Choses Vues (1848) - HUGO Victor

EXPULSIONS, ÉVASIONS

I

Le 24 février, le duc et la duchesse Decazes furent à la lettre chassés du Luxembourg. Et par qui ? Par les habitants mêmes du palais, tous employés de la Chambre des pairs, tous nommés par le grand référendaire. Le bruit courait dans le quartier que les pairs devaient se réunir dans la nuit, qu’ils feraient un acte contre-révolutionnaire et publieraient une proclamation, etc. Tout le faubourg Saint-Jacques se préparait à marcher contre le Luxembourg. De là, terreur. On vint supplier d’abord, puis presser, puis enfin contraindre le duc et la duchesse de quitter le palais. — Mais demain nous partirons. Nous ne savons où aller. Laissez-nous passer la nuit ici ! — Non, pas même la nuit. — On les chassa.

Ils allèrent coucher dans un hôtel garni. Le lendemain, ils prirent gîte rue de Verneuil, 9.

M. Decazes était fort malade. On l’avait taillé quelque huit jours auparavant. Mme Decazes prit tout cela avec gaieté et courage, ce qui est la vertu des femmes au milieu des sottises des hommes.


II

Les ministres, le 24 février, ne s’évadèrent pas sans peine.

M. Guizot avait, depuis trois jours, quitté l’hôtel des Capucines et s’était installé au ministère de l’intérieur. Il vivait là en famille avec M. Duchâtel.

Le 24 février, ils attendaient M. Odilon Barrot et la régence, ce fut M. Ledru-Rollin qui vint, et la révolution.

MM. Duchâtel et Guizot étaient au moment de déjeuner, ils allaient se mettre à table, lorsqu’un huissier accourut tout effaré. La tête de colonne de l’émeute débouchait de la rue de Bourgogne. Les deux ministres laissèrent la table servie et n’eurent que le temps de s’enfuir par le jardin. Leurs familles les suivaient : la jeune femme de M. Duchâtel, la vieille mère de M. Guizot, les enfants.

Une particularité, c’est que le déjeuner de M. Guizot devint le dîner de M. Ledru-Rollin. Ce n’est pas la première fois que ce qui est servi à la monarchie est mangé par la République.

Cependant les fugitifs avaient pris la rue Bellechasse. M. Guizot marchait le premier, donnant le bras à Mme Duchâtel, son pardessus de fourrure boutonné, son chapeau comme à l’ordinaire renversé sur le derrière de la tête, fort reconnaissable. Rue Hillerin-Bertin, Mme Duchâtel s’aperçut que des hommes en blouse regardaient singulièrement M. Guizot. Elle le fit entrer dans une porte cochère ; il se trouva qu’elle en connaissait la portière. On fit monter M. Guizot au cinquième étage, dans une chambre inhabitée, et on l’y cacha.

M. Guizot passa un jour dans cette cachette, mais il n’y pouvait rester. Un de ses amis se souvint d’un libraire, grand admirateur de M. Guizot, qui avait souvent, dans des temps meilleurs, déclaré qu’il se dévouerait et donnerait sa vie pour celui qu’il appelait un « grand homme », et qu’il en souhaitait l’occasion. (On ne m’a pas dit le nom de ce libraire.) On l’alla trouver. On lui rappela ses paroles, on lui dit que l’heure qu’il avait désirée était venue. Le brave homme de libraire ne faillit pas à ce qu’on attendait de lui. Il offrit sa maison et cacha M. Guizot dix jours entiers.

Au bout de ces dix jours, on loua les huit places d’un compartiment du chemin de fer du Nord. M. Guizot s’y transporta à la nuit tombante. Les sept personnes qui l’accompagnaient et qui se dévouaient à son évasion prirent place près de lui dans le compartiment. On gagna ainsi Lille, puis Ostende. De là, M. Guizot passa en Angleterre.

L’évasion de M. Duchâtel fut plus compliquée.

Il resta caché dans Paris jusqu’au 27. Le 28, M. Arago lui fit remettre un passeport ainsi conçu : — Les autorités de la République laisseront circuler librement le sieur Masson auquel j’ai donné une mission de confiance pour le service de la République. Signé : Arago. — M. Duchâtel se grima, se mit des moustaches et partit pour le Havre. Il fut arrêté trois fois en route. Le passeport le tira d’affaire. Au Havre, le commissaire de marine, M. de la Gâtinerie, lui dit en souriant : — Monsieur Masson, je vous connais bien, passez, — et le fit embarquer.

Il commençait à s’installer, lorsqu’on vint le prévenir que le paquebot ne partait pas. Il se crut découvert et perdu. Le paquebot était tout simplement retenu par le consul d’Angleterre, probablement pour favoriser au besoin la fuite de Louis-Philippe. M. Duchâtel revint à terre et passa la nuit et la journée du lendemain dans l’atelier d’une femme peintre qui lui était dévouée.

Le lendemain autre paquebot, autre embarquement. M. Duchâtel descendit dans la salle basse en attendant le départ du navire. Il ne respirait pas, croyant à tout moment se voir reconnu et saisi. Enfin la machine chauffe, les premiers tours de roue battent l’eau. On part. Tout à coup, un cri s’élève du quai et du navire : Arrêtez ! arrêtez ! Le navire s’arrête court. Cette fois, le pauvre diable de ministre se crut perdu.

C’était un officier de la garde nationale qui s’était attardé à faire ses adieux sur le pont, et qui ne voulait pas aller en Angleterre malgré lui. Voyant que le navire s’ébranlait, il avait crié : Arrêtez ! et sa famille lui avait répondu du quai. On mit l’officier à terre et le paquebot partit.

Ce fut ainsi que M. Duchâtel quitta la France et gagna l’Angleterre.

Ce fut également avec un passeport d’Arago au nom de M. Estienne que M. Pasquier quitta Paris. Il gagna Tours et ne s’y voyant pas inquiété, il y resta.

Arago me disait plus tard : — C’est égal, en revenant en France, Duchâtel aurait dû mettre une carte chez moi.




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