Choses Vues ( … – 1847 ) - HUGO Victor

VISITE À LA CONCIERGERIE

Septembre 1846.

Je me rappelle que le jeudi 10 septembre 1846, jour de Saint-Patient, je me déterminai à aller à l’Académie. Il y avait séance publique pour les prix Monthyon et discours de M. Viennet. Arrivé à l’Institut, je montai l’escalier assez perplexe. Devant moi, grimpait résolument et gaîment, avec une prestesse d’écolier, un membre de l’Institut en costume, habit boutonné, serré et pincé à la taille, maigre, sec, la démarche vive, la tournure jeune. Il se retourna. C’était Horace Vernet. Il avait d’immenses moustaches et trois croix de commandeur au cou. En 1846, Horace Vernet avait certainement plus de soixante ans.

Arrivé au haut de l’escalier, il entra. Je ne me sentis ni aussi jeune, ni aussi hardi que lui, et je n’entrai pas.

Sur la place de l’Institut, je rencontrai le marquis de B.

— Vous sortez de la séance de l’Académie, me dit-il.

— Non, répondis-je, on ne sort pas quand on n’est pas entré. Et vous, comment êtes-vous à Paris ?

— J’arrive de Bourges.

Le marquis, légitimiste très vif, avait été voir don Carlos, le fils de celui qui prenait le titre de Charles V. Don Carlos, que les fidèles appelaient le prince des Asturies, puis le roi d’Espagne, et qui était, pour la diplomatie européenne, le comte de Montemolin, voyait avec quelque dépit le mariage de sa cousine doña Isabelle avec l’infant don François d’Assises, duc de Cadix, lequel venait de se conclure en ce même moment. Il avait témoigné toute sa surprise au marquis, et lui avait même montré une lettre de l’infant adressée à lui, comte de Montemolin, et où se trouvait cette phrase textuelle : Je ne songerai pas à ma cousine tant que tu seras entre elle et moi.

Nous échangeâmes une poignée de main, et M. de B. me quitta.

Comme je m’en revenais par le quai des Morfondus, passant devant les grosses vieilles tours de Saint-Louis, il me prit velléité de visiter la Conciergerie du palais.

Il me serait impossible de dire à quel propos cette idée me vint, si ce n’est peut-être que j’eus envie de voir comment les hommes s’y étaient pris pour rendre hideux au dedans ce qui est si magnifique au dehors, ou bien qu’il me vint fantaisie de remplacer une séance à l’Académie par une visite à la Conciergerie, à l’imitation de Frederick Lemaître qui, jouant Robert Macaire, fit annoncer un beau jour sur l’affiche que, ce soir-là, le cinquième acte serait remplacé par un ballon.

Je tournai donc à droite dans la petite cour, je sonnai à la grille du guichet, on m’ouvrit, je me nommai. J’avais sur moi ma médaille de pair. On me donna un guichetier pour me guider partout où je voudrais aller.

La première impression qui frappe lorsqu’on entre dans une prison, c’est un sentiment d’obscurité et d’oppression, une diminution de respiration et de clarté, je ne sais quoi de nauséabond et de fade qui se mêle au lugubre et au funèbre. La prison a son odeur comme elle a son clair obscur. L’air n’y est plus de l’air, le jour n’y est plus du jour. Des barreaux de fer ont donc quelque pouvoir sur ces deux choses libres et divines, l’air et la lumière !

La salle où l’on entrait d’abord n’était autre chose que l’ancienne salle des gardes de saint-Louis, halle immense, divisée par des cloisons en une foule de compartiments pour les besoins de la prison. Partout des ogives, des cintres surbaissés et des piliers à chapiteaux ; le tout raclé, ratissé, aplani et abâtardi par l’horrible goût des architectes de l’empire et de la restauration. Je fais cette remarque une fois pour toutes, tout l’édifice ayant été arrangé de cette façon. On voyait encore dans cette salle des gardes à droite en entrant le coin à mettre les piques, marqué par une ogive-imposte à demi engagée dans l’angle des deux murs.

L’avant-greffe où je me trouvais est le lieu où se faisait autrefois la toilette des condamnés. Le greffe était à gauche. Il y avait dans ce greffe un bonhomme fort poli, enfoui sous des cartons, entouré d’armoires, qui se leva à mon entrée, ôta son bonnet, fit allumer une chandelle et me dit :

— Monsieur veut sans doute voir Héloïse et Abeilard ?

— Pardieu, dis-je, je ne demande pas mieux.

Le bonhomme prit la chandelle, dérangea un carton vert qui portait cette inscription : Sortie du mois, et me montra dans un coin obscur, derrière une grande armoire, un pilier avec un chapiteau représentant un moine et une nonne adossés, la nonne tenant dans sa main un énorme phallus. Cela était peint en jaune et s’appelait Héloïse et Abeilard.

Mon bonhomme reprit :

— Maintenant que Monsieur a vu Héloïse et Abeilard, il veut sans doute voir le cachot des condamnés à mort ?

— Sans doute, répondis-je.

— Conduisez Monsieur, dit le bonhomme au guichetier.

Puis il se replongea dans ses cartons. Cet être paisible est chargé des écrous. 

Je rentrai dans l’avant-greffe, où j’admirai en passant une vaste et superbe table rocaille du goût Louis XV le plus vif et le plus joli, avec marbre contourné ; du reste sale, hideuse, engluée de badigeon jadis blanc, et rencognée dans l’obscurité.

Puis je traversai une chambre sombre, encombrée de bois de lits, d’échelles, de vieux tessons et de vieux châssis. Dans cette chambre, le guichetier m’ouvrit une porte avec un affreux bruit de grosses clefs et de verrous tirés, et me dit :

— Voilà, Monsieur.

Je pénétrai dans le cachot des condamnés à mort.

C’était une pièce assez vaste, voûtée, basse, pavée de l’antique pavage de saint-Louis, pierres de liais carrées alternant avec des carreaux d’ardoises. Des pavés manquaient çà et là. Un soupirail assez large, cintré, armé de ses barreaux et de sa hotte, y jetait une sorte de jour blanc et blafard. Point d’autres meubles qu’un ancien poêle en fonte du temps de Louis XV, orné de panneaux en relief que la rouille empêchait de distinguer, et devant la lucarne un grand fauteuil à bras en bois de chêne, qui était une chaise percée. Le fauteuil était du temps de Louis XIV, et garni de cuir qui se déchirait et laissait passer le crin. Le poêle était à droite de la porte.

Mon guide m’expliqua que, lorsque le cachot était occupé, on y dressait au fond un lit de sangle. Un gendarme et un gardien, relevés de trois heures en trois heures, veillaient nuit et jour près du condamné, toujours debout, sans chaises et sans lits, pour qu’ils ne pussent s’endormir.

Nous revînmes à l’avant-greffe sur lequel s’ouvraient encore deux salles : le parloir des prisonniers privilégiés qui obtenaient de recevoir leurs visites autrement que derrière une double grille, et le « salon de MM. les avocats » qui avaient le droit de communiquer librement et tête-à-tête avec leurs clients. Ce « salon », ainsi qualifié par l’inscription placée sur la porte, était une longue salle éclairée d’un soupirail, garnie de longs bancs de bois et pareille à l’autre parloir.

Il paraît que quelques jeunes avocats avaient en certains cas abusé du tête-à-tête légal. Les voleuses et les empoisonneuses sont quelquefois fort jolies. On s’était aperçu de l’abus et l’on avait adapté au « salon » une porte vitrée. De cette façon, on ne pouvait pas entendre, mais on pouvait voir.

En ce moment survint le directeur de la Conciergerie, qui s’appelait M. Lebel. C’était un vieillard à l’air respectable, avec quelque finesse dans le regard. Il avait une longue redingote et le ruban de la Légion d’honneur à sa boutonnière.

Il s’excusa près de moi de n’avoir pas été averti plus tôt de ma présence, et me pria de lui permettre de m’accompagner lui-même dans la visite que je voulais faire.

L’avant-greffe communiquait par une grille avec une vaste, longue et large galerie voûtée.

— Qu’est cela ? dis-je à M. Lebel.

— Monsieur, me dit-il, c’était jadis une dépendance des cuisines de saint-Louis. Cela nous a été bien utile dans les émeutes. Je ne savais que faire de mes prisonniers. M. le préfet de police m’envoie demander : — Avez-vous beaucoup de place en ce moment ? Combien pouvez-vous loger de détenus. ? — Je réponds : — J’en puis loger deux cents. — On m’en envoie trois cent cinquante, et l’on me dit : — Combien pouvez-vous en loger encore ? — Je crus qu’on se moquait. Cependant je fis de la place en employant l’infirmerie des femmes. — Vous pouvez, dis-je, m’envoyer cent détenus. — On m’en envoie trois cents. Pour le coup, j’étais mécontent, et l’on me dit : — Combien pouvez-vous en caser encore ? — Maintenant, ai-je répondu, tant que vous voudrez. — Monsieur, on m’en a envoyé six cents ! Je les ai mis ici. Ils couchaient à terre sur des bottes de paille. Ils étaient fort exaltés. L’un d’eux, Lagrange, le républicain de Lyon, me dit : — Monsieur Lebel, si vous voulez me laisser voir ma sœur, je vous promets de faire faire silence dans la chambrée. — Je lui laissai voir sa sœur, il tint parole, et ma chambrée de six cents diables devint comme un petit paradis. Mes gens de Lyon furent sages ainsi et charmants jusqu’au jour où, la cour des pairs ayant évoqué l’affaire, on les mit en contact dans l’instruction avec les émeutiers de Paris qui étaient à Sainte-Pélagie. Ceux-ci leur dirent : — Êtes-vous fous d’être tranquilles comme cela ? Mais il faut se plaindre, il faut crier, il faut être furieux ! — Voilà mes lyonnais furieux, grâce aux parisiens. Des satans ! Ah ! j’ai eu bien de la peine ! Ils me disaient : — Monsieur Lebel, ce n’est pas à cause de vous, mais à cause du gouvernement. Nous voulons montrer les dents au gouvernement. — Et Reverchon se déshabillait, et se mettait tout nu.

— Il appelait cela montrer les dents ? dis-je à M. Lebel.

Cependant le guichetier avait ouvert la grande grille du fond de la voûte, puis d’autres grilles et de lourdes portes, et je me trouvais au cœur de la prison.

Je voyais, à travers des ogives grillées, le préau des hommes. C’était une assez grande cour oblongue dominée de toutes parts par les hautes bâtisses de saint-Louis, aujourd’hui plâtrées et déformées.

Des hommes s’y promenaient par groupes de deux ou trois ; d’autres étaient assis dans des coins, sur des bancs de pierre qui font le tour de la cour. Presque tous avaient des habits de prison, grosses vestes, pantalons de toile ; deux ou trois pourtant étaient en redingote.

L’un de ces derniers était encore propre et grave, et avait je ne sais quel air de ville. C’était la ruine d’un monsieur.

Ce préau n’avait rien de sinistre. Il est vrai qu’il faisait un beau soleil, et que tout rit au soleil, même la prison. Il y avait deux carrés de fleurs avec des arbres petits, mais bien verts, et, entre les deux carrés, au milieu de la cour, une fontaine jaillissante avec bassin de pierre.

Ce préau était l’ancien cloître du palais. L’architecte gothique l’avait entouré des quatre côtés d’une galerie à arches ogives. Les architectes modernes avaient rempli ces ogives de maçonnerie. Ils y avaient installé des planchers et des cloisons, et pratiqué deux étages. Chaque arcade donnait une cellule au rez-de-chaussée et une au premier.

Ces cellules, planchéiées et propres, n’avaient rien de très repoussant. Neuf pieds de long sur six de large, une porte sur le corridor, une fenêtre sur le préau, des verrous, une grosse serrure et un vasistas grillé à la porte, des barreaux à la fenêtre, une chaise, un lit dans l’angle à gauche de la porte, ce lit garni de grosse toile et de gros lainage, mais très soigneusement et très carrément fait, voilà ce que c’était que ces cellules.

On était à l’heure de la récréation. Presque toutes étaient ouvertes, les hommes étant au préau.

Deux ou trois cependant restaient fermées, et les détenus, de jeunes ouvriers, cordonniers ou chapeliers pour la plupart, y travaillaient, faisant grand bruit de marteaux. C’étaient, me dit-on, des prisonniers laborieux et de bonne conduite qui avaient préféré le travail à la promenade.

La pistole était au-dessus. Les cellules y étaient un peu plus grandes et un peu moins propres, grâce à la liberté dont on y jouissait, moyennant seize centimes par jour. En général, dans une prison, plus il y a de propreté, moins il y a de liberté. Ces malheureux sont ainsi faits que leur propreté est le signe de leur servitude.

Ils n’étaient pas seuls dans leurs cellules à la pistole ; ils étaient quelquefois deux ou trois ensemble ; il y avait une grande chambre où ils étaient six.

Un vieillard lisait dans cette chambre, honnête et paisible figure. Il leva les yeux de dessus son livre quand j’entrai, et me regarda de l’air d’un curé de campagne qui lit son bréviaire assis sur l’herbe avec le ciel au-dessus de sa tête. Je questionnai, mais je ne pus savoir de quoi ce goodman était accusé.

Sur le mur blanchi à la chaux, près de la porte, ces quatre vers étaient écrits au crayon :

Dans la gendarmerie,
Quand un gendarme rit,
Tous les gendarmes rient
Dans la gendarmerie.

 

Au-dessous, un parodiste avait ajouté :

Dans la Conciergerie,
Quand un concierge rit.
Tous les concierges rient
Dans la Conciergerie.

M. Lebel me fit remarquer, dans le préau, l’endroit par où s’était évadé un détenu quelques années auparavant. Il avait suffi à cet homme de l’angle droit que formaient les deux murs du préau au coin le plus septentrional. Il s’était adossé à cet angle et s’était hissé, avec la seule force musculaire des épaules, des coudes et des talons, jusqu’au toit, où il avait saisi un tuyau de poêle. Que ce tuyau fléchît sous son poids, il était mort. Parvenu sur le toit, il était redescendu dans les cours extérieures et s’était enfui. Tout cela en plein jour. On le reprit dans le palais de Justice. Il s’appelait Bottemole.

— Une pareille évasion méritait plus de succès, me dit M. Lebel. J’ai presque eu du regret en le voyant revenir.

À l’entrée du préau des hommes, il y avait, à gauche, un petit greffe réservé au gardien en chef, avec une table disposée en équerre devant la fenêtre, un fauteuil de cuir et toutes sortes de cartons et de paperasses sur cette table. Derrière cette table et ce fauteuil, il y avait un espace oblong de huit pieds environ sur quatre. C’était l’emplacement de l’ancien cachot de Louvel.

Le mur qui le séparait du greffe avait été démoli. À une hauteur d’environ sept pieds, le mur s’interrompait et était remplacé par un grillage en barreaux de fer qui montait jusqu’au plafond. Le cachot ne recevait de jour que par là et par le vasistas de la porte, jour de souffrance qui venait du corridor et du greffe et non du préau. Par ce grillage et par ce vasistas, on observait, nuit et jour, Louvel, dont le lit était dans l’angle au fond. Cela n’empêchait pas la présence de deux surveillants dans le cachot même. Lorsqu’on démolit le mur, l’architecte fit conserver la porte, porte très basse, armée d’une grosse serrure carrée à verrou rond, et fit sceller cette porte dans la muraille extérieure. C’est là que je la vis.

Je me rappelle que, dans mon extrême jeunesse, je vis Louvel passer sur le Pont-au-Change le jour où on le mena à la place de Grève. C’était, il me semble, au mois de juin. Il faisait un beau soleil. Louvel était dans une charrette, les bras liés derrière le dos, une redingote bleue jetée sur les épaules, un chapeau rond sur la tête. Il était pâle. Je le vis de profil. Toute sa physionomie respirait une sorte de férocité grave et de fermeté violente. Il avait quelque chose de sévère et de froid. 

Avant de quitter le quartier des hommes, M. Lebel me dit :

— Voici un endroit curieux.

Et il me fit entrer dans une salle ronde, voûtée, assez haute, d’environ quinze pieds de diamètre, sans aucune baie ni fenêtre, et ne recevant de jour que par la porte. Autour de cette salle régnait un banc de pierre circulaire.

— Savez-vous où vous êtes ici ? me demanda M. Lebel.

— Oui, lui répondis-je.

J’avais reconnu la fameuse chambre de la question.

Cette chambre occupe le rez-de-chaussée de la tour crénelée, la plus petite des trois tours rondes qui sont sur le quai.

Au milieu, il y avait une chose sinistre et singulière. C’était une sorte de longue et étroite table en pierre de liais, rejointoyée avec du plomb coulé dans les fentes, très épaisse, et portée sur trois piliers de pierre. Cette table était haute d’environ deux pieds et demi, longue de huit et large de vingt pouces.

En levant les yeux, je vis un gros crochet de fer rouillé scellé dans la clef de la voûte, qui est une pierre ronde.

Cette chose était le lit de la question. On posait dessus un matelas de cuir sur lequel on étendait le patient.

Ravaillac a passé six semaines couché sur cette table, les pieds et les mains liés, bouclé à la ceinture par une courroie à laquelle se rattachait une longue chaîne qui pendait de la voûte. Le dernier anneau de cette chaîne était passé dans le crochet que je voyais encore fixé au-dessus de ma tête. Six gardes gentilshommes et six gardes de la prévôté le veillaient nuit et jour.

Damiens a été gardé, comme Ravaillac, dans cette chambre, et garrotté sur ce lit pendant tout le temps que dura l’instruction et le jugement de son procès.

Desrues, Cartouche, la Voisin ont été questionnés sur cette table.

La marquise de Brinvilliers y fut étendue toute nue, attachée et, pour ainsi dire, écartelée par quatre chaînes aux quatre membres, et subit là cette affreuse question extraordinaire par l’eau qui lui fit dire :

— Comment allez-vous faire pour mettre ce gros tonneau d’eau dans ce petit corps ?

Toute une sombre histoire est là, qui s’est infiltrée, pour ainsi dire, goutte à goutte, dans les pores de ces pierres, dans ces murailles, dans cette voûte, dans ce banc, dans cette table, dans ce pavé, dans cette porte. Elle est là tout entière ; elle n’en est jamais sortie ; elle y a été enfermée, elle est restée sous les verrous. Rien n’en a transpiré, rien ne s’en est évaporé au dehors. Personne n’en a jamais rien dit, rien conté, rien trahi, rien révélé. Cette crypte, qui ressemble à l’intérieur d’un entonnoir renversé, cette caverne faite de main d’homme, cette boîte de pierre, a gardé le secret de tout le sang qu’elle a bu, de tous les hurlements qu’elle a étouffés. Les effroyables choses qui se sont accomplies dans cet antre de juges y palpitent et y vivent encore, et y dégagent on ne sait quels miasmes hideux.

Étrange horreur que cette chambre ! étrange horreur que cette tour posée au beau milieu du quai, sans fossé et sans muraille qui la sépare des passants !

Au dedans, les scies, les brodequins, les chevalets, les roues, les tenailles, le marteau qui enfonce les coins, le grincement de la chair touchée par le fer rouge, le pétillement du sang sur la braise, les interrogations froides des juges, les rugissements désespérés du torturé ; au dehors, à quatre pas, les bourgeois qui vont et viennent, les femmes qui jasent, les enfants qui jouent, les marchands qui vendent, les voitures qui roulent, les bateaux sur la rivière, le tumulte de la ville, l’air, le ciel, le soleil, la liberté !

Chose sinistre à penser, cette tour sans fenêtres a toujours paru silencieuse au passant ; elle ne faisait pas plus de bruit alors qu’à présent. Quelle est donc l’épaisseur de ces murailles, pour que de la tour on n’entendît pas le bruit de la rue, et pour que de la rue on n’entendît pas le bruit de la tour !

Je considérais cette table surtout, avec une curiosité pleine d’effroi. Des prisonniers y avaient gravé leurs noms. Vers le milieu, huit ou dix lettres commençant par une M et formant un mot illisible, y étaient assez profondément entaillées. À l’une des extrémités avait été écrit au poinçon ce nom : Merel. (Je cite de mémoire et je puis me tromper, mais je crois que c’est le nom.)

Le mur était d’une nudité hideuse. Il semblait qu’on en sentît toute l’effroyable et impitoyable épaisseur. Le pavage était le même que le pavage de la chambre des condamnés à mort, c’est-à-dire l’ancien pavé blanc et noir de saint-Louis, à carreaux alternés. Un grand poêle carré en briques avait remplacé l’ancien réchaud de la torture. Cette chambre sert, l’hiver, de chauffoir aux prisonniers.

De là nous pénétrâmes dans le bâtiment des femmes.

Après une heure de séjour dans la prison, j’étais déjà si accoutumé aux grilles et aux verrous que je n’y faisais plus attention, non plus qu’à cet air particulier aux prisons qui m’avait suffoqué en entrant. Il me serait donc impossible de dire ce qu’on ouvrit de portes pour nous faire passer du quartier des hommes dans le quartier des femmes. Je ne m’en souviens plus.

Je me rappelle seulement qu’une vieille au nez d’oiseau de proie apparut à une grille et nous ouvrit, en nous demandant si nous désirions faire le tour du préau. Nous acceptâmes. 

Le préau des femmes était beaucoup plus petit et beaucoup plus triste que le préau des hommes.

Il n’y avait qu’un carré de verdure et de fleurs fort étroit, et je ne crois pas qu’il y eût d’arbres. Au lieu de fontaine jaillissante, un lavoir dans un coin.

Une prisonnière, bras nus, y lavait son linge. Huit ou dix femmes étaient assises dans le préau, groupées ensemble, parlant, cousant et travaillant. J’ôtai mon chapeau. Elles se levèrent en me regardant avec curiosité.

C’étaient, la plupart, des espèces de demi-bourgeoises ayant des encolures de marchandes de quarante ans. Cela me parut être l’âge moyen. Il y avait pourtant deux ou trois jeunes filles.

À côté du préau il y avait une petite salle où nous entrâmes. Deux jeunes filles y étaient, l’une assise, l’autre debout. Celle qui était assise paraissait malade, l’autre la soignait.

Je demandai :

— Qu’a donc cette jeune fille ?

— Oh ! ce n’est rien, dit l’autre, grande et assez jolie brune aux yeux bleus, elle est sujette à cela. Elle se trouve un peu mal. Cela la prenait souvent à Saint-Lazare. Nous y étions ensemble. J’ai soin d’elle.

— De quoi est-elle accusée ? repris-je.

— C’est une bonne. Elle a pris six paires de bas à ses maîtres.

Cependant la malade pâlissait et perdait tout à fait connaissance. C’était une pauvre fille de seize ou dix-sept ans.

— Donnez-lui de l’air, dis-je.

La grande la prit dans ses bras comme un enfant et l’emporta dans la cour. M. Lebel envoya chercher de l’éther.

— Elle a pris six paires de bas, me dit-il, mais c’est la troisième fois.

Nous rentrâmes dans la cour. La petite était couchée sur le pavé. Toutes les prisonnières s’empressaient autour d’elle et lui faisaient respirer de l’éther. La vieille surveillante lui ôtait ses jarretières pendant que la grande brune la délaçait.

Tout en défaisant le corset, elle disait :

— Cela lui prend chaque fois qu’elle met un corset. Je t’en donnerai, des corsets ! Petite bête, va !

Dans ces mots : petite bête, va ! il y avait je ne sais quel accent tendre et compatissant.

M. Lebel tâtait le pouls à la malade. Je profitai de cela et je lui glissai une pièce de cinq francs dans la main.

Toutes se récrièrent : — Ah ! la voilà qui revient ! Pauvre petite ! — C’est parce qu’on lui a défait ses jarretières, dit l’une. 

— C’est parce qu’on lui a ôté son corset, dit l’autre.

— C’est parce qu’elle a respiré de l’éther, dit une troisième.

— C’est parce que M. le Directeur lui a tâté le pouls, reprit la surveillante.

La grande brune se pencha vers moi et me dit tout bas : — C’est parce que vous lui avez donné cent sous.

Nous passâmes outre.

Une des particularités de la Conciergerie, c’est que toutes les cellules occupées par les régicides depuis 1830 étaient dans le quartier des femmes.

J’entrai d’abord dans la cellule qui avait été occupée par Lecomte et qui venait d’être habitée par Joseph Henri.

C’était une chambre assez grande, presque vaste, claire, n’ayant d’un cachot que le pavé, la porte armée de la plus grosse serrure qu’il y eût à la Conciergerie, et la fenêtre, large ouverture grillée vis-à-vis, de la porte. Cette chambre, du reste, était ainsi meublée : dans l’angle, près de la fenêtre, lit de quatre pieds et demi de large en acajou, forme bateau, grande mode de la restauration ; de l’autre côté de la fenêtre, secrétaire en acajou ; près du lit, commode en acajou avec mains et poignées en cuivre doré ; sur la commode, une glace, et, devant la glace, une pendule en acajou en forme de lyre avec cadran doré et ciselé ; petit tapis carré au pied du lit ; quatre fauteuils en acajou et en velours d’Utrecht ; entre le lit et le secrétaire un poêle en faïence.

Cet ameublement, à l’exception du poêle, qui choque le goût des bourgeois, est l’idéal d’un boutiquier enrichi. Joseph Henri en fut ébloui.

Je demandai ce que ce pauvre fou était devenu. Après avoir été transféré de la Conciergerie à la Roquette, il venait de partir, le matin même, en compagnie de huit voleurs, pour le bagne de Toulon.

La fenêtre de cette cellule donnait sur le préau des femmes. Elle était garnie d’une vieille hotte vermoulue et percée de trous. Par ces trous on pouvait voir ce qui se passait dans le préau, distraction pour le prisonnier qui n’était peut-être pas sans inconvénient pour ces femmes, lesquelles se croyaient seules dans cette cour et à l’abri de tout regard.

À côté était la cellule jadis occupée par Fieschi et Alibaud. Ouvrard, qui l’avait le premier habitée, y avait fait mettre une cheminée en marbre (marbre Sainte-Anne, noir veiné de blanc) et une grande boiserie faisant alcôve et cabinet de toilette.

L’ameublement était tout en acajou et à peu près pareil au mobilier de la chambre de Joseph Henri.

Après Fieschi et Alibaud, cette cellule avait eu pour habitants l’abbé de La Mennais et Mme la marquise de Larochejaquelein, puis le prince Louis-Napoléon, puis enfin ce « grand bêta de prince de Berghes », comme disait M. Lebel. Vis-à-vis les deux portes de ces deux cellules s’ouvrait l’infirmerie des femmes, longue et large halle trop basse pour sa grandeur. Il y avait là une vingtaine de lits ; personne dans les lits. Je m’en étonnais.

— Je n’ai presque jamais de malades, me dit M. Lebel. D’abord les prisonniers ne font que passer ici. Ils viennent pour être jugés, et s’en vont tout de suite, acquittés, en liberté ; condamnés, à leur destination. Tant qu’ils sont ici, l’attente de leur jugement les tient dans une surexcitation qui ne laisse place à rien autre chose. Ah bien, oui ! ils ont bien le temps d’être malades ! ils ont bien une autre fièvre que la fièvre ! À l’époque du choléra, qui était aussi la grande époque des émeutes, j’avais ici sept cents prisonniers. Il y en avait partout, dans les guichets, dans les greffes, dans les avant-greffes, dans les cours, sur les lits, sur la paille, sur le pavé. Je disais : — Bon Dieu ! pourvu que le choléra ne se mette pas dans tout ça ! — Monsieur, je n’ai pas eu un malade !

Il y a certainement un enseignement dans ces faits. Il est prouvé qu’une préoccupation énergique préserve de toute maladie. Dans les temps de peste, sans négliger les procédés d’assainissement et d’hygiène, il faudrait distraire le peuple par de grandes fêtes, de grands spectacles, de grandes émotions. Personne ne s’occupant de l’épidémie, elle s’évanouirait.

Quand il y avait dans les cellules d’en face quelque coupable d’attentat à la personne du roi, l’infirmerie des femmes se transformait en corps de garde. On installait là quinze ou vingt gardiens, qui y étaient au secret comme le prisonnier lui-même, ne pouvant voir personne, pas même leurs femmes, et cela tout le temps que durait l’instruction, quelquefois six semaines, quelquefois deux mois.

— Voilà ce que je fais, ajouta M. Lebel qui me donnait ces détails, quand j’ai des régicides.

Cette phrase lui vint le plus naturellement du monde ; c’était pour lui une sorte d’habitude d’avoir des régicides.

— Vous avez, lui dis-je, parlé du prince de Berghes d’une façon assez dédaigneuse. Qu’en pensez-vous donc ?

Il essuya ses besicles avec sa manche et me répondit :

— Oh ! mon Dieu, je n’en pense rien ; c’était un pauvre grand niais. Bien élevé, ayant de fort bonnes manières, l’air très doux ; mais un imbécile. Quand il arriva ici, je le mis d’abord dans cette salle, dans cette infirmerie, qui est grande, pour qu’il eût de l’air et de l’espace. Il me fit appeler. — Monsieur, me dit-il, est-ce que mon affaire est grave ? — Je balbutiai quelques paroles embarrassées. — Pensez-vous, reprit-il, que je pourrai sortir ce soir ? — Oh ! non, lui-dis-je. — En ce cas, demain ? — Ni demain, repris-je. — Ah ! çà, vraiment ! mais est-ce que vous croyez qu’on va me tenir huit jours ici ? — Peut-être davantage. — Plus de huit jours ! plus de huit jours ! Décidément, mon affaire est donc grave ? Est-ce que vous pensez que mon affaire est grave ? — Il se promenait de long en large, me répétant toujours cette question, à laquelle je ne répondais jamais. Du reste, sa famille ne l’abandonna pas. La duchesse sa mère et la princesse sa femme venaient le voir tous les jours. La princesse, une très jolie petite femme, demanda à partager sa prison. Je lui fis entendre que cela ne se pouvait. — Au reste, qu’était-ce que son affaire ? Un faux, oui, mais pas de motif. C’était un acte stupide, rien de plus. Les jurés l’ont condamné parce qu’il était prince. Si c’eût été quelque fils de riche marchand, on l’eût acquitté. — Après sa condamnation à trois ans de prison, on me l’a laissé quelque temps ici, puis on l’a transféré dans une maison de santé dont on a loué un pavillon pour lui seul. Il est là depuis bientôt un an, on l’y laissera encore six mois, puis on le graciera. Par exemple, d’être prince, cela lui a nui dans son procès, mais cela le sert dans sa prison.

Comme nous traversions un couloir, mon guide m’arrêta et me fit remarquer une porte basse d’environ quatre pieds et demi de haut, armée d’une énorme serrure carrée et d’un gros verrou, à peu près pareille à la porte du cachot de Louvel. C’était la porte du cachot de Marie-Antoinette, la seule chose de sa prison qu’on eût conservée telle qu’elle était, Louis XVIII ayant fait de sa cellule une chapelle. Je considérai cette porte avec un douloureux attendrissement. C’est par cette porte que sortait la reine pour aller au tribunal révolutionnaire ; c’est par là qu’elle sortit pour aller à l’échafaud.

Cette porte ne tournait plus sur ses gonds. Depuis 1814 elle était scellée dans le mur.

J’ai dit qu’on l’avait conservée telle qu’elle était, je me trompais. On l’avait barbouillée d’une affreuse peinture couleur nankin, mais cela ne compte pas. Quel est le souvenir sanglant qu’on n’a pas badigeonné en jaune ou en rose ?

Un moment après, j’étais dans la chapelle qui a été le cachot.

Si l’on eût vu là le pavé nu, la muraille nue, les barreaux au soupirail, le lit de sangle de la reine et le lit de camp du gendarme et le paravent historique qui les séparait, c’eût été une émotion profonde et une impression inexprimable. On y voyait un petit autel de bois qui eût fait honte à une église de village, un mur badigeonné (en jaune, bien entendu), des vitraux de café turc, un plancher exhaussé faisant estrade et sur le mur deux ou trois abominables tableaux où le mauvais style de l’empire luttait avec le mauvais goût de la restauration. L’entrée du cachot avait été remplacée par une archivolte percée dans le mur. Le passage voûté par où la reine montait au tribunal avait été muré. Il y a un vandalisme respectueux plus révoltant encore que le vandalisme haineux, parce qu’il est niais. On ne voyait plus rien là de ce qui était sous les yeux de la reine, si ce n’est un peu du pavé que le plancher heureusement ne couvrait pas tout entier. Ce pavé était un antique carrelage chevronné de briques scellées de champ et montrant le petit côté.

Une chaise de paille posée sur l’estrade marquait la place où avait été le lit de la reine.

En sortant de ce lieu vénérable profané par une piété bête, j’entrai dans une grande salle, à côté, qui avait été la prison des prêtres pendant la Terreur et dont on avait fait la chapelle de la Conciergerie. C’était fort mesquin et fort laid, comme la chapelle-prison de la reine. Le tribunal révolutionnaire tenait ses séances au-dessus de cette salle.

Tout en circulant dans les profondeurs du vieil édifice, j’apercevais çà et là, par des soupiraux, d’immenses caves, des halles mystérieuses et désertes, avec des herses s’ouvrant sur la rivière, des galetas effrayants, des passages noirs. Dans ces cryptes abondaient les toiles d’araignée, les pierres moussues, les lueurs livides, les choses vagues et difformes. Je demandais à M. Lebel : — Qu’est-ce que ceci ? — Il me répondait : — Cela ne sert plus.

À quoi cela avait-il servi ?

Nous dûmes repasser par le préau des hommes. En le traversant, M. Lebel me fit remarquer un escalier près des latrines. C’est là que s’était pendu peu de jours auparavant, aux barreaux de la rampe, un assassin, nommé Savoye, qu’on venait de condamner aux galères.

— Les jurés se sont trompés, avait dit cet homme ; je devais être condamné à mort. J’arrangerai cela.

Il « arrangea cela » en se pendant.

Il était particulièrement confié à un détenu qu’on avait élevé à la fonction de gardien pour le surveiller, et que M. Lebel cassa.

Pendant que le directeur de la Conciergerie me donnait ces détails, un prisonnier assez bien vêtu s’approcha de nous. Il paraissait désirer qu’on lui parlât ; je lui fis quelques questions. C’était un gascon, qui avait été ouvrier brodeur et passementier, puis aide de l’exécuteur des hautes-œuvres de Paris, ce qu’on appelait jadis « valet de bourreau », puis enfin, disait-il, palefrenier dans les écuries du roi.

— Monsieur, me dit-il, je vous prie, demandez à M. le directeur qu’on ne me mette pas l’habit de la prison et qu’on me laisse mon fainéant. 

Ce mot, qu’il faut prononcer faignant, signifie paletot dans le nouvel argot. Il avait en effet un paletot assez propre. J’obtins qu’on le lui laissât et je le fis causer.

Il faisait beaucoup d’éloges de Monsieur Sanson, le bourreau, son ancien maître.

M. Sanson habitait rue des Marais-du-Temple, dans une maison isolée dont les persiennes sont toujours fermées. Il recevait beaucoup de visites. Force anglais l’allaient voir. Quand des visiteurs se présentaient chez M. Sanson on les introduisait dans un joli salon au rez-de-chaussée, tout meublé en acajou, au milieu duquel il y avait un excellent piano, habituellement ouvert et chargé de musique. Peu après, M. Sanson arrivait, et faisait asseoir ses visiteurs. On devisait de choses et d’autres. En général les anglais demandaient à voir la guillotine. M. Sanson satisfaisait ce désir, sans doute moyennant quelque paraguante, et menait les ladies et les gentlemen dans la rue voisine (la rue Albouy, je crois), chez le charpentier des hautes-œuvres. Il y avait là un hangar clos où la guillotine était toujours dressée. Les étrangers se rangeaient autour, et on la faisait travailler. On guillotinait des bottes de foin.

Un jour, une famille anglaise composée du père, de la mère et de trois belles filles toutes roses et toutes blondes, se présenta chez Sanson. C’était pour voir la guillotine. Sanson les mena chez le charpentier. On fit jouer l’instrument. Le couteau s’abaissa et se releva plusieurs fois à la demande des jeunes filles. L’une d’elles cependant, la plus jeune, la plus jolie, n’était pas satisfaite. Elle se fit expliquer par le bourreau, dans les moindres détails, ce qu’on appelle la toilette des condamnés. Elle n’était pas contente encore. Enfin elle se tourna timidement vers le bourreau :

— Monsieur Sanson ? dit-elle.

— Mademoiselle ? dit le bourreau.

— Comment fait-on quand l’homme est sur l’échafaud ? Comment l’attache-t-on ?

Le bourreau lui expliqua cette chose affreuse, et lui dit : Nous appelons cela enfourner.

— Eh bien, Monsieur Sanson, dit la jeune fille, je désire que vous m’enfourniez.

Le bourreau tressaillit. Il se récria. La jeune fille persista.

— C’est une idée que j’ai, dit-elle, de pouvoir dire que j’ai été attachée là-dessus.

Sanson s’adressa au père, à la mère. Ils lui répondirent : Puisque c’est son envie, faites.

Il fallut céder. Le bourreau fit asseoir la jeune miss, lui lia les jambes d’une ficelle, les bras d’une corde derrière le dos, l’attacha sur la bascule et l’y boucla avec la ceinture de cuir. Il voulut s’en tenir là.

— Non, non, il y a encore quelque chose, dit-elle.

Sanson alors coucha la bascule, plaça la tête de la jeune fille dans l’horrible lunette et referma sur elle le capuchon de cette lunette. Alors elle se déclara satisfaite.

Plus tard, en contant la chose, Sanson disait : — J’ai vu le moment où elle allait me dire : Il y a encore quelque chose. Laissez tomber le couteau.

Presque tous les visiteurs anglais demandent à voir le couteau qui a coupé la tête de Louis XVI. Ce couteau a été vendu comme vieille ferraille, de même que tous les autres couteaux de la guillotine quand ils sont hors de service. Les anglais ne peuvent le croire, et offrent à Sanson de le lui acheter. S’il eût voulu faire ce commerce, on aurait vendu autant de couteaux de Louis XVI que de cannes de Voltaire.

Des anecdotes sur Sanson, mon homme, qui se disait ancien palefrenier des Tuileries, voulut passer aux anecdotes sur le roi. Il avait entendu les causeries du roi avec les ambassadeurs, etc. — Je l’en tins quitte. Je me rappelai sa qualité de gascon et son état de brodeur, et ses révélations politiques me parurent être de la haute passementerie.

Jusqu’en 1826, la Conciergerie n’avait eu d’autre entrée et d’autre issue qu’un guichet sur la cour du palais de Justice. C’est par là que sortaient les condamnés à mort. En 1826 fut pratiquée la porte qu’on voit sur le quai entre les deux grosses tours rondes. Ces deux tours avaient au rez-de-chaussée, comme la tour de la question, une chambre sans fenêtre. Les deux grotesques ogives, sans voussures et sans triangle équilatéral pour base, qu’on y admire encore en ce moment et qui sont des chefs-d’œuvre d’ignorance, ont été ouvertes dans ces magnifiques murailles par une sorte de maçon nommé Peyre, qui avait la fonction d’architecte du palais de Justice et qui l’a mutilé, déshonoré et défiguré comme on le peut voir.

Ces deux chambres, désormais éclairées, ont donné deux belles salles circulaires. Les murs en sont ornés d’arcades ogives engagées, d’une pureté admirable, qui s’appuient sur des consoles exquises. Ces charmantes merveilles d’architecture et de sculpture étaient destinées à ne jamais voir le jour et étaient faites, chose étrange, pour l’horreur et les ténèbres.

La première des deux chambres, la plus voisine du préau des hommes, avait été assignée pour dortoir aux gardiens. Il y avait là une douzaine de lits faisant comme les rayons d’une étoile autour d’un poêle placé au centre. Au-dessus de chaque lit, une planche scellée dans le mur à travers les meneaux délicats de l’architecture supportait les « effets » des gardiens, représentés en général par une brosse, une valise et une vieille paire de bottes. Au-dessus d’un des lits pourtant, à côté de la paire de bottes qui ne manquait à aucun, il y avait un monceau de livres. Je le remarquai ; on me l’expliqua. C’était la bibliothèque d’un gardien nommé Peiset, duquel Lacenaire avait fait un lettré. Cet homme, voyant Lacenaire lire et écrire sans cesse, l’avait admire, puis consulté. Il n’était pas sans idées ; Lacenaire lui avait conseillé de s’instruire ; quelques-uns des livres qui étaient là étaient des livres de Lacenaire ; Lacenaire les lui avait donnés, Peiset avait acheté quelques autres bouquins sur le quai ; il prenait l’avis de Lacenaire qui lui disait : Lisez ceci, ne lisez pas cela. Peu à peu le geôlier était devenu un penseur, et c’est ainsi qu’une intelligence s’était éveillée et ouverte à ce souffle hideux.

On ne pouvait entrer dans l’autre chambre que par une porte sur laquelle on lisait cette inscription : Passage réservé à M. le directeur. M. Lebel me l’ouvrit fort gracieusement, et nous nous trouvâmes dans son « salon ».

Cette chambre était, en effet, transformée en salon du directeur. Elle était presque identiquement pareille à l’autre, mais autrement décorée. C’était une chose bizarre que ce salon avec son arrangement. L’architecture de saint-Louis, un lustre qui venait d’Ouvrard, d’affreux papier peint dans les ogives, un bureau d’acajou, des meubles à housse de toile écrue, un vieux portrait de magistrat sans châssis et sans cadre cloué à même sur le mur et de travers, des gravures, des paperasses, une table qui ressemblait à un comptoir ; toute cette chambre ainsi meublée tenait du palais, du cachot et de l’arrière-boutique. Cela était patibulaire, magnifique, laid, bête, sinistre, royal et bourgeois.

C’était dans cette chambre qu’étaient admis les visiteurs des prisonniers privilégiés. Du temps de sa détention, qui avait laissé beaucoup de traces à la Conciergerie, M. Ouvrard y recevait ses amis. Le prince de Berghes y recevait sa femme et sa mère.

— Qu’est-ce que cela me fait qu’ils aient leurs visites ici ? me dit M. Lebel. Ils se croient dans un salon et ils n’en sont pas moins en prison.

Le brave homme avait l’air profondément convaincu que Mme la duchesse et Mme la princesse de Berghes devaient se croire là dans un salon.

C’était là aussi que M. le chancelier duc Pasquier avait coutume de faire les premiers actes des instructions qui lui étaient confiées, pour les procès devant la cour des pairs.

L’appartement du directeur communiquait avec ce salon. C’était tort chétif et fort laid. L’espèce de bouge qui lui servait de chambre à coucher ne recevait de jour et d’air, à ce qu’il me sembla, car je passai rapidement, que par les portes. C’était propre, mais de cette propreté qui sent la vétusté, avec toutes sortes d’encombrements dans les coins, et de vieux petits meubles, et toutes ces minuties qui caractérisent les chambres de vieillards. La salle à manger était plus grande et avait des fenêtres. Deux ou trois jolies jeunes filles y étaient assises sur des chaises de paille et travaillaient sous l’œil d’une matrone d’environ cinquante ans. Elles se levèrent d’un air modeste et doux à mon passage, et leur père, M. Lebel, les baisa au front.

Rien de plus étrange que cet intérieur de presbytère anglican ayant pour enveloppe le dedans infâme d’une prison, et muré, pour ainsi dire, et chastement conservé, au centre de tous les vices, de tous les crimes, de tous les opprobres et de toutes les hontes.

— Mais, dis-je à M. Lebel, qu’est devenue la salle des cheminées ? où donc est-elle ?

Il parut chercher comme quelqu’un qui ne comprend pas.

— La salle des cheminées ? Vous dites, monsieur, la salle des cheminées ?

— Oui, repris-je, une grande salle qui était sous la salle des pas perdus, et où il y avait aux quatre coins quatre immenses cheminées bâties au xiiie siècle. Pardieu ! je me rappelle fort bien l’avoir visitée il y a quelque vingt ans, en compagnie de Rossini, de Meyerbeer et de David d’Angers.

— Ah ! dit M. Lebel, je sais ce que vous voulez dire. C’est ce que nous appelons les cuisines de saint-Louis.

— Cuisines de saint-Louis, si bon vous semble. Mais qu’est devenue cette salle ? Outre les quatre cheminées, elle avait de beaux piliers qui supportaient la voûte. Je ne l’ai point vue dans tout cela. Est-ce que votre architecte, M. Peyre, l’a escamotée ?

— Oh ! non ! Seulement il nous l’a arrangée.

Ce mot, dit tranquillement, me fit frissonner. La salle des cheminées était un des plus admirables monuments de l’architecture royale et domestique du moyen-âge. Qu’est-ce qu’un être comme l’architecte Peyre avait pu en faire ?

M. Lebel continua :

— Nous ne savions trop où mettre nos détenus pendant les heures où ils « passent à l’instruction ». M. Peyre a pris la salle des cuisines de saint-Louis, et nous en a fait une magnifique souricière à trois compartiments, un pour les hommes, un pour les femmes, un pour les enfants. Du reste, il a accommodé cela le mieux possible, et il n’a pas trop démoli la vieille salle, je vous assure.

— Voulez-vous m’y conduire ? dis-je à M. Lebel.

— Volontiers.

Nous traversâmes des corridors, des couloirs, des passages longs, larges, bas, étroits. De temps en temps nous rencontrions un escalier encombré de gendarmes, et nous voyions passer, au milieu d’un remue-ménage d’agents et d’argousins, quelque pauvre diable que les huissiers se transmettaient en disant à voix haute ce mot : Disponible

— Que signifie ce mot ? dis-je à mon guide.

— Cela veut dire que voilà un homme dont le juge d’instruction a fini et dont le gendarme peut disposer.

— Pour le mettre en liberté ?

— Non, pour le ramener en prison.

Enfin une dernière porte s’ouvrit.

— Vous voici, me dit le directeur, dans la salle que vous cherchez.

Je regardai.

J’étais dans les ténèbres.

J’avais un mur devant les yeux.

Cependant ma prunelle s’accoutuma à l’obscurité, et au bout de quelques instants je distinguai à ma droite, dans un enfoncement, une haute et magnifique cheminée en entonnoir renversé, bâtie en pierre et appuyée par un arc-boutant à jour du plus beau style à un pilier qui lui faisait face.

— Ah ! dis-je, voici une des cheminées. Mais où sont les trois autres ?

— Il n’y a plus, me répondit M. Lebel, que celle-ci qui soit intacte. Sur les trois autres, deux sont entièrement démolies, la troisième est mutilée, cela était nécessaire pour notre souricière. C’est comme il a été nécessaire de remplir avec de la maçonnerie les intervalles des piliers. Il a fallu faire des cloisons. L’architecte a conservé cette cheminée comme spécimen du style de l’architecture de ce temps-là.

— Et, ajoutai-je, de l’ineptie des architectes de notre temps. Ainsi, plus de salle ; des cloisons ; et, sur quatre cheminées, trois détruites. On a arrangé cela sous Charles X. Voilà ce que les fils de saint-Louis ont fait des souvenirs de saint-Louis.

— Il est vrai, reprit M. Lebel, qu’on eût bien pu installer cette souricière ailleurs. Mais que voulez-vous, monsieur ? on n’a pas songé à tout cela, et on avait cette salle sous la main. Du reste, on l’a fort bien disposée. Elle est divisée par des murs de pierre en trois compartiments longitudinaux éclairés chacun par une des fenêtres de l’ancienne salle. Le premier est celui des enfants. Voulez-vous y entrer ?

Un porte-clefs nous ouvrit une lourde porte percée d’un judas qui permettait de surveiller l’intérieur de la souricière, et nous entrâmes.

La souricière des enfants était une salle oblongue, un parallélogramme garni de deux bancs de pierre sur ses deux principaux côtés. Il y avait là trois enfants. Le plus grand était assez grand. Il pouvait avoir dix-sept ans, et était vêtu d’affreuses guenilles jaunâtres.

Je parlai au plus petit, qui avait une figure assez intelligente, quoique énervée et abrutie.

— Petit, quel âge as-tu ? 

— Douze ans, Monsieur.

— Qu’est-ce que tu as fait pour être ici ?

— J’ai pris des pêches.

— Où ça ?

— Dans un jardin, à Montreuil.

— Tout seul ?

— Non, avec mon camarade.

— Où est ton camarade ?

Il me désigna l’autre, vêtu comme lui de la bure brune des prisons, et un peu plus grand, et me dit :

— C’est lui.

— Vous avez donc escaladé un mur ?

— Non, Monsieur, les pêches étaient par terre, sur le chemin.

— Vous n’avez fait que vous baisser ?

— Oui, Monsieur.

— Et les ramasser ?

— Oui, Monsieur.

Ici, M. Lebel se pencha à mon oreille et me dit :

— On lui a déjà fait sa leçon.

Il était du reste évident que l’enfant mentait. Son regard n’avait ni fermeté, ni candeur. Il me considérait en dessous, comme un fripon examine une dupe, et ayant de plus cet air charmé d’un enfant qui fait sa dupe d’un homme.

— Petit, repris-je, tu ne dis pas la vérité.

— Si, Monsieur.

Ce si, Monsieur fut dit avec cette impudence dans laquelle on sent que tout manque, même l’assurance. Il ajouta hardiment :

— Et pour cela, on m’a condamné à trois ans, mais j’en rappelle.

— Tes parents ne t’ont donc pas réclamé ?

— Non, Monsieur.

— Et ton camarade, est-il condamné ?

— Non, ses parents l’ont réclamé.

— Il est donc meilleur que toi ?

L’enfant baissa la tête.

M. Lebel me dit :

— Il est condamné à passer trois ans dans une maison de correction pour y être élevé ; — acquitté, du reste, comme n’ayant pas agi avec discernement. Le malheur et le regret de tous ces petits vauriens, c’est de n’avoir pas seize ans. Ils font mille efforts pour persuader à la justice qu’ils ont seize ans, et qu’ils sont coupables avec discernement. En effet, seize ans et un jour, leurs fredaines sont punies de quelques mois de prison ; un jour moins de seize ans, ils ont trois ans de clôture à la Roquette.

Je donnai quelque argent à ces pauvres petits diables, auxquels peut-être l’éducation seule avait manqué. À tout prendre et à tout peser, la société est plus coupable envers eux qu’ils ne sont coupables envers elle. Nous pouvions leur demander : Qu’as-tu fait de nos pêches ? soit. Mais ils pouvaient nous répondre : Qu’avez-vous fait de notre intelligence ?

— Merci, Monsieur, me dit le petit en mettant l’argent dans sa poche.

— Je t’aurais donné le double, lui dis-je, si tu n’avais pas menti.

— Monsieur, répliqua l’enfant, on m’a condamné, mais j’en rappelle.

— Que tu aies pris des pêches, c’est mal, mais c’est plus mal encore d’avoir menti.

L’enfant ne parut pas comprendre.

— J’en rappelle, dit-il.

Nous sortîmes de la cellule, et, comme la porte se refermait, l’enfant nous suivait du regard en répétant encore : — J’en rappelle.

Les deux autres n’avaient pas soufflé une parole.

Le geôlier verrouilla la porte en grommelant :

— Tenez-vous tranquilles, mes petits rats.

Ce mot me rappela que nous étions dans une souricière.

Le second compartiment était destiné aux hommes et absolument semblable au premier. Je n’y entrai pas et je me bornai à regarder par le judas. Il était plein de détenus, parmi lesquels le porte-clefs me désigna un tout jeune homme à figure douce, assez bien mis et l’air pensif. C’était un nommé Pichery, chef d’une bande de voleurs, qu’on allait juger dans quelques jours.

La troisième tranche coupée par l’architecte Peyre dans les cuisines de saint-Louis était la geôle des femmes. On nous l’ouvrit. Je n’y vis que sept ou huit prisonnières qui avaient toutes passé leurs quarante ans, à l’exception d’une femme assez jeune et ayant encore quelque reste de beauté. Cette pauvre créature se cachait derrière les autres. Je compris cette pudeur et je ne fis ni ne permis aucune question.

Toutes sortes de petits bagages de femmes, des paniers, des cabas, des sacs à ouvrage, des tricots commencés, encombraient les bancs de pierre. Il y avait aussi de gros morceaux de pain bis. Je pris ce pain. Il était couleur fumier, sentait fort mauvais, et s’attachait aux doigts comme une glu.

— Qu’est-ce que c’est ça ? dis-je à M. Lebel.

— C’est le pain de la prison.

— Mais il est abominable.

— Vous trouvez. Monsieur ?

— Voyez vous-même.

— C’est un entrepreneur qui le fournit.

— Et qui fait sa fortune, n’est-ce pas ?

— M. Chayet, secrétaire de la préfecture, est chargé de recevoir ce pain. Il le trouve fort bon. Si bon qu’il n’en mange pas d’autre à sa table.

— M. Chayet, dis-je, a tort de conclure du pain qu’il reçoit au pain que les détenus mangent. Parce que le spéculateur lui envoie tous les jours une friandise, cela ne prouve pas qu’il n’envoie point une pourriture aux prisonniers.

— Vous avez raison. Monsieur, j’en parlerai.

J’ai su depuis que le pain avait été vérifié et amélioré.

Rien de remarquable du reste, dans cette cellule, si ce n’est que les murs étaient chargés d’inscriptions charbonnées de toutes parts. Voici les trois qui se détachaient en plus gros caractères que les autres : — Corset. — Je suis codanée a six moit pour vacabonage. — Amour pour la vie.

Les trois portes des trois compartiments donnaient sur le même couloir, long corridor obscur aux deux extrémités duquel s’arrondissaient, comme deux tiares de pierre, les deux cheminées conservées, sur lesquelles, comme je l’ai déjà dit, il n’y en avait qu’une qui fût entière. La seconde avait perdu sa principale beauté, son arc-boutant. On ne voyait plus que la place des deux autres dans les encoignures du compartiment des enfants et du compartiment des femmes.

C’est sur la plus orientale de ces deux dernières cheminées qu’était sculptée la curieuse figure du démon Mahidis. Le démon Mahidis était un diable persan que saint-Louis avait rapporté de la croisade. On le voyait sur cette cheminée avec ses cinq têtes, car il avait cinq têtes, et chacune de ces cinq têtes avait composé un de ces chants qu’on appelle rangs dans l’Inde, et qui sont la plus ancienne musique connue.

Ces rangs sont encore célèbres et redoutés dans tout l’Hindoustan, à cause de leur pouvoir magique. Il n’est pas un jongleur assez hardi pour les chanter. L’un de ces rangs, chanté en plein midi, fait venir la nuit tout à coup, et fait sortir de terre un immense cercle d’ombre qui s’étend aussi loin que la voix du chanteur peut porter.

Un autre rang s’appelle le rang Ihupuck. Quiconque le chante périt par le feu. Une tradition conte que l’empereur Akbar eut un jour la fantaisie d’entendre chanter ce rang. Il fit venir un fameux musicien appelé Naïk-Gopaul, et lui dit :

— Chante-moi le rang Ihupuck.

Voilà le pauvre ténor qui tremble de la tête aux pieds et se jette aux genoux de l’empereur. L’empereur avait sa fantaisie et fut inflexible. Tout ce que put obtenir le ténor, ce fut la permission d’aller revoir une dernière fois sa famille. Il part, retourne dans sa ville, fait son testament, embrasse son vieux père et sa vieille mère, dit adieu à tout ce qu’il aimait dans ce monde, et revient près de l’empereur.

Six mois s’étaient écoulés. Les rois d’Orient ont des caprices mélancoliques et tenaces.

— Ah ! te voilà, musicien, dit Shah-Akbar d’un air doux et triste, sois le bienvenu. Tu vas me chanter le rang Ihupuck.

Nouveaux tremblements et nouvelles supplications de Naïk-Gopaul. Mais l’empereur tint bon. C’était l’hiver. La Jumna était gelée, on y patinait. Naïk-Gopaul fait casser la glace et se met dans l’eau jusqu’au cou.

Il commence à chanter. Au deuxième vers, l’eau était chaude ; à la deuxième strophe, la glace était fondue ; à la troisième strophe, la rivière se mit à bouillir. Naïk-Gopaul cuisait, il était couvert d’ampoules. Au lieu de chanter, il se mit à crier :

— Grâce, sire !

— Continue, dit Akbar qui n’aimait pas médiocrement la musique.

Le pauvre diable se remit à chanter ; sa face était cramoisie, les yeux lui sortaient de la tête, il chantait toujours, l’empereur écoutait avec volupté ; enfin, quelques étincelles pétillèrent dans les cheveux hérissés du ténor.

— Grâce ! cria-t-il une dernière fois.

— Chante, dit l’empereur.

Il commença la dernière strophe en hurlant. Tout à coup les flammes jaillirent de sa bouche, puis de tout son corps, et le feu le dévora au milieu de l’eau.

Voilà un des effets habituels de la musique de ce démon Mahidis qui était représenté sur la cheminée démolie.

Il avait une femme appelée Parbutta, qui est l’auteur de ce que les Indous appellent le sixième rang. Trente rangines, musique d’un ordre femelle et inférieur, ont été dictés par Boimha. Ce sont ces trois diables ou dieux qui ont inventé la gamme composée de vingt et une notes qui forme la base de la musique de l’Inde.

Comme nous nous retirions, trois hommes en habit noir, conduits par un porte-clefs, passaient près de nous ; c’étaient des visiteurs.

— Trois nouveaux députés, me dit tout bas M. Lebel.

Ils avaient des favoris, de hautes cravates et parlaient comme des académiciens de province. Ils admiraient beaucoup. Ils s’extasiaient surtout devant les travaux faits pour embellir la prison et l’approprier aux besoins de la justice. L’un d’eux soutenait que Paris s’embellissait prodigieusement, grâce aux architectes de bon goût qui modernisaient (sic) les anciens édifices ; et il affirmait que l’Académie française devrait faire de ces embellissements de Paris le sujet d’un concours de poésie. Cela me fit songer qu’en effet M. Peyre a fait au palais de Justice ce que M. Godde a fait à Saint-Germain-des-Prés et ce que M. Debret a fait à Saint-Denis ; et, pendant que M. Lebel donnait quelques ordres aux gardiens, j’écrivis au crayon, sur un pilier de la salle des cheminées, ces vers, qui pourront concourir, si jamais l’Académie ouvre le concours désiré par ces messieurs, et qui, j’espère, auront le prix :

Un sixain vaut une longue ode
Pour chanter Debret, Peyre et Godde ;
L’oison gloussant, l’âne qui brait,
Fêtent Godde, Peyre et Debret ;
Et le dindon, digne compère,
Admire Debret, Godde et Peyre.

Au moment où M. Lebel se retournait, j’avais fini. Il me reconduisit jusqu’à la porte extérieure, et je sortis.

Comme je m’en allais, un groupe d’hommes en blouse, qui semblait attendre sur le quai, dit derrière moi :

— En voilà un qu’on met en liberté. Est-il heureux, celui-là !

Il paraît que j’étais fait comme un voleur. Du reste, j’avais passé deux heures à la Conciergerie, la séance de l’Académie ne devait pas être encore finie, et je songeai, avec un grand contentement d’âme, que, si j’y étais allé, je n’aurais pas été « mis en liberté » d’aussi bonne heure.




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