Choses Vues (1848) - HUGO Victor

L’INTERPELLATION

Le samedi 19 février 1848 on discutait à la Chambre des pairs la loi sur le travail des enfants dans les manufactures ; je prenais à la discussion un vif intérêt, mais mon intention n’était pas d’y parler quoique mon collègue Charles Dupin m’en pressât vivement. J’étais allé m’asseoir au côté gauche de la Chambre, à la place du prince de la Moskowa que La Moskowa m’avait cédée depuis quelque temps et qui, étant plus proche de la tribune, me convenait mieux que la mienne.

Je venais d’écrire, en proie à je ne sais quelle rêverie, sur une feuille qu’on trouvera dans mes papiers, ces trois lignes auxquelles les événements qui sont survenus donnent un sens frappant pour moi :

« La misère amène les peuples aux révolutions et les révolutions ramènent le peuple à la misère. »

En ce moment, pendant que Napoléon Duchâtel parlait de sa place dans le sens du projet du gouvernement, le marquis de Boissy est venu s’asseoir à côté de moi ; il me dit :

— Eh bien, que pensez-vous de ce qui se passe ? Est-ce que vous ne ferez rien ?

— J’y songe, lui répondis-je.

— Mais il faut agir, reprit Boissy. Les événements qui s’annoncent sont de la plus haute gravité. Il faudrait les prévenir.

— C’est aussi mon avis.

— Et quel moyen voyez-vous ? demanda Boissy.

— Une interpellation à la Chambre des pairs. Un défi a été porté par ce gouvernement à l’opposition de la Chambre des députés et par la Chambre au gouvernement. La Chambre des pairs, jusqu’à ce jour, est neutre dans le débat. Si elle veut, elle peut résoudre la situation. Avec un vote de non-confiance, elle renverserait le cabinet, satisferait l’opposition, dégagerait la couronne et sauverait le pays. Comment obtenir ce vote de non-confiance ? Par une interpellation.

Boissy s’écria : — C’est aussi mon sentiment.

— Eh bien, lui dis-je, faites l’interpellation.

— Non. Je viens vous le proposer. J’avais d’abord l’intention d’interpeller moi-même, mais il faut le faire utilement. Je me suis adressé à une vingtaine de pairs qui tous m’ont dit : Non. Mais tenez, allez trouver Victor Hugo, s’il veut faire l’interpellation nous l’appuierons. Je viens à vous. La situation est dans vos mains, vous pouvez la trancher ou la résoudre. Le voulez-vous ? Ma conviction est que vous pouvez entraîner la Chambre.

En parlant ainsi, Boissy avait pris une feuille de papier sur laquelle il avait écrit : « Je demande à la Chambre l’autorisation d’interpeller immédiatement le cabinet sur la situation de la capitale. » Puis il mit la date et, me présentant la plume : — Signez, dit-il.

— Écoutez, lui dis-je ; j’étais tout prêt à vous appuyer. Je suis tout prêt à faire moi-même l’interpellation. Mais, comme vous le dites vous-même, il faut qu’elle soit utile. Pour cela il me faut l’appui de l’espèce de côté gauche que nous avons ici. Si Daru et ses amis me promettent leur concours, je me lève et je prends la parole sur-le-champ.

Boissy, sans me répondre, enjamba les trois ou quatre rangs de fauteuils qui me séparaient du comte Daru, lui toucha l’épaule, et un moment après j’avais Daru à ma droite et Boissy à ma gauche. J’exposai à Daru la situation, la proposition de Boissy, mon adhésion et ma résolution d’interpeller le ministère si lui, Daru, et ses amis promettaient de m’appuyer, ajoutant : En une occasion pareille il faut l’emporter. Mieux vaut encore ne pas se lever que se lever seul. Je suis d’avis qu’en politique il faut toujours se risquer et ne jamais se compromettre. J’aime le danger, mais je hais le ridicule.

Daru resta un moment pensif et me dit : — Nous ne vous appuierons pas.

— Pourquoi ?

— Voici : Si les choses entre l’opposition et le cabinet étaient au point où vous les croyez, vous avez raison, il faudrait interpeller et nous nous lèverions avec vous ; mais depuis hier deux heures de l’après-midi la situation a changé. Je viens de voir Dufaure qui, lui aussi, voulait interpeller le ministère à l’autre Chambre, et qui y renonce. Au fond, ni le cabinet ni l’opposition ne se soucient du Banquet. C’est un duel imprudemment engagé et on cherche à se dégager des deux parts. Ce matin on faisait encore les bravaches et on croisait le fer ; ce soir on en est aux pourparlers. Ma conviction est que le duel n’aura pas lieu, c’est-à-dire qu’il n’y aura pas de banquet, partant pas d’émeute, partant pas de révolution. Dans cette situation, interpeller le cabinet, c’est le contraindre à s’expliquer. Il ne peut s’expliquer sans accuser l’opposition. De là un nouveau venin sur la querelle ; et à quoi bon, quand les choses ne demandent qu’à s’apaiser ? Il paraît en outre qu’il y aura demain dimanche un commencement d’émeute assez insignifiante, mais suffisante pour donner prétexte à l’opposition et faire ajourner le Banquet par respect pour la paix publique. Je crois donc que le mieux est de les laisser s’arranger et de se taire.

— Votre parti, dis-je à Daru, est-il absolument pris, tout à fait ? Je crois que vous avez tort ; mais comme je ne puis me passer de vous, je renonce à l’interpellation.

J’étais dans ce moment-là entre le sage et le fou de la Chambre des pairs. Le fou me donnait le conseil sage, et le sage le conseil fou. J’ai eu tort, je le reconnais, de suivre le conseil du sage avec la conviction que le fou avait raison. Mais que faire ? La loi des assemblées, c’est de n’y agir jamais seul.

Boissy avait écouté notre conversation. — Vous ne signez pas, me dit-il ? — Non, lui répondis-je. Vous le voyez, Daru refuse.

— Eh bien, je signe et je ferai l’interpellation.

Il prit la plume, signa, et, comme il allait quitter le banc et faisait signe à un huissier de porter l’interpellation au président (qui, ce jour-là, était M. Barthe et non le chancelier), le comte Daru retint Boissy par le bras et lui dit : — Prenez garde ! Vous croyez tout sauver, vous allez tout perdre.

Boissy s’arrêta, me regarda fixement, comme cherchant un conseil dans mes yeux, resta un moment pensif, et déchira la feuille sur laquelle il venait de signer en disant : — Comme vous voudrez.

Un moment après, il retourna à sa place, mais il ne put laisser finir la séance sans annoncer qu’il interpellerait le cabinet le surlendemain lundi sur la situation de la capitale ; annonce qui fut fort mal accueillie par la Chambre.

Avant de s’en aller, Boissy vint à moi et me dit : — M’appuierez-vous ? — Vous n’en doutez pas, lui dis-je. Il me serra la main en disant : — J’y ai bien compté.

Cependant la salle s’était vidée, le lustre s’était éteint, il ne restait plus que quelques bougies çà et là, et nous étions demeurés à nos places, Daru et moi.

Daru me disait : — Ne regrettez pas cette interpellation. Je vous jure qu’elle eût tout gâté. Quoi qu’il arrive, le ministère est changé à l’heure qu’il est. M. Molé a été appelé chez le roi et a dans sa poche la liste d’un nouveau cabinet.

Je pressai Daru de questions et nous causâmes assez longtemps. À sa réserve, je jugeai qu’il faisait partie du ministère nouveau. Le mercredi suivant, quand la liste du ministère Mole circula, je vis que je ne m’étais pas trompé. Cependant Daru savait le fond de l’émeute : 20 000 ouvriers venus d’Amiens, de Beauvais et de Rouen à Paris, payés, enrégimentés, et prêts à une sorte de bataille rangée ; les comités révolutionnaires en permanence, tous les symptômes d’une crise, tous les préparatifs d’une journée ; et il ne voyait rien dans tout cela que la chute de Guizot et l’avènement de Molé ! J’y voyais autre chose et notre conversation dura près d’une heure.

Elle nous avait profondément absorbés. Lorsque nous nous levâmes pour nous en aller, nous nous aperçûmes que Napoléon Duchâtel corrigeait à quelques pas de nous les épreuves de son discours. Son ami Pèdre Lacaze était assis à côté de lui. Il n’y avait plus que nous quatre dans la salle. Ils avaient certainement pu entendre tout ce que nous avions dit.

Le soir, plusieurs personnes vinrent chez moi et je racontai l’incident de la séance. Les avis étaient partagés sur l’opportunité de l’interpellation. Cependant, la plupart pensaient, contrairement à mon avis, que tout se résoudrait en une émeute insignifiante. Au milieu de la conversation, survint M. Hello, jeune avocat de talent qui, cinq jours plus tard, était nommé avocat général près la cour d’appel de la République. Je lui demandai son avis. Voici ce qu’il nous répondit :

— Je sors de Sainte-Pélagie. J’y ai dîné avec beaucoup de condamnés politiques qui ont tous été mes clients. Ils boivent du vin de Champagne, ils chantent la Marseillaise, ils sont dans la joie et ils dansent dans les corridors en criant à tue-tête : — « Dans trois jours nous serons libres ! »




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