Choses Vues ( … – 1847 ) - HUGO Victor

LA PÂQUERETTE

29 mai 1841.

Il y a quelques jours, je traversais la rue de Chartres[1]. Une palissade en planches, qui liait deux îles de hautes maisons à six étages, attira mon attention. Elle projetait sur le pavé une ombre que les rayons du soleil, passant entre les planches mal jointes, rayaient de charmants fils d’or parallèles, comme on en voit sur les beaux satins noirs de la Renaissance. Je m’approchai et je regardai à travers les fentes.

Cette palissade enclôt aujourd’hui le terrain sur lequel était bâti le théâtre du Vaudeville, brûlé, il y a deux ans, en juin 1839.

Il était deux heures après midi, le soleil était ardent, la rue était déserte.

Une façon de porte bâtarde peinte en gris, encore ornée de feuillures rococo et qui probablement fermait il y a cent ans quelque boudoir de petite-maîtresse, avait été ajustée à la palissade. Il n’y avait qu’un loquet à soulever. J’entrai dans l’enclos.

Rien de plus triste et de plus désolé. Un sol plâtreux. Çà et là de grosses pierres ébauchées par le maçon, puis abandonnées et attendant, à la fois blanches comme des pierres de sépulcre et moisies comme des pierres de ruine. Personne dans l’enclos. Sur les murs des maisons voisines des traces encore visibles de flamme et de fumée.

Cependant, depuis la catastrophe, deux printemps successifs avaient détrempé cette terre, et dans un coin du trapèze, derrière une énorme pierre verdissante sous laquelle se prolongeaient des cryptes pour les cloportes, les nécrophores et les mille-pieds, un peu d’herbe avait poussé à l’ombre.

Je m’assis sur cette pierre et je me penchai sur cette herbe.

Ô mon Dieu ! il y avait là la plus jolie petite marguerite du monde, autour de laquelle allait et venait coquettement une charmante mouche microscopique.

Cette fleur des prés croissant paisiblement et selon la douce loi de la nature, en pleine terre, au centre de Paris, entre deux rues, à deux pas du Palais-Royal, à quatre pas du Carrousel, au milieu des passants, des boutiques, des fiacres, des omnibus et des carrosses du roi, cette fleur des champs voisine des pavés m’a ouvert un abîme de rêverie.

Qui eût pu prévoir, il y a dix ans, qu’il y aurait là un jour une pâquerette !

S’il n’y avait jamais eu sur cet emplacement, comme sur les terrains d’à côté, que des maisons, c’est-à-dire des propriétaires, des locataires et des portiers, des habitants soigneux éteignant la chandelle et le feu la nuit avant de s’endormir, il n’y aurait jamais eu là de fleur des prés.

Que de choses, que de pièces tombées ou applaudies, que de familles ruinées, que d’incidents, que d’aventures, que de catastrophes résumés par cette fleur ! Pour tous ceux qui vivaient de la foule appelée ici tous les soirs, quel spectre que cette fleur, si elle leur était apparue il y a deux ans ! Quel labyrinthe que la destinée et que de combinaisons mystérieuses pour aboutir à ce ravissant petit soleil jaune aux rayons blancs !

Il a fallu un théâtre et un incendie, ce qui est la gaîté d’une ville et ce qui en est la terreur, l’une des plus gracieuses inventions de l’homme et l’un des plus redoutables fléaux de Dieu, des éclats de rire pendant trente ans et des tourbillons de flammes pendant trente heures pour produire cette pâquerette, joie de ce moucheron !

Pour qui sait les voir, les plus petites choses sont souvent les plus grandes.

Notes

  1.  La petite rue de Chartres, sur le terrain occupé aujourd’hui par le pavillon de Rohan, allait des terrains vagues du Carrousel à la place du Palais-Royal. L’ancien théâtre du Vaudeville y était construit. (Note de l’éditeur.)



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