Choses Vues (1848) - HUGO Victor

ARRESTATIONS DE BLANQUI

La police de sûreté de l’Assemblée nationale est distincte de la police de Paris. Elle se fait au moyen de quatre agents placés directement et exclusivement sous les ordres du commissaire spécial de police Yon. M. Yon ne fait de rapports qu’au président de l’Assemblée et aux questeurs. Ceci froisse le préfet de police et amène souvent des conflits.

Ce commissaire Yon est un homme de quarante ans, de bonnes manières et d’une figure agréable. Il ressemble à M. de Langsdorff, le gendre de M. de Sainte-Aulaire.

C’est un personnage intelligent, expéditif et fin, qui sait bien la police et qui la fait bien. La police politique a cela de particulier qu’elle se fait toujours un peu contre ceux qui l’emploient, et qu’elle est toujours prête à passer du côté de ceux qu’elle pourchasse. Elle donne la main aux gouvernants et touche le coude aux conspirateurs. Pour être instruite, elle a besoin de confiance des deux côtés. Chose bizarre, elle en inspire.

En 1834, M. Yon reçut l’ordre de visiter les papiers de Barbès ; il était en même temps porteur d’un mandat d’amener contre Blanqui qu’il n’avait jamais vu. Blanqui avait disparu.

M. Yon arrive inopinément chez Barbès de grand matin. Barbès était couché. Il n’était pas seul. Il y avait un homme dans son lit. M. Yon ne connaissait pas cet homme.

On les fait lever tous deux. On procède à la visite.

M. Yon interroge l’homme qui était couché avec Barbès. L’homme répond avec calme et le plus simplement du monde. Il donne un nom et une adresse quelconques, à Batignolles. On le fouille, on ne trouve rien sur lui, qu’une clef.

M. Yon allait le faire relâcher.

Cependant : — Voyons la clef, dit-il.

Il regarde la clef et il regarde l’homme.

— Qu’est-ce que c’est que cette clef ?

— Pardieu, c’est la clef de mon logement.

— Alors, dit M. Yon, vous êtes Blanqui.

Et il ajouta : — Vous demeurez rue de l’Estrapade, n° 27, au troisième.

C’était Blanqui en effet.

Le mois d’auparavant, M. Yon, cherchant Blanqui, était allé au lieu où il savait bien qu’il ne le trouverait pas, c’est-à-dire chez lui. C’était de grand matin. Mme Blanqui était couchée. Pendant qu’elle se levait, M. Yon était resté à la porte, et tout en attendant, il s’était amusé à regarder la clef.

De cette façon il s’en était gravé la figure dans l’esprit.

Ce fut encore M. Yon qui arrêta Blanqui après le 15 mai. Blanqui était caché rue Montholon. M. Yon, accompagné d’agents, pénétra brusquement dans sa cachette, au moment où Blanqui se mettait à table avec trois autres dont Flotte et Delcambre.

— Ne faites pas de mal à Blanqui ! cria Delcambre.

Flotte se jeta sur des pistolets.

— Ne bougez pas, dit Blanqui.

Il avait reconnu Yon.

Il sourit et dit : — Allons, il faut marcher.

— Soyez tranquilles tous, dit M. Yon. Mon devoir est de vous rendre sains et saufs à la loi.

Cependant Blanqui porta brusquement sa main à sa bouche et se mit à mâcher quelque chose.

M. Yon pensa que c’était du poison. Il se jeta sur lui et s’efforça de le lui faire revomir.

— Est-ce que c’est vraiment du poison ? demanda-t-il à Blanqui.

Blanqui se mit à rire.

— Du poison ! dit-il. C’est du papier.

Et il recracha ce qu’il avait dans la bouche. C’était en effet des papiers qu’il venait de mâcher.

— Ah ! dit M. Yon, vous, un chef de complots, avoir des papiers sur vous ! Est-ce que vous ne devez pas avoir tout dans votre tête ? Vous me faites de la peine. Je vous croyais plus conspirateur que cela.

Ceci toucha Blanqui. Il devint sombre.

— Allons, dit-il, police, paix-là !

M. Yon reprit : — Franchement, ce n’était pas la peine de mâcher ceci. Si vous m’aviez dit que vous aviez des papiers, je suis tellement sûr que vous ne feriez pas la folie d’écrire les choses essentielles, que je vous les aurais laissé brûler.

Blanqui emmené, on essaya de déplier les papiers qu’il avait mâchés, on tâcha d’y lire quelque chose ; on ne put rien retrouver.

Septembre 1848.



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