Choses Vues (1848) - HUGO Victor

APRÈS LA RÉVOLUTION. — NOTES

Hier 13 mars, sous les arcades de la place Royale, une affiche jaune annonçait la réapparition du Père Duchêne.


14 mars. — Le cadran des Tuileries arrêté à trois heures. (N’a pas été remonté depuis la révolution.) Marque l’heure de la chute de la monarchie. — La façade, toutes les vitres brisées. Plus de rideaux. On aperçoit à travers les carreaux cassés le spectre noir des lustres qui se découpe en silhouette sur les fenêtres de l’autre façade. Si cette façade eût apparu en rêve à Louis-Philippe il y a un mois ! — Une fenêtre chez M. de Joinville et deux chez Mme Adélaïde ont conservé des rideaux blancs. — Les grilles des Tuileries descellées et arrachées, redressées à la hâte, rapiécées avec des palissades en bois. La grille sur la rue de Castiglione fermée avec des chaînes et contrebutée avec de grosses pierres. — Les passants regardent dans les caves du pavillon Marsan. Ce sont les cuisines. Elles sont dévastées. On voit encore une grande pile de poêlons verts en terre cuite sur une immense table de cuisine. Tout le reste brisé. — À la grille sur le Pont Royal, un crieur vend, pour un sou chaque, les deux numéros uniques du journal de Raspail, l’Ami du peuple. Il crie : le journal du citoyen Raspail ! Un soldat de la mobile, reconnaissable à sa casquette qui porte le numéro de sa légion sur un carton blanc, achète un numéro et le rend en disant : — Un vieux journal ! je n’en veux pas ! tu nous vends les journaux d’il y a quinze jours à présent !

Au Palais-Royal, sous la galerie des Princes, encore encombrée de démolitions et de débris, un homme vendait des brochures et criait : — Les crimes de Louis-Philippe. Pour deux sous. Louis-Philippe a fait tuer le duc de Berry. Pour deux sous. Louis-Philippe a fait pendre le prince de Condé. Pour deux sous.


Place des Victoires, la statue de LouisX IV est coiffée d’un bonnet rouge. Bonnet énorme qui couvre la perruque et qu’on a dû faire exprès.


Entre autres papiers on a trouvé aux Tuileries une lettre de Mme de Joinville à son mari où il y a ce passage :

— Mon bon vieux, je ne te parlerai pas politique, on ne nous dit rien. Paf sait quelque chose, mais il est à Vincennes.

Paf était le sobriquet de M. de Montpensier. Chaque prince de la famille avait le sien.


Rue Saint-Anastase. — Un groupe d’hommes et de femmes, violon en tête, sautait et dansait en poussant toutes sortes de cris de joie devant un poste de minuit. Un gamin criait :

— Vivent les propriétaires qui font grâce de leur terme aux locataires !

Il s’interrompit et dit : Cré coquin, j’ai la gorge sec !


6 avril.

Un marmot de trois ans chantait Mourir pour la patrie. Sa mère lui demande :

— Sais-tu ce que c’est que cela, mourir pour la patrie ?

— Oui, dit l’enfant, c’est se promener dans la rue avec un drapeau.


Cette nuit quatre hommes ont traversé le faubourg Saint-Antoine portant un drapeau noir avec cette inscription : Guerre aux riches. Ils ont été arrêtés par une patrouille de garde mobile commandée par un jeune capitaine de dix-huit ans appelé Baudoin. Le drapeau était fait avec un jupon de femme.


[L’ÉGALITÉ DES RACES.]
Mai [1848].

La proclamation de l’abolition de l’esclavage se fit à la Guadeloupe avec solennité. Le capitaine de vaisseau Layrle, gouverneur de la colonie, lut le décret de l’Assemblée du haut d’une estrade élevée au milieu de la place publique et entourée d’une foule immense. C’était par le plus beau soleil du monde.

Au moment où le gouverneur proclamait l’égalité de la race blanche, de la race mulâtre et de la race noire, il n’y avait sur l’estrade que trois hommes, représentant pour ainsi dire les trois races, un blanc, le gouverneur, un mulâtre qui lui tenait le parasol, et un nègre qui lui portait son chapeau.




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