808. Il a des cheveux blonds rares, en désordre, mal peignés, une mèche ramenée sur le front, qui est haut et intelligent. Il porte des lunettes. Son regard est à la fois trouble, pénétrant et fixe. Il y a du doguin dans son nez presque camard, et du singe dans son collier de barbe. Sa bouche, dont la lèvre inférieure est épaisse, a l’expression habituelle de l’humeur. Il a l’accent franc-comtois, il précipite les syllabes du milieu des mots et traîne les syllabes finales, il met des accents circonflexes sur tous les a, et prononce comme Charles Nodier, comme M. Droz : honorâble, remarquâble. Il parle mal et écrit bien. À la tribune, son geste se compose de petits coups fébriles du plat de la main sur son manuscrit. Quelquefois il s’irrite et écume, mais c’est de la bave froide. Le principal caractère de sa contenance et de sa physionomie, c’est l’embarras mêlé à l’assurance.

J’écris ceci pendant qu’il est à la tribune.


Dans les derniers temps, il demeurait rue Dauphine et y faisait son journal, le Représentant du Peuple. Ceux qui avaient affaire au rédacteur montaient là à une espèce de châssis et y trouvaient Proudhon rédigeant, en blouse et en sabots.

Hier, Antony Thouret a rencontré Proudhon.

— Ça va mal, a dit Proudhon.

— Quelle cause assignez-vous à tous nos embarras ? a demandé Antony Thouret.

— Pardieu ! tout le mal vient des socialistes !

— Comment ! des socialistes ? mais vous-même, n’êtes-vous pas un socialiste ?

— Moi, un socialiste ! a repris Proudhon, par exemple !

— Ah çà ! qu’êtes-vous donc ?

— Je suis un financier.


VIII

ARMAND MARRAST.

M. Armand Marrast, qui est, du reste, un homme d’esprit, et que je crois galant homme, avant de faire la Tribune, puis le National, avait été maître d’études à un collège, je ne sais plus lequel, Louis-le-Grand, je crois. Le jour où il a été fait président de l’Assemblée, on s’est dit : — Ce pauvre Marrast ! lui président de l’Assemblée nationale ! Avec sa petite voix pointue et sa mine chétive ! lui, cet ancien pion ! Comme ça va le couler ! — Point du tout. M. Marrast a été un président remarquable.

Pourquoi ? Précisément parce qu’il avait été maître d’études. Il s’est trouvé que ces habitudes de pion composaient précisément le talent de président d’une assemblée. — Silence, Messieurs ! — Monsieur un tel, à votre place ! — Pan ! pan ! pan ! (Le couteau de bois sur la table.) — Monsieur de La Rochejaquelein, je n’entends que vous ! — Messieurs les ministres, vous causez si haut qu’on ne s’entend pas ! — Etc., etc.

C’est tout simple. Mener les écoliers, mener les hommes, c’est la même chose. C’est qu’il y a déjà de l’homme dans l’écolier et qu’il y a toujours de l’écolier dans l’homme.


M. Marrast, avant d’être président de l’Assemblée nationale, avait été dix-huit ans spectateur des débats des Chambres dans la tribune des journalistes. Là, il se faisait claqueur ou siffleur acharné, riant, ricanant, raillant, moquant, criant, interrompant sans cesse. C’était le chat-huant. La révolution de Février survint, et en fit brusquement le chancelier en frac de cette espèce de Convention bête qu’on appelait l’Assemblée constituante.

La tribune des journalistes, veuve de son agitateur Marrast, n’en resta pas moins un guêpier, un coin tumultueux et tapageur, d’où partaient sans cesse les interruptions et les vacarmes. Ordinairement on s’apercevait peu de ces jappements qui étaient couverts par les rumeurs de l’Assemblée.

Un jour, c’était, je crois, vers le milieu de décembre 1848, M. Bastide, ce grand pâle à favoris noirs, qui avait la physionomie de Basile tempérée par la majesté d’un sergent de ville et dont le National avait fait un ministre des affaires étrangères, M. Bastide demanda la parole. Quand il était ministre il ne parlait jamais. La tribune le glaçait de terreur. Or il n’était plus ministre en ce moment-là. Stupéfaction générale de voir Bastide demander la parole sans y être forcé. La tribune des journalistes fit un Oh ! qui cette fois éclata au milieu du silence et fit retourner toute l’Assemblée. Scandale et colère des représentants. Le président Marrast prit son air le plus imposant et déclara que si une pareille insolence se renouvelait, il ferait immédiatement évacuer la tribune des journalistes. Les choses reprirent leur train. Le Bastide se mit à parler et les représentants à causer.

Les journalistes ne songeaient plus à rien, quand tout à coup la porte de leur tribune s’ouvre. Un huissier en cravate blanche apparaît et leur dit : — Messieurs les rédacteurs en chef. Monsieur le président m’envoie vous dire que s’il vous arrive encore de troubler l’ordre, il vous fera immédiatement sortir.

Les journalistes se retournent. Un d’eux prend la parole et répond : — Va dire à ton maître que nous faisons moins de bruit à nous tous dans cette tribune qu’il n’en faisait autrefois à lui tout seul !


IX

BABAUD-LARIBIÈRE. — GOUDCHAUX. — PIERRE LEROUX. — LUCIEN MURAT.

M. Babaud-Laribière est une grande barbe, une grosse voix et un petit homme.

Il y a dans l’Assemblée les géants et les nains. Les géants : Caussidière, Ledru-Rollin, Antony Thouret, Lucien Murat, Larochejaquelein. — Les nains : Louis Blanc, Thiers, Marrast, Crémieux. Babaud-Laribière est un des nains à la suite.


M. Goudchaux : rose, énorme, joufflu, le dos d’un homme de soixante ans, l’air naïf et juif, le regard pudique, un banquier.


 

Pierre Leroux : un de ces hommes dont l’esprit bégaie.


Lucien Murat : un ventre.


X

LA MENNAIS.

L’abbé de La Mennais, figure de fouine, avec l’œil de l’aigle, cravate de couleur en coton mal nouée, redingote brune usée, vaste pantalon de nankin, trop court, bas bleus, gros souliers. La décoration de représentant à la boutonnière. Voix si faible qu’on vient se grouper au pied de la tribune pour l’entendre et qu’on l’entend à peine.

Après les journées de Juin, Blaise, le neveu de La Mennais, s’en va voir son oncle pour lui dire : — Je me porte bien. — Blaise était un officier de la garde nationale. Du plus loin que l’abbé de La Mennais l’aperçoit, il lui crie, sans même donner à Blaise le temps d’ouvrir la bouche : — Va-t’en ! tu me fais horreur, toi qui viens de tirer sur des pauvres !

Le mot est beau.

La Mennais siège à la troisième place du troisième banc de la Montagne, seconde travée à gauche du président, à côté de Jean Reynaud. Il a son chapeau devant lui et, comme il est petit, son chapeau le cache. Il passe son temps à se rogner les ongles avec un canif.

Il a longtemps demeuré quartier Beaujon, tout à côté de Théophile Gautier. Delaage allait de l’un chez l’autre. Gautier lui disait en parlant de La Mennais : — Va-t’en voir ton vieux dans ses nuages.


XI

LÉON FAUCHER.

Janvier 1848.

M. Léon Faucher, le nouveau ministre de l’intérieur, est à la fois absolu et médiocre. M. de Larochejaquelein me disait : — Il est tranchant, non comme une lame de sabre, mais comme un couteau de cuisine.


 

XII

VAULABELLE.

Septembre 1848.

M. Vaulabelle, ministre actuel de l’instruction publique, s’appelle Quénaille ou Kénaille. Une assonance possible lui a fait quitter ce nom. Son frère, Eléonor Vaulabelle, rédigeait l’Entr’acte et fait des vaudevilles sous le nom de Jules Cordier. Du temps où Rabbe habitait rue des Petits-Augustins, vers 1825, le ministre était clerc de notaire. Rabbe avait tous les soirs dans sa chambre quelques amis poëtes, entre autres Méry et Barthélemy, plus tard Gauja, plus tard Carrel. Le clerc de notaire fit la connaissance de Rabbe au cabinet de lecture de la rue Saint-Benoît et se faufila.

— Que voulez-vous faire ? lui dit Rabbe un jour. — Du notariat. — Faites plutôt de l’histoire, dit Rabbe. Cela se vend. Fabriquez pour Lecointe et Durey, quai des Augustins, quelque résumé de quelque chose. — Ça me va, dit Vaulabelle.

Ceci le fit historien, puis journaliste, puis ministre.


XIII

VIVIEN.

M. Vivien est un de ces hommes qui ne disent que la moitié de leur pensée et n’adoptent que la moitié de la pensée d’autrui, qui ne sont jamais complètement pour ni jamais complètement contre quoi que ce soit, qui sont composés dans une proportion presque égale du oui et du non. Ces hommes-là réussissent. Les philosophes les proclament sages ; les politiques les déclarent modérés ; les penseurs les trouvent médiocres. Or ne sont-ce point là les trois conditions du bonheur : sagesse, modération, médiocrité.


XIV

BLANQUI.

Blanqui en était venu à ce point de ne plus porter de chemise. Il avait sur le corps les mêmes habits depuis douze ans, ses habits de prison, des haillons, qu’il étalait avec un orgueil sombre dans son club. Il ne renouvelait que ses chaussures, et ses gants, qui étaient toujours noirs. 

À Vincennes, pendant ses huit mois de captivité pour l’affaire du 15 mai, Blanqui ne mangeait que du pain et des pommes crues, refusant toute autre nourriture. Sa mère seule parvenait quelquefois à lui faire prendre un peu de bouillon.

Avec cela des ablutions fréquentes, la propreté mêlée au cynisme, de petites mains, de petits pieds, jamais de chemise, toujours des gants. Il y avait dans cet homme un aristocrate brisé et foulé aux pieds par un démagogue.

Une habileté profonde ; nulle hypocrisie. Le même dans l’intimité et en public. Âpre, dur, sérieux, ne riant jamais, payant le respect par l’ironie, l’admiration par le sarcasme, l’amour par le dédain, et inspirant des dévouements extraordinaires. Figure sinistre.

Il n’y avait dans Blanqui rien du peuple, tout de la populace. Avec cela, lettré, presque érudit. À de certains moments, ce n’était plus un homme, c’était une sorte d’apparition lugubre dans laquelle semblaient s’être incarnées toutes les haines nées de toutes les misères.


Après Février, j’ai régné huit jours dans le viiie arrondissement. Quelque jour je conterai cette étrange semaine. Le peuple m’adorait, je le haranguais du balcon de la mairie, les ouvriers m’envoyaient des baisers quand je passais dans les rues. J’organisais les postes, je faisais défaire les barricades, remettre les pavés, garder les prisons, illuminer les rues.

Un matin, j’étais encore couché, un homme effaré entre dans ma chambre. C’était M. Adolphe Blanqui, professeur au Conservatoire des arts et métiers, membre de l’Institut, et huit jours auparavant député de la nuance Sallandrouze. Il était épouvanté et pâle, il me prend les mains en me criant : — Sauvez-moi !

— De qui ?

— De mon frère.

Son frère, Auguste Blanqui, arrivait en effet de prison et était venu se loger dans le viiie arrondissement où demeurait aussi l’aîné. Seulement Adolphe demeurait sur le boulevard près la rue Ménilmontant et Auguste au rond-point de la barrière du Trône.


Septembre 1848.

Auguste Blanqui, de sa prison de Vincennes, s’est fait candidat. C’est son droit. Et le droit du peuple est de le nommer. Le peuple a le droit d’aller choisir l’homme auquel il croit, partout, au fond d’un cachot comme au fond d’un palais, comme au fond de l’exil. Et toute barrière qui n’est pas la loi doit tomber devant l’appel souverain du peuple.

Du reste, Blanqui a fait une affiche, et cette affiche, dit-on, commence par cette phrase :

« Citoyens,

« La province entière trahit. »

La province entière, qu’est-ce ? c’est la France. Ainsi « la France trahit ».


En 1841, quand Blanqui sortit de prison (hôpital de Tours), il vint sur-le-champ à Paris. Sa vieille mère, qui l’adorait, se mit à sa recherche, allant chez lui cinq ou six fois par jour sans le trouver. Le troisième jour de son arrivée, il alla à la Réforme et dit à Ribeyrolles : — J’ouvre un club. Annonce-le. — J’annonce tous les clubs, dit Ribeyrolles. J’annoncerai le tien. As-tu vu ta mère ? — Il s’agit bien de ma mère, dit Blanqui, il s’agit de mon club.

Conté par Ribeyrolles, hier 18 mars 1857 à Guernesey.

XV

[UN RÉVOLUTIONNAIRE ANONYME[2].]

… était le vrai conspirateur vénitien. Il avait passé neuf ans de sa vie en prison, quatre en cellule, ses cheveux y avaient blanchi, il en était joyeux. C’était la seule joie qu’il connût, il y avait de la vengeance au fond de cette joie. Nature triste et profonde. Rien dans ce cœur ; pas un goût, pas une affection, pas un amour, pas un vice, pas une femme. Il passait sa vie à construire des plans mystérieux, des labyrinthes de galeries souterraines pour miner la société ; il était inépuisable en imaginations de ce genre ; la Société des familles, la Société des saisons, toutes ces sociétés secrètes sortirent de son cerveau, armées. Le 11 mai 1839, il enterra une sœur qui l’avait élevé et tendrement aimé, il sortit du Père-Lachaise pour s’en aller de rue en rue reconnaître les positions de l’émeute et combiner l’attaque du lendemain. Il portait des habits râpés, des chapeaux troués, des bottes percées, buvait de l’eau, mangeait du pain, couchait où il pouvait, et vivait avec six sous par jour. Partout où il y avait une paillasse à terre, il avait ce qu’il lui fallait. Au Mont Saint-Michel, il passait son temps à inventer des chiffres pour correspondre au dehors ; il avait trouvé jusqu’à cinquante-quatre combinaisons de cette sorte, toutes impénétrables. Son esprit était vide de toute autre chose. Il avait eu une femme et un enfant qui étaient morts de misère pendant qu’il était en prison. Il était inaccessible aux jouissances qui énervent les sens et aux passions qui domptent l’âme. Il était brave ; dans les émeutes, comme il avait la vue basse, il allait reconnaître avec un lorgnon les bataillons qui tiraient sur lui. C’était un furieux froid. Ce qu’il voulait était simple : — mettre en bas ce qui est en haut et en haut ce qui est en bas. — Il exprimait un jour son but de cette façon : — Je veux désarmer les bourgeois et armer les ouvriers ; je veux déshabiller les riches et habiller les pauvres. — Comme on le voit, sa liberté emprisonnait, son égalité dégradait, et sa fraternité tuait. C’était un de ces hommes qui ont une idée. Leur pays d’un côté, leur idée de l’autre, ils préfèrent leur idée. Leur logique tombe sur tous les sentiments humains comme le couteau de la guillotine. Vous leur dites : — Mais votre idée dresse l’échafaud ! — Sans doute. — Pour tous. — Je l’espère. — Pour vous-même. — Je le sais.

Leur propre tête roulant dans le panier de Sanson leur sourit.

Les privations, le dénuement, les fatigues, les complots, les cachots l’avaient usé. Il était pâle, de taille médiocre et de constitution chétive. Il crachait le sang. À quarante ans il avait l’air d’un vieillard. Ses lèvres étaient livides, son front était ridé, ses mains tremblaient, mais on voyait dans ses yeux farouches la jeunesse d’une pensée éternelle. Cet homme violent disait des choses implacables avec un accent calme et un sourire tranquille. Son regard était si sombre et sa voix était si douce qu’on se sentait pris de terreur devant lui. On comprenait que sous cette douceur se cachaient et se condensaient les explosions inouïes de la haine. Après Février, il sortit de prison (de Doullens, je crois, où il avait été transféré en quittant le Mont Saint-Michel) et il écrivit à son frère qu’il haïssait : — Je sors une fourche de fer rouge à la main. Ce fut en effet au milieu de cette révolution, pleine de clartés mystérieuses et de ténèbres inconnues, une apparition terrible.

… se mit à l’œuvre sur-le-champ, et ouvrit un club qu’il présida. Il avait là, au milieu des rumeurs furieuses, une attitude réfléchie, la tête un peu inclinée, laissant pendre ses mains entre ses genoux. Dans cette posture et sans hausser la voix, il demandait la tête de Lamartine et il offrait la tête de son frère.

Toutes les lueurs de 93 étaient dans sa prunelle. Il avait un double idéal, pour la pensée Marat, pour l’action Alibaud. Homme effrayant, promis à des destinées sombres, qui avait l’air d’un spectre lorsqu’il songeait au passé et d’un démon lorsqu’il songeait à l’avenir.

Notes

  1.  La légende a été, depuis, reconnue fausse. (Note de l’éditeur.)
  2.  Le nom est resté en blanc dans le manuscrit.



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