Choses Vues ( … – 1847 ) - HUGO Victor

VIII - ARRIVÉE DE NAPOLÉON À PARIS

— 20 mars 1815. — [1]

L’histoire et les mémoires contemporains ont tronqué ou mal rapporté ou même omis complètement certains détails de l’arrivée de l’empereur à Paris au 20 mars 1815.

Dans la nuit du 19, l’empereur quitta Sens. Il arriva à trois heures du matin à Fontainebleau. Vers cinq heures du matin, au petit jour, il passa en revue le peu de troupes qu’il avait amenées et celles qui s’étaient ralliées à lui à Fontainebleau même. Il y avait de tous les corps, de tous les régiments, de toutes les armes, un peu de la grande armée, un peu de la garde. À six heures, la revue passée, cent vingt lanciers montèrent à cheval pour le devancer et l’aller attendre à Essonnes. Ces lanciers étaient commandés par le colonel Galbois, aujourd’hui lieutenant-général, et qui s’est dans ces derniers temps distingué à Constantine.

Ils étaient à peine à Essonnes depuis trois quarts d’heure, faisant rafraîchir leurs chevaux, que la voiture de l’empereur arriva. L’escorte de lanciers fut en selle en un clin d’œil et entoura la voiture, qui repartit sur-le-champ après avoir relayé. L’empereur s’arrêtait sur la route aux gros villages pour recevoir les placets des habitants et les soumissions des autorités et quelquefois écouter les harangues. Il était dans le fond de la voiture, ayant à sa gauche le général Bertrand en grand uniforme. Le colonel Galbois galopait à la portière du côté de l’empereur ; la portière du côté de Bertrand était gardée par un maréchal des logis de lanciers nommé Ferrès, aujourd’hui marchand de vins à Puteaux, ancien housard fort brave, que l’empereur connaissait personnellement et appelait par son nom. Personne d’ailleurs sur la route n’approchait l’empereur. Tout ce qui lui était destiné passait par les mains du général Bertrand.

À trois ou quatre lieues au delà d’Essonnes, le cortège impérial trouva la route barrée par le général Colbert, à la tête de deux escadrons et de trois régiments échelonnés du côté de Paris. Le général Colbert avait précisément été colonel du régiment de lanciers dont un détachement escortait l’empereur. Il reconnut ses lanciers et ses lanciers le reconnurent. Ils crièrent : — Général, ralliez-vous à nous ! Le général leur dit : — Mes enfants, faites votre devoir. Je fais le mien. — Puis il tourna bride et s’en alla à droite à travers champs avec quelques cavaliers qui le suivirent. Il n’eût pu résister. Ses régiments derrière lui criaient : — Vive l’empereur !

Cette rencontre ne retarda Napoléon que quelques minutes. Il continua son chemin. L’empereur, entouré seulement de ses cent vingt lanciers, arriva ainsi à Paris. Il entra par la barrière de Fontainebleau, prit la grande allée d’arbres qui est à gauche, le boulevard du Mont-Parnasse, les autres boulevards jusqu’aux Invalides, puis le pont de la Concorde, le quai du bord de l’eau et le guichet du Louvre.

À huit heures un quart du soir, il était aux Tuileries.

1844

Notes

1. Napoléon, après avoir abdiqué à Fontainebleau le 11 avril 1814, partit pour l’île d’Elbe ; à la suite de fautes commises par les Bourbons, il débarqua au golfe Juan, près de Cannes, le 1er mars 1815 et, en vingt jours, arriva à Paris. (Note de l’Éditeur.)




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